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Mémoires historiques et inédits sur la vie politique et privée de Napoléon - Depuis son entrée à l'école de Brienne jusqu'à son départ pour l'Égypte

De
278 pages

ON a dit que Napoléon n’avait pas eu d’amis à Brienne, excepté deux ou trois idiots, auxquels il avait pu en imposer par la singularité de ses manières. Je suis obligé d’avouer à la personne qui s’exprime avec tant de politesse, que je suis l’un de ces deux ou trois idiots ; il faut, à la vérité, avoir peu d’intelligence pour ne pas observer, à l’âge de treize ans, un enfant de douze, qui, même dans ce temps-là, ne ressemblait en tien à ses condisciples, qui étaient au nombre de cinq à six cents.

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Je médite quelque chose de grand, de vaste et de glorieux laissez moi seul, je vous prie... dans peu je vous le dirai...
Charles Dangeais
Mémoires historiques et inédits sur la vie politique et privée de Napoléon
Depuis son entrée à l'école de Brienne jusqu'à son départ pour l'Égypte
INTRODUCTION
J’ÉTAIS jeune encore quand la victoire abandonna le s aigles de l’empire. La première nouvelle de ces grands revers vint me surprendre au sein de l’étude. Je me souvenais toujours des chants admirables qui avaient frappé m es oreilles au sortir du berceau, la vue des soldats étrangers froissa mon cœur, et seulement aujourd’hui je puis me rendre compte de ces profondes émotions du premier âge qui influent sur le reste de la vie. Cependant je n’aimais point celui qui tombait ; j’é tais alors dans l’ancienne Rome, avec Tacite et Tite-Live ; et je n’avais compris l’histoire de France que dans le livre national de Mably. J’étais né pour vivre libre, je suis demeuré républicain. Il ne convient à un écrivain de parler de lui et de faire connaître ses sentiments particuliers que lorsqu’il veut donner au jugement qu’il doit porter, la force de l’impartialité et inspirer la confiance qui est en lui. Persuadé q u’un honnête homme ne doit jamais écrire que ce qu’il pense, j’ai toujours été consciencieux en matières politiques. J’ose affirmer que ce livre est un des plus étrange s de ceux qu’on a écrits sur Napoléon. La main cruelle d’un ami a soulevé le voi le religieux des premières confidences, des premières émotions ; elle a montré à tous les yeux l’intérieur de cette âme dont la création a dû fatiguer la nature. La fo rtune qui avait désigné d’avance Napoléon pour être son favori le plus cher et sa pl us déplorable victime, l’avait marqué d’un sceau particulier et donné à toutes les actions de sa vie cette teinte héroïque qui a captivé les respects et l’attention du monde. Quant un météore a traversé les airs ou qu’un phénomène inconnu s’est manifesté dans le cie l, nous cherchons avec soin la cause ou le principe de cet événement. Bientôt mille récits se répandent sur sa formation, son développement et sa fin ; chacun apporte le tribut de ses observations ; on saisit les moindres circonstances, et il ne résulte souvent de tous ces bruits recueillis au hasard, qu’une seule chose, l’existence du phénomène qui par la suite devient douteuse. Telle a été la bisarre destinée du grand Napoléon, telle ne sera :pas la conséquence de sa vie. La trace qu’elle a laissée sur la terre ne s’effacera pas, et ce nom qui cause une émotion indéfinissable, comme ces grands monumens que le te mps a respectés, résistera à toutes les calomnies enfantées par le délire des partis. On s’imagine que toutes les actions des hommes conc ourent à un but qu’ils se sont fixés, et qu’on trouve dans leur enfance des signes certains de leur avenir. Cela est un préjugé ; je sais bien que les mouvemens réactifs d es sociétés peuvent faire naître de telles circonstances, qu’un homme fortement trempé, prévoit les événemens et leurs suites, et pour peu que la fortune, le favorise, il se rend bientôt le maître du corps social dont il dirige enfin la marche. C’est d’après l’idé e première de ce raisonnement que l’auteur de ce livre présente Napoléon. Il vécut av ec lui dès l’âge le plus tendre, au moment où la nature enfantait un miracle et commenç ait à disposer les élémens de ce prodigieux caractère. Mais pourra-t-on le croire ? celui qui se dit l’ami de Napoléon, et qui n’a pas senti la touchante énergie de ce mot, repré sente son jeune compagnon comme formant déjà au milieu des doux amusemens de l’enfa nce les vastes projets qui ont occupé sa vie. Quoi ! cette tête si belle, dessinée avec tant de force, cette physionomie sévère ne cachaient pas une âme républicaine ! quoi ! la studieuse jeunesse de Napoléon fut en proie aux tourmens d’une impopulaire ambition ! quoi ! cette gravité qu’il mettait dans toutes ses actions n’était que de l’hypocrisie ! ce coup-d’œil prompt et facile qui embrassait une immense étendue, cette profondeu r de pensées et de vues, cette connaissance pres qu’innée du cœur humain n’étaient dans Napoléon que la dissimulation qui voile la conscience des tyrans ! Il rêvait déjà les funérailles de la liberté,
