Métropolisation et politique

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296344570
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METROPOLISA

TION

ET POLITIQUE

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"

directeur: Paul CLAVAL, Professeur Université de Paris IV rédaction; Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS

titres parus:
Série "Fondements de la géographie culturelle" Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994,266 p. Paul Claval, Singaravélou (dir.), Ethnogéographies, 1995,370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996,246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996, 236 p. Jean-Robert Pitte, Robert Dulau (dir.), Géographie des parfums, à paraître. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quinty-Bourgeois (dir.), Les Représentations du territoire, à paraître. Série "Histoire et épistémologie de la géographie" Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie française à l'époque classique (1918-1968), 1996,345 p. Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, 1997,284 p. Série" Culture et politique" André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993,369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, 1995,318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996,444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en 1sraël, 1997, 114 p. Anne Gaugue, Géopolitique des musées en Afrique. La Mise en scène de la nation, 230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997,316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, à paraître. Série "Etudes culturelles et régionales" Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p. Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996,254 p. Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Rivière des Perles, 1997, 313 p.

@ L'Harmattan,

1997

ISBN 2-7384-5622-7

Sous la direction de Paul CLA VAL et André-Louis SANGUIN

METROPOLISA

TI ON

ET POLITIQUE

Série "Culture et politique" Collection "Géographie et Culture"

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y ] K9

Coordination de la rédaction et mise en page: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS, Laboratoire "Espace et Culture"

Photo de couverture: Hong-Kong (cliché Etienne Poupinet)

SOMMAIRE
METROPOLISA TION ET POLITIQUE Sommaire: INTRODUCTION: PARTIE I: Le rôle des très grandes villes: l'émergence de la métropolisation, ou le passage de la scène nationale à la scène mondiale 1- Grigoriy KOSTINKIY, Globalisation de l'économie et notions urbanistiques 2- Geoffrey PARKER, Vers une nouvelle Hanse: métropoles et nations dans la géographie politique de l'Europe 3- Paul CLAVAL, La métropolisation et la nouvelle distribution des acteurs sur la scène politique mondiale 4- Michiel WAGENAAR et Hermann van der WUSTEN, L'empreinte de l'Etat. A la recherche de la spécificité des villes-capitales en Europe 5- Leif AHNSTROM, Les métropoles en tant que lieux de rencontre de cultures contrastées PARTIE II: La métropolisation : quelques cas d'espèce 6- Jan NIJMAN, Entre le Nord et le Sud: l'internationalisation de Miami 7- Willem F. HEINEMEYER, La Randstad, métropole polycéphale 8- Christian VANDERMOTTEN, L'impact du contexte politique et institutionnel sur les choix urbanistiques et économiques: la région de Bruxelles-capitale PARTIE III: Les capitales et grandes villes de l'Est face à la métropolisation 9- Alice ROUYER, Berlin ou l'ambition métropolitaine: nostalgie ou renaissance de la Weltstadt ? 10- Olga VEND INA et Vladimir KOLOSSOV, Moscou, retour à la voie mondiale 11- Marie-Josée DOS SANTOS, Pékin: de la métropole impériale à la métropole internationale, une grande réforme urbaine 12- Thierry SAN JUAN, Canton: le repositionnement d'une métropole dans sa région 13- Ph lippe FORET, Le paysage de la décolonisation de la métropole Hong Kong-Macao 5

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PARTIE IV : Les facteurs de la métropolisation : forces économiques et politiques publiques 187 14- Jacques MARCADON, La stratégie des armements maritimes de lignes régulières et les métropoles portuaires 189 15- Leila Cristina DIAS, Réseau de télécommunications et métropole: ordre et désordre dans le rôle hégémonique de Silo Paulo 205 16- Jean-Claude BOLA Y, Politique universitaire suisse et métropole lémanique 213 17- Gérard-François DUMONT, Métropolisation et régionalisation en France. Des processus divergents ou complémentaires? 229 PARTIE V : L'adaptation des structures politico-administratives et des instruments d'urbanisme à la métropolisation 18- André-Louis SANGUIN, Varsovie, Prague et Ljubljana: changements dans l'administration territoriale et le gouvernement local après la fin du communisme 19- Fedrico MARTINEZ RODA, Majorités politiques et fonctionnement de l'aire métropolitaine de Valence 20- Marinella OTTOLENGHI, Les contradictions entre culture institutionnelle et culture d'innovation en Italie: l'exemple des aires métropolitaines 21- Peter NEWMAN et Andy THORNLEY, Décentralisation et fragmentation dans l'aménagement de Londres 22- Cynthia GHORRA-GOBIN, Métropole et mobilité urbaine: l'environnement façonne la politique des transports urbains CONCLUSION: 23- Paul CLAVAL, André-Louis SANGUIN, Métropoles et réalités politiques 239 241 255 271 283 297

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INTRODUCTION

L'évolution soulèvent

contemporaine

des métropoles

et les questions qu'elles

Une tendance à la contre-urbanisation s'est développée durant les années 1970; l'essor de beaucoup de grandes villes du monde industrialisé s'était alors ralenti. La situation a changé durant les années 1980 : la croissance démographique des grands centres urbains a été plus forte et leurs activités de bureau ont connu un développement rapide. La métropolisation qui s'est ainsi accélérée est la conséquence de la mondialisation de l'économie. Dans beaucoup de pays, le rôle de l'Etat central diminue et l'emploi dans le secteur public plafonne ou commence à baisser. La prospérité retrouvée des grandes aires urbaines, capitales comprises, est liée à leur nouveau rôle de centres de contrôle dans le réseau mondial des communications. Les contacts doivent prendre place à proximité d'importants aéroports internationaux. Cela explique l'attractivité qu'exercent les très grandes villes sur les banques, les institutions financières et les sièges sociaux des entreprises du pays ainsi que sur les bureaux des grandes firmes étrangères. Ce sont ces mutations qui motivaient le colloque organisé par le Laboratoire "Espace et Culture" et la Commission de Géographie politique du Comité National Français de Géographie. Il s'est tenu à la Sorbonne du 10 au 13 septembre 1994. Les participants étaient plus spécialement invités à se pencher sur les problèmes suivants: 1- Métropoles et compétition dans une économie mondialisée La nouvelle économie mondiale est le théâtre d'une concurrence féroce. Dans la nouvelle division internationale du travail qui la caractérise, la part qui revient à chaque nation dépend de la taille et du nombre de ses métropoles. Il est difficile pour un pays sans très grande ville d'attirer des activités de direction et de contrôle. En conséquence, beaucoup des règlementations développées avant 1980 pour réduire la croissance des grands centres ont été mises en sommeil, et des politiques favorisant leur développement grâce à de nouveaux équipements ont été lancées. Quelles ont été les attitudes des Etats en ce qui concerne le rôle des métropoles? Quelle aide ont-ils apportée, ou apportent-ils, à la mise en place de leurs équipements? Quel est le rôle des Chambres de Commerce et des autres organisations collectives du monde des affaires dans l'agrandissement des aéroports et dans la création de téléports, etc. ? 7

