Modernités alternatives

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L'idée de modernité ne se prête à aucune explication simplificatrice. Dans le monde occidental, elle est née de la conception linéaire du temps puis a été associée à l'idée de progrès. Mais des réalités très différentes ont, depuis, été perçues comme "modernes". L'historien doit appréhender la complexité des formes et des temporalités de la modernité. Ce livre analyse les projets de modernités alternatives aux modèles libéraux, du XIXe au XXIe siècle, en Europe et dans les Amériques.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296229013
Nombre de pages : 390
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MODERNITES

ALTERNATIVES

L'historien face aux discours et représentations de la modernité

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.1ibrairiehannattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09075-0 EAN : 9782296090750

Denis Rolland & Daniel Aarâo Reis Filho (dir.)

,

MODERNITES

ALTERNATIVES

L'historien face aux discours et représentations de la modernité

L'Harmattan

REMERCIEMENTS

Aux collègues brésiliens sans qui ce travail n'aurait pu voir le jour, Marcelo Ridenti (Uni camp), Paulo Knauss de Mendonça (UFF, Arquivo do Estado de Rio), A Michaël Lowy, médiateur du projet initial, Aux responsables de l'accord de coopération franco-brésilien CAPES-COFECUB et à leurs secrétariats qui ont validé ce projet et permis les indispensables missions réciproques, Aux responsables du programmePronex et des Archives de la Ville de Rio de l'Universidade Federal Fluminense, de l'Unicamp, de l'Université de Strasbourg, du Pôle Brésil de l'université de Paris-Ouest qui ont soutenu ces séminaires de travail.
À Joëlle Chassin et Marie-Hélène Touzalin, pour leur relecture.

Ce livre est issu du Séminaire International "Modernités Alternatives", réalisé les 21 et 22 août 2007, aux Archives de la Ville de Rio de Janeiro dans le cadre d'un projet de recherche soutenu par un accord CAPES-COFECUB.

Edition et mise en page: Denis Rolland De nombreux intertitres sont de la responsabilité de l'éditeur. Maquette de couverture: Isabel Lavina d'après Gabriel Caymmi.

SOMMAIRE
Introduction Première partie PENSER LA MODERNITÉ POLmQUE EN EUROPE 15 17 19 31 .4 57 73 9

1. Les fascismes Rêve d'État moderne, Révolutionet tradition: José Antonio Primo de Rivera, la phalange et la construction de la Nouvelle Espagne (1933-1936) Marcello Caetano et l'espace de la modernité dans l'État Nouveau portugais Le Troisième Reich et les usages modernes du passé: histoire nazie, science de lutte Modernité et retard dans les luttes de libération coloniale: le cas angolais 2. Le communisme soviétique Le systèmesoviétiqueet la modernité: quantifierla démocratieéconomique comme la démocratie libéralepour tenterunbilancomparatif... Modernité et Union soviétique: y a-t-il un modèle soviétique du libéralisme avancé? Retour sur la modernitéou comprendrele passé pour penser l'avenir: expérienceset perspectives du socialisme (XX" et XXIe S.) Deuxième partie PENSER LA MODERNITÉ POLmQUE DANS LES AMÉRIQUES

75
85 93

113 115

1. De l'Argentine aux États-Unis: des vagues de modernité

Au carrefourdes modernitésrépublicaines: la ftanc-maçonnerieet les générations « atlantiques» (Mexique, Brésil, 1830-1870) 117 La modernité perdue de la France en Amérique latine 137 Les « nationalismespopulaires» en Amérique latine: la modernité des révolutionscubaine et bolivarienne en débat 175 La Dictature militaire en Argentine: de l'oubli à la mémoire 193
À la recherche de la communauté aimée: l'idéal communautaire dans le mouvement pour les

droits civiques aux États-Unis

207

2. Brésil: la modernité conservatrice des gouvernements militaires 221 Au risque d'une modernité et de l'incompréhension: l'autobiographie d'une directricede la « Campagnede laFemmepour laDémocratie » 223 La gauche brésilienneet la modernisationconservatricedes années 1960-1970 : bilan historique et sociologique 243 Défendre la modernité de l'État brésilienface aux « réformes de base» : l'Ordre des Avocats du Brésil pendant la dictature (1964-1974) 253

7

Troisième PENSER

partie LES MODERNITÉS ESTHÉTIQUES ET CULTURELLES 289

1. La modernité au risque du nationalisme culturel

291

Dostoïevski, la« Mère Russie» et l'Occident: une proposition alternative de modernité 293 Modernité artistiqueet modernitépolitique: Portinariet les ftesques du cycle éconorniqueou les conjonctions improbables de la modernité au Brésil 307 Art étrangeret moderniténationale: les sens de l'art étrangerau Brésil durant la Seconde Guerre mondiale 321 2. La modernité au risque de la tradition 335 La littératurede cordel dans le XX" siècle brésilien: un archaïsme moderne? 337 L'institutionnalisationd'un discoursde modernitéalternativenationaliste: novation esthétique et légitimation du Tropicalisme 349 Modernité New Age, médecines alternativeset vulgarisation de « nouveaux» paradigmes ...369

Table des matières détaillée

383

8

INTRODUCTION

Denis Rolland Université de Strasbourg Directeur du groupe de Recherche FARE]

« Les hommes n'ont jamais su l'histoire qu'ils faisaient »2. Raymond Aron, 1969. « Dans les années 1960, l'histoire culturelle émerge comme le domaine le plus fréquenté et le plus innovateur de l'histoire »3. Roger Chartier, 1998.

En ce début du xxr siècle, l'historien sait que l'histoire qu'il écrit est un terrain mouvant. «Au bord de la falaise », il sait que sa représentation est éminemment contingente, qu'elle peut différer très largement du vécu des contemporains, et que ce vécu fut multiple, au moins selon l'espace, le groupe social ou culturel ou le temps. La Crise de l 'histoire, avec l'histoire des représentations, est salutairement passée par là. Écrire des éléments d'histoire des perceptions et représentations de la modernité suppose de comprendre la croyance au progrès; pas nécessairement « le» progrès, valeur absolue réifiée de nos sociétés libérales européennes, mais du moins une forme de progrès. Or cette croyance qui demeure un topos à peine contesté de nos sociétés contemporaines n'est commune ni à toutes les sociétés ni à toutes les époques. L'Antiquité gréco-romaine vivait avec l'idée d'un temps circulaire; les poèmes d'Homère et de Virgile possèdent cette vision cyclique du destin. C'est au Moyen Orient qu'apparaît, semble-t-il, l'idée du destin du monde conçu comme une ligne droite, une ligne du temps irréversible, avec un « avant» et un « après» indiscutables. La modernité est généralement considérée comme le produit de cette autre conception du temps, linéaire: l'idée de progrès est alors possible. Rien n'est simple néanmoins en matière de modernité. Les deux conceptions, circulaires et linéaires coexistent durablement et mettent en jeu la définition même de la
1. Professeur à l'Université de Strasbourg (OdS), Institut d'Études Politiques, directeur du groupe de recherches Frontiéres, Acteurs et Représentations de l'Europe (FARE), membre de l'Institut Universitaire de France, directeur d'Études au Centre d'histoire de Science Po Paris (denis.roUand@unistra.fi). 2. Raymond Aron, Les désillusions du progrès. Essai sur la dialectiquR ck la modErnité, Paris, Gallimard, 1969, p. 293. 3. Roger Chartier, Au bord ck lafalaise, L 'histoire entre certitw:ks et il1fjuiétw:ks, Paris, Albin Michel, 1998, p. 40.

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modernité. La Renaissance est ainsi indiscutablement une période d'ouverture scientifique, littéraire, religieuse et, avec la découverte de nouveaux mondes, géografique : elle s'inscrit donc dans une conception linéaire du temps. Mais la propre appellation de «Re-naissance », succédant aux années supposées obscures du Moyen Âge, évoque une nostalgie du passé antique et mobilise une conception circulaire du temps (notamment dans son opposition à la domination de l'Église catholique )1. La modernité liée à une conception linéaire du temps est, selon beaucoup, née en Europe occidentale2. Il est évidemment hors de propos de discuter ici une date de naissance. Certains la trouvent à Rome, dans cette Antiquité tardive où s'affirme la chrétienté3. D'autres, au Moyen Âge, lorsqu'entre les xr et xnr siècles une transformation urbaine et commerciale eut lieu, qui donna naissance à la bourgeoisie. D'autres encore, dont Anthony Giddens, la voient émerger au xvne siècle4. Ici, peu importe. Car ce qui est étudié dans ce livre est postérieur et plus restreint: le sentiment de modernité du XIXe au XXIe siècle, et en particulier les projets de modernités alternatives aux modèles libéraux appréhendés dans leurs différentes matrices (Angleterre, États-Unis et France), dans le monde occidental et dans ses périphéries: Europe, occidentale et orientale, et Amérique, du Nord au Sud. Mais cela ne simplifie rien: qu'on pense au communisme, au fascisme ou au national-socialisme comme «modernités alternatives» et l'on appréhende aisément l'ampleur des difficultés... Le concept de modernité se prête difficilement aux explications simplificatrices. L'historien doit contribuer à en manifester la complexité, en commençant par comprendre ce que certains ont vécu comme modernité ou comme voie vers la modernité. L'essayiste peut sans doute faire le tri et écrire que « beaucoup ont confondu la modernité avec des doctrines rétrogrades et funestes, qui ont engendré guerres et génocides »5.Mais, en ce qui concerne l'aire politique des modernités, l'historien ne peut ni ne doit accepter ce choix ou cette facilité excluante. Dans notre monde contemporain occidental, il n'est a priori de valeur plus universelle que la modernité. Tout doit être moderne. Le propos de ce livre est précisément de faire quelques suggestions sur l'appréhension de propositions définies comme des termes d'alternative «moderne ». Cet ouvrage et le projet de recherche qui lui a donné naissance6 s'inscrivent alors dans une double perspective, d'histoire des représentations et d'histoire comparée.
1. Claude Fouquet, Histoire Th£ Roads critique de la modernité, Cristendom, Paris, L'Hannattan, 2004. AD 200-1000, University Oxford, 1990. Oxford University and Diversity, Stanford 2007, p. 9.

