Modèles de Normalité et Psychopathologie

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Dans cette thèse élaborée à partir de son expérience clinique et de ses lectures de Canguilehm, Foucault, Henri Ey, Freud et quelques autres, Daniel Zagury posait, à contre-courant des modes de l'époque, la question du normal et du pathologique comme légitimation éthique de l'intervention psychiatrique et de ses limites. En interrogeant de façon systématique l'épistémologie, I'histoire de la psychiatrie, la démarche clinique et la psychanalyse, il ébauchait un modèle formel de normalité, décentré par rapport aux conceptions communes ou à la subjectivité du sujet souffrant. Près de vingt ans plus tard, l'auteur, fait, dans sa postface, le point sur la question d'actualité du traitement des délinquants sexuels, à la lumière des exigences éthiques de son travail inaugural.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296359390
Nombre de pages : 110
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Modèles de normalité et psychopathologie

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 1997. Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, Henri EY, 1997. Du délire des négations aux idées d'énormité, J. COTARD, M. CAMUSET, J. SEGLAS, 1997. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive, E. KRAEPELIN, 1997. De lalolie à deux à l'hystérie et autres Etats, Charles LASEGUE, 1997.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6388-6

Daniel Zagury

Modèles de normalité et psychopathologie

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Poytechnique 75005 Paris Montréal

L'Harmattan

Ine

55, rue St-Jacques (Qc) - Canada H2Y IK9

PRÉFACE
Ce travail, qui a atteint désormais sa majorité légale, fut un travail de débutant. Mais il était, comme on dit, prometteur. C'est comme tel qu'il a été reçu par la Faculté avant d'être primé (en 1980) par une savante Société. Je ne suis pas mécontent d'en avoir été le Directeur et, si j'en crois son auteur, le « supporteur... » C'est qu'il existait, lorsqu'il fut conçu, un chainon manquant entre Goldstein (pour la philosophie de organisme). Canguilhem (pour l'épistémologie de la l' maladie) et Duyckaerts (pour la réhabilitation des structures subjectives en psychologie clinique). Ce manque n'était rien moins que celui d'une réflexion critériologique soutenue en psychiatrie! Doublement marqué par l'enseignement anthropologico-clinique de Henri Ey sur le «corps psychique» et par ma passion pour «la chose» freudienne, je suis fier d'avoir su convaincre Daniel Zagury qu'il n'était pas sérieux de penser que l'exercice diagnostic, comme la prise en charge thérapeutique, pouvaient se dispenser du préalable d'un abord frontal des problèmes inhérents au normal et au pathologique, ou au moins d'en maintenir la question en arrière-fond de toute pratique. Mais je suis, pour ainsi m'exprimer, encore plus fier que Daniel Zagury ait su esquiver le terrain où j'aurais volontiers aimé le conduire : celui d'un dégagement purifié des Essences, pour situer sa recherche au plus près d'une métaphysique concrète: celle, ici, des «modèles de normalité» en psychopathologie. Sa pensée pouvait s'appuyer, alors, sur ce qu'il y a de plus solide pour discerner l'étendue du sujet. A savoir, l'histoire commentée des idées et des idéologies fondatrices et critiques dans leur dialectique polémique, lourde d'enjeux.

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Le lecteur appréciera par lui-même l'importance de la contribution ainsi apportée - non seulement à la «défense et illustration» - mais à la légitimation de la psychiatrie. Celle-ci n'est ni une ancêtre indigne, ni une parente pauvre de la Science de l'Homme au sens le plus fort du terme. Extraire la pierre de la folie suppose des transformations philosophales qui ne sont pas sans apporter, au cours des phases d'un laborieux recueillement, des lueurs sur notre
quiddité1* .