2- Le rôle des gouvernements, des autorités locales et des entreprises multinationales ou transnationales dans la restructuration des métropoles. Les métropoles connaissent simultanément une expansion de leurs activités liées à l'économie mondiale et un déclin de leurs secteurs traditionnels: celui-ci résulte de la compétition internationale renforcée, et de la hausse des prix fonciers et immobiliers qu'a entraînée J'installation des nouveaux bureaux. Ces transformations économiques ont des répercussions démographiques et sociales importantes: déclin de l'emploi industriel, augmentation de la part des étrangers sur les marchés du travail non-qualifié et qualifié. La structure sociale des très grandes métropoles est de plus en plus de type dual, ce qui explique que de nouvelles formes de problèmes sociaux y soient apparues. L'insécurité est souvent dramatique. La restructuration spatiale des aires métropolitaines est une conséquence des transformations en cours dans le secteur économique. De nouveaux centres directionnels ont été créés pour faire face à la demande de bureaux. De nouveaux investissements ont été prévus pour améliorer les transports en commun et les adapter à la nouvelle répartition des lieux de travail. Quelles sont les politiques qui ont été mises en place par les Etats et les autorités régionales ou locales pour faire face à ces problèmes? Quelles sont les nouvelles formes de conflits sociaux et culturels, et comment les autorités politiques y font-elles face? Quelle est la part des entreprises dans le processus de restructuration? Quelles sont les conséquences de la crise économique qui frappe les métropoles des pays industrialisés depuis le début des années 1990 ? 3- L'évolution nationale contemporaine des métropoles et leur rôle sur la scène

Le développement des métropoles ne provient pas de leur base territoriale. Il est induit par la mondialisation croissante de l'économie. Cela explique que l'évolution des activités métropolitaines ne soit pas directement liée au dynamisme de la région ou de la nation où elles sont situées. Quelles sont les conséquences de cette évolution? Est-elle responsable de la m<1ntéede tensions politiques entre les métropoles et les autres régions du pays? Quelles sont les attitudes de l'Etat et des autorités politiques locales ou régionales en ce qui concerne ces transformations? Des modifications dans la structure administrative et politique des régions métropolitaines sont-elles prévues?

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4- Structures administratives et politiques sociales et culturelles au sein des aires métropolitaines Les aires métropolitaines ont des structures politiques et administratives complexes: c'est un problème auquel s'intéresse depuis longtemps la géographie politique, mais l'évolution récente en transforme les données. Les nouvelles orientations prises par les économies métropolitaines durant les années 1980 ont-elles eu un impact direct sur leur organisation politique et administrative? Comment les divisions administratives et les autorités politiques en place ont-elles réagi face aux nouveaux problèmes? Comment est organisée l'action en faveur des nouveaux pauvres? Comment fait-on face à la dualité sociale renforcée? Comment les problèmes d'environnement sont-ils traités? Comment les attitudes politiques des populations locales ont-elles évolué? Qu'en est-il de leurs choix électoraux? Comment les partis politiques ont-ils réagi, localement et à l'échelon national, à la métropolisation ? Métropolisation et politique: des éléments de réponse

Telles étaient donc les questions qui avaient été soumises aux participants au colloque. Le présent volume reprend une bonne partie des communications qui y ont été présentées. Elles peuvent se regrouper sous quelques grands titres. 1- Le rôle des très grandes villes: l'émergence de la métropolisation, le passage de la scène nationale à la scène mondiale ou

Les participants se sont d'abord penchés sur les effets de la mondialisation de l'économie (bon nombre d'intervenants ont préféré comme le font les Anglo-Saxons, l'expression de globalisation): pour Gregoriy Kostinskyi (chapitre 1), il a deux grandes catégories de métropoles émergentes, les plus grandes ou "villes mondiales," et celles qui se situent immédiatement au-dessous, dans les hiérarchies urbaines, les "villes globales"; les deux familles tirent leur dynamisme des possibilités nouvelles offertes par les transports rapides et les télécommunications. Grâce à elles, les métropoles apparaissent comme les nœuds du nouveau réseau urbain mondial. Geoffrey Parker (chapitre 2) s'écarte résolument de l'actualité: en nous parlant de la Hanse, il nous fait découvrir une autre phase de métropolisation, celle qui, à la fin du Moyen Age, concentre l'impulsion et le contrôle économique de vastes régions dans des villes qui tissent des réseaux de solidarités indépendants des structures territoriales normales. Les très grandes villes doivent à leur dimension une série de problèmes de coordination des décisions publiques, de contrôle des

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populations et des activités, de planification urbaine et de préservation du milieu naturel et du patrimoine culturel qui affectent aussi les métropoles actuelles. Celles-ci y ajoutent, comme le précise Paul Claval (chapitre 3), le souci de se doter des équipements qui leur sont nécessaires pour faire face à la compétition internationale, la volonté de promouvoir leur image auprès des hommes d'affaires, et le désir de rendre leur ville plus attirante en y améliorant la qualité de la vie, en rendant leur environnement plus sain et en enrichissant la palette des activités artistiques et culturelles qu'elles peuvent offrir. Les tensions sociales y sont aggravées par l'attrait qu'elles exercent sur les populations du Tiers Monde et la multiplication, à côté des activités de pointe attirées par les capacités de recherche, de fabrications de main-d'œuvre qui ont besoin de bas salaires. Une très grande ville, qu'il s'agisse d'une capitale ou d'une métropole au sens actuel du terme, ne se résume pas à ses aspects fonctionnels. Elle doit une bonne partie de son succès à la dimension symbolique qui lui est attachée. C'est à ces aspects culturels que se sont attachés certains participants. Michiel Waagenar et Hermann van der Wu sten (chapitre 4) se sont penchés sur les capitales européennes du XIXème siècle. Les gouvernements s'attachent alors à rendre leur image conforme à un modèle qui souligne, par l'architecture des quartiers résidentiels, le succès de la bourgeoisie, met en valeur les institutions politiques, et plus encore les foyers de la vie culturelle et scientifique. Les capitales déjà en place au début du XIXèmesiècle sont celles qui parviennent le mieux à incarner tous ces traits, mais les villes que le destin transforme en capitales dans le courant du siècle mettent les bouchées doubles pour les rattraper. Il n'y a que les capitales des deux pays où la tradition démocratique est peut-être plus forte, et où le calvinisme domine, la Suisse et les Pays-Bas, pour échapper au cadre général. Leif Ahnstrom (chapitre 5) s'arrête aux problèmes de conception et de méthodologie que rencontre nécessairement l'analyse culturelle des grandes métropoles du monde actuel et souligne que le progrès des télécommunications qui est responsable de la mondialisation rend plus difficile que par le passé le rapprochement des expériences et pratiques des diverses composantes de leurs populations. 2- La métropolisation : quelques cas d'espèce La métropolisation est un processus général, mais qui affecte des villes au passé et à la morphologie très diverse; elle ne prend donc pas partout le même visage, et ne soulève pas les mêmes problèmes politiques. Miami a connu, au cours des vingt dernières années, une croissance prodigieuse. Elle est mondialement connue, attire des touristes de tous les pays, et joue un rôle clef dans les relations que les Etats-Unis entretiennent avec la Caraibe, et au-delà, avec l'Amérique latine. Mais, comme le souligne Jan Nijman (chapitre 6), ce rayonnement ne doit pour