2. G. Himmelfarb, 3. Peter Brown, Press, 2003. 4. Anthony 5. Claude

to Modernity,

New York, Vintage, Triumph

Th£ Rise of Western Th£ Consequences idem, p. 9.

Giddens, Fouquet,

of Modernity,

Stanford,

Press,

6. Ce type
décryptage

de projet comparé, qui permet en outre à des historiographies
et interprétations aurait été strictement impossible à anner

de se rencontrer, de croiser modes de
sans le support du projet

et faire fonctionner

CAPES-COFECUB.

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La perspective adoptée est d'abord celle d'une histoire des représentations: qu'est-ce qui a été vécu par une partie des contemporains comme une «modernité» politique et/ou culturelle? Par quel groupe et pourquoi? Et comment se retournent, sont disqualifiées (ou pas) ces représentations de la modernité? Ce travail est donc a priori détaché du discours qualifiant de l'histoire, échec ou victoire, progrès ou non. Mais il n'est pas si facile de changer notre approche rétrospective du moderne, tandis que toute tentative de distanciation «brechtienne» est aussi salutaire qu'illusoire. L'histoire a très souvent consacré, hypostasié, les « avant-gardes ». Elle les a déracinées de leur champ social d'origine, ne jugeant que par la représentation ultérieure des fruits jugés modernes par un discours savant dominant. Elle n'a pas assez pris en considération le regard de certains contemporains, arrachant en quelque sorte ces mouvements « modernes» du temps, les inscrivant dans un «temps vide et homogène» de la modernité, pour reprendre les mots de Walter Benjamin. Il s'agit aussi d'histoire comparée et d'histoire des relations internationales culturelles: pourquoi certaines populations ou certains groupes nationaux - et pas d'autres - ont vécu tel courant idéologique, tel événement, telle «novation» politique ou culturelle comme des modernités? Qu'est-ce qui leur est apparu ou leur a été présenté comme «moderne»? Qu'est-ce qui fait ou construit l'anomalie «moderne» ? Beaucoup de questions restent en suspens: la localisation et la datation des courants culturels transnationaux demeurent ainsi souvent impressionnistes. Comment manier les concordances chronologiques? Ici, à travers ce phénomène des « modernités alternatives» et avec une perspective diachronique, on s'interroge sur les problèmes de convergence politique et culturelle, sur l'interaction de processus continentaux et locaux, sur des dynamiques parallèles. Dans quelle mesure les modernités sont-elles par exemple modulaires, susceptibles d'être transplantées voire adaptées d'un pays à l'autre? L'interrogation porte donc aussi bien sur des courants idéologiques et mouvements politiques (socialismes, fascismes, populismes par exemple) que culturels ou artistiques (les mouvements vécus ou non comme des avantgardes). Si l'on a l'habitude de considérer comme modernes ces avant-gardes qui ont eu « raison» au regard du jugement discriminatoire de l'histoire, on a souvent négligé de considérer avec attention tous les autres mouvements se présentant ou se prétendant «modernes ». Et les situations qui semblent a priori claires ne le sont pas toujours lors d'un examen approfondi. Ainsi, le nationalisme a pu paraître une idéologie moderne, avant que les nationalistes ne revendiquent son ancienneté, et que les historiens ne redécouvrent «la modernité objective des nations »1. Ou, encore, dans quel champ, esthétique, politique et jusqu'à quel point le futurisme est-il moderne, notamment en
1. Benedict Anderson, L'imaginaire national, Paris, Seuil, 1996, p. 18.

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raison de son lien au fascisme? Bien sûr, le point de vue de l'historien demeure contingent: dans cet ouvrage, l'un des auteurs tente ainsi, non sans risque, de repenser le bilan d'une modernité qui a embrasé le monde après Marx, largement au-delà d'ailleurs des frontières d'un monde baigné par la modernité des Lumières. Les mouvements se prétendant modernes sont parfois perçus par une partie ou la majorité des contemporains comme tels. En matière idéologique seulement, cette «modernité» des représentations s'est ainsi accolée à des mouvements auxquels, dans de nombreux cas, 1'histoire de la seconde moitié du XXe siècle a proposé des démentis collectifs: par exemple fascisme, national-socialisme voire communisme et tous ces gouvernements qui, dans des options très variées, volontiers argumentées comme anti-ou postcapitalistes, se sont affublés très officiellement dans leur définition de l'étiquette «moderne» ou «nouveau» (et l'on peut penser à des cas homonymes complexes et différents comme l'Estado Novo au Portugal ou au Brésil). L'on peut prendre l'exemple de l'architecture, non développé dans les pages qui suivent. L'architecture allemande à l'ère nationale-socialiste apparaît volontiers aujourd'hui comme un projet archaïsantI. Hitler prétendait cependant être l'architecte d'un monde nouveau. Le thème est même une antienne de la propagande nazie. Et les arts devaient construire ces représentations « neuves ». Il est certain qu'une grande partie de la population allemande (et pas seulement) de l'époque considéra les projets monumentaux du national-socialisme comme réellement nouveaux, tandis que les «avantgardes» « anciennes» étaient déclassées comme « dégénérées ». Ce qui était neuf, moderne à ses yeux était le parti et ses créations. Lionel Richard a montré que cette architecture nazie fut souvent appréhendée comme réellement nouvelle ou, au moins, comme une «alternative» à l'opposition commune entre réaction et/ou modernisme, comme une modernité enracinée dans la tradition (ainsi selon Julius Posener en 1932, dans la revue française L'Architecture aujourd'hui). Pendant des décennies, jusqu'à la fin des années 1970, cette architecture d'un régime honni n'a guère sucité d'intérêt de part et d'autre du mur; il n'y a là rien de surprenant. Elle est néanmoins redevenue un objet d'étude considéré avec intérêt, à travers des études, des expositions... Autre exemple, en Europe méridionale cette fois, comment ne pas considérer comme d'une certaine manière «modernes» les constructions du Foro lta/ico mussolinien2? Dans le contexte de l'affirmation du postmodernisme, qui jette à l'ancan les constructions des années 1920 et 1930, tout comme la modernité du texte fondateur du Congrès international d'architecture moderne de La Sarraz en 1928 et de la Charte de Athènes de 1933, une forme de condamnation implicite de ces architectures nouvelles promues par les
1. Lionel Richard, Le nazisme et la culture, Bruxelles, Complexe, 1999.

2. Anciennement

Foro Mussolini. Cf Adelin Guyot, L'Art nazi, Bruxelles, Complexe,

1996.

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gouvernements totalitaires d'alors semble disparaître. Le néoclacissisme des monuments du Troisième Reich ne mériterait plus l'ostracisme consécutif à la guerre, et cela d'autant plus que les ruptures ne seraient pas aussi évidentes qu'on l'avait suggéré des décennies durant. En architecture, tandis que les nazis réduisirent l'indépendance créative du Werkbund (<< L'Union par le Travail ») qui représentait la «construction neuve» à l'époque de la République de Weimar, et proposaient la fermeture du Bauhaus, ils poursuivirent le programme de construction de l'un et de l'autre! De 1933 à 1937, beaucoup de responsables et d'anciens étudiants du Bauhauss participent de fait à la rénovation du paysage urbain et, en 1934, à une exposition « Peuple allemand/travail allemand» à Berlin - Walter Gropius et Mies van der Rohe entre autresl. L'un des moyens les plus maniables pour définir l'espace de la modernité est peut-être de mesurer l'espace occupé par ses opposants et leur argumentation. Le rejet de la modernité n'est pas neuf: Caton l'Ancien voulait déjà protéger Rome des valeurs de la Grèce. Montesquieu et même Rousseau condamnèrent certains progrès de leur temps. Comme le constate Claude Fouquet dans un ouvrage récent déjà cité2, il y a au moins trois manières de s'opposer à la modernité. D'abord en niant de manière globale ou partielle l'idée de progrès humain: c'est la version de tous ceux pour qui un texte religieux « dit tout », de tous les fondamentalistes religieux, des créationnistes, de nombreux néoconservateurs nord-américains... Mais il existe aussi, depuis le XVIIIe siècle, une forme traditionnelle plus complexe de négation de la modernité à travers la condamnation du progrès, à travers la nostalgie d'un âge d'or ou de l'état perdu de nature. Même les hommes qui eurent un rôle fondamental au moment de la Révolution, qui tous voulurent être «modernes », avaient souvent la nostalgie d'un passé idéalisé, l'idée de reprendre le fil perdu du passé: Saint-Just rêvait de la Grèce de Sparte, Bonaparte de l'Empire romam.. . La deuxième modalité de dénonciation de la modernité est de se considérer comme moderne mais, en même temps, de déifier 1'Histoire, emprisonnant la liberté de l'homme qui, pour avancer, doit désormais obéir à des philosophes, et à des maîtres politiques qui, eux, sont censés connaître la direction de l'Histoire: c'est une interprétation classique possible de l'historicisme hégélien et de ses nombreuses descendances, assurément sources de « modernités alternatives ». Le troisième mode, plus subtil et contemporain, de nier la modernité consiste à dire qu'elle n'existe pas: que ce n'est qu'un effet de mode, que tout est relatif et qu'il n'y a ni progrès, ni vérité. Ni modernité, ni modernité alternative; pas de modernité du tout. On pense à Heidegger, condamnant
1. Lionel Richard, 2. Claude Fouquet, Le nazisme Histoire et la culture, critiqu£ Bruxelles, Complexe, 1999, p. 41. 2007.

