MONDIALISATION CONSPIRATRICE

De
Publié par

La mondialisation, un terme d’un contenu remarquablement vague et qui reste intentionnellement obscur, ce qui permet toutes sortes d’interprétations. La mondialisation conspiratrice présente de nombreux aspects jusqu’ici méconnus. De nombreuses références et données statistiques ainsi qu’une argumentation économique fondée donnent une nouvelle dimension à la mondialisation qui fait de nombreuses victimes… Et peu de vainqueurs.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
Lecture(s) : 236
Tags :
EAN13 : 9782296303843
Nombre de pages : 401
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MONDIALISA TION CONSPIRA TRICE

Collection Mouvements
Dirigée

Economiques

et Sociaux

par Claude ALBAGLI

La collection « les Mouvements Economiques et sociaux» présentée par L'HARMATTAN et l'INSTITUT CEDIMES se propose de contribuer à l'analyse des nouveaux aspects de la mondialisation en embrassant les phénomènes économiques, sociaux et culturels. Elle vise à faire émerger des recherches et des contributions originales sur les mutations du développement et de la mondialisation.

Ouvrages parus ou en cours de parution:
ALBAGLI

jouissance

Claude, « Le surplus agricole, De la puissance », L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2001 Maria, « La ColI. M.E.S., 2002

à la

conspiratrice

DELIVANIS-NEGREPONTI », L'Harmattan,

mondialisation

Commission Nationale Coréenne pour l'UNESCO et Institut CEDIMES, « Corée du Sud, Modèle de développement et crise de 97», Textes réunis par KIM Yersu et ALBAGLI Claude, Traduction MAYOUKOU Célestin, L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2002 CIRAD et Institut CEDIMES, « Gouvernance du Développement local», Textes réunis par MAYOUKOU Célestin et THULLIER Jean-Pierre et TORQUEBIAU Emmanuel, L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2002 Institut CEDIMES et CEDIMES-Paris «Le Développement, Mélanges en l'Honneur de Jacques AUSTRUY », Textes réunis par Claude ALBAGLI, RUBY Marcel L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2002

mondialisation

(sous la direction) « Les problèmes posés par la libérale », L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2002

Maria NEGREPONTI-DELIV

ANIS

Traduit du grec par Christine COOREMAN

MONDIALISATION

CONSPIRATRICE

Fondation Dimitri et Maria Delivanis

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

INSTITUT CEDIMES Réseau Francophone d'économistes et gestionnaires
Président d'Honneur Fondateur: Jacques AUSTRUY

Président: Claude ALBAGLI Secrétaire Général: Célestin MAYOUKOU
ALGERIE:CEDIMES-ORAN
AUSTRALIE: BULGARIE: CAMEROUN: CANADA: CHINE: CONGO: FRANCE: FRANCE GRECE HONGRIE: ITALIE: JAPON: CEDIMES-SYDNEY CEDIMES-SOFIA CEDIMES-DOUALA CEDIMES-QUEBEC CEDIMES-KUNMING CEDIMES-SANTA CEDIMES-BRAZZAVILLE CEDIMES-PARIS Outre-Mer: Alain Abdelkader DERBAL Tim DYCE Zhelyu VLADIMIROV BEKOLO

Claude

Yvon GASSE
Jian Hua ZHANG FE de BOGOTA Jean-Raymond REDSLOB REUNION Ricardo ROMERO DIRA T

COLOMBIE:

CEDIMES-LA

Christian DA VE

: CEDIMES-KOMOTINI CEDIMES-BUDAPEST CEDIMES-TURIN CEDIMES-TOKYO Sergio

Maria NEGROPONTI-DELIVANIS Jena KOLTAY CONTI

Seiji YOSHIMURA Yerengaïp Ibrahim OMAROV

KAZAKHSTAN: LIBAN:

CEDIMES-ALMATY

CEDIMES-BEYROUTH

MAROUN Mileva GUROVSKA RAJEMISON

MACEDOINE MADAGASCAR MALI: MAROC: POLOGNE: ROUMANIE: SUISSE: SYRIE: TUNISIE: TURQUIE: UKRAINE: VIETNAM:

(ERY) : CEDIMES-SKOPJE :CEDIMES-ANTANANARIVO Yehia HAïDARA

Sahondravololina

CEDIMES-BAMAKO CEDIMES-MARRAKECH

Mohamed

EL FAIS

CEDIMES-WROCLAW CEDIMES-TÂRGOVISTE CEDIMES-NEUCHATEL

Léon OLSZEWSKI Ion CUCUl Jean-Pierre HAZZOURI ZOUARI GERN

CEDIMES-ALEP CEDIMES-TUNIS CEDIMES-IZMIR CEDIMES-KIEV CEDIMES-HANOï

Hassan

Abderrazak Neçati Petro

TASKIRAN

SAPOUN

Vu Luan PHAM

A A. Dimitri

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3317-4

Copyright @ 2001 1èreet 2e Editions grecques: Editions Papazissi S.A. Nikitara 2 Athènes 10678 Tél. : 38 22 496 / 38 38 020 Fax: 38 09 150

AUTRES

PUBLICATIONS

DE L'AUTEUR

1. En nom propre
Influence du Développement économique sur la Répartition du Revenu national, SEDES, Série «Développement Economique» (thèse de doctorat), Paris, 1960 Histoire des Doctrines économiques, (en langue grecque), éd. Sakkoulas, 1961 Le Développement économique de la Grèce du Nord depuis 1912 jusqu'à nos jours, (thèse d'agrégation), (en langue grecque), Thessalonique, 1962 Le Développement de la Grèce du Nord depuis 1912, (en langue française), Institut des Etudes de la Péninsule de l' Aimos, Thessalonique 1963 Analyse microéconomique, (en langue grecque), éd. Sakkoulas, 1963 Planification économique, (en langue grecque), éd. Sakkoulas, 1963

Cours d 'Histoire des Théories Economiques, (en langue grecque), 3e éd.,

Thessalonique, 1965 The Pressure on the Dollar, (en langue anglaise), Stijthoff-Leyden, "Atlantic Series", 1964. Etude pour I'OTAN Analyse économique, Volume I. Analyse macroéconomique, (en langue grecque), Thessalonique, 1969 Analyse économique, Volume II. Analyse microéconomique, (en langue grecque), Thessalonique, 1972 L'Equilibre macroéconomique dans le Capitalisme et le Socialisme, (en langue grecque), éd. Papazissi, Athènes, 1977 L'Economie Grecque. Problèmes spéciaux, (en langue grecque), éd. Paratiritis, Thessalonique, 1981 Analysis of the Greek Economy, (en langue anglaise), 2e édition, éd. Paratiritis, 1985 La Buée de Sauvetage de l'Europe: ses Régions les moins développées, (en langue grecque et anglaise), éd. Paratiritis, Thessalonique, 1986 L'Economie de l'Economie souterraine en Grèce, (en langue grecque), Ed. Papazissi, Athènes, 1990, 2e édition, 1991 Europe's Life Buoy: its less developed regions, éd. Paratiritis, Thessalonique, 1990 Economie, Société, Enseignement et Politique grecques... ce chaos, éd. Papazissi, Athènes, 1991 Entreprises privées et publiques, éd. Sakkoula, Thessalonique, 1993 Répartition, Redistribution et Inégalités, éd. Sakkoula, Thessalonique, 1995 Revivre le 20e siècle - Journal de Dimitris Delivanis, (traduit du français en grec par M. Negreponti-Delivanis), éd. lanos, Thessalonique, 1999

Chômage- Unfaux Problème?, éd. Sakkoula,Thessalonique,1995

7

2. En co-auteur
Projet de Planification du Développement Economique de la Grèce du Nord (1967-1972). (en langue grecque), Ministère du Développement de la Grèce du Nord - Bureau de la planification, Thessalonique, 1967 (polycopié) Artisans et industries artisanales de la Grèce du Nord, (en langue grecque), Centre National de Recherche Sociale, Athènes, 1974 Industrialisation, Emploi et Répartition des Revenus (le cas de la Grèce),en collaboration avec D. Germidis, (en langues française et anglaise), OCDE, Paris, 1975 Analyse de l'Economie grecque (Problèmes - Choix) (en collaboration avec Vaso Portaritou ), (en langue grecque), éd. Papazissi, 1e édition, Athènes, 1979 ; 2e édition, Athènes, 1981 Grèce, Histoire et Civilisation, Tome 8 : Economie, (en langue grecque), éd. Malliaris-Paideia, Thessalonique, 1982 L'industrie grecque problématique et les Solutions envisageables (ouvrage collectif), (en langue grecque), éd. Paratiritis, Thessalonique, 1983 Les secteurs des vins, des boissons, des jus et des eaux minérales, (ouvrage collectif), (en langue grecque), Ecole Supérieure de l'Industrie de Thessalonique, Thessalonique, 1984 Mesures visant à favoriser les Investissements industriels, (ouvrage collectif), (en langue grecque), KEPE, Questions de Planification 16, Athènes, 1985 Le Problème du Développement régional de la Grèce dans le Cadre de la CEE, Prix de l'Académie d'Athènes, éd. Paratiritis, Thessalonique, 1986 Non à l'Austérité, (en collaboration avec Eleni D. Delivani), éd. Papazissi, Athènes, 1991 Dette publique grecque et Déficits, éd. Sakkoula, Thessalonique, 1994

(en collaboration avec Vaso Portaritou-Kresteniti),(en langue grecque), 1er

8

A vec mes sincères remerciements au CEDIMES et à son Président Claude ALBAGLI, mon collègue et ami fidèle, qui s'est chargé de la publication en France.

Mes remerciements vont également à ma très chère amie et collègue Edel LEMAIGNEN pour son aide précieuse; sans elle, la version française de la «MONDIALISA TION
CONSPIRATRICE» n'aurait pu sortir.

9

EN GUISE DE PREFACE

*

«Tout en demeurant sceptique quant à l'efficacité de l'interventionnisme de l'Etat, surtout s'i! est appliqué à une large échelle et s'i! présente des variations importantes, tout en n'allant pas de pair avec une réflexion de la part des autorités quant aux difficultés d'application, j'en ai reconnu la nécessité dans le sens de la protection des plus démunis».

