Mémoires secrets

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Les Mémoires secrets assument toutes les fonctions que l’on attend d’un journal aujourd’hui : ils en ont l’abondance, l’exactitude et le style aigu qui saisit l’événement sur le vif et déchiffre toute l’actualité.
En ce dernier quart du XVIIIe siècle, où l’on ne peut critiquer le gouvernement, le roi ou l’Église, ils abordent tous les sujets sans ambages. C’est un journal d’opposition qui se flatte de désigner tous les personnages officiels par leur nom sans dévoiler l’identité de ses rédacteurs, et par là, il s’agit bien de mémoires secrets.
Ces journalistes sont passionnés de politique, de philosophie, de techniques nouvelles, de théâtre, de musique, de faits divers …
La grande affaire de cette période, c’est aussi Paris, qui rassemble tous les arts, qui voit naître toutes les inventions et propose un nouveau style de vie. Tout article s’inscrit dans une perspective politique, celle du parti patriote, donnant ainsi une réelle unité à cette riche chronique.
Publié le : jeudi 5 septembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021001954
Nombre de pages : 336
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BACHAUMONT
MÉMOIRES SECRETS 1762-1787
TEXTES RASSEMBLÉS ET ANNOTÉS PAR JEAN SGARD
La bibliothèque d’Evelyne Lever Tallandier
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-195-4
PRÉFACE
e De tous les journaux du XVIII siècle, c’est assurément le plus vivant, le plus riche, le plus impertinent. L e sMémoires secrets assument d’emblée toutes les fonctions que l’on peut attendre d’un journal aujourd’hui: ils en ont l’abondance et l’exactitude, l’apparente régularité, l’unité de style, un style aigu, sarcastique, qui saisit sur le vif et déchiffre toute l’actualité. Et pourtant, lesM.S.que l’apparence n’ont d’un quotidien; il s’agit d’un journal rétrospectif d’un genre singulier. S’ils paraissent de 1777 à 1789 régulièrement sous le même titre comme un périodique, c’est pour parler d’une actualité révolue; ils racontent jour par jour une histoire passée, celle d’une révolution de palais dont les conséquences, pour les auteurs, sont infinies et durent encore au moment de la relation. Mais la petite histoire journalière des parlements s’inscrit pour eux dans une grande crise de civilisation: c’est la lutte de la liberté contre le despotisme, des lumières contre le fanatisme, du progrès contre l’immobilisme. C’est pourquoi cette chronique au quotidien dépasse continuellement son objet et touche à tous les domaines de l’histoire culturelle: le journal devient «mémoire», il raconte comment, dans toute la nation, l’esprit des Lumières s’est peu à peu imposé. Cette histoire, pour les auteurs, commence en 1762 avec la suppression de la Compagnie de Jésus, symbole de l’alliance entre l’absolutisme royal et le catholicisme ultramontain; elle se développe dramatiquement avec le renvoi des parlements à la fin du règne de Louis XV et le complot du «triumvirat» guidé par l’infernale Du Barry ; elle connaît une heureuse résolution avec l’avènement de Louis XVI, le rappel des parlements et le règne des bons ministres, Turgot, Malesherbes, mais elle se dégrade peu à peu avec la crise financière; miné par les intrigues de cour, par les impôts injustes, par les exils des parlements qui les refusent, le régime succombe à ses contradictions. Et telle est la force de conviction des rédacteurs que cette histoire révolue reste brûlante, et mène à une sorte d’explosion finale: la Révolution ? non, mais le rappel des parlements exilés. Car tel est bien le médiocre dénouement desM.S., qui rend pathétique cette longue relation: lorsqu’en 1788, la chronique rejoint l’actualité prérévolutionnaire, lesM.S.dans le retour des parlements, avec leurs privilèges, leurs charges voient vénales, leurs préjugés immémoriaux, une heureuse conclusion. Les derniers volumes, parus en 1789, relatent les séances du parlement de Paris à la fin de 1787: le parlement règne, on convoquera des états généraux à l’ancienne mode, et la France est sauvée; tout le monde est content. Curieusement, ce journal si constamment éclairé n’a pas vu venir la Révolution; mais cet immense ressassement traduit, plus qu’autre chose, l’épuisement du régime. Dans ces mémoires «secrets», le lecteur d’aujourd’hui ne trouvera guère de révélations; mais en un temps où l’on ne pouvait critiquer la politique du gouvernement ou celle de l’Église, où la personne royale était sacrée, où toute imprudence était punie d’interdiction de paraître, où Voltaire , Rousseau, Diderot, Beaumarchais et bien d’autres sont allés en prison pour délit d’opinion, on doit constater que lesMémoires secretsabordent tous les sujets et sans ambages; il s’agit bien d’un journal d’opposition; et ils se flattent de désigner tous les personnages officiels par leur nom. Par contre, ils ne dévoilent pas le leur, et par