Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

MESMER ET SON SECRET

De
174 pages
La vie, la personnalité comme l'œuvre de Mesmer sont toujours restées objets de fascination et de scandale. Belles dames et petits messieurs, nobles et communs, se pâmaient autour de son baquet et succombaient aux effets de ses passes magnétiques dans l'harmonie équivoque de leurs convulsions partagées. Il ne fait désormais aucun doute que le " mesmérisme " appartient à la préhistoire de la psychothérapie et aux antécédents inavoués de la psychanalyse.
Voir plus Voir moins

MESMER ET SON SECRET

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Dernières parutions
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 997. 1 Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, Henri Ey, 1997. Du délire des négations aux idées d'énormité, J. COTARD,M. CAMUS ET, J. SEGLAS,1997. Modèles de normalité et psychopathologie, Daniel ZAGURY,1998. De la folie à deux à l'hystérie et autres états, Ch. LASEGUE,1998. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniacodépressive, C. KRAEPELIN, 998. 1 Les névroses. De la clinique à la thérapeutique, A.HESNARD,1998. L'image de notre corps, J. LHERMITTE, 998. 1 L'hystérie, Jean-Martin CHARCOT, 998. 1 Indications à suivre dans le traitement moral de lafolie, F. LEURET,1998. La logique des sentiments, T. RIBOT, 1998. Psychiatrie et pensée philosophique, C-J. BLANC,1998. Le thème de protection et la pensée morbide, Dr. Henri MAUREL,1998. L'écho de la pensée, Charles DURAND,1998. Henry Ey psychiatre du XXIe siècle, Association pour la fondation Henri Ey, 1998.

J. VINCHON

MESMER ET SON SECRET
Présentation de Raymond de SAUSSURE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Première édition: 1971, Edouard Privat, Collection Rhadamanthe, dirigée par J. Postel et J. Corraze.
1999 ISBN: 2-7384-7426-8 @ L'Harmattan,

INTRODUCTION

Le lIvre que nous présentons au public a été publié en 1936; depuis cette date aucun ouvrage français n'a paru sur Mesmer, mais son auteur, Jean Vinchon, n'a cessé d'y réfléchir et a écrit une série d'appendices qui viennent ajouter d'utiles informations sur le milieu dans lequel Mesmer a vécu. Par contre des livres ont été écrits en allemand; ils n'ajoutent que quelques détails biographiques et nous avons préféré laisser le texte original de Jean Vinchon. Celui-ci n'avait pas voulu faire de son étude, si fouillée soit-elle, une œuvre destinée aux érudits seulement. Il a fait revivre un personnage pittoresque, avec sa sincérité naive, son tempérament fougueux, ses mesquineries, ses mouvements de générosité, ses intuitions géniales et son manque de critique. Mesmer n'était pas un grand médecin, mais il était un homme indomptable dont la vanité était sans borne; il s'imposa par sa tenacité et par sa croyance profonde dans son génie. Il inventa peu, il emprunta beaucoup. Ce sont ces aspects si différents que Vinchon fait bien ressortir et ce serait défigurer l'originalité de son livre que d'y ajouter quelques notes pédantes. Cependant, ce fut un souci de notre auteur au cours des dernières années de sa vie de préciser l'influence qu'il eut sur la doctrine du magnétisme animal, sur l'hypnose, la suggestion voire la psychanalyse. Nous n'avons pas publié ses dernières notes restées inachevées, d'autant plus que bien des ouvrages consacrés à l'histoire de la suggestion et de l'hypnose ont paru depuis. Ce que nous devons à Mermer, c'est d'avoir forcé l'attention du corps médical et des hommes de science sur des phénomènes psychologiques et physiologiques qui jusqu'alors étaient, à quelques rares exceptions près, relégués dans le domaine de la mystique. On lui doit encore d'avoir repris des philosophies hermétiques une tentative de psychologie dynamique. Le fluide universel à l'époque où l'on parlait du fluide électrique représentait ce que nous appellerions aujourd'hui l'énergie. Tandis que la plupart des psychologues du début du XIXe siècle se

8

MESMER ET SON SECRET

sont orientés vers une psychologie statique et descriptive, dans laquelle ils n'étaient pas impliqués, Mesmer parlait du fluide qui passait du médecin au malade. Un siècle plus tard on parlera du transfert, action et réaction entre malade et médecin. Les premiers élèves de Mesmer étaient bien conscients de l'importance de ces échanges affectifs dans les cures magnétiques, même s'il a fallu attendre l'œuvre de Freud pour en mesurer toute l'importance en psychothérapie. Mesmer était avant tout un empirique. L'élaboration des faits restait fumeuse et empruntée à ses prédécesseurs*.
R. S.