celui qui puisa dans ses premières fêtes cet enthou siasme si grand, si national et qui sauvait la république au 13 vendémiaire ! Était-ce la gloire ou le pouvoir qu’il ambitionnait, quand des cimes des Alpes il montrait aux patriotes français les riches plaines de la Lombardie ? Non, je ne puis accueillir une semblable erreur. Di gne des grands jours de Rome et jeté par le destin dans une société moderne, Napolé on avait l’âme de Brutus et l’imagination de César ; les événemens et la force décidèrent de son existence et firent un monarque de celui qui était né pour être un grand citoyen. Mais, étrange abbération de l’esprit humain ! les d étracteurs de Napoléon raisonnant dans une hypothèse contraire, s’imaginent noircir s es plus grandes actions en leur donnant l’ambition pour motif. Celui qui dans un temps où le préjugé des noms exerçait une si grande influence, aurait conçu, malgré le rang obscur où il était placé, le dessein orgueilleux de régner sur cette grande nation franç aise, et qui serait parvenu à réaliser cette ambitieuse pensée, pourrait-il être un homme ordinaire ? Il faut que l’esprit de factions soit bien ridicule et bien aveugle, pour e mpêcher de sentir qu’en avilissant un homme qui changea les destinées de l’Europe, on faisait la guerre aux peuples et aux Rois qui se courbèrent sous son magique pouvoir. Les faits parlent assez haut, et il est inutile de recourir à une idéologie hasardeuse pour juger un homme aussi grand que celui sur lequel j’écris. Nul doute que l’enfance de Napoléon n’aît présenté des circonstances bien extraordinaires, et que son caractère ne se soit déployé de bonne heure dans des circonstanc es indifférentes en apparence. Eloigné des plaisirs vains qui entravent les études, il aimoit à nourrir dans la solitude ses mélancoliques pensées ; étranger à tout ce qui pass ait autour de lui, bornait ses sensations à tout observer ; peu favorisé du côté d es richesses, il étudiait ceux qui les possèdent, et il rêvait des siècles avenirs par une impulsion naturelle que ses goûts et son caractère fortifiaient encore. Voilà tout ce qu’il fut. Cette âme libre et superbe payait cependant à l’humanité ce tribut enchanteur qui for me le lien moral des sociétés civilisées ; Napoléon épanchait souvent son âme dans le sein de l’amitié. Il a connu ce sentiment délicieux, et l’on a dit qu’il était cruel ; il a aimé passionnément, et l’on a dit qu’il était insensible ; il a souvent partagé la tente de ses soldats, et toujours pris part à leurs dangers ; et l’on a dit qu’il était sans courage ; il a gouverné l’Europe, et l’on a dit qu’il n’avait aucune idée de la politique ; voici la vérité, il a été malheureux. Si les institutions dont il est l’auteur n’étaient pas satisfaisantes pour les amis de la liberté, le républicain le plus sévère ne peut s’empêcher de convenir qu’il po ssédait au suprême degré l’art de l’économie et de l’administration. La révolution trouva Napoléon dans un grade militai re inférieur ; la cour avait long-temps abusé de l’inconcevable faiblesse de la natio n, ses dissipations avaient mis nos finances dans l’état le plus déplorable, et il étai t temps qu’une leçon grande et terrible annoncât enfin aux Rois que lès institutions font seules la force des empires et que rien n’est facile à ébranler comme le pouvoir absolu. To us ceux qui alors avaient des sentimens généreux, tous ceux pour qui la patrie ne peut jamais être un homme, appelèrent de tous leurs voeux un changement devenu nécessaire, et se déclarèrent pour une réforme qui ne devait froisser que les intérêts de quelques courtisans éhontés et dissolus. Le choix de Napoléon ne fut pas douteux, il embrassa le parti du peuple. Je dois ici faire une observation à ceux qui parcou rront ce livre. Séparé de son ami, Napoléon lui écrivait ; le récit des importans évèn emens qui précédèrent et suivirent la condamnation de Louis XVI, acquiert sous sa plume un intérêt plus puissant encore. Mais il est facile de démêler les infidélités qu’une fai blesse que je ne veux pas qualifier, a semé dans sa correspondance, d’avec ce qui doit en faire reconnaître l’authenticité, la
