Mondialisation, cultures et éthique

De
Publié par

Quels sont les enjeux de la mondialisation contemporaine? Pourquoi prend-elle les formes que nous observons aujourd'hui? Pour saisir l'immense richesse du phénomène, il faut en considérer toute la complexité et l'histoire: c'est un processus ancien, marqué par la civilisation européenne, dont le système de pensée s'est considérablement développé et enrichi au rythme de son expansion. Ce système domine les relations internationales (économiques, politiques et culturelles) auxquelles les différentes parties du monde, notamment l'Afrique, doivent s'adapter pour s'intégrer dans le nouveau réseau mondial.
Publié le : vendredi 1 juin 2007
Lecture(s) : 128
EAN13 : 9782296174009
Nombre de pages : 202
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Joël MYSSE

MONDIALISA TION, CULTURES ET ÉTHIQUE

L'Harmattan

COLLECTION « PENSEE AFRICAINE »
Dirigée par Manga-Akoa François
En ce début du XXIème siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société qu'est la famille, les valeurs et les normes socio-culturelles s'effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison d'être aujourd'hui. L 'histoire des civilisations nous fait constater que c'est en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d'euxmêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l'enjeu est la vie et la nécessité d'ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection «PENSEE AFRICAINE» participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

Déjà parus Samuel SAME KOLLE, Naissance et paradoxes du discours anthropologique africain, 2007. André Julien MBEM, Mythes et réalités de l'identité culturelle africaine, 2006.

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005, paris www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03371-9 EAN : 9782296033719

Avant-propos: quelques vocabulaire fondamentaux

points

de 7

Introduction: l'Homme cherche-t-il à être heureux, et pourquoi le monde est-il tel qu'il est? I. Les origines: pourquoi sommes-nous ce que nous sommes? II. De la notion de logique à celle de civilisation en Occident.
III. La logique du développement l'expansion de la culture occidentale IV. Pourquoi les Noirs courent-ils que les Blancs? et de

Il

25

49

75
plus vite

95

V. La logique de la domination: pourquoi les Occidentaux sont si forts, et « les autres », si faibles? VI. La question de l'universalité: pourquoi les autres cherchent tant à nous copier? VII. Mondialisation et tradition, ou la querelle entre les Anciens et les Modernes

109

125

143

VIII. Mondialisation et démocratie: pourquoi la paix va enfin s'étendre sur le monde IX. Le rapprochement de la féodalité et de la modernité par le miracle de la technique. Conclusion: les vertus de l'intelligence enfin reconnues REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

163

181

193 201

6

Avant-propos: quelques vocabulaire fondamentaux

points

de

Système. Le mot est courant, et son origine étymologique est grecque: sun signifiant «avec, ensemble », et histanai, «placer debout ». Il est important de savoir précisément ce qu'il signifie, car les nuances que l'on peut apporter à sa définition sont nombreuses. Lorsqu'il est employé, il faut connaître ces variations, afin de mesurer le sens profond des idées qu'il recouvre, et de ne pas appauvrir le raisonnement par une définition restrictive. Les portes qui s'ouvrent alors dans l'esprit, permettent de mesurer toute la beauté et la richesse de la réflexion, ainsi que l'étendue des possibilités et des subtilités qu'elle découvre. Ce terme désigne un ensemble d'idées, de principes, coordonnés de façon à former de manière cohérente, un tout scientifique, une doctrinel. Il peut aussi regrouper un ensemble de dogmes. Un système peut donc être considéré comme un ensemble organisé autour d'un centre, à l'image du système solaire, selon son premier sens grec, celui d'un assemblage, d'un ensemble, selon les théories d'Aristote. Il peut aussi être considéré, dans le domaine politique, comme un mode d'organisation et de gouvernement, soit un regroupement caractérisé par des institutions communes. En ce qui concerne les théories scientifiques, le terme système a d'abord désigné un ensemble de propositions ordonnées pour constituer une doctrine cohérente du monde. On trouve cette définition chez Descartes2, dont la méthode
1Dictionnaire de la langue française, Larousse, 1998. 2 René Descartes, Discours de la méthode, 1637. 7

