Métamorphoses de l'angoisse

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Les textes qui composent ce recueil ont été écrits pour être prononcés lors de journées ou soirées de travail. Tous datés, ils jalonnent, de 1986 à 1993, un parcours qui se poursuit encore.
La mélancolie, le chagrin, la déception, la nostalgis, le doute, la culpabilité, la honte… y sont tour à tour représentés, mis en scène comme autant de métamorphoses de l'angoisse, la douleur inévitable de la perte y est esquissée dans les différentes formes de deuil.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296294974
Nombre de pages : 192
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métamorphoses

de l'angoisse

croquis analytiques

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jeal! Nadal L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient. à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité. coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rêve de Corps. Corps du Langage. par J. Nadal. M. Pierrakos, M.F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah. Oralité et Violence. par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eiguer. R. Major. R. Dadoun. M.F. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit. inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber, Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant. Lesfantômes de l'âme, par C. Nachin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore. par E. Lecourt. Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S. Olindo-Weber Ferenc:i. patient et psychanalyste. Collectif dirigé par M. Bertrand. Le cadre de l'analyse, Collectif, colloque du Cercle freudien. La métaphore en psychanalyse, par S. Ferrières-Pestureau. L'expérience musicale. Résonances psychanalytiques. par E. Lecourt. Dans le silence des mots, par B. Roth. La maladie d'Alzheimer. "quand la psyché s'égare... ", par C. Montani. Lire, écrire, analyser. La littérature dans la pratique psychanalytique, par A. Fonyi. A paraître: Culture et Paranoïa àpropos du cas Schreber, Collectif dirigé par Prado de Oliveira. Langue arabe, corps et inconscient. Collectif dirigé par H. Bendahman.

Jacy Arditi-Alazraki

métamorphoses

de l'angoisse

croquis analytiques

Avant-propos

de Ginette Raimbault

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@L'Harmattan 1994 ISBN: 2-2784-2827-4

« ...ce trait d'écrit

qui du réel supporte l'idée...»

Jacques Lacan

R.S.l.

Avant-propos
Poésie dans le déploiement de la parole sur un terrain richement cultivé, liberté des formules éclairantes car strictement assurées, interrogations tantôt suspendues aux fils d'un parcours personnel, tantôt resserrées en des nœuds théoriques, bref un style. Que l'on ne se méprenne pas. Ces croquis en forme d'inventaires à la Prévert sont strictement balisés et les métamorphoses de l'angoisse épinglées des repères les plus justes. En forme de libres associations, ils se resserrent autour d'une question, d'une énigme, d'un trou, mettant à l'épreuve le travail analytique.
Quiconque se gausse ou se méfie du style de Lacan est amené, ici, à voir, reconnaître et comprendre en quoi ses trouvailles n'étaient que nécessaires pour laisser le signifiant en chasse dépister le chemin de l'Inconscient. Comment dire au lecteur qu'ici, enfin, il découvrira un texte analytique écrit par une praticienne douée de cette trop rare légèreté avertie? Ginette Raimbault août 1994

chut, secret...

d'un mot à l'autre le repérage subjectif de la structure Chut! Entendez l'interjection. Chut! Entre nous, de vous à moi... mais chut! Quoi? direz-vous. Quelque chose ou rien du tout, peu importe... Chut! Monosyllabe, onomatopée, esquisse immédiatement un paysage signifiant. Qui dit chut! s'instaure, ce disant, comme sujet, s'adresse déjà à l'autre, lui demande d'observer au moins un silence, d'un moment se taire et taire pour laisser place... Qui entend chut! se sent tenu, sommé, obligé, sollicité, prié de faire silence, d'écouter, de bien vouloir un instant se considérer 11

comme celui ou celle à qui s'adresse cette demande, chut! Encore une fois chut! quoi? Si peu importe, sûrement en tous cas, un nom, un mot, un énoncé en forme de secret.
Chut! et de suite est ébauché quelque chose ou rien, vide ou plein, un objet enveloppé de mystère pour quelque tiers; l'objet de chut! entre nous, entre nous soit dit ou plutôt entre nous soit tu, n'est pas là mais bel et bien existe et devient, de vous à moi, de moi à toi, objet volé et recelé, pendant qu'il nous a, chut! constitués complices et sujets. Secret. Du latin secretus, séparé. Même origine que sécréter en français. Est-ce de cette origine que le secret tiendrait privilégié et sa distance variable au corps?