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ainsi dire rien aux fonctions habituellement dominantes dans les métropoles: Miami manque des fonctions d'impulsion et de contrôle financier généralement attachées aux villes mondiales. Elle doit sa fortune à son attrait touristique, et à l'afflux des réfugiés cubains au cours des trente dernières années. Voici donc une grande métropole moderne dont la fortune ne résulte pas plus des décisions du gouvernement central du pays où elle se trouve que de celles des firmes multinationales qui assurent la pénétration américaine à l'étranger. Willem Henemeyer (chapitre 7) évoque avec beaucoup d'humour la métropole composite néerlandaise bien connue dans le monde entier, et qui a été baptisée, il y a soixante-dix ans, Randstad par un aviateur qui voyait évidemment les choses de haut. Bien plutôt qu'une ville mondiale, c'est la juxtaposition de quatre villes organisées en deux volets que l'on observe. Le rayonnement international est assuré par le port de Rotterdam et par la place financière d'Amsterdam, ainsi que par le grand aéroport de Schiphol. L'allongement des migrations alternantes donne enfin un début d'unité à un ensemble dont l'image de synthèse a précédé la formation réelle. Bruxelles vit la fortune extraordinaire qui en fait la capitale de l'Union européenne dans un climat de crise et de tension politique, comme le rappelle Christian Vandermotten (chapitre 8): le grand problème est celui de la transformation de la Belgique en un Etat fédéral. La région de Bruxelles-capitale, à dominante francophone, se trouve enserrée comme dans un carcan dans les terres flamandes. L'Etat central n'est plus responsable du développement de la ville. La nouvelle région est essentiellement soucieuse d'améliorer la qualité de la vie dans l'agglomération, et se montre résolue à combattre à toute force la prolifération des bureaux, alors que la ville leur doit sa prospérité. Elle est résolue à freiner la métropolisation dont elle bénéficie.
3- Capitales et grandes villes de l'Est face à la métropolisation

Dans beaucoup de métropoles, les efforts ne manquent pas en revanche pour assurer à la ville un destin international. Comme le rappelle Gregoriy Kostinkiy (chapitre 1), les capitales des pays de l'Est avaient des fonctions essentiellement nationales au temps du système soviétique. L'ouverture qui a suivi la chute du socialisme (en URSS et en Europe de l'Est) ou le retour à une économie de marché (en Chine) repose sur la création de relais capables d'assurer l'articulation de l'espace national sur l'économie globale. Le problème se pose de manière un peu particulière pour Berlin, qu'invoque ici Alice Rouyer (chapitre 9) : l'Allemagne réunifiée dispose déjà de toutes les infrastructures de communication et de tous les relais urbains nécessaires à son articulation sur l'espace international. C'est donc plutôt à la restauration de la dimension symbolique d'une grande capitale que s'attachent les politiques actuelles. La ville n'arrive pas à oublier les années où elle s'imposait comme un des foyers de la culture mondiale:

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c'est autour de l'idée de Weltstadt, avec ses connotations culturelles, que sont conçus les programmes. Moscou centralisait toutes les décisions politiques de l'ex-URSS. Aujourd'hui, comme le précisent Olga Vendina et Vladimir Kolossov (chapitre 10), son rôle dominant se confirme dans la mesure où la métropolisation y avance à grands pas, favorisée qu'elle est par la politique locale et la concentration de cadres administratifs et techniques. Tout l'équilibre social de l'espace métropolitain se trouve ébranlé par ces quelques années d'expérience libérale, avec l'émergence dans le centre ancien d'un quartier d'affaires à vocation internationale, et l'accentuation rapide des contrastes sociaux. La Chine se modernise par son littoral. C'est là que sont installées ses villes mondiales, Hong Kong surtout, et Shanghai à une échelle plus modeste aujourd'hui. L'évolution économique risque ainsi de mettre en porte-à-faux l'organisation politique et administrative du pays. Les responsables du gouvernement essaient d'infléchir ce scénario. A Pékin, comme le souligne Marie-José Dos Santos (chapitre Il), tout est fait pour greffer sur la capitale politique une métropole économique à l'échelle de l'espace chinois, et prête pour la concurrence féroce de l'économie mondiale du xxrème siècle. Au sein du delta de la Rivière des Perles qu'analyse Thierry San Juan (chapitre 12), Canton a progressivement perdu sa position dominante au profit de Hong Kong, mais son rôle administratif et politique demeure, ce qui lui permet de servir de contrepoids. Philippe Forêt (chapitre 13) s'attache à la grande métropole internationale qu'est devenue Hong Kong, à laquelle il rattache Macao, qui est en un sens son prolongement et son annexe. Il s'interroge sur les conceptions du patrimoine qui s'y manifestent à la veille de leur réintégration dans l'espace chinois. Quelques efforts ont été faits récemment pour préserver les traits populaires chinois des villages qui entourent ces ruches bourdonnantes, mais les décors les plus originaux, ceux qui sont liés au passé colonial, n'intéressent ni les populations, ni les intellectuels locaux. Est-ce à dire que les milieux d'affaires si ouverts de Hong Kong négligent tout à fait le patrimoine, un des aspects qui fait vendre aujourd'hui le mieux les villes auprès des touristes et des hommes d'affaires? Non, mais ils préfèrent construire ex nihilo les environnements typés qui leur paraissent correspondre à la demande actuelle. L'exemple de Hong Kong est sans doute moins exceptionnel qu'on ne pourrait le penser: les métropoles sont en train, dans beaucoup de pays, de se doter de l'environnement symbolique qui convient le mieux à leur fonctionnement. Dans la compétition qui s'esquisse entre les grandes métropoles chinoises désireuses de devenir des centres de contrôle de la nouvelle économie mondiale, la qualité des paysages de Hong Kong-Macao constitue un atout supplémentaire de cette grande aire urbaine.

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4- Les facteurs de la métropolisation : forces économiques et politiques publiques Quelle est la part des politiques officielles et celles des processus économiques dans l'émergence des nouvelles métropoles? Il est des cas où la logique technique et les impératifs des affaires expliquent tout: c'est ce que l'on observe dans les grandes métropoles maritimes que la généralisation des porte-conteneurs est en train de faire naître. Jacques Marcadon (chapitre 14) montre que tout le processus repose sur les choix des grandes compagnies d'armement: ce sont elles qui décident de réduire le nombre de ports visités par leurs bateaux et choisissent les nœuds de concentration et d'éclatement: elles tiennent compte des facilités offertes par les organismes portuaires avec lesquels elles négocient, se lancent parfois dans la construction des installations dont elles ont besoin, et fuient sans rémission les villes où l'agitation sociale vient interrompre la régularité des trafics. Dans la plupart des cas, Etats, régions et villes accompagnent les évolutions, et les favorisent. Au Brésil, c'est au régime militaire que l'on doit la mise en place des infrastructures de transport et de télécommunication qui conduisent à une restructuration rapide de la hiérarchie urbaine au profit quasi exclusif de Sao Paulo, comme le démontre Leila Dias (chapitre 15) : la création de cet ordre économique nouveau s'accompagne en d'autres domaines de la montée du désordre. En Suisse, la Confédération cherche à rationaliser la recherche, ce qui n'est pas aisé dans un pays fédéral où les universités, relativement autonomes, n'avaient de responsabilité que vis-à-vis des cantons, comme le montre avec beaucoup de subtilité Jean-Claude Bolay (chapitre 16). L'impact des politiques officielles n'a pas toujours été voulu, ce qui ne l'empêche pas d'être considérable. La politique de régionalisation que Gérard-François Dumont décrit (chapitre 17) a donné aux exécutifs régionaux la possibilité de renforcer les infrastructures de leurs grandes villes et d'améliorer leur image. 5- L'adaptation des structures politico-administratives d'urbanisme à la métropolisation et des instruments

La métropolisation impose une réadaptation des découpages politiques et administratifs et le lancement de politiques nouvelles d'urbanisme. Dans les pays de l'Est, les capitales, qui constituent généralement les seules métropoles dynamiques, étaient jusqu'ici administrées directement par le pouvoir central: les organismes locaux n'avaient pour ainsi dire pas d'autorité. André-Louis Sanguin (chapitre 18) retrace la mise en place des nouvelles structures dans le cas de Varsovie, de Prague et de Ljubljana En Espagne, la métropolisation va de pair avec l'octroi d'une large autonomie aux régions. Cela favorise-t-il la mise en place de plans

