Mise en espace de la folie

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Cet ouvrage tente de démontrer en quoi les fonctions normalisatrices de l'hôpital psychiatrique sont plus attachées à un ensemble signifiant dont celui-ci constitue la sphère de production, qu'à une répression exercée par un double pouvoir, psychiatrique et politique. La mise en espace, qui vient ordonner une dynamique du dehors et du dedans, signale alors une réalité bien spécifique: tant que la folie demeure assiégée par les sensibilités sociales, le recours à un lieu différencié qui serait en même temps le support d'une "lutte contre les maladies mentales", devient incontournable.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296380257
Nombre de pages : 304
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MISE EN ESPACE DE LA FOLIE
Soins psychiatriques et travail de l'idéal

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7460-1 EAN : 9782747574600

SLlMAN BOUFERDA

MISE EN ESPACE DE LA FOLIE
Soins psychiatriques et travail de l'idéal

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan

Hongrie

Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 TOIino

HONGRIE

ITALIE

« Il Y aurait à écrire toute une « histoire des espaces}) qui serait en même temps une « histoire des pouvoirs}) depuis les grandes stratégies de la géopolitique jusqu'aux petites tactiques de l'habitat, de l'architecture institutionnelle, de la salle de classe ou de l'organisation hospitalière, en passant par les implantations économico-politiques. »

-

Michel Foucault, L 'œil du pouvoir, préface du livre de Jeremy Bentham, Le panoptique.

«Enfin il faut en prendre son parti, mon brave, des maladies de notre temps - ce n'est en somme que comme de juste tard nous en ayons notre part. Pour moi tu sens assez que je n'aurais pas précisément choisi la folie s'il y avait à choisir, mais
l'attraper. ))

qu'ayant vécu des années en santé relativement bonne, tôt ou une fois qu'on a une affaire comme ça, on ne peut plus
Lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo, 21 avril 1889

AVANT-PROPOS

C'est une entreprise presque saugrenue que de soumettre, encore une fois, l'hôpital psychiatrique à l'observation. C'en est une aussi de croire que cette observation ne puisse ouvrir que sur des résultats objectifs. Nous voilà d'emblée face à un dilemme: pourquoi se donner tant de peine à vouloir chercher ce qu'il y aurait encore à dire? Pourquoi revenir sur une réalité tellement complexe qu'à défaut de nous introduire dans la connaissance, elle nous affronte à des hypothèses? Tout simplement parce qu'il existe une fascination toute particulière que le domaine de la folie continue à exercer sur nos contemporains. Une fascination qui traverse la rationalité pour la réduire à une stratégie de raisonnement plutôt que d'en pointer une quelconque efficacité par rapport à cette assertion métaphysique que représente «l'âme prête à s'effondrer ». Et c'est cette âme destinée à mettre en crise tout autre prétendant la déduire de telle ou telle manifestation qui, par un travail souverain de recomposition, d'annulation ou de disqualification, vient signaler en quoi l'étrange est capable de loger les petites tactiques mêmes par lesquelles on tente de le mettre en dehors de soi pour être normatif, le rester, ou le redevenir. Autant dire que la folie, en demeurant un équivalent culturel de la déraison, ne laisse paradoxalement rien au hasard. Elle nous conduit à voir dans l'autre qui se différencie tout en s'humanisant, la résonance presque magique de ce qui fait de la normalité un mythe dont nous souhaitons rattraper le contenu, ou à défaut, en sentir les effets pour en comprendre la nécessité. Mais voilà que la science est venue nous rappeler nos limites, nous mettre devant nos désarrois et remettre en cause nOs illusions. Elle est venue nous montrer qu'il y a possibilité de soumettre la folie au regard, d'analyser ses débordements et de prévoir son évolution. De fait, elle a instauré un système d'objets capable de se modifier, d'intégrer de nouvelles découvertes et de transmettre sa puissance argumentative. Un système tellement efficace dans sa capacité d'opérer et de se renouveler qu'il continue à irriguer l'imaginaire politique de thèses positivistes, concluant ainsi sur une exceptionnelle rigueur d'actes et de discernements. Pourtant, le triomphe de la psychopathologie sur le métaphysique n'est pas lié à ce qu'elle diagnostique comme vérités ou à ce qu'elle réfute comme mythes, mais à ce qu'elle peut prouver que les métaphores n'ont qu'un temps pour se convertir en sémiologie. Et il en est ainsi: l'émergence d'une grille de

