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Mon premier voyage

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280 pages

Nous étions encore très jeunes, ma sœur et moi, quand nous eûmes la douleur de perdre notre mère. Mon père qui l’adorait reporta sur nous toute sa tendresse ; il surveilla les soins données à notre enfance et dirigea notre éducation. Comme chef de bureau au Ministère des affaires étrangères, il était absent une partie de la journée ; mais notre chère grand’mère était là pour diriger la maison, et grâce à l’entente qui existait entre elle et mon père, notre vie était très heureuse.

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À propos de Collection XIX

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Fernande de Nocé

Mon premier voyage

CHAPITRE PREMIER

*
**

Nous étions encore très jeunes, ma sœur et moi, quand nous eûmes la douleur de perdre notre mère. Mon père qui l’adorait reporta sur nous toute sa tendresse ; il surveilla les soins données à notre enfance et dirigea notre éducation. Comme chef de bureau au Ministère des affaires étrangères, il était absent une partie de la journée ; mais notre chère grand’mère était là pour diriger la maison, et grâce à l’entente qui existait entre elle et mon père, notre vie était très heureuse. Nous avions de belles relations ; notre position de fortune nous permettait un appartement confortable à Paris, une maison à la campagne et une villa au bord de la mer ; il ne manquait à notre bonheur que les baisers de notre mère.

Mon père, qui appréciait les avantages d’une instruction solide, nous avait donné d’excellents professeurs et surveillait nos travaux ; il nous disait souvent : « Travaillez, mes chères enfants ; aussitôt que vous aurez terminé vos études, nous ferons un voyage en Orient. »

Quelle perspective agréable : un voyage en Orient !

Le temps passe vite quand on s’occupe sérieusement et agréablement.

Je venais d’atteindre ma dix-huitième année, et ma sœur sa vingtième, quand il fut question d’un mariage pour elle avec un jeune homme de bonne famille qui était depuis plusieurs années attaché à un consulat en Syrie. A une soirée intime au Ministère, il demanda à mon père avec lequel il était en relations administratives, de nous être présenté. Il plut à ma sœur et, comme les renseignements pris étaient très favorables, le mariage fut décidé.

Comme mon futur beau-frère venait d’être nommé consul à Beyrouth, mon père décida qu’aussitôt que les jeunes mariés auraient terminé leurs visites chez les parents qui habitaient la province, nous les accompagnerions jusqu’à leur résidence et qu’ensuite nous irions visiter l’Arabie en choisissant l’époque où s’organisent les caravanes pour la Mecque.

Pendant les fiançailles, aidée de mon futur beau-frère je me mis à étudier l’arabe. Comme j’avais une très grande facilité pour les langues, je fis de rapides progrès.

Quinze jours après le mariage de ma sœur, nous prenions le train pour Marseille. Je vous fais grâce de la scène d’adieux qui se passa à la gare ; quand le train s’ébranla, les mouchoirs, les chapeaux, les cannes s’agitèrent. Nous étions très émues, ma sœur et moi, en quittant grand’mère, qui pleurait comme si nous ne devions plus nous revoir, et quand je perdis de vue sa chère figure éplorée, je n’eus plus la force de contenir mon émotion.

Le lendemain, à cinq heures du matin, nous arrivions à Marseille où nous comptions rester le temps de visiter les curiosités de la ville et des environs : la préfecture, le palais de justice, la nouvelle bourse sur la Cannebière, le magnifique palais des arts de Lonchamps et son château-d’eau, construit sur la colline du même nom, de 1862 à 1870, dans le style de la Renaissance, et renfermant le musée de peinture ainsi que le Museum d’histoire naturelle ; le château du Pharo ; l’école des beaux arts, bel édifice moderne, où se trouve la bibliothèque, qui compte plus de quatre-vingt mille volumes et quinze cents manuscrits ; le musée des Antiques ou château Borély ; le parc du même nom ; les Catalans ; la promenade de la Colline, où se dresse la colonne de Napoléon Ier ; le Prado qui s’étend de la place Castellanne jusqu’à la mer ; la magnifique route de la Corniche, creusée dans le roc et côtoyant la mer sur une longueur de 7 kilomètres.

