Moitié-Moitié

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C'est au moment de la conquête des Amériques que les métis sont apparus en tant que sujet démographique. Différents de leur père et de leur mère, ils sont dans leur famille comme une page blanche où la mémoire manque, faute d'avoir été racontée. N'est-ce pas pour cela d'ailleurs qu'ils ont été conçus, pour incarner la rupture avec le passé, l'impératif d'un renouveau ? Vingt-deux métis parlent ici de ce qu'il savent, de ce qui les soutient et de ce qui les divise, en deux moitiés délicates à rassembler.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296211995
Nombre de pages : 231
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MOITIÉ- MOITIÉ

Françoise Gouhier

MOITIÉ- MOITIÉ
Psychogénéalogie du métissage

L'HARMATTAN

@L.HARMATIAN.2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@Wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06885-8

EAN : 9782296068858

A Georges et Rosemary A Roger et Irène

INTRODUCTION

Deux lignées différentes, deux cultures différentes, plusieurs pièges possibles: se vivre tiraillé, plonger dans la faille au milieu, être poussé vers l'une plutôt que l'autre, donc renier la moitié de soi, avec ce que cela suppose de défaut de loyauté, de manquement. Naître à ce croisement, par le hasard d'une rencontre, par le miracle d'une histoire d'amour, miracle dont on portera toute sa vie l'empreinte, l'aura et le poids. Naître à cet endroit-là, improbable, hasardeux, illogique, inopportun, en tous cas inconfortable: là où deux mondes n'auraient pas du se rejoindre. Si depuis peu le regard de nos sociétés occidentales sur les métis a changé, s'il est devenu curieux, sinon bienveillant, ils ont été pendant des siècles objets de doute, de suspicion et de méfiance, celle dont on entoure ce qu'on ne peut pas définir ou circonscrire ou catégoriser et qui donc nous échappe. A qui appartiennent les métis? s'interrogeait Tobie Nathan. Et euxmêmes, d'ailleurs, à quoi se sentent-ils appartenir, et ont-ils envie d'appartenance? Les métis qui vont parler ici ne ressortent pas de la défmition classique (et nous l'espérons, désormais hors-jeu) : leurs parents ne sont pas de «races» différentes, ils viennent parfois de la même banlieue ou de la même région, ils auraient pu être voisins de palier ou élèves de la même école. Leur différence n'est pas forcément visible ou stigmatisable, on peut la dire « culturelle» puisqu'elle touche aux modes de vie, aux codes et aux valeurs ou la faire porter sur « l'origine », aux confins du culturel, du social et du généalogique. En tous cas cette différence existe aux yeux de leurs enfants, elle a pesé sur leur vie, sur la manière dont ils se sont construits, sur ce qu'ils

ont vécu dans leur parcours d'intégration sociale. Ils en ont été marqués. Ils se reconnaissent comme métis. Partant de ma propre subjectivité de métis, retravaillée au cours d'une analyse transgénérationnelle, j'ai lancé un appel à témoigner vers toute personne « née d'un père et d'une mère d'origines différentes ». Il s'en est suivi vingt-deux rencontres en forme d'interviewes, sur le mode de l'entretien libre, avec deux formalisations systématiques: -la question inaugurale: « De qui êtes-vous la fille/le fils ? » -la proposition, à la toute fin de l'entretien, de se choisir un pseudonyme. Ces vingt-deux rencontres ont été belles, riches, souvent très intenses en émotion. Elles ont été des moments forts, d'abord parce que les histoires de vie qu'on y déroulait étaient pétries de drames, d'exils, de conflits et d'amour, mais aussi parce que, pour chacune des personnes rencontrées, cette plongée dans la mémoire de sa famille (de ses deux familles) s'est avérée rare et exaltante. Obscur et bienfaisant pouvoir de nos racmes. Je veux ici remercier tous ceux qui m'ont accordé leur confiance, dit leurs impressions de métis et raconté leur histoire, soit, dans l'ordre des rencontres: Leïla, Manwo, Rose, DjigmeDakyd, Sophie, Jean, Baltus, Alice, Bourbon, Gabrielle, Jeanne, Monique, David, Solal, Bo, Kamir, Mag, Akim, Stéphanie, Amélie, Claire et Claudette. A chacun merci. Ce livre est d'abord le vôtre.