déchiffrement - qui serait en elle-même un recueil de détenninants, de compatibilités, de concordances - délimite le domaine où les niveaux de différence sont décrits comme quelque chose de réversible dans un langage codé et donc passible d'interprétation. Sans doute, c'est ici que la question essentielle de ce qu'on entend dans le tenne de folie se recoupe aux fonnes réflexives des discours qui souhaitent en préciser le contenu. De tels discours, chacun avec ses méthodes et ses certitudes, créent une situation symptomatique: promouvoir des savoirs, des corps de métier, des conflits d'intérêts, des instruments d'idéologisation et induire des polémiques. Du coup, la diversité des théories sur la manière de guérir, sur les stratégies de réhabilitation, sur l'efficacité thérapeutique, fait éclater l'unité du champ dans lequel les troubles de la psyché peuvent présenter un sens absolu qui serait en même temps une quantification scientifique d'une réalité. Cette unité de champ, dont la psychopathologie constitue le noyau, ne pouvait exister sans que des procédés de perception, d'observation, de fonnation et de rectification, ne viennent y installer des concepts opératoires. Et ce sont ces concepts opératoires qui sont à jamais révisés selon les cultures, les sensibilités et les époques. Ce sont eux qui font parler tel ou tel fait, qui retraduisent tel ou tel signe, qui recouvrent telle ou telle explication et qui fonnalisent tel ou tel modèle d'analyse. On en arrive donc à constater que si les différentes approches de la maladie mentale disputent les unes aux autres l'efficacité de leurs techniques face à la souffrance, c'est que cette même souffrance est regardée selon une échelle qui départage les malades, destinant les uns à la psychothérapie, les autres à 1'hôpital psychiatrique. Celui-ci se retrouve en train de gérer les situations les plus monstrueuses, celles que les agitations théoriques autour de la cognition et de l'inconscient ne peuvent ni aflTonter ni dénouer. De fait, on est en droit de considérer que les polémiques actuelles sur l'efficacité de telle ou telle thérapie par rapport à telle ou telle autre, ont quelque chose d'impudique autant que les dénonciations répétitives de l'hôpital psychiatrique eurent quelque chose d'absurde. Non pas que les unes et les autres ne disent pas vrai, mais parce que ni les unes ni les autres ne touchent ce fond obscur de la psychologie humaine qui échappe au pouvoir de la structure et que la structure voudrait intégrer en elle. 10

Justement, on peut se poser la question de savoir si nous nous sommes affranchis de l'unanimité qui consiste à nous épuiser plutôt que d'éclairer nos regards, à nous enfoncer dans la confusion plutôt que de réduire nos ignorances. Parce que l'hôpital psychiatrique est un espace de régulation, sa visibilité est souvent ramenée à ce qu'il ya de plus évident: l'enfermement. Cependant, nous n'avons pas besoin d'une rigueur particulière pour nous rendre compte qu'un placement psychiatrique implique par essence une privation de la liberté. Il reste alors à chercher pourquoi cela est raccordé à une légitimité qui, au moment où elle induit la maîtrise de la folie dans les tentatives mêmes de la comprendre et de soigner ceux qui en souffrent, signale la complexité du rapport entre société et altérité. C'est à partir de là qu'il devient intéressant, me paraît-il, d'élargir l'analyse, de l'étendre à tout ce qui concourt à capturer la folie dans des articulations multiples. D'abord parce qu'il s'agit de l'un des problèmes les plus sensibles qui touchent à la gestion de la différence individuelle; ensuite parce qu'une telle gestion n'aurait pas fait autant parler d'elle si le statut de la maladie mentale n'impliquait pas une négation de la subjectivité. À plus forte raison, cette négation est sous-tendue par le fait que la rupture du lien social a comme conséquence immédiate l'éloignement du sujet. A priori, l'hôpital psychiatrique initie une violence. Mais dans la mesure où celle-ci est significative d'une démarche de résolution dont il demeure la référence, il produit une structure sémiotique qui rappelle ses propres modes de spécification et apparente son fonctionnement institutionnel à une distribution catégorielle d'espaces. Dès lors, une étude actualisée de 1'hôpital psychiatrique ne peut se contenter, à travers la lecture même de cette structure sémiotique, de voir en celui-ci un simple instrument dont la fonction serait de réprimer des individus incapables de respecter les règles de la société. Effectivement, il y a un enjeu épistémologique considérable à revenir sur le sens et le cheminement des diverses luttes idéologiques menées autour et contre l'enfermement. L'apparition de l'institution soignante, les discours de révolution, de bouleversement et de changement qui l'ont resserrée autour du positivisme médical, signalent un élément qui sera historiquement mobile, mais politiquement fixe: l'objectivation de la déviance reflète autant le rôle de l'Etat dans l'organisation de la société que les idéalisations normatives de la culture d'ensemble. D'où 11