(*) Vinchon semble avoir écrit sa biographie de Mesmer en ;; "<t;. référant surtout aux ouvrages français. Comme c'est en France que fondateur du mesmérisme vécut la partie la plus dramatique de son existence et donna le meilleur de son enseignement, ce qui a été ajouté par les auteurs allemands ne précise guère la doctrine de Mesmer. Nous donnons cependant ici la liste des ouvrages les plus importants: Tischner, «FA Mesmer Leben, Werk und Wirkung JO,1928; Schürer Waldheim, «Anton Mesmer, ein Naturforscher ersten Ranges ", 1930 ; Rothmund, «Mesmer, Genie oder Scharlatan ? »,1939;

re

-

Wohleb, « F.A. Mesmer - Biographischer

Sachstandsbericht

JO,

1940;

L'essence de tous ces ouvrages se trouve dans le livre très complet de Rudolf Tischner et Karl Bittel «Mesmer und sein Problem ", 1941. Enfin à cet ouvrage capital, il faut ajouter le livre si consciencieux de Bernhard Milt, «Franz Anton Mesmer und seine Beziehungen zur Schweiz ". Milt cite un grand nombre de correspondances et d'articles de journaux, voire de mémoires inédits, écrits par des personnes qui ont rencontré Mesmer au cours de ses voyages en Suisse. Ces témoignages de contemporains sont naturellement intéressants. Nous pouvons les résumer ainsi: la plupart en avaient gardé un mauvais souvenir, parmi eux le célèbre de Haller qui le traitait de charlatan, d'autres, moins nombreux, tel Lavater par exemple, ont eu une grande admiration pour lui. On peut maintenant, grâce aux éditions Payot, consulter la récente édition critique de l'œuvre de F.A. MESMER, présentée par R. AMADOU. (Le magnétisme animal. Paris: Payot, 1%9).

le caractère de Mesmer

Bien que dans le cours de son livre le Dr Vinchon fasse allusion à différentes reprises au caractère de Mesmer, nous avons pensé utile de préciser ce sujet. En effet, si beaucoup de ses contemporains l'ont jugé comme un homme désagréable, égoïste et coléreux, d'autres lui ont gardé leur admiration jusqu'à la fin de sa vie. Il vaut donc la peine de se pencher sur ce problème et essayer de l'élucider. Si Mesmer a souvent pris la plume pour se justifier, il n'a ja. mais cherché à se raconter de façon systématique à la façon de Jean-Jacques Rousseau. De ce fait, il nous manque des données biographiques essentielles et nous sommes obligés de nous en tenir à des probabilités. Par exemple, nous n'avons presque pas de documents sur son enfance, nous ne savons pas dans quels termes il a vécu avec son père, sa mère, ses frères et sœurs. Nous ignorons tout de sa sexualité enfantine et presqu'autant de sa sexualité adulte. Il a épousé à trente-six ans une femme qui avait plus de dix ans de plus que lui et n'en a pas eu d'enfant. Quelques années plus tard il l'abandonne, probablement à la suite de querelles puisque, dans l'une des dernières lettres que nous avons de lui, il se plaint encore d'elle. La rumeur publique ne l'a jamais accusé d'avoir des liaisons, si ce n'est à Vienne avec Mademoiselle Paradis, mais la bataille qu'il a menée pour la garder chez lui pouvait avoir d'autres motifs. Cette malade représentait pour lui une sorte de preuve vivante de la vérité de sa doctrine. De mauvaises langues ont prétendu qu'il avait eu une liaison avec la Princesse de Lamballe,