Dimitri DELIV ANIS, 1973

Question: Le titre de votre dernier ouvrage qui vient de paraître et, plus particulièrement, l'adjectif que vous utilisez pour qualifier la mondialisation, le rangent immédiatement parmi les ouvrages «hérétiques» de son genre. J'entends par-là qu'il transparaît clairement que vous n'êtes pas d'accord avec l'opinion qui prédomine généralement, à savoir que la mondialisation est une voie à sens unique, et vous semblez considérer que le cours des choses pourrait être inversé si on arrivait à contrôler les conspirations qui l'entourent. Réponse: Tout d'abord, je m'oppose à ce que mon ouvrage soit qualifié d' <<hérétique». Cet adjectif est habituellement utilisé pour qualifier tout point de vue différent du point de vue officiel qui reste prédominant. Je considère donc qu'il s'agit d'un qualificatif inapproprié. Car je suis convaincue qu'il ne serait pas nécessaire d'écrire des livres si tout le monde était d'accord sur tout, particulièrement lorsqu'il s'agit de domaines aussi sensibles que l'économie, où les alternatives sont extrêmement nombreuses. Je considère, au contraire, que l'époque que nous vivons est particulièrement problématique, et ce de plusieurs points de vue. Il est donc impératif qu'on entende, sans les rejeter d'avance, des idées et des prises de position qui ne sont pas conformes aux positions

* Une interview donnée à l'occasion de la présentation de l'ouvrage à Thessalonique (Grèce) en mai 2001 Il

officielles. En plus, le terme «hérétique» crée une idée préconçue chez ceux qui seraient intéressés par la lecture d'un ouvrage; une idée qui les mènerait à considérer que l'ouvrage en question défend des points de vue <<pas très catholiques», subversifs et même dangereux. Je pense qu'imposer, même indirectement, une seule et unique solution à chaque problème conduit à une réduction excessive de l'horizon intellectuel et explique en grande partie des choix inconsidérés que nous avons pu faire. Une idée imposée est, par conséquent, une invitation au moindre effort dans tous les domaines. Mais revenons au titre de mon livre afin de clarifier deux questions: En premier lieu, les guillemets utilisés pour enfermer le terme «mondialisation» signifient qu'on ne peut pas limiter son contenu, et encore moins ses conséquences, à ce qu'on entend généralement par ce terme, c'est-à-dire la libéralisation du commerce international. Au contraire, au cours de sa progression, la «mondialisation» a intégré de nombreuses approches théoriques, de fortes doses de propagande, ainsi que d'importantes évolutions. Tous ces éléments en font un enchevêtrement informe, qu'on ne peut qualifier de système. C'est pourquoi il est exclu d'en donner une définition simple. C'est pourquoi elle est difficile à saisir, ce qui facilite la propagande du soi-disant sens unique et justifie à mon avis pleinement l'utilisation des guillemets. Ensuite, l'adj ectif conspiratrice que j'adj oins à la «mondialisation» précise que son contenu n'est pas le résultat de développements spontanés et inévitables mais, au contraire, celui de décisions et d'actes délibérés. On est ainsi amené à en rejeter le qualificatif de <<voieà sens unique». D'ailleurs, dans la mesure où les conséquences de la «mondialisation» sont tragiques pour une partie importante et sans cesse croissante de la population mondiale, cet adjectif précise que ces conséquences découlent de conspirations intégrées à son parcours. Quant au titre de mon ouvrage, je tiens à souligner que si l'adjectif conspiratrice peut paraître exagéré dans le cadre d'une analyse strictement scientifique, il n'en reste pas moins que je l'ai choisi délibérément et après y avoir longuement réfléchi, car je suis convaincue qu'il traduit parfaitement le sens de la «mondialisation». Q : Qu'entendez-vous exactement lorsque vous dites que le contenu de la «mondialisation» est imprécis?

12

R: La «mondialisation» ne signifie rien par elle-même. Il s'agit d'un terme ingénieux dont personne ne connaît le contenu avec précision. C'est pourquoi le terme n'a fait son entrée dans les dictionnaires que très récemment. Toutefois, ses adeptes la défendent avec autant de ferveur que les sceptiques pour l'attaquer. Par ailleurs, ces deux courants de pensée se réfèrent exclusivement à l'une de ses nombreuses expressions qui définit probablement le moins la multitude de ses conséquences. C'est-à-dire qu'ils ne traitent que de la libéralisation des échanges internationaux, glorifiée par les uns et condamnée par les autres. Mais la <<mondialisation»,telle qu'elle est promue, ne s'identifie pas purement et simplement au système de libéralisation des échanges; s'il ne s'agissait que de cela, il aurait été relativement facile de la comprendre et d'en maîtriser les conséquences. C'est pourquoi je souligne que de nombreux éléments hétéroclites composent ce terme de «mondialisation»: il y a, tout d'abord, la volonté des USA de conserver leur position de dirigeant de la planète; mais cette hégémonie finira par leur être enlevée, non pas par un autre Etat ou par un regroupement d'Etats, mais par une autre civilisation non occidentale. Deuxièmement, il yale stade post-industriel de développement et tout ce que son avènement implique comme destruction et création. Troisièmement, il y a les technologies nouvelles révolutionnaires. Un dernier élément, plus important que les précédents, est l'adoption de l'ultralibéralisme, c'est-à-dire d'un libéralisme sans bornes. Voilà quatre éléments fondamentaux de la <<mondialisation»; chacun d'eux emmène des changements socioéconomiques dramatiques, nécessite de définir des lignes politiques directrices, de prendre d'innombrables mesures, entraîne des conséquences incontrôlables, mais aussi une nouvelle donne économique internationale qu'on ne peut en aucun cas considérer comme un ordre ou un système, puisqu'il n'est pas régi par des règles et ne s'appuie pas sur des bases théoriques explicites. Il n'est donc pas exagéré de dire qu'il s'agit d'un chaos. D'une jungle luxuriante où chacun peut, du moins en théorie, faire ce qu'il veut; mais si on est petit et faible, on sera tôt ou tard dévoré par les fauves. Q : Vous donnez l'impression de considérer que 1'histoire de l'humanité est faite d'exemples qui relèvent du Bon Samaritain et que ce n'est qu'aujourd'hui que nous nous trouvons face à des problèmes d'inégalité, d'exclusion, de pauvreté, etc. Mais ces phénomènes ont toujours existé et continueront à exister aussi longtemps qu'il y aura de la vie sur terre. Alors, pour quelle raison vous attaquez-vous - et ceux qui partagent vos idées - à cette <<mondialisation»?Pourquoi refusez-vous d'admettre que, d'un certain point de vue, elle est effectivement une voie 13

à sens unique, ne serait-ce que parce qu'elle a été décidée par les puissants du monde? Pensez-vous vraiment qu'en écrivant des livres contre la mondialisation vous arriverez à arrêter le cours des événements? R : Certainement pas. J'ose croire que je ne donne pas l'impression d'être quelqu'un qui surestime ses possibilités. Je ne pense pas non plus qu'avec ou sans «mondialisation» notre monde sera un jour parfait. Car la nature humaine cache quelques caractéristiques aussi immuables que répugnantes comme la cupidité, la vanité, la soif du pouvoir, la démonstration de force face aux faibles, l'individualisme excessif, etc., etc. Mais il y a aussi des forces qui servent de contrepoids, comme la sensibilité, l'intérêt porté à la chose publique, les préoccupations quant aux millions d'enfants qui meurent de faim alors qu'ils auraient pu être sauvés, le sentiment que nous partageons avec les autres êtres humains le chemin de cette grande aventure qu'est la vie, l'angoisse métaphysique d'un éventuel jugement après la mort - si on croit en une puissance suprême - et enfin, le fait que nos limites physiques sont atteintes et que, par conséquent, la conscience devrait contrôler le désir infini d'accumuler des biens matériels. Je pense donc - tout en ayant le sentiment que cette hypothèse est irréaliste pour le moment - que les puissants de la Terre - c'est-à-dire le G7 qui par le passé a défendu d'autres valeurs fondamentales qu'aujourd'hui et qui, sans doute, en adoptera encore d'autres à l'avenir - sont investis du devoir suprême de promouvoir des schémas qui encouragent la progression des peuples dans la voie du perfectionnement et non dans celle de l'abysse de leurs instincts les plus vils. L'histoire économique montre qu'il y a eu des périodes où l'humanité a dévoilé certains de ses côtés positifs. Ainsi, il y a encore quelques années, nous étions fiers d'avoir aboli l'esclavage dans les pays développés, d'avoir imposé des lois contre le travail des enfants et contre l'exploitation des faibles. Nous étions fiers parce que les indices révélaient une répartition plus juste des revenus, parce que le colonialisme touchait à sa fin, parce que l'adoption du salaire minimum dans les pays riches permettait d'assurer un niveau de vie minimal aux ouvriers non qualifiés. Nous étions fiers, parce que la quasi-totalité de la population des pays développés avait accès aux services de santé, d'éducation et d'utilité publique, parce que de multiples contrôles empêchaient l'accumulation de richesses au-delà de certains seuils critiques grâce à l'impôt progressif et aux lois contre les monopoles, et qu'avec la participation de tous, nous étions arrivés à construire un Etatprovidence qui réduisait l'appréhension de l'avenir des citoyens, etc., etc. 14

Comparé au Moyen Âge, notre niveau de développement social nous satisfaisait et nous offrait le sentiment agréable d'avoir de la chance de ne pas avoir vécu à cette époque-là. Mais toutes ces réalisations de la civilisation et de l'humanisme font déjà partie du passé, car ce mélange varié et informe que nous appelons pompeusement «mondialisation» les balaie les unes après les autres. Qui plus est, elle les fait disparaître au nom de la «modernisation», du «progrès», du «développement», de l' «innovation», des «améliorations structurelles», de la «flexibilité», de la «compétitivité» et d'autres concepts semblables qui relèvent de la pure propagande et n'ont pas de contenu substantiel. Tous ces fantômes ont acquis une consistance par l'intermédiaire de mythes et de propagande systématique et font revenir l'ensemble des peuples de la planète plusieurs siècles en arrière. Les descriptions du Moyen Âge sur les conditions de vie, l'environnement culturel, les intrigues, les rapports de travail, mais aussi le non-respect des droits de l'homme, pâlissent face à ce que nous sommes en train de vivre et à tout ce qui, avec une certitude mathématique, nous attend encore. D'ailleurs, le bûcher qui était dressé pour les méchantes sorcières du Moyen Âge a été remplacé par d'autres moyens plus raffinés. Il suffit, par exemple, de voir l'accueil qui est réservé à tous ceux qui refusent de s'incliner devant le trône de ce qui est appelé <<mondialisation»: ils sont traités de <<marginaux»,d' «incultes», de <<pittoresques», de <<rétrogrades», de «doux rêveurs», «cachant des intérêts illégitimes», «cherchant à atteindre d'obscurs objectifs», etc., etc. Q: Quels sont, à votre avis, les points qui, en matière de distribution des richesses ou de création d'inégalités, différencient notre époque fondamentalement par rapport à d'autres? R: Bien qu'il me soit facile de mentionner un nombre très important de différences, je me concentrerai sur deux d'entre elles qui me paraissent fondamentales. En effet, l'histoire de l'humanité - du moins, depuis que nous disposons de données statistiques - nous apprend que des inégalités sociales et économiques ont toujours existé, avec des justifications et des ampleurs variables. Elles étaient souvent injustifiées, comme par exemple l'esclavage des Noirs, puisque la différence de couleur ne permet pas de conclure à une différence économique. Les différents degrés d'inégalité qui vont jusqu'à la privation de la liberté relèvent, entre autres, de la naissance, de la religion, de l'issue d'opérations militaires, de la couleur de la peau, des convictions politiques, religieuses ou philosophiques. L'arrivée des classiques et surtout des néo-classiques marquait le début des efforts pour formuler les 15

