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Mondialisation et accumulation

De
370 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
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EAN13 : 9782296280953
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MONDIALISATION ET ACCUMULATION

UNIVERSITÉ DES NATIONS UNIES FORUM DU TIERS-MONDE

LE NOUVEAU SYSTÈME CAPITALISTE MONDIAL LE MONDE VU DU SUD Deux volumes, sous la direction de Samir Amin et Pablo Gonzalez Casanova: Vol. I : Mondialisation et Accumulation. Vol. II : L'État et la Démocratie dans le TIers-Monde.

THE NEW CAPITALIST WORLD ORGANIZATION A PERSPECTIVE FROM THE SOUTH Two volumes, edited by Samir Amin and Pablo Gonzalez Casanova: Vol. I: Transnationalizationand Accumulation. Vol. II: The State and Politics in the Third World.

Sous la direction de Samir AMIN

MONDIALISATION ET ACCUMULATION

Préface de Samir AMIN et Pablo Gonzalez CASANOVA

@
Université des Nations unies Tokyo Forum du Tiers-Monde Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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LE NOUVEAU SYSTÈME CAPITALISTE MONDIAL LE MONDE VU DU SUD sous la direction de Samir Amin Pablo Gonzalez Casanova Volume I MONDIALISATION ET ACCUMULATION
Contributions de : Samir Amin George Aseniero Amiya Bagchi Germelino Bautista Bernard F ounou- Tchuigoua Hector Silva Michelena Suthy Prasartset Fayçal Yachir Traduit par Yves Bénot

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-2088-5

PRÉFACE
Samir AMIN et Pablo Gonzalez CASANOVA

intitulés « Le nouveau système capitaliste mondial -

Nous sommes heureux de présenter ces deux volumes

Le

monde vu ftu Sud» (vol. I : Mondialisation et Accumulation; vol. II : L'Etat et la Démocratie). Les travaux des groupes de recherche et de discussion constitués à cet effet ont été coordonnés par les deux signataires de cette préface. L'habitude veut que le monde soit vu du Nord, que les chercheurs du Nord se soient donné le monopole, non seulement des études concernant leurs régions propres, mais encore de celles qui concernent le système mondial pris dans son ensemble, tandis que les chercheurs du Sud sont cantonnés dans les études qui ne concernent que leurs régions. Cette distorsion n'est que la projection, dans le domaine de la pensée, de l'asymétrie 'tui caractérise le capitalisme mondial. Dès lors bien des institutions qualifiéesd'internationales sont en fait des institutions du Nord (la Banque dite Mondiale par exemple est en réalité une Banque du Nord pour l'action au Sud). Nous avons voulu rompre avec cette convention et produire ici une vision du monde, vue du Sud. Le premier volume, dont la préparation a été coordonnée par Samir Amin, place l'accent sur la contradiction qui oppose les exigences de la logique de l'accumulation mondlalisée dominée par le capital du Nord à celles d'une accumulation locale dans les pays et régions du Sud qui serait mise au service d'un développement national et populaire authentique. Bien entendu cette contradiction, qui n'est pas nouvelle puisqu'elle est immanente au capitalismeréellementexistant, opère depuis la fin des années 80 dans une ambiance critique, qui inaugure probablement une étape nouvelle de l'expansion capitaliste mondiale. Le second volume, dont la préparation a été coordonnée 7

par Pablo Gonzalez Casanova, place l'accent sur la contradiction qui oppose les exigences de la logique p.oJitiquede la mondialisation à celles de la construction d'un Etat national démocratique dans les régions de la périphérie. Là aussi cette contradiction, permanente dans l'histoire du capitalisme,opère désormais dans un cadre idéologique et social, politique et stratégique, transformé par l'évolution récente du système. Le Forum du Tiers-Monde (Dakar) et le Centro de Investigaciones Interdisciplinarias en Humanidades de la UNAM (Université autonome de Mexico) sont à l'origine de ce projet. Des conférenceset séminairesont été organisés dans ce cadre, qui ont permis, entre autre, d'identifier les problèmes et de former les petits groupes de recherche et de discussion constitués par les auteurs des études rassembléesdans ces deux volumes. A ces collègues et amis nous adressons ici nos remerciements chaleureux pour la qualité de leur travail et de leur dévouement. Le projet a bénéficié par ailleurs d'un modeste soutien de l'Université des Nations unies (UNU). Le Forum du Tiers-Monde et l'Université autonome de Mexico adressent ici leurs remerciementsà tous les organismes qui ont largement soutenu le projet, notamment l'Agence suédoise (SAREC), l'Institut des Nations unies pour la recherchesociale (UNRISD), l'agence finlandaise (FINNIDA), la Coopération norvégienne et la Coopération italienne. Cependant, selon la formule d'usage, nous rappelons que les opinions émisesdans ces volumes n'engagent que leurs auteurs.