10

MESMER ET SON SECRET

mais cette femme hystérique, avant d'être confite en dévotion, se lançait à la tête de tous ses médecins et certainement Mesmer a dû la décourager plus qu'il ne l'a encouragée, sinon la rumeur publique se serait immédiatement emparé de ce fait pour salir la réputation du Maître. Donc cette aventure est très peu vraisemblable. De l'enfance de Mesmer, nous ne pouvons que suspecter quelques causes de difficultés. Ses parents avaient un rythme de reproduction fort rapide et il est vraisemblable que sa mère attendait déjà son quatrième enfant alors que Franz Anton avait encore besoin de ses soins. On sait que ces circonstances développent souvent des situations de rivalité, de méfiance et d'hostilité dont l'origine si précoce conduit à des conflits graves qui empirent plus qu'ils ne diminuent au cours de l'existence. D'autre part, la maison dans laquelle Mesmer est né et vécut toute son enfance, maison qui existe encore et qui a été reproduite dans la brochure de Bittel, n'avait que peu de place pour abriter la nombreuse famille de son père. Il en est sûrement résulté une promiscuité entre parents et enfants et entre frères et sœurs favorable au développement de névroses infantiles. Si d'une part Mesmer est revenu sur les bords du lac de Constance pour terminer ses jours, d'autre part nous n'avons aucun document où il parle des siens, même pas l'assurance qu'il soit allé les voir après son doctorat et son brillant mariage. - Est-ce là pure coincidence ou gardait-il rancune à sa famille? Ou encore était-il devenu trop orgueilleux pour renouer avec ses modestes origines? Rien ne nous permet de conclure. Il nous faut donc étudier son caractère, tel qu'il nous apparaît au travers de ses actes et de ses écrits. Nous pensons qu'il est plus intéressant de ne pas porter un jugement moral sur Mesmer, comme tant de biographes l'ont fait, mais d'essayer de poser sur son cas un diagnostic, ce qui nous donnerait la clé des motivations qui l'ont fait agir. Sa force et sa faiblesse sont toutes deux dues au fait qu'il était un obsessionnel et un paranoïaque. Les obsédés sont caractérisés par une série de mécanismes qui ont été bien mis en lumière par Freud. Tandis que les hystériques tendent à refouler certaines scènes pénibles de leur enfance ou de leur adolescence, les obsédés refoulent les liens qui existent entre certains sentiments et certains événements. La vie leur apparaît comme une multitude de petits îlots qui émergent à la surface des eaux sans qu'ils prennent conscience de la terre qui les relie dans la profondeur de la mer. Le cloisonnement des sentiments conduit forcément à une

LE CARACTERE

DE MESMER

11

insincérité involontaire puisque l'individu regarde la réalité avec une série de perspectives différentes qui ne sont pas reliées entre elles. Chez Mesmer, cette isolation apparaît dans certaines attitudes contradictoires et nous pouvons admettre qu'il était sincère dans chacune d'elles. Ainsi il reçoit autour de ses baquets pauvres et riches, mais en même temps il est un snob qui veut avant tout ses entrées à la cour. Il proclame qu'il est désintéressé, mais il s'accroche désespérément à l'argent de ses élèves et aux richesses que pourrait lui apporter sa découverte. Il veut sauver l'humanité, mais en même temps il veut garder pour lui le secret qui lui donne le pouvoir. Il veut communiquer son savoir à ses disciples, mais il veut être le seul à connaître la vérité. Etant sincère dans chacune de ces attitudes, il ne voit pas ce qu'elles ont de contradictoire. Un autre trait du caractère obsessionnel, c'est la dénégation ou le reniement, conséquence de l'isolation. Mesmer donne son amitié et sa confiance à d'Eslon, il l'initie à sa thérapeutique, mais lorsque celui-ci s'en sert pour son propre compte, il renie l'amitié et la confiance qu'il lui avait données. Dans sa querelle de priorité avec l'astronome Hell, il s'en tire par une pirouette et déclare que le magnétisme minéral n'est rien, mais que l'élément thérapeutique est le magnétisme animal (dans sa théorie les deux choses se confondent, du reste). Dès lors sa soi-disant découverte devient une mission et il y consacrera le reste de sa vie, alimentant sans cesse son délire de grandeur sur ce jeu de mot. Il écrira des années plus tard une lettre qu'a reproduite Tissart du Rouvre (voir Tissart du Rouvre, Nouvelles Cures opérées par le Magnétisme Animal, Paris, 1783) :
« Mon existence ressemble absolument à celle de tous les hommes qui, en combinant des idées fortes et d'une vaste étendue, sont arrivés à une grande erreur ou à une importante vérité; ils appartiennent à cette erreur ou à cette vérité, et selon qu'elle est accueillie ou rejetée, ils vivent admirés ou malheureux. Mais quoiqu'ils tentent pour recouvrer leur indépendance primitive, c'està-dire pour séparer leur destinée du système dont ils sont les auteurs, ils ne font que d'inutiles efforts. Leur travail est celui de Sisyphe qui roule malgré lui le rocher qui l'écrase; rien ne peut les soustraire à la tâche qu'ils se sont une fois imposée, il faut qu'ils la remplissent ou que la mort les surprenne occupés de la . remplir ».