bases théoriques des inégalités. C'est ainsi qu'il est possible que la productivité marginale d'un facteur de production par rapport à celle d'un autre puisse, sous certaines conditions, justifier une rémunération différente et, par conséquent, un niveau de vie différent. Ces différences relèvent, en premier lieu, de ce que les uns disposent de capital et les autres de leur seul travail et, en second lieu, du fait qu'il existe des travailleurs à productivité supérieure et à productivité inférieure. Bien que la théorie marginale de la répartition du revenu présente à la fois les lacunes théoriques connues et des difficultés majeures d'application, elle n'en offre pas moins un point de départ théorique qui permet d'envisager la distribution fonctionnelle du revenu. L'apparition de la <<mondialisation» fait disparaître jusqu'à cette ébauche d'une approche par les calculs marginaux. Car comment pourrait-on justifier, sur la base d'une différence de productivité, des différences de rémunération qui peuvent varier de 1 à 450 pour les salariés d'une même entreprise? Il s'agit de caractéristiques monopolistiques en faveur d'une catégorie restreinte de salariés qui découlent, d'une part, de la nécessité de nouvelles qualifications, propres au stade post-industriel de développement et, d'autre part, de l'inadaptation entre offre et demande. Je reviendrai donc au début de ma réponse pour souligner que les inégalités engendrées par la «mondialisation» diffèrent de celles que nous avons connues dans le passé en deux points fondamentaux: premièrement, elles relèvent de la nature même de la <<mondialisation»et contrairement aux précédentes, elles peuvent être interprétées en termes d'une série d'actes, de décisions ou d'omissions qui ne se retournent plus de manière sélective contre des catégories précises de la population, mais contre l'ensemble des plus faibles. Nous sommes donc dans la constellation des lois de la jungle. Deuxièmement, bien qu'elles augmentent constamment et à des rythmes menaçants, ces inégalités ne semblent pas préoccuper les autorités. Au contraire, un ensemble de mesures semble indiquer qu'il est dans l'intention des puissants de la Terre d'accroître ces inégalités à l'infini. Q: La mondialisation apparaît toute-puissante, de même que les centres de décision qui l'encouragent. Cela ne vous inquiète pas de l'attaquer de front? R : On écrit si on considère, à tort ou à raison, avoir quelque chose à dire. En ce qui concerne plus particulièrement la publication de cet ouvrage au contenu précis, il s'agissait pour moi d'un devoir. Pour moi, tous ceux qui par leurs connaissances spécifiques et l'intérêt particulier 16

qu'ils portent à ce sujet, savent ce qui se passe autour de la «mondialisation» et néanmoins se taisent, sont coresponsables des crimes qui sont actuellement commis et qui continuent à l'être en son nom. D'ailleurs, la quasi-totalité de mon œuvre écrite contient aussi des éléments «hérétiques», comme vous et de nombreux autres les qualifiez c'est-à-dire des éléments non compatibles avec la pensée et la pratique économique dominante du moment - et je n'attends et n'espère pas que le contenu de ce nouvel ouvrage soit accepté par les adeptes de la <<mondialisation». Car elle semble acquérir les dimensions d'une nouvelle religion totalitaire qui s'appuie sur des <<mainsinvisibles», sur des «autorégulations du marché», sur des «forces qui l'imposent d'en haut», sur <<unevoie unique et l'interdiction de rechercher une voie alternative», sur «l'exclusion d'une seconde pensée et réflexion», c'est-àdire sur un «crois sans chercher» à la forme et au contenu naïfs. Sincèrement, je ne serais pas fière de coexister avec tout cela. Je voudrais également ajouter que toutes les données que j'utilise dans mon ouvrage proviennent de sources officielles; je m'y réfère et elles sont la base de mon analyse et des conclusions auxquelles j'aboutis. En dehors de cela, puisque nous sommes en démocratie, chacun est libre de dire et d'écrire ce qu'il pense en prenant, bien entendu, la responsabilité de ses opinions. Je suppose qu'il est raisonnable de penser que, si l'on ne cherche pas à obtenir un poste ou des grades, on ne court pas de danger en soutenant les points de vue scientifiques que l'on considère justes. Ou est-ce que je me trompe? Je ne pense pas que la <<mondialisation» soit réellement toute-puissante; au contraire, je considère qu'elle est fragile et vulnérable précisément à cause de la manière dont on a choisi de la promouvoir. Q : Vous avez utilisé les termes de «postes» et de «grades» dans un sens qui m'a semblé péjoratif. Entendez-vous par-là qu'ils ne vous intéressent guère et que vous les rejetez ? R: Il est vrai que je me sentirais particulièrement embarrassée et absolument pas satisfaite si j'étais obligée d'exécuter des ordres aux conséquences aussi tragiques que celles de la dérégulation des rapports de travail qui privent les travailleurs de tout droit, leur sort étant laissé entre les mains des employeurs ou de celles qui concernent le domaine de la sécurité sociale. Je suis convaincue que ces actions, bien qu'elles soient présentées sous le masque du progrès et de la modernisation, enlèvent au capitalisme européen son <<visagehumain» et que, de ce point de vue, elles sont dangereuses et à rej eter. Ainsi, je préfère non 17

seulement ne pas y participer, mais je choisis aussi de lutter, dans la mesure de mes possibilités, pour leur suppression.
Q : Considérez- vous que la <<111ondialisation»peut être endiguée ou bien poursuivra-t-elle, au contraire, son avancée de manière implacable, malgré le courant grandissant des réactions?

R : Comme je l'ai déjà souligné, le contenu de la <<111ondialisation» est complexe, alors que les réactions des Organisations non gouvernementales à Seattle, à Washington, à Prague, à Nice, ainsi que dans la totalité des pays de l'VE semblent se tourner quasi exclusivement contre son côté libéralisation du commerce international. Parmi l'ensemble des éléments, des systèmes, des théories, etc. qui la composent, il existe au moins deux, absolument fondamentaux, qui relèvent des développements inévitables du capitalisme mûr. Il s'agit de l'arrivée du stade post- industriel de développement et des technologies nouvelles et révolutionnaires. En utilisant la terminologie «à la mode», je qualifierais ces éléments de <<voies à sens unique», mais aussi d' «impossible retour au régime antérieur». Quant à la libéralisation du commerce international, bien qu'elle n'apparaisse pas comme une voie à sens unique, il faut admettre qu'elle est facilitée et, dans une certaine mesure, imposée par les nouvelles technologies. Reste le dard empoisonné de l'ultralibéralisme des économies, tant au niveau national qu'international. Les conséquences des mutations inévitables ainsi que l'enchevêtrement des intérêts du stade post- industriel et des nouvelles technologies pourraient être limitées et contrôlées. Cela aurait été possible si le rôle de l'Etat n'avait pas été dénigré au point qu'il l'a été, et si le dogme archaïque, naïf et indémontrable selon lequel «ce qui est dans l'intérêt de l'individu, l'est également dans celui de la collectivité» n'était pas ancré dans l'esprit des responsables des gouvernements contemporains et associé au nécessaire laissez-faire, laissez-passer. En

effet, dans les sociétés avancées et civiliséesdu 21e siècle, la présence et

l'intervention de l'Etat doivent être considérées comme allant de soi chaque fois que le capitalisme traverse une période transitoire. Cela permettrait de ne pas détruire tout ce qui a été acquis par des luttes séculaires. Toutefois, les choses ne se sont pas passées ainsi. Et c'est ici que s'associent, à mon avis, la conspiration et les mythes et fictions qui s'ensuivent. Je saisis d'ailleurs cette occasion pour ajouter que l'ultralibéralisme entraînerait des conséquences moins désastreuses pour la majorité des habitants de la Terre s'il était mis en œuvre avec sincérité et continuité, en dehors de toute conspiration. Il serait, par exemple, de 18

son devoir de supprimer les monopoles qui se forment quotidiennement, qui s'étendent, qui imposent leurs conditions et leurs entrelacements multiples, tout en absorbant une part de plus en plus importante du PNB mondial. Il devrait également respecter les principes fondamentaux de la théorie néo-classique sur la répartition du revenu entre les facteurs travail et capital, en éliminant les situations d'exploitation du travail. Quant à la libéralisation des échanges, elle ne devrait pas être appliquée au cas par cas - ce qui est toujours aux dépens des économies en voie de développement - mais sur la base de règles générales et connues d'avance. Au lieu de cela, les mass media nationaux et internationaux nous bombardent en permanence de déclarations d'intention et de décisions qui promettent des résultats mirifiques, mais qui n'ont rien à voir avec la réalité. La grandiloquence et l'absence apparente de doutes de ceux qui soutiennent verbalement ces déclarations sont infiniment mystifiantes. De plus, on peut constater que la philosophie de la <<1I1ondialisation» une tendance perverse à dissimuler et à enjoliver des a événements aussi importants que par exemple le danger d'être atteint de leucémie; elle peut frapper toute personne qui a été exposée aux bombes à l'uranium appauvri, utilisées lors de la guerre du Kosovo. Ceci révèle un profond mépris de la vie humaine. Que les Européens aient consenti et contribué à cette guerre est particulièrement navrant. Il s'agit d'un exemple parmi de nombreux autres qui sont, à mon avis, tout aussi inadmissibles. Mais pour revenir sur l'avenir de la <<1I1ondialisation»je voudrais : souligner avec force les développements récents - que je considère comme particulièrement importants - lors de la dernière conférence des puissants économiques de la Terre, qui s'est tenue à Davos au début de février 2001. Je fais allusion au fait que la <<1I1ondialisation» dorénavant a besoin d'une surveillance policière puissante!!! Mais.. .ce système survivra-t-il avec une surveillance policière puissante? Q : Quelles sont vos prévisions? Vous n'avez pas répondu à cette question. R: Il est difficile et généralement antiscientifique de formuler des prévisions. C'est encore plus vrai dans ce domaine où d'énormes intérêts sont en j eu pour des décideurs particulièrement puissants et disposant des moyens pour les défendre jusqu'au bout. Mais on peut formuler certaines hypothèses, en s'appuyant sur des événements passés. On pourrait dire que peut-être: 19