là, ils sont bien «secrets». Le journal est publié à Londres, chez «Adamson»; mais l’adresse est fictive et nous renvoie à un «fils d’Adam» introuvable. Il est attribué à un M. de Bachaumont , mais celui-ci n’y a probablement rien écrit, et en 1777, année où commence la publication, il est mort depuis six ans. Aucun auteur vivant ne sera d’ailleurs nommé. Les rédacteurs s’effacent toujours derrière un groupe; lesMémoires secrets, diront-ils, sont «l’ouvrage de personne, et celui de tout le monde». Le groupe peut toutefois être (1) approché . Dans une notice datée de mai 1771, le journal désigne très clairement le salon de Mme Doublet (1677-1771) comme lieu d’origine desM.S.Ce n’est pas une fiction: dès les années 1730, on y tenait registre des nouvelles, on les recopiait, on les diffusait sous le manteau. L’abbé Prévost, quiy fréquentait vers 1738-1740, y composa un petit «gazetin» qui fit scandale et l’obligea à s’exiler, une année durant. Plus prudent, Louis Petit de Bachaumont (1690-1771) se contentait de faire les honneurs de la maison. LesM.S. eux-mêmes le qualifient de «paresseux aimable». Le salon, qu’on nommait «la Paroisse», accueillait toutes sortes de gens de lettres, d’artistes, de juristes et d’avocats; on le disait
antijésuite, libre penseur, sans doute proche des milieux orléanistes, qui jouaient un rôle d’opposition à l’absolutisme royal. Le seul responsable avoué desM.S.Mathieu Pidansat de Mairobert (1727-1779), est que le journal, à sa mort en avril 1779, qualifiera du titre de «secrétaire des commandements de M. le duc de Chartres»; ce duc, fils aîné du duc d’Orléans, sera un jour Philippe-Égalité. Familier, «dès son enfance», du salon Doublet , Mairobert y avait puisé le goût des nouvelles et s’occupait du «journal primitif»: «c’était un des rédacteurs: il conservait le journal qui se composait chez cette dame, et le continuait» (M.S., 3 avril 1779). Son rôle essentiel fut celui d’un éditeur et d’un animateur de réseau: il distribuait la matière du «manuscrit» en différentes productions clandestines qui portaient sa marque, comme lesAnecdotes sur Mme la comtesse Du Barry(1775) ouL’Observateur anglais(1778-1778). Ces publications ont un air de famille avec lesM.S., qui en font d’ailleurs ouvertement la publicité. Mairobert était aussi un passionné de théâtre, un homme à la mode, visiblement très introduit. Il fut en relations avec les lieutenants de police de Paris, Sartine, Lenoir, Albert, grâce à qui, sans doute, il put assurer la publication officieuse desM.S. Il fut aussi un zélateur imprudent des thèses parlementaires. Une fois satisfaites les exigences des parlements, ses positions extrêmes durent irriter plus d’un partisan du retour à l’ordre ancien. Au début de 1779, il fut pris dans une malheureuse affaire de créances douteuses: le marquis de Brunoi, étrange illuminé qui s’était endetté à force de processions et de fêtes religieuses, fit faillite. Et parmi ses créanciers figurait Mairobert, avec des créances probablement très majorées. Ses amis du parlement lui imposèrent un blâme infamant. LesM.S. soulignent discrètement que le notaire de Brunoi, lui, avait été soutenu par ses collègues et sortit blanchi de l’affaire. Pidansat ne supporta pas cette sorte de trahison et se suicida. Il avait eu cependant, et sans doute très tôt, un adjoint, qui prit aussitôt la relève. Moufle d’Angerville (1728-1795), du même âge que Mairobert, et son collègue au ministère de la Marine, affirme avoir été associé à son ami depuis le début. Quand il prend la parole à la première personne, dans l’Avertissement du tome XV en 1780, c’est en qualité de rédacteur de longue date: «Lorsque cet ouvrage parut pour la première fois, la crainte qu’il ne fût trop volumineux m’avait fait supprimer beaucoup d’articles…» Quand la police l’arrêta en avril 1781, on trouva chez lui sept cartons de bulletins et de nouvelles à la main, allant de 1766 à 1781. Il fut presque aussitôt relâché et les cartons lui furent rendus. Comme Mairobert, Moufle, responsable de la publication, avait su entretenir avec le lieutenant de police des relations de confiance. Le texte desM.S., qui paraissait à l’étranger, sans autorisation, ne pouvait entrer en France qu’avec la tolérance de la police. Le lieutenant de police Lenoir, ami de Malesherbes, de Mairobert, de Crébillon et de bien d’autres «patriotes», sut y veiller. Mais ce texte est en même temps négocié et purgé de ses critiques les plus fortes. On s’en rend compte avec les «additions» tardives de Moufle. Ce qui distingue en effet l’époque de Moufle de celle de Mairobert, ce sont essentiellement les additions tirées du journal primitif. La première époque s’achève avec le tome XIV; la seconde, dès le tome XV, voit paraître les premiers suppléments; ils se multiplieront par la suite, jusqu’à alourdir la publication. On y trouve un certain nombre de textes prudemment