son lien

Comme si, entre chut! et secret, du corps du locuteur, à bon entendeur, se détachait l'objet destiné à ne pas tomber dans l'oreille d'un sourd.
Comment? Peut-être d'abord selon le registre imaginaire. Chut! top secret! Je viens chez vous le déposer. Comme convenu, l'espace feutré de votre alcôve s'y prête. Entre quatre murs, ici, entre quat'z-yeux, maintenant, entre nous deux, dans l'intimité de 12

cette analyse, mon secret se pare de charmes sombres. Il pèse lourd et me lie pieds et poings. Vous savez qu'il fleure « tous les parfums d'Arabie », qu'il évoque, avec ma nostalgie, les paradis et les enfers dans lesquels je me complais douloureusement; vous savez aussi qu'avec lui j'invoque pour vous les cris déments de Lady

Macbeth, et vous complétez peut-être, en silence, « Tous les
parfums d'Arabie ne sauraient effacer la trace du crime sur ces mains-là »1... et cetera et cetera... Et là, halte! dites-vous, quand vous entendez où, en rouge et noir, couleur de sang et de mort, doucement je vous entraîne.. . Alors, d'un mot simple ou d'un geste approprié, vous y mettez un terme. Ainsi vous m'opposez votre refus à-me laisser aller plus loin sur cette pente-là et m'indiquez peutêtre une autre voie.
Autrement, selon le registre symbolique à présent.

Et si cela était secret comme est secret le code des messages chiffrés.. . Alors, chut! à mon insu, je vous en livre le secret. Sur ce thème, mille variations exercent mon impatience à dire pendant que, entre chut! et secret, s'égrènent des objets: secret de fabrication, secret de famille, secret d'Etat, secret de polichinelle, le roi Midas en Macédoine, le roi Midas a des oreilles d'âne. Lorsque, dans l'adresse à l'autre, ces deux mots se déplacent, circulent, prennent tel puis tel sens selon la coloration que leur donne la pulsion, lorsque, entre ces deux mots entendus comme signifiants de la demande d'amour, le sujet laisse entendre le motif de son désir,
entendez-vous tour à tour...

1. Shakespeare, Macbeth, acte V, scène I. Dans la crise de démence de Lady Macbeth, la levée du secret sur le crime commence ainsi. 13

Voyez-vous comme ce que je dissimule appelle la révélation, montre du doigt le lieu du mystère et engage le regard? Puis, devinez-vous dans ce secret que je détiens les signifiants de la pulsion phallique quand je l'utilise tel une arme contre l'ennemi ou l'emploie à défendre un ami ? Mon secret, dis-je alors, comme mon orgueil et ma fierté ou ma plaie et ma douleur, le secret qui me fait verser ces larmes, chut! ne le brisez pas, je le veux entier, bien qu'il m'encombre et m'embarrasse. Ou encore, savez-vous par exemple, combien au fond m'est cher ce secret à moi confié! J'ai le mérite d'être discret, chut! je suis une vraie tombe. Le secret m'occupe, me préoccupe. Je le garde, le conserve, l'enferme, l'emprisonne, jalousement le protège tant et tant de quelque intention intrusive qui voudrait me le dérober, le cache de plus en plus profond, l'enfouis si loin que, savez-vous, je crois même l'avoir oublié. Et vous aurez déniché, dans ma détermination obstinée, la griffe de la pulsion anale. Et ainsi de suite... la liste pourrait s'allonger et les exemples se multiplier à l'infini en renouvelant, impromptu, les mélanges de couleurs sur la palette symbolique des représentants de la pulsion, en accouplant aussi, de chut! à secret, le contenu inattendu d'un affect à la forme inouïe d'une représentation. Je voudrais juste m'arrêter, parmi cette variété, un instant à la pulsion orale en tant qu'elle est engagée dans la parole articulée. De bouche à oreille, avec la dissymétrie des partenaires que met en présence le transfert, nos colloques singuliers sont pur exercice du verbe. Et rien que ce terme, le verbe, dont le sens nous transporte immédiatement aux commencements, suffit à évoquer la nature d'abord orale de la matière signifiante. A ce propos, je veux dire à propos du verbe qui teinte de la fragilité de la couleur orale la parole en analyse, je vous ai ramené ici deux réflexions intimistes de Lacan.
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«Je vais parler du verbe» dit-il, le 9 février 1972, date historique du séminaire «...Ou pirel», le jour où, pour la première fois, il dessine le nœud borroméen. Trois verbes lui viennent alors, noués ensemble dans une phrase: «je te demande de me refuser ce que je t'offre », demander, refuser, ofhir, auxquels il ajoute, en creux, l'objet en cause dans cette adresse, «parce que c'est pas ça ». Et il se souvient, en empruntant quelque détour par une conversation téléphonique en anglais, toujours à propos du verbe, d'une lettre d'amour qu'il a écrite un jour. Que l'on dise en français «aimer une femme» pareillement que « battre un chien» lui paraît bien inapproprié et il remarque qu'il y a des langues dans lesquelles on dit, plus justement, «j'aime à toi ». «Aimer à quelqu'un, moi ça m'a toujours ravi» découvre-t-il et avoue sentir intimement, plutôt que
«

je t'aime », « j'aime à toi ».

