Modalité et modalisation dans la langue

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Cet ouvrage analyse des études relatives à la modalité dans le fonctionnement de la pensée et du langage, en prenant appui sur différentes langues. La logique aristotélicienne constitue le fondement à partir duquel s'opèrent des distinctions modales particulières, montrant comment elles sont utilisées et élaborées au cours du raisonnement et du langage naturel.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782336271217
Nombre de pages : 134
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ENFANCE & L ANGAGES
a collection Enfance et langages a pour but d’éditer des textes dont l’objet portera sur le « langage enfantin » de façon générale. Deux dominantes co-existeront : •Le développement langagier (du bébé à l’adolescent, en langue maternelle, étrangère ; en situation unilingue ou plurilingue…) •L’enseignement des langues dans tout type de situations (Français Langue Maternelle, Français Langue Seconde, Français Langue Etrangère, didactique des langues étrangères…). Un intérêt particulier sera porté aux ouvrages faisant le lien entre développement langagier et enseignement des langues. L’approche disciplinaire de ces sujets sera alors très varié : •psychologie •sociologie •sciences du langage •sciences de l’éducation •didactique •anthropologie… Les textes édités pourront être issus de travaux universitaires (doctorats, habilitation à diriger les recherches…) mais ils pourront également constituer un essai monographique, les actes d’un colloque, un ouvrage collectif sur un thème ou une approche scientifique particulière, un bilan de recherche intermédiaire ou final, etc. La ligne éditoriale générale peut donc se définir simplement par « étude des rapports entre le(s) langage(s) et les enfants ».

L

Ce livre est dédié à ma famille - Philippe, Karine et Claire qui ont eu la patience de supporter mon investissement tout au long de ma carrière universitaire tant dans mes activités d’enseignement que de recherche.

Remerciements J’adresse mes sincères remerciements à toutes celles et tous ceux qui, sous différentes formes, m’ont permis d’effectuer mes recherches initialement dans le groupe de Recherche « Ontogenèse des Processus Psychologiques » du Laboratoire de Psychologie de l’Université de Rouen. J’ai approfondi mes travaux, d’une part dans le cadre du Laboratoire de Psychologie Cognitive et Pathologique (LPCP, EA 1774), pôle pluridisciplinaire de la MRSH (Modélisation en Sciences Cognitives et Sociales) de l’Université de Caen pendant toute ma carrière universitaire, d’autre part dans celui du Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Éducation de l’Enfant de l’Université ParisV-Sorbonne qui m’a accueillie, pendant plusieurs années, en tant que membre associé dans le groupe « La communication interpersonnelle et ses fonctions chez l’enfant », puis dans l’équipe « Pragmatique de la communication » au sein du Laboratoire « Cognition et Communication ». Par ailleurs, je voudrais remercier plus particulièrement le Professeur Jean Caron qui fut mon Directeur de thèse dans l’équipe « Acquisition et mise en œuvre de la langue » (ERS 21-CNRS) du Laboratoire de Psychologie du Langage lorsqu’il exerçait à l’Université de Poitiers, les Professeurs Ayhan Aksu-Koç, Professeur à l’Université d’Istanbul dans le Département de Psychologie, Maria-Antonietta Pinto, Professeur de Psychopédagogie et de la Communication à l’Université de Rome ainsi que Ioanna Berthoud-Papandropoulou et Helga Kilcher, enseignants-chercheurs dans le Département de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation de l’Université de Genève pour leurs remarques, suggestions, collaborations et leur aide intellectuelle et leur généreux soutien. Enfin, j’adresse mes remerciements aux enfants et aux étudiants qui ont bien voulu participer à mes propres recherches et -plus spécifiquement- Claire, Emmanuelle, Karine, Peggy et Philippe pour leurs contributions respectives.