1) Une crise internationale surviendra sous forme de krach; cela est très probable. Je dirais même qu'elle est dans l'ordre des choses, si on tient compte du fait que l'économie mondiale fonctionne sans règles, c'est-à-dire sans système véritable. La dématérialisation atteint le paroxysme, il n'existe plus de lien entre la dimension réelle et la dimension financière des économies, et les rapports entre l'offre et la demande sont complètement inversés. La crise en question sera très probablement amorcée aux USA. Elle s'étendra très rapidement au monde entier, et l'Europe ne pourra pas l'éviter, bien qu'elle semble l'attendre. Dans ce cas, il est probable que les nationalismes resurgissent, plus virulents que par le passé. Ils se manifesteront par des mesures protectionnistes appliquées aux échanges et par l'intervention de l'Etat dans les économies nationales. Une telle évolution se situera dans la même ligne que toutes les applications antérieures de la libéralisation du commerce international et qui n'avaient qu'une durée limitée. 2) De sérieux désaccords sur la poursuite et l'étendue de la libéralisation des échanges internationaux pourraient surgir entre Etats. On en note déjà dans le domaine de l'immigration, en liaison avec l'élargissement de l'UE. Le renforcement des partis d'extrême droite en Europe, le taux de chômage élevé et permanent et l'équilibre de sousemploi sur une longue période: voilà autant d'éléments qui, associés à l'évolution décevante de l'euro, donnent lieu à des prévisions pessimistes sur l'évolution du schéma actuel. Les discussions inachevées et fades lors de la Conférence de Nice, du 10 au 12 décembre 2000, ont donné un avant-goût très amer de ce qu'entendent les grandes puissances européennes par «mondialisation européenne (restreinte)>>. 3) En plus, il n'est pas certain que les projets des puissants de notre planète puissent être réalisés, même s'ils sont conçus et mis en place avec méthode et dans un environnement favorable. Je mentionnerai, à titre d'exemple, la création de la monnaie unique européenne: son existence a commencé tambour battant et apparemment sous d'heureux auspices. Mais la suite était moins satisfaisante. 4) Enfin, il ne faut pas sous-estimer l'importance croissante de l'opposition dans le monde entier. Son importance augmentera avec la prise de conscience des répercussions de la <<mondialisation». Ce mouvement se poursuivra aussi longtemps que la <<mondialisation» détruira la cohésion sociale. Je suis tentée de citer les paroles de Thomas d'Aquin qui disait au Moyen Âge: <<unsystème qui ne rencontre pas 20

l'approbation de la majorité ne peut durer longtemps». Et il n'y a pas de doute que les vaincus de la «mondialisation» sont infiniment plus nombreux que les vainqueurs. En bref et pour résumer ma réponse, je dirais qu'une «mondialisation innocente» a des chances de survie; la <<mondialisation conspiratrice» n'en a aucune. Q: Vous avez mentionné l'euro. Je saisis cette occasion pour rappeler que dans vos études et articles publiés au cours de la longue période de «gestation» de la monnaie européenne, vous aviez exprimé de manière ferme votre conviction quant à l'échec futur de l'euro. Il s'agissait d'un avis qui était partagé par un groupe très restreint de personnes. Comment étiez-vous arrivée à formuler cette prévision? R : Pour bon nombre de mes collègues, lorsque mes prévisions - qui ne sont pas forcément conformes aux leurs - se confirment, il s'agit ...d'intuition! Mais je ne pense pas que l'explication se trouve là. Au contraire, je pense que tout économiste sérieux qui ne se serait pas laissé emporter par ce courant général d'enthousiasme avant l'instauration de l'euro, aurait abouti à la même prévision. Car il s'agissait en l'occurrence d'un schéma inconnu, insuffisamment préparé et qui concernait des économies très peu homogènes. Par ailleurs, je jugeais particulièrement naïve 1'hypothèse que les USA n'allaient pas réagir face à une éventuelle prédominance de l'euro, puisque leur survie en tant que dirigeant de la planète s'appuie sur le rôle du dollar en tant que monnaie internationale de réserve. J'avoue que j'aurais préféré me tromper dans mes prévisions pessimistes sur la trajectoire de l'euro dont le destin est incertain, comme - je le crains - celui de l'UEM. Q : En évoquant la <<mondialisation»et l'UEM que vous qualifiez de <<mondialisation restreinte» par rapport à l'autre plus large, vous mentionnez fréquemment notre pays. Pourriez-vous nous proposer un résumé de vos réflexions? R : Il est vrai que le cas particulier de la Grèce dans la <<mondialisation»m'a beaucoup préoccupée lors de l'élaboration de cette étude. Je considère que nous sommes beaucoup trop optimistes quant à l'évolution de notre économie, ce qui nous conduit à une simplification extrême des problèmes réels qui demeurent très aigus et non résolus. Je considère, par exemple, que le taux annuel de croissance de 5% prévu 21

pour les années à venir est tout aussi souhaitable que nécessaire. Mais il n'est absolument pas certain que l'on puisse l'atteindre dans un environnement qui se veut continuellement déflationniste. Et il risque de faire déjà partie du passé, à cause de la hausse vertigineuse du cours du dollar et du prix du pétrole. Il est évident que les obstacles qui empêchent un contrôle sévère de l'inflation ne se limitent pas à la Grèce, mais concernent également et forcément l'ensemble de l'UE. Toutefois, je continue à soutenir le même point de vue que par le passé, à savoir que la nature de l'inflation grecque se différencie en plusieurs points importants de celle de la majorité des autres pays membres de l'UE. C'est pourquoi la politique qui consiste à l'attaquer de front ne peut être efficace à moyen et à long terme. Elle exigerait des sacrifices démesurés en termes de taux de croissance, de réduction subséquente des bas revenus principalement, et de chômage. Il va sans dire qu'avec l'évolution récente du cours du dollar et du prix du pétrole, mes craintes ont redoublé: en effet, contrairement à ce qui pourrait se passer dans le reste de l'Europe, l'inflation en Grèce risque de ne plus être contrôlable. Cela aurait pour conséquence que les longs et pénibles sacrifices du peuple grec, consentis pour la réduire, auraient été inutiles. De plus, je pense que vouloir imiter le modèle américain de développement - qui s'appuie sur la <<nouvelleéconomie», c'est-à-dire sur les nouvelles technologies - n'est nullement justifié. Car le fossé qui nous sépare tant des USA que du reste de l'UE est effectivement considérable. J'ajouterais que les communications fougueuses affirmant que nous appartenons maintenant au noyau dur de l'Europe et que nous sommes devenus «tout-puissants» n'ont pas beaucoup de sens. La raison en est qu'une Europe à deux ou plusieurs vitesses se prépare depuis longtemps et refait régulièrement surface. Par ailleurs, le rang occupé par chacun des pays d'une union économique ne peut être différent du rang qu'il occupe à l'échelle mondiale. Malheureusement, ces faits qui me paraissaient évidents depuis toujours, ont été confirmés beaucoup plus rapidement que je ne l'avais prévu. En effet, au cours de la Conférence européenne qui s'est tenue à Nice du 10 au 12 décembre 2000, les grandes et puissantes économies européennes ont révélé comment elles comprenaient l'évolution de l'Europe et leur propre rôle en son sein par opposition à celui des petits pays. Ce qui aurait dû être clair depuis la création de l'Union Européenne devenait évident au cours de cette conférence: les économies riches et puissantes s'en serviront pour promouvoir leurs propres intérêts; si ces intérêts étaient opposés à ceux des petits pays, on obligerait ces derniers de se soumettre à la volonté des 22

grands. Il existe, bien entendu, une manière plus cynique d'exprimer tout ce qui se trame dans l'Union Européenne: l'Allemagne, avec l'aide de la France, arrive enfin à dégager son rêve de toujours - conquérir l'Europe. Sauf que cette fois-ci, cette conquête est tentée sans effusion de sang. Quant à la France, le moment ne tardera pas où l'Allemagne n'en aura plus besoin. Cela sera le début de l'ère où l'Union Européenne se trouvera sous la coupe de l'Allemagne. Q : Voici une dernière question: Sur la base de vos convictions et de la vive critique que vous formulez contre la mondialisation et l'UEM, croyez-vous que la Grèce puisse rester - ou serait-il même préférable qu'elle reste - en dehors de l'UEM et qu'elle n'intègre pas le processus de la «mondialisation» ? R : Bien qu'elle soit posée fermement, je pense qu'il s'agit d'une fausse question, car il n'est pas possible d'y répondre simplement par oui ou par non. Je dirais qu'il nous est impossible de rester en dehors de l'UEM. Toutefois, l'adhésion de la Grèce aurait pu être différée, afin de nous permettre de mieux nous adapter et d'améliorer notre compétitivité - vu les conséquences négatives aussi inévitables que prévisibles sur notre balance commerciale avec l'UE. Rien ne nous obligeait d'être à ce point pressés de faire partie de l'UEM, d'autant que les conditions à remplir en vue de cette intégration étaient incompatibles avec la politique macroéconomique adaptée à une économie à développement intermédiaire comme celle de la Grèce. Des pays nettement plus développés que le nôtre ont décidé de ne pas participer à l'UEM pour plusieurs raisons: ils voulaient s'assurer, en premier lieu, que ce projet entièrement nouveau avait des chances de survivre. En deuxième lieu, ils voulaient évaluer les répercussions sur leurs propres économies. Enfin, ils voulaient offrir à leurs populations la possibilité de se prononcer en toute connaissance de cause et avec maturité sur la question de savoir si elles désiraient ou non faire partie de l'UEM. On a prouvé, une fois de plus, que l'enthousiasme effréné est dangereux quand il ne repose pas sur des fondements solides. D'autant qu'entre-temps le consensus sur l'UEM s'est sensiblement réduit et qu'il diminuera encore après les révélations de Nice. Quant à la «mondialisation», je pense sincèrement que le dilemme concernant l'intégration ou non de la Grèce ne s'est jamais réellement posé. Si nous n'avions pas fait preuve d'autant d'empressement pour devenir membre de l'UEM, nous aurions pu prendre notre place dans l'économie mondiale selon des paramètres qui étaient dans l'intérêt de notre économie. Cela revient à dire que le degré 23

de libéralisation de nos échanges aurait pu être contrôlé jusqu'à un certain point et aurait pu être négocié sur la base de contreparties. Je considère que notre décision d'adopter un régime ultralibéral était stérile et dangereuse, non seulement du point de vue purement économique, mais également sous plusieurs autres angles. Comme le titre de mon ouvrage le laisse deviner et comme je le développerai par la suite, la libéralisation des échanges n'oblige nullement les gouvernements à adopter le dogme du laissez-faire, laissez-passer, ni à l'appliquer à l'intérieur de leurs propres économies. Les pays européens et noneuropéens qui ont eu la force de résister au déchaînement actuel de l'ultralibéralisme continuent à montrer un <<visagehumain»; dans les autres, la dérégulation économique multiplie et renforce les monopoles, contribue à l'effondrement de l'Etat-providence, à l'exploitation du facteur «travail», ainsi qu'à toutes sortes d'inégalités; elle détruit la cohésion sociale et la solidarité humaine. Malheureusement, notre pays appartient à cette deuxième catégorie. Maria NEGREPONTI-DELIV ANIS Athènes, le 5 février 2001