12

MESMER ET SON SECRET

Dans ce texte ressort l'élément compulsionnel. Mesmer ne peut pas s'avouer vaincu, il faut qu'il défende sa cause, il ne peut même pas s'adonner tranquillement à la recherche, il faut qu'il prouve qu'il a raison. Il passe son temps à le faire avec ses malades, mais ce n'est pas assez. Il voudrait convaincre les académies, les gouvernements, le monde entier. Comme il n'y parvient pas, nous voyons se développer en lui l'élément de persécution et le délire de grandeur. Le Précis Historique du Magnétisme Animal que Mesmer a pu. blié en 1781 à Paris, raconte les démarches faites par Louis XVI sur la demande de la Princesse de Lamballe et de Marie-Antoinette pour le maintenir dans la capitale française. Le comte de Maurepas, ministre d'état, chercha en vain à le convaincre que le roi était disposé à de très grandes libéralités envers lui si une commission pouvait établir la valeur de sa découverte; mais pour Mesmer, il ne s'agissait pas de prouver, il fallait croire. Toute la brochure de 1781 démontre son délire de grandeur, ses idées de revendication et de persécution, mais nous ne pouvons ici en faire que de brefs extraits: «Qu'en résumant mes principes, je ne pouvais invariablement entamer aucun traité avec le gouvernement qu'au préalable il n'ait reconnu formellement et authentiquement l'existence et l'utilité de ma découverte. Qu'alléguer en réponse de compromettre la dignité Royale, serait avouer positivement que l'on n'est pas convaincu, d'où, sans me plaindre, je devais inférer après tout ce que j'avais fait, que la conviction est une plante étrangère au sol français, et que le plus court est pour moi de m'occuper à défricher quelque terrain moins ingrat ». «... Que je savais fort bien que le traitement que je demandais formait une somme considérable, mais que je savais aussi fort bien que ma découverte était sans prix ». « ... C'est enfin au moment d'une espèce de résurrection de l'honneur français que l'on rejette en France la vérité la plus amie des hommes, et que cette Nation, jalouse de toutes les gloires, renonce au titre de bienfaitrice des générations et au solide honneur de servir de modèle et de précepteur à l'Univers ». Mesmer s'étant montré insolent dans l'entretien qu'il eut avec le ministre de Maurepas, celui-ci mit fin aux négociations. Dès le lendemain 29 mars 1781, Mesmer écrit à la Reine que «dans une cause qui intéresse l'humanité au premier chef, l'argent ne doit être qu'une considération secondaire. Aux yeux de Votre Majesté, quatre ou cinq cents mille francs de plus ou de moins, employés à propos, ne sont rien: le bonheur des peuples

LE CARACTERE

DE MESMER

13
récompensé auquel avec je

est tout. Ma une

découverte digne

doit être accueillie et moi de la grandeur du

munificence

monarque

m'attacherai ». Dans sa conversation avec Maurepas, comme dans sa lettre à la Reine, Mesmer alterne les compliments et les menaces, signe de son ambivalence que nous retrouverons souvent
chez luf et qui caractérise la névrose obsessionnelle. II sera l'ami

et l'ennemi déclaré de Bergasse, de Kornmann du pouvoir, il hait un sion est encore se défend adulte des aime de plus contre

d'Eslon, il en sera de même de Hell, de et de tant d'autres. II aime si on lui donne ne se plie pas ou à sa volonté. Lorsqu'un atteindre investit femme, de qui une pas La régresindividu le stade des stail d'or Mesmer trait de sa névrose. ne peut le voyons aimer avec

si on autre

sa vie érotique Faute de

sa vie libidinale, nous primitifs. d'une sa querelle aux

pouvoir

l'argent. Dans

la Société payeraient

l'Harmonie, cent écus

se montre Mesmer cours mais

cupidité dans

révoltante. élèves qui l'art du magnétisme et qu'une eux-mêmes la loge fois le cet art, devait