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LES METIS ET L'AIR DU TEMPS

En ces temps de mondialisation, nous sommes tous plus ou moins sommés de raisonner plus loin et plus large, de faire craquer les coutures trop serrées de notre esprit de clocher. Nous sommes priés d'être mobiles, dans nos corps et dans nos têtes. Les voyages se sont démocratisés et tout vrai démocrate se doit de voyager. Aller voir ailleurs ne relève plus seulement de la soif d'exotisme mais d'un devoir moderne, l'un de ces fameux « savoir-être» dont nous sommes devenus si friands. Sortez de chez vous, nous dit-on, éteignez vos téléviseurs, et partez rencontrer le monde. Jadis, les jeunes gens fortunés s'en allaient faire leur voyage de formation en Italie ou en Grèce pour rencontrer les classiques: ils y confortaient les bases de leur propre culture, perpétuant ainsi une certaine autarcie européenne. Plus tard, au xrxe siècle, au moment de la colonisation, on a amené « l'autre» sur le vieux continent, dans ces fameuses Expositions Coloniales où le badaud pouvait voir, entre les éléphants et les tigres, des « spécimens d'indigènes» mis en scène dans des enclos, voire derrière des grilles!. A vocation pseudo-scientifique, ces exhibitions - qui attiraient les foules, dans une ambiance très bon-enfant avaient surtout pour but de légitimer la politique expansionniste des empires. Aujourd'hui, la décolonisation, puis le tourisme de masse ont un peu changé la donne: si enclos il y a (les citésghettos d'une part,... les villages de vacances d'autre part) ils sont bâtis pour ne pas laisser passer les regards. L'autre est derrière, si on le veut. Désormais les foules sont devenues touristes, elles se déplacent. L'autre est désigné, situé, on doit
Zoos humains, de la Vénus Ottentote aux reality shows - sous la direction de N. BANCEL, P. BLANCHARD, G. BOETSCH, E. I

DEROO, S. LEMAIRE

Editions La Découverte, Paris - 2002

faire l'effort d'aller le voir chez lui. Le plaisir, on peut le supposer, est sans doute dans ce déplacement, car lorsqu'il vient chez nous, «l'autre» est en principe regardé avec moins d'aménité... L'autre est donc éventuellement désirable, objet de curiosité, objet de connaissance aussi. Il nous attire par ce qu'il est et que nous ne sommes pas, par ce qui le fait différent. C'est l'étranger, le pas-comme-nous, le «eux ». De retour d'un voyage, on se souviendra plus volontiers de ce qui nous a surpris, étonné, amusé, intrigué. On peut s'en tenir là - et c'est l'exotisme, ou bien profiter de cette connaissance pour effectuer mentalement une sorte de pas de côté, et ainsi acquérir un nouveau regard sur nous-mêmes et sur nos habitudes. C'est cette manière, plus politiquement correcte que la précédente, qui nous permet de relativiser notre culture, de diminuer son emprise sur nous, d'admettre qu'il en existe d'autres, différentes, ni pires, ni meilleures, potentiellement aussi intéressantes. L'autre nous décentre, il nous permet de nous mettre en mouvement et de sortir de nous-mêmes. Bien sûr ne rêvons pas, si cette volonté d'ouverture, cette vision salutaire de la différence existe, il en est d'autres qui sont moins angéliques. Les postures de domination ont largement et lourdement survécu à la décolonisation et on peut en voir bien des avatars - tourisme sexuel, esclavagisme domestique et autres. Mais il reste que ce désir de rencontre, curieux, actif, confiant, est aujourd'hui posé comme une valeur en soi, du moins dans nos sociétés occidentales. Par ailleurs et peut-être par conséquent, s'est développée depuis deux ou trois décennies toute une pratique du recentrage, qui s'articule autour de la fameuse« recherche des racines» : l'intérêt pour le terroir, le folklore, la généalogie, le patrimoine (les Journées Européennes du Patrimoine de 2006 ont attiré en France plus de 12 millions de visiteurs), tout ceci concourt à la volonté d'affirmer une identité, une spécificité. On est d'ici, de cette terre, de cette culture, de ce clan, de cette famille. Et tant mieux si on peut retourner chaque été dans la maison à la campagne héritée des grands-parents, tant mieux si on peut offrir aux invités le vin de cassis fabriqué par un oncle, 10