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d'urbanisme adaptés aux besoins nouveaux? Federico Martinez Roda (chapitre 19) est un peu sceptique, quand il voit, dans le cas de Valence, combien les organismes qui viennent d'être créés se trouvent en butte à l'hostilité des institutions déjà en place, et combien la multiplication des échelons crée de problèmes de coordination. C'est un peu la même leçon qui se dégage de l'exemple italien, de celui de Rome en particulier, qu'évoque Marinella Ottolenghi (chapitre 20): les textes ont créé sur le papier des structures adaptées aux nouveaux besoins des très grandes villes, les "villes métropolitaines", mais ils demeurent pratiquement lettre morte, et c'est par des actions au coup par coup, sans vue stratégique générale, que l'on fait généralement face aux besoins. La Grande-Bretagne a choisi une voie radicalement différente: Newman et Thomley analysent (chapitre 21) les résultats des mesures qui ont démantelé, au début des années 1980, le Conseil du Grand Londres. Les unités territoriales qui lui ont succédé sont de petite taille, mais des collaborations se mettent en place entre elles, si bien que les intérêts globaux ne sont pas aussi systématiquement sacrifiés qu'on ne pouvait le craindre. La simplification radicale des hiérarchies politiques locales a aussi des avantages. Les grandes métropoles se heurtent aux problèmes des transports. Le recours généralisé à l'automobile multiplie les atteintes à l'environnement. C'est par la mise en place d'agences de contrôle de la pollution que l'on essaie aujourd'hui de réduire la demande de transport automobile: Cynthia Ghorra-Gobin (chapitre 22) se penche sur l'impact à Los Angeles de la politique menée par l'Agence pour la qualité de l'air en Californie du Sud.

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Première partie

LE ROLE DES TRES GRANDES VILLES: L'EMERGENCE DE LA METROPOLISATION, OU LE PASSAGE DE LA SCENE NATIONALE A LA SCENE MONDIALE

1- Grigoriy KOSTINKlY, urbanistiques.

Globalisation

de l'économie

et notions

2- Geoffrey PARKER, Vers une nouvelle Hanse,' métropoles et nations dans la géographie politique de l'Europe. 3- Paul CLA VAL, La métropolisation et la nouvelle distribution des acteurs sur la scène politique mondiale. 4- Michiel WAGENAAR, Hermann van der WUSTEN, L'empreinte de l'Etat. A la recherche de la spécificité des villes-capitales en Europe. 5- Leif AHNSTROM, Les métropoles en tant que lieux de rencontre de cultures contrastées.

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GLOBALISATION DE L'ECONOMIE NOTIONS URBANISTIQUES

ET

Grigoriy KOSTINSKIY
Académie des Sciences de Russie, Moscou

Introduction

L'idée qu'il y a des interconnexions entre les processus économiques globaux, ou globalisation, et les distributions urbaines est liée à la théorie du système-monde, selon I. Wallerstein (Wallerstein, 1974; Smith, Timberlake, 1993) et à la conception des villes mondiales formulée par J. Friedmann (Friedmann et Wolff, 1982; Friedmann, 1986). Leur interrelation est évidente: en développant nos connaissances sur les processus globaux, nous pouvons mieux comprendre la situation actuelle de telle ou telle ville. La théorie du système-monde a à sa base l'idée d'une économie unique opérant à l'échelle globale, ainsi qu'un modèle de division centre/périphérie du travail. Une forte différenciation dans le niveau de développement économique des diverses parties du monde génère une division centre/périphérie du travail aussi bien à l'échelle nationale qu'à l'échelle mondiale, et crée les conditions de la formation d'une hiérarchie globale des tailles de villes. Dans le contexte de la conception des cités mondiales, les villes apparaissent comme des nœuds dans un système-monde qui comporte plusieurs niveaux. La position qu'une ville occupe dans le systèmemonde dépend de la position que le pays, la région et la métropole occupent dans les réseaux complexes, et à plusieurs niveaux, de la production et de l'échange économiques d'échelle mondiale. Aujourd'hui, parmi les fonctions que rendent les villes, les fonctions du plus haut niveau en matière de commercialisation des produits et de coordination et contrôle des réseaux sont vraisemblablement les plus profitables. Le développement de telle ou telle ville dépend de la mesure où ces fonctions spécifiques de haut niveau la caractérisent. Une situation dans laquelle apparaissent un certain nombre de concepts urbanistiques nouveaux (comme ceux de "ville mondiale", "ville globale" et "ville internationale", qui sont de tout évidence liés à l'internationalisation et à la globalisation de l'économie) demande qu'on les différencie de manière plus précise. Le but essentiel de cette communication est justement de distinguer entre des concepts qui sont plutôt voisins, mais pas identiques. Il y a globalisation et internationalisation de l'économie d'un côté, et ville globale ou mondiale

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de l'autre. Ces notions sont malheureusement très souvent confondues. Je voudrais présenter mes propositions sur la manière d'éviter, ou tout au moins, de diminuer cette confusion. Internationalisation et globalisation de l'économie

Bien que liés, les deux concepts d'internationalisation et de globalisation sont distincts. L'internationalisation de l'économie décrit la situation dans laquelle des économies nationales sont connectées entre elles à un certain niveau - un niveau plutôt élevé. La globalisation de l'économie signifie qu'il y a formation d'un monde économique unique comme résultat d'une "contraction" de l'espace dans les domaines socioéconomique, économique et des transports, ce qui conditionne une nouvelle division centre/périphérie du travail. Je voudrais montrer la différence entre l'internationalisation et la globalisation de l'économie en me fondant sur l'exemple de l'ancienne URSS et de la Russie présente. Dans l'ex-URSS, par exemple, dans les années soixante-dix ou quatre-vingt, la région carpathique de l'Ukraine (appelée oblast Zakarpatsckaya) avait des liens économiques étroits avec les régions voisines de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie. Dans la Russie d'aujourd'hui, l'oblast le plus occidental, celui de Kaliningrad, établit des liens actifs avec les voïvodies voisines de Pologne. Dans les deux cas, il est possible de parler d'internationalisation de la vie économique et sociale des régions de frontière qui coopèrent entre elles. La raison principale de cette internationalisation de l'économie réside dans les liens à courte distance. Le facteur de position hiérarchique de la ville dans la région frontalière est de bien moindre importance. La globalisation est un processus tout à fait différent. Il est lié à une nouvelle organisation de la vie économique et sociale qui s'inscrit à une échelle globale. Le mécanisme d'une telle intégration agit sur une base duale, et se situe sur deux axes - l'axe (vertical) des flux hiérarchiques et l'axe (horizontal) des flux directs entre les établissements humains. Si le processus d'internationalisation de l'économie se développe à travers les contacts qui s'établissent entre des voisins proches, le processus de globalisation dépend de l'organisation universelle du système monde. Dans l'ancienne URSS, qui constituait un pays isolé avec d'immenses distances intérieures, les contacts avec les pays voisins existaient, mais ils n'étaient que d'importance locale et semblaient plutôt l'exception que la règle. Les liens globaux revêtent en revanche une bien plus grande importance dans la Russie actuelle puisqu'ils unissent le pays à l'économie mondiale. Le rôle dominant de Moscou dans l'organisation et la gestion des fonctions globales ne fait pas de doute. Les processus d'internationalisation et de globalisation de l'économie sont naturellement étroitement imbriqués, et il n'existe pas de muraille de Chine entre eux. Il est possible de dire que nous assistons à la