La chapelle Notre-Dame de la Garde, bâtie en 1214, par un moine du nom de Pierre auquel Guillaume, abbé de Saint-Victor, céda la colline où elle s’élève, est en grande vénération parmi les Marseillais.

Non loin de la ville, sur un rocher constamment battu des flots, s’élève le château d’If où plusieurs prisonniers célèbres furent enfermés. Le dernier des personnages connus, Mirabeau, y fut détenu par ordre de son père. L’accès en est presque impraticable.

Le château de Ratonneau est construit au milieu de la petite île du même nom. C’est là qu’en,1765, un caporal nommé Francœur se déclara roi de Ratonneau. Déjà il avait donné quelques marques de démence, mais on le croyait guéri, et ses camarades vivaient avec lui sans défiance. Un jour, pendant que la troupe sortie de la forteresse, était allée chercher les provisions qu’une barque apportait tous les jours de la ville, Francœur lève le pont-levis du donjon, charge les canons et commence par tirer sur ses camarades. Ceux-ci se hâtent de s’embarquer et de prendre le large.

Maître de l’île, Francœur se persuada qu’il en était le souverain absolu ; par le fait, il ne dominait que sur des troupeaux de chèvres ; il disposa de la vie de ses sujets au gré de son appétit. A Marseille, l’alarme fut grande lorsque, pour la première fois, on entendit le canon de Ratonneau et que l’on vit la petite garnison du fort faisant force de rames pour gagner le port. On crut tout d’abord à quelque surprise des Anglais ou des Espagnols ; on courut de toutes parts aux armes ; le tambour retentit dans les rues, et le gouverneur de Provence se disposait même à expédier courrier sur courrier au roi Louis XV et aux garnisons les plus voisines, lorsqu’on apprit le véritable motif de tout ce bruit et le burlesque avènement au trône de Francœur Ier, roi de Ratonneau. On dépêcha vers le conquérant quelques canots armés, mais il furent reçus à coups de canon. La partie n’était pas égale, puisque la garnison du fort pouvait, à l’abri des remparts, foudroyer les embarcations sans qu’elles puissent utilement riposter, et qu’en dernière analyse on exposait la vie de plusieurs braves soldats contre celle d’un fou ; il fallut se retirer, et plusieurs jours se passèrent ainsi.

Mais au château d’If on s’aperçut que le roi de Ratonneau, plein de sécurité depuis sa dernière victoire, commençait à faire de fréquentes sorties ; cette circonstance détermina le gouverneur à donner ordre à une compagnie d’aller le prendre.

Les soldats parviennent à se glisser sous les remparts du donjon. Francœur, pour faire sa ronde ordinaire, abat le pont-levis ; à peine est-il dehors qu’on l’entoure : « Braves gens, s’écria-t-il, ce sont les droits du combat. Le roi de France est plus puissant que moi ; je me rends, mais avec les honneurs de la guerre ; je demande seulement mon havresac et ma pipe. »

Le lendemain, Francœur traversait Marseille en véritable triomphateur : on lui assigna pour palais l’hôpital des fous, un infirmier pour garde, 220 livres pour liste civile ; plus tard il fut envoyé aux Invalides.

Aujourd’hui l’île de Ratonneau est réunie à l’île de Pomègue par une chaussée qui forme avec elles le port de la Quarantaine, que l’on a nommé aussi le pont du Frioul.

Nous passâmes quatre jours à Marseille, et nous nous embarquâmes sur la Phénicie dans la matinée du cinquième. Le lendemain, nous traversions le détroit de Bonifacio ; le dimanche, nous étions sur les côtes de Malte et le lundi soir nous arrivions à Alexandrie.

La ville est en partie élevée sur une presqu’île qui s’avance à environ 2 kilomètres en mer et se bifurque à son extrémité extérieure en deux bras étroits parallèles à la côte, d’une longueur totale de 2.600 mètres et d’une largeur moyenne de 400 à 500 mètres. On peut se représenter d’une façon assez exacte cette presqu’île sous la forme d’un T dont le jambage du milieu est l’isthme qui la rattache à la côte et dont le trait supérieur forme les deux bras.

