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MILIEU, COLONISATION ET DEVELOPPEMENT DURABLE

De
272 pages
Cette étude propose un subtil jeu de miroir entre l'expérience aménagiste de la colonie et les enjeux actuels de développement durable. D'une façon originale et très éclairante, elle nous fait découvrir l'utilité, voir la nécessité du détour colonial pour enrichir les débats autour de la question environnementale et de l'aménagement.
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MILIEU, COLONISATION ET DÉVELOPPEMENT
PERSPECTIVES GÉOGRAPHIQUES

DURABLE

SUR L'AMÉNAGEMENT

GIÉOGRAfJHŒlES
sous la direction de

EN LIBERTÉ
Georges Benko

GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de J'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie contemporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état d'alerte? L. CARROUÉ, B. ODENT, 1994 De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETIE et F. LAUTIER eds., 1994 La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 Dynamique de l'espace français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 Sociolagues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIÈRE, 1996 La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 Du local au global. Les initiatives locales pour le développement économique en E,urope et en Amérique C. DEMAZIERE, ed., 1996 Dynamiques territoriales et mutations économiques B. PECQUEUR, ed., 1996 Imaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 La nature de l'espace M. SANTOS, 1997 Le nouvel ordre local J.-P. GARNIER, 1999 Québec, forme d'établissement. Étude de géographie régionale G. RITCHOT, 1999 Urbanisatian et emplai. Suburbains au travail autour de Lyon M. VANIER, ed., 1999 Milieu, colonisation et développement durable V. BERDOULA Yet O. SOUBEYRAN, eds., 2000

structurale

MILIEU, COLONISATION ET DÉVELOPPEMENT DURABLE
Perspectives géographiques sur l'aménagement

sous la direction de

Vincent BERDOULA Y et Olivier SOUBEYRAN

Préface Anne Buttimer

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal, Québec, H2Y IK9 Canada

<9Couverture:

Ferdinand Bac, Projet de fresque pour la villa des Colombières, 1928

@ L'Harmattan, 2000 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Février 2000 ISBN: 2-7384-7536-1 ISSN: 1158-41OX

SOMMAIRE

Préface d'Anne Buttimer Chapitre I Milieu et colonisation dans le contexte de la modernité Vincent Berdoulay et Olivier Soubeyran PARTIE I ENJEUX SCIENTIFIQUES
Chapitre II Le milieu, entre description et récit. De quelques difficultés d'une approche de la complexité Vincent Be rdoulay Chapitre III L'aménagement et les théories pré-évolutionnistes du milieu Paul Claval ... Chapitre IV Milieu et métaphysique: une interprétation de la pensée vidalienne Paulo Cesar Da Costa Gomes Chapitre V Les géographes français et les «mauvais pays», 1890-1930 Marie- Vic Ozouf-Marignier Chapitre VI Du local au global: une syntaxe de l'espace

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Michel Phipps

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PARTIE II EXPÉRIENCES COLONIALES Chapitre VIl De la prise en compte du milieu à son évacuation dans la géographie médicale du début du XX. siècle Olivier Soubeyran Chapitre Vlll Sur les sources culturelles de la grille territoriale des Etats-Unis André Corboz Chapitre IX Géographie, aménagement et milieu dans l'expérience russe David Hooson

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Milieu, colonisation et développement durable

Chapitre X Protection de la nature et colonialisme: l'expérience de l'Afrique Occidentale Française Lina Maria Calandra Chapitre Xl De la théorie à la pratique: les forestiers français face au défi colonial, 1880-1940 Jean- Yves Puyo.. ...

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PARTIE III HORIZONS DURABLES
Chapitre X/! Colonisation et après: légitimité territoriale et développement durable en Afrique sub-saharienne Angelo Turco Chapitre xm Colonisation, instabilité socio-culturelle et développement durable au Cameroun Athanase Bopda Chapitre XIV Rêve technocratique, aménagement et développement durable René Blais Chapitre XV Conceptions traditionnelles de la nature et gestion des ressources naturelles au Japon Keiichi Takeuchi Chapitre XVI L'ingénieur et le milieu. Le cas de l'aménagement des ressources forestières et hydrographiques dans l'Espagne du XX. siècle Josefina Gomez Mendoza

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Chapitre XV/! Les perspective du développement durable Vincent Berdoulay et Olivier Soubeyran

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Préface de Anne Buttimer
University College Dublin Vice-Présidente de l'Union Géographique Internationale