tant mieux si l'on sait danser la même danse folklorique que ses aïeux, tant mieux si on peut participer à l'une de ces cousinades qui rassemblent parfois des centaines de personnes venues du monde entier. Toutes ces pratiques nous enracinent et nous rattachent à un groupe, validant un sentiment d'appartenance. On s'inscrit dans une famille de référence, on participe d'une identité collective, un territoire-terroir où sont réunis des semblables. Ce peut être la tribu (les copains, les potes), l'équipe de sport, le club de tango ou la communauté religieuse. Là ne sont plus regardées les différences mais les similarités, les ressemblances, les points communs, ce qui fait lien. Ils sont comme moi, ils sont les miens, c'est un «nous ». Dans ce groupe où l'on est entre-soi, où l'on est reconnu et où l'on peut reconnaître les autres, on est placé parmi des proches un peu jumeaux, on se sent en sécurité comme dans un cocon ou comme dans sa famille. On y a sa place et on peut compter sur cette certitude. Cette tendance au recentrage culturel semble moins positivement relayée par les médias que le mouvement d'ouverture au monde: elle a ses radicalisations (les communautarismes) qui contribuent à élever des murailles entre les personnes, avec ce que cela comporte de conflits potentiels. Elle n'en reste pas moins une tendance importante et agissante. Notons que le mouvement inverse de décentrage n'a pas de radicalisation, ou du moins n'en a plus. De nos jours, on n'est jamais trop mobile, ni trop curieux, ni trop voyageur, alors qu'au temps de nos parents, cela s'appelait de l'instabilité, et c'était mal vu.

MARCHER

SUR LA FRONTIERE

Etre d'ici / aller voir ailleurs, ces apparemment contradictoires travaillent l'idée ainsi que la notion, très actuelle, de l'identité: moi et (chez) nous, au-delà, c'est ailleurs, c'est Il

deux tentations de la frontière, ici, c'est (chez) chez «eux », et

entre les deux, c'est la frontière. Reste à en détenniner les contours: où sont-ils tracés? Qui est (comme) moi? Qui ne l'est pas? Et qui est l'autre? Debout au bon milieu de cette frontière, le métis tend à apparaître comme un emblème de la modernité: moitié d'ici, moitié d'ailleurs, il incarne une sorte d'exotisme discret, médian, suffisamment différent pour inspirer la curiosité, qui concerne l'esprit, suffisamment semblable pour susciter la sympathie, qui concerne le sentiment. C'est un «autre» mais près de nous, panni nous. Il est porteur d'une différence, certes, mais d'une différence qui ne l'éloigne pas trop. Il est juste sur la frontière, pas au-delà. A ce titre, il a à voir avec la géographie. Donnons la parole aux personnes que j'ai rencontrées.

DIGME-DAKYD : Métisse? Oui. Je fais le lien entre deux continents. C'est une richesse, une ouverture d'esprit, une conscience du monde. Je suis un peu bien partout. Je suis capable de m'adapter partout. Je pourrais vivre dans plein d'endroits. J'ai un sentiment defamille très élargi. BOURBON: Les métis ont souvent l'aisance pour parler les langues étrangères. Je n'ai jamais été bonne en maths, mais en langues si. C'est utile pour arriver à ce à quoi j'aspire (Bourbon est devenu très pratiquante et enseigne le catéchisme) C'est normal qu'on ait le verbe facile, on est toujours dans l'explication.

Frontalier, le métis est privilégié dans la mesure où son regard peut balayer le pays d'ici et le pays d'ailleurs. Il a la double connaissance, la double infonnation. Il est censé être connecté non seulement sur les longueurs d'onde qui sont les nôtres, mais aussi sur d'autres que nous ne captons pas, n'entendons pas ou ne comprenons pas. A ce titre, il est porteur d'un plus, il est qualifié pour être un traducteur, un truchement, l'intennédiaire entre nous et l'étranger. Il peut nous parler des « autres» en employant nos mots à nous. Il est une figure 12

d'ouverture et de médiation, une sorte de diplomate-éducateur, non professionnel, un diplomate-éducateur inné, désigné par la génétique pour tisser des liens de sensibilité autour de nous. Il incarne nos aspirations à l'universalité, à la concorde entre les peuples. On compte donc sur lui pour nous rendre plus savant. Il a le pouvoir de travailler notre sensibilité, la rendre plus perméable au monde, et ainsi mieux nous préparer face à un avenir qu'on prévoit mobile et déracinant. Il est susceptible de nous faire faire des progrès dans notre devoir citoyen de rencontre de « l'autre ». Encore faut-il que tous acceptent l'idée de la rencontre:

MAG : Je suis fière de mes origines, aussi bien l'une que l'autre, oui, je suis assez fière d'être française, mais je ne veux pas m'enfermer là-dedans. Les communautés, je trouve ça fermé. On s'enferme soi-même, on ne donne pas la connaissance. Par exemple, j'ai habité un an la rue des Rosiers, eh bien les Juifs, je ne les ai pas connus, c'est comme une secte.