franchise et la force des pensées. On a attribué à Napoléon un plan qui selon lui deva it conserver la monarchie chancelante et déconsidérée. Il conseille au pouvoir d’alors de déployer une coupable énergie contre les volontés suprêmes du peuple. Je ne suppose point un seul instant qu’il y ait même une apparence de raison à croire qu’il s oit le véritable auteur de ce plan absurde. Mais en admettant que la main glorieuse de Napoléon ait effectivement tracé ces lignes impolitiques, c’est sans doute parce qu’ il savait bien que la violence aigrit davantage un peuple résolu à se faire justice, et q ue, dévoué aux interêts nationaux, il espérait que l’adoption de ses plans amènerait un r ésultat prompt et avantageux. Ce furent même des manifestations hostiles qui portèrent à un degré effrayant l’exaspération publique. Le 10 août on fit feu sur le peuple, et le 10 août la monarchie tomba. La force nécessaire au pouvoir n’est pas dans des actes d’oppression, elle est dans l’impartialité et dans une sévère justice. Napoléon ne pouvait rester dans l’inaction au milieu de ce flux et reflux de passions et de partis qui se dévoraient tour-à-tour. Sa grande âme fut frappée de douleur en voyant dans quelles mains tombait cette liberté pour laque lle la nation française avait fait des efforts si extraordinaires. Il rassembla toutes les forces de son génie, et il est probable que dès-lors il résolut de détrôner les hideux dict ateurs qui opprimaient la nation. La commotion avait été si forte que rien n’était à sa place ; la morale était dans les lois, et l’infamie dans les tribunaux ; les idées religieuse s si nécessaires au bonheur des hommes avaient été remplacées par des théories fort belles sans doute, mais peu conformes aux idées populaires. S’il faut quelquefo is et malheusement verser du sang pour l’indépendance et le bonheur des nations, l’an archie n’est pas d’une nature à demeurer permanente, et ce n’est pas avec du sang q u’on conserve les institutions. L’arbre de la liberté peut porter de mauvais fruits ; ce n’est pas toujours la faute de ceux qui le cultivent, c’est la faute de la nature qui s ’oppose à ce que les hommes fassent quelque chose de parfait. Voilà pourquoi dans un go uvernement libre, le même individu aurait pu être Caton et se fait Catilina. Depuis ce temps-là la République fut dépopularisée, parce qu’elle devint injuste et immorale. On a accrédité ce préjugé sacrilége que l e gouvernement républicain entraînait à sa suite les échafauds et le renversement des cultes ; cette funeste erreur se rencontrait partout, et Napoléon, élevé à la première magistrature de l’état, environné de gloire, entouré d’admirateurs et d’un peuple souffrant qui le saluait comme son libérateur, vit qu’il était temps de commencer une ère nouvelle . Que peut-on voir dans cette Convention qui laissa décheoir la République après sa victoire sur les sections, ameutées par des factieux ? des lâches et des traîtres ou des hommes aussi étrangers à la politique qu’aux intérêts de leur cause et à ceu x de leur pays ! Napoléon les jugea bien. Cependant ce livre ne conduit pas le lecteur jusqu’ au moment où le peuple français abdiqua son imprescriptible souveraineté pour élever sur le pavois le héros qui présidait à sa gloire nouvelle. Avant de régner Napoléon avait vécu deux siècles, et cette nation généreuse, toujours reconnaissante et sensible est presque pardonnable. On dit dans cet ouvrage qu’en partant pour l’Egypte, il avait le de ssein d’y fonder un état et de s’en proclamer le chef ! Mânes de Kléber, de Desaix et d e tant de braves républicains moissonnés dans les champs de bataille, ne frémisse z-vous pas de cette injuste supposition ! quoi Napoléon voulait se faire roi il désignait les chefs qui devaient faire partie de l’expédition, et son choix tomba sur des guerriers dont les vertus civiques ne sont pas soupçonnées même aujourd’hui. Je m’arrête Napoléon a cessé de vivre, et tout ce qu’on écrit aujourd’hui sur ce grand
homme a besoin d’être sévèrement examiné, avant qu’on y attache quelque confiance. Ce n’est donc point pour payer un tribut à une vaine habitude que j’écris cette préface, et que j’engage l’éditeur à la placer au commencement dé son livre. J’ai voulu préparer le lecteur aux tableaux extraordinaires qui vont se déployer devant lui. J’ai voulu venger la mémoire d’un héros, et malgré ma faiblesse, j’ai pensé qu’il suffisait d’avoir du zèle pour flétrir ces calomniateurs salariés et puissans qui désertèrent jadis la cause de la liberté. Napoléon prit lui-même le soin de venger la nation, en traitant ces gens-là comme ils le méritaient ; il les couvrit de rubans, et ils euren t assez d’orgueil pour se laisser déshonorer. Ce n’est pas là cependant tout ce que j’ai admiré dans cet illustre français dont les mânes proscrits attestent au-delà des mers les malheurs de la patrie. ALEXANDRE BARGINET (de Grenoble).