retirés, sans doute sur avis de la police: relation détaillée de la guerre des Farines, critiques de la royauté ou de l’Église. On y trouve aussi beaucoup de longueurs: longs comptes rendus de pièces de théâtre, interminables remontrances des parlements, détail inépuisable des séances académiques. Avec le succès, Moufle augmente le nombre des volumes (jusqu’à trois volumes pour une année); lesM.S. ont pris de l’embonpoint. Pas plus que Mairobert, Moufle ne nomme ses collaborateurs; quand il fait place, dans ses nécrologies, aux associés du journal, c’est pour parler de leurs liens anciens avec Mme Doublet : ni l’abbé Xaupi, «le plus ancien des abbés de France», ni le président de Meinières, vétéran de la Paroisse, ni La Curne de Sainte-Palaye, qui a peut-être confié «plusieurs articles» auxM.S.peuvent être considérés comme des artisans du journal. Comme, ne Bachaumont, ces quasi-centenaires servent surtout de caution. LesM.S.n’ont paru qu’en volumes, mais ont connu un grand succès d’édition. En octobre 1780, Moufle proteste contre une édition «furtive» de Genève en 14 volumes, alors que «l’édition originale vient d’être réimprimée avec des augmentations très considérables, formant environ mille articles». Ces mille articles sont évidemment les additions. Cela fait déjà trois éditions différentes pour la première époque; on en comptera deux autres en 1784. Toutefois, les éditeurs ne sont jamais parvenus à donner la grande édition avec additions incorporées et table générale que Moufle appelait de ses vœux. La belle édition critique dirigée par Christophe Cave et Suzanne Cornand aux éditions Champion, en cours de réalisation, est donc la première à respecter toutes les intentions des auteurs.
Ce qui fait l’unité de cette immense chronique, c’est sa visée politique; car toute notice desM.S., qu’elle concerne la vie quotidienne, les salons de peinture, le théâtre, la vie parlementaire ou celle de la Cour, s’inscrit dans une perspective politique. L’idéologie desM.S.rattache ouvertement au mouvemen se t « patriote ». Celui-ci est complexe. Il possède une assise populaire : à la fin de la guerre de Sept Ans (1756-1763), on est las des défaites et de la médiocrité des généraux, on s’indigne de l’incurie du pouvoir royal; la défense de la «patrie» devient l’affaire de tous. On s’en apercevra avec le succès inouï duSiège de Calaisde De Belloy en 1762, tragédie nationale et patriotique. Cette crise se double d’une violente réaction contre les jésuites; suspects, à la suite de l’attentat de Damiens contre Louis XV, d’obéir à la cour de Rome et de justifier le régicide pour raison religieuse, les jésuites sont attaqués avec violence par les parlements, qui se veulent détenteurs de la légitimité nationale. Le procès des jésuites devant les tribunaux parlementaires en 1762 et leur suppression en avril 1763 entraînent à leur tour deux conséquences capitales: la transformation de l’enseignement dans les collèges, traditionnellement dirigés par les jésuites, et la mise à plat de la constitution du royaume. Les parlements vont redéfinir l’enseignement des collèges, et c’est là pour lesM.S. une véritable refondation culturelle; et ils vont s’efforcer de fonder en droit les rapports entre le roi et des parlements, organes d’expression de la nation. Quand Louis XV, en 1771, les exile, c’est pour les parlementaires une «révolution», au sens ancien du terme: un retour en arrière. S’ensuit une formidable campagne d’opinion animée par les juristes du parlement de Paris. Mairobert leur prête plus d’une fois sa plume; c’est ainsi que paraissent, entre 1771 et 1774, une nuée d’écrits incendiaires:Journal historique de la révolution opérée dans la constitution de la monarchie (1774-1776),Efforts de la liberté et du patriotisme contre le despotisme (1772-1773),Correspondance secrète et familière de M. de Maupeouavec M. de Sor*** (1771-1772). Dans lesM.S., la polémique se déploie dans toutes les directions. Tout d’abord dans l’assaut contre les jésuites; non seulement on applaudit à leur suppression en les accablant de tous les vices, mais on célèbre la rénovation des collèges et le renouvellement de l’éducation publique. On fait alliance avec les jansénistes, opposants de la première heure. Politiquement, on s’engage résolument contre le despotisme du triumvirat (Maupeou, d’Aiguillon, Terray), et l’on citera longuement les remontrances des cours souveraines contre les impôts nouveaux. On participe à toutes les attaques contre les membres des nouvelles cours, quitte à faire alliance provisoirement avec Beaumarchais. Et naturellement, on attaque sans relâche la Du Barry, soutien du triumvirat, et symbole de la dégradation du pouvoir royal. On fait feu de tout bois. Au roi vieillissant et corrompu, on oppose volontiers Henri IV, qui restera l’oracle du parti orléaniste; et l’on célébrera la vieille France, la franche gaieté des chansons