Même refus du ghetto, même désir de «donner la connaissance» chez KAMIR : Je n'ai pas de problème. Je ne me sens ni l'un ni l'autre (référence aux origines respectives de ses deux parents) Je me sens plutôt Parisien. C'est là que je suis né, que j'ai grandi, c'est un mode de vie. C'est plus important pour moi que l'origine. Je me sens plus proche d'un Yougoslave de mon milieu que d'un Tunisien ou d'un Français du XV!' arrondissement. L'appartenance, c'est plus une question de milieu... Je suis contre les communautés, je trouve qu'il faut s'ouvrir au contraire, pas se fermer. Par exemple, je travaille dans le Marais, et bien la communauté gay, c'est très fermé. DnGME-DAKYD: Les amis que j'ai en FrancheComté, ils sont bien enracinés mais ils n'ont pas de curiosité sur le monde. Moi, j'ai des goûts musicaux très variés. Je ne suis fermée à rien. Je sais partir sac à dos toute seule. Eux, ils ont une vision plus restreinte, des fois on a du mal à se
comprendre.

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Oui, pourtant, je me sens plutôt française. Pour moi, les valeurs républicaines, c'est important. Je ne me verrais pas changer de nationalité. BAL TUS: C'était deux mondes différents, deux mondes parallèles. Quandj'aifait mes études de Droit à Dijon, je côtoyais les mêmes fils de bourgeois et je n'étais pas bien. J'ai voulu les fuir. Je me suis tirée en Ecosse, et ensuite encore plus loin parce que j'ai suivi mon mari. D'avoir vécu entre ces deux milieux, ça m 'a servie pour approcher des milieux différents. Les gens qui n'ont pas connu ça, ils ronronnent. J'aime bien naviguer dans les mondes parallèles. Ca m'a apporté ça. Je me sens bien avec les gens de toutes catégories. C'est ce qu'ils sont en tant qu'êtres humains que je vois.

Le métis serait donc cet ouvreur de portes, cet effaceur de murailles, ce brouilleur de frontières, éventuellement militant d'une pensée mondialiste, que sa naissance désigne comme citoyen du monde, porteur d'un message de rassemblement qui serait de l'ordre de la morale ou de la philosophie. Ainsi BOURBON: Je n'aime pas les gens qui revendiquent leur côté blanc ou leur côté noir, qu'est-ce que ça peut rapporter? Moi je me sens française avant même d'être métisse. Comme, demain, on se sentira européen avant d'être français. C'est l'avenir, le melting-pot. Si chacun se revendique, il y a un danger de communautarisme. Etre métis, ça pousse à aller vers les autres, on a envie de comprendre les autres. D'ailleurs c'est à nous de le faire comprendre. Je pense que notre rôle, c'est de mettre des passerelles entre les groupes. Je n'ai pas envie de dire que j'appartiens à ceci ou à cela. C'est comme le divorce de mes parents, il aurait fallu choisir entre mon père et ma mère, c'était impossible. Je ne voulais pas choisir. En fait, ça m'arrange qu'il y ait au-dessus un chapeau « Français ». DIGME-DAKYD: Quand on est métisse, on peut prendre conscience de ce qu'il y a derrière les apparences. 14

J'aime aller chercher des explications. Je pense que je suis plus forte que certaines personnes, qui ont, en apparence, tout pour être heureuses et qui peuvent sombrer. Mais peut-être que c'est en lien avec le fait que je n'ai été élevée ni par mon père, ni par ma mère.(...) Pendant un voyage en Inde, je vivais dans un ashram, c'était comme un campus. Il y avait des gens qui venaient du monde entier. J'ai partagé la chambre avec une Croate, une Serbe, et même une Blanche d'Afrique du Sud. Ca se passait très bien. Les gens faisaient vraiment des efforts pour vivre ensemble et pour se comprendre. Je me suis sentie appartenir à cette famille-là.