consiste à étudier séparément les différentes composantes d'un ensemble, qui, mises bout à bout, permettent de comprendre le système. Après Descartes, ce raisonnement s'est répandu dans le domaine intellectuel, avec la signification d'une «doctrine selon laquelle on coordonne des connaissances relatives à une entité morale ou sociale », comme l'indique le Système de l'âme, de Cureau de La Chambre, en 16443 Plus tard, il prend le sens d'un ensemble coordonné de pratiques par lesquelles on obtient un résultat, qui peut concerner des doctrines et des institutions formant une théorie et une méthode pratique, comme Rousseau l'utilisa dans le Contrat social4. A ce stade, il peut être utilisé en parallèle avec «régime ». Ensuite, la définition du système évolue avec la pensée systémique, grâce à laquelle il est possible de raisonner à partir de la notion de totalité. Le raisonnement ne concerne plus les parties distinctes d'un ensemble, mais la globalité de l'ensemble étudié, et les relations entre les différentes parties qui le constituent. La pensée systémique a été une avancée scientifique du XIXème siècle, et s'inscrit dans l'évolution des sciences humaines qu'elle influence, comme la sociologie ou l'économie. Des courants en dérivent, tels que le déterminisme du XIXème siècle inspiré de la biologie darwiniste, ou le structuralisme, qu'illustre le travail de Claude Lévi-Strauss5 au XXème siècle. Il est à noter que la vision systémique n'est pas une

3 Marin Cureau de la Chambre (1594-1669), médecin de Louis XIV, démonstrateur au Jardin Royal, membre fondateur de l'Académie française et de l'Académie des sciences, auteur de Système de l'âme, réédition: Paris, Fayard octobre 2004. 4 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762. 5 Claude Lévi-Strauss (1908-2002): scientifique, ethnologue, sociologue français. 8

innovation. Dans la Grèce antique, Aristote6 ou Héraclite? ont développé une conception du monde globalisante, prenant en compte l'évolution permanente du monde. Vilfredo Pareto, l'un des précurseurs de la sociologie systémique, a utilisé cette conception pour expliquer les changements politiques et sociaux d'après une vision mécaniste de la société8. Ce type d'analyse prend un nouvel élan avec les travaux du biologiste Ludwig Von Bertalanfy, qui initie une théorie des systèmes en 1951, qui inspire même les pratiques de management9, en comparant les systèmes à des organismes vivants, ou la médecine holiste, qui envisage un malade comme un ensemble physique et psychologique. D'un point de vue plus péjoratif, le terme « système» peut désigner une armature, d'une société ou d'un régime politique, économique ou moral, perçue comme contraignante. Parfois, on peut l'utiliser dans les jeux de hasard, comme une martingale, ou pour caractériser une méthode définie à l'avance. Un système peut donc être multiple. On peut néanmoins considérer l'ensemble des pratiques économiques et culturelles occidentales comme un système. Aujourd'hui, on assiste peut-être à la tentative d'instaurer un système global, copié sur le système occidental car inspiré de l'ensemble de
6 Héraclite, philosophe grec des VIème et Vème siècles avant J-C, dont les dates de naissance et de décès ne sont pas connues avec précision. 7 Aristote (vers 384-vers 322 avant J-C), philosophe et savant grec. 8 Vilfredo Pareto (1848-1923), sociologue ayant d'abord reçu une formation d'ingénieur. Devenu économiste, il succéda à la chaire de Léon Walras à l'université de Lausanne. Il est l'auteur du Manuel d'économie politique en 1906, réédition: Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1927. 9 Le management repose sur l'idée que l'organisation est un système unifié, ouvert, fermé, souple ou rigide selon les managers. 9

ses valeurs, qui permettrait de réguler les relations internationales, entre autres économiques et politiques. Un système si vaste ne peut lui-même être qu'une combinaison de plusieurs systèmes: politique, économique et moral. On ne peut étudier un ensemble si considérable de façon exhaustive, mais certains aspects incitent à la réflexion. Le « système» repose sur des idées et des principes souvent anciens sur lesquels il convient de s'arrêter un instant, alors que l'évolution est si rapide, que le sens nous en échappe bien souvent.