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phase de globalisation de l'internationalisation de l'économie, celle où les processus socio-économiques prennent place sur une arène globale. La différenciation entre internationalisation et globalisation mérite cependant d'être bien précisée dans notre appareil conceptuel de manière à éviter aux chercheurs des confusions indésirables et qui seraient sources de déconvenue. Villes internationales, villes globales et villes mondiales

Un exemple brillant et qui permet d'éclairer la différence entre internationalisation et globalisation en ce qui concerne les villes est celui qui est présenté plus loin dans cet ouvrage par Jan Nijman. Il choisit l'exemple de la ville de Miami aux Etats-Unis qui sert comme foyer (hub) dominant dans les relations entre les Etats-Unis et les pays latinoaméricains, spécialement ceux du bassin Caraïbe. A cause de ces liens larges et intenses, Miami est devenu indubitablement une ville internationale, mais elle n'est en rien une ville mondiale. Si le processus d'internationalisation implique très souvent (et dans beaucoup de cas, de manière prédominante) des villes situées à la périphérie du territoire national - dans leurs régions frontalières, mais avec une position géographique favorable -, le processus de globalisation est par sa nature même limité aux centres nationaux les plus importants et qui jouissent des liens internationaux les plus intenses. Il n'y a aucun sens à utiliser les termes de "ville globale" et de "ville mondiale" comme des synonymes équivalents l'un à l'autre. C'est une bonne chose en revanche de saisir l'opportunité de distinguer entre les deux termes et leurs connotations et d'y voir deux types de villes. Je propose de rapporter le terme de "villes globales" à ces cités majeures partout dans le monde qui forment les nœuds (et foyers) de la trame du réseau urbain et combinent les différentes économies nationales en un seul ensemble. De manière parallèle, le terme de "villes mondiales" pourrait être utilisé en relation avec le niveau le plus élevé (le sommet) de la hiérarchie urbaine mondiale Si nous faisons ces distinctions, nous devons naturellement ranger des villes comme Londres, New York et Tokyo dans l'étroit groupe d'élite des villes mondiales, alors que des cités comme, par exemple, Stockholm, le Caire ou Moscou devraient être inclues dans le groupe beaucoup plus large des villes globales (les critères concrets de classification ne sont pas discutés ici). Nous établissons ainsi une différence entre les cités mondiales (un très petit nombre de métropoles) et les villes globales (qui forment les nœuds du tissu mondial). New York, Tokyo et Londres sont considérées comme les principales villes mondiales à cause de leur dominance socioéconomique et de leur position de contrôle dans le réseau global à travers lequel cheminent capitaux et informations (Sassen, 1991). Ces villes mondiales, qui forment le niveau supérieur de la hiérarchie urbaine

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mondiale, sont étroitement liées aux échelons suivants de villes situées plus bas dans la hiérarchie, mais qui constituent néanmoins le tissu du réseau global des flux. Le rapport changeant des principes de hiérarchie transformation du système des villes et de réseau dans la

Quand le globalisme s'est imposé non seulement dans la production et dans le commerce, mais aussi dans le secteur informationnel de l'économie, il est devenu possible de parler d'un nouveau type de division du travail et de société informationnelle moderne (Castells, 1992). Ce processus global a profondément affecté le système des villes. La société informationnelle moderne est caractérisée par la prédominance des flux sur les masses immobiles, et dans le cas que nous étudions, celui des villes, par la prédominance des flux entre villes sur les aires bâties elles-mêmes. Ces flux tels que nous les comprenons incluent un système d'échanges de biens matériels, tangibles (transports de marchandise et d'énergie), de biens immatériels intangibles (information et capital) aussi bien que des hommes eux-mêmes. La structure de l'espace urbain dans la société informationnelle est perçue de plus en plus sous la forme d'un réseau fait de centres stables et de flux dirigés. Dans un passé récent, la science de l'Ekistique a considéré qu'une ecuménopolis émergente - une distribution de mégalopoles tout autour du monde - deviendrait un tout intégral surtout grâce aux flux matériels (migrations quotidiennes des personnes et transport des marchandises), mais elle n'a pas estimé correctement le rôle croissant des flux immatériels informationnels (Doxiadis, Papaioannou, 1974). Les plus grands centres d'élaboration des décisions et de traitement de l'information, qui étaient les villes-capitales dans une première phase, deviennent les nœuds du réseau global lorsqu'elles accomplissent les fonctions directionnelles dans une économie devenue mondiale. Le processus actuel de filtrage des fonctions du haut vers le bas de la pyramide urbaine augmente l'importance relative d'un nombre comparativement petit de métropoles dans les économies avancées et dans quelques pays non-industrialisés: il bénéficie aux agglomérations où la concentration des fonctions du plus haut niveau se produit. Le même processus affecte aussi les systèmes urbains dans ce que l'on appelle la semi-périphérie du système-monde, y compris dans les pays postsocialistes d'Europe et d'Asie avec leur économie de transition. En ce qui concerne ces anciens pays socialistes, leurs villes du plus haut niveau ont commencé une intégration très rapide dans l'économie globale. Les capitales de ces pays, comme Moscou, Prague ou Budapest, appartiennent aussi au réseau global des métropoles et sont plutôt des centres internationaux que nationaux d'activité socio-

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économique. Par le type de leur profil socio-économique, ces villes sont assez proches de Vienne, Rome ou Osaka, bien qu'on ne puisse absolument pas les comparer du point de vue du revenu par tête. Bien que Moscou et Prague ne soient pas à l'origine du processus de globalisation, elles ont été aspirées par lui et y participent très activement. Le principe hiérarchique et celui de réseau sont mutuellement liés et complémentaires. Dans une phase antérieure, le principe hiérarchique, qui avait été exprimé dans les modèles de Christaller et de Losch, dominait dans les systèmes nationaux d'établissements humains. Le principe hiérarchique précisait principalement les relations sur la base de la dominance alors que le principe de réseau le faisait sur la base de la complémentarité fonctionnelle. Le principe hiérarchique demeure maintenant encore à l'œuvre à l'échelle urbaine la plus élevée, mais il cède la place au principe de réseau aux échelles inférieures. Il n'est plus nécessaire à présent de maintenir une structure hiérarchique à travers la pyramide entière des centres urbains. Les experts s'accordent sur le fait que les distributions christallériennes de lieux centraux ne correspondent plus à la réalité puisque d'habitude, la pyramide des lieux centraux à l'intérieur des territoires nationaux devient de plus en plus plate. Les fonctions urbaines ne sont plus organisées selon une distribution hiérarchique régulière, et à l'exception des niveaux les plus hauts, peuvent être localisées presque n'importe où (Pumain, 1992). Cette tendance conduit à un remplacement graduel de la structure hiérarchique des systèmes urbains par la forme d'organisation en réseau. Au cours du temps, la persistance et le renforcement de l'organisation hiérarchique des villes résultent principalement de trois composantes de leur dynamique. Ce sont, d'après D. Pumain (Pumain, 1992), les suivantes: 1- un principe d'agglomération aussi bien pour les populations que pour les activités humaines; 2- des relations de compétition entre les villes; 3- des effets de contraction de l'espace-temps. Parmi ces trois principes, seul le premier - le principe d'agglomération - paraît renforcer sa pertinence, bien que cela n'affecte pas la sphère de la prise de décision. En ce qui concerne la rivalité entre les villes, elle reste une force majeure d'impulsion qui agit sur le développement métropolitain (Lever, 1993). Les métropoles les plus grandes, qui possèdent plus d'infrastructures et plus de services, sont les premières à bénéficier de l'internationalisation et de la globalisation de l'économie. Il en résulte que les niveaux supérieurs des hiérarchies nationales urbaines ont été renforcés. La contraction de l'espace-temps due à la vitesse croissante des communications et des transports conduit à une diminution de l'importance relative des centres urbains les plus petits et dont la sphère d'influence est étroite. L'érosion de la position des villes les plus petites