avait promis

qu'il les instruirait terminé, il y avait une

ils auraient

le droit de pratiquer préalable,

condition

c'est que

trouver cent élèves. Le recrutement ayant été difficile au début, quelques élèves, impatients de pouvoir pratiquer, payèrent de larges sommes davantage vant ment de et Mesmer que reçut plus de cent mille livres, ce qui était au début. de Cependant, ne pouinstruavec d'autres sa gloire et son trahison, ce qu'il avait réclamé

se résoudre

à partager
il accusa

puissance,

ses élèves

les menaça

d'exclusion et de procès. Ses élèves sommes, mais il trouva de nouveaux ter seul maître de sa découverte. (Toute

lui versèrent de nouvelles griefs pour essayer de rescette affaire est relatée en

détails dans une brochure datée de Paris 1784 et qui porte le titre « Sommes versées à M. Mesmer pour acquérir le droit de publier sa découverte ». Bertrand en parle également dans son ouvrage Le

Magnétisme
qui avaient

Animal en France, Paris, 1826).
publié toute la théorie du fluide universel,

De même que Mesmer n'avait jamais parlé de ses précurseurs
de même il

pouvait mentir effrontément quand ses intérêts étaient en jeu. II publia une réponse à labrochureque je viens de mentionner, intitulée : « Lettre del'auteur de la découverte du Magnétisme Animal à l'auteur pour servir de réponse à un imprimé ayant pour titre: Sommes versées entre les mains de M. Mesmer etc. ». Cette dernière lettre que nous ne pouvons citer en entier est un bon exemple des colères que Mesmer pouvait prendre et de la

cupidité qu'il s'est toujours efforcé de

nier.

Nous en donnerons

quelques extraits, comme elle est fort rare:

14
«

MESMER

ET SON SECRET

On ne croira pas que cinq ou six élèves soulevés contre leur

maître à qui ils doivent presque tous la santé et leur instruction gratuite (dénégation des cent louis d'or qu'il avait demandés) puissent le dépouiller légitimement au nom du public. .., On ne croira pas qu'il soit décent de joindre l'exagération à l'abus de confiance et le mensonge à l'infidélité ». Ce qui montre la confusion d'esprit dans laquelle Mesmer était tombé, c'est qu'il publie lui-même une lettre de son notaire Maî-

tre Margantin qui lui écrivit:

« Je

ne connais, Monsieur, parmi

mes minutes, aucun acte obligatoire entre vous et vos élèves pour le magnétisme animal, et qui soit relatif à aucune sousaiption. Il a bien été fait, il y a deux ans au moins, des soumissions par plusieurs personnes, d'après un prospectus qui m'avait été laissé pour avoir la connaissance du magnétisme, de payer cent louis lorsqu'il y aurait un nombre de cent soumissionnaires, mais tout cela m'a été retiré; ces actes d'ailleurs, étaient sous seings privés, et le prospectus, autant que je puis m'en souvenir, n'avait aucune forme légale ». L'accusation de trahison était par conséquent complètement fausse et, parmi les élèves qui se sont retirés, se trouvait le Marquis de Puységur, dont la droiture et la générosité étaient proverbiales. Sur les chiffres publiés par la brochure,
«

Mesmer

s'en tire de

nouveau par une pirouette et déclare:

Quant aux calculs pécu-

niaires dont vous avez fatigué une assemblée respectable et dont vous avez osé faire imprimer le résumé, je me sens trop au-dessus de ces misérables détails pour y répondre ». En réalité, Mesmer avait reçu des sommes énormes de toutes les sociétés de l'harmonie de province et il avait très peur de voir diminuer ce revenu. Peut-être aussi que, malgré les apparences, Mesmer n'avait pas perdu l'espoir que le roi le ferait rappeler et accepterait finalement ses conditions (les gens convaincus de leur génie se montrent toujours optimistes). Cette éventualité, qui l'aurait réhabilité à la cour et à la Faculté de Vienne, devenait impossible si son pouvoir était partagé avec ses élèves français d'origine. Les dernières lignes de la lettre écrite à Marie-Antoinette montrent la rancune qu'il avait gardée contre Marie-Thérèse et son fils et le besoin d'être justifié auprès d'eux: «Aujourd'hui, Madame, on me l'a assuré, au nom de Votre Majesté, votre Auguste Frère n'a que du mépris pour moi. Eh bien! Quand l'opinion publique