Le «développement durable», slogan qui revient tout au long des années 1990, cherche des engagements politiques et scientifiques propres à transcender les tensions entre l'économie et l'écologie, le local et le global, et à réconcilier les besoins des générations présentes et futures. Pour beaucoup de géographes, le terme évoque un sentiment de déjà vu, tant ils ont longtemps consacré leurs efforts à expliquer les types d'habitat humain, l'utilisation des ressources et la diversité culturelle des modes de vie. D'autres sont effrayés à l'idée de voir disparaître les horizons grandioses d'une géographie moderniste conçue comme une «science spatiale» et ils considèrent les études des relations entre la société et les milieux comme un retour à des pratiques qu'ils jugent prémodernes. C'est le défi que les historiens de la géographie essaient de relever. Comme l'illustre ce volume, les pratiques disciplinaires sont des discours historiquement situés qui, en rapport aux contextes dans lesquels ils sont conduits, inévitablement les réfléchissent en même temps qu'ils sont reflétés en eux. L'histoire disciplinaire révèle aussi des thèmes qui transcendent les périodes et les lieux, fournissant autant de balises pour éclairer les changements dans les relations entre l'humanité et son habitat au cours des temps. Cette compréhension ancrée dans le contexte peut ainsi aider les géographes à apporter tout un précieux éclairage sur les défis de la fin du vingtième siècle. Il y a au cœur du développement durable le défi de réconcilier les valeurs économiques, sociales et écologiques. Pour chacun de ces champs existent des cadres d'expertise spécialisée définissant «ce qui est» et «ce qui devrait être», ceteris paribus. En situation concrète, cependant, ils se combinent pour ne constituer que les facettes d'horizons vécus dans des lieux réels; les options suivies dans une région ont des implications pour d'autres régions à des échelles qui vont du local au mondial. Et c'est ce drame complexe - les tensions et connexions entre les divers fils de l'expérience vécue dans des contextes particuliers - qui continue à attirer l'attention des géographes contemporains. Les travaux d'histoire de la pensée géographique révèlent le prix payé pour la séparation des sciences «sociales» et «naturelles». Les

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Milieu, colonisation et développement durable

spécialistes des sciences sociales ont en général considéré la biosphère, soit comme un réservoir de ressources potentiellement inépuisable, soit comme relevant des postulats de recherche ceteris paribus. Les spécialistes des sciences biophysiques ont plus ou moins exclu de leurs domaines de recherche les questions se rapportant au comportement humain et aux valeurs. L'histoire de la pensée géographique montre abondamment comment les cultures varient dans la façon de relier leur connaissance de «ce qui est» avec leurs normes de «ce qui devrait être». Les connaissances scientifiques actuelles sont en général divulguées par l'intermédiaire de textes imprimés ou des médias, et les résultats sont exprimés en termes de principes abstraits et généraux qui ne peuvent être compris s'ils ne sont pas rapportés à l'expérience vécue. Mais celle-ci est toujours directe, immédiate et multidimensionnelle, et c'est sur ces bases situationnelles plutôt que scientifiques que les décisions politiques sont souvent prises. Pour le meilleur et pour le pire, les choix politiques sont le plus souvent fondés sur ces normes et systèmes de croyance que les positivistes essayaient précisément d'éliminer de la démarche scientifique. Les défis mondiaux actuels exigent une revitalisation de la capacité intégratrice que possède la géographie pour comprendre les relations entre les gens et leurs environnements. A partir de leur réservoir d'idées et d'informations sur les paysages et les modes de vie observés dans des régions culturellement diverses dans le monde, les géographes ont développé des thèmes synthétiques dans lesquels les fruits d'un vaste éventail de recherches analytiques ont pu trouver une maison commune. Le sens de termes comme écoumène, milieu, civilisation, genres de vie, circulation, paysage humanisé se renouvelle dans le contexte actuel. Ils renvoient à des thèmes généraux qui permettent aux chercheurs de montrer à quel point des genres de pensée pris pour acquis et sectoriellement spécialisés sont responsables de la persistance de genres de vie non-durables. En effet, comme dans le cas des diverses rhétoriques de colonisation au XIXe siècle, les «discours du développement» de la fin du XXe, réinventés et nourris dans les cercles universitaires, peuvent être considérés comme la source de nombre d'impasses et de contradictions qui sont actuellement patents. Donc, loin de battre en retraite vers des modèles traditionnels, une écoute attentive aux défis du développement durable pourrait mobiliser des énergies nouvelles pour la poursuite du programme

Préface d'Anne Buttimer

II

central de la géographie. Comme le suggèrent les études portant sur l'Afrique, l'Amérique du nord, l'Asie et l'Europe contenues dans ce volume, la moisson la plus importante de ce type de recherche et d'action pourrait bien être que les gens reconnaissent l'intégrité de la terre et de ses diverses cultures ainsi que le besoin de normes communes de comportement en rapport avec l'environnement. Les défis posés par les changements dans les genres de pensée sont peut-être plus difficiles à relever que ceux concernant les genres de vie, et cela d'autant plus que nous sommes à une époque où les transformations se produisent à des échelles (le globe) et dans des cadres temporels (Ie long terme) qui se situent au delà de l'expérience individuelle. Ces normes peuvent ressortir des connaissances accumulées par des champs de recherche tels que l' histoire environnementale, la géographie et l'écologie. L'histoire de la pensée géographique peut donc encourager non seulement une meilleure recherche analytique sur les événements et les processus, mais aussi une conscience critique plus perspicace des valeurs qui sont prises pour acquises dans la vie quotidienne.