Les deux bras de la presqu’île forment deux ports le Port neuf, mal abrité contre les vents du Nord, aujourd’hui presque abandonné, et le Vieux Port dont le mouillage est sûr, mais les abords difficiles. Un brise-lames, qui part du bout des roches de la pointe Eunostos, en ne laissant de ce côté qu’un étroit passage pour les petits bateaux et vient en se recourbant s’arrêter à 800 mètres environ de la côte, abrite du côté du large la rade ou avant-port, qui a une surface totale de 350 hectares et une profondeur d’eau de dix mètres au minimum. A l’ouest de l’entrée du canal Mahmoudich, qui relie Alexandrie au Nil et se jette au fond du Vieux Port, s’avance en ligne droite, sur une longueur de 900 mètres environ et une largeur de 30 mètres, un môle qui est destiné au débarquement des marchandises et limite en même temps le port intérieur d’une profondeur minimum de 8 m. 50 au moment des plus basses eaux. Toute la partie de la côte comprise entre cette jetée et le bras occidental de la presqu’île a été transformée sur une longueur de 3 kilomètres, en un immense quai. Les travaux furent commencés en 1871 et achevés en 1876.

Le bras occidental de la presqu’île porte à son extrémité un phare assez remarquable, élevé par Mohammed-Ali. A 500 mètres du phare, et sur la plage N.-O. du Vieux Port se trouve le palais de Ras-el-Tin, construit également par Mohammed-Ali, habitation d’été des vice-rois d’Egypte. Les bâtiments réservés au harem donnent en grande partie sur la haute mer, du côté opposé à celui du palais proprement dit. A l’est du palais de Ras-el-Tin, à l’intersection du bras occidental et de l’isthme, on voit des casernes et l’arsenal maritime, avec ses bassins et ses ateliers de construction. Vient ensuite la ville turque, bâtie sur l’isthme qui réunit les deux bras de la presqu’île au continent. Elle se termine à la place des Consuls. Cette place, qui est le centre du commerce étranger, est le point de départ de toutes les grandes voies qui traversent les quartiers européens. Elle a la forme d’un vaste parallélogramme de 400 mètres de longueur, garni de larges trottoirs que bordent deux rangées d’acacias-lebbek ; à ses extrémités se trouvent deux bassins à jet d’eau ; au centre s’élève la statue de Mohammed-Ali. A côté de la place des Consuls, se trouve la petite place de l’Eglise ou square Ibrahim. Le quartier des bazars s’étend entre la mosquée du cheik Ibrahim et le port, sur la partie ouest de l’isthme. Ces bazars arabes n’offrent plus maintenant que très peu d’intérêt et sont bienloin d’égaler ceux du Caire. Les mosquées d’Alexandrie ne présentent aucun caractère architectural ; elles sont bâties en briques et flanquées de minarets presque tous copiés sur le même modèle, blanchis à la chaux et ornés de moulures en stuc ; l’intérieur n’est guère plus remarquable.

A l’extrémité sud-ouest d’Alexandrie, sur la langue de terre qui s’étend entre le lac Maréotis et la mer, à peu près sur l’emplacement de l’ancienne nécropole d’Alexandrie, on trouve le palais et les jardins de Gabbari ; le palais, construit par Saïd-Pacha, tombe aujourd’hui en ruine et est presque abandonné ; les jardins au contraire offrent une luxuriante végétation. Un peu plus loin on aperçoit le château du Mex, édifié par Saïd-Pacha, en 1857 ; comme le palais de Gabhari, le château du Mex est en ruines ; pendant le bombardement du 10 juillet 1882, ce château, où une batterie égyptienne avait été installée, a beaucoup souffert du feu des Anglais. Au nord-est d’Alexandrie, à environ trois lieues, se trouve l’agglomération des villas de Ramleh où la haute société d’Alexandrie vient passer la saison d’été. Des jardins superbes, magnifiquement entretenus, font de Ramleh un séjour délicieux. Gabbari, le Mex, Ramleh sont les lieux de promenade les plus fréquentés hors d’Alexandrie, le rendez-vous de la population élégante.

