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MON PROFESSEUR BIEN HAI MÉ

De
174 pages
Les enseignants sont mal aimés. On leur fait porter alternativement tous les maux de la société et toutes les rancœurs personnelles. On les maudit de n'avoir pas été à la hauteur des petites et des grandes espérances de chacun. Et c'est pour cela qu'ils paient le prix de la déception collective. Pourtant, il arrive qu'on prenne conscience de la noblesse de leur tâche, du cœur qu'ils mettent à l'ouvrage et de la place unique qu'ils tiennent dans les rapports sociaux. On se prendrait presque à avoir pour eux une certaine tendresse.
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Jean LA TREILLE

Mon professeur
Bien hai.. .mé

Jean LA TREILLE

Mon professeur bien hai.. .mé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0889-7

SOMMAIRE

Il faut que je me calme un peu

p. 11
"

Les dix défauts impardonnables des enseignants

1 Ils sont trop suscepti bles 2 Ils passent leur temps en vacances 3 Ils ne savent pas se taire 4 Ils n.aiment pas les élèves 5 Ils méprisent les parents 6 Ils ne préparent pas à la vie active 7 Ils font de mauvais cours 8 Ils négligent l'éducation des jeunes 9 Ils ont horreur du changement 10 Ils veulent avoir le dernier mot Ca va déjà un peu mieux

p. 15 p. 27 p. 39 p. 51 p. 69 p. 85 p. 97 p. 115 p. 127 p. 145 p. 167

PROLOGUE

Il faut que je me calme un peu...

J'aicraqué.
A seulement trente trois ans, malgré une passion intacte pour l'enseignement, ce soir, sous l'œil étonné de mes proches qui n'attendaient pas ça, pas comme ça, pas si tôt et surtout pas de ma part, j'ai craqué. J'ai commencé tranquillement il y a neuf ans, sûr de moi. Sûr d'être enfin le prof que tout le monde voudrait avoir, celui qui saurait venger des générations d'élèves de s'être ennuyées au-delà de ce qu'il est envisageable dans des cours pesants, ronflants, interminables. Et souvent minables. On allait voir ce qu'on allait voir, puisque j'arrivais. Et ce soir, je suis comme un imbécile, les yeux au bord des larmes, debout au milieu de la cuisine, en train de hurler face à mon père et à mon frère qui me disent que, décidément, vous les profs, on ne peut rien vous dire, vous prenez tout de travers... Que s'est-il passé? Qu'est-il arrivé au professeur en début de carrière qui avouait avec fierté au cours d'une émission de radio

dont le thème était (déjà) le malaise des profs, que ce métier est une vocation et que, quand elle nous tient, cette passion-là, on est vacciné contre tous les maux, émerveillé par le spectacle toujours renouvelé de la jeunesse qui apprend et s'éveille au savoir? La journaliste, une ancienne enseignante soulagée de ne plus l'être, m'avait bien prévenu. « Et dans dix ans ?, m'avait-elle demandé. Serez-vous aussi alerte, aussi dispo ? Sûr d'échapper au fameux malaise des profs? ». « Promis, juré! », j'avais dit. Qu'est-ce qui a bien pu m'énerver comme ça, dans la sation que nous meIÛons en famille, un soir ordinaire vacances scolaires? Qu'ont-ils dit de si terrible, que je entendre? Que n'ai-je pas su répondre qui leur aurait vement cloué le bec? converde mes n'ai pu définiti-

Pourquoi suis-je à fleur de peau, comme ça ? Pourquoi y-a-t-il des choses que je ne veux plus entendre, des discours que je ne supporte plus, moi dont l'ego professoral, il y a neuf ans, était suffisamment charnu pour calmer les angoisses du million de collègues que je rejoignais alors?
Ce n'est pas la lassitude, sûrement pas.

Chaque matin je bénis le Dieu des candidats aux Concours d'Aptitude au Professorat dans l'Enseignement Secondaire (C.A.P.E.S.) de m'avoir permis, au bout de deux années de travail un peu poussi£ de faire partie des quelques dix pour cent des postulants à décrocher l'épreuve théorique. Chaque fois que j'enseigne, chaque jour où je retrouve mes élèves, à chacune de mes explications, à chaque phrase que je dicte, à chaque mécanisme que j'explique, je me dis que je fais un 12