CHAPITRE I

MILIEU ET COLONISATION DANS LE CONTEXTE DE LA MODERNITÉ
Vincent BERDOULAY et Olivier SOUBEYRAN

La notion de milieu, avec tout ce qu'elle implique de diversité et de complexité, constitue à la fois une raison d'être de l'action aménagiste et un obstacle à celle-ci. Une raison d'être, parce que ce sont les disparités qui motivent ou justifient l'aménagement dans ce qu'il possède de correctif par rapport à un état donné, et parce qu'agir sur le milieu apparaît à certains comme la meilleure façon d'influer sur les populations ou activités qu'il environne. Mais le milieu est aussi un obstacle à l'aménagement parce que celui-ci se heurte à des différences locales dont la complexité est telle qu'elle invalide la généralisation des solutions retenues à la lumière de certains cas. C'est pourquoi le milieu se retrouve actuellement au cœur des aspirations pour un développement durable, c'est-à-dire pour un développement capable de concilier à long terme protection de l'environnement et prospérité économique. La volonté contemporaine de respecter et de tirer parti de la diversité environnementale constitue en effet un défi à la modernité, car celle-ci est connue pour sa tendance uniformisatrice liée au principe d'universalité qu'elle proclame comme son fondement. Le développement durable induit donc une réflexion sur le rôle, la place et la fonction du milieu dans le devenir de l'action humaine sur terre, mais il engage aussi de s'interroger sur la réalité de l'impact de la modernité sur la pensée aménagiste vis-à-vis du milieu. Certes, on peut opposer un pôle universalisant, représenté par la modernité, à un pôle particularisant, qu'incarnerait le milieu. L'antinomie peut se figer au point où la volonté de tenir compte de la diversité des milieux conduirait à rejeter la modernité au profit d'un postmodernisme revendicatif. Il n'est pas douteux qu'il faut se pencher sur les tensions nées entre les deux pôles qui viennent d'être évoqués, et le présent ouvrage n'éludera pas cette question. Mais n'y a-t-il pas lieu, aussi, de les mettre en perspective, de les nuancer, voire d'en faire une critique, afin de dégager les liens qui auraient pu exister entre le souci pour le milieu et la recherche d'un aménagement mo-

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Milieu, colonisation et développement durable

derne ? En fait, cet ouvrage se propose de mettre aussi en valeur les renforcements mutuels, existants ou recherchés, entre la prise en compte du milieu et la pensée aménagiste. C'est en cherchant à démêler l'écheveau des multiples enjeux, tensions, raisonnements et pratiques liés à la notion de milieu au sein de l'aménagement moderne, que l'on pourra mieux éclairer la façon dont le développement durable que l'on souhaite de nos jours peut tirer parti de la diversité et de la complexité du milieu pour élaborer une approche nuancée vis-à-vis des apports de la modernité. Afin de contribuer à cet objectif, il a faUu s'intéresser à la façon dont la science - moderne - a abordé la notion de milieu. C'est donc surtout l'évolution de la pensée géographique qui est examinée, car elle a été concernée au premier chef par le traitement scientifique de la notion de milieu aux XIXe et début du XXe siècle, contribuant à inspirer la floraison des théories et principes de l'aménagement qui sont alors ébauchés. Mais c'est aussi la période où la colonisation européenne connaît une grande expansion, constituant à cet égard un véritable creuset expérimental d'idées, de recherches et d'actions, dont est issu un bon nombre des fondements contemporains de la modernité. C'est enfin la période où s'élaborent les ingrédients du développement durable, dont la nouveauté ne peut être appréciée que par rapport aux formulations antérieures. Il a donc été nécessaire de convier une équipe internationale de spécialistes à réfléchir sur ces questions à partir de l'approfondissement de certains aspects de l' histoire des idées'.
POURQUOI LA COLONISA nON?

La colonisation pose, dès le départ, la question du milieu. Celuici sera-t-il propice à l'établissement d'hommes ou d'activités? Contient-il des ressources utiles à ceux qui la projette? Dans queUe mesure faudra-t-il le modifier? Modifiera-t-il, en retour, les hommes ou les approches qui s'y localiseront? De nombreuses questions, on le voit,
I Les réflexions ont commencé à l'occasion d'un colloque tenu en 1994 à Marrakech par la Commission Histoire de la Pensée géographique de l'Union Géographique Internationale. Il était co-organisé par les directeurs de ce volume en collaboration avec Ahmed Bencheikh, professeur à l'Université Cadi Ayyad. Les discussions et coopérations subséquentes, enrichies par l'apport d'autres collègues, ont abouti au présent ouvrage désireux de contribuer à une réflexion de fond sur les antécédents et perspectives du développement durable.