SE FABRIQUER

SOI-MEME

Vivre ensemble, donc, se parler, se fréquenter au quotidien, partager sinon le même espace géographique, du moins le même milieu tel est le bon programme pour que le sentiment d'appartenance puisse grandir et se mettre en place. Nous sommes quelque part dans la mouvance de l'Auberge Espagnoli, ce film de Cédric Klapisch dans lequel beaucoup de jeunes adultes se sont reconnus. On peut donc être à la fois « fier de ses origines» et faire groupe avec d'autres, venus d'ici ou d'ailleurs, peu importe. On s'efforce de se comprendre, de créer un échange, et c'est cet effort même qui devient une valeur, un principe de vie sur lequel on peut s'appuyer pour que le groupe se construise. En somme il suffit de vouloir être ensemble pour que l'ensemble existe et que l'identité collective soit créée. Nous sommes bien ici dans le thème d'une identité décidée, choisie, opérée par la volonté, sujet d'analyse de JeanClaude KAUFMANN dans L'invention de soi. En cela, nos

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L'Auberge espagnole, film réalisé par Cédric KLAPISCH 2002 (Prod. Ce qui me meut) 15

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France,

métis sont bien de leur époque, dont «la valeur centrale est d'être le sujet de son existence »3. Avant, dans les sociétés traditionnelles, l'identité était déterminée par les institutions, chaque individu étant défmi par sa place sociale. On naissait paysan ou bourgeois, homme ou femme, on recevait son nom et son prénom de ses parents, on prenant rang dans une lignée et une fratrie, dans un métier et sur une terre, et tout ce faisceau de déterminations collectives était intériorisé pour devenir l'identité. De cette place, découlaient des comportements, des trajectoires de vie plus ou moins établis, et en conséquence s'installaient chez les personnes quelques grosses et solides certitudes intérieures: on pouvait prévoir à quelle morale collective on allait s'accrocher, quel conjoint on allait pouvoir trouver, à quel parcours social on allait pouvoir prétendre. Tout change avec le siècle des Lumières. On voit naître la notion d'Etat, et Dieu laisser peu à peu la place à la Raison. Les intellectuels et les artistes font émerger le désir d'échapper à l'emprise du destin. L'individu devient la base de toute une réorganisation sociale et morale, où les institutions et le collectif vont perdre progressivement de leur emprise. Le désir de liberté devient possible. Enfin, près de nous, les années 60 voient le processus s'accélérer soudain: émancipation de la femme, accentuation du poids social de la jeunesse, «crise» des valeurs et des idéologies, tout ceci porte l'individu vers un idéal plus ou moins impérieux d'accomplissement personnel. Il devient responsable de sa vie, et contraint de s'auto-définir. A lui de choisir sa voie, ses amours, ses croyances, sa morale. A lui, même, de choisir ses désirs. Certes, les déterminations sociales restent lourdes, les rapports de domination prégnants, mais à l'intérieur de ces contraintes, chaque personne peut (implicitement «doit ») se faire le créateur de sa vie. Liberté enivrante, mais aussi lourde tâche, coûteuse, pour laquelle nombre d'entre nous devront

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Jean-Claude KAUFMANN

L'invention de soi, une théorie de
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['identité, Armand Colin, Paris, 2004 (page 266)

payer le tribut de la remise en question permanente, de la mésestime de soi et de la dépression.4 « Qui suis-je? », « Qui puis-je être? », « Qui serai-je et comment? », la quête d'identité est devenue une valeur majeure, et le travail de création de soi une sorte de devoir. S'accomplir, se réaliser, se déterminer soi-même, telle est l'injonction qui nous est faite et relayée de façon taraudante par les médias. Ce travail bien sûr ne se fait pas dans la solitude et l'ascèse, mais dans un frottement continuel avec le groupe ou encore mieux, avec des groupes. Chaque individu peut se trouver un/des ancrage(s) dans une identité collective, et en la matière, le nombre d'ancrages possible est devenue immense, alors qu'aucune alternative ne pouvait s'envisager dans la société d'avant les Lumières. Désormais « n'importe quelle catégorisation institutionnelle est susceptible d'être travaillée dans la perspective d'une identification collective. Et, plus largement encore, n'importe quelle inscription contextuelle permet en théorie de créer une sphère d'identification »5. On peut se dire (et se sentir) d'un milieu, d'une école, de cet ashram, de cette Auberge espagnole. Et même de tout cela ensemble. De fait, il suffit de choisir. Encore faut-il avoir le choix. Nos métis, possédant les atouts de leur double origine, avec tout le potentiel de repères identificatoires que cela représente, font dans ce contexte figures d'enfants gâtés. Leur panier est virtuellement plein de références culturelles, ils n'ont qu'à piocher dedans. Certains semblent y parvenir, comme SaPIDE: Soit je fais complètement l'impasse sur mon côté espagnol et je suis une fille de la Mayenne (par exemple quand j'ai fait une expo dans une banque en Mayenne, le président de la banque m'a présentée comme une fille du pays, et ça m'allait très bien). Soit, d'autres fois c'est le côté espagnol que je mets en avant.
4