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INTRODUCTION MONDIALISATION ET ACCUMULATION CAPITALISTE
Samir AMIN

Les études régionales réunies dans ce volume se sont attachées à examiner les rapports complexes qui relient l'accumulation du capital aux échelles nationales à l'expansion mondialisée du capitalisme. L'accent est ici placé sur l'après Seconde Guerre mondiale (1945-1990),sans pour autant que les racines historiques du problème, héritées des époques antérieures, soient ignorées. L'importance de ce travail tient au fait qu'il offre une analyse systématique des rapports entre l'accumulation à l'échelle mondiale et à celle des segments nationaux qui composent le système.Or de telles analysesfont cruellement défaut, les visions dominantes du systèmemondial étant généralement réduites aux analyses de l'accumulation au centre du système, tandis que cellesconcernant les périphéries viennent au mieux décorer le tableau par quelques compléments. La vision proposée ici, celle du monde vu du Sud, corrige cette déformation occidentalo-centriquedominante. L'occasion vaut donc la peine de proposer une lecture du cycle de l'après Deuxième Guerre mondiale (1945-1990), désormais clos par l'effondrement des systèmes qui sous-

tendaientdans lesdifférentes partiesdu monde - Ouest,Sud et Est - la reproductiondes équilibressociaux permettant
celle de l'accumulation élargie en expansion. Cette lecture constitue l'objet de la première section de cette introduction. Mais ellevaut aussi la peine de proposer un approfondissement théorique des mécanismes de la régulation capitaliste mettant l'accent sur le permanent et le spécifiquepropre à chacune des étapes de son déploiement, ce que nous faIsonsdans la seconde section. On sera peut-être alors mieux outillé, enrichi par les 9

études spécifiquesréunies ici, pour examiner la nature des défis nouveaux auxquels les peuples du monde - et singulièrement des périphéries (le Sud et l'Est désormais) - sont confrontés et le faisceau des réponses alternatives qui peuvent être apportées à ces défis. Cet examen, qui constitue la troisième section de l'introduction, pourrait être lu comme la conclusion de l'ouvrage.
I. LE CYCLE DE L'APRÈS-GUERRE (1945-1992)

1. Un demi-sièclevient de s'achever qui, ou avec le recul du temps, à partir d'aujourd'hui, paraît bien avoir constitué un cycle historique désormais achevé, clos. Nous entrons probablement dans un nouveau cycle dont les caractères, tels qu'ils se dessinent, paraissent déjà tout à fait différents de ceux qui ont marqué le demi-siècle achevé. Encore une fois, avec le recul du temps, il paraît possible. de qualifier les traits fondamentaux du cycle achevé, comme sans doute on ne pouvait pas le faire - du moins d'une manière aussi précise - il y a encore quelques années seulement. Pour ma part je caractérise le système de l'après-guerre par les trois piliers sur lesquels il reposait: le fordisme en Occident capitaliste, le soviétisme dans les pays de l'Est, le développementalismedans le Tiers-Monde (1). Je dirai brièvement ici comment chacun de ces piliers définissait un ordre social et politique pour chacune des régions concernées, un certain équilibre des rapports entre elles tant au plan économique que politique et idéologique, comment graduellement ces systèmes à la fois concurrents et complémentaires se sont érodés jusqu'au moment où, à la fin de notre cycle, ils s'effondraient l'un après l'autre; clôturant de la sorte le cycle. A partir de là, le monde est entré dans une période de turbulences qu'accompagnent les restructurations en cours et leur articulation éventuelleautour de principes qualitativement nouveaux. L'ordre international qui a caractériséla période était luimême la résultante des confrontations entre les intérêts des forces dominantes opérant dans chacun des sous-systèmesdu système mondial. 2.Le demi-siècle de l'après-guerre se subdivise à son tour en trois temps successifsque je propose de qualifier de la manière qui suit: 10