CHAPITRE PREMIER
Oe, excepté deux ou trois idiots,N a dit que Napoléon n’avait pas eu d’amis à Brienn auxquels il avait pu en imposer par la singularité de ses manières. Je suis obligé d’avouer à la personne qui s’exprime avec tant de politesse, que je suis l’un de ces deux ou trois idiots ; il faut, à la vérité, avoir peu d’intelligence pour ne pas observer, à l’âge de treize ans, un enfant de douze, qui, même dans ce temps-là , ne ressemblait en tien à ses condisciples, qui étaient au nombre de cinq à six cents. J’ai pu, bien jeune encore, acquérir l’intime conviction que Napoléon, par la force et la singularité de son caractère, devait être un des ho mmes les plus extraordinaires qui ait jamais étonné le monde. L’ambition et l’amour de la gloire, que j’ai cru re marquer en lui dès sa première enfance, se développèrent avec l’âge. Ces deux gran des passions l’élevèrent jusqu’au trône et l’en précipitèrent. Où Bonaparte a-t-il puisé cette profonde dissimulation qui le fit triompher des passions ardentes de son cœur ? Où puisa-t-il ce mépris pour tout ce qui n’était pas grand et héroïque ? Ce sont des choses qui méritent d’être connues, et que personne ne s’est mis en peine de dévoiler. Plus heureux en cela que mes prédécesseurs, ayant eu une meilleure occasion qu’eux d’étudier son caractère, je suis en état de révéler ce secret important à mes lecteurs. Bonaparte doit au peu de fortune de sa famille les qualités qui d’abord l’ont fait connaître. Si cette circonstance n’a pas été la seule cause de ses grandes actions et de ses fautes, je suis convaincu qu’elle y a beaucoup contribué. Si Napoléon fût né de parens plus aisés, il n’eût p as éprouvé tant de privations au collège. Il n’eût pas regardé d’un œil envieux ses jeunes compagnons, qui, presque tous, appartenaient à de riches familles. Il éprouva d’ab ord un secret malaise qui fut bientôt suivi d’une sombre réserve, et il s’étudia à mépriser et éviter ceux qu’il ne pouvait imiter, Il fut reçu au collége de Brienne par la protection de M. de Marbeuf. On répandit bientôt le bruit que son protecteur était son père, quoiqu’il soit bien connu maintenant que le jeune Napoléon avait près de deux ans lorsqu e M. de Marbeuf passa, pour la première fois, en Corse. Malgré cela, ses compagnons ne lui épargnaient pas leurs sarcasmes, et il ne s’y soumettait pas patiemment, comme l’anecdote suivante va le prouver. Bonaparte venait de recevoir une lettre et trois écus de six livres de l’évêque d’Autun, frère de M. de Marbeuf. Tandis qu’il lisait la lettre, lé jeune Défoùlers eut l’impudence de l’apostropher en ces termes : « Comment se porte ma man Marbeuf ? Est-elle toujours 1 aussijoyeuseque de coutume ? Le jeune Corse, enflammé de colère, jeta à la figure de Défoulers les trois écus qu’il avait dans la main ; le coup fut si violent que celui-ci fut renversé, reçut une blessure au front, et perdit une de ses dents ; il vit encore et en porte toujours les marques. Napoléon fut mis aux arrêts d ans sa chambre, mais il obtint sa liberté le même jour, d’après la réponse qu’il fit au principal du collége, qui l’avait fait appeler pour savoir le sujet de la querelle qu’il a vait eue avec son condisciple : «nne d’une mère qu’il adoreLorsqu’un fisl est grièvement insulté dans la perso ,peut-il contenir les premiers transports de sa colère. Il n’y avait guère qu’un mois que Bonaparte était a u collége, lorsque j’y arrivai. Il se passa à peine huit jours que je désirai faire sa connaissance, préférablement à celle des autres écoliers. Quoiqu’enfant, son inclination pou r le métier des armes se découvrait déjà, et c’est probablement sur la guerre qu’il a t oujourss fondé l’espoir de faire son chemin.