10

Introduction: l'Homme cherche-t-il à être heureux, et pourquoi le monde est-il tel qu'il est?
La vision que l'on a du monde est idéologique. Une idéologie est un système de pensée cohérent, un ensemble d'idées dont le but est de donner un sens à ce que l'on peut observer dans le monde. Elle dépend de la culture et du lieu à l'intérieur desquels elle s'est développée. L'idéologie qui prédomine actuellement dans les pays occidentaux est celle du bonheur. Le but de la vie est d'être heureux, et si ce n'est pas le cas, il faut en tout cas être le plus heureux possible. Il ne s'agit pas d'une obligation, mais il faut admettre que ne pas chercher à être heureux est difficile à comprendre. Le bonheur est cependant une notion à la fois très vague et très vaste, par conséquent malaisée à définir, sachant que le mot heur est aussi un synonyme de hasard ou de chance. Est-ce la sérénité ou l'instabilité, la paix, l'excitation, l'absence de douleur, la joie? Il Y a probablement autant de façon d'être' heureux que d'êtres humains. Alors dans ce cas, peut-on être heureux? Le bonheur peut aussi être lié à l'idée de beauté, sachant que celle-ci est variable à l'infini. Mais ces deux notions peuvent être liées, d'une manière ou d'une autre: on peut chercher la beauté parce qu'on est heureux ou la chercher pour atténuer son malheur. Néanmoins la capacité, avec des critères variables, de tous les groupes humains à créer de la beauté, ou à la rechercher, montre, dans ce cas, qu'ils ont tous une égale aptitude au bonheur, sans distinction géographique ou ethnique. Quels que soient les endroits où elle s'est installée, et quelle que soit l'époque, l'espèce Il

humaine s'est inspirée des paysages, des animaux, des phénomènes naturels qu'elle a pu observer pour créer des outils ou des œuvres d'art. Partout dans le monde l'Homme a dessiné, sculpté ou joué de la musique, cherché, et trouvé, des produits pour se soigner, et essayé de comprendre le mystère de la Création. Que l'on songe aux trésors et aux merveilles du monde entier qui se trouvent dans les musées européens, comme le Louvre à Paris, admirés alors même qu'ils furent créés par des populations à la culture bien différente, le plus souvent, de celle qui les admire. C'est le cas de l'Egypte des Pharaons, qui fascine les générations successives de visiteurs du grand musée parisien. Etre heureux est peut-être assimilable à la sensation d'exister. Il existe probablement une façon de se sentir exister qui consiste à se rendre malheureux. Peut-on en déduire qu'il existerait une façon d'être malheureux qui rendrait heureux? Il n'est pas certain que la notion de bonheur, ou celle de malheur, ait un véritable sens. C'est en ceci qu'elle est idéologique. Une idéologie peut fournir, pour un groupe culturel donné, ayant des références communes, une définition identifiable, la plus universelle ou la plus large possible du bonheur, qui donne un but comparable à tous les membres de la collectivité. Cela peut permettre aux intérêts individuels de se heurter moins fréquemment. Ainsi, au lieu d'œuvrer, chacun de son côté, à une quête du bonheur individuelle et fluctuante, l'ensemble des acteurs d'une société participe, de concert, à un système général qui, s'il fonctionne idéalement, peut garantir à tous des conditions minimales qui sont censées permettre par la suite non pas d'atteindre le bonheur, mais de s'en rapprocher, ou de le rechercher plus facilement. En retour, cette recherche permet à la communauté, à son organisation et à ses mécanismes, de mieux fonctionner. 12

On peut s'interroger sur le sens de la quête du bonheur, comme celle d'un Graal. Il est peut-être inaccessible. Mais cette quête donne un sens à la vie, car elle fournit une direction, et une justification, à notre présence. On ignore cependant le sens de la présence des autres formes de vie sur Terre. On ignore si les animaux cherchent à être heureux. La question devient presque surréaliste en ce qui concerne les végétaux. Pourtant, si la vie humaine a un sens, et peut-être celui de la recherche du bonheur, celle de la faune et de la flore devrait en avoir un également. La notion de bonheur dépend de la vision que l'on a du monde, du système de pensée dans lequel on évolue. Même si chaque individu dispose de son libre arbitre, sa vision du monde dépend en grande partie de sa culture, de ce qu'il a appris. Si les individus étaient indépendants du groupe dans lequel ils évoluent, aussi bien du point de vue de leurs actions que de celui de leur pensée, la notion de culture n'existerait pas, puisque c'est une notion par définition collective. On peut donc considérer que l'idée de bonheur est en partie idéologique, avec des variations aussi nombreuses que le nombre de personnes constituant les différents groupes. Par exemple, la culture occidentale, caractérisée par une grande richesse matérielle, a développé au cours du temps une définition du bonheur différente de celle des autres cultures. C'est pourquoi, les Occidentaux ont du mal à comprendre comment des pauvres qui n'ont rien, ou presque, peuvent être véritablement heureux. En l'an 2000, en Afrique subsaharienne, 33% de la population étaient sous-alimentés, ce qui signifie que beaucoup d'autres, s'ils ne sont pas sousalimentés, ne possèdent rien. Mais dans cette région du monde, parmi ceux qui n'ont rien, beaucoup de gens vivent de très peu, et sont heureux. Au contact de la culture occidentale, dont les côtés positifs et agréables sont 13