Voir Alain EHRENBERG

société Odile Jacob Paris, 2000 5 Jean-Claude KAUFMANN, op. cit. page 146 17

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La fatigue d'être soi. Dépression et

Par exemple, quand je discute avec mes amis peintres, qui sont catalans. Dans ces cas-là j'oublie l'autre côté, de bonnefoi. Mais elle ajoute: Je suis partagée en deux, mais à 100% l'un, puis l'autre, ça dépend des moments. Pourtant, ce serait bien que j'arrive à mélanger les deux. Je ne suis pas sûre de vivre bien cette cohabitation, j'ai du mal à choisir. Les deux cultures se juxtaposent.

En écho, DAVID: Je crois que naturellement, les cultures ont du mal à cohabiter sur un même territoire. On peut être métis, mais dans des conditions particulières: quand on est jeune, on peut avoir cette gymnastique, réaliser, non pas une synthèse, je ne crois pas à la synthèse, ce serait une utopie, mais un syncrétisme. Un peu sur le modèle de l'espéranto. C'est une langue qui choisit de puiser chaque mot dans la langue où ce mot est le plus précisément rendu. Là, c'est une richesse. On a un réservoir avec plusieurs choses possibles, plusieurs attitudes possibles. Mais il ne s'agit pas de brûler les autres. Comme le montrait Tobie Nathan6, si les individus peuvent se mélanger aisément, il n'en est pas de même de leurs systèmes culturels, ni de leurs langues ou de leurs cuisines. Gymnastique, «bricolage identitaire », le métis a la tâche perpétuelle de se fabriquer lui-même, sans jamais pouvoir s'installer dans un collectif fixe, déterminé une fois pour toutes, sur lequel enfin il se reposerait. Il se sait multiple, protéiforme, flou, insaisissable, sans cesse questionnant ses attaches et ses appartenances. C'est d'ailleurs ainsi qu'on le veut et qu'on le voit. Et c'est bien là-dessus qu'on l'interroge.

6 Tobie NATHAN article, A qui appartiennent les métis? in La Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie n° 21 18

LE DEVOIR DE PEDIGREE

Dans le regard qu'on pose sur lui, le métis sait d'avance ce qu'il va trouver: la question sur ses origines. Cette question, ill' a entendue tant de fois, sur tous les tons, avec ou sans sousentendus, avec ou sans mauvaises intentions, qu'elle s'est imprimée en lui comme une litanie, un éternel pensum, un fardeau, une écharde, voire une perpétuelle blessure. Ce qui intéresse les gens, ce qu'ils remarquent, ce qu'ils veulent voir confirmer, c'est la différence, la part « étrangère », rarement la part qui leur ressemble. ROSE: Je me sens surtout Saint-Germanoise, j'ai été élevée dans un milieu très international pendant toute mon enfance. J'ai découvert que j'étais métisse vers le collège ou le lycée. Je veux dire qu'on m'a fait sentir que je n'étais pas vraiment française. Certains savent s'en arranger, telle MAG: Quand on me dit qu'avec mon nom, je dois être espagnole, je rigole. Je m'en fous. Je n'ai rien à expliquer. Je suis moi, c'est tout. Chacun est unique, je n'ai rien à prouver.
Ou encore STEPHANIE: Oui, à l'école, avec mon nom, j'ai eu des remarques, mais je ne l'ai pas mal pris, ça n'a jamais été méchant. Je n'en ai pas souffert. Je me sens métisse, et ce que ça m'inspire, c'est de lajierté. Je suisjière d'avoir un autre pays (la Martinique). C'est une richesse, je trouve.