ck la mockmité,

Paris, L'Harmattan,

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après la guerre de la même manière les chaînes de montage et les camps de concentration; à Theodor Adorno et à Max Orkheimer, affirmant dans le texte fondateur de la posmodernitél Dialectique des Lumières que « les Lumières sont totalitaires et qu'il faut "déconstruire" les grandes idéologies rationnalistes, marxisme, freudisme, darwinisme, socialisme et capitalisme... La recherche collective dans ce cadre, brésilienne et française, a comme objectif de placer sur le même plan des situations européennes et latinoaméricaines (et d'abord brésilienne), afin de s'assurer notamment qu'on utilise les mêmes critères d'analyse d'un bord à l'autre de l'Atlantique. Le Brésil est une terre fertile et féconde pour les innovations historiographiques (et pas seulement importées, comme cela a pu être vrai). L'ouverture aux études latino-américainistes a de même connu un développement rapide que reflète cet ouvrage. Néanmoins, la perspective d'histoire des représentations est parfois encore modestement développée dans certains pans de l'historiographie, tout comme la perspective comparée entre Vieux et Nouveaux Mondes pour le XXe siècle. À l'inverse, peu de spécialistes européens des «modernités» européennes travaillent avec des Brésiliens sur des thèmes parallèles. Le projet de recherche commun visait donc aussi à fluidifier et régulariser ces liens entre spécialistes du meilleur niveau. Il s'agissait de contribuer au développement de ces pans historiographiques en profitant, des deux côtés, de spécialités (histoire, histoire de l'art, sociologie; histoire des idées, histoire culturelle, histoire politique, histoire sociale) et de spécialistes qui ne se croisent pas nécessairement ou très insuffisamment. Dans une première partie, nous examinerons comment penser la modernité politique en Europe, avec deux exemples, les «fascismes », du Portugal et de l'Espagne à l'Allemagne, et « le communisme soviétique ». Une deuxième partie est consacrée aux représentations de la modernité politique dans les Amériques, examinant séparément le cas brésilien du reste de l'Amérique latine. Enfm, dans une troisième partie, nous aborderons le volet esthétique et culturel de la modernité, au risque du nationalisme culturel d'abord, puis au risque de la tradition. Premier produit d'un chantier en cours, cet ouvrage ne ferme rien. Bien au contraire, son ambition est, seulement, de contribuer à ouvrir collectivement un chantier que d'autres, spécialistes de chacun des domaines abordés, approfondiront. Les historiens et sociologues, professeurs en titre ou jeunes chercheurs, réunis dans ces pages n'ont que cette ambition: montrer ensemble que cette histoire globale et comparée des perceptions de la modernité complexe et aux enjeux périlleux - donne une trame d'intelligence complémentaire, un« supplément d'âme », au labeur historique.
1. Quand passe-t-on alors à la postmodemité? Dans les années 1950 ou 1960? En 1989, avec la chute du mur de Berlin voire en 200 I avec les attentats de New York contre un symbole honni de la modernité occidentale?

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PREMIERE PARTIE

PENSER LA MODERNITÉ POLITIQUE EN EUROPE

1. LES FASCISMES 2. LE COMMUNISME SOVIÉTIQUE

1. LES FASCISMES

RÊVE D'ÉTAT MODERNE, RÉVOLUTION ET TRADmON :
JOSÉ ANTONIO PRIMO DE RIVERA, LA PHALANGE ET LA CONSTRUCTION DE LA NOUVELLE ESPAGNE
(1933-1936)*

Daniele Alves Lima

UERJ

La Phalange espagnole de José Antonio Primo de Rivera ne peut nullement être qualifiée dans son ensemble de parti fasciste. Certes, il est impossible de négliger les influences du fascisme, ce phénomène caractéristique de l'entre-deux guerres qui ne peut assurément pas être circonscrit aux expériences italienne et allemande1. En ce sens, il faut exposer les points-clés du projet phalangiste afin de pouvoir ensuite réfléchir aux éventuels voisinages ou rapprochements avec le fascisme.

1. L'État et la Révolution L'État Parmi les éléments du projet politique phalangiste, forgé autour de vingtsix points fondamentaux, nous en retiendrons trois principaux: la notion d'État, celle de Révolution et le caractère nationaliste des écrits politiques de José Antonio Primo de Rivera. Ces trois éléments incorporent beaucoup d'autres aspects qui, dans leur ensemble, permettent d'ébaucher les principes idéologiques du mouvement fondé par Primo de Rivera, tout en confirmant la prépondérance des idéaux de ce dernier dans le projet de la Phalange espagnole des Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista (JONSl
« José Antonio Primo de Rivera, Phalange Espagnole * Cet article présente des résultats partiels de la recherche la J.O.N.S. et la construction de la Nouvelle Espagne. 1933-1936.", réalisée avec l'aide d'une bourse du CNPq. 1. Francisco Carlos Teixeira da Silva, tempo das crises. Revoluç8es,fascismos 2. Note Ramos, Hispimica, Osfascismos, e guerras, in Daniel AarâoReis Filho, C. Ferreira lenha, 0 século Brasileira, 2003. vo1.2. 2a ed, Rio de Janeiro, Civilizaçâo ÀX de 0

de l'éditeur: Les JONS naquirent en octobre 1931 de la fusion du groupe conduit par Ramiro Ledesma fondateur de l'hebdomadaire La COl1fJuista deI Estado avec les Juntas Castellanas de Actuacion groupe fondé par Onésimo fonnant Redondo Ortega, de l'Accion de las Juntas Catolica. de Ofensiva En mars Nacional 1934 elles se regroupent Sindicalista (FE de las Espanola la Falange Espanola

avec la Falange

19

José Antonio Primo de Rivera n'avait pas d'objections quant à l'existence même de l'État, mais plutôt quant à sa fonction et à son importance dans le cadre des éléments constitutifs de la société. Sa proposition de construction d'un nouvel appareil d'État contenait ainsi clairement une critique contre les fonctions assumées par l'État libéral: « Certains conçoivent l'État comme un simple instrument de maintien de l'ordre, comme un spectateur de la vie nationale qui n'interviendrait que lorsque l'ordre est menacé, sans défendre aucune idée déterminée. D'autres aspirent à s'approprier l'État afin de l'utiliser, y compris de façon tyrannique, en tant qu'instrument des intérêts de son groupe ou de sa classe. La Phalange Espagnole ne veut ni l'un ni l'autre: ni un État indifférent, simple instrument de maintien de l'ordre, ni un État de classe ou de groupe »1.

Cette formulation d'un modèle alternatif de construction de l'État espagnol, est caractérisée par le besoin constant de se différencier aussi bien du capitalisme libéral que du socialisme, lié, pense-t-on, à une vision matérialiste du cours de l'histoire. Afm de justifier ses choix, Primo de Rivera mettait en avant l'incapacité du libéralisme (et du système démocratique) à réguler les conflits dans les domaines économique et politique. Selon lui, l'État libéral, peu interventionniste par nature, engendre un intense et interminable conflit entre partis et classes et entrave ainsi les progrès que l'Espagne peut et doit promouvoir. Le système démocratique, qui a fait son apparition il y a peu dans le cadre de la nouvelle Espagne républicaine, ne profite pas à l'ensemble du corps social mais seulement à certains groupes politiques ayant réussi à transformer leurs intérêts en majorités électorales. Cet État, prétendument libéral et libérateur, est au contraire l'instrument de l'introduction d'une sorte d'« esclavage économique»: la liberté de l'homme, qui constitue la base philosophique du système libéral, profite seulement à ceux qui n'ont d'autre choix que de vendre à un prix dérisoire leur force de travail au monstre-marché. En même temps, l'interventionnisme modéré prévu par l'État libéral collabore fortement à l'intensification de la lutte des classes. Pour toutes ces raisons, la naissance du socialisme apparaît naturelle à Primo de Rivera. Elle constitue pour lui une tentative des groupes les plus défavorisés et des travailleurs en vue de trouver une solution pour sortir de leur condition matérielle précaire. Cependant, le socialisme serait incapable de prendre en compte certains aspects essentiels de la vie humaine en raison du caractère matérialiste d'une vision historique reposant sur la lutte des classes. Pour José Antonio Primo de Rivera, l'homme est porteur de « valeurs éternelles» à caractère spirituel et national et non simplement économique. Le matérialisme historique du socialisme laisserait ainsi de côté ce qu'il y a de plus substantiel en l'homme.
JaNS). En 1935, Ramiro Ledesma est exclu de FE de las J.O.NS en raison de ses désaccords avec José Antonio Primo de Rivera. Selon l'historien anglo-saxon Stanley G. Payne, Ramiro Ledesma fut le premier intellectuel à définir un fascisme espagnol relativement clair et précis (Stanley G. Payne, Franco y José Antonio. El extrano casa delfascismo espanaI, Barcelona, Planeta, 1997, p. 135). 1. José Antonio Primo de Rivera, Falange Espanola. Puntas Iniciales, Cf www.luceros.esJjoseantonio (Obras Completas 1).

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Rejetant ainsi les deux modèles, libéral et socialiste, José Antonio Primo de Rivera imagine l'État érigé sous le mouvement phalangiste comme «un

instrument totalitaire au service de l'intégrité de la patrie» 1, auquel
participeraient tous les Espagnols par le biais des instances présentes dans la société, dont les institutions municipales et les syndicats, éliminant de fait la nécessité de partis politiques comme médiateurs de la relation entre les citoyens et l'État. Cette verticalisation des relations est considérée comme une mesure fonctionnelle visant à empêcher que la représentation parlementaire n'agisse qu'au service exclusif des couches privilégiées de la société. L'objectifphalangiste est de transformer l'État en intervenant actif tout en se débarrassant des organismes artificiels régissant la scène politique nationale pour les remplacer par des organisations chargées de questions plus spécifiquement sociales. Ainsi, l'État national-syndicaliste engloberait les sphères publique et privée; publique, c'est-à-dire relative aux politiques locales et municipales en tant que cellules d'un organisme supérieur, le national, et aux syndicats en tant qu'instrument d'interaction entre les hommes dans le cadre du travail; et privée, en lien avec la conviction de l'importance de la famille comme garantie de la continuité de la patrie et de l'unité autour des traditions espagnoles. Primo de Rivera a souvent cité les éventuelles mesures que prendrait l'État phalangiste en ce qui concerne la lutte des classes et les problèmes sociaux. De fait, la Phalange suppose que l'État national-syndicaliste intervienne dans les conflits à caractère économique, au lieu d'assister passivement à la domination des classes les moins privilégiées par les classes les plus puissantes. Cet État serait ainsi à la base d'un nouveau système de production formant un tout organique rendant impossible la lutte entre classes; un nouveau système productif qui participe à l'élaboration du modèle de syndicat vertical constituant l'un des principaux piliers du projet phalangiste.
La Révolution Dans la plupart des textes politiques de José Antonio Primo de Rivera comme de la Phalange, on trouve des références à un projet révolutionnaire, concernant la conception de l'État ou les changements au sein de la société et de l'économie. Le projet phalangiste se revendique de fait comme un mouvement révolutionnaire. Cette auto-qualification est liée aux objectifs recherchés qui, dans le contexte de la réalité espagnole, revêtent un caractère radical. Les changements auxquels aspire José Antonio Primo de Rivera ne sont possibles qu'au moyen d'une triple révolution rénovatrice des cadres politiques, économiques et sociaux, centrée sur un objectif de justice sociale. Nous privilégions ici quelques éléments allant dans ce sens: la nécessité phalangiste d'une révolution non-socialiste, les propositions

1. Phalange,

Los 26 puntos

de Phalange,

Secci6n

Feminina

de F.E.r.

y de las lO.N.S,

1940, p. 12.