nombreux, une forte proportion de ces personnes développe une grande curiosité, voire une fascination pour le monde occidental. Ce phénomène est dû à sa puissance de communication et de persuasion est très grande. En effet, la culture occidentale entretient un mouvement permanent, et son passé historique et colonial a longtemps montré l'Europe comme un modèle à suivre. Par la suite, ces personnes sont attirées par lui, facteur auquel il faut ajouter les difficultés économiques, qui poussent des populations à chercher mieux ailleurs. En effet, du fait de ces difficultés économiques, elles ne peuvent reproduire ce modèle sur leur propre territoire, car il nécessite infrastructures coûteuses, et donc, des capitaux importants. En attirant les sociétés traditionnelles de ces régions dans le système des échanges modernes, les pays occidentaux développent une idéologie simple selon laquelle les autres pays sont attirés par leur système, et donc que celui-ci est meilleur que les autres 10. Que des individus, qui n'ont rien, puissent être heureux montre, s'il en est besoin, que tous les êtres humains cherchent à être heureux. D'une culture à une autre, le bonheur se ressemble probablement, s'il s'agit d'une situation d'accord avec soi-même et avec son environnement.
10 Dany-Robert Dufour explique: «Lors du creusement de la route amazonienne au Brésil, l'Etat brésilien mit au point la politique dite du «contact forcé» pour désamorcer les réactions d'autodéfense des Indiens. (...) La technique d'approche est simple, mais d'une redoutable efficacité: on édifie des tapini, abris rudimentaires en feuillage où sont accrochés des «cadeaux». Une fois le contact noué par ce biais, un «camp d'attraction indigène» est établi, qui précipite l'Indien dans un engrenage fatal des échanges marchands. Le processus d'acculturation est brutal, destructeur et extrêmement rapide. Il ne reste plus qu'à les parquer dans des réserves indigènes où les taux de suicide, individuel ou collectif, sont considérables. .. », extrait de L'Art de réduire les têtes, Paris, Denoël, 2003, p. 12.

14

La différence ne réside donc probablement pas dans le contenu de l'idée de bonheur, mais dans les moyens d'y parvenir. Sans traiter des cas individuels particuliers qui consistent parfois à être heureux en se rendant malheureux, on peut distinguer deux principales façons d'appréhender le bonheur. Cela peut être un état, ou un but. Si le bonheur est un état, il consiste probablement à prendre conscience de ce qui, en chaque personne, permet d'être heureux, et, par l'équilibre mental et physique, à le trouver, mais sans rien accomplir de particulier, à part le fait d'être conscient de ce que l'on est, de le comprendre et de l'accepter. Il ne s'agit pas d'un but à atteindre. Les philosophies orientales, telles que le taoïsme ou le bouddhisme, par des pratiques méditatives aident à prendre conscience de cet équilibrell. Si le bonheur est un but à atteindre, il faut accomplir un certain nombre d'actions pour y parvenir, et dans ce cas, le bonheur constitue une sorte de limite. Ce type de raisonnement peut se retrouver dans certaines pratiques et rituels de sacrifices ou d'offrandes destinées à attirer la prospérité sur une communauté, comme celles qui existaient dans l'empire romain de l'Antiquité. On peut encore trouver ce type de raisonnement au Moyen Age en Occident, par l'observation des nombreuses pratiques de dévotion et de pénitence, visibles au travers même de l'architecture des cathédrales et des autres lieux de culte. L'Eglise est à cette
Il Le taoïsme offre de multiples occasions de méditer à ce sujet. Selon Lao Tseu, « ...le Saint-Homme s'en tient à la pratique du Non-agir. Il enseigne sans parler. Tous les êtres agissent, et il ne leur refuse pas son aide. Il produit sans s'approprier, travaille sans rien attendre, accomplit des œuvres méritoires sans s'y attacher, et, justement parce qu'il ne s'y attache pas, elles subsistent. », in Lao Tseu, Tao Te King, VIème siècle avant J-C, réédition: Paris, éditions Dervy, collection l'Etre et l'Esprit, 1996, p. 22.