Voilà comment peut-être ce jour-là, de la craie à la plume et de la plume à la voix, à rebours mais déjà avant la lettre, avant la mise en figure de la structure dans son nœud borroméen autour de l'objet petit a, le verbe aimer, en quatrième, venait déjà nouer ensemble demander, refuser, offrir dès leur date de naissance. Encore neuf ans avant «...Ou pire », lors de la séance du 15 mars 1961 de son séminaire Le transfert, Lacan, en aparté, nous livre un de ses rares conseils quant à la technique analytique. « Observez une extrême prudence», gardez-vous, dit-il en substance, d'articuler l'interprétation avec des signifiants oraux car «dans la diachronie des phases de la libido... au niveau le plus primaire de l'énonciation,... la demande la plus simple, la demande orale,... s'adresse à cet Autre primordial anonyme» et ses signifiants balbutiés entre parole et nourriture frôlent la sauvagerie du meurtre cannibale. Ils redoublent, en son lieu de naissance, la susceptibilité du verbe. Et le verbe dont le sujet de l'inconscient risque alors de devenir le sujet de prédilection est, dans le désespoir, refuser.
1.

J. Lacan,

séminaire

«.. .Ou pire» (1971-1972).

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Tu, comme tuer ou comme taire, tu me... tu me... tu me demanderais de refuser, à l'orée du désir, à son souffle premier. Quand maintenant, dans le registre du réel approché au plus près, un passage obligé nous a résignés à la certitude qu'il est des secrets auxquels les mots ont toujours manqué, des secrets sans objet desquels vous comme moi sommes issus et coupés à jamais, ceux que d'immémoriaux ancêtres aux noms inconnus ont emporté dans le silence nocturne de la tombe, quand donc il se trouve que tu as su, j'ai su, avoir, dans la nuit des temps, traversé cet événement insensé,
Il reste, puisque nous sommes de retour, deux mots à dire. Et je vous convie à vous représenter, après ce voyage abstrait lors duquel nous avons maintes fois déplié la carte du Tendre des renaissances du verbe, avec la chute des secrets, un chemin secondaire dans le registre imaginaire. Ce serait, sur ce chemin, celui des amours désencombrées, celui des narcissismes quelque peu restaurés, qu'un tel ou une telle, nommément, pourrait choisir de mettre à son tour en exercice la technique analytique.

Choisir? Étrange verbe en psychanalyse. Verbe de l'identification subjective s'il en est, et son substantif, le choix, qui pour nous évoquera, avec ce retour sur l'imaginaire, quelques dessins de silhouettes en forme d'ébauches inachevées. Ces schémas trouveront leurs coordonnées dans l'usage que Freud, puis Lacan feront de ce terme de choix: choix de l'objet d'amour, choix de la névrose, choix de devenir analyste, choix du sexe. Choix, dirons-nous, option d'un style. Se retrouver opter, selon sa névrose et selon son sexe, pour une façon spécifique de nouer ensemble, par exemple, les trois verbes demander, refuser, offrir, avec un quatrième, aimer.
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Et je viens de découvrir qu'en français, cette légère incorrection, aimer à, admet quand même un usage. Alors, aimer à... comme trouver plaisir à... attend d'être complété non par un substantif mais par un autre verbe encore.

Il, elle aime à... et reste à choisir le verbe. Juin 1991

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les sanglots longs...
des styles de négociation de l'angoisse des styles pour recréer l'objet perdu c'était écrit avant la lettre
«

Si j'ai un jour inventé l'objet a, c'est que c'était écrit dans
»

Trauer und Melancholie

dit Lacan1.

C'était écrit, comme on le dirait à rebours d'un destin accompli, c'était écrit, comme lorsque se révèle la trace vive d'une inscription estompée par le temps. Dès la découverte de l'inconscient et bien avant que ne soit nommé «a» cet objet perdu au cœur de la structure, il était écrit que chaque sujet de l'inconscient n'émerge qu'en réitérant une perte .fondamentale, que cette perte pourtant immémoriale ne cesse de le menacer de sa répétition, que tous les objets trouvés pour s'en consoler ne vont que rejoindre au rebut l'objet de cette perte première, que tous les sentiments éprouvés ne sont que des dérivés de l'angoisse, de la joie d'avoir su répliquer à sa menace à la tristesse d'y succomber encore. Objet perdu, lettre perdue, c'était écrit.. .
1. J. Lacan, conférence du 13.10.1972 à Louvain.

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