21

de justice sociale, de réfonne agraire et de syndicalisme verticall, particulièrement mis en valeur au sein du projet. José Antonio Primo de Rivera pense que la révolution est absolument nécessaire pour l'Espagne. Le pays est arrivé à un tel niveau de détérioration que seule une modification profonde de ses structures peut renverser le processus. Il croit « la révolution [. ..] nécessaire, non seulement lorsque le peuple est corrompu, mais aussi lorsque ses institutions, ses idées et ses goûts deviennent stériles ou sont sur le point de le devenir »2. Toutefois, de telles transfonnations doivent s'accompagner de la sauvegarde et de l'intensification des coutumes et des traditions espagnoles dans le cadre d'une synthèse entre tradition et modernité. Primo de Rivera pense que l'Espagne en tant que nation est dotée d'un destin universel et qu'il est pour cela nécessaire de lui attribuer une mission dans le monde revêtant le caractère d'une entreprise historique. En dépit de la rhétorique phalangiste qui revendique l'adhésion de tous les citoyens à cette entreprise difficile, il prévoit que la révolution ne sera pas l'œuvre du peuple, mais celle de leaders capables de mettre en œuvre les mesures nécessaires pour qu'elle se transfonne en réalité, traçant une voie révolutionnaire et autoritaire: le chef ne doit ainsi « pas obéir au peuple, mais le servir, ce qui sont deux choses bien
distinctes »3.

En ce sens, l'appel constant à la nécessaire justice sociale devient l'un des éléments de base de la Phalange et l'un des principaux étendards politiques de José Antonio Primo de Rivera. Cet élément se rattache à un ensemble d'idées et de pensées liées aux notions d'unité nationale et de dignité humaine et prévoyant la transfonnation, non seulement de la vie matérielle des Espagnols, mais aussi des notions de morale et d'identité, dont l'exaltation de la nationalité: c'est seulement ainsi qu'il sera possible d'éliminer les causes de la misère, du retard, de l'ignorance et de l'exploitation morale et matérielle des Espagnols. Agustin deI Rio Cisneros, qui a systématiquement organisé les textes de José Antonio Primo de Rivera4, affinne que la proposition de justice sociale ne se restreint pas à la sphère économique mais s'étend aussi aux domaines de la culture et des coutumes. Toutefois, malgré les diverses dimensions du projet, comment prendre en main un pays économiquement arriéré? Comment réfonner la production agricole intérieure dominée par les grands propriétaires terriens? La Phalange et, en particulier, les discours de Primo de Rivera abordent toutes ces questions dans le but de repenser l'organisation des terres espagnoles. Le pays est divisé en grandes propriétés terriennes et en petites régions industrielles, comme la Catalogne. Par conséquent, la transfonnation du secteur économique implique la modification de la structure agraire du pays, afin de mieux répartir les terres, mais aussi de les rendre plus productives. Le souci d'une plus juste répartition de la richesse
1. Ces références 2. José Antonio 3. José Antonio 4. Agustin Ediciones figurent Primo Primo dans le projet politique 1984, p. 131. de José Antonio. Introduccion y sistematizacion de textos, Madrid, du mouvement. Madrid, Cf Falange, 1940. Ediciones 29, 1984, p. 129.

de Rivera, de Rivera, 1971.

Textos revolucionarios,

dei Rio Cisneros, del Movimiento,

El pensamiento

22

nationale apparaît clairement dans quelques points essentiels du discours phalangiste: «La richesse a pour but premier - et notre État le confirmera - d'améliorer les conditions de vie de tous ceux qui font partie intégrante du peuple. Il est intolérable que les masses vivent misérablement tandis que d'autres jouissent de tous les luxes [...]. Tous les Espagnols ont droit au travail [o..]. En attendant de parvenir à une nouvelle structure totale, nous maintiendrons et intensifierons tous les avantages concédés aux travailleurs par les lois sociales en vigueur ».1

Il est en fait difficile pour José Antonio Primo de Rivera et les phalangistes d'expliciter de quelle manière sera mis en œuvre le processus de réforme radicale en question. En effet, la réalité espagnole repose sur une organisation de la terre mise en place depuis d'innombrables générations et, par conséquent, profondément marquée par la tradition. Il s'agit d'une proposition pour le moins curieuse: la Phalange est le seul mouvement proche de la droite espagnole à défendre un projet de réforme agraire de grande ampleur! D'ailleurs, les propositions de Primo de Rivera sont combattues avec force au parlement, en raison de l'audace que représente le fait d'affIrmer qu'une conjoncture historique révolutionnaire est
absolument nécessaire à la mise en œuvre des réformes préconisées.

La réforme agraire proposée est prévue en deux étapes. La première doit réorganiser économiquement le territoire espagnol; la seconde consiste à réaliser des recherches relatives aux diverses régions du pays afm de permettre la classification des sols entre terres cultivables et terres impropres à l'agriculture. La question ne se limite pas à localiser les petites et grandes propriétés, il s'agit aussi de savoir quelles terres sont ou peuvent devenir des unités agricoles viables. Une fois passées les premières phases et «établies la zone habitable et cultivable et l'unité agricole viable, il faudra installer résolument la population de l'Espagne sur ces zones habitables et cultivables ».2Les discours en faveur de la réforme agraire de Primo de Rivera vont à l'encontre des propositions du ministère de l'Agriculture qui n'envisage de modifier la répartition des terres qu'à long terme. Au-delà de ceux que nous venons d'exposer, les objectifs du projet consistent à garantir des prix rémunérateurs aux producteurs et aux agriculteurs, à organiser un crédit agricole national (garantissant de l'argent à loyer modéré), à diffuser l'enseignement de l'agriculture et de l'élevage et à rationnaliser les zones de culture afin de supprimer les régions improductives. Cette organisation sociale de l'agriculture doit instituer la propriété familiale et promouvoir la syndicalisation des agriculteurs. Il s'agit en outre de transférer la petite production agricole familiale vers des zones favorables à la production, dans l'espoir de soulager ainsi la misère des petits producteurs. Le processus d'expropriation des terres acquises ou exploitées illégalement est un autre élément qui ne manque pas de provoquer l'inquiétude de certains. Toutefois, la Phalange ne réussit pas à résoudre certaines des

1. Falange, 1940. 2. José Antonio Primo de Rivera, 1984, p. 118.

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contradictions présentes au sein du projet de réforme qu'elle préconise, en particulier en raison de la difficulté à expliquer deux de ses points fondamentaux: la question des éventuelles expropriations et la défense de la propriété privée. Face à un pays divisé en grandes propriétés terriennes privées aux mains d'élites agraires le plus souvent liées aux grandes familles traditionnelles, ne pas prendre en compte ces deux points contradictoires revient à perdre de vue la possibilité effective de mise à exécution du projet. Le dernier élément à caractère révolutionnaire constituant la pierre angulaire du national-syndicalisme est lié à la mise en place de syndicats verticaux. L'influence du syndicalisme dans la pensée politique de Primo de Rivera est le fruit de ses relations avec Ledesma Ramos et les JONS ; cela, depuis l'époque de diffusion de l'hebdomadaire La Conquista deI Estado, lorsque Ledesma défendait un rapprochement avec les idéaux syndicalistes. Ledesma considère la composante syndicale comme l'un des piliers de l'État: « La syndicalisation des forces économiques sera obligatoire et à tout moment au service des objectifs ultimes de l'État. L'État organisera et
garantira à tout moment la production ».1

Le modèle syndical phalangiste est ainsi le résultat de la perception de la nécessité d'une intervention au sein des relations de production. Les syndicats organisés verticalement par secteur d'activité sont censés contribuer à réaliser l'objectif fixé, l'intégration économique nationale. Ce type d'organisation syndicale résulte d'une critique du modèle d'organisation horizontale (syndicats patronaux et syndicats ouvriers) caractéristique du système libéral et de la société capitaliste. Par le biais de la verticalisation, où prédominerait une logique corporatiste, il serait possible de maintenir les hiérarchies dans un contexte d'unité entre le corps ouvrier et le corps patronal, en faisant en sorte que les fruits de la production puissent profiter à l'ensemble: « Sous le régime national-syndicaliste,il n'y aura aucun danger à ce que le
capital se transforme en capitalisme - comme dans n'importe quel État libéral -, car tous les bénéfices économiques obtenus par une entreprise seront partagés [...] entre patrons, techniciens et ouvriers, sans qu'il existe aucune possibilité ni opportunité de monopolisation des richesses, sous quelque forme que ce soit. »2

2. José Antônio Primo de Rivera et le projet phalangiste Notre objectif n'est pas de susciter ici une longue discussion à propos des concepts de nationalité ou de nationalisme. À partir du cas particulier de la Phalange espagnole, nous souhaitons seulement envisager la nationalité en tant que concept socioculturel propre au monde moderne, conformément aux
1. Ledesma 2. Falange, Ramos selon Stanley G. Payne, 1985, p. 38.

1940, p. 24.