24

INTRODUCTION
«Le conservatisme financier devrait être le cauchemar des militaires et non celui des instituteurs et des infirmières» Amartya SEN

Bien que relativement récente, la <<mondialisation»n'en a pas moins inspiré de nombreux ouvrages dans la littérature économique internationale. On peut constater qu'à peu près la moitié de ces ouvrages font avec ferveur l'éloge de la <<mondialisation» et des possibilités illimitées qu'elle promet pour l'avenir de l'humanité. L'autre moitié, avec une passion non moins ardente et avec des arguments aussi nombreux, souligne la multitude de ses sombres facettes. Ces divergences sont significatives de l'ampleur de la controverse qui entoure la question sur le contenu de la <<mondialisation».A titre d'introduction, je soulèverai quelques-uns des problèmes généraux posés par la <<mondialisation» et j'expliquerai ainsi les raisons qui, à mon avis, justifient l'existence du présent ouvrage. A. «MONDIALISATION» ET DELIDEREMENT - UN CONTENU IMPRECIS FALLACIEUX

Il s'agit, en effet, d'un contenu remarquablement vague qui reste intentionnellement obscur, ce qui permet toutes sortes d'interprétations. Dans un effort désespéré pour ne pas être exclus des mutations révolutionnaires qui touchent tous les domaines du devenir international, les gouvernements s'empressent de s'identifier à tout ce que ce terme fraîchement créé de <<mondialisation»représente à leurs yeux. Ainsi, ils sont incapables de prendre conscience que la <<mondialisation» se substitue dans les faits à leurs fonctions traditionnelles. En ce qui 25

concerne les gouvernements des ex-pays socialistes, indépendamment de leur degré de parenté avec leur ancien credo, ils se distinguent en faisant preuve d'un dévouement passionné et ravageur de «néophyte» à la (<IIlondialisation» ainsi qu'à l'UE qui en est la micro-expression. Leur enthousiasme excessif les empêche de voir les dangers que l'ouverture sur le commerce mondial peut représenter pour leurs marchés qui n'ont pas encore acquis les conditions élémentaires pour un fonctionnement intérieur normal. Sans doute le désir ardent des ex-économies socialistes de devenir membres de l'UE trouve sa raison d'être dans plusieurs faits qui pourraient être présentés, de manière hiérarchisée, comme suit: le besoin urgent de capitaux que le Fonds européen de reconstruction peut leur allouer; la difficulté de demeurer indépendantes et de ne pas participer à des unions élargies après leur long séjour dans l'Union soviétique; le besoin de confirmer leur caractère européen qui est lié pour eux à des avantages économiques comme la libre circulation de leurs travailleurs dans les pays de l'UE, la possibilité d'exploiter leurs avantages comparatifs qui, à l'exception de la production agricole, se trouvent entre autres dans leur capacité de maîtriser de manière satisfaisante les nouvelles technologies grâce à un bon niveau d'éducation, etc. Mais suite à la rencontre décevante de Nice (10 au 12 décembre 2000), il faut s'attendre en toute logique à ce que les craintes concernant l'évolution de l'UE et de l'UEM vers une Europe à deux ou plusieurs vitesses augmenteront. En effet, cette conférence a clairement démontré que les intérêts nationaux des différents pays membres continuent à l'emporter sur l'intérêt de l'ensemble européen et que l'Allemagne et la France conçoivent l'Europe comme une union de pays sous leur direction et, pourquoi pas, sous leur domination. Nice a encore révélé que l'Europe s'occupe outre mesure de problèmes qui n'intéressent qu'un nombre restreint de pays membres, comme par exemple la question de savoir comment répartir les pouvoirs entre l'Allemagne et la France. Elle reste indifférente de manière criminelle, mais aussi embarrassée et finalement conspiratrice, vis-à-vis de toute préoccupation pouvant contribuer à réunir ses peuples, et qui se situe à quatre niveaux principalement: En premier lieu, il faudra assurer à la plus grande partie possible des populations de l'Europe, mais aussi de la Terre, l'accès à tout ce que la (<IIlondialisation»a de positif à offrir. Il faut arrêter la progression des exclusions et de toutes les formes d'inégalité. Il faut par conséquent ajouter la dimension du mode de répartition des revenus aux conséquences du progrès technologique. 26

.

En deuxième lieu, il faut chercher des moyens efficaces pour contrer les USA et leur obstination à vouloir exercer sur la planète une hégémonie absolue et non partagée avec leurs alliés; une obstination qui conduit fréquemment à des interventions criminelles, comme en Iraq, en Bosnie et au Kosovo. Il s'agit également de contenir la propagation du modèle américain dévastateur des valeurs, de culture et de gestion économique. A ce propos et après les révélations sur les conséquences des bombardements en Yougoslavie sur la santé des soldats qui avaient participé aux opérations, mais aussi sur celle d'un peuple entier, le fait que l'Europe ait consenti et participé à ces bombardements prend des dimensions nouvelles et réellement dramatiques. Il n'est pas exagéré de constater qu'il s'agit de crimes prémédités dont les instigateurs sont nombreux. Les allégations des coupables, présentées a posteriori et affirmant qu' «ils ne savaient pas», qu' «il est nécessaire de garder son sang-froid» et que «les préoccupations exprimées sont exagérées», ne font que rendre plus affligeant leur consentement, accordé a priori et sans conditions, pour ces crimes de génocide. C'est bien pour ça que la confiance des citoyens dans leurs gouvernements est minée et que le sentiment d'insécurité quant à l'avenir devient une des caractéristiques principales de notre époque. En troisième lieu, il faut sensibiliser les peuples à la nécessité de protéger l'environnement qui risque d'être irrémédiablement détruit. Il faut également prendre des mesures efficaces pour faire face au nouveau fléau qui s'abat sur l'humanité et qui représente une sérieuse menace: je veux parler de la maladie de la "vache folle", quasi généralisée parmi les animaux d'élevage et qui résulte principalement de la quête immodérée du profit.

.

.

. En quatrième lieu, il faut lutter méthodiquement et efficacement contre le crime organisé, le trafic de drogues, le travail des enfants, la tolérance face à l'exploitation multiple de toute faiblesse humaine, le blanchiment de l'argent sale, le favoritisme au profit du capital qui se retourne fatalement contre le travail, etc., etc.
L'absence de planification dont font preuve l'Union Européenne et l'UEM et qu'on peut constater quotidiennement à travers le décalage entre leurs déclarations et leurs actes est, à juste titre, ressentie comme un manque de sincérité et explique la diminution fulgurante de l'adhésion des citoyens européens à tout ce qu'elles représentent. La désapprobation 27

grandissante d'une partie importante de la population de l'Allemagne, pourtant pays leader de l'Euroland, est aussi révélatrice que décevante: d'après les derniers sondages (Journal «Kathimerini » du 29.12.2000), le taux d'adhésion qui était de 47% il y a un an est passé à 28% à peine. La Suède affiche la même réticence; pourtant, elle assumera la présidence de rUE au cours de l'année 2001. Alors une question s'impose: comment cet édifice fera-t-il pour survivre, pour projeter l'élargissement et la fédération? Il s'agit d'un formidable déficit de démocratie, promu par la concurrence entre les trois économies puissantes, la France bureaucratique, l'Angleterre du protocole et l'Allemagne autoritaire (Siedentop, 2000). Ainsi, les citoyens du monde sont divisés en deux groupes: ceux qui sont convaincus que le «progrès», le «développement», l'amélioration et les «choix qualitatifs» vont inévitablement de pair avec la (<I11ondialisation»,et ceux qui se concentrent sur ses conséquences dévastatrices, ce qui les conduit à la rejeter. Il y a d'un côté les entrepreneurs, dont la majorité semble bien décidée à trouver les moyens pour passer de la maximisation du profit nationale à la maximisation internationale. De l'autre côté, les travailleurs semblent assez divisés, selon qu'ils appartiennent à une économie développée ou émergente, selon qu'ils sont éduqués ou non, selon qu'ils ont un emploi ou qu'ils sont chômeurs, selon qu'ils sont syndiqués ou pas, et selon leur niveau sur l'échelle de la hiérarchie professionnelle. Il est certain qu'une grande confusion quant aux réactions des différents groupes à travers le monde a régné lors de la conférence de l'OMC à Seattle, fin septembre 1999. Après Seattle, mais aussi après la généralisation des réactions dans la quasi-totalité du monde, l'avenir de la «mondialisation» semble moins assuré qu'auparavant. Mais cette observation ne s'applique pas nécessairement à l'ensemble des paramètres imprécis qui la composent.