a) 1945-1955:période de mise en place du systèmedans chacune de ses trois dimensions Tandis que les États-Unis avaient bénéficiéde la guerre, occasion inespérée pour eux à la fois de sortir de la grande crise des années 30, d'accélérer la modernisation de leur système productif en généralisant le modèle fordiste amorcé dans les années 20, et d'acquérir une position de leadership dans tous les domaines, tristement symbolisé par l'usage de leur monopole nucléaire dans le bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki en août 1945, le retard de l'Europe et du Japon, apparu dès le lendemain de la première guerre (retard marqué par la faible pénétration du modèle fordiste), aggravé par les luttes épuisantes poursuivis entre vainqueurs et vaincusde 1919 et la grande crise, prend des aspects dramatiques du fait des destructions massives de la guerre. Cependant le tissu social européen et japonais était suffisamment fort pour que la répétition de ce qui était arrivé en 1919- la radicalisation révolutionnaire - ne se reproduise pas. Au contraire l'Europe dès 1947-1948(Plan Marshall) et le Japon dès 1951(traité de San Francisco) s'engageaient dans un développement accéléré sur le modèle fordiste américain. En 1919, le compromis historique capital/travail sur lequel reposera la régulation idéologiqueest encore balbutiant, encore que la préparation idéologique à celui-ciait été acquise par le ralliement massif des classes ouvrières à leurs bourgeoisies impérialistes depuis la fin du XIxesiècleet surtout de 1914(de ce point de vue, ce que j'ai appelé le cycle I du socialisme est bel et bien clos depuis cette date). En 1945,toutes les conditions existent pour sa mise en œuvre rapide. Cette « modernisationaméricanisation » accéléréese déploie dans le cadre de l'hégémonie des Etats-Unis acceptée sans réticence (création de l'OTAN en 1949), en dépit de quelques batailles rhétoriques d'arrière-garde menées par les vieux colonialismes.La période de mise en place du système s'achève au milieu des années 50 avec le décollage japonais et l'amorce de la construction européenne (traité de Rome, 1957). Le soviétisme s'était cristallisé au cours des années 30. La révolution russe avait été confrontée dès le départ à des exigences contradictoires: fallait-il donner la priorité aux exigences de « rattraper», ce qui impliquait de reproduire, largement, les structures du capitalisme, ou aux objectifs de « construire autre chose » (une société sans classes)? A partir de 1930, le choix est fait en faveur de la première option et le système s'éloigne progressivementde ses objectifs socialistes d'origine. Il

Le soviétisme avait ensuite subi l'épreuve du feu et était sorti victorieux de sa confrontation avec le nazisme, dans la défaite duquel il avait joué le rôle décisif. En dépit donc des destructions immenses de la guerre, l'Union soviétiquejouissait,'en 1945,d'un prestigeénorme qui lui a permis de franchir la première étape dans l'épreuve de la nouvelle guerre que les États-Unis lui déclaraient en imposant la guerre froide. Car, en 1945,l'URSS est sur la défensive,et ne rattrapera l'adversaire américain, au plan militaire,que fort tardivement - à la fin des années 60. C'est pourqyoi je qualifie le système international de la « bipolarité» Etats-Unis/URSS non pas de système Yalta, comme on le dit souvent, trop légèrement,mais de système de Postdam (à Yalta, les Etats-Unis n'ont pas encore l'arme nucléaire et de ce fait, sont contraints d'accepter l'idée que l'URSS construise a son profit un glacis de protection en Europe orientale, contre une résurrection éventuelledu militarisme allemand; à Postdam ils l'ont et, sûrs de leur suprématie, décident d'imposer à l'URSS une course épuisante à l'armement). Le soviétisme qui se déploie dans l'après-guerre jusqu'à la mort de Staline (1953) reste donc strictement enfermé sur la défensive.Cependant dans les années qui suivent, il amorce une contre-offensive par son rapprochement avec lenationalisme montant dans le Tiers-Monde (le soutien au front de Bandoung constitué en 1955).Mais en même temps, pour des raisons complexes tenant à la fois aux divergences entre le maoïsme et le soviétisme et aux appréciations différentes des perspectives offertes par la révolte du Tiers-Monde, s'amorce dès 1957la rupture entre les deux grands du monde de l'Est. Au sortir de la guerre, les sociétésafricaineset asiatiques de la périphérie du système capitaliste mondial étaient encore soumises au régime colonial. La polarisation centres/périphéries avait pris, à partir de 1800,la forme d'un contraste régions industrialisées/ régions privéesd'industries, associéeau colonialisme. La révolte des peuples d'Asie et d'Afrique, préparée par un demi-siècle de recomposition idéologique et politique autour du nouveau nationalisme, éclate à partir de 1945 et impose, au cours des quinze années qui suivent, la reconquête de l'indépendance politique des nations d'Asie puis d'Afrique. Tout est en place pour que s'exprime, à travers l'idéologie de Bandoung (1955), le nouveau « développementalisme» : indépendance, modernisation, industrialisation. S'amorce alors une alliance stratégique entre ce mouvement et l'Union soviétique, qui sort par ce moyen de son isolement. En même temps un dialogue s'établit entre le mouvement 12