l'importance qu'il faut accorder à la sémiologie dans la lisibilité du pouvoir en ce qu'il est capable de réinventer, de renouveler et de moderniser ses relais. Je pourrais dire alors qu'il y a possibilité, cette fois-ci, non pas d'interroger la folie en tant qu'objet, mais de la situer par rapport aux confusions intrinsèques à sa métaphysique; celles-ci mêmes qui se répercutent sur la manière dont le système use pour l'inclure dans des valeurs communes. Ramener la folie à ce qu'elle a de plus sûr à nous présenter, c'est-àdire le lieu où elle n'est que folie, c'est revoir en quoi ce qu'elle offre à théoriser n'est qu'un retournement de code qui loge à la fois les concepts scientifiques, les consensus politiques et les compromIs socIaux. Mon ambition est la suivante: démontrer, à partir d'un ensemble d'articulations entre observation, enquête et lecture, en quoi la mise en espace de la folie - qui est au fond un acte inaugural d'une différenciation catégorique entre les normaux et les anormaux - aboutit à l'émergence progressive d'une réalité multiforme qui rend l'enfermement aléatoire par rapport au projet global de « lutte contre les maladies mentales» préconisé par les programmes de santé mentale. Cette réalité est faite de mouvements, d'investissements et de projections qui résultent, tout en les caractérisant à rebours, des échanges entre soignants et malades dans un espace régulé par la dynamique du dehors et du dedans. Elle rend ainsi compte d'un système de validation où le traitement des troubles mentaux acquiert son importance, non pas par rapport à tel ou tel mode d'hospitalisation, mais par rapport aux mécanismes de normalisation qui font que celle-ci peut avoir du sens. En cela, la mise en espace de la folie recouvre une triple efficacité à partir de la même unité socio-politique : - Elle régule les frontières entre normalité et anorrnalité selon le principe de la séparation. - Elle rend un dedans définissable par rapport à ce qu'il produit lui-même comme rites d'initiation et comme normes d'implication. - Elle ne répercute pas des règles totales d'un dehors, mais exerce des effets de symboles sur les modes de communication d'un dedans. La mise en espace de la folie serait donc une sorte de rhétorique localisée à partir de laquelle les rapports entre le dehors et le dedans n'ordonnent pas uniquement une simple différenciation du 12

nonnal et du pathologique, mais traversent aussi le champ dans lequel la liberté est conditionnée par la raison. La mobilité de ses effets contribue à ce que le rapprochement entre folie et société devient possible dès que la notion de réinsertion sociale parvient à dénouer la catégorie d'enfennement. Plus ou moins controversé dans sa pratique, ce rapprochement se présente ainsi: mettre les malades mentaux dans un espace de soins sous-tend au même moment deux actes contradictoires: la répression et la bienveillance. Ainsi, le personnel soignant doit gérer cette contradiction, la rendre tolérable au niveau technique et faire admettre les bénéfices secondaires qu'elle pennet au niveau thérapeutique. Et c'est dans ces conditions que le travail de l'idéal apparaît à la fois comme projection d'un discours de positivité et comme régulateur de difficultés. Autrement dit, c'est à partir des revendications scientifiques de la psychiatrie que I'hôpital psychiatrique tend à s' affinner comme espace de soins, à ne pas demeurer un lieu de résolutions médicolégales. Dès lors, quand on souhaite en saisir les mécanismes de spécification, on est obligé de prendre en considération le statut des troubles mentaux dans les relations sociales et son type d'inscription dans les techniques de nonnalisation. Car ce sont les expressions de la maladie, l'intensité de ses manifestations, le degré de son étrangeté et les potentialités du danger qu'elle recèle qui influent sur l'initiative d'hospitaliser le malade, de le retenir sous observation, de diagnostiquer ce dont il souffre pour avoir enfin à décider de son orientation: le remettre dehors, le garder pour un certain temps ou l'accueillir pour une période indétenninée. À entendre ce qui est en jeu dans ce processus, les fonnulations mêmes qui président au souci d'aménager des lieux réservés doivent avoir comme objectivité de rendre légitime l'éloignement du malade de son milieu social. Cependant, tout cet ensemble d'intentions et d'actes ne peut que reposer sur des stratégies mythiques qui conduisent plus à des résultats variables suivant les situations qu'à des réussites préalablement assurées. En cela, on aura à restreindre l'usage des concepts sur lesquels se fonde le modèle d'analyse proposé ci-après. Et on pourra préciser: quand on parle du pouvoir, on entend y associer toute action, qu'elle soit symbolique ou concrète, qui s'exerce sur le sujet de l'extérieur afin de l'assujettir, l'assister ou le surveiller. Dans ce sens, le caractère paternaliste du pouvoir aura à se 13