IntRoductIon
Les relations entre la pensée humaine et le langage ont donné lieu, depuis l’Antiquité, à l’étude du fonctionnement de l’activité linguistique. Les champs de recherches sont nombreux et variés en ce domaine. Sans prétendre à l’exhaustivité, le propos de cet ouvrage est de dresser un panorama des principales conceptions théoriques de l’expression de la modalité en langue et des processus mis en œuvre dans les opérations mentales de modalisation des énoncés. Ce livre a également pour objectif de mettre à la disposition d’un public francophone des recherches empiriques ou expérimentales et des analyses théoriques qui sont abondantes dans la littérature anglo-saxonne au regard des publications en Français. Les résultats des études récentes et les conceptions actuelles présentées – que ce soit en Logique, en Philosophie, en Linguistique ou en Psychologie – s’appuient sur des formes linguistiques nombreuses et variées ainsi que sur les activités langagières intervenant tant au niveau du fonctionnement mental qu’à celui du contexte de communication. Aussi, les nombreux paramètres qui interviennent jouent-ils un rôle important dans l’acquisition, l’évolution et la maîtrise de l’expression de la modalité. La synthèse ici proposée s’adresse à celles et à ceux qui s’intéressent à la communication langagière qu’ils soient enseignants, chercheurs, praticiens ou étudiants titulaires d’une Licence poursuivant leur formation en Master ou Doctorat. Des recherches ont tenté de rendre compte d’une certaine logique du sujet. En ce sens, le raisonnement est conçu comme une activité de l’esprit sous-tendue par des opérations discursives. Elles permettent de passer de propositions, servant de prémisses, à une proposition nouvelle en tant que conclusion. On admet généralement que les activités de raisonnement reflètent des opérations mentales inséparables du langage, même s’il n’est qu’intérieur. Le fonctionnement mental a été étudié selon des approches strictement logiques présentées dans le premier chapitre. Elles centrent leur intérêt sur un formalisme calculatoire en occultant plus ou moins les activités mentales mises en œuvre par les sujets. Se heurtant à une conception trop formelle, l’investigation du raisonnement invite peu à peu les recherches à se tourner vers une logique opératoire naturelle. S’appuyant en particulier sur le langage, elle vise à rendre compte de la complexité et de la diversité du fonctionnement mental dans une optique logico-philosophique.

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Le deuxième chapitre expose un ensemble d’investigations réalisées par des linguistes et des psychologues qui interprètent la modalité comme étant le reflet de la subjectivité du locuteur. Ainsi, l’approche fonctionnelle de l’énonciation considère que certaines marques linguistiques sont l’expression de la subjectivité ou de l’engagement du sujet parlant à l’égard de ce qui est énoncé. Cela traduit la façon dont le locuteur se situe en tant que sujet de son discours et comment il se positionne par rapport aux différents paramètres de la situation de communication. Les approches fonctionnelles, présentées dans le troisième chapitre, insistent sur l’importance des relations interactives et conçoivent les partenaires de l’acte de langage comme des êtres sociaux impliqués dans des rapports intersubjectifs. Le langage est alors considéré comme un instrument d’interaction, la communication comme une composante de l’activité sociale. Dans cette optique, on ne peut ignorer l’existence des relations entre les contextes communicatifs et les structures de la langue. Ces relations sont fortement ancrées dans l’ensemble des activités sociales mais aussi dans les processus cognitifs mis en œuvre par les locuteurs. De nombreux auteurs affirment que les éléments cruciaux pour comprendre le langage sont la signification, l’usage, la situation d’interaction et l’intention communicative. Tant en philosophie qu’en linguistique, des chercheurs ont focalisé leur intérêt sur cet aspect cognitif que constituent les intentions, fondement psychologique des activités représentationnelles et communicatives. Ce livre constitue une étape dans les recherches que je mène sur la modalité et la modalisation en langue et s’articule ainsi autour de trois chapitres :

• • •

Ancrage logique ; Fonctionnement de la pensée et expression de la subjectivité ; Fonctionnement communicatif et dimension interactive du langage.