D'autres pas, comme SOLAL : Quandj'entends« C'est de quelle origine ça ? » (le nom de son père) ça me fout en rogne. Le fait même qu'ils posent la question. Je préfère qu'on me dise « vous avez un nom arabe et moi ça me pose un problème ». Au moins là, on peut discuter, on peut en parler. Je suis capabl2 d'en parler. Pareil quand c'est un Arabe qui pose la question, ou bien qui me dit « mais c'est un nom arabe, vous êtes arabe », ça m'énerve! Qu'est-ce qu'il sait, lui, de ce que je suis? Je me 19

suis engueulé un jour avec un réceptionniste dans un hôtel: il voulait me mettre dans une boîte alors que ça m'a pris des années pour me construire! C'était pareil avec les gens qui me disaient: «Ah, votre mère est juive? Alors vous êtes juif. » Je disais non, au secours! Bon, je me « soumettais» en racontant des histoires juives mais... Il semble bien que ce qui dérange SalaI c'est de se voir identifié soit comme arabe - même si c'est par un arabe, qui n'a donc pas a priori de mauvaises intentions, soit comme juif. Car pour lui, « ça (lui) a pris des années pour se construire» à partir de cette double origine, dont d'ailleurs aucune des deux composantes ne lui a été réellement transmise. Impossible donc d'accepter d'être «mis dans une boîte» ou de se voir coller l'une ou l'autre des deux étiquettes. Le métis n'est pas comme sa mère, il n'est pas comme son père, il est quelqu'un d'autre.

Dans un dossier du Nouvel Observateur intitulé« Noirs de France », 7 des journalistes asticotent l'écrivain Marie Ndiayé sur la question de ses origines pendant deux pleines pages. Ils commencent donc par la fameuse question: « Vous défmissez-vous comme noire de France, noire en France, métisse... ou est-ce que ces « définitions» ne vous viennent pas à l'esprit? » Marie Ndiayé tente d'échapper à leur tentative de stigmatisation. Alors, ils abordent la «question noire », (s'y sent-elle engagée ou pas et pourquoi? ) prouvant ainsi qu'ils ont répondu eux-mêmes à leur première interrogation. Marie Ndiayé est donc décrétée noire. Donc, questionnement sur le racisme: en a-t-elle été la cible? Et quand elle vivait à Berlin? A Rome? Et son mariage .. .avec un blanc ( !) est-il bien accepté?

Nouvel Observateur n° 2162 du 13/04/2006, rubrique « Les débats de l'Obs»: «Se définir, c'est se réduire» par Marie NDIAYE, Propos recueillis par Gilles ANQUETIL et François ARMANET 20

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Marie Ndiayé répond de plus en plus sobrement, laissant filtrer tout de même quelques mouvements d'humeur, puis elle finit par s'énerver, sur cet échange: Question: Dans beaucoup d'articles qui vous sont consacrés, on rappelle que vous êtes l'enfant d'une Beauceronne et d'un Sénégalais. Cette information est-elle utile pour juger votre travail d'écrivain? » Marie Ndiayé: «J'ai toujours trouvé ridicule cette précision de « Beauceronne », employée par gêne, pour ne pas dire Blanche ou Française. Jamais autrement, on ne mentionne la région d'origine de la mère d'un écrivain, sauf si cela a un rapport évident et direct avec un texte en particulier. Non, je juge cette information saugrenue. Elle ne sert qu'à justifier mon nom. » Rappelons que Marie Ndiayé est romancière, auteur par exemple de «Rosie Carpe »8, Prix Fémina 2001, et auteur de théâtre : Avec «Papa doit manger », elle est un des seuls auteurs vivants à être jouée à la Comédie Française. Voilà qui pourrait susciter la curiosité des journalistes. Et bien non: Marie Ndiayé est désignée noire, fille d'un Sénégalais, et par ailleurs écrivain. Rappelons qu'il ne s'agit pourtant que du Nouvel Observateur. .. C'est donc « Beauceronne» qui l'a mise en colère. Estee, comme elle le dit, à cause de I'hypocrisie de ce pseudorégionalisme, ou à cause de l'inégalité de traitement entre ses deux «moitiés»? Stigmatisée en fait comme «noire de France» plutôt que métisse, Marie Diayé n'est ici que la fille de son père. Sa mère, simple comparse dans cette histoire, n'est plus qu'une «Beauceronne », qui ne sert qu'à «justifier (son) nom ». Tout de suite après, elle coupera l'herbe sous le pied de ces journalistes décidément très attirés par l'exotisme. A la question Quelle place tient le Sénégal dans votre vie et votre imaginaire? Elle répondra, lapidaire: Dans ma vie, une place très réduit£. Dans mon imaginaire, une place plus importante, je pense. Et ce sera tout sur le sujet.
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Marie NDIAYE, Rosie Carpe (Minuit- Paris, 2001) 21

