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Migrations des jeunes d'Afrique subsaharienne

De
198 pages
Quelles sont les représentations et les motivations des jeunes d'Afrique subsaharienne qui veulent émigrer en Europe ? Pourquoi sont-ils prêts à partir au risque de leur vie ? Quel est le profil socio-économique de ces jeunes ? Quelles sont les conséquences psychosociales et familiales de l'émigration des jeunes ? Quelles réponses institutionnelles face à cette émigration ? Ces questions sont discutées dans ce livre.
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Migrations des jeunes
d’Afrique subsaharienne













Des mêmes auteurs

Graber M., Mégard Mutezinatare C. L., Gakuba Th-O., Les étudiants d’Afrique subsaharienne.
Représentations et discours des acteurs des Hautes écoles de la santé et du social sur les
processus et les conditions d’apprentissage, Genève, Les Editions IES, 2010, 220 p.
Manço A., Bolzman C. (éds), Diversité et développement, Bruxelles, Ed. Les politiques sociales,
2009, 128 p. Traduction en espagnol en cours.
Mottet G., Bolzman C., L’école et l’élève d’origine étrangère. Genèse d’une catégorie d’action
publique, Genève, Les Editions IES, 2009, 239 p.
Vatz Laaroussi M., Bolzman C., Lahlou M. (Sous la direction), Familles migrantes au gré des
ruptures. Tisser la transmission, Lyon, Ed. L’Interdisciplinaire, 2008, 334 p.
Bolzman C., Carbajal M., Mainardi G. (Sous la direction), La Suisse au rythme latino. Dynamiques
migratoires des Latino-Américains : logiques d’action, vie quotidienne, pistes d’intervention
dans les domaines du social et de la santé, Genève, Les Editions IES, 2007, 350 p.
Bolzman C., Vial M., Migrants au quotidien : les frontaliers. Pratiques, représentations et identités
collectives, Genève et Zurich, Ed. Seismo, 2007, 261 p.
Bolzman C., Fibbi R., Vial M., Secondas-Secondos. Le processus d’intégration des jeunes adultes
issus de la migration espagnole et italienne en Suisse, Zurich, Ed. Seismo, 2003, 240 p.
Bolzman C., Poncioni R., Rodari S., Tabin J. P., La précarité contagieuse. Les conséquences de
l’aide sociale sur le statut de séjour des personnes de nationalité étrangère, Genève et
Lausanne, Les Editions IES et EESP, 2002, 212 p.
Eckmann M., Salberg A. C., Bolzman C., Grünberg K., De la parole des victimes à l’action contre
le racisme. Bilan d’une recherche-action, Genève, Les Editions IES, 2001, 336 p.
Bolzman C., Tabin J. P. (Sous la direction), Populations immigrées : Quelle insertion? Quel travail
social?, Genève et Lausanne, Les Editions IES et EESP, 1999, 224 p.
Béday-Hauser P., Bolzman C. (Sous la direction), On est né quelque part, mais on peut vivre
ailleurs. Familles, migrations, cultures, travail social, Genève, Les Editions IES, 1997, 423 p.
Wicker, H. R., Alber J. L., Bolzman C., Fibbi R., Imhof K., Wimmer A. (Sous la direction),
L’altérité dans la société. Migration, ethnicité et Etat, Zurich, Ed. Seismo,1996, 442 p.
Eckmann M, Bolzman C., de Rham G., Jeunes sans qualification. Trajectoires, situations et
stratégies, Genève, Les Editions IES, 1994, 314 p.
Bolzman C., Sociologie de l’exil : une approche dynamique, Zurich, Ed. Seismo, 1996, 333 p.
Bolzman C., Les métamorphoses de la barque. Les politiques d’asile, d’insertion et de retour de la
Suisse à l’égard des exilés chiliens, Genève, Les Editions IES, 1993, 143 p.








© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55058-2
EAN : 9782296550582
Sous la coordination de
Claudio Bolzman, Théogène-Octave Gakuba
et Ibrahima Guissé



Migrations des jeunes
d’Afrique subsaharienne
Quels défis pour l’avenir ?