déterminer par rapport à ce qu'il souhaite accomplir comme transformation,changement ou réparation. Le pouvoir n'est donc pas obligatoirementsignificatif de telle ou telle répression, mais affIrmatif des procédéspar lesquels on tente, à travers lui, d'exercer une emprise sur la pulsion et une influence sur les modes d'intériorisation. Par là même, on instaure une ingénierie dans laquelle les techniques d'approche de la subjectivité ne visent pas l'annulation de la différence individuelle, mais le contrôle plus ou moins négocié de ses manifestations. Donc, le pouvoir est partout où il s'agit de produire le sujet social, celui dont la discipline est telle qu'il est capable, de luimême, de devenir un relais à la normalité. Dans ce cas, il est clair que toutes les relations vécues à l'intérieur d'une institution ne peuvent être que des relations de pouvoir. Car, dans la mesure où elles représentent celui-ci dans l'un ou l'autre de ses domaines de prédilection, elles concourent à ce qu'il se reflète nécessairement dans ce qu'elles instaurent comme système de communication. On peut alors établir, selon les articulations modernes de la prise en charge psychiatrique sur les notions de soins et de thérapie, une distinction opératoire entre l' enfermement du fou et la mise en espace de la folie. Elle est la suivante: alors que l'enfermement est un concept unique qui renvoie à une situation unique, la mise en espace demeure, elle, un concept «multiactif ». Elle désigne une multitude de probabilités transformationnelles liées aux actions qui font éclater, à partir de la même structure, des localités différentes dont on ne peut apprécier l'effet que par rapport aux situations particulières des malades eux-mêmes. Dans ce sens, on n'est plus en présence d'une seule possibilité d'analyse centrée sur la négativité de I'hôpital psychiatrique, par dénonciation ou par contestation, on est introduit dans une autre où il s'agit de comprendre ce qu'il en est de sa participation à inclure la folie dans le système et comment il est amené à gérer le pouvoir que cette participation lui confère. La mise en espace opère donc un découpage pragmatique qui vise à contredire les conditions dans lesquelles la folie pourrait devenir une déviance, c'est-à-dire relever plus du domaine de la pénalité que du domaine de la médecine proprement dit. Elle montre concrètement l'état d'éclatement de la société en même temps qu'elle représente un instrument par lequel celle-ci tente d'éviter les affrontements qu'il pourrait entraîner. Articulée à l'analyse de la quotidienneté, de la rationalité scientifique et de
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l'étatisation du social, elle pennet qu'on puisse référer le fonctionnement de l 'hôpital psychiatrique aussi bien à ce qu'il érige comme logiques de fonctionnement qu'à ce qu'il aménage comme structuration anthropologique. En cela, le retour aux fondements mêmes de la culture, des modes d'aliénation et des régulations institutionnelles de la différence, pennet de voir comment la folie est capturée dans des déplacements normatifs que les programmes actuels de santé mentale resserrent autour de l'hospitalisation, des soins et de la réinsertion sociale. Ainsi, l'articulation de toutes ces notions sur les techniques psychiatriques de normalisation aboutit à forger des conditions de vie favorables à l'apparition de ce qu'on peut appeler une culture locale. Et ce sont les modes de circularité de cette culture locale qui vont réinvestir l'espace comme catalyseur d'une série de significations et d'un réseau de visibilités. En définitive, l'évolution de la psychiatrie, la contribution de la psychopharmacologie et les avancées de la législation permettent d'expliquer en quoi le changement dans l'usage politique de l'espace construit représente une logique de discontinuité par rapport à la dynamique culturelle des séparations. Par conséquent, il ne peut que se retrouver au centre de ce passage rationnel auquel on a assisté depuis la création de l'asile: de la folie comme phénomène esthétique, à la maladie mentale comme problématique de subjectivité.

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I INTRODUCTION

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Préambule:

la variable de l'espace

Malgré près de cent cinquante ans passés depuis qu'il existe une économie politique qui organise la prise en charge des malades mentaux, il est encore question du même constat: aucune alternative à la différenciation entre normaux et anormaux n'est possible tant que folie et normes s'opposent dans le champ des confusions que génère le rapport de la société avec ce qu'elle isole comme déviance. Ainsi, les tentatives de démontrer en quoi le recours à l'hôpital psychiatrique est une résolution plus juridique que médicale ou, au contraire, en quoi il est inscrit objectivement dans une dimension qui excède à la fois la politique et la science, conduisent à voir dans l'organisation hospitalière des soins un ensemble de procédés qui doit s'articuler à un domaine fondé sur des rapports de sujet à sujet. Et c'est dans ce sens que la normalisation vient se définir non seulement à partir de ce qu'on entend par soigner la maladie, mais aussi à partir du fait qu'elle transforme les soins en relais culturels au lieu de former un territoire indépendamment de la culture. Le résultat en est le recoupement des logiques administratives et légales avec une pratique mesurée de l'anthropologie. En cela, il faut revenir, pour situer cet état de faits dans sa dynamique transformationnelle, à la constitution originelle de l'enfermement comme entité ségrégative: elle résulte fondamentalement des mutations historiques qui ont conduit, on va le voir, à l'investissement politique des dispositifs spatiaux dans des projets concrets. On peut référer cet investissement au souci de l'ordre devenu, à l'aube du dix-neuvième siècle, le précurseur d'une technologie de surveillance amenée à s'organiser autour de la différence individuelle après avoir été centrée, deux siècles durant, sur la déviance proprement dite. Quant à la normalisation comme processus qui vise à produire structurellement le sujet disciplinaire, elle prend racine ici même, au moment où sont apparues les méthodes d'assujettissement qui articulent le pouvoir, le discours de la rationalité et les principes du positivisme naissant, à un usage pragmatique de l'espace. De fait, soumettre les troubles de la psychologie à l'empirisme de la psychiatrie pour en prévenir les conséquences sur le corps social, ne pouvait que s'appuyer sur ce même usage pragmatique de l'espace; tel fut le cas pour l'asile. Donc, la mise en espace qui