Des anciens monuments d’Alexandrie, fondée par Alexandre le Grand, il ne reste aujourd’hui que des vestiges. Le phare, édifié sous le premier des Ptolémées, passait pour une des sept merveilles du monde ; un grand miroir d’acier poli placé en haut de l’édifice, réfléchissait pendant le jour l’image des vaisseaux dès qu’ils paraissaient à l’horizon. Aujourd’hui, des blocs de marbre et des piliers de granit submergés, que l’on aperçoit du côté des passes du Port neuf, sont tout ce qui reste du phare des Ptolémées, sur l’emplacement duquel les Arabes ont construit le fort Kaïl-Bay. Museum renfermait la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, où se trouvaient réunis sept cent mille volumes, provenant de tous les pays du monde et rassemblés par les soins infatigables des Ptolémées ; cette bibliothèque fut brûlée lorsque Jules César incendia la flotte des Alexandrins stationnée dans le port. Le Soma, ou tombeau d’Alexandre, était situé vers le milieu de la ville, à l’endroit même où se trouve la butte de décombres appelée Kom el Demas. Il ne reste pas même de ruines du palais des Ptolémées. La Nécropole d’Alexandrie s’étendait le long de la mer, à l’ouest du port Eunostos, dans des catacombes qui communiquaient toutes avec la mer et renfermaient des salles de bains connues sous le nom de bains de Cléopâtre ; on a retrouvé dans ces catacombes un magnifique temple souterrain, à demi comblé parles sables et les décombres. De tous ces somptueux monuments, seule la colonne de Dioclétien, plus connue sous le nom de colonne de Pompée, existe encore presque intacte. Elle se dresse au sommet de la colline du Sérapeum ; composée de quatre morceaux de granit, elle atteint une hauteur de vingt-huit mètres soixante-quinze ; cette colonne repose sur un tronçon d’obélisque renversé, enveloppé dans un épais massif de maçonnerie ; sur la plate-bande de la plinthe, une inscription grecque indique que la colonne a été érigée eu l’honneur de l’empereur Dioclétien par un préfet d’Egypte ; l’historien arabe Aboulféda dit qu’elle aurait été élevée en l’honneur de l’empereur Sévère.

Nous n’avions plus rien à faire à Alexandrie, et nous nous embarquâmes de nouveau sur l’Emir. Le bateau était encombré de passagers grecs, syriens et turcs, très peu de passagers français. Au moment où le navire glissait hors du port, le canon du fort saluait le coucher du soleil.

Mon père et moi, nous restâmes sur le pont jusqu’à une heure avancée de la nuit, écoutant le chant des matelots grecs. Les passagers de troisième s’efforçaient de prendre des arrangements un peu confortables pour la nuit, et bientôt, musulmans, chrétiens et juifs, enveloppés dans des tapis, des manteaux, des couvertures, ressemblaient à de gigantesques chrysalides, éclairées par la lune.

Le matin du troisième jour, je fus réveillée par la joyeuse nouvelle que nous approchions du rivage, et je fus bientôt sur le pont, contemplant avec un mélange d’émotion et de plaisir, au delà de la mer bleue, la côte de la Palestine. Tout d’un coup, l’enceinte de la ville pittoresque de Jaffa se dessina devant moi.

Mon beau-frère nous dit :

 — Regardez à l’est, un peu vers le sud, précisément là où le soleil vient de se lever. Ces collines lointaines, qui sont maintenant presque perdues dans un brouillard lumineux, sont celles qui entourent Jérusalem ; elles sont séparées des collines plus basses qui descendent vers la côte, par les vastes et fertiles plaines de Sharon et de Philistia.