Publication réalisée avec le soutien du Réseau Suisse
pour les Études Internationales (SNIS/RéSEI)









Dans la collection « Compétences interculturelles »
A. MANÇO et Cl. BOLZMAN (coord.), Transnationalités et développement rôles de l’interculturel,
2010, 222 p.
K. HADDAD, A. MANÇO, M. ECKMANN (dir.), Antagonismes et dialogues interculturels. Du
constat des polarisations à la construction des cohésions, 2009, 250 p.
E. TA Ş, Kısmet ! Belgique/Turquie : regards croisés sur mariages et migrations, 2008, 144 p.
M. SARLET, A. MANÇO (éds), Tourismes et diversités : facteurs de développement ?, 2008, 158 p.
B. TISON, Des Indiennes en Europe. Valeurs et stratégies identitaires : comparaisons Paris-
Londres, 2008, 176 p.
J. DEPIREUX, A. MANÇO (éds), Formation d’adultes et interculturalité. Innovations en pays
francophones, 2008, 158 p.
A. MANÇO (éd.), Valorisation des compétences et co-développement. Africain(e)s qualifié(e)s en
immigration, 2008, 236 p.
K. HADDAD, L’intégration des musulmans en Suède. Un défi singulier pour une société
multiculturelle ?, 2008, 125 p.
S. de TAPIA, S. AKGÖNÜL (éds.), Minorités discrètes, diasporas en devenir ? Kalmouks, Kazakhs
et Tibétains en France, 2008, 322 p.
A. CHAOUITE, L’interculturel comme art de vivre. Fragments critiques, 2007, 152 p.
H. SAIDI (éd.) Les étrangers en France et l’héritage colonial. Processus historiques et identitaires,
2007, 154 p.
J. DE CHANGY, F. DASSETTO, B. MARECHAL, Relations et co-inclusion. Islam en Belgique,
2007, 240 p.
M. BORN et coll. (éds), Recomposer sa vie ailleurs. Recherche-action auprès des familles primo-
arrivantes, 2006, 214 p.
A. MANÇO, Processus identitaires et intégration. Approche psychosociale des jeunes issus de
l’immigration, 2006, 188 p.
A. MANÇO (coord.), Turcs en Europe. L’heure de l’élargissement, 2006, 129 p.
E. PRIEUR, E. JOVELIN et M. BLANC (coord.), Travail social et immigration. Interculturalité et
pratiques professionnelles, 2006, 312 p.
A. ELIA, Réseaux ethnocommunautaires des Foulbé en Italie. Recherche de visibilité, logiques
associatives et stratégies migratoires, 2006, 115 p.
S. AKGÖNÜL, Religions de Turquie, religions des Turcs. Nouveaux acteurs dans l’Europe élargie,
2005, 193 p.
L. MULLER et S. de TAPIA (éds), Un dynamisme venu d’ailleurs : la création d’entreprises par les
immigrés, 2005, 311 p.
A. MANÇO et S. AMORANITIS (éds), Reconnaissance de l’islam dans les communes d’Europe.
Actions contre les discriminations religieuses, 2005, 200 p. Traduit en anglais.
Ch. PARTHOENS et A. MANÇO, De Zola à Atatürk : un « village musulman » en Wallonie.
Cheratte-Visé, 2005, 174 p.
J. GATUGU, S. AMORANITIS et A. MANÇO (éds), La vie associative des migrants : quelles
(re)connaissances ? Réponses européennes et canadiennes, 2004, 280 p.
U. MANÇO (dir.), Reconnaissance et discrimination : présence de l’islam en Europe occidentale et
en Amérique du Nord, 2004, 371 p. Traduction italienne en cours.
A. MANÇO (éd.), Turquie : vers de nouveaux horizons migratoires ?, 2004, 308 p.
M. VATZ LAAROUSSI et A. MANÇO (éds), Jeunesses, citoyennetés, violences. Réfugiés albanais
en Belgique et au Québec, 2003, 312 p.
D. CRUTZEN et A. MANÇO (éds), Compétences linguistiques et sociocognitives des enfants de
migrants. Turcs et Marocains en Belgique, 2003, 126 p.
A. MANÇO, Compétences interculturelles des jeunes issus de l’immigration. Perspectives
théoriques et pratiques, 2002, 182 p.
« Compétences Interculturelles » est une collection destinée à présenter les travaux théoriques,
empiriques et pratiques des chercheurs scientifiques et des acteurs sociaux qui ont pour but
d’identifier, de modéliser et de valoriser les ressources et les compétences interculturelles des
populations et des institutions confrontées à la multiplicité des référents socioculturels et aux
contacts entre différentes cultures. Les compétences interculturelles se révèlent capitales, notamment
dans le double effort d’intégration des personnes issues de migrations, qui doivent à tout le moins se
positionner à la fois par rapport à la société d’accueil et par rapport aux milieux d’origine, eux-
mêmes en constante transformation. Les travailleurs sociaux au sens large, les enseignants, d’autres
intervenants, mais également les décideurs chargés des politiques d’accueil et d’intégration des
migrants et des minorités culturelles sont concernés par ce type de compétences professionnelles
pour mener, à destination de ces publics, des actions de développement social et pédagogique
efficaces. Même si l’objectif de la présente collection est prioritairement de faire connaître les
travaux de l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM) et de ses
nombreux partenaires internationaux, cet espace d’expression est ouvert aux équipes
pluridisciplinaires qui souhaitent contribuer à l’approfondissement des savoirs et des savoir-faire en
matière de développement interculturel. Les publications en préparation couvrent divers
domaines parmi lesquels :