et des satires. Louis XVI, petit-fils de Louis XV, qui accède au trône en mai 1774, n’a pas encore vingt ans, et Marie-Antoinette en a dix-huit. Entre le jeune couple royal et le vieux monarque décadent, qui vient de disparaître dans l’indifférence générale, le contraste est total. Le jeune roi est un Télémaque, et la reine une bergère de Trianon. Pendant quelques années, on ne cessera pas d’exalter ce couple féerique: un roi sensible et vertueux, une reine très jeune, charmante et folâtre, l’un et l’autre faisant, avec beaucoup de bonne volonté, l’exercice du pouvoir royal, ce pouvoir que la guerre, les querelles religieuses et l’attentat de Damiens ont durablement ébranlé. L’imagerie symbolique est constamment présente dans lesM.S.: tout y est ordre, étiquette, théâtre, ostentation. On s’agace un peu de l’omniprésence de l’Église, du luxe de la Cour, de ces dépenses excessives au moment où la crise financière commence à se faire sentir, mais les jeunes monarques portent avec eux tout l’espoir d’une renaissance. On s’émeut, on verse des larmes de bonheur ou d’émotion. Jamais lesM.S.ne s’écarteront de leur respect, peut-être même de leur affection pour un roi si «austère» et si attentif à sa mission. On lira pourtant, en filigrane de cette vénération, une sourde inquiétude: le sacre se déroule au lendemain de la guerre des Farines, dont on verra qu’elle a fortement secoué le régime, et l’on tient à souligner la concorde retrouvée autour de la personne royale. La Reine ne laisse pas de provoquer de légères inquiétudes; elle est frivole et dépensière, elle est entourée de courtisans pervers; dès la fin de l’année 1775, on voit circuler d’«exécrables couplets» qui ne l’épargnent pas; elle en pleure, dit-on. Derrière ces calomnies se profile la crainte de la succession dynastique: le Roi est-il en état de procréer? la Reine préfère-t-elle la compagnie des femmes? le comte d’Artois , qui cache à peine son désir d’accéder au trône, serait-il capable de pervertir sa belle-sœur? l’Autriche spécule-t-elle sur la fin de la monarchie française? La naissance d’une fille en décembre 1778 réveille l’allégresse du peuple; mais seule la naissance d’un dauphin, le 22 octobre 1781, pourra le rassurer: toute la France paraît alors veiller sur le berceau du « précieux enfant ».
Le nouveau règne paraît d’abord justifier tous les espoirs qu’on a placés en lui. Le Roi appelle auprès de lui les plus expérimentés des ministres, Turgot, Malesherbes; il rappelle les parlements et exile le triumvirat, ce qui apaise aussitôt l’opposition parlementaire. Le programme de réformes de Turgot est conforme aux souhaits des physiocrates: il veut supprimer les corvées, faciliter les transports publics, abolir les frontières entre régions, libérer le commerce des blés. Il a l’approbation complète desM.S., qui, dans l’Avertissement de 1777, ont compté les «économistes» parmi les grands artisans du progrès. Pourtant, les obstacles vont se multiplier sur sa route. En avril 1775, des émeutes éclatent en Bourgogne; rapidement, elles s’étendent à l’Île-de-France et gagnent Paris; la population craint le stockage des blés, la spéculation, la disette, et commence à piller les boulangeries. Le lien entre toutes ces émeutes et la solide organisation des émeutiers donnent à penser à un mouvement soigneusement prémédité, «avec art» diront lesM.S.; on soupçonnera les princes, mais sans preuves. Le mouvement s’arrête en juin comme il avait commencé; l’avertissement est pourtant pris au sérieux et les réformes sont en suspens. LesM.S. applaudiront au retour au ministère de Malesherbes, magistrat de la cour des aides, ami de Turgot et parfait négociateur, pur représentant du génie parlementaire. Et ils célébreront les mesures qui illustrent le mieux une politique éclairée: amnistie, entretien des prisons, contrôle des lettres de cachet. À la mort de Turgot , huit ans plus tard, ils lui rendront pleinement justice. LesM.S.se flattent d’une grande impartialité; on peut admettre que, par rapport aux gazettes et revues du temps, ils savent à la fois prendre parti et prendre leurs distances. On s’en rend mieux compte dès qu’il est question de critique littéraire. Ils sont ouvertement acquis aux Lumières: ils rendent hommage, dans l’Avertissement initial, à Montesquieu et à Voltaire . Il est vrai qu’au moment où commencent à paraître les M.S., en 1777, la grande époque des Lumières est terminée. Ils ne pourront parler que des derniers mois de Voltaire et de Rousseau, ou de la survie de leurs œuvres. S’agissant de Voltaire , leur critique est souvent réservée, et pour cause: de tous les philosophes, Voltaire est le plus connu, mais il est aussi le seul qui ait pris parti ouvertement contre les parlements. Il a déploré leurs préjugés, il a dénoncé la vénalité des offices, il a montré de façon implacable le mauvais fonctionnement de leurs tribunaux; les affaires