24

propositions de Benedict Andersonl. Au-delà des discussions sur le caractère positif ou négatif du nationalisme en tant qu'idéologie, il convient de mettre l'accent sur sa fonctionnalité dans le cadre de l'organisation du pouvoir politique. Plus qu'imaginée2, la nationalité est parfois forgée, construite autour des traditions et des coutumes, comme cela transparaît dans le projet phalangiste. Dès le début, le projet phalangiste est fondé sur un discours romantique de la patrie. Celle-ci est conçue comme une «unité de destin »3, comme une réalité historique autosuffisante et une entité dépassant les différences entre individus, classes ou groupes politiques. En ce sens, Primo de Rivera et les phalangistes estiment que l'État nouveau devant être implanté au moyen de la Révolution nationale doit rechercher constamment la réactivation de la mission historique nationale. L'Espagne, en tant que nation et unité, et en tant que réalité distincte dont les objectifs doivent être réalisés dans le contexte international, se doit d'atteindre l'unité et la vitalité internes. Une telle perspective a toujours été présente dans la pensée de Primo de Rivera depuis ses premiers écrits politiques. Il considérait la patrie comme une entité transcendante, un facteur essentiel à la construction de l'État, un instrument efficace et autoritaire au service de cette indiscutable unité: « Nous nous fixons cette norme, et c'est là ce qu'il y a de plus profond dans notre mouvement, c'est-à-dire l'idée d'une totale unité de destin qui s'appelle Patrie. Avec ce concept de Patrie, servi par un État fort qui ne soit l'instrument ni d'une classe ni d'un parti, l'intérêt qui triomphe est celui de l'intégration de tous au sein de cette unité »...4 La conquête de la liberté individuelle, contrastant avec le concept libéral de liberté, ne sera possible que par la création d'une nation forte soutenue par une organisation politique disciplinée. Un des artifices politiques de Primo de Rivera consiste à remémorer le passé glorieux de l'Espagne, l'époque des grands rois catholiques, lorsque le pays occupe un rang privilégié sur la scène internationale. Une des attributions fondamentales de l'État sera en ce sens de permettre au pays de retrouver son statut impérial. Cette nécessité impériale conjuguée à la foi catholique surgit du désir exprimé par les phalangistes de conquérir une place dominante au sein de l'Europe, mettant ainsi fin à une période d'isolement due à la décadence économique accentuée par la perte des colonies américaines et afiicaines. Ainsi, la plénitude historique représentée par l'empire apparaît comme la solution pour sortir de l'isolement international: «La Phalangeaffirme que l'Espagne ne peut supporterque d'autres nations
oublient sa présence en Europe et fassent leurs arrangements internationaux sans compter avec elle... L'Espagne recommencera à chercher sa gloire et sa richesse par-delà les mers. L'Espagne aspirera à être une grande puissance maritime »5.
1. Benedict 2. Nous Anderson, Primo Primo Naçâ'o e consciência ici à la notion de Rivera, de Rivera, 1984. 1984, p. 68. nacional, Sào Paulo, imaginée» Âtica, 1989, p. 13. par Anderson.

nous référons

de « communauté

défendue

3. José Antonio 4. José Antonio 5. Falange,

1940, p. Il.

25

La mise en œuvre de ce projet collectif est une tâche collective1. En raison de leur vision de la collectivité, les phalangistes sont farouchement opposés aux velléités séparatistes de régions telles que la Catalogne ou le Pays Basque. Cependant, comment créer une conscience nationale, tout en prenant en considération ces particularismes? Comment rassembler les Espagnols autour d'une seule passion patriotique dans un pays aux idéologies, aux aspirations et aux désirs si divers? John Breuilly propose des outils pour penser le nationalisme comme aspect de la modernité lié au développement de l'État moderne2. La difficulté est de faire de la « conscience nationale» un sentiment effectivement partagé parmi les individus d'une même nation. Dans cette optique, le fait de penser le nationalisme en termes uniquement politiques contient en lui ses propres limites, étant donné que, dans de nombreux cas comme celui de Primo de Rivera et de la Phalange, les nationalistes « recourent aux mythes et aux symboles hérités du passé pour les intégrer à une trame d'arguments destinés à promouvoir l'identité nationale et à justifier les revendications nationales ».3 Dans le cas de la Phalange, nous privilégions l'une des approches possibles: la notion de patriotisme impliquant une conscience coopérative associée aux objectifs de l'organisme politique4. Cette perspective coopérativiste imprègne l'idéal phalangiste, qui conçoit l'unité nationale dans le cadre de l'État mais aussi à partir de l'implication de chaque citoyen dans le processus par la vénération de « quelque chose de positivement sacré amenant l'individu à se sacrifier en ce sens ».5 Montserrat Guibernau propose une analyse intéressante du caractère politique du nationalisme et de la relation entre celui-ci et l'État national: il souligne le rôle crucial du nationalisme dans le discours moderne de légitimité politique. Avec l'étude de la Phalange, il est possible d'observer que la proposition politique d'unité nationale s'appuyant sur l'exaltation des valeurs nationales n'est pas accompagnée de directives et de méthodes permettant de la transformer en actes politiques effectifs. Le nationalisme phalangiste, empêtré dans les mythes et les symboles, finit par oublier que le «nationalisme se doit de prendre en compte l'avenir et de préparer la nation à la concurrence afin de rattraper son retard. Ce processus implique la réappropriation de l'industrie et de la technologie ainsi que la réinterprétation des traditions »6.

1. n convient

de souligner

que le mouvement do fI£lciofl£llisrno,

concevait

le projet

national (org.).

à partir

de la participation da questiio

effective

de de

tous les Espagnols.

Le rôle de l'État

est ainsi celui de la conscientisation in G. Balakrislman

au moyen

de la propagande

politique. fI£lciofl£l/,Rio

2. Jolm Breuilly, Abordagens Janeiro, Contraponto, 2000. 3. Jolm Breuilly, 4. Heinrich 2000, p. 160. vom Treitschke

Urn mapa

selon M. Guibemau,

Naciofl£llisrnos.

0 Estado

Naciofl£l/

e 0 fI£lciofl£llisrno

no sécu/o

XX, Rio de Janeiro, Jorge Zahar Ed., 1997, p. 18. 5. Treitschke apudM Guibemau, 1997, p. 18. 6. Montserrat Guibemau, 1997, p. 103.

26

3. La Phalange et la Révolution révolutionnaire, fasciste?

nationale:

révolutionnaire,

contre-

Dans son analyse des fascismesI, Francisco Carlos Teixeira propose une typologie de ces mouvements politiques selon un modèle d'analyse basé sur ses éléments constitutifs. Ce travail est utilisé ici pour étudier les aspects fondamentaux du projet phalangiste et ses similitudes avec le modèle fasciste. Rechercher la nature fasciste de régimes ou de projets politiques tels que celui de la Phalange en Espagne revient à considérer le fascisme comme un phénomène caractéristique de l'entre-deux-guerres qui ne serait pas uniquement lié à l'Italie et à l'Allemagne. En partant de ce principe, nous cherchons à identifier les éléments constitutifs du fascisme dans le projet de la Phalange et dans le discours de José Antonio Primo de Rivera. Considérant comme fascistes les « mouvements nationalistes extrémistes de structure hiérarchique et autoritaire et à l'idéologie antilibérale, antidémocratique et antisocialiste qui fondèrent ou cherchèrent à fonder, après la Première Guerre mondiale, des régimes étatiques autoritaires »2, nous essaierons de comparer les conceptions fasciste et phalangiste de l'État, de la révolution et de l'idéologie. Les notions d' antilibéralisme, d'antiparlementarisme et d' antisocialisme constituent les principales bases idéologiques du fascisme. De fait, ses propositions de bases se réfèrent à la « faillite» du système libéral et à son caractère destructeur. Le fascisme critique l'existence des partis politiques en tant que représentants des intérêts corporatistes et de classe; et il reproche à l'État libéral d'être à l'origine de la séparation entre sphères publique et privée. L'absence d'une présence étatique forte provoquerait l'intensification des contradictions internes de la société, qui s'expriment par exemple dans les rapports entre capital et travail. En réponse à ces critiques, le fascisme propose l'organisation d'un État fort et organique capable de restaurer le prestige de la nation et de l'identité nationale. Un tel État se veut interventionniste et établit des fonnes d'action solidaires et organiques dans le but de construire une société de type corporatiste, de combler le fossé entre l'État et la société et d'en fmir avec l'espace social libéral-bourgeois? L'État corporatiste fasciste cherche à soumettre le plan économique à son influence directe, raison pour laquelle l'une des caractéristiques du projet fasciste consiste en l'organisation verticale des rapports de production. L'importance des traditions dans le modèle fasciste n'est pas directement liée à un retour à un passé lointain où existaient des liens identitaires au sein de la communauté. Les traditions apparaissent intimement liées à la construction d'une
1. Cf Daniel Aarào Reis, Jorge Ferreira e Celeste Zenha, Historia do Século
Rio de Janeiro, 2. Wolfgang 3. Francisco 2003. Schieder Carlos selon F. C. Teixeira da Silva, 2003, da Silva, 2003, p. 141. p. 118. Teixeira Xl';

vol. 2, Ed. Civilizaçào Brasileira,

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identité nationale qui transcende le caractère impersonnel et distant du libéralisme!. Contrairement au conservatisme traditionnel, le fascisme ne cherche pas à revenir à l'Ancien Régime mais tend à une rénovation basée sur l'avenir. Malgré les similitudes perceptibles avec le projet phalangiste, il existe un dernier facteur essentiel propre à cette dernière approche: la défense d'un projet authentique et national. José Antonio Primo de Rivera a toujours cherché à se démarquer d'un quelconque rapprochement avec le fascisme, même si ses premiers écrits politiques défendaient d'une certaine manière la pensée fasciste, en particulier en ce qui concerne la notion d'État. Cependant, dans un texte publié dans le journal madrilène Luz du 13 avril 1934, José Antonio Primo de Rivera prend ses distances: «Est apparue une nouvelle association répondant au nom de fascisme espagnol et qui souhaite profiter de ce moment. La Phalange espagnole des JaNS souhaite affIrmer qu'elle n'a rien à voir avec ce mouvement ni avec les actes de propagande qu'il organise »2.

Pourtant, ainsi que le souligne Francisco Carlos Teixeira da Silva, «nous devons aussi prendre en compte le fait que chaque fascisme, en dépit des similitudes et des éloges mutuels, a toujours défendu son originalité historique et nationale pleine et entière en recherchant sur son propre sol les origines de ses idées »? L'idée de révolution est revendiquée par les idéologues fascistes. Dans le cas de la Phalange, elle sert de référence au processus de profondes mutations devant être mis en œuvre dans les domaines économique et social. Indépendamment des intentions concrètes se cachant derrière l'usage du terme, il est possible d'observer que, dans des contextes déterminés, les gouvernements réactionnaires, conservateurs et contre-révolutionnaires cherchent à donner une image populiste, réformatrice et émancipatrice à leurs prétention4. Arno Mayer pose la question de savoir si le fascisme exerce ou non une pression révolutionnaire ou contrerévolutionnaire claire, dans la mesure où ses propositions visent à une profonde réforme sociale, selon une optique toutefois différente de celle du socialisme. Selon cet auteur, «dans le but de contrer les offensives du mouvement révolutionnaire, les leaders contre-révolutionnaires se voient obligés d'adopter un projet qui soit le revers de la révolution. Par un effet de miroir, la contre-révolution emprunte (à la révolution) ses idées, ses objectifs, son style et ses principales
méthodes... ».5 Les discours fascistes et phalangistes apparaissent profondément similaires. Dans certains de ses textes, José Antonio Primo de Rivera en vient à défendre le modèle étatique italien6. Néanmoins, certaines différences ne s'estompent jamais.