V. Berdoulay, O. Soubeyran : Milieu et colonisation dans le contexte de la I1Wdernité

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président au projet de colonisation et à sa mise en place, mais elles concernent au premier chef le milieu, sa nature et la compréhension des contraintes qu'il impose comme des atouts qu'il peut constituer. Or, pour le connaître, pour le comprendre, pour évaluer son rôle actuel ou potentiel, on se tourne naturellement vers la démarche scientifique, et notamment vers la géographie qui a pour tradition de s'y intéresser. Par ailleurs, on s'est rendu compte que la colonisation a constitué un rôle structurant dans l'histoire de la pensée géographique, tout particulièrement au XIXe siècle et au début du XXe. Ceci a pu être bien mis en évidence dans le cas la géographie française2. Mais la généralité du phénomène s'est confirmée, tant en ce qui concerne l'évolution des idées que leur institutionnalisation3. Le point de vue des directeurs de la présente publication est toutefois qu'il ne faut pas se limiter, dans cet examen de l'histoire, à la seule dénonciation des pouvoirs et des structures de domination élaborées à l'occasion de l'extension des colonies ou des empires. Ceux-ci mettent en jeu des visions, des savoirs et des pratiques en matière d'aménagement dont la portée va bien au-delà du contexte immédiat de leur élaboration4. On est ainsi amené à revisiter l'histoire de la colonisation dans ce qu'elle possède d'enseignement sur l'évolution de la pensée en géographie et aménagement. C'est que la colonisation correspond, à la base, à l'idée de transformation: on cherche à transformer des territoires et des populations, «ailleurs» bien sûr, mais aussi «ici», afin d'en retirer des bénéfices; et on cherche à transformer l'autre, mais aussi soi-même, pour la même raison. Le phénomène a particulièrement été noté en ce qui concerne l'Europe dont l'impact mondial depuis deux siècles a été considérable. Comme l'écrit F. Dumont,
«ce serait une grave erreur de perspective que de limiter l'usage du mot «colonisation» aux contrées découvertes par les Européens. En même temps que l'Europe remanie des civilisations qui lui sont étrangères, elle tourne un semblable travail vers elle-même. A une colonisation extérieure correspond une colonisation intérieure»5.
2 V. Berdoulay, Laformation de l'école française de géographie (2ème éd. 1995); O. Soubeyran, Imaginaire, science et discipline, (1870-1914), Paris, Ed. du CTHS, 1981 Paris et Montréal, L'Harmattan, 1997.

3 Voir notamment les panoramas fournis par A. Godlewska et N. Smith (dir.), Geography and empire, Oxford, Blackwell, 1994 et M. Bruneau et D. Dory (dir.), Géographies des colonisations (XVe-XXe siècles), Paris, L'Harmattan, 1994. 4 On rejoint ici la voie ouverte par des auteurs tels que M. Marié, Les terres et les mots, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989 ou P. Rabinow, French modern. Cambridge (Mass.), M.I.T. Press, 1989. 5 F. Dumont, Genèse de la société québécoise, Montréal, Boréal, 1993, p. 33. Voir aussi, sur ce thème, J. Gômez Mendoza, Ciencia y polîtica de los montes, Madrid, Jeona, 1992.

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Milieu, colonisation et développement durable

On se rend compte de plus en plus de la complexité du phénomène colonial ou impérial. D'un côté, il ne peut être réduit à une cause unique, à une explication en termes de peu de facteurs6, De l'autre, il constitue une dimension de la vie sociale qui est perçue de façon variée par ses bénéficiaires comme par ceux qui en pâtissent. Imbriqué dans la culture, il permet même d'en fournir une entrée, une clé de compréhension7, On sait d'ailleurs que sa portée est étendue, par certains, au point que l'impérialisme apparaisse comme déterminant dans l'histoire culturelle récente8. Mais devant les exagérations liées à la mode des écrits sur le «postcolonialisme», il est préférable de se tourner vers l'évaluation de liens plus limités, mais mieux cernés, entre le phénomène colonial et les théories et pratiques de l'aménagement. Celui-ci se déploie dans une perspective d'action qui est éminemment moderne. En effet, il s'agit, grâce à la colonisation, d'améliorer les conditions de vie en se fondant sur une approche rationnelle jugée universelle. C'est justement au nom des principes universels et rationnels, dont elle se réclame, que la modernité sera vivement critiquée, comme dans les mouvements postmodernistes qui se sont multipliés dernièrement. Mais là encore, les amalgames ont tôt fait de caricaturer les enjeux. Il est en effet toujours possible, même du point de vue des pays qui ont pâti de systèmes de domination moderne, de concevoir et soutenir la modernité comme un projet d'émancipation fondé sur la rationalité9. Pour notre propos, il est donc préférable de s'arrêter aux expériences aménagistes qui sont loin de toutes correspondre à un universalisme satisfait de lui-même. Entre la tabula rasa et l'obéissance aux particularités du milieu, il existe des moyens termes qui font toute la richesse de l'évolution de la pensée aménagiste qui a accompagné l'affirmation de la modernité.