Calas , Sirven, La Barre, Lally-Tollendal le prouvent amplement; de ces affaires, lesM.S.parlent du bout des lèvres. Voltaire a vu très clairement que les parlements rendaient impossible toute réforme, et il l’a dit. Pis encore, il a flatté ouvertement la comtesse Du Barry, «Égérie » du vieux roi; et cela, on ne le lui pardonne pas. Mais dès qu’il est question du poète, de l’homme d’esprit, de l’artiste, on s’incline. Et surtout, on admire le redoutable polémiste qui ose s’attaquer à l’Église officielle, aux archevêques de Paris et de Vienne et à l’évêque d’Amiens; quand, par une ruse suprême, ses amis dérobent son cadavre à l’Église, on applaudit: Voltaire triomphant ou les prêtres déçus, d’auteur inconnu, les enchante; mais Voltaire , pour eux, reste le plus souvent un personnage de comédie. Rousseau les intéresse beaucoup plus: il a, dès le lendemain de la fermeture des collèges jésuites, proposé un système pédagogique qui suscite un puissant intérêt;Émilevient à son heure. Et il propose, avec leContrat social, un outil de réflexion sur le système politique; il présente une réponse forte à l’absolutisme royal, il fonde en droit la représentation de la nation. Ce n’est pas qu’on approuve ses «paradoxes», mais ils sont fortement pensés, et développés avec une singulière éloquence. Pratique exceptionnelle dans lesM.S., on prend la peine de le relire, de discuter ses idées: leContratest-il dangereux? trop obscur? ou composé d’évidences? On hésite à conclure, mais on le prend au sérieux. Le journal des dernières années de Voltaire prêtait à une sorte d’aimable comédie; les persécutions de Rousseau entre 1761 et 1778 et ses derniers écrits sont ceux d’une âme «pénétrée de ses malheurs», parfois délirante; on attend avec le plus grand intérêt les moindres fragments de son œuvre autobiographique, jusqu’à l’histoire précise du manuscrit desDialogues, jusqu’aux graffitis laissés sur la porte de Bourgoin; et l’on s’étonne de voir que les détails les plus parlants des derniers mois de la vie de Rousseau nous sont connus par les seulsM.S. L’attitude desM.S.des Lumières est donc complexe. Il s’agit d’un bilan plus que d’une vis-à-vis adhésion militante. Pour eux, la victoire est acquise, les grands lutteurs disparaissent les uns après les autres, et la chronique littéraire tourne souvent à la nécrologie: Prévost et Marivaux sont morts en 1763, La Condamine meurt en 1774, Mme Geoffrin et Mlle de L’Espinasse en 1776, et Mme du Deffand en 1780; Crébillon disparaît en 1777, Voltaire et Rousseau en 1778 et d’Alembert en 1783, suivi de Diderot en 1784. Leur dernier combat, ils l’ont gagné contre l’Église, et lesM.S. ne se lassent pas d’observer ces ultimes victoires de la raison contre l’obscurantisme: tous, ou peu s’en faut, meurent sans les sacrements de l’Église. Le prince de Conti lui-même a donné l’exemple, en 1776, d’une belle mort dans l’impénitence
finale. LesM.S. semblent donc persévérer dans la tradition de l’athéisme souriant de Mme Doublet et de Bachaumont. En 1768, ils étaient enthousiastes de l’Encyclopédie, mais un peu effrayés par l’athéisme radical d’Helvétius et du baron d’Holbach; plus tard, ils applaudissent, plus ou moins discrètement, aux écrits les plus audacieux de Raynal, de Mirabeau, de Sylvain Maréchal. Mais qui parle? Sans doute sont-ils plusieurs rédacteurs ; du moins s’efforcent-ils, pour l’essentiel, de parler d’une seule voix. Les Lumières dans les années 1770-1780, ce seront plutôt les progrès matériels, les inventions, les conséquences visibles de l’entreprise encyclopédique. La plus spectaculaire de toutes est l’invention des aérostats. La montgolfière symbolise la créativité et l’audace de la pensée des Lumières; elle est un défi prométhéen à la pesanteur et au ciel. Elle est aussi, pour le journal, un merveilleux sujet d’actualité, parfaitement compréhensible pour tous les lecteurs. Pour la première fois, on verra naître une invention, quasiment en direct, on assistera à l’envol de l’aéronef, on en décrira de jour en jour les aventures, avec toutes les émotions qu’elles font naître. L’aérostat révèle en quelque sorte la presse à elle-même. Et, comme en 1782, lesM.S.ont presque rattrapé l’actualité (le tome XXI paraît en 1783), ils peuvent rivaliser avec le quotidien qu’ils admirent, leJournal de Paris. Comme lui, ils pratiquent le reportage en direct, le suspens ménagé, les rivalités héroïques. À côté de la merveilleuse machine, on verra naître aussi beaucoup d’engins moins réussis, mais tout aussi surprenants, scaphandre, voiture rapide, automates de toutes sortes; et l’on crée des musées, des écoles d’application, on cherche par tous les moyens, et l’Encyclopédieà la main, à accélérer le progrès. Chacune de ces machines contribue à célébrer le génie humain. Est-ce l’influence persistante de Mairobert, cet «amateur» autour de qui l’on faisait cercle dans le foyer de la