Est-ce à dire qu'en sa démarche Daniel Zagury se soit montré exhaustif? Il n'était que trop conscient, en l'écrivant, de ses inévitables insuffisances. De ma position « magistrale », je n'ai pas cru devoir, en son temps, rectifier quelques erreurs juvéniles. Daniel Zagury sait bien, désormais, que Ch. Blondel - pour prendre son exemple a dit des choses autrement profondes sur la «conscience morbide» que ce qu'il a été de bon ton, pendant longtemps, d'admettre au nom du refus aberrant de toute différence et, d'abord, d'une incompréhension totale de ses véritables intentions. Il sait aussi, maintenant, que la véritable gloire de Pinel n'est pas d'avoir promu un mythique «sujet de la folie»; mais d'avoir restitué à l'alienatus (l'égaré) un statut de « sujet de Droit. .. » Plus important, et de cela je lui faisais reproche, me paraissait qu'il n'ait traité qu'en passant, et non dans une section indépendante, de l'aspect médico-légal du sujet et de ses retombées. C'est peut-être un peu grâce à mes critiques à ce propos que Daniel Zagury est devenu l'un de nos plus brillants experts en ce domaine, sans rien renier, pour autant, de ses engagements de psychiatre de secteur et de psychanalyste. On attend de lui, pour bientôt, un livre sur les aspects criminologiques des troubles mentaux; là où on touche aux extrêmes, qui ne sont plus ceux des « normopathies » ou des désordres «égosyntoniques », mais du délire en acte. Délire des conduites trop souvent méconnu, parce que ce n'est plus la «chose qui pense» qui est en cause, mais «ça» qui se déchaîne dans l'horrible. Un approfondissement des structures de l'appareil de l'âme conduira probablement à explorer les champs intermédiaires
1. On me pardonnera, du moins je l'espère, cette allusion pas seulement ludique au Tractatus D. Thomae de Aquino ordinis praedicatorum de lapide philosophico... 8

qui échappent à nos représentations trop euclidiennes des topologies psychiques. Il faudra systématiser des modèles morphogénétiques de normalité eu égard aux défauts repérables dans les stades préobjectaux et préverbaux de la construction mentale. Ne doutons pas que Daniel Zagury apportera, là aussi, de nécessaires précisions, sans tomber plus qu'ailleurs dans le convenant et le convenu de la mode. Tel qu'il est dans sa forme première, l'essai ici présenté n'est pas indigne de trouver, auprès d'un large public non obligatoirement psychiatrique, l'audience qu'il mérite. Car qui, clerc ou laïc, en dehors de toute provocation des professionnels de la confusion des langues et des esprits, ne s'est jamais posé ces angoissantes questions: quel est l'objet et le champ de la psychopathologie? qu'est-ce qui rapproche et sépare les maladies mentales, en leur inquiétante étrangeté, des erreurs, originalités, égarements passionnels ou folies communes? Surtout: d'où le psychiatre, de quel savoir, détient-il une fonction qui soit autre chose que l'expression d'un arbitraire officialisé, reflet de l'ordre moral et des préjugés d'une époque et de sa mentalité? Au delà du fantasme de l'internement abusif, le spectre n'est pas dissipé de la réalité d'un usage dévoyé, à des fins non thérapeutiques, de la psychiatrie. De C.LA. en K.G.B., de lavage de cerveau en «rééducation» politique et en utilisation «normalisatrice» des psychotropes aux fins de conformisme social, de récentes «pratiques» laissent une sinistre trace. Qu'est-ce qui garantit qu'il n'en sera pas de même demain, sous le prétexte «humanitaire» de la défense et de la protection sociale, lorsque les esprits affolés exigeront que s'institue une forme de «psychopolice» pour prévenir les crimes sexuels... ? La garantie, seul le psychiatre peut l'apporter en remettant à l'endroit bien des opinions qui marchent dans les têtes, et en prenant pour ce faire, une place non pas excentrique, mais excentrée des pressions de tout Pouvoir... Plus que jamais il est pour cela nécessaire de questionner, avec Daniel Zagury, si le « tabou» de la notion de normalité né justement contre l'usage perverti des « catégorisations» dans une visée réadaptive - ségrégative ne risque pas de faire paradoxalement le lit de ce qu'il était sensé défendre! Le refus de circonscrire le normal et le 9

pathologique ne conduit-il pas à rendre illimité le détournement, ou le déplacement, des pratiques? Aussi est-ce tout, sauf intention totalitaire corporatiste, que d'exposer en quoi et comment le recul nécessaire donné par l'étude affinée de l'histoire doctrinale démontre que c'est en elle-même que la psychopathologie doit pouvoir trouver ses bornes et ses repères. Et ceci en partant, partout et toujours, d'un savoir et d'une éthique de la pratique clinique.