Nous fûmes bientôt à l’ancre, précisément à l’entrée d’un hémicycle de rochers, dont quelques-uns élevaient leurs flancs sombres hors de la mer, tandis que d’autres, plongés au-dessous de sa surface, n’étaient indiqués que par le bouillonnement de l’eau au-dessus des écueils. Cette ceinture de rochers, placée comme une barrière au-devant de la ville, forme un port naturel d’environ cinquante pieds de large, mais les petits bateaux seuls y peuvent entrer, et il n’offre aucune protection dans les mauvais temps. La tradition a attaché les noms de Persée et d’Andromède à ces roches menaçantes.

Quatre grands navires étaient à l’ancre près de nous. On voyait aussi des bateaux marchands, grecs et français, et quelques petits bateaux arabes qui voguaient çà et là.

Nous fûmes accostés par un bateau de la Quarantaine, contenant un officier et un garde de santé, et l’on reçut à bord des corbeilles d’oranges, d’abricots, de citrons.

Après une conversation assez animée entre le capitaine et l’officier du bateau inspecteur, on nous prévint que nous devions aller faire un séjour à la station de Quarantaine ; un Français était mort presque subitement pendant la nuit, et l’on craignait que les autres passagers n’eussent le germe d’une maladie contagieuse ; des médecins viendraient nous visiter et nous rendraient la liberté, s’il y avait lieu.

Ce n’était pas une petite difficulté que de descendre dans l’étroit bateau de la Quarantaine destiné à nous conduire à terre, car la brise était fraîche et la mer agitée enflait ses vagues entre les embarcations. Après beaucoup de vaines tentatives, nous parvînmes, ma sœur et moi, à descendre fort gauchement dans le malencontreux bateau, échappant à grand’peine à un plongeon dans la mer, les matelots arabes ne voulant pas nous toucher par crainte de la contagion.

Quand nous fûmes séparés de l’Emir, nous fûmes entraînés impérieusement vers la côte. A mesure que nous approchions de la ceinture de rochers, il nous semblait que nous allions infailliblement être mis en pièces, la peur me rendait muette ; mais le danger apparent fut bientôt passé. Dans l’enceinte des rochers la mer était unie comme un lac, et je commençai à promener des yeux ravis sur la scène qui m’entourait.

Il était neuf heures du matin, et les quais étaient déjà couverts d’une foule revêtue en grande partie de brillants costumes indigènes. Il y avait aussi un petit nombre d’Européens, habillés, comme il est d’usage dans le Levant, de vêtements blancs, de la tête aux pieds. Les pavillons flottaient sur les maisons des consuls, aussi bien qu’aux mâts des navires, car c’était un dimanche et tout avait une apparence de fête.

Jaffa est une des plus anciennes villes de la Syrie : les rabbins la disent fondée par Japhet, Sous les Romains, une voie publique conduisait de Jérusalem à Joppé, et au temps d’Esdras et même de Salomon, Japho était déjà considéré comme le port de Jérusalem. C’est ici que débarquent aujourd’hui les pèlerins qui viennent de l’Occident. C’est aussi de ce port que s’exporte le coton de la Palestine.

La ville est située sur le penchant d’une colline dont le pied est baigné par les eaux azurées de la Méditerranée. Elle est entourée de jardins ravissants et s’élève, avec ses minarets éblouissants, du milieu d’une forêt de palmiers, de grenadiers, d’orangers, de figuiers et d’autres arbres à fruits ; aussi, quoique placée sur les bords mêmes de l’immense et aride désert qui sépare la Palestine de l’Afrique, l’air y est embaumé du parfum des fleurs.

Nous passâmes devant la ville, nous dirigeant vers la station de la quarantaine, bâtiment isolé, à une petite distance au delà des murs, du côté méridional.

Lorsque nous fûmes en face du lieu de notre destination, le bâteau fut tiré sur le sable, et le garde de santé, vêtu seulement d’une chemise grossière, serrée par une ceinture, sauta dans l’eau jusqu’aux genoux, me saisit dans ses bras robustes et m’emporta en courant sur le fond de sable, en faisant jaillir autour de lui l’écume de la mer. Quand nous fûmes arrivés à terre, il continua à courir et ne voulait point me lâcher qu’il ne m’eût placée sous la conduite d’un autre garde, au bas du rude escalier qui mène au pic aride où est située la station de quarantaine. Il se hâta alors de retourner au bateau, pour ramener l’un après l’autre sur la terre ferme ma sœur, mon père, mon beau-frère et nos compagnons de voyage.