LES COLONIES COMME LABORATOIRES

La colonisation

est l'occasion

d'expérimenter

des formules nou-

6 W. Mommsen, Imperialismustheorien, Gottingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1977. 7 A. Bosi, Dialética da colonizaçào, Sào Paulo, Companhia das Letras, 2ème éd. 1994. 8 Comme dans les travaux qui s'inspirent directement de E. Said, Culture and imperialism, Chatto and Windus, 1993. 9 Voir par exemple A. Laroui, Islam et modernité, Paris, La Découverte, 1986.

Londres,

V. Berdoulay, O. Soubeyran : Milieu et colonisation dans le contexte de la modernité

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velles pour faciliter le règne de la modernité: les espaces sont disponibles et les relations de pouvoir, très dissymétriques, permettent d'y imposer des solutions plus facilement. En somme, contrairement aux vieux pays où la densité et les exigences démocratiques freinent les projets d'aménagement, les colonies semblent des espaces qui offriraient comparativement moins de résistance. Il faut cependant en connaître les particularités naturelles et humaines, c'est-à-dire qu'il faut l'étudier en rapport avec l'action. C'est pourquoi les sciences coloniales (celles qui s'intéressent aux colonies) peuvent être considérées comme des sciences du développementlO. En restant attentives aux différences locales, voire en les encourageant, les politiques coloniales ont pu adapter leurs visées modernisatrices aux circonstances et ainsi créer les conditions de leur succès. C'est ce qui a été noté à propos des expériences françaises, notamment en Indochine, à Madagascar, au Maroc et en Tunisie, avec l'espoir de transférer en métropole les solutions mises au point - avec un relatif succès, quand on se rend compte de tout ce que l'aménagement en France doit aux expériences coloniales . La géographie coloniale française participera de cet effort de faire des colonies un incubateur de la modernité. On comprend mieux, alors, pourquoi son héritage n'est pas nécessairement voué aux gémonies par leurs habitants actuels qui restent intéressés par ce que la modernité peut continuer à apporter à leur paysl2. Forte chez les géographes professionnels qui travaillaient dans les territoires à administrer, la géographie coloniale resta cependant faiblement institutionnalisée dans l'université. Il semble que les raisons de cet échec soit à rechercher du côté du caractère trop ouvert de cette géographie sensible aux conditions de milieu et tournée vers l'aménagement, et trop décentrée par son terrain d'expérimentation, en opposition à un paradigme plus établi, et en même temps plus facilement reproductible, de la géographie que L. Gallois imposera au niveau universitairel3.
Il

10 C. Bonneuil, Des savants pour l'empire, Paris, ORSTOM, 1991 ; A. Bencheikh, "Sciences coloniales, sciences du développement: la modernité à l'épreuve du temps», Espaces. Revue de géographie et sciences sociales, l, 1992, p. 35-49. Il P. Rabinow, op. cit. ; G. Wright, The politics of design in French colonial urbanism, Chicago, Uni versity of Chicago Press, 1991 ; H. Vacher, Projection coloniale et ville rationalisée, Aalborg, Aalborg University Press, 1997. 12 M. Naciri, «Une géographie coloniale», Hérodote, 13, 1979, p. 36-59. 13 O. Soubeyran, «La géographie coloniale, un élément structurant de l'école française de géographie», dans M. Bruneau et D. Dory (dir.), Les enjeux de la tropicalité, Paris, Masson, 1989, p. 82-90, «La

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Milieu, colonisation et développement durable