o Interculturel, activités créatives et insertion ;
o Migrations et développement : le rôle des associations ;
o Migrations et prévention des violences ;
o Pour une éducation aux migrations équitables ;
o Psychologie et migrations : vers une synthèse.



La collection bénéficie des apports d’un Comité scientifique international qui a pour rôle d’évaluer
les ouvrages et les chapitres d’ouvrage proposés pour publication, ainsi que d’initier des thèmes
nouveaux. Le Comité participe à l’orientation de la politique d’édition, de diffusion et de promotion
de la collection. Les membres du Comité sont :



Barras Christine, Bruxelles
Bilge Sirma, Université de Montréal
Bolzman Claudio, Haute Ecole Spécialisée de la Suisse Occidentale, Genève
Bultot Alain, Conseil de l’Education et de la Formation, Bruxelles
Cohen-Emerique Margalit, Paris
Coslin Pierre, Université de Paris V
de Tapia Stéphane, Centre National de Recherche Scientifique et Université M. Bloch, Strasbourg
Dehalu Pierre, Haute Ecole Namuroise Catholique
Etienne Caroline, Namur
Franchi Vijé, Université de Paris V
Fortin Clément, Université du Québec
Gatugu Joseph, Centre d’Action Interculturelle de Namur
Germain Annick, Institut National de Recherche Scientifique, Montréal
Gerstnerova Andrea, Université Charles de Prague
Gjeloshaj Kolë, Université Libre de Bruxelles
Helly Denise, Institut National de Recherche Scientifique, Montréal
Jacques Paul, Institut Wallon de Santé Mentale, Namur
Kesteloot Christian, Université Catholique flamande de Louvain
Lahlou Mohamed, Université de Lyon II
Liégeois Jean-Pierre, Université de Paris V
Louis Vincent, Université de Liège
Manço Ural, Facultés Universitaires Saint-Louis de Bruxelles
Ogay Tania, Université de Fribourg
Raya Lozano Enrique, Université de Grenade
Rigoni Isabelle, Université de Poitiers
Santelli Emmanuelle, Centre National de Recherche Scientifique, Lyon
Tisserant Pascal, Université de Metz
Villan Michel, Direction Générale de l’Action Sociale et de la Santé, Namur
Vulbeau Alain, Université de Paris X
Zemni Sami, Université de Gand