afro-asiatique et le nouveau « développementalisme» d'Amérique latine qui, bien que n'étant pas confronté aux questions de conquête de l'indépendance politique et d'une affirmation culturelle non européenne, est lui aussi préoccupé par les exigences de la modernisation et de l'industrialisation de son continent.
b) 1955-1975, l'ère de Bandoung Si je qualifie la seconde phase du cycle de l'après-guerre par ce caractère dominant, ce n'est pas par un quelconque préjugé « tiers mondiste», mais parce que le déploiement du système mondial s'organise précisément autour de l'émergence du Tiers-Monde. La modernisation et l'industrialisation transforment radicalement l'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine, à des degrés divers certes - sur lesquels les réflexions développées dans cet ouvrage reviendront en détail. Le monde d'aujourd'hui et de demain ne sera plus celui qu'il a été pendant les cinq siècles précédents du déploiement capitaliste. L'accumulation du capital à l'échelle mondiale a pris une nouvelle dimension. Ce que j'ai appelé l'ère de Bandoung, celle du triomphe de l'idéologie du « développement », était fondé sur un ensemble de certitudes apparentes, propres à chacune des régions du monde, mais toutes également profondément ancrées dans les opinions dominantes: le keynésianisme et le. mythe de la croissance maîtrisée et indéfini~ à l'ouest, le mythe du rattrapage par le « socialisme» d'Etat soviétique, le mythe du rattrapage dans l'interdépendance dans le Tiers-Monde. Cependant, il va de soi que ces mythes dominants ont été l'objet de regards critiques, à l'époque néanmoins' toujours minoritaires, peu et mal entendus. Pendant toute la période, le Tiers-Monde a été le théâtre d'un affrontement continu entre différentes lignes de « développement », plus ou moins radicales aux plans social, idéologique et culturel, dont le maoïsme des années 1965-1975 a représenté l'apogée. La période a été également celle de l'intervention de l'Union soviétique sur la scène mondiale, brisant son isolement - précisément par son alliance avec le mouvement ascendant de la libération nationale dans le Tiers-Monde, donnant par là même au système mondial l'apparence de bipolarité commandée par le conflit des deux superpuissances. En fait, il ne s'agissait là que d'apparence. Dans la course aux armements, imposée par Washington, l'Union soviétique s'épuisait progressivement. L'objectif stratégique de l'intervention soviétIque sur 13

la scène mondiale - à savoir faire éclater l'alliance atlantique - n'était pas de « conquérir l'Europe »ni d'exporter son « socialisme»mais simplement de mettre un terme à l'hégémonisme mondial américain et lui substituer la coexistence pacifique dans un monde pluricentrique. Cette stratégie a
finalement échoué~