C'est toutefois cette géographie coloniale à la manière de Dubois qui intéressera le plus les Canadiens français désireux d'accéder à une modernité dont leur situation de dominés les prive. Phénomène hautement révélateur de son association à la modernité, la géographie coloniale servira aux mains des Québécois à limiter les effets d'un statut politique et territorial fonctionnant au profit des Britanniques, puis des Canadiens anglaisl4. C'est surtout dans des essais et des monographies régionales qu'apparaît la fabrication d'un savoir stratégique sur le territoire. La «géographie de la colonisation» des Canadiens français s'efforce de se mouler dans les normes scientifiques de l'époque, en même temps qu'elle institue une pensée aménagiste productrice du territoire québécois. Ainsi, une histoire fine de la pensée géographique permet de prendre le contre-pied de l'historiographie classique qui présente l'espace comme un élément mineur de l'idéologie canadienne française et le mouvement de colonisation de nouvelles terres comme un avatar d'une idéologie conservatrice, agrarienne et traditionaliste. Au contraire, la pensée géographique et aménagiste des Canadiens français se manifeste comme un mode important et original de projection dans une modernité dont ils étaient collectivement exclus. La portée du contexte colonial comme creuset d'une interaction féconde entre les pensées géographique et aménagiste se dégage bien en comparant cette géographie québécoise de la colonisation avec la géographie coloniale françaisel5. De plus, cette perception de l'espace colonial comme relativement neuf ou administrativement malléable. et susceptible de générer de meilleures voies de développement économique et social, se retrouve dans d'autres contextes de colonisation, extérieure et intérieure - comme le montrent les expériences espagnoles ou néerlandaises. D'où l'intérêt de confronter la géographie comme science avec les pratiques professionnelles qui lui sont liéesl6. Les enseignements que l'on peut en tirer concernent les modèles de pensée sous-jacents à la construction scientifique comme aux concepgéographie coloniale au risque de la modernité», dans M. Bruneau et D. Dory (dir.), Géographie des colonisations. op.cit. Voir aussi O. Soubeyran, Imaginaire, science et discipline, op. cil., partie I. 14 Pour cet exemple, on se reportera à V. Berdoulay et G. Sénécal, «Pensée aménagiste et discours de la colonisation au Québec», Canadian geographer / Géographe canadien, 37, 1993, p. 28-40 et à V. Berdoulay, «Stateless national identity and French-Canadian geographic discourse», dans D. Hooson (dir.), Geography and national identity, Oxford, Blackwell, 1994, p. 184-196. 15 V. Berdoulay, G. Sénécal et O. Soubeyran, «Colonisation, aménagement et géographie: convergences franco-québécoises (1850-1920»>, dans V. Berdoulay et l.A. van Ginkel (dir.), Geographyand professional practice, Utrecht, Nederlandse Geographische Studies, 1996, p. 153-169. 16 Voir V. Berdoulay et l.A. van Ginkel (dir.), op. cil.

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tions de l'aménagement, tel que le néolamarckisme qui exprime une vision des rapports réciproques entre l'environnement et la société et une conception de l'action finalisée. A cet égard, le cas du projet de la mer intérieure saharienne (Figure n° 1) et la controverse qu'il a suscitée (de 1873 à 1884) est particulièrement fascinant, tant les fondements de la pensée planificatrice et environnementale s'y révèlent. Le projet convie en effet à un voyage au centre de l' «imaginaire planificateur» qui est encore aujourd'hui aux fondements d'une rationalité aménagistel7. Ce projet donne à voir la construction encore mal assurée d'une raison pratique au croisement de la modernité et de la question de l'environnement. Car il s'agit bien d'un projet de planification environnementale, qui relèverait bien de ce que l'on appelle aujourd'hui le développement durable et les changements globaux. La controverse et l'étude des systèmes d'argumentation utilisés permettent de soulever deux questions encore au cœur des enjeux environnementaux actuels: comment fonder en raison un très grand projet correspondant à une expérience unique en contexte d'incertitude? et comment tenir compte de ce que les formes de l'argumentation, pour justifier ou invalider l'action, introduisent des contenus - ici des conceptions du milieu - pas forcément prémédités?

LES ARTICULATIONS D'UN EXAMÉN

Les pages qui précèdent montrent que bien des thèmes du développement durable ont été soulevés autrefois à propos du milieu comme enjeu scientifique et aménagiste. Il n'est pas question, ici, de travailler à construire une histoire linéaire dont le développement durable serait l'aboutissement. Il s'agit encore moins de lui enlever son originalité contemporaine au nom des antécédents qui l'auraient préfiguré. Notre propos est plutôt de revisiter le passé afin d'identifier des moments forts ou riches d'enseignement permettant de mettre en

17 o. Soubeyran,

«La mer du Sahara», L'Aventure

humaine,

l, 1994, p. 17-25.