Assistance technique : Kévin Haddad, 4Motion, Esch-sur-Alzette

__________ Collection « Compétences Interculturelles » __________
fondée et dirigée par Altay A. Manço


INTRODUCTION GENERALE
Claudio Bolzman, Théogène-Octave Gakuba, Ibrahima Guissé

En guise d’introduction générale à cet ouvrage qui porte sur la
migration des jeunes d’Afrique Subsaharienne, fruit d’une
collaboration entre universitaires du Sud et du Nord, il nous a
semblé important de rappeler d’emblée quelques éléments
historiques, ou ce qu’on peut appeler une tradition de mobilité, qui
a en tout temps rythmé ce qui est désigné aujourd’hui comme
l’espace subsaharien. Historiquement en effet, le continent africain
a souvent été intensément marqué par des mouvements migratoires
multiformes. Ces déplacements étaient tantôt liés à la
transhumance ou aux migrations écologiques (nomadisme), tantôt
au commerce des esclaves, qu’il soit de forme transsaharienne ou
transatlantique. Aussi, pendant la colonisation française en
èmeAfrique, du XIX siècle, jusqu’à la veille des indépendances
africaines, les populations se déplaçaient librement à travers les
territoires français regroupés en sous-ensembles : Afrique
Occidentale Française (AOF) et Afrique Equatoriale Française
(AEF). Les auxiliaires coloniaux, agents des services publics,
fonctionnaires, travailleurs, tirailleurs etc., étaient affectés
indifféremment d’une colonie à l’autre. Au moment des années
d’indépendance (1960-1965), plusieurs d’entre eux restèrent dans
leur ex-colonie d’accueil. Ceci explique l’existence de fortes
colonies malienne et sénégalaise dans certains pays africains
comme au Congo Brazzaville.
L’Afrique Subsaharienne apparaît comme étant l’une des régions
du monde où les mouvements migratoires sont les plus intenses :
près d’un résident sur quatre vit dans un lieu où il n’est pas né
selon les recensements effectués par les enquêtes du Réseau
Migration et Urbanisation en Afrique de l’Ouest (cité par Traoré et
Bocquier, 1996). La densité de la circulation dans cette région
africaine, tout comme dans d’autres régions africaines, reste aussi
liée à la perméabilité des frontières dans des contextes socio-
historiques où les constructions nationales ne datent que des années
















10 Bolzman, Gakuba et Guissé, Migrations des jeunes d’Afrique subsaharienne

1soixante. L’Afrique de l’Ouest , qui regroupe plus des trois quarts
des pays étudiés (Cameroun, Mauritanie et Sénégal), reste marquée
par le fait que la migration des Africains sous sa forme
contemporaine s’est d’abord faite en direction de l’Afrique, avant
d’atteindre les rivages européens.
Ainsi, Burkinabés, Maliens, Mauritaniens et Sénégalais migraient
jusqu’au début des années 1970 prioritairement sur le continent
africain, en direction notamment de la Côte d’Ivoire, du Congo et
du Gabon. On pourrait même mentionner que le phénomène
migratoire relève d’un trait culturel chez certaines populations de
cette sous-région, notamment dans les deux pays que sont la
Mauritanie et le Sénégal, qui sont au centre de cette étude. Ainsi,
en milieu Soninké et Haalpulaaren, deux communautés
linguistiques présentes de part et d’autre dans ces deux pays, la
migration s’apparente à un rite initiatique du jeune homme qui se
lance à la découverte du monde. Le migrant, appelé tounkaranké
en Soninké ou danniyanké en Pulaar, est celui qui a voyagé et
acquis une expérience. Nos enquêtes réalisées auprès des jeunes
mettent en relief cette dimension symbolique qui entoure le projet
migratoire des jeunes Africains.
Parallèlement aux migrations, notamment des jeunes ouest-
africains sur le continent, les départs pour l’Europe ont pris une
èmecertaine ampleur dans les années 1990. Depuis la fin du XX
siècle, les migrations internationales des jeunes africains
s’orientent vers des pays comme l’Espagne, la France, l’Italie (De
Hass, 2008). Des pays comme la Lybie, l’Algérie ou le Maroc
deviennent ainsi de plus en plus des zones de transit qui précèdent
la traversée de la Méditerranée.
Il faut aussi rappeler que différentes formes de migrations sont
pratiquées par des jeunes motivés par le besoin d’aider
financièrement leur famille et en quête d’une identité sociale. Leur
migration n’est pas seulement clandestine ou irrégulière. Certains
émigrent de façon régulière pour des motifs de réunification
familiale ou pour poursuivre leurs études ; d’autres peuvent aussi
accéder par voie légale au pays de destination, puis choisissent d’y

1 Le continent africain compte 53 pays regroupés en cinq régions : l’Afrique Centrale (9
pays), l’Afrique de l’Est (17 pays), l’Afrique du Nord (6 pays), l’Afrique de l’Ouest (16
pays) et l’Afrique du Sud (5 pays).

