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aplatit la pyramide des centres urbains et rend comparativement les centres de plus haut niveau encore plus importants. En résumé, l'organisation hiérarchique des système urbains, qui est moins forte aux niveaux inférieurs, se renforce cependant aux niveaux supérieurs. Les villes mondiaJes et Ja gJobaJisation de J'économie L'émergence des villes mondiales est une conséquence directe du processus de globaIisation économique. Dans le même temps, la globalisation économique et l'évolution des villes mondiales sont étroitement interdépendantes et se renforcent mutuellement. Le fonctionnement efficient et le contrôle étroit des activités globales dépendent beaucoup de ces villes mondiales. Le terme de "ville mondiale" est loin d'être nouveau dans la littérature urbanistique (Hall, 1966), mais comme un concept distinct, il n'a été explicitement formulé (par John Friedmann et d'autres chercheurs) que récemment, au début des années quatre-vingt. L'idée de ville mondiale repose sur le nouveau rôle stratégique des centres majeurs dans le processus de globalisation. 1. Friedmann a écrit au sujet des rôles à la fois heuristique et opérationnel de ce concept. A mon avis, le rôle heuristique du concept de ville mondiale est encore plus important que son rôle opérationnel. L'heuristicité de la notion vient de ce qu'elle permet une meilleure compréhension du changement dans le processus du développement urbain. Le rôle opérationnel de ce terme se précise à travers une description-définition des métropoles les plus importantes, qui diffèrent des autres grandes agglomérations urbaines par des caractéristiques spécifiques, leur accès surtout à un niveau suprême qui résulte de l'extension de leurs activités à l'échelle globale (Shachar, 1994). Mais le terme de "ville mondiale" est aussi une qualification ou une étiquette qui a été attribuée aux plus grandes métropoles modernes. "Ville mondiale" a chassé les métaphores urbanistiques de base plus anciennes comme outil heuristique principal. Je pense par dessus tout aux termes de "mégalopolis" et de "champ urbain", dont le potentiel heuristique a été réduit et peut même être anéanti. Comme métaphore, la nouvelle étiquette est souvent utilisée par les politiciens et les lobbyistes dans la lutte compétitive que mènent leurs cités au sein de la hiérarchie urbaine (Shachar, 1994). InternationaJisation et gJobaJisation de Ja ville: J'exempJe de Moscou

Moscou, capitale de la nouvelle Russie, joue maintenant, comme les autres centres principaux des pays de l'Europe de l'Est, un rôle

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extrêmement important comme médiatrice entre économie nationale et économie globale. Centre de contrôle dans un pays dont l'économie est orientée vers l'intérieur, et en même temps centre engagé dans l'économie globale, Moscou met en accord la première avec la seconde. Maintenant où la Russie traverse la phase de crise économique de la période de transition, Moscou utilise les avantages du monopole qu'elle exerçait antérieurement sur les relations économiques internationales et développe rapidement ses liens extérieurs, tirant bénéfice de sa position dans le réseau global. 37 % de toutes les joint ventures avec des compagnies étrangères en Russie sont concentrées à Moscou. L'insertion internationale dans l'économie globale conduit même à une certaine détérioration des liens nationaux. La capitale russe a par exemple réduit le nombre d'itinéraires ferroviaires et de vols à destination du territoire national, alors que l'activité de transport international s'est rapidement élevée. On peut dire la même chose de la fréquence des contacts humains, qu'ils s'établissent par les télécommunications ou qu'ils soient directs. Durant l'époque communiste, le système bureaucratique de commandement conduisait à une extrême concentration de l'élaboration des choix aux plus hauts niveaux de l'administration et du gouvernement. Il était donc tout naturel que Moscou soit la seule ville du pays avec des contacts globaux, puisque pratiquement tous les contacts extérieurs étaient organisés et gérés dans le centre politique. De ce point de vue, un écart important existait entre la capitale et le reste du système urbain. Il en résultait un immense contraste avec les pays occidentaux où l'Etat abandonnait graduellement les contrôles de ce type, et où les différentes localités du territoire national étaient libres d'établir leurs liens internationaux avec leurs partenaires à l'étranger (Van der Wusten, 1993). Aujourd'hui, la finance n'est pas seulement la branche la plus dynamique de l'économie dans les pays avancés; elle l'est aussi dans les pays post-socialistes. Le secteur financier de Moscou est caractérisé par des taux excessivement élevés, ce qui est spécialement frappant vu l'arrière-plan de chute de la production manufacturière. 49 des cent banques russes les plus importantes ont leurs sièges sociaux à Moscou. La ville qui est la, seconde par son importance, à savoir Saint-Pétersbourg, partage la seconde place avec plusieurs autres villes avec seulement trois banques. Par la quantité totale de banques, Moscou dépasse 16 fois SaintPétersbourg (715 contre 45). Moscou concentre 33 % de toutes les banques de Russie, alors que la part des succursales des banques moscovites - 49 % - est encore plus forte. Les banques qui sont localisées dans d'autres villes ont tendance à installer leurs succursales à Moscou - le centre principal comme centre directionnel national, qui est important aussi comme centre directionnel international. En dehors des activités bancaires et financières en général, nous pouvons observer une croissance très rapide des activités de service. Moscou bénéficie de cette augmentation beaucoup plus qu'aucune des autres grandes villes de Russie. Le taux de croissance le plus élevé

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s'observe parmi les services associés au commerce international, avec les bureaux des compagnies étrangères et le soutien professionnel dont elles ont besoin dans leur travail. Cette tendance est particulièrement évidente dans l'expansion rapide des activités internationalisées des services destinés aux producteurs (c'est une tendance universelle). Dans ce nouveau contexte de transformations économiques et organisationnelles, Moscou a pratiquement le même niveau de dominanceque celui que nous avons signalé pour la période socialiste. La concentration élevée (et qui approche de 50 %) des fonds nouvellement établis de privatisation, les sièges sociaux des nouvelles firmes qui sont nées des anciens ministères industriels, les banques et les autres services d'affaires financiers montrent la grande capacité de la base économique de Moscou à jouer un rôle-clef dans l'économie réformée de la Russie (Kostinskiy, 1994). Leçons Cet article a cherché à établir la différence entre les termes urbanistiques de "ville mondiale" et de "ville globale" sur la toile de fond de deux autres notions, celles d"'internationalisation de l'économie" et de "globalisation de l'économie". Quelles leçons peut-on tirer de l'usage de ces termes et d'autres notions urbanistiques, qu'elles soient à la mode ou tombées en désuétude? Nous avons pris l'habitude de penser par images mentales de masses et de limites remplies d'un certain contenu ("matériel"). Pour les urbanistes, un village, une ville, une cité, une métropole, une aire urbanisée, un champ urbain, en fait, sont des masses qui ne comportent ni lacunes, ni trous. Nous sommes malheureusement encore enclins à imaginer une "structure" comme une construction mécanique de balles matérielles a.vec des pivots. De telles perceptions et façons de penser se sont malheureusement montrées très stables et affectent encore les idées que nous, chercheurs, produisons pour notre propre usage. Mais nous devons nous rappeler que nous construisons nos concepts de plus en plus fréquemment sur la base de métaphores - des idées ou images empruntées à des sphères de vie très éloignées. Des concepts relativement vieux comme "mégalopolis" ou "champ urbain" et ceux qui sont nouveaux comme "ville mondiale" ou "globalisation" sont des métaphores que nous devons utiliser pour un certain but - celui de faire glisser certaines idées d'une sphère "étrangère" vers la nôtre afin de parvenir à une meilleure compréhension de cette dernière. Les métaphores sont des instruments utiles, mais grossiers et même dangereux, car nous pouvons devenir les otages de nos fétiches. Nous devons avoir à l'esprit que l'environnement que nous étudions est construit par nous-mêmes au moyen d'outils professionnels imparfaits et