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V. Berdoulay, O. Soubeyran : Milieu et colonisation dans le contexte de la nwdernité

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perspective le développement durable qui est aujourd'hui si invoqué. L'amélioration des conditions de sa réalisation passe par une réflexion accrue sur ses tenants et aboutissants. L'examen du passé doit y contribuer. C'est une façon d'inscrire le développement durable dans une perspective humaniste, afin de ne pas le réduire à une pensée technocratique ou à de purs enjeux de pouvoirl8. La première partie de l'ouvrage se concentre principalement sur les enjeux scientifiques et pratiques que pose la bipolarisation de la notion de milieu, entre le local et l'universel. On se rend compte, à l'examen de ces enjeux, que les solutions apportées au problème ne sont pas univoques. L'exigence universalisante du point de vue scientifique comme du point de vue planificateur a conduit à des difficultés et à des retournements caractéristiques dans la façon d'utiliser la référence au milieu. L'émergence de ces tensions apparaît notamment dans le contexte de la colonisation, sur lequel insiste la seconde partie. Action aménagiste par excellence, dépendant d'une vision scientifique des choses, la colonisation a constitué un creuset d'expérimentations particulièrement éclairant. Vue sous cet angle, la colonisation sert de terrain d'expérience pour une modernité en voie d'affirmation et pour laquelle on cherche à établir des principes d'aménagement territorial. Colonisation extérieure et colonisation intérieure font alors apparaître clairement le type d'enjeux théoriques et pratiques que pose la notion de milieu aux démarches scientifique et aménagiste. C'est sur ce type d'enjeux que se construit la troisième partie, en l'étendant à la question du développement durable. Celui-ci engage en effet tout un ensemble d'éléments qu'il serait erroné de considérer comme toujours nouveaux. Leurs fondements s'avèrent déjà à l'œuvre dans les démarches et principes qui guidaient l'action d'aménagement et de colonisation, et leur résurgence contemporaine n'en requiert que plus d'intérêt. Leur examen critique, les leçons et la portée qui s'en dégagent constituent un impératif que l'on ne peut éluder pour avancer dans la prise en compte durable du milieu dans le développement.

18 Comme rappelé à propos de l'approche des changements mondiaux par A. Buttimer, «Geography, humanism, and global concerns», Ann£1ls of the Association of American geographers, 80, 1990, p. 1-33.

PARTIE I

ENJEUX SCIENTIFIQUES

CHAPITRE II

LE MILIEU, ENTRE DESCRIPTION ET RÉCIT. DE QUELQUES DIFFICULTÉS D'UNE APPROCHE DE LA COMPLEXITÉ
Vincent BERDOUIAY

La notion de milieu est invoquée toutes les fois que l'on sent le besoin d'échapper à une explication jugée trop simple, c'est-à-dire à une explication en fonction d'un nombre trop limité de facteurs. Quoique la notion ne s'oppose pas à celle d'analyse, elle veille à ce que celle-ci n'appauvrisse pas le souci de mettre en jeu de nombreux éléments. Et plutôt que de renvoyer à une complication plus grande, elle vise à attirer l'attention sur la complexitél. Or, tout comme celle-ci, la notion de milieu a subi de multiples avatars, souvent condamnés par les canons de la science positive qui a privilégié les explications en fonction de lois générales. Il en est allé de même au nom de l'efficacité de l'action, bien plus facile à soutenir selon une approche sectorielle. L'histoire des idées peut donc nous éclairer sur les difficultés d'une notion, dont pourtant beaucoup aimeraient se réclamer. L'objectif est ainsi, à travers quelques appels à l'histoire des idées,de contribuerà voir - ne serait-ce qu'en creux - certains aspects de ce que cette approche de la complexité a cherché à circonscrire, à cerner, à capter. Cette réflexion portera sur des changements dans les usages de la notion de milieu et aussi dans les approches connexes au souci qu'elle implique. Je ferai donc des incursions hors du champ de la science (ou consacré comme tel), c'est-à-dire aussi dans celui de la littérature et de l'art. Ce sera le moyen d'examiner comment cette notion a pu entrer dans une démarche de compréhension rationnelle du monde. Je rappellerai d'abord les ambiguïtés du terme. Puis, je me concentrerai sur les deux derniers siècles en m'arrêtant à deux aspects de la notion
-

la part de narrativité qui la fonde, et la subjectivitéqui lui est
à la lumière des apports de la littérature et du regard

intrinsèqueartistique.

I Sur la différence entre complexité et complication, systèmes complexes, Paris, Dunod, 1990.

se reporter à 1.-L. Le Moigne, La modélisation

des

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Milieu, colonisation et développement durable