LE CARACTERE

DE MESMER

15

aura décidé, il me rendra justice. Si ce n'est pas de mon vivant, il honorera ma tombe de ses respects ». Mesmer n'était pas avare et n'accumulait qu'une partie de ses biens. Il avait surtout besoin d'argent pour prouver sa puissance. Peut-être que derrière les actes de générosité qu'on lui connaît, se cachait aussi ce motif qui le poussait. Lorsque le docteur Nicolas vint à Paris pour suivre l'enseignement de Mesmer, il confia au maître qu'il n'avait pas l'argent nécessaire pour suivre son enseignement. «Je vous remercie de votre zèle et de votre confiance, lui répondit Mesmer, mais ne vous inquiétez pas: voilà cent louis, portez-les à la caisse, pour que l'on croie que vous avez payé comme les autres, et que ceci soit un secret entre nous». (Rapporté par Deleuze, Histoire Critique du Magnétisme Animal, tome I, p. 19). Cette générosité était d'autant plus facile que Puységur, pour décider enfin le maître à donner son enseignement, avait payé plusieurs fois sa part. En même temps que les questions financières l'intéressaient, il se préoccupait davantage pour lui et pour ses malades de leurs fonctions intestinales. On sait que lorsque la libido n'investit plus les fonctions sexuelles, elle régresse vers des intérêts plus primitifs. Or, une des préoccupations majeures de Mesmer était de savoir si ses malades avaient été à la selle, et de leur prescrire des purgatifs et des vomitifs. Non seulement il les leur prescrivait, mais il leur annonçait qu'ils allaient avoir des diarrhées ou des vomissements qui iraient jusqu'au sang et qu'ils ne devaient pas s'en inquiéter parce que ces symptômes représentaient des crises salutaires. En réalité Mesmer, probablement impuissant, avait déplacé son intérêt des zones génitales sur les zones anales et orales. Ce déplacement s'accompagne généralement d'un besoin immodéré de puissance. Mesmer, timide dans son adolescence, épouse une femme de type maternel, plus âgée que lui; sa vie sexuelle est vraisemblablement un échec et dès lors, il investit sa découverte. Il va se battre pour qu'on le reconnaisse non seulement comme l'homme le plus important de son époque, mais celui qui a dépassé par son génie tous les siècles. Les malades ont une telle conviction de sa supériorité qu'ils la communiquent aux autres. C'est ainsi qu'on le dispense de refaire ses examens de médecine lorsqu'il arrive à Paris (ce qui était contraire aux usages), mais il a persuadé les autorités qu'il venait apporter en France une découverte qui révolutionnerait la médecine de tous les temps.

16

MESMER ET SON SECRET

Il n'a aucun doute à l'égard de son omnipotence et malgré le démenti quotidien des faits, il affirme avoir la même force magnétique que celle qui émane du soleil et qu'il peut guérir tous les malades. Dans son écrit de 1779, il a même été jusqu'à prétendre qu'il avait magnétisé le soleil pour en augmenter la puissance. Il croit aimer ses patients et vouloir les soulager, mais en réalité c'est lui qu'il aime, il veut être aimé, admiré d'eux, il veut leur affection, leur dévotion, voire même leur argent, et il s'irrite s'il ne l'obtient pas. Comme nous l'avons vu, ce n'est pas seulement de ses malades qu'il veut être aimé, il veut l'admiration et l'affection de l'Impératrice d'Autriche, du Roi et de la Reine de France, de toutes les académies, mais aussi des pauvres gens qui, plus crédules, sont plus disposés à lui témoigner une sorte d'adoration. Il a une avidité d'affection sans borne. Comme le nourrisson qui sourit lorsqu'on l'entoure et lui donne à manger, mais qui pleure et trépigne de rage lorsqu'on l'abandonne, Mesmer ne peut pas supporter l'échec. Après son insuccès de Vienne, toute l'hostilité qu'il éprouve à l'endroit de Hell, de von Stœrk, de la famille Paradis, de l'académie de médecine et des autorités de cette ville, il la retourne contre lui-même, il s'empêche de penser, il veut tout oublier, même le sens des mots, il renonce à ses ambitions et s'imagine qu'il va désormais vivre retiré dans la nature. Mais en voyageant, il retrouve d'anciens malades qui ont confiance en lui. L'idée d'une vengeance s'empare de lui. Si Vienne l'a rejeté, Paris l'acclamera! Alors il pourra rentrer victorieux dans la cité de Marie-Thérèse, ses ennemis seront confondus. Déjà bouillonnent en lui les arguments qui serviront à sa justification, il les développe dans ses écrits de 1779 et 1781. Il peut maintenant retourner sa colère contre le monde extérieur. Il nie l'échec et sa victoire anticipée lui donne des ailes pour voler vers la ville des lumières. Nous sommes mal renseignés sur sa seconde dépression de 1784, mais nous le voyons à nouveau disparaître de la scène publique pendant plusieurs années. Ses illusions n'ont pas disparu, il en parlera jusqu'à ses derniers jours, mais du moins ne cherchera-t-il plus à convaincre les grands de ce monde. Etudions maintenant un autre aspect de sa névrose obsessionnelle : la pensée magique et les cérémonials. Ce n'est pas seulement la vie instinctuelle qui régresse, mais les formes d'intelligence. Les facteurs émotionnels sont si puissants que, dans de