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qui n'ont qu'un temps. Nous devons donc être conscients des limitations qui leur sont inhérentes,
BibJiographie
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VERS UNE NOUVELLE HANSE: METROPOLES ET NATIONS DANS LA GEOGRAPHIE POLITIQUE DE L'EUROPE*
Geoffrey PARKER
Université de Birmingham

L'histoire de la Hanse:

cité-Etat et Etat territorial

"A l'aube du Xlyème siècle, écrivait Arnold Toynbee, il aurait paru raisonnable, à la lumière du cours des événements des trois cents années précédentes, de prédire que, dans la Chrétienté occidentale, le futur résiderait dans les cités-Etats et que cette situation deviendrait la forme normale de la politique occidentale" (Toynbee, 1970). La cité-Etat, dans le sens donné par Toynbee, était une unité politique souveraine constituée le plus souvent d'une ville unique. Au moment où, adossé à ses villes fermées, le Moyen Age assumait un rôle central dans la nouvelle vie économique de l'Europe depuis la Méditerranée jusqu'à la Baltique, il s'engagea un peu partout dans un processus d'accroissement de son propre pouvoir politique et il défia de plus en plus les structures fragiles et inefficaces de la Chrétienté (Pounds, 1993). De ce fait, il s'embarqua dans la création d'un nouveau type d'espace géopolitique dans lequel le pouvoir était mieux distribué et dans lequel les Etats avaient un rôle différent. Il y eut, a pu écrire Poggi, "une tendance inhérente à faire glisser le siège du pouvoir effectif, le pivot de l'autorité établie, vers les maillons inférieurs de la chaîne" (Poggi, 1978). Toujours selon Poggi, ces nouvelles entités représentaient des collectivités consolidées capable de fonctionner comme entités unifiées. Effectivement, leurs structures innovantes de gouvernement eurent pour effet de remplacer le Gefolgschaft féodal (servage) en Genossenschaft corporatif (association mutuelle). Duby a démontré à propos de la région mâconnaise comment le pouvoir effectif avait déménagé à un niveau inférieur tout en fragmentant les plus grands systèmes d'ordre public en plusieurs systèmes plus petits et davantage autonomes. La hiérarchie des pouvoirs fut remplacée par un modèle entrecroisé de réseaux concurrents de clients (Duby, 1953). Ce glissement dans le sanctuaire de l'ordre public fut renforcé par l'établissement de groupes régionaux d'Etats. Parmi eux, le plus significatif fut la Ligue Hanséatique dans l'Europe du Nord. Au milieu du Xlyème siècle, ce groupement politique, décrit par Schneider comme

.Texte

traduit de l'anglais par André-Louis

SANGUIN

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une alliance approximativement tissée entre des villes-mères et leurs comptoirs commerciaux étrangers, fut couronné de succès par la création de son propre espace géopolitique et par l'obtention d'une large indépendance au sein de la Féodalité européenne (Schneider, 1960). La Hanse était devenue une puissance dotée de son propre droit. Elle dominait le commerce de la Baltique et de la mer du Nord. Elle menait des négociations diplomatiques avec des gouvernements étrangers. Mieux même, elle possédait des concessions extra-territoriales, elle entretenait sa propre armée et, d'une façon plus significative, elle jouissait de son propre Parlement (le Hansetag) qui débattait de matières d'intérêt commun. Cependant, aucune prédiction raisonnable sur la durabilité de la cité-Etat comme formule standard de la politique occidentale n'aurait pu prouver, à l'époque, l'aspect totalement erroné de la chose. A la fin du siècle suivant, la cité-Etat était en phase terminale et les formes d'organisation qui lui succédaient relevaient d'un tout autre type d'unité géopolitique. Dès lors, la cité-Etat souveraine dotée d'un territoire de taille minimale devint un anachronisme. Elle était obsolète et celles qui survécurent devinrent bientôt inadaptées. Le type d'Etat remplaçant les villes était une unité politique fondée sur la territorialité. Pour un tel Etat, un accroissement de territoire était virtuellement synonyme d'un accroissement de pouvoir. Les nouveaux dirigeants politiques cherchèrent à atteindre la taille maximale plutôt que minimale pour leurs domaines et cela amena inévitablement à l'agression territoriale et à la guerre. Dans ce processus, beaucoup de cités-Etats furent absorbées et les "alliances approximativement tissées" furent remplacées par des formes d'autorité politique beaucoup plus centralisées.
Le développement des formes de l'Etat selon Poggi

Le déclin des cités-Etats a été replacé dans un contexte diachronique plus large par Poggi. Ce dernier a estimé que l'Etat moderne pouvait être entièrement saisi comme une partie de l'évolution d'ensemble des structures politiques. Selon Poggi, les Etats ont historiquement montré une variété considérable d'arrangements institutionnels qui les ont transformés en collections distinctes d'arrangements spatiaux. En conséquence, on ne peut parler de l'Etat qu'à un haut niveau d'abstraction. Poggi a proposé une typologie des formes dominantes d'Etat qu'il voit comme s'étant succédé périodiquement à travers un mécanisme de type "transfert-glissement". Il a discuté sur le fait de savoir si de tels changements ont une impulsion téléologique ou sont le résultat de "forces historiques aveugles". Cette discussion est importante car elle éclaire les conditions d'une ingénierie sociale et politique. Si le mot "Etat" est un terme abstrait au sens politique, il ne l'est pas moins au sens géopolitique. La carte politique, à chaque époque, risque de contenir un certain nombre de types différents de formations