B. LA DIFFICULTE D'ECRIRE CE LIVRE
La difficulté d'écrire cet ouvrage tient et continue à tenir au fait qu'il traite d'un sujet qui, au fond, manque de contenu, bien qu'il conditionne déjà des pans entiers de la vie de notre planète, à savoir comment, mais aussi dans une large mesure combien de temps nous vivrons, quelle est la probabilité que nous mourrons - compte tenu de la région géographique de naissance ou d'émigration - de la maladie de «la vache folle», de la pollution de l'atmosphère ou des «armes intelligentes» de 1'OTAN, quelle est la probabilité de perdre notre emploi ou notre logis, d'être 28

marginalisés ou, au contraire, d'obtenir des emplois enviables aux rémunérations astronomiques, et ainsi de suite. La «mondialisation» semble pouvoir engendrer tout et son contraire et tous les extrêmes comme la guerre et la paix, la décision prise de sang-froid de détruire des pays pour ensuite élaborer des projets détaillés pour leur reconstruction, le respect et le mépris des droits de I'homme, l'augmentation simultanée de la richesse et de la pauvreté, l'augmentation de la prospérité allant de pair avec le démantèlement de l'Etat-providence, la recherche du plus grand profit qui consume avec aise des vies humaines, la déclaration de foi en les vertus de la concurrence et la folie des fusions, l'adoption du concept néo-classique en même temps que l'exploitation du facteur travail, les accomplissements révolutionnaires dans le domaine des nouvelles technologies parallèlement au recul tragique de la sensibilité et de la solidarité humaines, mais aussi de la morale. Voilà autant de raisons, sans que cette liste soit exhaustive, qui font que la tentative d'approfondir la question de la «mondialisation» présente des difficultés insurmontables. Mais ma curiosité d'aller au cœur du sujet, de comprendre ce que «mondialisation» signifie, les objectifs qu'elle poursuit, où elle nous mène, ce qu'elle dissimule, d'où elle est téléguidée, dans quelle mesure elle est durable, la solidité de ses bases, les conspirations qu'elle dissimule: autant de questions qui ont suscité mon intérêt et qui m'ont convaincue d'écrire cet ouvrage qui en porte le nom. Les recherches pour ce livre et la rédaction ont en fin de compte demandé beaucoup plus de temps qu'initialement prévu. Sans oublier que j'avais continuellement - et que j'ai encore - le sentiment d'avoir décidé en héroïne de traiter du chaos et qu'il m'était de plus en plus difficile d'accepter l'idée que j'avais terminé. Car j'ai rapidement pris conscience que je faisais des recherches et que j'écrivais sur un sujet qui n'a pas de fin. Ainsi, chaque j our des éléments nouveaux, des réflexions et des préoccupations nouvelles - faisant tous partie de la «mondialisation» m'empêchaient de boucler l'ouvrage. Il est peut-être superflu de souligner que même au moment où je remettais le manuscrit à l'éditeur, la conviction qu'il s'agissait d'un ouvrage inachevé ne m'avait pas abandonnée. Mais comment finir un livre sur la «mondialisation» qui, précisément parce qu'elle ne signifie rien de précis, peut tout revendiquer! En m'efforçant d'expliquer d'abord à moi-même, mais aussi à mes lecteurs, les raisons qui m'ont poussée à écrire ce livre, je constate que j'avais avant tout le désir - mais aussi dans une certaine mesure 29

l'ambition de cerner le contenu de la <<mondialisation»;je pense, en effet, que cela n'a pas encore été fait, malgré le nombre important d'études portant sur le même sujet. A la fin de mes recherches, je me suis posée la question de savoir si j'avais atteint cet objectif. Evidemment, j'étais convaincue dès le début qu'il serait impossible, vu ses dimensions, de donner une définition simple de la <<mondialisation».Au contraire, les parties constitutives de la <<mondialisation» sont le salmigondis de combinaisons conjoncturelles et d'éléments hétéroclites qui coexistent et fonctionnent de concert avec elle. Par conséquent, il ne s'agit non seulement de définir son contenu, mais aussi et surtout de pouvoir révéler quel est son cortège. Il fallait également s'atteler à délimiter les conséquences qu'entraîne chacun de ces éléments. Ce qui revient à dire qu'il faut pouvoir prouver que la <<mondialisation» - en dépit du nom ingénieux qu'on lui a donné et qui s'explique par l'effort de dissimuler les paramètres qui la composent et leurs conséquences - ne peut finalement signifier rien d'autre que libéralisation des échanges. Et celle-ci ne justifie ni l'enthousiasme fou ni l'anathème jeté sur elle. Au contraire, grâce à un endoctrinement continu, le cortège aussi large que vague de la <<mondialisation» crée un mélange d'admiration, de craintes et d'incertitudes, tout en inspirant le besoin d'invoquer des puissances invisibles et surnaturelles qui sont soi-disant imposées «d'en haut». J'ai très rapidement constaté que la <<mondialisation»ne disposait d'aucune base théorique, bien que ses adeptes ne jurent que par la théorie néo-classique. Les difficultés d'analyser un sujet aussi vaste en l'absence de cadre théorique apparaissent donc clairement. Car cette lacune fondamentale rend toute conclusion partielle ou générale inévitablement douteuse, prive l'analyse de la possibilité de s'appuyer sur des concepts connus et acceptés, crée l'incertitude sur les orientations de la recherche, exclut toute comparaison avec des problèmes équivalents et toute tentative de prévoir des évolutions futures. A partir du moment où le chercheur rejette l'idée simpliste et totalement insuffisante que mondialisation est synonyme de libéralisation des échanges, il se trouve en fait en terra incognita. Car le contenu de la <<mondialisation»,à la fois sans limites et relevant du chaos, n'appartient évidemment pas à un seul et unique domaine scientifique; bien au contraire, en plus du domaine de l'économie, il relève de la sociologie, des sciences politiques, des études stratégiques, de la psychologie, de la théorie du chaos, mais aussi de la religion, de la sorcellerie et de la parapsychologie - ces deux dernières servant à interpréter les «sens uniques», les <<mainsinvisibles» et, de manière générale, les puissances surnaturelles que l'on détecte 30

éventuellement comme faisant partie de la «mondialisation». Il est vrai que je n'ai point abouti à une définition précise de la «mondialisation». J'avoue que je n'ai même pas tenté l'entreprise, étant donné qu'elle me semblait irréalisable. Je me suis surtout efforcée de mettre l'accent sur les éléments nombreux et hétéroclites qui la composent, car je considère qu'évaluer ces éléments équivaut, dans une certaine mesure, à une définition de la «mondialisation». Un autre problème important pour le chercheur est celui de la bibliographie: que choisir et comment l'utiliser? Il existe déjà un nombre important d'études qui traitent de la «mondialisation». Toutefois, puisque le contenu de la mondialisation reste nébuleux, chaque auteur est en droit de la définir à sa manière. C'est pourquoi - à l'exception d'une distinction générale entre études pour ou contre la <<mondialisation» - une classification en fonction de l'interprétation du terme <<mondialisation» est impossible. Il est certain qu'à l'heure actuelle il n'existe aucune étude théorique sur la <<mondialisation»et je considère qu'il sera difficile d'en trouver dans le futur. Au cours de la rédaction du présent ouvrage, j'étais donc obligée d'avoir recours à un labyrinthe de sources, de théories et de concepts qui, tout en étant en principe incompatibles entre eux, n'en sont pas moins dans une certaine mesure liés entre eux à travers la <<mondialisation»,précisément à cause du contenu imprécis de celle-ci. Par conséquent, la présente étude n'est pas purement théorique, ni même strictement économique. Je suis d'ailleurs convaincue qu'elle n'aurait pas pu l'être. A posteriori, je la considère comme une tentative de rapprocher des éléments hétéroclites, des événements divers ainsi que des parties de différentes constructions théoriques. Tous ces éléments - et certainement de nombreux autres sont en rapport avec la <<mondialisation»,se glissent dans son cortège ou dans son noyau dur, la complètent et en éclairent le contenu, mais n'arrivent pas à cerner pleinement sa physionomie. Cette dernière n'est que du vent, change de couleur et de visage et parle toutes les langues de la Terre. Elle apparaît affectueuse et inhumaine à la fois; elle exige le respect des lois tout en les transgressant; elle professe la libéralisation de l'économie, tandis que ses élus imposent des restrictions chaque fois que leurs intérêts sont en j eu; elle est extrêmement sélective, mettant à l'abri les peuples, les régions géographiques, les religions et les couleurs de peau qui ont le droit de vivre, tout en condamnant les autres à disparaître; elle reconnaît un seul dieu, le Profit, s'incline devant lui, et pour le satisfaire, elle autorise tout, des actes de charité jusqu'aux crimes atroces. 31

C'est la première fois qu'un de mes ouvrages ne respecte pas le plan cartésien en deux parties qui s'opposent tout en se complétant, et avec des chapitres à l'intérieur de chaque partie. Une telle présentation - qui assure méthode et discipline ainsi qu'une connexion sémantique entre les parties et les chapitres - fut impossible à mettre en œuvre dans le cas de cet ouvrage. Je suppose que l'explication du pourquoi a déjà été donnée plus haut, quand j'ai énuméré les difficultés particulières de traiter le sujet. J'étais, par conséquent, obligée de choisir un autre mode de présentation, et je l'ai fait sous forme de sept chapitres. Chacun des chapitres examine un aspect particulier de la «mondialisation» et le lien entre eux est assuré tant par leur dénominateur commun que par le fait qu'ils se complètent mutuellement. Il est certain que le sujet est inépuisable et que les sept chapitres ne l'épuisent pas. J'ose toutefois espérer qu'ils couvrent une partie non négligeable des problèmes posés par la «mondialisation».