J’avais songé d’avance aux impressions que je devais éprouver en débarquant pour la première fois en Palestine ; mais ce mode de débarquement avait complètement fait évanouir tout sentiment de poésie. J’oubliais presque quej’étais sur la Terre sainte, préoccupée seulement de mon état de prisonnière. J’espère pour les voyageurs qui aujourd’hui vont visiter la Palestine que les choses se passent autrement ; en dix ans il se fait bien des changements.

Quand tous les passagers français furent réunis, on nous conduisit, par l’escalier dont j’ai parlé, à une porte ouvrant sur une enceinte carrée, contenant deux bâtiments en pierres, très bas et au toit plat. Au centre du carré se trouve un hangar de bois, qui couvre un puits profond, et un mûrier magnifique, aux larges feuilles, qui répand une ombre épaisse et bienfaisante.

La pièce dans laquelle nous fûmes confinés ouvrait sur une petite cour dans l’angle gauche du carré. Le logis était loin d’être agréable, mais nous étions déterminés à en tirer le meilleur parti possible. C’était une chambre d’environ cinq mètres carrés ; le sol était pavé et les murailles blanchies à la chaux ; la porte ne pouvait se fermer à l’intérieur. Une fenêtre souvrait au nord et nous laissait voir la mer bleue, la côte rocheuse et la partie méridionale des murs de Jaffa.

Il n’y avait dans la chambre que nos bagages, notre garde de santé avec son long bâton, des centaines de mouches et nous-mêmes. Au bout de quelques minutes. nous nous mîmes à rire de la ridicule position dans laquelle nous étions ; elle aurait été plus sérieuse si nous avions été de moins excellente santé et de moins bonne humeur.

Heureusement mon beau-frère n’était pas un étranger dans le pays et, avant de quitter l’Emir, il avait prié le capitaine de faire prévenir le consul français, ainsi que le consul anglais, qui était un ami. Ces messieurs nous vinrent bientôt en aide. Le consul anglais, natif de Syrie, vint avec son drogman nous apporter des nattes, des coussins, des couvertures. Quelques instants après, arriva le consul français avec des provisions de volailles, de légumes, de lait et fruits.

Nos amis nous parlèrent par la fenêtre, en présence de notre gardien qui nous surveillait continuellement Si un de ces messieurs avait touché la main à l’un de nous, il aurait été obligé de partager notre prison. M. Duhallier, le consul français, nous dit que dans la journée il enverrait le médecin attaché à la quarantaine et que sûrement il nous rendrait immédiatement notre liberté ; en attendant, il recommanda à notre gardien d’avoir pour nous tous les égards possibles ;

Comme la cour était ombragée et plus fraîche que les chambres, d’un commun accord ce fut là que nous prîmes nos repas.

Vers quatre heures, le médecin français apparut accompagné de trois aides. Il nous aborda avec force compliments sur notre apparence de bonne santé et nous félicita d’avoir obtenu le meilleur logement de la station, et spécialement l’avantage de ne le partager avec personne. Mais il nous dit qu’il lui était absolument impossible de nous rendre à la liberté avant le lendemain matin, qu’un séjour de vingt-quatre heures était un passe-droit accordé à cause de mon beau-frère, et que les autres Français réclameraient certainement. Il partit, promettant de nous envoyer le plus tôt possible notre exeat.

Lorsque la chaleur du jour fut passée, on nous permit une promenade, toujours en compagnie d’un garde.

Nous fûmes charmés de descendre l’escalier de notre prison, et nous atteignîmes les sables du rivage. Le soleil couchant colorait la mer, le ciel et les murailles blanches de Jaffa, d’un rouge éclatant. De petites collines de sable mouvant, plus ou moins couvertes de végétation, s’élevaient à notre gauche ; sur la droite, les vagues de lamer s’avançaient vers nous. Nous rencontrâmes le squelette d’un chameau à demi enseveli dans le sable ; nous trouvâmes aussi beaucoup de coquilles et d’os de sèches. Lorsque le soleil eut entièrement disparu, notre gardien retourna vers la maison, et nous le suivîmes docilement. La ville était déjà illuminée, et la surface unie de la mer réfléchissait les lumières des navires qui étaient à l’ancre ; les étoiles brillaient, car la nuit succède très rapidement au jour sous ces latitudes, et à peine y existe-t-il quelques instants de crépuscule.