Jacques Chazaud

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INTRODUCTION

Dans l'enthousiasme

naïf de notre pratique débutante,

nous avions cru, avec bien d'autres, pouvoir reléguer au
rayon des antiquités la distinction du normal et du pathologique en psychiatrie. Pourtant, nous réagissons aujourd'hui contre l'antinosographisme et contre le tabou de la notion de normalité qui lui est lié : la salutaire prise de conscience du danger d'un usage abusif de ces catégories dans une visée réadaptive, rééducative ou ségrégative, selon les normes socio-idéales ou les idéologies d'un moment, nous a peut-être conduits à des errements et, pire, a sans doute fait le lit de ce que nous craignions le plus. Notre expérience de psychiatrie militaire nous a sensibilisé sur ce point, en nous enseignant que le refus de circonscrire le normal et le pathologique pouvait conduire à rendre illimité le champ de notre pratique, en léguant à nos concepts une surprenante élasticité rendant paradoxalement possible leur détournement au profit d'une institution ou d'un pouvoir. De plus, notre pratique psychiatrique civile nous a montré qu'il était essentiel de pouvoir mesurer les limites de notre champ et de notre action thérapeutique, si nous voulons que nos malades retrouvent les leurs. En outre, il nous a semblé que c'est en elle-même que la psychopathologie devait pouvoir trouver ses bornes et ses repères, faute de quoi le flou des frontières rend aisée la disparition de cet «écart» entre l'idéologie et la pratique sans lequel il n'est pas de psychiatrie possible. Si la psychopathologie ne parvient pas à définir sa conception 11
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spécifique et originale de la normalité, cette notion largement pluridéterminée verra ses autres sens parasiter notre pensée et nuire à notre pratique. Entre le Charybde de l'entité figée qui réduit l'instrument de représentation et de pensée à un être concret, et le Scylla de l'anti-nosographisme avec pour corollaire le confusionnisme, nous avons préféré considérer avec P. Chaslin et G. Daumezon les maladies mentales comme des MODÈLES, nos concepts comme des commodités opératoires. Si les maladies sont des modèles, il doit bien être possible de définir des modèles de normalité. C'est parce que nos patients ne parlent quasiment jamais de santé lorsqu'il s'agit de leur équilibre psychique, que nous avons choisi de partir à la recherche de «modèles de normalité» plutôt que de «modèles de santé»; nous opposons Normal et Pathologique, termes non nécessairement antithétiques, comme nous le verrons, mais dont l'opposition est consacrée par la tradition. Cinq étapes marqueront notre réflexion: nous examinerons successivement les modèles qui se dégagent de la psychiatrie classique, de la théorie organodynamiste d'Henri EY, des tentatives anti-objectivistes. A partir de Canguilhem, nous essaierons de trouver des analogies fécondes entre la question en médecine et en psychopathologie. Enfin, nous mesurerons l'apport à la psychiatrie des modèles issus de la psychanalyse freudienne. Nous ne suivrons pas l'ordre chronologique, chaque chapitre prenant place dans la progression de notre réflexion. Nous n'avons pas l'ambition sur un tel sujet d'être exhaustif: nous sommes trop conscient de nos propres limites et des restrictions que nous avons été contraint d'observer dans la recherche bibliographique et dans le choix des chapitres. Au terme de notre parcours, peut-être serons-nous quand même en mesure de répondre à notre interrogation: le psychiatre peut-il définir des modèles de normalité en échappant au confusionnisme et sans tomber dans le piège des idéalisations ou des standardisations? Nous souhaitons montrer au long de notre étude, que réfléchir sur la normalité ne relève ni d'une ambition démesurée, ni d'une idée saugrenue, ni d'une illusion dangereuse. 12

Chapitre 1 QUELQUES ASPECTS DE LA QUESTION AU XIxème SIÈCLE

Le premier fil conducteur que nous tenterons de suivre est celui de l'étiologie. Nous ne suivrons pas l'ordre chronologique des écrits mais tenterons d'illustrer par des exemples, comment le sujet qui nous occupe a été diversement traité au dix-neuvième siècle. On nous excusera d'avoir longuement cité nos sources, mais dans ce chapitre, nous avons préféré nous effacer devant elles. C'est autour de la « lésion» d'une « faculté» (lésion étant entendu alors avec son sens général d'atteinte, sans connotation anatomique) ou autour de la lésion de l'ensemble des facultés que la psychiatrie du début du dixneuvième siècle focalise son étude. Comme le souligne G. Lanteri Laura\ l'étiologie demeure «éclectique» et cet ensemble des étiologies est tenu pour homogène. Pêle-mêle, le climat, le sexe, le tempérament, les intoxications, la solitude, les émotions, les excès vénériens se juxtaposent. Ce pluralisme étiologique n'entre pas en contradiction avec la référence au cerveau. De l'ouverture cadavérique, l'on n'attend pas grand-chose. Et, d'ailleurs l'anatomie du système nerveux central est alors très mal connue. Esquirol attache plus d'importance aux statistiques qu'à l'anatomopathologie. On ne peut être plus être explicite sur ce point que Pinel, puis Esquirol: Pinel évoque les travaux
l, G. Lanteri Laura, Article psychologie 1968. 13 Pathologie. EMC 3702- Cio,

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