a favorisé, à l'origine, l'application de ces méthodes, qui a pennis à cet empirisme d'opérer, contribue aujourd'hui, selon les termes mêmes du changement qu'elle a connu, à promouvoir une diversification dans le domaine des visibilités. Maintenant, on peut l'entendre non pas comme source d'un enfermement implacable, mais comme négociation continue qui met en œuvre, tour à tour ou simultanément, trois formes de manifestation: - La séparation spatiale comme transfert de difficultés d'un dehors vers un dedans. - L'isolement comme visibilité sociologique d'un système de régulation. - La thérapeutique menée au dedans comme support d'une possible réinsertion au dehors. Ce qui apparaît donc quand on évoque l'économie politique qui gère le statut médico-légal des malades mentaux, c'est l'ensemble des stratégies qui vont constituer des réponses aux crises provoquées dans la société par l'expression des troubles. Cela aboutit à ce que la folie, même contestée par rapport à ses résonances métaphysiques, soit abordée par rapport aux problèmes réels qu'elle pose dans le contexte où elle se trouve. De fait, l'engagement de l'Etat dans le domaine de la psychiatrie ne peut que s'articuler à des modes d'organisation actualisés suivant l'évolution des techniques psychiatriques elles-mêmes. L'hôpital psychiatrique qui s'est restructuré, depuis maintenant une cinquantaine d'années, autour de l'accueil, des soins et de la réinsertion sociale, n'est pas parvenu pour autant à disqualifier complètement l' enfermement. Il l'a plutôt inscrit dans une médiation signifiante qui le transforme en catégorie mobile tant au niveau politique qu'au niveau moral. Dès lors, on ne pourrait comprendre les conditions dans lesquelles la folie est maîtrisée sans montrer en quoi l'institution soignante, une fois interrogée, révèle d'elle-même le caractère controversé de sa fonction. Cependant, c'est ce caractère controversé qui permet de saisir les enjeux à la fois idéologiques, culturels et scientifiques d'un espace réservé à la folie tout en s'inscrivant dans un rapprochement spécifique de la normalité et de l'anormalité. C'est encore lui qui nous permet de poser ces questions: comment l'Etat parvient-il à organiser des ordonnancements où les lois se substituent à des symboles qui n'opèrent plus? Comment la mise en espace de la 20

folie implique-t- elle l'ordre à partir de ce qu'elle suggère comme limites entre le dehors et le dedans? Si la création de l'asile est venue confinner en quoi la discipline est liée à la nécessité fonctionnelle des nonnes, elle a renforcé encore plus l'adaptation comme valeur et l'inadaptation comme entrave à l'ordre. Opter pour la construction d'un espace dans lequel il est possible d'observer, de diagnostiquer et de soigner, s'était confondu, une fois pour toutes, avec un modèle de procédures dans lequel la répression se justifie par rapport aux équilibres collectifs qu'elle pennet. Donc, l'hôpital psychiatrique contemporain est une extension historique: - de ce qui a fait que la séparation spatiale ait pu devenir l'une des formes de visibilité de la culture et de ses contraintes d'appartenance, - de ce qui a fait que l'isolement ait pu devenir un analyseur du type de rapports entre déviance et société, - de ce qui a fait que la thérapeutique ait pu devenir un arbitrage des conduites sociales par rapport à la souffrance psychique. Il indique aussi que l'Etat, supposé être garant dans son essence même, des institutions, des principes d'égalité et de justice, ne peut accomplir ses missions sans que l'homologation de ses choix politiques ne laisse échapper un certain degré de violence dont il a besoin pour affinner sa légitimité. Car la décision de mettre les malades mentaux dans un espace spécifié par ses logiques de soin, ne reflète pas nécessairement la thèse de la guérison sachant que celle-ci ne peut être constamment et dialectiquement superposée à l'hospitalisation. EUe est tout autre chose: contribuer à ce que la nonnalité infiltre le champ de la maladie en rattrapant le sujet dans sa différence même. Si cette opération pennet à la société de demeurer cohérente dans son ensemble, c'est parce qu'elle est resserrée autour d'injonctions à partir desquelles les lois sont appelées, après coup, à manifester des effets semblables à ceux des symboles. Elle n'a d'impact qu'à partir de la finalité politique qui la retient comme résolution, qu'à partir du moment où il existe une science qui vient en confinner l'efficacité. De fait, la nonnalisation ne peut être menée sans que la psychiatrie n'implique sa conception de la subjectivité dans les tennes mêmes de maladie mentale, de guérison et de réinsertion sociale. 21