Comédie-Française? Les rédacteurs desM.S.passionnés de politique, de philosophie, de sont techniques nouvelles, mais plus encore de théâtre. Et c’est à propos de théâtre qu’on lira leurs plus beaux récits de presse. Leur goût est élitiste. Bien qu’ils critiquent constamment les comédiens-français, qui tyrannisent les auteurs, imposent un répertoire suranné et exercent continuellement leurs caprices, c’est d’eux que l’on parle: le théâtre italien reste un genre inférieur. Le goût des rédacteurs est traditionnel; on aime les grands genres, les sujets historiques et les monstres sacrés. Mlle Clairon, Mlle Raucourt, Le Kain sont moqués, mais idolâtrés. Souvent, la petite histoire l’emporte sur la grande, et les rivalités, les querelles entre acteurs, et surtout entre actrices, y tiennent une place exorbitante. Ce qui fait toutefois l’intérêt majeur desM.S.dans le domaine théâtral, c’est moins le regard sur le jeu théâtral ou sur le texte – même si l’on fait un sort à la moindre pièce, imprimée ou non – que sur la vie concrète du théâtre; la place du spectacle dans la vie parisienne, la conception des salles, le prix des places, et surtout, le comportement du public tiennent ici une place de choix, unique dans la presse du temps. C’est dans lesM.S.qu’on verra se faire et se défaire les réputations, le public insulter les acteurs et faire tomber les pièces, ou à l’inverse acclamer tel passage à double sens, et ovationner un prince, ou la reine : le spectacle est plus souvent dans la salle que sur la scène. On sera par contre un peu déçu par les jugements critiques. LesM.S.ont su montrer toutes leurs réserves à l’égard duSiège de Calais, cette mauvaise pièce qui servait une si bonne cause, la cause patriote; mais leur audace est très limitée. Ils se sont longtemps montrés réticents, voire méprisants à l’égard de Shakespeare. Ils n’ont applaudi que tardivement aux drames de Mercier; ils sont d’une partialité obstinée à l’encontre de Beaumarchais; il est vrai que ce favori du public s’est mis au service de la Cour, et pire encore, de la comtesse Du Barry; on ne l’oublie pas; on le croit capable de toutes les trahisons. On se refuse, jusqu’au dernier moment, à applaudir au triomphe duMariage de Figaro.peut-être est-ce par ces Mais contradictions, par ces allées et venues et ces partis pris en tout genre que lesM.S.sont un journal vraiment vivant ; on s’en rend compte mieux encore quand il est question de musique. e LesM.S. paraissent au lendemain de la plus grande querelle qui ait animé le monde musical au XVIII siècle, la querelle des Bouffons. On pourrait croire que la musique italienne l’a définitivement emporté. Rousseau, Diderot, Grimm l’ont dit. Avec lesM.S., ce n’est pas le cas. Dans le «coin» des «connaisseurs», on reste fidèle à Lully et à Rameau, et l’on défend la musique française par principe. Et pourtant, une révolution va se produire: en 1774, Gluck arrive de Vienne, après il est vrai un long détour par l’Italie. Et il arrive avec l’appui de la toute nouvelle reine de France. Il a eu l’habileté de commencer par uneIphigénie, sur un livret tiré de Racine; et soudain, tout ce que l’on admirait dans l’opéra français, le tragique, la déclamation expressive, la noblesse, la grandeur, on le trouve dans l’opéra autrichien, appuyé par les applaudissements répétés des fidèles de la reine et de la Cour. Et lesM.S.applaudissent aussi. Bien sûr, il y aura des cabales: «tout est cabale» disent les rédacteurs, mais pour un journal, c’est du pain bénit. On verra donc les gluckistes affronter les lullistes, puis les piccinnistes, car la Du Barry a cru bon d’avoir
sa propre cabale, italianiste cela s’entend. Et l’on verra peu à peu Rameau disparaître des programmes, et Gluck régner en maître; cela, lesM.S.ne l’avaient pas prévu. Il faut dire que, dans leurs rangs, on compte beaucoup de mélomanes enthousiastes, et qui, au Concert spirituel, accueillent la musique nouvelle: la nouvelle école de violon de Viotti et des virtuoses italiens, les grands solistes du hautbois, du basson et de la clarinette, car c’est l’âge d’or du concerto; et puis il y a les enfants prodiges, les jeunes clavecinistes, les virtuoses venus d’Allemagne, de Pologne, d’Italie. On saura saluer les débuts de Haydn, ou du Mozart anonyme desPetits riens; on découvrira Gossec puis Lesueur. C’est finalement dans la musique que se définit une nouvelle esthétique, dédiée au génie, à l’enthousiasme, au sentiment, et portée par de «véritables amateurs impartiaux ». La peinture jouit d’un statut particulier dans lesM.S.n’apparaît que dans la seconde époque des Elle M.S, sous la forme de «salons»: une bonne dizaine d’expositions de l’Académie royale, racontées, décrites, analysées dans des «lettres» à la première personne, au long de promenades, de parcours de découvertes, de tableau en tableau. La critique d’art était déjà présente dans les grandes revues comme