LE CARACTERE

DE MESMER

17

larges secteurs du moi, la pensée au lieu de pouvoir se maintenir à un niveau rationnel régresse au stade magique. Le mot se substitue à la réalité. Il y a confusion entre le signifiant et le signifié. La pensée magique domine toute la thérapeutique de Mesmer. Il nie la réalité et affirme la guérison. Toute maladie est réduite à une mauvaise distribution du fluide universel dans le corps. La guérison se réduira à la croyance que le magnétiseur a rétabli l'équilibre par une nouvelle distribution du fluide. Il s'agit d'imposer une pensée magique au malade avec le rituel des passes magnétiques. C'est une suggestion qui opère d'autant mieux qu'elle est basée sur tout un système et appliquée par un homme convaincu. Pour Mesmer, ce n'est pas une simple suggestion, c'est la toute puissance de sa pensée qui opère, c'est sa communication intime avec les astres, et surtout avec le soleil, qui lui donne un pouvoir surnaturel et place sa médecine au-dessus de toutes celles qui ont pu exister antérieurement. On voit ainsi que la thérapeutique de Mesmer est intimement liée à ses idées de grandeur et à ses idées délirantes. A tout instant, le malade sert à Mesmer pour le convaincre de sa toute puissance et refouler l'impuissance qu'il se nie à lui-même. Il vit sa thérapeutique plus qu'il n'y pense. Il provoque des crises, il les fait disparaître, la nature lui obéit et, si le malade ne guérit pas, il se fâche et le purge jusqu'au sang. Soulignons encore ce caractère de son délire, lui seul peut être en possession de ce grand secret de la nature. Tout homme qui exprime des idées semblables aux siennes et applique sa méthode est un imposteur. Si Mesmer n'est plus le maître du secret, il n'est plus maître de l'univers, donc sa pensée a été dénaturée. Freud nous a appris que chez le paranoïaque, il y avait toujours un élément d'homosexualité refoulé. C'est pourquoi il se sent persécuté le plus par ceux qu'il aime le mieux. C'est bien ce qui s'est passé dans la vie de Mesmer. A Vienne, c'est avec Hell et von Stœrk, avec qui il s'était d'abord lié d'amitié, qu'il se brouille. Ce sera plus. tard avec son élève d'Eslon, puis ses amis Bergasse et Kornmann qu'il entretiendra des polémiques. Ce sont toujours des hommes qui excitent à la fois sa sympathie et son hostilité. Dès qu'il ne se sent plus adoré d'eux, il les combat et devient jaloux et violent, il écrit sur leur compte les pires calomnies et, pour se justifier, ment sans vergogne. Tout en voulant être considéré comme le maître du magnétisme, il aurait préféré ne pas l'enseigner car, ensuite, tout le monde pou-