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Chap1
Ancrage logique
Ce
premier Chapitre présente les prinCipales ConCeptions théoriques qui jalonnent les reCherChes sur le fonCtionnement de la modalité dans la pensée et qui ponCtuent les investigations évoluant progressivement d’une logique sans sujet vers une logique du sujet.

Perspectives logico-philosophiques.
La logique classique.
Dès le IVe siècle avant notre ère, les philosophes grecs s’interrogent sur ce que sont nos connaissances et sur les façons dont l’être humain les acquiert. Ainsi Socrate (470-399 av. J.C.) aurait eu pour mission divine de contribuer à l’éducation de ses contemporains en tentant de les rendre sages par la connaissance de leur ignorance résumée par cette courte phrase : « Je sais que je ne sais rien » et par la devise « Connais-toi toi-même ». Aussi conçoit-il « une théorie du savoir d’une complexité et d’une subtilité rarement atteintes ; […] c’est par convention que l’on rend par ‘science’ le terme epistèmè qu’il utilise. Le savoir ainsi désigné se caractérise à la fois par sa rigueur, son universalité et par la nécessité de son objet » (Pellegrin, 2005, p. 37). Disciple de Socrate, Platon (427 ou 428-348 av. J.C.) crée une philosophie vivante par le recours au dialogue, écrite en partie à la mémoire de son maître ; il fonde une « Théorie des Idées » qu’il refuse d’identifier à un concept car l’idée « n’est pas le produit de l’esprit humain ou du langage », mais elle n’en est pas pour autant innée. « L’idée n’est pas la cause de l’existence de la chose, mais elle est la cause de ce que cette chose est aussi intelligible qu’elle peut l’être. C’est le simple fait de la nommer et de la caractériser correctement qui affirme la présence de l’Idée à la chose. Celle-ci prend la forme de cette dénomination et aspire à se conformer à l’essence que ce nom signifie : l’Idée est normative […]. La connaissance de l’Idée sert de modèle […], elle permet de déterminer ce que sont les choses pour mériter leur nom et les qualités qu’on leur attribue » (Dixsaut, 2005, p. 52-54). Les Idées sont la vraie réalité dont dérive l’être des choses dans le monde. En ce sens, les Idées sont permanentes. Pour Aristote (384-322 av. J.C.), disciple de Platon, « toutes les sciences ont leur place dans un projet de savoir total, la philosophie ». Il distingue trois grands types de sciences selon la nature du domaine sur lequel elles portent ; les « sciences théorétiques […réfèrent aux] objets non modifiables par le sujet