11 Bolzman, Gakuba et Guissé, Migrations des jeunes d’Afrique subsaharienne

rester au-delà du séjour initialement autorisé. Cet ouvrage se
focalise principalement sur des jeunes Africains qui, en raison des
difficultés à obtenir un visa, prennent des voies illégales, terrestres
ou maritimes, dans l’intention d’accéder à ce qui leur apparaît
comme étant l’Eldorado européen. L’expression « migration
irrégulière » est ici utilisée pour décrire une gamme de
phénomènes différents mettant en jeu des personnes qui entrent ou
demeurent dans un pays dont ils ne sont pas citoyens en violation
des lois nationales dudit pays.
Ces différentes formes de migration irrégulière sont souvent
regroupées sous les dénominations alternatives de « migration non
autorisée », « migration illégale », « migration clandestine » ou de
« sans papiers ». La controverse autour de l’adéquation de ces
concepts, et le principe selon lequel un individu ne peut être appelé
« irrégulier » ou « illégal », amènent certains experts et
technocrates de la question migratoire à parler de « migrants en
situation irrégulière » (CMMI, 2005). Certains auteurs utilisent
également le terme de « migrations clandestinisées ou
irrégularisées » pour mettre en évidence le fait que les
modifications des législations sur l’immigration de plus en plus
restrictives, par les Etats récepteurs sont à la base de la situation
d’illégalité vécue par les migrants dans ces Etats (Bolzman, 2001).
Nous avons tout de même opté pour l’utilisation du terme
« migration clandestine » dans cet ouvrage, d’une part pour
restituer l’intériorisation du risque par les personnes migrantes, et
d’autre part pour montrer comment ce terme en apparence
péjoratif, finit par prendre une dimension valorisante aux yeux des
personnes qui migrent, et en particulier des jeunes. Dans le cas
précis des études menées au Cameroun, en Mauritanie et au
Sénégal, le jeune migrant clandestin est celui qui brave la faim et la
soif, la mer et le désert. Il est donc celui qui risque sa vie pour
réaliser son objectif, c’est-à-dire accéder au marché du travail et
«sortir ses parents de la pauvreté ».
Dans le présent ouvrage, la première partie est constituée des
résultats d’une recherche sur la migration clandestine des jeunes
d’Afrique Subsaharienne. A partir d’une analyse détaillée de la
problématique, elle soulève des interrogations sur le phénomène de
migration dite clandestine des jeunes africains et suggère des
réponses susceptibles de favoriser des alternatives aux mesures

