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politiques, la plupart d'entre elles pouvant être considérées comme "inadaptées". Vue dans cette optique, la carte politique est essentiellement un palimpseste contenant des restes de formes géopolitiques anciennes avec leurs processus associés. A cet égard, on peut la comparer à la carte du relief qui n'est pas autre chose qu'un palimpseste physique. Ce dernier ne peut être compris et interprété qu'à travers une connaissance des processus terrestres du passé. De la même manière que les traits physiques dominants d'une carte du relief risquent d'être ceux résultant des événements physiques les plus récents, de même les composants majeurs de la carte politique risquent d'être ceux résultant des développements géopolitiques les plus récents. Durant chaque période géopolitique, il y a toujours eu une "forme standard de politique" considérée comme la "norme" vers laquelle tendait une aspiration générale. Cette aspiration a été mise en évidence par la perception contemporaine de ce qui constitue l'Etat "désirable". En outre, elle est inhérente à la croyance que cette "norme" représente, en quelque sorte, la forme finale la plus parfaite de l'Etat. L'idée eschatologique de la "fin de l'histoire" associée aux années post-guerre froide n'est, en aucune façon, une idée neuve comme Fukuyama lui-même l'a souligné (Fukuyama, 1992). La version actuelle de la "forme standard de la politique" consiste en un segment de territoire qui, le plus souvent, prend le nom d'EtatNation ou simplement de Nation. Collectivement, ces "nations" ont produit le monde le plus soigneusement segmenté et multicoloré de la carte politique standard (Henrikson, 1980). La justification de leur existence est une combinaison des trois idéaux séculiers. que sont la souveraineté, la territorialité et l'homogénéité culturelle. Ces derniers sont mis en évidence par la croyance en l'existence d'une relation symbiotique entre une collectivité humaine particulière et un segment particulier de territoire. Le territoire de ce type d'Etat est jugé comme étant "naturel": il est habité par un groupe humain homogène jouissant d'une relation naturelle avec lui. Il a surgi de ces croyances l'assertion subséquente selon laquelle cette situation représente la forme la plus mûre du développement politique. C'est une évolution externe au féodalisme constituant comme telle un modèle (Poggi, 1978). De ce fait, quels que soient les changements ayant pris place sur la scène internationale, les "Etats-Nations" en sont venus à être considérés comme des éléments géopolitiques irréductibles, comme les fondations sur lesquels l'édifice international devait être construit. La carte politique elle-même tend à donner du poids à cette notion: en effet, ses symboles cartographiques brillamment colorés semblent aussi naturels que les traits du relief euxmêmes, à tel point que leurs frontières possèdent une résistance semblable à la roche. Toutefois, on peut concéder que la carte politique n'est pas encore entièrement constituée d'exemples parfaits de telles unités. Le positivisme sous-jacent de cette approche a véhiculé la croyance selon laquelle on doit attendre le meilleur moment historique pour voir émerger et pour adopter une telle forme géopolitique.

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En réalité, peu d'unités constituant la carte politique du monde se conforment étroitement à ce modèle de l'Etat-Nation. Elles sont si variées en taille, en forme, en population, en structure géopolitique et en pouvoir physique qu'elles n'ont pas facilement tendance à entrer dans une quelconque typologie d'ensemble. Une explication ne devient possible qu'à partir du moment où la carte politique est considérée comme un palimpseste dans lequel les "territoires inadaptés" sont perçus comme des résidus de "formes standards" des temps anciens. Les deux types d'Etats dans l'histoire européenne En deçà de cette surface géopolitique complexe, il est possible de discerner l'existence de deux catégories génériques d'Etats. Nous pouvons les dénommer territoriaux et non-territoriaux. Tous les Etats ont un élément de territorialité en ce sens qu'ils doivent posséder un quelconque territoire, mais c'est surtout le rapport au territoire et à son acquisition qui constitue l'essence même de la distinction entre les deux. La première catégorie consiste en Etats qui sont territoriaux dans la mesure où la possession territoriale est considérée comme l'attribut central de leur existence et comme le générateur de leur santé politique et de leur pouvoir. Pour la seconde catégorie d'Etats, le territoire per se n'est simplement que la condition nécessaire à l'existence physique; par conséquent, leur santé politique et leur pouvoir en dérivent moins largement. La première catégorie fonctionne selon des mécanismes de contrôle à l'œuvre dans un espace géographique clos tandis que la dernière catégorie fonctionne à travers des réseaux de relations extraterritoriales à l'œuvre sur des espaces sans limite. Dans le premier cas, il est possible de discerner une tendance inhérente vers l'autonomie et l'autarcie qui est rarement présente dans le second cas. Une classification similaire établie par Goblet entre "Etat extensif' et "Etat intensif' met l'accent sur les différences dans le rapport de chacun d'entre eux à son cadre territorial (Goblet, 1956). Historiquement parlant, les deux catégories génériques ont difficilement coexisté et se sont fréquemment retrouvées en situation de confrontation. A différentes époques, la dichotomie entre elles a pris des formes comme l'opposition entre polis et arche, entre civitas et imperium, entre Freiestadt et Reich. Cette opposition s'est aussi manifestée en termes de répartition du pouvoir. Elles ont été respectivement associées aux structures centrifuges et centripètes. Dans ce contexte, Gottmann fit la distinction entre les optiques "platoniciennes" et "alexandrines" de l'organisation politique qu'il considérait comme le reflet de l'opposition entre deux philosophies différentes de la société (Gottmann, 1980). Cela fait aussi référence à la distinction établie par Tonnies entre Gesellschaft et Gemeinschaft (Tonnies, 1887). Adaptée sous la forme des principes de "contrôle" et de "communauté", cette dichotomie peut se rapporter tout à

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la fois à la nature de l'ensemble politique et à son expression géopolitique. La dynamique fondamentale de la géopolitique est l'oscillation entre ces deux catégories d'Etats et le génie particulier que chacune d'entre elles représente. D'une façon récurrente, les cités se sont libérées elles-mêmes du contrôle des empires simplement en se trouvant absorbées par les Etats impériaux qui les ont prolongés. La forte envie d'absorber, d'étendre et de créer un champ exclusif de domination a été considérée comme le mobile premier de la politique internationale. De même, O'Sullivan identifiait l'animus dominandi, le désir persistant de tout peuple à assujettir les autres, comme le leitmotiv de la géopolitique (O'Sullivan, 1986). Pareillement, Fukuyama, en posant la question de la "fin de l'histoire", voit la tyrannie, l'impérialisme et le désir de dominer comme le problème central de la géopolitique (Fukuyama, 1992). Considérée dans cette perspective, l'émergence de la Hanse et de regroupements non-territoriaux semblables est à saisir comme une réaction à l'encontre du pouvoir exercé par les Etats territoriaux. De même, la chute de la Hanse fut provoquée par l'arrivée d'une nouvelle série d'Etats à aspirations territoriales. Du coup, ces Etats remplacèrent les larges réseaux de contacts par une segmentation territoriale limitée et, ce faisant, remplacèrent également la géopolitique inclusive par la géopolitique exclusive. Alors que la confrontation fut le type le plus fréquent de relations entre les Etats platoniciens et alexandrins, il y eut toutefois des périodes durant lesquelles prévalurent des rapports constructifs. Toynbee estimait possible la symbiose constructive des deux types et soulignait même que Rome avait été une claire illustration de cela, c'est-à-dire un corps politique composé de cellules de cités-Etats. Cependant, le rapport symbiotique entre elles se fracassa lorsque la Res Publica fut remplacée par l'lmperium et lorsque l'autorité fut imposée d'en haut au nom du divin empereur (Toynbee, 1970). L'animus dominandi avait gagné. Même si ce processus a revêtu différentes formes, son effet agrégatif a permis au principe centripète de prévaloir sur le principe centrifuge: la concentration du pouvoir l'avait emporté sur sa dispersion. Par réaction, cela donna accès à une autre réaction centrifuge et l'oscillation perpétuelle du pouvoir entre ces deux tendances a continué son chemin. Un problème central de la cité-Etat comme "unité politique de taille minimale" a été sa faiblesse face à des voisins physiquement plus puissants. Cet aspect a été analysé par Goblet par référence aux succès de la Hanse. Il prit même l'exemple particulier de Dantzig (Gdansk), une "ville hanséatique au XXèmesiècle, un port à l'embouchure de la Vistule, fleuve polonais par excellence, à la fois ville allemande et port naturel de la Pologne" (Goblet, 1934). Il montrait que la puissante ville hanséatique s'était placée sous la protection de l'Ordre Teutonique et, par la suite, avait été absorbée par la Prusse de Frédéric II. Toutefois, Dantzig avait toujours conservé son identité de ville indépendante et l'esprit hanséatique fit un retour en force lorsqu'elle devint, après la Première Guerre

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