C. «MONDIALISATION»: UN ENCHEVÊTREMENT D'ELEMENTS

HETEROCLITES

Contrairement aux tentatives antérieures pour analyser la nature et les conséquences de la <<111ondialisation» tant qu'ensemble cohérent, en cette étude tentera de distinguer entre la <<111ondialisation» des et situations qui y semblent étroitement liées et dont les répercussions sont souvent beaucoup plus importantes que celles de la <<111ondialisation». De cette manière, la <<111ondialisation» démythifiée, malgré tout le bruit sera qu'elle soulève. J'espère pouvoir démontrer que la problématique particulièrement aiguë et les discussions interminables consacrées à la <<111ondialisation»ont injustifiées, si nous entendons par ce terme la s seule libéralisation du commerce international. Une des interrogations évidentes est de savoir pourquoi on attribue la totalité des maux et des conséquences de façon aussi générale et vague à la seule <<111ondialisation» pourquoi on ne les attribue pas aussi à sa suite, à et savoir le stade post-industriel de développement, les nouvelles technologies et les choix partiaux de la politique macroéconomique ultralibérale. L'explication la plus probable semble être qu'on veut ainsi prévenir les réactions des nombreux vaincus du nouvel ordre économique. C'est précisément le but recherché par le choix du nom pompeux de <<111ondialisation» ne signifie rien, et par le maintien du qui paysage embrumé qui l'entoure, associé à son identification prétentieuse à des puissances surnaturelles. L'objectif est de la couvrir d'un voile gris. Enfin, il faut ajouter que les changements profonds qui se sont produits 32

dans les théories et les pratiques économiques - conséquences des évolutions tant sur le plan national qu'international - exigent une révision plus générale de ce qui est en vigueur et de ce qui a cessé de l'être. Au cours des deux dernières décennies, la <<mondialisation» a envahi avec vigueur notre vie quotidienne. Les médias, les gouvernements et les simples citoyens se réfèrent à elle sans pour autant se préoccuper sérieusement de la nécessité d'en préciser le contenu. Les esprits confus la considèrent comme l'enveloppe du nouvel ordre économique - ou de la «nouvelle économie» - qui s'est substitué à l'environnement industriel traditionnel. Au cours des vingt dernières années, tous les paramètres de notre vie publique et privée ont subi des mutations radicales et souvent violentes. Il en est de même pour les équilibres entre les secteurs public et privé, les rapports de travail, le mode de répartition du revenu entre capital et travail d'une part et entre les travailleurs aux divers échelons de la hiérarchie d'autre part, les fonctions de production, l'Etat-providence et la souveraineté des Etats. Toutefois, la réaction de ceux qui sont lésés par ces développements impétueux était, jusqu'à présent et de manière générale, la passivité, à la limite du fatalisme. Plus précisément, l'ensemble des maux qui se multiplient progressivement et s'intensifient - faisant déjà figure de fléau international - qui font tâche d'huile et affectent de plus en plus de groupes socioprofessionnels ainsi que la quasi-totalité des économies en voie de développement, est attribué seulement et massivement à la <<mondialisation». Ce qui est encore plus paradoxal et à première vue inexplicable à propos de tous ces développements dramatiques, c'est le voile de mystère qui couvre cette fameuse <<mondialisation»,alors qu'en général elle est reconnue comme la cause principale de tous les maux. Par conséquent, avant de tenter de sonder l'environnement de la <<mondialisation», il est nécessaire de rechercher pourquoi on veut dissimuler son contenu. Il est en particulier intéressant d'examiner si ce <<voilede mystère» est le résultat d'évolutions spontanées ou si, au contraire, il est le fruit d'efforts méthodiques et coordonnés. Soulignons que, bien que la «mondialisation» et ses conséquences aient attiré l'intérêt de nombreux chercheurs de par le monde, personne à ma connaissance - y compris ceux qui sont directement lésés - n'a suffisamment analysé les raisons de l'acceptation générale de ce nouveau régime et de son mode de fonctionnement. Ce dernier point se réfère plus précisément au choix et surtout à la variante des cadres théoriques qui, selon le cas, sont déclarés comme étant le cadre de la <<mondialisation». 33

Je tenterai de démontrer par la suite, que le désespoir dans lequel s'enfonce la majorité écrasante des habitants de notre planète et les

contradictionsirrationnellesque l'on peut observer à l'aube du 21e siècle,
ne sont pas le résultat de la mise en place d'une nouvelle Weltanschauung (vision du monde) aux concepts de base précis. Ils ne sont même pas le résultat de la reviviscence d'une plus ancienne. Au contraire, l'ensemble des règles qui ont régi le comportement économique sur le plan national et international après la fin de la Seconde Guerre mondiale est progressivement tombé en désuétude sans avoir été remplacé. Nous vivons ainsi une ère d'expérimentation économique qui souffre d'un manque de fondements théoriques, contrairement à ce que voudraient nous faire croire certaines voix qui parlent d'un soi-disant respect du concept néolibéral. Il s'agit d'un système économique international caractérisé par l'anarchie et qui impose l' «absence de l'ordre» et non pas l'ordre. L'environnement dans lequel fonctionne le nouveau régime remet à l'ordre du jour des conditions qui permettent le règne des lois de la jungle. Illégitime des situations d'exploitation à plusieurs niveaux, diminue l'importance des frontières nationales, fait disparaître la solidarité humaine élémentaire et fomente le crime sous toutes ses formes. Un nombre important d'évolutions parallèles, sans lien entre elles, favorise des conditions qui étaient en vigueur au Moyen Âge, et ce pour l'ensemble des expressions de la vie économique, sociale et affective. D. LE VISAGE SORDIDE DE LA «MONDIALISATION» Au cours des siècles passés, les maux de I'humanité étaient liés aux catastrophes naturelles, aux famines, aux terribles épidémies - comme le choléra, la peste et la tuberculose - ou à la destruction qu'entraînaient les conflits militaires fréquents de la première moitié du 20e siècle (Delumeau, 1987). Au cours de la 2e moitié du 20e siècle, on accumule le désespoir, surtout à cause de la recherche avide du profit, associée à l'indifférence conspiratrice croissante des gouvernements contemporains. e Les citoyens de la fin du 20e siècle et de l'aube du 21 ressentent de l'insécurité et de la méfiance; ils ont le sentiment qu'ils sont menacés de catastrophes, qu'on leur dissimule la vérité, qu'ils deviennent des cobayes entre les mains d'apprentis sorciers, tandis que leurs gouvernements demeurent passifs. Ils craignent de faire l'objet de programmes de génocides. Toutes ces craintes sont absolument justifiées en raison de l'introduction continuelle de nouvelles technologies dont les conséquences n'ont pas été suffisamment appréhendées. Il ne s'agit plus, 34

comme par le passé, de fléaux, mais de causes provoquées qui sèment la mort, en raison de l'avidité humaine en quête du profit maximum. Ces causes portent des noms discrets comme «le syndrome des Balkans» ou encore le «syndrome de l'OTAN» et pourquoi pas «le syndrome de la folie», la maladie de la <<vachefolle», «les organismes génétiquement modifiés». La suite est préprogrammée. A ce propos, je tiens à mentionner les dangers provenant des organismes génétiquement modifiés (OGM) qui jusqu'ici n'ont pu être évalués scientifiquement. Personne ne s'est sérieusement intéressé à les étudier, bien que les OGM produisent déjà des allergies et bien que l'on introduise pour la première fois dans l'alimentation de I'homme certaines graines dont les conséquences à long terme demeurent inconnues. Ainsi, les grandes sociétés d'assurances ne seront probablement pas disposées à offrir une couverture à long terme contre l'infection génétique causée par ces aliments. Les communications adressées au grand public font croire que l'objectif du développement de ces organismes génétiquement modifiés est de «sauver le Tiers Monde». Si tel était le cas, on ne s'explique pas pourquoi certaines sociétés comme Monsanto tentent de protéger leurs droits de propriété au lieu de les diffuser dans le monde entier. Puisque l'activité des grandes sociétés pharmaceutiques n'est plus limitée à un seul pays, mais s'étend sur plusieurs, on ne connaîtra jamais l'origine de ces aliments. Mais si la production des OGM se poursuit, ceux qui les
cours des siècles précédents, avaient le contrôle des ressources naturelles productrices de richesses (Rifkin, 2000).

contrôlent domineront au 21e siècle de la même façon que ceux qui, au

Il faut encore mentionner le cas de l'encéphalopathie spongieuse, connue sous le nom de «maladie de la vache folle»; malheureusement, elle ne semble pas être limitée aux bovins, puisque des aliments dangereux et contre nature ont également été donnés à d'autres animaux, comme les porcs, les poulets, et même les poissons. C'est pour réaliser
des profits

-

et même des profits excessifs aux dimensions

incontrôlées

-

qu'on a introduit l'élevage intensif qui présente deux aspects dangereux pour l'homme, car leurs conséquences sont inconnues: d'un côté une alimentation qui, outre les médicaments et les antibiotiques, contient des éléments inadaptés aux animaux d'élevage (p.ex. les farines animales) et de l'autre le mode d'engraissement des animaux. La description qui suit est révélatrice de la sauvagerie humaine sans limites et du vide tragique qui se produit lorsque le profit se substitue à toutes les valeurs et attentes qui ne s'y identifient pas - des valeurs comme l'idée que l'homme est le gardien de l'immense beauté de notre monde, la conscience tranquille du 35

samedi soir, l'attente d'une surprise, l'espoir d'une vie après la mort, la tendresse et la protection du royaume animal et végétal qui coexistent avec nous et qui nous ont été confiés par l'Etre Suprême ou, simplement, par le hasard... toutes ces idées et valeurs qui peuvent nous aider à inspirer le respect élémentaire de la personne humaine, à fournir une justification à notre existence, à établir notre suprématie d'êtres humains, à nous accorder le droit de transmettre à nos descendants la magie d'une autre dimension, différente du quotidien et pleine de mystère, où circulent des Saints Nicolas, des fées et des crèches aux animaux mignons, à fournir une certaine explication de notre passage sur cette Terre, à nous offrir le luxe de pouvoir étudier la philosophie de nos ancêtres, à nous préoccuper de notre intégrité physique, morale et psychologique, à mettre en valeur notre savoir qui nous assure un niveau de vie de plus en plus élevé, à nous rendre dans les espaces de l'esprit et de la création... En un mot, à prendre conscience de notre existence d'êtres humains, meurtris par la barbarie de l'anthropocentrisme, et qui se doivent de s'élever au fil des siècles. Voilà vers quels abîmes la recherche avide du profit, l'indifférence coupable et la participation conspiratrice des dirigeants nous ont conduit: «les veaux ne voient jamais l'herbe, ils n'ont jamais marché, ils n'ont jamais vu le soleil ni le ciel, n'ont jamais joué avec d'autres veaux. Huit jour après leur naissance, on les sépare de leur mère et les conduit dans un local fait de quatre planches de bois. On commence à les gaver de médicaments qui les déshydratent et provoquent une diarrhée permanente; par la suite, ils sont maintenus en état de soif pour les obliger à boire une potion laiteuse qui les conduit à se lécher continuellement et à souffrir d'un prurit atroce. Un peu plus tard, on ajoute un peu de nourriture à cette potion pour les maintenir en état d'anémie afin d'obtenir une viande plus blanche. On voit alors apparaître de graves difficultés respiratoires et des troubles de la circulation sanguine. A ce moment, les animaux sont conduits de l'enfer de la vie à l'abattoir. Quant aux porcelets, ils se retrouvent dès leur naissance les pattes liées, et les poulets sont mis dans des cages où ils ne peuvent pas bouger» (Journal «Eleftherotypia» - «Le virus du dimanche» - Magazine accompagnant le journal, 25.12.2000). Cela semble être la fin de la vie humaine, animale et végétale et équivaut à notre autodestruction. Mais personne ne se préoccupe de ces menaces jusqu'ici inconnues sur notre planète. On ne s'en inquiète que lorsque la vengeance de la nature ruine les éleveurs européens, les obligeant à mettre à mort des millions de veaux. Et la préoccupation ne semble porter que sur le fait que les profits attendus sont ainsi emportés par le vent. Cette affaire de «la vache folle» coûtera plus de 900 millions 36