12 Bolzman, Gakuba et Guissé, Migrations des jeunes d’Afrique subsaharienne

exclusivement sécuritaires ou unilatérales en cours. Cette nouvelle
forme de migration, mue par des forces puissantes et complexes,
principalement le manque de travail et de moyens de subsistance
dans le pays d’origine, a surtout émergé dans un contexte marqué
par la fermeture de l’Europe vis-à-vis des pays africains et la mise
en place d’une approche sécuritaire par des pays développés. En
s’appuyant sur l’analyse des discours des jeunes africains
souhaitant émigrer et ceux qui ont déjà effectué le parcours
migratoire illicite jusqu’à atteindre un pays européen (les
personnes migrantes refoulées), et en articulant ces discours à ceux
d’autres acteurs individuels et institutionnels impliqués dans le
projet aventurier, cette recherche explicite le lien entre ces
nouvelles formes de mobilités des jeunes africains et les politiques
de contrôle des frontières mises en place par des pays européens.
La seconde partie constitue un regard croisé de trois enseignants-
chercheurs africains qui ont collaboré à l’étude. Par leurs
connaissances approfondies des contextes socio-historiques
investigués et par leurs affinités électives avec l’objet étudié, ils
ont restitué les différents ressorts au centre du phénomène de la
migration, souvent tragique, des jeunes. Mohamadou Sall
s’intéresse au mythe du Kaaw qui tend à construire, dans
l’imaginaire collectif africain, le continent européen comme un
Eldorado, facteur puissant d’attraction pour les jeunes. Abdoulaye
Sow, en collaboration avec Fabienne Tanon, explore les
transformations produites par l’émigration au sein des familles
mauritaniennes, y compris celles qui n’ont pas émigré elles-
mêmes. Quant à Bame Nsamenang, il constate que même les
étudiants universitaires camerounais, garçons et filles, qui ont
pourtant de bonnes chances de trouver un poste stable dans leur
pays, sont fortement attirés par l’Eldorado européen. Il met ainsi en
évidence la mondialisation de l’imaginaire collectif des jeunes, en
décalage avec les conditions de vie et les opportunités concrètes
dans leur pays d’origine. Si dans son ensemble l’ouvrage traite de
cette question de migration de jeunes et des défis qu’elle pose aux
sociétés de départ et de destination, la contribution de Pedro Góis,
dans cette deuxième partie, rappelle une autre réalité migratoire
africaine lusophone. On note ainsi que les trajectoires migratoires
africaines épousent les itinéraires qui mènent aux anciennes

















13 Bolzman, Gakuba et Guissé, Migrations des jeunes d’Afrique subsaharienne

métropoles coloniales, mais leur visibilité est fonction du degré de
polarisation politique du fait migratoire dans le pays de destination.
Les différentes contributions soulèvent le fait que cette forme de
migration des jeunes africains a un impact sur les structures
sociales des sociétés tant africaines qu’européennes et pose des
défis à la fois aux pouvoirs publics des pays d’origine et aux
politiques migratoires des pays de destination. Ces politiques
migratoires qui ont pour fonction de contrôler les entrées et sorties
des individus, sans tenir compte outre mesure de l’intégralité du
« cycle migratoire » qui débute dans le pays lorsque l’individu
devient un migrant potentiel, laissent apparaître un décalage avec
le contexte économique, ce qui est souvent source de leur échec.
Par ailleurs, compte tenu des disparités dans le développement et la
démographie, et de l’absence de voies légales pour partir, tout
laisse à penser que cette forme inédite de migration des jeunes, au
prix de leur vie, est appelée à s’intensifier par des stratégies plus
sophistiquées et plus attentatoires à la vie humaine.
Relever le défi sera alors, de notre point de vue, fonction de la
capacité des Etats émetteurs et récepteurs d’articuler le besoin de
développement des pays de départ et les besoins économiques et
démographiques des sociétés vieillissantes des pays de destination.
C’est dire donc que les sociétés industrialisées européennes ne
peuvent exhorter les gens à demeurer dans leur pays si elles ne
s’engagent pas fermement à investir le temps et les ressources
nécessaires à l’amélioration des conditions de vie de ces
populations. Or, pour s’attaquer efficacement aux raisons
fondamentales qui poussent les gens à quitter leur pays, effort du
reste tout à fait louable et nécessaire, il faudra beaucoup de temps
et une volonté politique inébranlable. Dans l’intervalle, les pays
dits développés ne doivent pas succomber à la tentation de baisser
les bras devant les problèmes de l’immigration et de s’en remettre à
l’application de mesures de contrôle de plus en plus restrictives,
voire antidémocratiques (Papademetriou, 2007).
La prise en compte de l’impact des mesures sécuritaires sur la
sécurité des migrants eux-mêmes constitue un des défis majeurs
que soulève la question de la migration des jeunes africains en
direction des pays d’Europe. Ces mesures laissent par ailleurs
apparaître des incohérences entre politiques migratoires et

















14 Bolzman, Gakuba et Guissé, Migrations des jeunes d’Afrique subsaharienne

développement, au regard notamment des importants moyens
financiers qu’elles entrainent, moyens qui auraient dû servir au
renforcement des compétences de jeunes migrants potentiels, dont
le présent ouvrage analyse et restitue les attentes, motivations et
aspirations.
Les défis posés par la migration des jeunes d’Afrique
Subsaharienne en Europe sont donc importants et complexes. Les
analyses croisées et variées développées dans l’ouvrage rendent
compte de la complexité de ce phénomène, qui ne peut être
compris sans être resitué dans le contexte des transformations
socio-économiques à l’œuvre dans cette partie de l’Afrique, à la
faveur ou à cause de la mondialisation, de l’instabilité politique et
de la fermeture des frontières européennes.