Dès lors, la prise en charge des malades mentaux s'entend à la fois comme diversification de l'unité politique et comme cheminement moral d'une conscience collective. Elle ne peut donc se dégager d'un certain nombre de difficultés dont il faut mesurer l'ampleur et l'aboutissement. Ici, il ne s'agit pas de reprendre les formules habituelles qui consistent à énoncer que l'hôpital psychiatrique est une instance pure et simple de la surveillance, il s'agit plutôt de démontrer en quoi la folie met en affrontement les exigences de la culture et les impossibilités de la science. Cet affrontement, venant rendre encore plus visible l'opposition entre normal et pathologique, est répercuté par la psychiatrie qui doit s'appuyer sur sa propre lecture des ruptures normatives en les détectant et en cherchant à y remédier. Donc, au lieu d'avancer inconditionnellement qu'il ne peut y avoir de normalisation sans rapports de domination, il faudrait poser cette question: d'où vient que dans un système démocratique soucieux du droit, la répression s'exprime en des formes sémiologiques qui doivent signifier le pouvoir? En effet, dans sa phase la plus élaborée, l'asile ne fut pas uniquement un territoire dans lequel la déraison exposait son spectacle d'inhumanité, il permit à la médecine de s'approprier l'idée d'un traitement et l'hypothèse d'une guérison. Si cela n'a pas ouvert sur des réalisations scientifiques permettant un changement dans la structure psychologique du malade, elle a du moins concouru à faire apparaître comment l'Etat doit reposer son rôle sur des relais techniques pour se situer comme régulateur du corps social dont il doit arbitrer les querelles. Justement, l'usage des dispositifs spatiaux lui a offert l'occasion de fonder une théorie politico-juridique dans laquelle la folie est rattachée autant à des procédés d'assistance qu'à des contraintes médico-légales. De proche en proche, le cheminement vers l'intervention étatique dans le domaine social, échangeant la gestion policière contre l'établissement de l'ordre par la loi, s'est mesuré à la légitimité plutôt qu'à l'arbitraire. Cette légitimité n'a pas annulé pour autant le recours à la répression; elle a favorisé que celle-ci puisse glisser presque naturellement à travers des méthodes qui donnent une valeur collective à l'assujettissement du sujet. Du moment où la séparation spatiale vient ordonner telle ou telle organisation, elle forge une logique de surveillance par laquelle il est possible de persuader les individus de leur destin juridique. Donc, on pourrait toujours admettre que la question de 22

mettre les malades mentaux dans un espace différencié s'apparente à une stratégie empirique qui forclôt, en quelque sorte, le rapport culturel à la folie. Ce transfert de compétences du dehors vers le dedans, signifie deux choses essentielles: d'abord le fait que la médecine ne peut mener un discours original sur la maladie mentale sans considérer la notion de déviance; ensuite le fait que la nosologie se présente comme ensemble de vérités qui entrave la constitution d'un savoir détaché des théories sociales. Autrement dit, le repérage du pathos dans un lieu défini par ses règles et exigences aboutit à des formations discursives qui, si elles permettent un regard différent, n'instaurent pas des procédés formels à partir desquels l'intervention sur la maladie pourrait épargner au malade d'être enfermé. Et la guérison à se définir à partir de tentatives singulières dont la valeur n'est précise que du moment où l'isolement en détermine la rigueur par rapport à la société. C'est en cela que l'objectivation de la folie s'articule au réalisme de l' enfermement. Cette objectivation dont la psychiatrie ne peut maîtriser complètement les aléas, induit une situation où la technique est un triomphe de la science sur le métaphysique mais où la folie ne peut être posée dans sa vérité que comme objet polémique. Dès lors, il faudrait s'entendre sur les possibilités que nous avons d'entreprendre l'approche de l'hôpital psychiatrique. D'une part selon les régulations qu'il produit localement, et d'autre part selon ce qui en fait un contexte où les techniques de guérison se confondent avec les règles institutionnelles. Lire l'institution C'est à partir d'une considération primordiale que cette approche doit s'esquisser: il y a eu incontestablement une coupure scientifique et morale avec le régime des procédés dans lequel la structure de l'asile ne pouvait qu'amener à la catégorie de l'enfermement. Cette coupure a fait que les deux questions de la liberté et de la citoyenneté soient prises en considération dans le traitement légal que l'Etat impose à l'ensemble, mais qui reste d'un caractère exceptionnel. Donc, c'est en quoi consiste la normalisation quand elle se soutient de l'isolement qui devait susciter tout un débat sur la manière d'articuler l'institution soignante, non seulement aux enjeux sociaux de la déviance, mais aussi aux implications 23

individuelles de la souffrance psychique. On pourrait, pour commencer, préciser ce qu'il en est de la notion de répression qui me paraît compliquer la question du changement par rapport à la fixité de la séparation spatiale. Du coup, on se retrouve devant deux mobilités qui se dialectisent à partir de l'historicité même de la culture: la continuité institutionnelle et la discontinuité historique. Si la première dénote en quoi l'institution est indispensable en tant que sphère de régulation, la deuxième, quant à elle, explique en quoi cette même institution doit se couper avec des procédures pour en créer d'autres à mesure que le système politique déplace ses relais d'influence et de pédagogie. C'est à la lumière du mouvement que cela suppose qu'on pourrait voir comment la répression est déplacée, comment elle ne s'annule pas, comment elle est constamment révisée suivant le progrès des techniques d'assujettissement et leur taux de rationalité. Quand la répression est fondée sur la légitimité, elle devient plutôt adéquate aux modes de sa réalisation qu'au contenu abstrait qui l'érige comme concept: se soucier de l'ensemble ne peut qu'amener à une restriction de la liberté individuelle. Et afin de le justifier, les institutions se réfèrent aux lois qui s'occupent de réajuster les statuts, de distribuer les fonctions et de représenter les choix sociaux. De fait, tout contredit idéologique qui pourrait en contester les formules d'application, devrait s'affronter à la double question de la cohérence et de la sécurité. Donc, nous avons d'un côté l'émergence d'une structure disciplinaire, de l'autre côté la formation de discours contestataires. L'exercice du pouvoir dans un système démocratique dépendrait alors des formes de régulation et non pas d'une quelconque souveraineté qui saurait fédérer des éléments disparates autour de la totalité. Par rapport à cela, l'Etat comme aboutissement de luttes idéologiques, comme formation de gouvemementalité et comme résultat d'affrontements, ne laisse pas voir le pouvoir lié à une verticalité; il l'enchevêtre à des actes signifiants pour déterminer après coup, de lui-même, ce sur quoi il est capable de céder pour durer. Cette spécification induit des rouages à travers lesquels on adapte le fonctionnement des institutions à l'évolution socioculturelle de la société globale. En effet, le pouvoir et la répression doivent-ils se conjuguer pour donner du sens à la normalisation? Il y a un phénomène assez important qu'on pourrait déduire de la mise en espace de la folie: la visibilité sociale et culturelle de 24