15

époque une organisation dont la puissance est incontournable mais aussi ce que l'on appellerait aujourd'hui un média de masse. En effet, l'église médiévale est le lieu où l'on vient prier, mais aussi entendre les informations des villes ou villages alentours, voire des informations plus générales, concernant le pouvoir, les guerres, les lois ou les impôts. Dans les églises, le christianisme a influé sur la vision du monde des populations occidentales, en définissant le but à atteindre. L'idée de Salut, qui s'est développée dans la religion chrétienne, permet par la piété, la prière, l'aide aux autres, la capacité à endurer parfois certaines souffrances, de prouver la bonté de son âme, et d'obtenir le pardon et la rédemption. Le Salut est une félicité éternelle au paradis, après la mort. On y retrouve à la fois la notion de bonheur et celle de limite. La certitude, ou du moins l'espoir, d'obtenir le Salut, par ses bonnes actions ou son comportement exemplaire, peut rendre heureux. On atteint donc le bonheur par ses actes. La difficulté est de savoir ce qu'il faut faire, selon des circonstances et des époques très variables, et l'influence des actes, à court, moyen ou long terme. Avec l'évolution des conditions de vie et des mentalités, les moyens de parvenir au bonheur ont naturellement changé, et notamment avec la diminution relative de l'influence de l'Eglise en Europe et en Occident (dont l'influence reste présente puisque les grands principes religieux sous-tendent les valeurs et le droit occidentaux). En effet, si la notion de bonheur est idéologique, on peut aussi constater que les lignes directrices des idéologies, celles qui sont capables de traverser les différentes couches d'une population, sont définies par les groupes sociaux les plus puissants. Ceci s'explique entre autres par la capacité de ces groupes de diffuser leurs idées à une échelle suffisante, et de les répéter, et donc de persuader, ce qui suppose d'importants 16

moyens. Par exemple, sous l'Ancien Régime en France, le clergé est un groupe social dominant, car prestigieux et riche, ce qui explique l'importance du Salut, notion religieuse qui influence la vie sociale. Alors il est possible de considérer que dans une large mesure, la notion de bonheur qui existe aujourd'hui, est issue, pour une grande part, des valeurs diffusées par les groupes sociaux dominants. Comme à l'époque où le clergé disposait d'un puissant moyen de communication, par le biais des réseaux de lieux de culte et de diocèses (on peut penser à une organisation comparable dans l'Islam, et l'appel des muezzins du haut du minaret des mosquées), pour atteindre le plus grand nombre de personnes possibles, les groupes sociaux dominants de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle utilisent la télévision pour transmettre les informations et les idées12. Par exemple, on peut penser que, dans la mesure où les chaînes de télévision sont de plus en plus financées par la publicité, elles deviennent dépendantes des grands groupes industriels qui sont les principaux demandeurs de publicité. Les firmes multinationales, pour l'immense majorité occidentales ou japonaises, sont, de fait, les principales sources de financement de la télévision. Dans une telle perspective, les différentes chaînes de télévision doivent par le contenu de leur programme, satisfaire ces annonceurs, et agir de telle façon que les écrans de publicité soient le plus possible mis en valeur, et que le contenu des programmes n'en altère pas le message, ou n'en réduise pas l'impact13.
i2

Les comparaisons entre l'Eglise et la télévision sont fréquentes, du

point de vue de leur fonctionnement et de leur impact, comme parfois l'assimilation du journal d'informations de 20 heures à une grand-messe. 13 C'est ce qu'a expliqué Patrick Le Lay, PDG de la plus puissante chaîne de télévision française, TF1. Ses propos furent repris dans la majorité des média français. Interrogé avec d'autres dirigeants d'entreprises dans l'ouvrage Les dirigeants français et le changement, ouvrage collectif, 17