L’Année littéraire ou leMercure; mais dans lesM.S.une critique inspirée, subjective, même si apparaît elle s’appuie sur une esthétique cohérente et une bonne connaissance du métier. Cette critique rappelle souvent celle de Diderot, qui a pu s’en inspirer. Elle n’est pas sans analogie avec la critique musicale du journal: on continue de préférer les grands genres et la peinture d’histoire, même si l’on en déplore le dépérissement; on aurait quelque sympathie pour le métier de Chardin et le talent exquis de ses couleurs, mais «quel genre!». Et l’on réprouve la mignardise de Boucher. Peu à peu, on découvre chez de jeunes peintres la sincérité qui manquait aux traditionalistes; c’est Greuze, qui fait frémir par son sens de la tragédie sociale; c’est Hubert Robert, qui redécouvre la nature, et parle avec Louis XVI de la tristesse du pdont les naufrages font dresser les cheveux sur la tête. Dans laarc de Versailles dévasté; c’est Vernet, dernière partie desM.S., on voit naître une nouvelle génération de jeunes peintres; David , comme Gluck en musique, triomphe par les grandes ordonnances, la composition dramatique et le feu du génie: il «écrase tous les autres»! Cet assentiment à la jeunesse, aux débutants, qui ne sont «ni les directeurs, ni les chevaliers de l’Ordre du roi, ni les professeurs, ni leurs adjoints, ni les conseillers», marque les derniers volumes desM.S. La passion politique n’a pas faibli: on ne pouvait s’empêcher, au lendemain du rappel des parlements, en 1774, d’insulter aux portraits de l’abbé Terray ou de la Du Barry; en 1787, on plaide pAjoutons que ce remarquableour cette pauvre reine, dont on n’ose plus exposer le portrait en public. critique (car on pourrait croire ici à un seul rédacteur des «salons») ne parle pas seulement des grandes expositions; il parle de l’académie de Saint-Luc, des ventes de tableaux, des plans-reliefs, de l’aménagement des galeries du Louvre. Et du public de badauds qui hantent les expositions et s’y ennuient. La grande affaire de ce dernier quart de siècle, c’est la ville, et surtout Paris, car la capitale, qui rassemble tous les arts, qui voit naître toutes les inventions, apparaît aussi comme un modèle, et elle propose peu à peu un nouvel art de vivre. C’est d’abord une question d’habitat, d’hygiène, de vie quotidienne. On veut donner à la ville un ordre rationnel: faire pénétrer la lumière et l’air pur, abattre les taudis, éloigner les cimetières restés proches des innombrables églises de Paris, régler la voirie, distribuer l’eau, empêcher les dégâts des neiges l’hiver. Ce grand plan d’urbanisation s’annonçait avec Necker; il se développe avec Calonne. Toute l’élite s’emploie à modifier le cadre de vie. On bâtit et, dans cette période où la faillite menace de toutes parts, on trouve de l’argent pour construire en grand: l’hôtel des Monnaies, l’École de médecine, la place Dauphine, l’Hôpital général; on creuse des canaux et on règle le cours de la Seine, on stabilise les carrières et les catacombes. Les particuliers et surtout les grandes fortunes (celles des fermiers généraux ou des princes du sang) s’investissent dans des immeubles de prestige; c’est le cas de la maison Thélusson, dont l’extravagance suscite la réprobation mais aussi la curiosité desM.S. Un exemple rassemble tous les problèmes liés à l’aménagement de la ville, c’est le Palais-Royal, devenu, par le fait du duc de Chartres, un immense ensemble spéculatif; on y trouvera un palais, des hôtels lotis, des rues, un jardin, le tout réalisé par voie d’expropriation et au détriment des anciens riverains. D’où les colères, augmentées par la population interlope qui hante les jardins. Toutes ces initiatives bousculent le peuple de Paris, suscitent la colère des voituriers, des porteurs d’eau, des ouvriers, des gens de la rue; lesM.S.n’en ont cure. Une autre entreprise diabolique va susciter leur indignation, c’est le mur des fermiers généraux, destiné à enfermer Paris dans une chaîne d’octrois, monument d’esclavage et de despotisme pour lesM.S.et pour la population parisienne. On trouve réunis autour de ce grand projet politique tous les vieux ennemis desM.S.: les fermiers généraux, le ministre Calonne , et Ledoux, l’architecte de la comtesse Du Barry. La