Jamais l'un sans l'autre, donc. L'un ET l'autre ou ni l'un ni l'autre. Impossible de n'accepter que l'une des deux étiquettes, une des deux marques originaires, car ce serait implicitement un choix. Et le choix ne peut s'envisager: «C'est comme le divorce de mes parents, il aurait fallu choisir entre mon père et ma mère, c'était impossible» disait BOURBON. Et c'est pourtant ainsi qu'on regarde les métis, de biais, sur un seul de leurs deux profils. Parfois c'est l'un, parfois c'est l'autre, comme pour SalaI, suivant qui regarde et ce qu'on veut y voir, mais très rarement les deux ensemble. Or justement, ce qui les fait métis, c'est d'être double. S'ils veulent exister, ils vont devoir lutter, «s'expliquer» au sens propre du terme: expliquer ce qu'ils sont. Chaque fois raconter.
BO: Pour moi, le métissage c'est normal. Quand j'étais gamin, j'étais entre mon père, qui était chocolat, et ma mère qui était très blonde, c'était rigolo. Avant d'épouser ma mère, mon père (qui était lui-même métis) avait eu 2 femmes: la première était une métisse portugaise du Cap- Vert, et la deuxième était asiatique. Pour mon père, c'était moderne. Son problème, c'est qu'il n'acceptait pas ce qu'il était. Mon père est d'une famille traditionnelle marocaine, qui remonte à 700 après Jésus-Christ. Je le sais parce que ça se transmet par écrit. Les écrits en question sont dans le mausolée familial, le mausolée de ML, les écrits sont là-bas, à Fès. Bon, ça m'intéresse, mais je ne ferai pas le voyage. Il y a aussi un palais en plein milieu de la Médina. Je ne sais même pas sije pourrai retrouver où. C'est à la famille, mais ça ne m'appartient pas. Je me sens détenteur, pas propriétaire. Je me sens détenteur des deux familles : j'enfais partie, même si j'ai pris mes distances. Du côté suédois, mes grands-parents et mes oncles et tantes sont morts. Il me reste des cousins, mais ils ont dans les 60 ans, je ne suis pas très proche d'eux.

Aujourd'hui, quand j'explique mon « métissage », ça me fait rire, j'ai l'impression de dévider un ev. Mais il y a des 22

moments où c'est nécessaire Par exemple, dans une conversation où on parle de l'Europe du Nord, je dis que je suis suédois, histoire de placer mes arguments. Quand je parle avec des Marocains, je dis que je suis « nousnous », (cinquante / cinquante). J'ai pas envie d'être accaparé, les sociétés islamiques sont assez étouffantes, j'ai pas du tout envie de me faire accaparer. Ca m'arrive de boire de l'alcool, ou d'emmener mon sandwich au jambon quand je vais à la plage, on a un mode de pensée très occidental. Mais bon, le Maroc, c'est pas non plus l'Arabie Saoudite. De toutes façons, je me revendique d'être arabe - et je vous emmerde! (il rit) Pareil pour le côté suédois. Je crois que l'important dans la vie, c'est d'être objectif. Et la seule façon d'être objectif, c'est de bien identifier d'où on vient, de savoir pourquoi on réagit de telle et telle façon. Pour ça, il faut identifier ce qu'on nous a transmis, bien se reconnaître.

CLAUDETTE: C'est toute une macédoine, ma famille. Mes parents étaient tous les deux brésiliens. Mon père était d'une famille où il y avait des Noirs et des Portugais, et ma mère avait une mère typiquement indienne et un père espagnol. Moi je suis venue vivre en France, et j'ai épousé un Ecossais. On a deux enfants, deux filles.

Le métis doit dérouler son pedigree, en s'exposant de fait comme un objet génétique. Il est bel et bien le produit d'un croisement, un hybride, un phénomène d'ordre biologique, qui l'apparente au monde animal ou végétal. Ce n'est pas un hasard si par exemple le mot « mulâtre» est la traduction de l'espagnol mulato, mulet, autrement dit le croisement de la mule et du cheval. Le métis est sommé de préciser d'où il vient, de quelle espèce, et plus précisément de quelle « autre» espèce. Patrick Modiano, autre métis, a nommé « Un Pedigree» l'un de ses derniers romans9. Il commence ainsi: Je suis né le
9 Patrick MODIANO, Un pedigree (Gallimard23 Paris, 2005)

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