Comme beaucoup de chaînes de télévision privées appartiennent à de grands groupes industriels, leurs intérêts sont confondus, et on peut légitimement s'interroger sur la qualité et l'objectivité des programmes proposés. Mais en tant que principal médium de masse dans le monde, la télévision véhicule aussi un message, une vision du monde. Dans les conditions que nous venons de décrire rapidement, il est très probable que ce message soit fortement influencé par les intérêts de puissants groupes financiers, industriels ou politiques. La télévision apparaît donc comme une interface: elle reçoit une idéologie de la part de ceux qui lui permettent de fonctionner, puis elle la diffuse à ceux qui la reg~rdent. Les images et les opinions qu'elle transmet servent souvent de sources pour les autres média, écrits ou radiophoniques. Par exemple, les images du Il septembre 2001, issues d'images filmées et télévisées, ont été reprises à la une des journaux. En cas de conflit, beaucoup de journalistes sont dépendants des informations issues de grands média audiovisuels, comme CNN. Ainsi, la télévision influence la vision du monde de ceux qui la regardent, monde qu'elle permet de voir ou de ne pas voir, d'une certaine manière. Il en va ainsi de conflits meurtriers et ignorés pendant des années, comme celui qui se déroule au Soudan depuis la fin du XXème siècle, ou sous le feu des projecteurs, en temps réel et à grands renforts de moyens, comme les conflits en Irak. Tous
Paris, juin 2004, éditions du Huitième Jour, il déclare: « ... pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible: c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer aux messages. Ce que nous vendons à Coca-cola, c'est du temps de cerveau humain disponible (...). » Ces déclarations ont déclenché de vives protestations médiatiques, mais n'empêchent pas la chaîne TF1 de conserver une position dominante dans le marché audiovisuel français. 18

les grands évènements considérés comme importants dans l'histoire mondiale depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, existent en grande partie dans les mémoires collectives nationales ou internationales, par les images: l'explosion de la bombe atomique à Hiroshima le 6 août 1945, l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963, la conquête spatiale, la guerre du Vietnam, les famines en Asie ou en Afrique, les attentats, les révolutions, la chute du mur de Berlin la nuit du 9 au 10 novembre 1989. .. jusqu'à l'étrangement faible quantité d'images disponibles au sujet de la guerre d'Algérie, et le manque de connaissances, du moins en France, à son sujet (lacune qui est progressivement comblée par le patient travail d'historiens pour surmonter les nombreuses difficultés liées au silence qui entoure encore ce conflit, mais également par la production de ... films documentaires de plus en plus nombreux, diffusés au cinéma ou à la télévision14). Il est probable que le choix des informations traitées en priorité obéisse également à des intérêts existant en amont de l'interface télévisuelle. Sans que la totalité de la population y adhère, le médium le plus répandu et le plus écouté diffuse une idéologie élaborée par les groupes les plus puissants, et du fait de cette omniprésence, et du phénomène de répétition qui y est lié, cette idéologie tend à s'ancrer de toujours plus profondément, ainsi que les visions du monde ou du bonheur qu'elle contient. Les couches de la population qui ne partagent pas cette idéologie, ou une partie de celle-ci, doivent nécessairement se positionner par rapport à elle, et raisonnent donc souvent dans le cadre qu'elle définit. On peut en déduire que si la définition du bonheur est culturelle, et pour une bonne part idéologique, elle est aussi
14La guerre sans nom, 1992, réalisé par Bertrand Tavernier. 19

influencée par une forme de propagande dont il ne faut pas sous-estimer l'importance dans le monde d'aujourd'hui. L'époque de la propagande nazie de Goebbels est révolue. La technique d'information (ou de désinformation) de l'administration du IIIème Reich consistait à marteler des mensonges de plus en plus gros, de façon obstinée, au mépris de toute vraisemblance et de toute intelligence, jusqu'à ce que l'opinion publique allemande, faute de référence fiable, en soit persuadée. Mais de nos jours, et surtout depuis la chute du mur de Berlin, on peut observer une tendance qui consiste à expliquer et croire que les valeurs libérales, à tendances sociales ou néolibérales, sont les seules valables dans le monde actuel15. De manière plus générale, les valeurs occidentales constituent aujourd'hui un ensemble si uni et cohérent, aboutissement d'une longue évolution, que l'on ne considère plus cette sorte de «pensée unique» comme une forme de propagande. Il est désormais très difficile d'imaginer un monde, ou une partie du monde qui n'intégrerait pas les principes occidentaux pour perdurer ou se développer, à tel point qu'il n'y a plus vraiment besoin de propagande pour persuader les gens de l'excellence du système. Pour simplifier, et caricaturer une opinion courante qui s'apparente à la propagande d'aujourd'hui, mais sans dire son nom, les pays non occidentaux ou non occidentalisés ne sont pas heureux, alors que les pays occidentaux et ceux dont le système s'en rapprochent le plus, sont heureux ou du moins bien plus qu'avant, malgré quelques difficultés sociales considérées le plus souvent comme inévitables. Aujourd'hui, l'idéologie occidentale, présentée comme l'unique solution, tend à se mondialiser, et par conséquent, la
15