campagne de presse est sans précédent, et elle aboutira à l’interruption du projet, à la révocation de Ledoux, et finalement à la destruction de la plus grande partie du mur dès le début de la Révolution. Mais le Palais-Royal et les vestiges du mur, bâti et détruit en si peu de temps, donnent une idée de l’inventivité des années 1780, et du désir de transformer en quelques années la Ville. On aimerait savoir comment l’on vivait à Paris pendant ces années; mais sur ce point, lesM.S.u sont n peu décevants. Non qu’ils soient ennuyeux; c’est au contraire dans le fait divers que les rédacteurs se livrent au pur plaisir du récit; mais malgré leur ambition de raconter les «aventures de la société», ils s’élèvent rarement jusqu’aux grands problèmes sociaux. On rapportera des anecdotes, non pour donner lieu à la réflexion, mais pour étonner, amuser, scandaliser; on restera dans la tradition très littéraire des «contes singuliers» de Prévost . C’est donc l’exceptionnel qui fascine: les vols audacieux, les suicides étonnants; mais on ne saurait pour autant en conclure, comme le font les rédacteurs, à une épidémie de suicides ou à une «manie» héritée des Anglais. Les duels retiennent l’attention, eux aussi, par leur singularité, mais souvent aussi par un esprit d’élégance et d’honneur archaïque; cela «révolte les philosophes», cela déprime le roi, dont l’autorité est souvent bafouée par les grands; le rédacteur desM.S.plus souvent s’en amuse. Le libertinage, à lire lesM.S., ferait des ravages; mais là encore, c’est l’exceptionnel qui domine, à commencer par celui de Sade. On devine que, dans la haute aristocratie, et spécialement à la Cour, on rencontre beaucoup d’«aimables libertins», mais la situation n’a peut-être pas changé beaucoup depuis la Régence, ou la fin du règne de Louis XIV ; dans lesM.S., l’anecdote l’emporte toujours sur l’explication. Un article curieux insiste sur l’expansion de la sodomie dans les dernières années du siècle, avec chiffres à l’appui; mais on ne sait quelle valeur attribuer à l’observation et à ces bizarres statistiques. Plus souvent, on croira que lesM.S. jouent sur le thème des folies du temps, et surtout des folies aristocratiques, naturellement déplorables pour ces parlementaires rangés. Que les princes jouent leur fortune inépuisable sur des courses de chevaux, qu’on invente même des courses de taureaux à la mode espagnole, cela prouve seulement qu’on cherche sans fin de nouveaux plaisirs. Quelques exploits héroïques ou vertueux apparaissent de place en place, à une époque où l’anecdote émouvante abonde dans la presse; mais à de rares exceptions près, ce n’est pas le style desM.S., qui aiment mieux amuser qu’émouvoir. On en aura la preuve au chapitre des modes et des femmes. Il ne paraît pas incongru de chercher dans lesM.S. une chronique de la vie féminine, et les Goncourt, dans e Lsièclea Femme au XVIII , n’y ont pas manqué. Pourtant, cette chronique se limite à la femme parisienne, et plus particulièrement à la mondaine et à la femme légère, qu’elle soit de la grande aristocratie, de la scène théâtrale, ou des hauts lieux de la prostitution. Curieusement, ces trois milieux interfèrent: entre les élégantes, lesagréables, lespetites maîtressesde la Cour, et lesfilles d’opéra, lesfilles entretenues, les filles du haut style, lesfilles de Paris, la différence est d’autant plus difficile à faire que les grandes comédiennes plagient les dames de la Cour, et que celles-ci rivalisent de luxe avec les maîtresses de leurs maris. D’où une sorte de nivellement qui réjouit fort les Messieurs desM.S.On assiste de loin à une sorte de comédie journalière, qui se déploie sur des scènes diverses, la Comédie-Française, l’Opéra, les salons, le Palais-Royal, l’avenue du Bois, etc. Les femmes, et l’on parlera plus souvent desfilles, sont vues comme des êtres frivoles, extravagants, plus intéressées par la mode que par l’amour, mais vouées au libertinage. La futilité éclate dans des modes excentriques, chapeaux démesurés ou carrosses de porcelaine; elle apparaît aussi dans les liaisons amoureuses, où il s’agit de marquer son rang par le prix extraordinaire des faveurs. Mlle Duthé demande 1000 louis pour la première nuit; la Guimard , généreuse par sentiment, l’est encore plus dans les soupers qu’elle donne au tout-Paris. LesM.S.alors manier l’ironie avec savent dilection; on souligne le prix dérisoire de la pension royale, qui paiera le moucheur de chandelles; on parodie le langage du sentiment, lors de la «mélancolie affreuse» du fermier général La Borde ; on retrouve le style duNeveu de Rameau pour évoquer les malheurs de Bertin avec Mlle Hus, ou celui deL’Ingénu, pour raconter la cruelle déception du volage intendant avec un «bel ange». Cela, c’est le style favori des M.S., un style fait d’aimable moquerie ou de sarcasme tempéré, d’un regard ironique et désabusé sur les folies du beau monde. Cela n’empêche nullement les notations réalistes sur la menace des maladies vénériennes (lesgalanteries), ou sur l’usage des préservatifs, ou encore sur les pratiques du libertinage mondain (catalogue de l’Opéra, brevets de dame). Tant d’immoralité affichée n’effraie pas lesM.S., qui n’expriment ni mépris ni approbation: c’est la folie du monde, du grand monde. Un seul instant, dans le résumé d’une ascension sociale inattendue, celle d’Olympe de Gouge, on croit sentir une secrète admiration. Peut-être la vie parisienne n’est-elle, pour lesM.S., qu’une grande comédie, qu’ils observent le plus
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