Références bibliographiques
Bolzman, C. (2001). Politiques d’immigration et clandestinisation
in Personnes sans statut légal: Réalités et pratiques de solidarité.
Genève : Centre de Contact Suisses-Immigrés, 11-15.
CMMI. (2005). Les migrations dans un monde interconnecté :
nouvelles perspectives d’action. Genève : Commission Mondiale
sur les Migrations Internationales.
De Haas, H. (2008). Migration irrégulière d’Afrique occidentale
en Afrique du Nord et dans l’Union européenne : une vue
d’ensemble des tendances générales. Genève: OIM, Migration
Research, N°32.
Papademetriou, D. (2007). « U.S. Immigration: Fact, Fear and
Fantasy », Population Press, 13, 2.
Traoré, S. et Bocquier, P. (1996). « Migrations en Afrique de
l’Ouest. De nouvelles tendances », Chronique du Centre Français
sur la population et le Développement (CEPED), janvier-mars,
N°20, 1-3.









PREMIERE PARTIE
EMIGRATION CLANDESTINE DES JEUNES DANS
TROIS PAYS AFRICAINS : CAMEROUN, SENEGAL,
MAURITANIE. RESULTATS DE RECHERCHES

























Emigration clandestine des jeunes dans trois pays africains :
Cameroun, Sénégal, Mauritanie. Résultats de recherches

Claudio Bolzman, Théogène-Octave Gakuba, Ibrahima Guissé


1. Introduction
Les années récentes restent marquées par un important flux
migratoire irrégulier en provenance de l’Afrique Subsaharienne,
notamment du Sénégal et de la Mauritanie via le Maghreb. Que ce
soit à travers le désert des pays du Maghreb ou par le biais des
pirogues au départ des côtes mauritaniennes ou sénégalaises, des
milliers d’Africains utilisent des réseaux de trafiquants humains ou
passeurs mettant ainsi en danger leurs vies. La situation actuelle de
cette émigration clandestine de jeunes d’Afrique Subsaharienne en
partance pour l’Europe est devenue dramatique : perte en vies
humaines, souffrance psychologique, expulsions des clandestins
dans des conditions difficiles, violations des droits de l’homme.
Face à cette émigration, la communauté internationale se mobilise
et tente de trouver des solutions qui permettraient aux candidats à
l’émigration de rester dans leurs pays pour contribuer au
développement national. C’est dans ce cadre que s’élaborent des
réponses politiques. Décideurs politiques africains, Etats africains
et européens cherchent à trouver des solutions concrètes aux
problèmes posés par les flux migratoires illégaux. Mais les mesures
tangibles, outre celles en rapport avec le domaine sécuritaire, sont
plutôt rares.
Sur le plan scientifique, les données sur l’émigration clandestine
des personnes d’Afrique Subsaharienne, notamment leur profil
socio-économique et les dispositifs juridiques en rapport avec cette
émigration sont quasi inexistantes. Les récits journalistiques qui
témoignent du sort dramatique de ces candidats à l’exil ne
permettent guère une compréhension du phénomène complexe de
