Le jeune domestique qui remplissait les fonctions de cuisinier avait préparé notre repas du soir ; il était servi par terre, sous le grand mûrier. Une lanterne placée sur un bloc de pierre jetait une lumière vacillante sur des nattes de roseaux, et des chats, sortant des ténèbres accoururent pour nous disputer notre repas.

Aucune femme n’est employée dans le service de l’établissement, et tandis que mon père et mon beau-frère se promenaient de long en large à la lueur des étoiles, ma sœur et moi préparions notre chambre aussi confortablement que possible. Nous trouvâmes même un certain plaisir dans les privations et les inconvénients de notre situation, en même temps que nous apprenions à faire quelques distinctions utiles entre les nécessités réelles et les besoins imaginaires de la vie civilisée.

Le lendemain, à la première heure, nous fûmes rendus à la liberté. Nous tournâmes gaiement le dos à la Quarantaine, pour monter un sentier qui conduisait à un vaste cimetière. Après l’avoir traversé, nous passâmes devant les greniers du gouvernement, vaste bâtiment en dehors de la ville, où une foule de chameaux attendaient d’être déchargés de leurs fardeaux. A nôtre gauche, étaient les murailles de Jaffa, crénelées et entourées de fossés ; et, de l’autre côté, des jardins plantés d’arbres fruitiers, qui jetaient leurs ombres variées sur le sol sablonneux.

Le consul anglais, ami de mon beau-frère, nous avait envoyé chercher, nous priant de passer une partie de la journée chez lui ; son drogman nous accom pagnait.

Nous arrivâmes bientôt à la grande route, en dehors des portes de la ville ; les chameaux, les paysans, les mules, les muletiers y étaient assemblés ; ils apportaient les provisions à un marché de fruits et de légumes, bruyant et animé.

En passant sous les arcades pour entrer dans la ville, nous dûmes faire la plus grande attention pour éviter de nous enchevêtrer dans les licous des chameaux. En dehors des consulats, des administrations, des agences maritimes, etc..., les maisons de Jaffa sont en général petites, les chambres sont entourées et surmontées de terrasses découvertes où se joue la brise de mer. Ces chambres n’ont pas de fenêtres, le climat les rend superflues. L’air y a toujours la tiédeur de nos plus belles journées de printemps ; un abat-jour est le seul rempart que l’on interpose entre le soleil et soi. On partage avec les oiseaux du ciel les demeures quel’homme s’est préparées. Dans les salons et sur des gradins de bois qui règnent autour des appartements, des hirondelles au collier rouge se posent à côté des porcelaines de Chine, des tasses d’argent et des tuyaux de pipes qui décorent les corniches. Elles voltigent au-dessus des tètes des habitants, et viennent pendant le souper se suspendre jusque sur les branches de cuivre de la lampe qui éclaire le repas. Les costumes des habitants ou des voyageurs qui animent ce lieu sont pittoresques et étranges. Ce sont des Bédouins, revêtus de leur immense manteau de laine blanche ; des Arméniens, aux longues robes rayées de bleu et blanc ; des Juifs de toutes les parties du globe et sous tous les vêtements du monde, caractérisés seulement par leur longue barbe et par leurs traits que l’on ne peut méconnaître.

Je fus enchantée de trouver dans les bazars un abri contre le soleil brûlant. Ces bazars sont de longues galeries couvertes de nattes ou d’étoffes, où de petites boutiques sont rangées de chaque côté. Les marchands fumaient avec gravité, à demi couchés à leur aise au milieu de leurs brillantes marchandises. Je ne vis point de femmes dans les bazars ; ce sont les hommes et les jeunes garçons qui s’occupent des achats.

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