1. Francisco

Carlos

Teixeira

da Silva, 2003,

p. 142. (Obras 1870-1956. comptetas ll). paz e Terra, 1977.

2. José Antonio 3. José Antonio 4. Arno Mayer, 5. Arno Mayer, 6. Cela malgré

Primo Primo

de Rivera, de Rivera,

www.Iuceros.es/joseantonio 1984, p. 123. na Europa. fasciste

Dinâmica le constant

da Contra-revotuçiio rejet ultérieur

Rio de Janeiro,

1977, p. 54. du caractère du projet phalangiste.

28

Le recours aux masses, le mythe de «l'homme nouveau », la quête incessante de la modernisation et d'autres aspects n'ont jamais fait partie des préoccupations phalangistes. Le projet du parti n'ajamais été très bien accepté et s'est au contraire toujours retrouvé en marge de la politique espagnole de l'époque. Ce projet ne présuppose pas la fonnation d'hommes capables de s'intégrer à un nouveau système, mais plutôt la sauvegarde de « l'esprit espagnol ». En outre, il ne propose pas non plus un quelconque modèle de modernisation qui puisse sortir l'Espagne du marasme économique. Les propositions de la Phalange dans le domaine économique sont orientées vers la reconfiguration des terres espagnoles, un thème pourtant très peu étudié dans les recherches habituelles sur la Phalange, un objet d'analyse d'une grande richesse. Il convient aussi de prendre en compte certaines caractéristiques propres à la culture espagnole, telle que la forte religiosité. La religion imprègne une grande partie des thèmes politiques abordés par le parti, sans qu'il existe pour autant une quelconque alliance avec les institutions ecclésiastiques. Un autre élément constamment abordé dans les approches citées ici a trait au caractère antilibéral de la proposition politique phalangiste. L'antilibéralisme est l'un des piliers de la proposition fasciste. C'est par conséquent l'un des facteurs rapprochant la Phalange du fascisme. Si l'on se réfère cependant à l'Encyclopédie du NationalismeI, dans les entrées relatives au traditionalisme et au conservatisme, l'antilibéralisme serait déjà présent en Espagne depuis le XIXe siècle. Le traditionalisme espagnol, lié en grande partie au catholicisme, a toujours manifesté son opposition aux notions de rationalité et de progrès. L'idéal traditionnel et conservateur espagnol s'est toujours heurté au libéralisme et au parlementarisme, ceux-ci étant incompatibles avec la structure de la société traditionnelle espagnole: cela aussi bien sur le plan politique (monarchie de droit divin), économique (pays ancré dans la ruralité) et social (relations de pouvoir fondées sur les rapports de sujétion liant le Roi et la noblesse terrienne à leurs sujets). Dans quelle mesure le fascisme a-t-il ou non influencé l'antilibéralisme espagnol, sachant que celui-ci faisait déjà partie de la pensée traditionnelle espagnole, y compris au sein du mouvement carliste2 ? Certaines questions restent encore en suspens: la Phalange espagnole des JONS peut-elle être, à l'époque qui nous intéresse, qualifiée de fasciste? Ou s'agit-il d'un mouvement soumis à diverses influences, dont celle du fascisme? Quelles sont les différences identifiables et les rapports de ses leaders avec les influences extérieures? Refus ou affinnation? Quelles sont ses spécificités? Jusqu'à quel point la Phalange reprend-elle à son compte les tendances conservatrices et traditionnelles déjà présentes dans l'Espagne de la fm du XIXe siècle? Les classifications généralisatrices suffisent-elles à prendre en compte la variété des éléments présents dans le projet phalangiste?

1. Andrés

de BIas Guerrero

(org.), Enciclopedia

del Nacionalismo,

2. Les carlistes sont présents dans le pays depuis par l' intennédiaire de Primo de Rivera.

Madrid, Editorial la fin du XIX" siècle et établissent

Tecnos, 1997. des contacts avec la Phalange

29

Au-delà d'éventuelles similitudes, cet article n'a nulle prétention à mettre fin à la discussion. Il faut toutefois affirmer la nécessité d'étudier plus avant les influences fascistes dans des conjonctures historiques spécifiques, en prenant en compte les spécificités régionales, dans le cas qui nous intéresse celles de l'Espagne. Cela, afin de reconstruire les projets politiques caractéristiques du XXe siècle, en soulignant autant les éventuelles influences que les possibles différences ou spécificités. Nous reconnaissons en outre la nécessité de différencier la Phalange en tant que projet politique sans grande représentativité avant 1936 de la Phalange post-guerre civile intégrée à la bureaucratie franquiste.

Bibliographie
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MARCELLO CAETANO ET L'ESPACE DE LA MODERNITE DANS L'ÉTAT NOmEAUPORTUGAIS

Francisco Carlos Palomanes Martinho Université de l'État de Rio de Janeiro

Lorsque naît en 1906 Marcello José das Neves Alves Caetano, le Portugal est encore une monarchie. Mais une monarchie déjà agonisante, parfaitement décrite par Miguel de Souza dans son roman Equadorl. Vers 1910, le dernier représentant de la Maison de Bragance, Dom Manuel II, est destitué sans offiir de résistance. Néanmoins, pour un nombre significatif des Portugais, la royauté demeure une source de nostalgie. Que faut-il attendre d'un pays aussi conservateur, agraire et profondément catholique? Dans son livre 0 crime do padre Amari, Eça de Queiroz montre un quotidien où la présence ecclésiastique commande la vie des hommes. Le greffier amoureux, Joao Eduardo, accusé de libéralisme et d'opposition au clergé, perd son amoureuse. Amélie et lui sont même excommuniés, pour une courte durée. Dans une large mesure, le XIXe siècle demeure enraciné pendant une bonne partie du XXe siècle portugais: l'implantation du libéralisme fait face à d'importantes difficultés. Mais, comme l'affIrme l'abbé Antônio Vieira, « il est toujours possible de tomber un peu plus bas ». Et les libéraux portugais ont beaucoup aidé pour que le gouflTen'ait pas de fond. Durant les seize années de la Première République, il y eut plus de trente gouvernements. Grèves, anarchisme, chômage, entrée catastrophique dans la Première Guerre mondiale et brève dictature de Sidonio Pais achevée par son meurtre ne sont que quelques exemples des difficultés alors rencontrées. .. Le mécontentement à l'égard de la République gagne rapidement les villes. Dans les cafés telles qu'A Brasileira au Chiado, à Lisbonne, une élite intellectuelle (Almada Negreiros, Fernando Pessoa, Mario Sa Carneiro...) chaque fois plus insatisfaite, se tourne vers les nationalismes naissant plus au nord en Europe. On boit beaucoup, on ne parle pas moins et on dit autant du mal des gouvernements. Antonio Ferro, futur Secrétaire d'État à la Propagande de l'Estado Nova (État Nouveau), voyage à travers toute l'Europe pendant les années 1920, interrogeant les politiciens autoritaires et nationalistes comme Primo de Rivera, Mustapha

1. Tavares,2004. 2. Queiroz, 2005.

31

Kemal, Gabriele D'Annunzio et Benito Mussolini!. Peu à peu se forme un quasi consensus: l'ordre doit être rétabli, par la force si nécessaire.

1. Mysticisme, traditionalisme

et intégralisme

À la fm de la Première République, Caetano n'a que vingt ans. Mais il a déjà un rôle politique, en tant que Secrétaire Général de la Commission Exécutive de l'Intégralisme portugais. Étudiant à la Faculté de Droit de Lisbonne, il se fait tôt remarquer. Tout au long de l'année de 1926, il participe activement à un groupe d'étudiants refusant d'admettre l'obligation de dix-huit mois de stage pour obtenir le diplôme d'avocat. Parmi ceux qui appuient les étudiants, il y a une figure importante du futur EstOOo Novo (État Nouveau), Armindo Monteiro, fondateur et directeur de l'Institut National de Statistique, ministre des Colonies et des Affaires étrangères2. Ce groupe cherche le soutien des enseignants et diffuse leurs revendications dans le DÜirio de Lisboa, quotidien de grande circulation à l'époque. Ils briguent le soutien de la société - du moins celle sachant lire. Caetano est aussi un militant catholique actif durant ses études à la Faculté de Droit. Très tôt, il participe à un Institut des étudiants catholiques de Lisbonne. Il se charge de la diffusion de la pensée catholique dans les cercles étudiants jusqu'à sa licence en 1927, et encore plus tard. Dans cet Institut des étudiants catholiques, il est presque toujours secrétaire des séances plénières. Lors de la première réunion de l'Institut, le père Almeida Correia prononce une conférence sur la conception chrétienne de la vie, soulignant que le plaisir était un moyen d'arriver à Dieu et non un but en soi, sinon le plaisir se change en péché. Le but surnaturel de l'homme est Dieu, comme l'a écrit Saint-Augustin: «Seigneur! Vous nous avez fait pour vous. »3 Le catholicisme enraciné chez Caetano et chez ses amis, la conception selon laquelle la vie, la beauté et le plaisir doivent être consacrés à Dieu, donnent raison, encore qu'involontairement, à ce que plusieurs années après disait le poète: « À notre Seigneur Demandez s'il a produit dans les ténèbres La splendeur Si tout a été créé Le mâle, la femelle, la bête, la fleur Créé pour adorer le créateur Et si le créateur A inventé la créature, je vous prie Si, de l'argile, il a fait quelqu'un avec tant d'amour C'est pour aimer notre Seigneur» 4.
1. Leal, 1994. 2. Acte n° 3. AMC, 3. Acte de la Séance 4. Holanda Boîte l, Étudiant p.337. à la faculté du 13 février 1924. AMC, boîte de droit, n° 3 . l, Institut des étudiants catholiques de Lisbonne, n°l.