d'euros aux peuples de l'DE (sans parler des 82 personnes déjà atteintes de la maladie et de toutes celles qui le seront avec une certitude mathématique). Si on y ajoute le montant de 4 milliards d'euros dont la seule Grande Bretagne a dû supporter la charge, on se rend compte qu'il est nécessaire de réexaminer le budget et les subventions de la PAC (Journal «Kathimerini », 27.1.2001). Mais a-t-on pris conscience des risques démesurés et décidé immédiatement de prendre des mesures efficaces pour faire face à cette situation explosive et pour éviter qu'elle se reproduise? Evidemment non! Au lieu de cela, les «responsables» se sont lancés dans des discussions interminables, dépourvues de sens, et à la mise en place de demi-mesures limitées dans le temps et à l'efficacité douteuse. En même temps on s'efforçait de minimiser l'importance des risques visibles et généralisés. Et grâce au réseau international de propagande, toute cette horreur passe pour une «évolution», un «progrès», une «mise à niveau» et une <<modernisation». Tout aussi atroce que l'affaire de «la vache folle» - sinon plus horrible encore - est celle de la leucémie qui, suite aux bombardements de l'OTAN, a atteint un nombre encore inconnu de soldats, de civils et d'enfants en Yougoslavie et très probablement dans les régions voisines. Cette guerre et les bombardements ont eu lieu parce qu'il fallait «assurer le respect des droits de l'homme»! C'est ainsi qu'au nom des «droits de l'homme», la quasi-totalité des gouvernements des pays développés a fermé les yeux et les oreilles pour ignorer ce qu'ils savaient parfaitement: que les bombardements à l'uranium appauvri causent le cancer! Il faut croire que, outre l'inconscience et la désinvolture, les responsables nourrissaient également l'espoir que ces cas ne se présenteraient pas aussi rapidement qu'ils le firent et qu'ils auraient pu dissimuler le lien unissant la cause à son effet. Après l'apparition de ce visage hideux de la <<mondialisation»,après la révélation des conséquences tragiques de ces décisions et actes criminels et de la triste participation de l'Europe, les coupables ont-ils exprimé quelques regrets? Ces messieurs s'empressentils de revoir l'orientation de leur politique afin d'éviter au moins que de pareilles catastrophes ne se reproduisent? Bien sûr que non! Protégés derrière des «sens uniques», des <<mainsinvisibles» et de <<mystérieux fléaux», dont ils ne se sentent nullement responsables, ils continuent à s'adresser à leurs peuples en «langue de bois» hypocrite. Ils leur recommandent de «garder leur sang-froid», leur promettent de «prendre des mesures préventives (après-coup!! !)>>et, de manière générale, minimisent l'importance de cet énorme problème en soutenant, entre autres, qu'il s'agit d'un problème en grande partie «psychologique». 37

Et entre-temps, les projectiles à neutrons non emichis poursuivront leur chemin! C'était la réponse de 1'OTAN qui s'est réunie à Bruxelles le 10.1.2001, suite à un moratoire de la Grèce, de l'Italie et de l'Allemagne sur l'arrêt provisoire de l'utilisation de ces armes. Il va de soi que, si nous n'étions pas à ce point habitués aux aberrations, nous devrions nous demander pourquoi le recours aux armes devrait être considéré comme une nécessité - et qui plus est, le recours à des armes aussi dangereuses et nous ne devrions pas quémander l'arrêt provisoire de leur utilisation comme s'il s'agissait d'une faveur. Mais il est clair que de telles pensées relèvent, à notre époque, du domaine de l'utopie, puisque les mots ont perdu leur sens et qu'il semble qu'on accepte globalement l'idée que «l'utilisation des armes protège la paix». Mais il y a également une autre dimension qui apparaît à travers ces «syndromes» cités plus haut. Il s'agit d'une dimension qui, bien entendu, était prévisible depuis longtemps, mais qui devient à présent officielle et qu'il est intéressant de souligner. Il s'agit de la hiérarchisation de la vie humaine. Une hiérarchisation qui se traduit par la classification tacite, mais très nette, des diverses catégories d'êtres humains en fonction du degré de protection auquel chacune d'entre elles a droit face au danger que représente l'uranium appauvri. Les premiers et les derniers de cette échelle sont prédéfinis: les soldats américains sont les premiers, tandis que l'ensemble des habitants des Balkans sont les derniers. Personne ne se préoccupe des problèmes que l'uranium pose à ces derniers, bien qu'ils soient confrontés à des risques accrus, étant donné qu'ils demeurent sur le sol pollué. En ce qui concerne l'estimation du coût pour les catégories intermédiaires, il s'agit de quelque chose qui <<varie», ntre e autres, en fonction des dimensions et de la puissance économique du pays concerné. Par conséquent, il apparaît qu'il faut compter parmi les attributs de la «mondialisation le droit de vie et de mort sur ses sujets, droit qui s'exerce selon des critères de choix absolu, qui ne sont pas fIXés d'avance, mais qui varient en fonction des cas. D'après les expériences accumulées jusqu'à présent, les critères qui interviennent de manière directe ou indirecte dans la prise des décisions de condamnation sont, parmi d'autres: la situation géographique - en rapport direct avec la présence de ressources naturelles productrices de richesses - la religion, le degré de fidélité au régime du marché libre, le degré de subordination aux puissants du monde, le choix du chef d'Etat, considéré comme bon ou mauvais selon qu'il est plus ou moins disposé

38

à collaborer (dans le sens le plus large du terme) avec la puissance suprême. Les catastrophes que les bombardements de l'OTAN ont causées en Yougoslavie ont créé des situations qui relèvent de l'absurde et de la folie. C'est-à-dire, après avoir semé le désastre, la ruine et la mort - parce que Milosevic <<11' pas démocrate» - l'Europe est obligée de était reconstruire la région, puisque «maintenant la démocratie est rétablie». Cela nécessite des fonds importants, alors que l'Europe manque de moyens pour faire face aux problèmes cruciaux qui se posent en son propre sein: la pauvreté croissante, les exclusions sociales, les sans-logis, les «travailleurs pauvres», le crime organisé, l'esclavage, la nécessaire pérennité des prestations sociales, etc., etc. Le coût des destructions provoquées par les bombardements de l'OTAN en Yougoslavie est astronomique. On estime que rien que la reconstruction des ponts du Danube coûtera 80 millions de livres sterling, tandis que le coût total de la reconstruction de l'économie yougoslave est estimé à 1,7 milliards de livres sterling. La Banque Européenne d'Investissements évalue le coût de la reconstruction des Balkans à au moins 20 milliards de livres sterling. Selon les estimations de I'DE, le coût de la reconstruction de l'Europe du Sud-Est devrait atteindre des montants plus de deux fois supérieurs à ceux précités. Mais à l'heure actuelle, les investissements projetés par l'Ouest dans la région atteignent à peine 1 milliard de livres sterling! (Fotopoulos, 2000). Mais qu'ont précisément provoqué ces bombardements inhumains en Yougoslavie (Angelopoulos, 2001) pour entraîner un coût aussi élevé de reconstruction? Il y a eu plus de 250.000 morts et la région a subi un immense désastre économique, social et écologique. Les résultats des interventions américaines et européennes, qui ont eu lieu au nom de la «démocratie», pourraient être résumés comme suit: les puissances occidentales contrôlent l'Albanie qui fait preuve de dispositions agressives et nationalistes; le Kosovo, tout en étant en miettes, a conservé des forces armées et continue le trafic de drogues dans la région des Balkans; le Monténégro lutte pour son indépendance vis-à-vis de Belgrade et fait, lui aussi, de la contrebande; la République de la <<Macédoine», pauvre et vulnérable, se lance également dans la contrebande; la Bosnie qui prétend être un pays indépendant, se trouve sous la surveillance du pacte atlantique. Voilà les accomplissements de la politique américano-européenne. Voilà pourquoi tant d'efforts étaient fournis pendant une décennie. On s'attend au développement de cancers 39

et de tératogenèses, ainsi qu'à d'autres conséquences pas encore clairement définies. Et n'oublions pas que si les gouvernements européens tentent actuellement de se débarrasser de leur sentiment de culpabilité en adoptant la politique de l'autruche et en tentant de se justifier, il s'agit bien des mêmes gouvernements qui - avant l'apparition des conséquences de l'uranium appauvri sur les cobayes humains soutenaient les bombardements au nom de la «démocratie» et des «droits de l'homme». Les bombardements étaient présentés comme étant, paraîtil, l'unique manière de faire face aux problèmes de la région: c'est-à-dire, une petite «voie à sens unique» au sein du sens unique plus large de la <<mondialisation».Comment peut-on accepter et concevoir que l'homme

du 21e siècle présente cet incroyabledédoublementde la personnalitéqui
associe de merveilleux accomplissements technologiques à la misère incommensurable de son âme? Et comment ne pas succomber à la tentation de qualifier cette <<mondialisation»de conspiratrice? Mais la référence à des «syndromes de folie» pourrait s'avérer aussi naïve que la référence à des «sens uniques» et à des <<mains invisibles». Car ce qu'on semble rechercher dans les Balkans - cette région qui a touj ours été une pomme de discorde <<mondiale»- c'est la «colonisation» de la région: il s'agirait de lui attribuer le rôle de fournisseur de main-d'œuvre et de matières premières bon marché aux <<métropoles», sans qu'elle n'ait jamais le droit à l'industrialisation et au développement économique autonome. Il n'est donc pas surprenant de constater que la caractéristique principale de la fin du 20e siècle est l'insécurité croissante des citoyens du monde. Une insécurité due au manque de crédibilité, à l'hypocrisie, à l'absence de détermination, au manque de lignes directrices, à la dissimulation de la réalité et, bien entendu, à l'indifférence conspiratrice de ceux qui décident du sort des citoyens. Je saisis cette occasion pour dire combien, à mon avis, il est significatif que cette situation malsaine se reflète dans un jeu complexe pour enfants, celui des Pokémon. Dans ce jeu, les parents sont présentés comme des personnes qui manquent de détermination et de force de caractère pour faire face aux bouleversements que vit notre monde - contrairement aux générations précédentes où les parents représentaient l'autorité sur le monde des enfants. Les enfants cherchent, par conséquent, un modèle qui n'est pas issu du monde des adultes, mais de celui de leurs propres pairs (<< Le Monde Diplomatique Journal« Kyriakatiki Eleftherotypia », 24.12.2000).

40

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.