18

MESMER ET SON SECRET

vait se convaincre que sa théorie n'était pas originale, mais qu'elle était empruntée aux mystiques du siècle précédent. Il fut convaincu par les Puységur, Lafayette et quelques nobles qui lui versèrent de très fortes sommes pour qu'il s'exécutât, mais lorsque Puységur fit ses découvertes sur le somnambulisme, il ne lui pardonna jamais. Lorsque plusieurs années plus tard, il s'entretint avec Napoléon sur Puységur, il n'exprima que du mépris à l'égard de cet homme qui, pourtant, lui a toujours rendu justice. Mesmer ne pouvait rien partager. Alors qu'il était à Spa, lorsque d'Eslon lui proposa de diriger avec lui une clinique de façon à lui permettre de rentrer à Paris, il a répondu par la Lettre du Marquis à un médecin de Province: «Dans les tourmentes de sa conscience, M. imagina de faire proposer à M. Mesmer de se réunir avec lui, de former un établissement commun, d'administrer ensemble le magnétisme animal et de partager les profits. Réunir, établir ensemble un homme plein d'honneur et le perfide qui l'a surpris, il y a de la démence à l'espérer. Et puis, partager les profits de son larcin avec celui à qui on l'a fait, voilà une étrange restitution. A qui encore s'adresse cette expression, ce terme de profit? Au grand homme qui a le mieux prouvé par l'abandon constant de sa fortune que la gloire et la renommée sont les seules récompenses dignes de son âme et qui, ignorant pour ainsi dire si l'or est quelque chose, a vu ses ennemis les plus déterminés admirer hautement la noblesse de son désintéressement ». Ce passage se passe éléments de la névrose deur et de persécution, gloire, la dénégation de de commentaires car il contient tous les de Mesmer: l'anonymat, le délire de granla rage contre celui qui veut partager sa sa cupidité.

De tout ce que nous avons écrit, il ressort si clairement que les traits de caractère de Mesmer sont dus à sa névrose qu'il nous paraît inutile de les décrire d'un autre point de vue. Assurément il y a eu des périodes de son existence où, retiré de la vie publique, ces traits pathologiques se sont estompés. Cependant, même en 1799, dans son second mémoire sur sa découverte, donc quinze ans après l'échec de 1784, il écrit: «Les premières guérisons obtenues sur quelques malades regardés comme incurables suscitèrent l'envie et même provoquèrent l'ingratitude, qui se réunirent pour répandre des préventions contre ma méthode de guérir, en sorte que beaucoup de savants se liguèrent pour faire tomber, sinon dans le mépris, les ouver-

LE CARACTERE

DE MESMER

19

tures que je fis sur cet objet, on cria partout à l'imposture» (pp. 9 et 10). Bien que cette brochure contienne encore beaucoup de passages où Mesmer se montre persécuté, on y voit apparaître certains

avis plus modérés:

«

Car, quoiqu'on puisse affirmer que l'appli-

cation du magnétisme suffit pour opérer la cure de toute espèce de maladies, il serait insensé de prétendre guérir de même tous les individus malades. Il faut donc prendre dans le sens possible ce que j'appelle l'universalité de ce moyen de guérir». (p. 105). Les premiers temps qu'il a passé à Fraüenfeld en Suisse, il a soigné surtout des paysans, mais les médecins des environs, de Zurich par exemple, lui envoyèrent des notables. Comme dans sa jeunesse, il s'est remis à lire et il aimait passer ses soirées à l'auberge car là, il trouvait des voyageurs de passage avec lesquels il pouvait s'entretenir et reprendre les grands thèmes de sa persécution. Cependant, deux traits de caractère de sa jeunesse étaient réapparus; tous deux montrent qu'il avait retrouvé une certaine faculté de jouir de la vie et qu'il n'était plus compulsivement obsédé par l'idée d'assurer son pouvoir - il pouvait se promener dans les bois des environs, se détendre dans la nature et d'autre part, il avait retrouvé le goût de la lecture. Nous avons parlé du caractère de Mesmer. Quel a été son rôle dans l'histoire de la médecine? Nous l'avons déjà dit: par sa nature persécutée il a forcé l'attention de certains savants sur des états pathologiques, jusque-là trop négligés par la médecine officielle. Mais à vrai dire, il n'a pas apporté d'observations nouvelles, ni de méthode thérapeutique originale. Assurément il a fait de la suggestion sans le savoir, mais pour lui ce n'était pas cet élément psychologique qui importait, mais bien la mystique du fluide universel qu'il croyait pendant longtemps être le seul à pouvoir manier.
R. de SAUSSURE.