18 Bolzman, Gakuba et Guissé, Migrations des jeunes d’Afrique subsaharienne

l’émigration de ces jeunes. Par ailleurs, la majorité des recherches
existantes se sont limitées aux immigrés d’Afrique Subsaharienne
dans les pays d’accueil sans faire d’enquêtes dans les pays
d’origine pour mieux saisir la situation des émigrés avant le départ
vers l’Europe ou après un retour, souvent non désiré. L’émigration
clandestine actuelle des ressortissants d’Afrique Subsaharienne est
préoccupante et mérite d’être analysée de manière approfondie
pour cerner ses enjeux et apporter une contribution modeste à la
compréhension de cette problématique. Il convient d’aller au delà
des analyses descriptives et des mesures exclusivement sécuritaires
prises par les différents Etats concernés par ce phénomène. La
première partie de cet ouvrage présente les résultats de la recherche
qui avait pour objectif d’apporter des éléments de réponse aux
questions principales suivantes :
- Quelles sont les représentations et les motivations des jeunes
d’Afrique Subsaharienne qui veulent émigrer
clandestinement en Europe ?
- Quel est le profil socio-économique des migrants clandestins
ou des jeunes candidats potentiels à l’émigration ?
- Quelles sont les conséquences psychosociales et familiales
de l’émigration clandestine des jeunes ?
- Quelles réponses institutionnelles face au phénomène de
l’émigration clandestine ?

2. Eléments pour un cadre théorique
L’étude part de l’idée que pour atteindre une meilleure
compréhension du phénomène des migrations clandestines
africaines, il ne faut pas seulement les considérer à partir d’une
perspective propre aux Etats de destination, mais qu’il est
nécessaire d’« inverser le regard » (Oriol et al. 1985) et de les
considérer en tant que processus ayant leur point de départ dans les
sociétés d’origine des migrants.
Mais ce changement de perspective n’est pas suffisant. Il nous est
apparu pertinent de proposer des éléments d’élaboration d’un cadre
explicatif qui dépasse la vision univoque de la migration
clandestine comme étant exclusivement le résultat de facteurs

















19 Bolzman, Gakuba et Guissé, Migrations des jeunes d’Afrique subsaharienne

économiques. Nous ne partageons en effet pas la vision des
théories néo-classiques (par exemple Todaro, 1980) qui attribuent
principalement les migrations à la distribution inégale du travail et
du capital au niveau international du point de vue macrosocial. Les
migrations seraient l’expression de cette inégalité et serviraient à
équilibrer la balance entre ces deux facteurs. D’après cette même
théorie, d’un point de vue microsocial, les acteurs décideraient
rationnellement d’émigrer; ils pèseraient les coûts, les risques et les
bénéfices d’un tel acte. Ils partiraient ainsi surtout pour améliorer
leur revenu. Ils se comporteraient donc comme des individus
calculateurs, décidant librement à partir des informations dont ils
disposent.
Ces théories font preuve de cohérence interne et sont proches du
sens commun, mais ne tiennent pas la route du point de vue
empirique. En effet, comme le montre Arango (2002), ces théories
n’arrivent pas à expliquer pourquoi il n’y a pas plus d’émigration
des pays africains vers les pays européens, ou pourquoi certains
pays africains qui connaissent un niveau de vie semblable n’ont pas
les mêmes taux d’émigration et pourquoi certains pays européens
aussi développés que d’autres reçoivent un nombre de migrants
fort inégal. On pourrait se demander en outre pourquoi les
migrations africaines vers l’Europe n’ont pas commencé plus tôt,
puisque les disparités ne datent pas d’aujourd’hui. Par ailleurs,
d’un point de vue macrosocial, même si les migrants envoient
souvent de l’argent vers leurs pays d’origine, ces fonds ne suffisent
pas à diminuer les inégalités entre pays, comme le pensaient ces
théories.
A notre avis, une perspective plus complexe, qui tient compte à la
fois des facteurs économiques, sociaux, politiques et culturels est
nécessaire. Il est également important d’articuler les facteurs
structurels, mésosociaux et microsociaux. Parmi les facteurs
structurels, on peut mentionner le phénomène de la globalisation,
qui rend les Etats plus interdépendants et qui produit de profonds
bouleversements dans les économies des Etats africains au profit
des économies des Etats du Nord, notamment européens. Comme
l’indique Abella (2002) dans le cadre d’une étude du Bureau
International du Travail (BIT-Genève) : seuls 13 pays émergents
d’Asie et d’Amérique Latine ont pu bénéficier de la globalisation ;
quant aux autres pays, plus ils essaient de s’intégrer dans le monde