l'altérité est localisée à partir des modes qui font de la loi un arbitrage dans le domaine de l'anormalité. D'une part l'organisation du pouvoir, d'autre part le rôle de l'institution à faire apparaître celui-ci comme incontournable. Ici, il s'agit de mettre la norme au centre des préoccupations des individus eux-mêmes; et cela n'est possible que du moment où elle est conjuguée aux conditions dans lesquelles la déviance est perçue, quelle qu'elle soit, comme aberration de nature et non pas de culture. Par conséquent, l'intervention de la psychiatrie va consister à faire valoir que tout ce qui est hors norme est singulier et ne correspond à aucune autre structure déterminante que celle du sujet lui-même. En cela, la répression ne s'exprime pas comme si le pouvoir en était le précurseur; elle se manifeste là où les institutions qui régulent le champ social doivent absolument préserver l'ordre dont le pouvoir est garant. Dès lors que la répression est fondée sur la légitimité, elle consacre un système où ce n'est pas le malade qu'on attaque, c'est la potentialité du danger qu'on souhaite éliminer. De cette façon on opère une inversion à travers laquelle le dispositif spatial devient un support d'adéquation entre soins et discipline. Il fait en sorte que l'isolement soit doublement situé, dans le discours de la médecine et dans celui de l'éthique. L'un et l'autre participent à l'inclure dans le registre de la nécessité. Justement, qu'est ce qui fait que la séparation spatiale demeure liée aux formes sémiologiques qu'elle revêt selon les choix politiques de telle ou telle époque? Que permet-elle de saisir dans le rapport entre institution et modernité? On sait que l'hôpital psychiatrique a été soumis à des transformations considérables. Bien entendu, ces transformations concernent la pratique médicale, le discours de la rationalité et les instances juridiques qui, recoupés, en exposent le contenu. Cependant, si la psychiatrie a évolué dans sa façon de regarder la maladie mentale, il reste à comprendre pourquoi cela n'empêche pas la tutelle socio-politique qu'elle continue à exercer sur les malades mentaux. On peut estimer que du fait qu'elle soit confrontée au caractère incertain de la guérison, la psychiatrie ne peut empêcher les paradoxes de loger ses stratégies mêmes de soigner tant que l'enfermement en demeure la condition. Le problème qui se pose à nous n'est plus dès lors de savoir si l'Etat et la psychiatrie sont deux instances conciliables dans le processus de répression. Il consiste à saisir les voies obscures par 25

lesquelles ils se reflètent dans une unité initiée par le concept d'internement et reconduite par les formes modernes de la séparation spatiale. En cela, l'enjeu d'une nouvelle conscience paraît s'intriquer à une mutation dans le regard plutôt qu'à un changement radical. La folie demeure toujours liée à des déterminants sociaux, à des appréhensions imaginaires, tandis que le système qui la situe dans telle ou telle zone législative, s'inspire de ce qu'elle suppose comme potentialité et non pas de ce qu'elle exprime comme réalité. Effectivement, les fondements historiques de l'asile ont été soumis à une stylistique qui a transformé la rationalité médicale plus qu'elle n'a radicalisé le changement. Stylistique qui affronte la continuité institutionnelle à la discontinuité historique: on ne cède pas sur l'une des institutions les plus controversée de la société démocratique, dans le même temps, on fera attention à ce qu'elle soit différenciée de toute autre intention que celle de lutter contre les maladies mentales. Voilà en quoi consiste l'énoncé fondamental qui utilise tactiquement le paradoxe pour l'annuler après coup. Mais du moment où la prise en charge de la folie engage l'Etat et la science, elle s' articule à des paramètres objectifs par lesquels il devient possible d'argumenter les bénéfices secondaires de toute hospitalisation psychiatrique. Ainsi, c'est la fonction technique de l'institution qui va rendre la question de la perte de liberté secondaire par rapport à la thérapeutique. Désormais, l'enfermement constitue un risque lié à la formation d'un espace de substitution plutôt qu'à une finalité qui vise une protection pure et simple de la société. De ce domaine de transformations nous pouvons déduire des répercussions réelles. D'abord la possibilité de rapporter l'efficacité des soins à la socialité et non pas à la norme: la psychiatrie aura à travailler sur ce qui fera de la conduite individuelle, après l'hospitalisation, quelque chose d'admissible socialement. Ensuite la possibilité de faire de la réinsertion sociale un concept qui rend compte de l'exception culturelle de la maladie: l'évaluation de la normalité se fera par rapport à l'engagement du malade dans la société et non pas par rapport à la disparition complète de ses troubles. Enfin la possibilité d'introduire l'éthique médicale dans le champ des régulations: soumettre le malade aux exigences de l'hospitalisation, c'est contredire la disqualification définitive de ses capacités d'adaptation. Ces répercussions concordent avec un fait dont on 26