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connaissant » (Pellegrin, 2005, p. 38) ; elles comprennent les mathématiques, la physique et la théologie. Un second groupe concerne les sciences pratiques, comme l’éthique ou la politique, qui s’appliquent à l’action humaine. Enfin, le troisième ensemble est constitué des « sciences poïétiques qui sont les techniques rationnellement codifiées, comme l’architecture ». Selon Aristote, la science établit des propositions universelles et met en œuvre « une démonstration [qui] est une sorte particulière de raisonnement […] » ; celui-ci « établit quelque chose de vrai parce qu’il s’appuie sur des principes vrais et appropriés. Cette forme de raisonnement est le syllogisme » dont l’étude « est l’un des éléments principaux de ce que la tradition appelle la ‘logique aristotélicienne’ » (Ibid., 2005, p. 40). Ainsi, dès l’Antiquité, des philosophes conçoivent la logique en tant que science dont Aristote est, traditionnellement, considéré comme le père fondateur, grâce à ses traités de l’Organon1. Son ambition était « d’atteindre les activités du sujet et les propriétés communes des objets aussi bien que les structures ou formes en général » (Piaget, 1967, p. 4). Il semble que, pour Aristote, la logique permette d’inventer des raisonnements, producteurs de connaissances. Devant l’ampleur et la complexité de cette tâche, la logique aristotélicienne s’est spécialisée dans l’étude des seules formes en écartant les relations éventuelles entre ces formes, les sujets et les objets réels considérés comme immuables. La logique, délibérément formelle, est fondée sur des raisonnements inférentiels qui ne prennent pas en considération le contenu sémantique des propositions. Elle repose sur l’étude des conditions de vérité des propositions considérées comme vraies ou fausses, sans alternative. La logique classique rend compte du procédé syllogistique par un schéma d’inférences impliquant des propositions, chacune d’elles étant constituée d’un argument et d’un prédicat. Ainsi, deux propositions p et q peuvent être liées entre elles par l’une ou l’autre des quatre relations suivantes : p est le contraire de q ; p est le subcontraire de q ; p est le subalterne de q ; p est la contradictoire de q. Le raisonnement syllogistique permet alors de conclure à la validité ou non validité d’une proposition r en fonction des valeurs de vérité des prémisses p et q et du type de relation entre ces dernières. Des philosophes, contemporains et successeurs d’Aristote, ont émis l’idée de l’existence de syllogismes hypothétiques. L’école Mégarique, fondée entre les Ve et IVe siècles av. J.C., nie la certitude des sens considérés comme trompeurs et ne fait confiance qu’à la raison. Aussi les Mégariques envisagent-ils une alternative entre l’être et le non-être, c’est-à-dire entre le vrai et le faux si on se réfère à des valeurs de vérité. Dans cet esprit, Diodore Cronos (?-296 av. J. C.) introduit une nuance modale, apparentée à des notions temporelles : l’impossible est ce qui n’est vrai ni au moment présent ni à un moment futur. En d’autres termes, la valeur de vérité d’un événement à venir est déterminée par celle de l’événement présent. De même, un mot ne peut revêtir deux sens simultanément, car cela signifierait qu’il possède deux sens potentiels.

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Organon signifie « instrument », « outil ».

Ancrage logique

L’intégration du concept de modalité à la logique aristotélicienne donne lieu à la distinction entre les énoncés non modalisés, propositions assertoriques énonçant un fait et les énoncés modalisés qui prennent en considération l’existence des notions de nécessité et de possibilité : ainsi, certaines propositions modalisées renforcent l’assertion simple alors que d’autres l’affaiblissent. Les valeurs de vérité des propositions peuvent donc être affectées d’une pondération par l’introduction d’opérateurs modaux. La représentation princeps de la modalité aléthique schématise les relations entre les valeurs de vérité des propositions, reposant sur le système oppositionnel qui met en jeu la distinction affirmation/négation ainsi que les notions de possibilité (P) et de nécessité (N) (Fig. 1).

¬ = négation du terme situé immédiatement à droite. = équivalence entre les ensembles situés de part et d’autre. N = Il est nécessaire que… ; P = Il est possible que… Figure 1. Carré logique des relations modales.

Cette représentation détermine quatre catégories de relations entre les propositions :

• • • •

Les propositions contraires ne peuvent être vraies ensemble (1) ; Les propositions subcontraires ne peuvent être fausses ensemble (2) ; Les propositions subalternes sont telles que la seconde (p. ex. : P¬p) ne peut être fausse quand la première (N¬p) est vraie (3); Les propositions contradictoires ne peuvent être ni vraies ni fausses ensemble (4).

La modalité ainsi représentée, quelquefois appelée modalité au sens strict ou modalité ontique, s’accorde avec un usage unilatéral du possible, ce dernier étant impliqué par le nécessaire. Une autre conception réside dans le fait de considérer que le possible n’est ni nécessaire, ni impossible, mais c’est ce qui est contingent. Selon Geerts et Melis (1976, p. 110-111), ce possible « bilatéral » correspondrait à l’usage le plus fréquent en langue où, en termes de maximes conversationnelles, « un locuteur donne à son interlocuteur le maximum d’information que ce dernier ne possède pas encore, c’est-à-dire que si le locuteur sait qu’une chose est nécessaire, il ne dira pas qu’elle est possible ». C’est ainsi que les linguistes Bertocchi et Orlandini (1998) affirment que l’un des principaux problèmes lié à la représentation du carré des oppositions logiques

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