métier génial, noble, humanisant. Mes propres enfants ne seraient pas si gourmands, je pourrais ne pas me faire payer. Je suis payé de plaisir. Je n'exagère pas. Et pourtant, j'ai été à deux doigts d'étrangler mes proches pour une broutille. Une petite remarque de rien du tout, un préjugé d'une extrême banalité sur les enseignants. Et pas un gramme d'humour sur moi pour me tirer de là, moi qui peux prendre les sujets les plus graves à la rigolade. Moi, le champion de l'autodérision. J'ai surpris tout le monde. Tout le monde et moi en premier. Je ne suis pas accroché aux avantages de mon métier comme à une bouée de survie. Je ne suis pas corporatiste. Je ne place pas mon honneur dans la défense de mes intérêts. Je ne suis pas arc-bouté sur mes privilèges. Mon abnégation vous surprendraitl. Qu'on me prive de vacances? Tant mieux, je retrouverais mes élèves plus vite. Qu'on gèle mon salaire? Je viens de dire que je pourrais payer pour enseigner. Qu'on me nomme dans des lycées lointains, difficiles? J'ai fait des heures et des heures de trajets quotidiens pour retrouver mes classes, dans des banlieues pas toujours dorées. Sans broncher. Bonne pâte, non? Alors pourquoi m'énerver, pourquoi vouloir faire le point définitivement, par écrit, comme on fait un testament, comme on règle des comptes? Parce qu'il y a des choses que je ne veux plus qu'on dise aux professeurs. Des choses de ce genre-là...

1 Elle a juste atteint ses limites le jour où lion m Ia demandé de travailler sur Lyon en habitant à' Nantes. Mon dévouement cesse à l'instant même où commencent les exigences ubuesques de l'Education Nationale. 13

CHAPITRE I

Ils sont trop susceptibles

On va commencer par là, puisque c'est le fond du problème. Un professeur supporte beaucoup de ses élèves, parfois au-delà de ce que n'importe quel être humain dépourvu de trois grammes d'amour-propre pourrait normalement supporter. Et pourtant, c'est bien connu, l'enseignant ne supporte pas la critique. Donc il ne supporte pas qu'on lui dise qu'il ne supporte pas la critique. Evidemment. Avant de voir si nous avons de bonnes raisons pour cela, avançons une petite évidence de derrière les fagots. Avez-vous essayé de dire à votre garagiste qu'il est aussi doué pour la mécanique que votre petite sœur, à votre boulanger que son pain est indigeste, à un policier qu'il se satisfait du désordre, à un ingénieur que ses machines ne tournent pas rond, à un ouvrier qu'il a deux mains gauches ou à un comptable que ses bilans sont déséquilibrés? Essayez, pour voir. La première évidence, à propos de notre paranoïa (dont je ne dirais jamais qu'elle est présumée, mais dont je voudrais éviter qu'on l'entretienne) est qu'elle n'est naturellement pas plus

importante chez nous que dans n'importe quel corps de métier. Sauf que chez les autres, ça ne se dit pas en face. Ceux qui critiquent les policiers ne fréquentent pas de policiers. Vous ne retournez simplement pas chez votre garagiste si votre véhicule fuit de toutes ses durites après une révision générale. Et l'ingénieur dont les machines tournent de travers réparera sans tarder. Chaque professionnel, face à son échec ou à celui de ses collègues, est en mesure de réparer, de faire oublier les dégâts, de remettre les pendules à l'heure. Les traces que nous laissons sont malheureusement indélébiles. Et nous payons en permanence. Si ce n'est pas pour nous, c'est pour ceux qui nous précédèrent. En effet, on n'échappe pas aux critiques. D'abord parce que tout le monde a eu affaire un jour à un prof. Même peu de temps à l'école primaire (et si ce fut peu de temps, l'aigreur en est d'autant plus grande...), même il y a très longtemps. C'est quand même étonnant de constater que Grand-mère garde encore le souvenir vivace du nom de son prof de français à l'heure où elle oublie peu à peu celui de ses petits-enfants. Malheureusement, si on se rappelle de ses bons profs, qui nous ont laissé à jamais les traces d'une humanité flamboyante et qui nous aidèrent plus que quiconque à grandir, on se rappelle surtout de celui (ou de celle, la profession est féminisée à soixante pour cent, quand même...) qui nous a fait du tort ! Notre drame trouve sa source dans cette banalité: toutes les personnes que nous rencontrons ont quelque chose à reprocher à un enseignant. Nos conjoints, nos frères et sœurs, et les neveux et les petits cousins, copains, voisins, et même le coiffeur qui ne nous parle plus sur le même ton quand il apprend qu'on en est un. .. Ceux d'entre nous qui ne vivent qu'entre enseignants ne règlent pas le problème. Car les professeurs aussi ont eu des professeurs. 16