C'est ce qu'explique Noam Chomsky dans plusieurs de ses ouvrages,

mais notamment dans De la propagande, Entretiens avec David Barsamian, 2001, édition française: Paris, Arthème-Fayard, 2002. 20

vIsIon du bonheur qui lui est associée aussi. Dans ce contexte, ceux qui ne font pas comme «nous », cherchent alors à «nous» imiter, au risque de sous-estimer certaines de leurs valeurs, qui auraient pu enrichir leurs échanges avec les pays occidentaux. Ceci est le point de départ d'un système déséquilibré et asymétrique de relations entre «dominants» et « dominés », qui ne se limite pas au domaine économique, puisque cela concerne aussi les références politiques et culturelles. La statistique montrant que les pays les plus puissants du monde, les pays occidentaux et le Japon, représentent environ 20% de la population mondiale et 80% des richesses mondiales est connue, bien que la Chine et l'Inde soient des concurrents probables, à l'aube du XXIème siècle, et puissent modifier cette hiérarchie. Cependant, ces chiffres signifient que la part la plus importante de la population du monde ne vit pas dans les pays les plus riches et puissants. Les pays où vit la majorité de la population mondiale sont appelés par les Occidentaux, pays en développement, après que l'expression «pays sous-développés» ait été graduellement exclue du vocabulaire, pour des raisons politiques. Ces pays vivent dans une situation difficile, mais ils doivent fournir des efforts importants pour améliorer leur sort, et s'occidentaliser pour entrer peu à peu dans le système des échanges mondiaux, dominés par les pays du Nord (les pays riches). Les populations européennes et américaines peuvent constater le retard des pays du Sud en voyant dans les journaux télévisés ou écrits, ou sur le réseau Internet, des images de sociétés en crise, de foules affamées ou qui se déchirent, de pays dévastés par les guerres civiles, et qui pour éviter ces tragédies, devront un jour se moderniser. Lorsque ce type d'informations est livré au public, les critiques concernant l'asymétrie des relations internationales sont généralement 21

occultées, ou très superficielles, alors qu'elles permettraient de remettre les images, ou les reportages, dans leur contexte, afin de les comprendre pour ce qu'ils sont. Ce qui est la base de toute information. Mais on comprend que si ces pays ne s'industrialisent pas de manière efficace, et n'adoptent pas des structures démocratiques, sous le contrôle d'institutions internationales, contrôlées pour l'essentiel par les pays les plus riches, comme le Fonds Monétaire International (FMI), l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ou de l'Organisation des Nations Unies (ONU), leur situation ne peut pas s'améliorer. Quelque soit l'efficacité de ce type d'organisation, l'idée existe qu'il restera toujours des pays à la traîne et dans la misère, comme il restera toujours des miséreux et des mendiants dans le pays le plus riche du monde. Sur leur lancée vers une amélioration globale de leur sort, sur le modèle occidental puisque celui -ci apparaît comme le plus performant, les diverses parties du monde constituent progressivement un ensemble hiérarchisé selon les principes de la division internationale du travail, comme une entreprise. Au sommet de la pyramide, les Etats-Unis d'Amérique dont la politique internationale consiste à maintenir cette position, puis les autres pays riches parmi lesquels les pays européens et le Japon, puis les pays « suiveurs », intégrés à des degrés divers, au système, comme ceux d'Amérique du Sud ou d'Asie du sud-est. Par le jeu de la concurrence, tous ces pays doivent utiliser au mieux leurs atouts pour améliorer leur situation ou la conserver: prix de la main d'œuvre, qualification plus ou moins élevée de celleci, compétitivité, maîtrise des nouvelles technologies, voire la force armée dans certains cas. Théoriquement, cela crée une dynamique qui contribue, par cette concurrence même, à améliorer le sort de tous. 22

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.