& Lobo, 2006,

32

Intellectuel précoce, Caetano se fait remarquer dans les cercles catholiques de Portugal. Et c'est pour cela qu'il devient rapidement un diffuseur du catholicisme. En 1928, à vingt-deux ans, comme membre de la Société Sào Vicente de Paulo (Saint-Vincent de Paul), il prononce une conférence sur la charité chrétienne. Le plus curieux est alors le lien critique établi par Caetano entre la Renaissance, le romantisme, le rationalisme du XIXe siècle et le christianisme. En tant que modèle paradigmatique d'homme chrétien, il choisit comme patron de sa congrégation, Saint Vincent de Paul, ce saint du XVIe siècle, auteur d'une idée chrétienne de la charité instituée par lui en 1617, responsable de la nourriture du corps et de l'âme des pauvres. Les romantiques et les rationalistes du XIXe siècle, cependant, auraient fait accroire que la charité ne serait qu'une attitude «vexatoire, socialement nuisible et contradictoire », ceci surtout à partir de la révolution européenne de 1848 et des progrès du socialisme en France. Face à ces conceptions, Caetano déclare que la charité est bien supérieure à «la froideur des doctrines sociales» et aux «faibles solutions de droit »1. Son érudition - il cite volontiers Flaubert, Pascal ou Bossuet - révèle son penchant « spirituel» pour une forme de traditionalisme que le dictateur Oliveira Salazar incarne bientôt. La lutte contre le romantisme et le rationalisme, les expressions de naïveté dans un cas et de matérialisme ascétique dans l'autre ont, dans le parcours de Caetano, une signification politique. Catholique pratiquant, il est entré encore jeune dans l'Intégralisme lusophone. Cet intégralisme est responsable de la formation d'un courant intellectuel, tout en rénovant la «tradition» d'une société organique et corporative dont le Portugal médiéval serait le paradigme, s'opposant au libéralisme du XIXe siècle, «produit d'importation» et donc étranger aux valeurs portugaises. Pour ceci, l'intégralisme se sert de théoriciens anciens de la pensée contre-révolutionnaire portugaise du XIXe siècle liés à l'absolutiste Dom Miguee. La référence à Dom Miguel est très importante: l'Intégralisme lusophone est un mouvement nationaliste et catholique prêchant notamment le retour à la monarchie et la loyauté envers son héritier, Dom Duarte Nuno de Bragança3. Un autre personnage n'est pas moins important pour les intégralistes portugais, le journaliste et poète Antonio Sardinha. Républicain dans sa jeunesse, déçu par le régime de 1910, il se convertit à la monarchie et au catholicisme. Il est député monarchiste pendant la courte dictature de Sidonio Pais et devient un intellectuel essentiel pour l'intégralisme. Il meurt à 37 ans en 19274. Tout au long de la seconde moitié des années 1920, Caetano est encore profondément doctrinaire, dévoué tant au catholicisme qu'à l'intégralisme, embryon du National-Syndicalisme, forme de fascisme portugais, déjà sous la direction du

I. Bulletin 2. Pinto, 3. Motion.

Portugais 1994, p. 25. AMC,

de la Société

S. Vicente

de Paulo.

AMC,

Boîte

l, Société

de Sâo Vincente

de Paulo,

n° 2.

Boîte

l, Intégra1isme

lusitanien,

4. Sur les liaisons

entre Sardinha

et l'État Nouveau

n° 2. portugais,

cf Carvalho,

1995, p. 79-123

; 1996, p.231-243.

33

principal héritier politique de Antonio Sardinha, lui aussi journaliste, Francisco Rolao Pretol. Les circonstances le conduisent, avec d'autres intégralistes, à une adhésion graduelle au nouveau régime, cet État qui se déclare «Nouveau ». Depuis 1928, Caetano est un collaborateur actif de Salazar, comme auditeur juridique au ministère des Finances. Néanmoins, il n'abandonne pas ses activités académiques: il obtient son doctorat en 1931 et, en 1933, est sélectionné au concours public, devenant professeur à la Faculté de Droit de Lisbonne où il était étudiant. Invité par Salazar à figurer sur la liste de députés de l'Union Nationale, seul parti du régime corporatif, il refuse, affirmant que sa seule vocation est l'Universitë. Enseignant, Caetano œuvre également comme chroniqueur ponctuel dans la presse, surtout dans le Jamal do Commercia e das Colônias, dans lequel il écrit une « colonne» deux fois par semaine. Dans cet article, je me limite aux textes publiés dans ce quotidien se rapportant aux politiques internationales, corporatives et coloniales, à la recherche des éléments de modernité et de tradition présents dans ce parcours intellectuel de Marcello Caetano.

2. Le Portugal et les événements extérieurs:

proximité et prndence

Le premier article sur les problèmes extérieurs du Portugal date de mai 1932. Caetano y fait l'analyse de la situation française pendant sept ans, de la chute du gouvernement Herriot au retour de la gauche au pouvoir. Commençant par critiquer la politique économique en France du «cartel des gauches », à l'origine selon lui de « l'inévitable» défaite de Herriot et de la victoire de Poincaré, il pointe ce qu'il qualifie de politiques « démagogiques », autour, l'impôt sur le capital, le contrôle des changes, l'augmentation des impôts directs, finalement remplacés par une politique d'austérité et de responsabilité. La nouvelle victoire de la gauche dans les élections françaises est un sujet de préoccupation pour Caetano: il voit dans ce résultat une possible perte d'opportunité pour les Français. Tandis que l'Espagne est plongée dans une crise d'instabilité durant toute la Seconde République et que l'Allemagne vit le chaos économique de la République de Weimar, la France pourrait s'attirer la sympathie « des conservateurs» entraînant des

1. Pinto, 2. Cruz,

1992, pp. 575-Q13. 1988. de Marcelo Caetano et d'Ant6nio Oliveira Salazar, 22 novembre 1934 in Antunes, 1994, p.96.

3. Correspondance

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investissements «fuyant des places ayant perdu toute considération internationale» 1. L'avenir est toutefois incertain: « Qu'arrivera-t-il maintenant? L'inquiétude des capitalistes, si durement éprouvés dans cette époque funeste, ne permet aucune manifestation d'hostilité, mêmepas un signe offensif.Ce serait la panique ». Préoccupé par les événements mondiaux, soucieux de la crise économique en Europe, Caetano imagine une probable consolidation d'un bloc conservateur en France contre les radicalismes voisins d'Espagne et d'Allemagne. Il prend en compte une économie internationale déjà constituée: pour lui, il n'y a déjà plus d'espace pour un modèle de développement capitaliste autonome. Avec trente ans d'avance, il fait en outre le constat formulé beaucoup plus tard par Oliveira Salazar (face à l'opposition internationale contre les guerres portugaises en Afrique), dans les années 1960 :
« Nous sommes chaque fois plus orgueilleusement seul »2.

L'option conservatrice, pour Caetano, passe nécessairement par l'existence d'un marché potentiellement libre. En plusieurs autres passages, surtout dans des articles voués exclusivement à l'économie, on peut le concevoir comme opposé aux idées trop étatistes. Dans un pays fortement dépendant des exportations, il sait le danger des mesures protectionnistes. Ainsi, une fois de plus par rapport à la France, il critique vivement en juin 1932 la décision du gouvernement français de taxer à 15% les produits en provenance du Portugae. Caetano mesure donc bien les possibilités et limites d'un projet de modernisation de l'État et sait qu'un développement autonome de l'économie portugaise est impossible. Il connaît certes très bien les thèses de Salazar, son opposition acharnée au développement urbain qu'implique l'industrialisation et la croissance des classes ouvrières, son attachement au monde rural, à la petite propriété agricole de type familial4 : la permanence d'une économie majoritairement agricole est une réalité qu'on ne peut nier, voire modifier. Malgré cela, il est conscient du besoin d'intégration internationale et de l'importance des investissements internationaux. Caetano est un ferme défenseur de la première politique économique de Salazar, valorisant l'équilibre financier et la lutte contre les charges excessives de l'États. Toujours en référence à la France, il plaisante avec la tradition
1. «Notes économiques presse, n° 6. 2. Salazar, sid, p. 368. 3. «Les urgentes 4. Salazar, latifundium le travail. rapports ». AMC, Boîte et financières: les finances fumçaises et les élections ». AMC, boîte l, Chronique de

commerciaux

entre

le Portugal de presse,

et la France:

un grave

problème

qui nécessite

des solutions le et

l, Chronique

déjà en 1916, lors des examens alentejan, celui du« propriétaire » Salazar, 1916, p.8. Caetano

n° 14. pour devenir professeur adjoint de l'Université absent» et vante la défense d'un petit terrain«

de Coimbra, critique fécondé par le capital

cite la thèse de Salazar

5. Dans une dictature au long économique, entre un libéralisme Pour une analyse de la politique

cours, comme celle du Portugal, conservateur et un étatisme plutôt économique pendant les premières

mais n'insiste pas, étant probablement en dèsaccord. dans la politique il y a eu des oscillations interventionniste. Cf Britto, 1989, pp. 33-58. 1990. années de l'État Nouveau, cf Rosas,

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portugaise de toujours vouloir imiter l'étranger: «Si la France a un déficit public par quelle raison le Portugal n'en aurait-il pas un aussi?» Ironiquement, toutefois, il mentionne le gouvernement de la gauche française qui combat les dettes de l'État. Les critiques de Salazar, reproducteurs de modes étrangères, pouvaient maintenant, louer le dictateur: la France combat le déficit, il faut donc que le Portugal fasse de même! ! En revanche, si d'une certaine façon Caetano semble un libéral à l'époque d'un si grand interventionnisme, ceci n'est pas vrai en politique. Il manifeste un certain scepticisme quant à la relation entre économie et démocratie en France: « Le vieux socialistequi préside aujourd'hui le gouvernementde la France et son rond ministre des Finances cherchent à solutionnerle pénible problème fmancier: contre eux, se dressent les hommes d'un État démocratique fonctionnaires syndicalistes, caciques qui ne peuvent ni ne doivent payer plus... Et le Parlement? Ces groupes d'individus bruyants vont-ils consentir à mettre l'intérêt de la France au-dessus des intérêts des partis et de leurs clientèles? » La démocratie est ainsi considérée comme un obstacle pour une juste politique économique. Caetano conclut son article en défendant les mesures économiques de Salazar et sa politique dictatoriale: « S'ils y consentaient,on pourrait dire honnêtementde l'actuelle expérience trançaise que l'Exécutif a justifié les fmances et le Législatif la politique de
la Dictature portugaise»
2

...