LES AMBIGUÏTÉS DE LA COMPLEXITÉ

Le milieu est une notion qui semble tomber sous le sens commun. Elle s'est avérée toutefois difficile à opérationnaliser sur le plan scientifique, comme d'ailleurs en aménagement. Les multiples significations et usages du terme en portent le témoignage. Comme il serait fastidieux d'en faire le catalogue, je me bornerai ici à relever quelques points utiles à mon propos. Une polysémie très nette se dégage des usages du terme de milieu, dans une même langue et, a fortiori, entre plusieurs. Les dictionnaires de la langue courante, comme ceux qui se spécialisent dans le vocabulaire scientifique, l'illustrent abondamment. La notion est aussi nommée à partir d'autres termes. Le plus courant est celui d'environnement. Son histoire lexicale différente fait que, si ce terme peut renvoyer à la même idée, il peut aussi être utilisé afin d'introduire des nuances, marquées alors par un autre usage du terme de milieu2. En fait, l'intérêt du terme même de milieu, en français (mais aussi, par exemple, en russe), est qu'il attire l'attention sur une double polarité qui semble structurer la complexité du recours à la notion. Ainsi, le milieu correspond à une position intermédiaire entre deux ou plusieurs autres. C'est même, dans le domaine de la décision, une solution intermédiaire que l'on peut rechercher (le «juste milieu»). Mais aussi, le terme peut renvoyer à l'ensemble complexe des positions entourant celle qui était précédemment prise en compte. C'est alors ce qui environne, qui englobe, qui immerge. On le voit, le terme de milieu connote aussi bien un point qu'un environnement, un centre qu'un lieu. La question centrale qu'il pose n'est pas celle de l'échelle spatiale d'observation ni celle des limites, c'est celle des interdépendances, des liaisons, des médiations. On sait que les sciences naturelles, notamment par le biais de l'évolutionnisme et de l'écologie, ont mis l'accent sur une des polarités (ce qui environne) en termes de caractéristiques biophysiques. Mais l'autre polarité, celle de l'être considéré avec toute sa propre complexité, a retenu quelque peu l'attention des sciences humaines et sociales, de telle sorte que la question de la subjectivité a été soulevée. Des expressions telles que l'espace vécu, la médiance, lefûdo, voire le lieu, ont servi à effectuer ce rapprochement invité par la double polari2 Voir notamment J.-L. Tissier, «La géographie dans le prisme de l'environnement M.-C. Robie (dir.), Du milieu à l'environnement, Paris, Eeonomiea, 1992. (1970-1990»>, dans

V. Berdoulay : Milieu, entre description et récit

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té induite par l'idée de milieu3. Ils sont autant de témoignages de la difficulté de formaliser la notion de milieu en tenant compte du sujet, ou tout au moins sans le perdre de vue. Le terme d'environnement permet plus facilement de rester au niveau de l'objectivisation de ce qui entoure, sans référence à la subjectivité de l'être qui est entouré. On comprend aussi pourquoi existe une certaine dérivation lexicale qui précise ce qui est retenu dans ce qui environne: on parle alors d'environnement géographique, de media ambiante, de akruzhaiushaia sreda, voire plus restrictivement, de milieu naturel, social, économique etc. Cette concentration sur la polarité extérieure (environnementale) induite par la notion de milieu renvoie à la démarche explicative qui est favorisée, et qui dépend de la conception du monde que l'on adopte. L'importance du rôle causal attribué au milieu peut toutefois varier considérablement. Du déterminisme au possibilisme radical, toute une gradation existe, surtout si l'on adopte une approche objectivisante. Si au contraire on cherche à tenir compte aussi de la subjectivité des acteurs, la tension que doit gérer le sujet entre ses propres desiderata et les contraintes extérieures (c'est-à-dire un sujet considéré au sein de la double polarité induite par le terme de milieu) invite à se placer dans la perspective de schémas causaux différents. Ceux-ci reposent alors sur l'interaction, les interdépendances, les influences réciproques, visant à articuler les pôles de la subjectivité de l'acteur et de l'objectivité des structures. Les mêmes enjeux se retrouvent évidemment dans l' aménagemenr. Au fond, si la notion de milieu est invoquée au nom de la complexité, elle laisse le scientifique relativement désarmé face au choix immense des variables qu'il peut retenir. Le repli sur un inventaire objectivisant de différents «facteurs géographiques» conduisant à une perte de la complexité, l'intérêt de la notion de milieu se dissipe alors même que le chercheur essaie de la décrire: plus il catégorise, plus elle lui échappe. Or, comme la notion de milieu n'a de sens que par rapport à un lieu ou une activité localisée que l'on cherche à expliquer, il en découle qu'on doit l'aborder pour ce qu'elle est, une notion finalisée, une notion intrinsèquement liée à un argumentaire. Ainsi, face à la diversité des éléments potentiellement constitutifs d'un milieu pertinent à une explication, le scientifique se voit dans l'obligation de faire des choix, une
3 Par exemple, A. Frémont, La région, espace vécu, Paris, 1976; A. Berque, Médiance, RECLUS, 1990 et Etre humains sur la terre, Paris, Gallimard, 1996. 4 Voir V. Berdoulay 1993, p. 189-202. et J.N. Entrikin, «Singularité des lieux et prospective», Montpellier, GIP 74-75,

Espaces et sociétés,