Un peu plus que les autres, même. A tel point que les parents d'élèves que nous redoutons le plus sont ceux qui enseignent. Nous participons à notre propre stigmatisation, avec la même hargne revancharde que n'importe quel ancien cancre. J'en ai déjà fait l'aveu: je ne suis pas devenu enseignant pour être comme eux, mais pour me venger d'eux. Enfin, de certains d'entre eux. Mais cela ne compte pas. Même si un seul des deux ou trois douzaines de professeurs que j'ai eus méritait véritablement mes reproches, cela suffit à me faire participer au dénigrement collectif. Bien malgré moi, je vous l'assure... Le sujet de conversation le plus unanimement partagé, c'est nous. Juste après la pluie et le beau temps. Sauf que l'on n'aura jamais pour une mauvaise averse la haine que l'on garde définitivement pour un prof de math (ou de philo, ou de mécanique, je ne voudrais fâcher personne...). Lorsque je fréquente les élèves hors du cadre scolaire, je suis toujours stupéfait de les entendre ramener la discussion sur les profs, là où je préférerais qu'ils parlent de leurs passions, de leurs envies, de leur vie, quoi. Tous les salariés qui passent la semaine entière à fréquenter des supérieurs hiérarchiques n'en font tout de même pas leur sujet de conversation favori, en famille et entre amis ! De même, dans tous les groupes de discussion où je me trouve, alors que mes proches et moi avons des passions communes bien antérieures à mon entrée dans l'Education Nationale, il faut que la discussion se fixe assez systématiquement sur mon travail. J'en suis ravi, notez bien. Cela me valorise, et j'aime ça, moi, qu'on s'intéresse à moi. J'aimais ça avant d'être enseignant et ça ne m'a pas lâché. Le problème, c'est que quand on y est, dans la discussion, la porte est ouverte aux avis de chacun, au déballage des vécus individuels. Et c'est là, peu à peu, que je me sens entrer à nouveau dans l'arène. Où je joue, une fois de plus, le rôle du

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taureau condamné d'avance par une foultitude de toreros revanchards. Ainsi, lorsqu'un ministre décide de donner un grand coup de pied dans les conservatismes professoraux, il n'a que l'embarras du choix. Il peut nous reprocher tout ce que l'on verra dans les chapitres suivants, cela fera toujours écho. Le courage politique, pour un ministre de l'Education Nationale, ce serait de dire que tous les profs sont bons. Même "plutôt bons". Même "pas mal". D'ailleurs ce serait plus du suicide que du courage. On le soupçonnerait d'être acheté par les syndicats ou de n'avoir pas d'enfant ou de ne rien connaître à l'éducation. On le destituerait pour incompétence avérée, alors que celui qui nous critique fournit la preuve évidente qu'il nous connaît un peu. Puisqu'il nous déteste. Vous vous demandez alors comment une chaîne de télévision a réussi à faire d'un instituteur un héros national? Et bien justement. Parce qu'il représente et offre à chacun un peu de cet enseignant qu'on aurait tous voulu avoir. Les souvenirs d'école ne sont jamais que des souvenirs d'enfance et l'on aurait tort de sousestimer le poids des nostalgies que les professeurs abandonnent au fond des cartables. Car nous ne fabriquons jamais que des regrets chez nos anciens élèves. Regret ému de ne plus nous voir et de ne plus nous avoir (ça arrive, quand même...) ou regret amer de nous avoir eu ! "Ni avec toi, ni sans toi", la relation que l'on entretient avec nous est une des plus passionnelles qui soient. Les policiers ont aussi cette aptitude à cristalliser les rancœurs. Chacun d'eux paye alors pour tous ses confrères. Mais seulement auprès de cette minorité qui pour des raisons personnelles ou idéologiques déteste les flics. Pour tous les autres, un agent de police reste une personne au service de l'ordre public. Et ça, ça se respecte. Il faut croire que le service d'éducation, lui, ne se respecte pas autant. 18

La violence avec laquelle nous reviennent les reproches de tous les "anciens élèves" provient en partie de la violence du système dans lequel nous travaillons2. Mais elle vient également de l'importance considérable que chaque individu accorde à ses propres principes éducatifs. L'éducation des enfants est l'institution la plus idéologique qui soit. Elle est, comme aucun autre domaine de la vie des hommes, porteuse des valeurs fondamentales de chacun d'entre nous. Jamais je n'ai été si proche d'étrangler l'un ou l'autre de mes trois frères (nous sommes tous de jeunes parents) qu'en discutant des principes sur lesquels reposent l'éducation transmise à nos enfants. Ou pour l'exprimer plus concrètement, la moindre discussion sur l'heure et la façon de faire manger les enfants ou de les coucher ou de les faire jouer, peut mener les parents à des désaccords profonds. Et pas du tout anodins. On ne dira jamais assez combien l'éducation "indifférenciée" (c'est-à-dire à responsabilité égale pour les deux parents) et la rupture avec l'ancien partage des tâches éducatives entre le père (sévère et intraitable) et la mère (douce et compréhensive) a sensiblement accru les conflits d'éducation. Combien de couples jamais d'accord, déchirés au nom des divergences éducatives? Combien d'amis de longue date ont rapidement cessé de se voir plusieurs jours consécutifs avec leurs enfants ? Car l'éducation reflète une vision de la vie, une certaine idée de ce que l'on veut être, de ce que l'on souhaite pour l'autre et donc pour le monde. Et chaque parent (en tout cas au début...) se croit le constructeur d'un monde nouveau reposant sur les bases qu'il instaure. Certes, notre mission est d'instruire, de transmettre des connaissances, de faire acquérir des outils de réflexion et d'évaluer
2 Voir le chapitre: Ils n'aiment pas les élèves. 19