Dans un endroit retiré, et près du lieu où les écoliers allaient s’amuser à différens jeux, il avait construit une petite redoute, dont les fortifications étaient originales, sans qu’elles fussent trop différentes de la méthode de Vauban. Cette bagatelle semblait annoncer du génie ; je lui en fis mes complimens. Le louer, soit qu’il le méritât ou non, était le plus sûr moyen de s’en faire aimer. Dès ce moment là, nous d evînmes intimes, si toutefois on peut l’être avec une personne qui ne veut rien fair e qu’à sa tête. Ma gaîté et mon caractère prirent insensiblement de l’ascendant sur lui ; car c’était avec moi seulement qu’il cessait d’être taciturne et réservé. Avec moi seul il quittait cette contrainte qu’il s’était imposée, pour acquérir la réputation d’un esprit su périeur. Plus d’une fois je me suis convaincu que son amour pour la solitude et le sile nce n’était pas la véritable base de son caractère. On sera naturellement surpris de me voir rechercher la connaissance d’un jeune homme si étrange, si sombre, si sujet à la colère, et surtout aussi opiniâtre ; car Napoléon n’avait pas toutes les qualités aimables qui entraînent les jeunes gens à se lier ensemble ; mais soit caprice ou destinée, nous devînmes dès lors inséparables pendant quelque temps. Si je n’eusse pas déjà été prévenu que le peu d’empressement que mettait Bonaparte à fréquenter ses camarades, provenait de la détresse. dans laquelle il était, l’événement suivant m’en eût convaincu. Parmi plusieurs papiers qui étaient communs entre nous, je 2 trouvai un jour la copie d’une lettre qu’il avait écrite à son père. En voici un double, Ecole militaire de Brienne, le 5 avril 1781. MON PÈRE, « Si vous, ou mes protecteurs, ne pouvez me fournir les moyens de paraître plus dignement dans cette école, faites-moi revenir à la maison, et cela sur-le-champ. Je suis fatigué d’être regardé comme un mendiant et de voir d’insolens condisciples, qui n’ont que leur fortune pour toute recommandation,se moque r dema pauvreté, il n’y a pas un seul individu parmi eux qui ne me soit inférieur par les nobles sentimens dont mon âme est enflammée. Quoi, Monsieur, votre fils sera-t-il continuellement en butte aux sarcasmes de ces jeunes gens, riches et impertinens , qui affectent de plaisanter des privations que j’éprouve ? Non, mon père, je me fla tte que non : si ma position ne peut être améliorée, retirez-moi de Brienne, faites-moi apprendre un métier, s’il est nécessaire ; placez-moi avec mes égaux, et je répon ds que je serai bientôt leur supérieur. Vous pouvez juger de mon désespoir par l a proposition que je vous fais : encore une fois, j’aimerais mieux être premier garçon dans une manufacture que d’être exposé à la risée publique dans la première académie du monde. » « N’allez pas vous imaginer que ce que j’écris est dicté par le désir de me livrer à de dispendieux amusemens ; ils n’ont aucun attrait pou r moi, je n’ai d’autre ambition que celle de prouver à mes camarades que j’ai comme eux les moyens de me les procurer. » N. BONAPARTE. Cette lettre, écrite dans un âge aussi tendre, donne du caractère de Napoléon une bien plus juste idée que tout ce qu’on peut dire de lui. Je n’aurais pas voulu, pour tout au monde, qu’il se fût aperçu que je savais la cause secrète de la jalousie qu’il avait contre ses condisciples. Je le connaissais trop pour n’êtr e pas assuré qu’il ne m’aurait plus regardé de bon œil. Un des plus grands plaisirs de Bonaparte était de s e dire filleul du célèbre Paoli, quoiqu’il fût bien connu que c’était un de ses frères qui avait cet honneur et non pas lui ; mais il était tellement persuadé que Paoli était son parrain, que le plus sûr moyen de le mettre en colère était de lui prouver le contraire. Il est à remarquer que ce même Paoli,