En juin 1932, Caetano écrit sur la Conférence des Réparations, annoncée pour le 16 de ce mois-là et dont la mise en œuvre paraît bien aléatoire en raison du moratoire Hoover. Il considère que les traités de paix, spécialement le Traité de Versailles, ont interdit toute possibilité de récupération économique des pays vaincus3 ; et il semble faire preuve d'une grande acuité quant au comportement de la France:
« La dette liée aux réparations nous apparaît d'abord comme une dette politique que les Alliés veulent recevoir comme droit du vainqueur, si nécessaire par des sanctions politiques et militaires: c'est ce concept qui inspire l'action des gouvernements, spécialement du gouvernement trançais, pendant toute la première durée du drame allant jusqu'à l'occupation de Ruhr». D'après Caetano,« l'occupation de la Ruhr a été le début de la catastrophe allemande, la cause la plus immédiate de la formidable inflation qui a provoqué la dévalorisation du mark ». La solution aurait donc pu venir d'un accord plus technique que politique, c'est-à-dire, d'une estimation réelle des possibilités de paiement de la part de l'Allemagne4. On aurait ainsi évité de réveiller une crise interminable.
1. « La leçon de laFrance», AMC, Boîte I, Chronique de la presse, n° 26. 2. « La leçon de la France », AMC, Boîte l, Chronique de la presse, n° 26. 3. « Notes Économiques et Financières: une nouvelle Conférence des Réparations », AMC, Boîte 1, Chronique de la presse, n° Il. 4. Idem.

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Mais Caetano voit au-delà des seuls problèmes français ou des réparations allemandes. Le faible équilibre entre les puissances - qui, dans une large mesure, a un lien avec la question allemande -, est aussi une source de réflexion et le moyen de mettre en valeur ses convictions politiques. Pour lui, la situation mondiale est un motif d'inquiétudes, tandis que la Société des Nations montre son impuissance et s'isole dans son affirmation stérile de garantie de la paix mondiale!. La crise met en évidence l'épuisement de la croyance dans un « progrès indéfini» et les désillusions quant à la « machine de la société anonyme, de la science et de la démocratie ». Exit le XIXe siècle. La permanence de troubles et de la barbarie, comme dans cette Russie « assujettie au joug de la tyrannie des barbares» ou dans l'Espagne « errant dans la dernière aventure de Dom Quichotte », provient de l'incompréhension des temps modernes et de la diffusion d'idéologies malvenues et bizarres. Le Portugal, par contre, appartient au groupe des élus ayant fait le choix rare de la paix. Ici encore, on peut faire référence à Eça de Queiroz et au Père Amaro. L'histoire s'achève en 1871, à l'époque de la Commune de Paris. Se promenant dans les rues de Lisbonne, le père Amaro et son ami protecteur, l'abbé Dias, ont une conversation avec un gentilhomme et s'inquiètent de ce qui pourrait arriver, sous l'influence des événements français, en terre portugaise. Le noble les rassure: les dangers de la démocratie et celle de la foule urbaine passeraient au large de Portugal! Il semble que l'idée d'une Europe en crise permanente contrastant avec un pays où rien ne change soit commune aux nobles du XIXe siècle décrits par Eça de Queiroz, comme au plébéien et homme d'État du XXe siècle, Marcello Caetano. Être moderne, dans ce cas, c'est d'abord rechercher une articulation permanente avec les marchés internationaux et, plus particulièrement, avec les investisseurs privés. Par contre, la préoccupation d'un budget équilibré révèle une opposition à l'étatisme de tendance nationaliste prédominant à l'époque, tant à gauche qu'à droite2.

3. Le corporatisme,

forme moderne d'organisation

de la vie portugaise?

L'institutionnalisation en 1933 de l'État Nouveau portugais passe par l'octroi d'une nouvelle Constitution et de l'Acte Colonial. Dans le premier cas le nouvel ordre juridique a une teinte nettement antilibérale et corporatiste. Avec d'autres importants juristes portugais dont Fezas Vital et Quirino de Jesus, Caetano est l'un des rédacteurs du nouveau texte constitutionnel. Il n'a, à cette époque, que vingt-sept ans.

1. « Avenir 2. Hobsbawm,

incertain 1995.

», AMC,

Boîte

1, Chronique

de la presse,

n° 41.

37

À côté de la Constitution, l'État Nouveau tâche d'approuver la création d'un nouvel apparat législatif susceptible de faire fonctionner la machine corporatiste. Le 23 septembre 1933, à travers trois décrets\ est institué le Statut de Travail National (STN). Est créé, en outre, par décret-loi aussi2, dans le champ d'action de Sous-secrétaire d'État aux Corporations et à la Prévoyance Sociale, l'Institut National du Travail et de Prévoyance (INTP). On inaugurait alors une nouvelle forme de relation entre l'État et l'univers du travail. C'est avec l'implantation de l'État Nouveau et des institutions destinées formellement à la relation de proximité avec le monde du travail (en particulier le STN et l'INTP), que l'on peut réellement parler d'un début de corporatisme de l'État portugais3. Pour le poste de sous-secrétaire de l'État aux Corporations est choisi l'ami de Caetano, lui aussi militant catholique et intégraliste dans les années vingt, Pedro Teotonio Pereira. La question corporatiste prend une large place dans les préoccupations de Caetano et on peut s'en apercevoir à la lecture de ses chroniques. Dans l'une, il cherche à faire une comparaison entre la démocratie libérale et le corporatisme. C'est avec optimisme qu'il signale une crise de la démocratie égalitariste née au XVIIIe siècle et mise en œuvre avec la Révolution Française, «peut-être transitoire, peut-être mortelle, en tout cas, certainement profonde »4. La crise du libéralisme, marquée par la mise en cause du suffrage universel, du régime parlementaire, des partis politiques et des libertés individuelles, est admise selon Caetano non seulement par ses plus féroces juges, mais aussi par les nations démocratiques elles-mêmes. Face à cela, il y a trois options: - d'abord, celle des libéraux, qui refusent tout changement substantiel de la forme de l'État, ne reconnaissant que le besoin de quelques réformes pouvant perfectionner le fonctionnement du système libéral: dans ce cas, la primauté de l'individualisme demeure. La Révolution Française en proclamant la liberté de l'individu, l'aurait isolé face au pouvoir, le mettant à sa merci; elle l'a livré à leurs instincts, espérant que du contentement automatique des besoins de chacun avec le minimum d'effort naîtrait l'harmonie naturelle d'un nouveau paradis terrestre. L'idée d'un individu atomisé, spécifique de la pensée conservatrice du XIXe siècle apparaît nettement dans cet article de Caetano5 ; - il y a aussi les options « bolcheviques », niant la propriété privée, et qui font l'apologie de l'égalité économique. La vie sociale y est configurée de manière identique pour tous les individus et« c'est le tableau désolé que nous fournit la Russie actuelle» ;

1. Décret n"23.049, appliqué aux employeurs du commerce, de l'industrie et de l'agriculture; appliqué aux employeurs en général, ouvriers et professions libérales; et Décret n° 23.051, destiné 2. Décret n° 23.053. 3.~artinho,2002,p.34. 4. AMC, Boîte l, Chronique de presse, 5. Pour une analyse des conceptions n° 30. conservatrices et de droite au XIX" siècle, if. Teixeira da Silva,

Décret n° 23.050, au monde rural.

1993.

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troisième option est le corporatisme: la doctrine corporatiste prétend, selon Caetano, concilier employeurs et ouvriers dans l'intérêt commun de la production: « Les principes fondamentaux sont: la conservation de la propriété privée, refuge irremplaçable de la liberté individuelle, quoique se superpose au « droit» la fonction; la défense et la vigueur des éléments nationaux et le respect de leurs traditions; la réglementation de la vie économique en accord avec l'intérêt suprême de la Nation et l'amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière ».

- la

Pour Caetano, le système marchera à partir de la création de corporations professionnelles ordonnées selon la branche de l'activité économique. Cette conception générale atteint peu à peu une tournure propre dans son discours dès la vraie implantation du corporatisme au Portugal. Le modèle originellement présenté ressemble au modèle fasciste où l'ordre économique ignore les intérêts conflictuels, a priori ceux des employeurs comme ceux des salariés 1. En 1933, un peu avant la publication des lois corporatives, Caetano publie une chronique intitulée Panorama Corporativo português2. Il débute par une réflexion à propos des possibilités d'une réelle implantation de ce qu'il nomme la « doctrine corporatiste» au Portugal. Un grand pessimisme est flagrant dans son analyse faisant allusion à une tradition organisatrice au Portugal. D'après Caetano, l'esprit communautaire des Portugais se restreint à l'État mais le pays a besoin d'un associationnisme privé plus fort. Avec l'État on a tout, sans l'État on n'a rien. Il s'agit d'une vocation historique: « Nous sommes une nation d'esprit communautaire,mais la communauté que nous cherchons n'est pas la communauté privée mais bien la communautéde l'État. Il en a toujours été ainsi [...]. Lorsqu'un jour le roi a pris la décision de ne plus convoquer les cours, celles-ci sont tombées en désuétude - tandis qu'en Angleterre elles se sont glissées par leur propre
vertu dans une institution ».

Certes, on peut vérifier une tendance à nier un rôle déterminant de l'État dans l'organisation de la vie sociale. À l'exception des associations commerciales de Porto et de Lisbonne, les autres se révèlent faibles et de très peu de représentativité. En ce qui concerne les associations ouvrières le tableau est peu convaincant: « Associations ouvrières de caractère purement professionnelle, non révolutionnaire, il y en a beaucoup, d'importance inégale, en général elles sont dans les mains de « meneurs» [...] à qui la foulepassive obéit ». Pour lui, la passivité s'explique par l'égoïsme et l'individualisme, des raisons qui expliquent que des corporations solides comme celles de l'Allemagne n'existent pas en terres lusitaines. Fragmentation et très faible représentativité, telle est la réalité perçue et déplorée par Caetano. C'est pour
1. Tannenbaum, 2. « Panorama 1975, pp. 121-125. Corporativo Português », AMC, Boîte I, Chronique de presse, n° 31.

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