aura à étudier le sens: quand l'asile fut pensé selon les règles de la protection réciproque, les contestations ont été celles du corps social lui-même; c'est quand il s'était défini comme lieu de visibilité politique que les protestations ont pris une forme idéologique structurée en discours. On peut estimer alors que l'hôpital psychiatrique s'est situé dans la discontinuité historique à travers un modernisme qui s'est occupé de démontrer la négativité de l'enfermement. En tout cas, il est nécessaire que l'on puisse distinguer les logiques qui permettent que la normalité soit attachée à l'impact de la culture sur la subjectivité. Car mettre la psychiatrie devant des impossibilités pour en déterminer les insuffisances, est aussi absurde que de la tenir responsable des perceptions imaginaires de la société ou des choix administratifs du système politique. Ceci nous amène à nuancer sur la question de la répression d'autant plus que la normalisation ne concorde pas avec une quelconque rigueur qui déterminerait d'avance les conditions de sa réussite ou de son échec. La mise en espace de la folie serait alors une épreuve qui va ordonner un travail d'idéal plutôt que d'entraîner des impossibilités. Ce travail d'idéal fonctionne ainsi: puisque la société, pour des raisons objectives, ne peut pas garder les malades mentaux en son sein, il faut faire en sorte que le rôle de l'hôpital psychiatrique soit à même de favoriser la thèse de la réinsertion et d'annuler celle de l'exclusion. Ainsi, reconnaître que la maladie mentale est une incidence dans le parcours social du sujet, considérer que l'hospitalisation n'est qu'une étape de ce parcours, lèvent le voile sur les enjeux sociaux qui consistent à présenter la folie comme résonance de culture, comme perturbation provisoire ou comme atteinte irrémédiable. Et c'est justement parce que la séparation spatiale vient confirmer telle ou telle précision parmi tout cela qu'elle demeure compatible avec le système dans lequel elle est instrumentalisée. De fait, tous les éléments qui permettent la lisibilité des paradoxes constitutifs de l'isolement sont intriqués à l'institution soignante autant qu'ils sont expression de ses règles propres. Ces règles émergent au fur et à mesure que les relations de soins impliquent un cadre particulier où l'application de la loi concentre en elle une mutation culturelle, un effet de conscience et un rétablissement de vérité. C'est comme si l'Etat, faisant des institutions un support permanent de la légitimité politique, est 27

voué à faire en sorte que l' hôpital psychiatrique demeure un espace résolutif dont les soignants constituent les relais. On peut voir ici les effets d'une logique moderne à partir de laquelle la société est amenée, par le biais de ses représentants, à se reconnaître dans sa culture d'abord et dans ses actes de tolérance ensuite. Une logique où l'ordre s'articule à la diversité des instruments qui le reflètent sans apparaître en contradiction avec la notion de liberté. C'est que la modernité a fait que les transmissions culturelles ne restent pas tributaires des symboles, mais renforcées par des modes institutionnels d'assujettissement. Ces modes institutionnels d'assujettissement tranchent avec l'arbitraire en se resserrant autour de la méthode et rappellent que la différence individuelle est toujours capturée par rapport aux altérations qu'elle engendre dans tel ou tel contexte. Quand la maladie mentale s'était détachée, grâce à la nosographie psychiatrique, de sa confusion avec d'autres manifestations, il ne s'agissait pas d'un abandon dans les modes de perception, il s'agissait plutôt du regard positiviste qui devait constituer l'un des triomphes de la rationalité médicale sur le métaphysique. Donc, on ne peut pas mettre sous le terme de conscience collective, de l'unité des traditions et du type anthropologique, des éléments qui doivent absolument rendre compte d'une civilisation et de l'état d'avancement d'une société. Interroger l'origine de ce qui a fait que la psychiatrie ait pu opérer un dépassement de la philosophie ou de la théologie, c'est entrecroiser des regards qui n'étaient pas pour déterminer des champs différenciés, mais des activités discursives sans délimitations particulières. C'est dire que l'ancrage de la psychiatrie ne pouvait exister que par l'intermédiaire d'un ancrage spatial que l'asile avait permis. En effet, le changement n'était pas venu d'une impulsion épistémologique soudaine, il est venu d'un autre territoire, d'une autre unité qui concerne l'éducation, le travail, et la production des richesses. C'est à partir du moment où la ville s'est vue associée à un mouvement de population, c'est à partir du moment où elle est devenue au cœur des extensions économiques, que le souci d'organiser le champ social, les lieux collectifs, l'espace public, a pu infiltrer le rapport à la déviance et le renouveler selon des interprétations qui excluent la fatalité. L'expérience médicale aura trouvé des conditions objectives où s'intéresser aux maladies et à leur propagation devait conduire à une épidémiologie rattachée à 28

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