Car durant toute cette période, et mêmç au-delà, l'Occident capitaliste est resté soudé derrière les Etats-Unis, non par crainte de l'expansionisme soviétique - dont les classes dirigeantes occidentales connaissaient l'inexistence même si le thème de ce danger était continuellement exploité auprès des opinions publiques -, mais pour des raisons profondes tenant à l'évolution de l'interpénétration de l'accumulation capitaliste à l'échelle mondiale. En dépit de leur progressiop, l'Europe et le Japon n'envisagent pas leur conflit avec les Etats-Unis sur le modèle du conflit des impérialisme des étapes antérieures de l'histoire. c) 1975-1992:les crises et l'effondrement des systèmes Le troisième moment du cycle de l'après-guerre est celui de l'effondrement des trois piliers sur lequel l'ordre interne et mondial reposait. La crise s'ouvre d'abord en Occident capitaliste, remet en question le mythe de la croissance indéfinie (1968 marque sur ce plan le tournant décisif).Les années qui suivent donnent l'espoir d'un renouveau possible de la gauche en Occident, anesthésiéepar son ralliement proimpérialistedepuis la fin du siècle dernier. Mais ces espoirs s'épuisent rapidement dans l'inconsistance des projets, ouvrant la voie à partir de 1980à l'offensive néolibérale qui impose ses réponses, sans pour autant être capable de faire sortir les sociétés occidentales du tunnel de la longue crise et de ressusciter les illusions de la croissance indéfinie. A son tour le durcissement des rapports « Nord-Sud» qui accompagne la crise de l'accumulation capitaliste accélère l'érosion des illusions du développementalismedans le TiersMonde. Les régimes radicaux s'effondrent les uns après les autres, ouvrant la voie aux politiques réactionnaires dites « d'ajustement structurel» imposées par l'Occident au cours des années 80. Bien entendu, cet effondrement n'est pas le produit d'une agressionextérieure qui aurait tué un corps sain, mais le résultat de la conjugaison des limites mêmes du projet de Bandoung et des contradictions internes dont il a suscité le développement d'une part, et de la nouvelle agression extérieure qui accompagne le renversement de la conjoncture 14

mondiale d'autre part.. L'échec du projet de Bandoungdevait d'ailleurs également révéler la fragilité du soutien soviétique. Le troisième pilier du système d'après-guerre le soviétisme - est celui dont l'effondrement a été le plus fracassant. Rongé de l'intérieur jusqu'à la moelle, l'édifice, d'apparence toujours si solide que les idéologuesconservateurs avaient cru devoir le qualifier de « totalitarisme irréversible» !!!, s'est effondré en quelques mois, ne laissant derrière lui que le chaos. Ici aussi, bien entendu, l'effondrement est le résultat combiné d'une évolution interne vers un capitalisme « normal », amorcée depuis un demi-siècle,qui s'accélère soudainement à grande vitesse, et de l'agression extérieure - la course aux armements gagnée par Washington. 3. L'histoire n'a jamais de fin. Le cyclede l'après guerre, clos, peut toujours donc être regardé, comme tout moment, comme une « transition» entre ce qui l'a précédé et ce qui le suit Au sortir de la Seconde Guerre mondiale le capitalisme réellement existant comme système mondial présentait encore deux caractères fondamentaux hérités de son façonnement historique: oj les États nationaux bourgeois historiquement construits comme tels constituaient le cadre politique et social de gestion d'économies capitalistes nationales (des systèmes productifs nationaux, largement contrôlés et dirigés par le capital natignal), en compétition agressive les unes avec les autres; ces Etats constituaient ensemble les centres du système mondial; bJ la polarisation centres Ipériphéries avait revêtu, depuis que les centres avaient fait leur révolution industrielle les uns après les autres au cours du XIxesiècle,la forme d'un contraste presque absolu entre l'industrialisation des centres et l'absence d'industrie dans les périphéries. Or, au cours du cycle de l'après-guerre ces deux caractères sont progressivement érodés: aJ les périphéries, après avoir reconquis leur indépendance politique, entrent dans l'ère de l'industrialisation, bien que d'une manière inégale, au point que l'homogénéité apparente produite jusque-là par l'absence commune d'industries cède la place à une différenciation croissante entre un « TiersMonde» semi-industrialiséet un « Quart-Monde» qui n'a pas amorcé sa révolution industrielle;
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b) l'interpénétration des capitaux à l'échelle de l'ensemble des centres a fait éclater les systèmes productifs nationaux et amorcé leur recomposition comme segments d'un système productif mondialisé. Le cycle de l'après-guerre peut dont être regardé aujourd'hui comme le moment de la transition de l'ancien système au nouveau. Mais alors se pose la question de la qualification de ce nouveau système, de l'identification de ses caractères essentiels,de ses contradictions, du systèmede leur régulation, des tendances motrices de la dynamique de son développement. Entre autre, autour des deux caractères essentiels nouveaux dégagés dans les lignes qui précèdent, s'articulent les défis principaux auxquels l'analyse théorique et la pratique sociale et politique sont confrontées: a) L'industrialisation dans le Tiers-Monde amorce-t-elle une expansion géographique du capitalisme qui estompe progressivement la polansation centres/périphéries? Ou bien la polarisation est appelée à se reproduire en revêtant des formes nouvelles? et alors lesquelles? b) La « quart mondialisation» des régions du TiersMonde qui ne sont pas entrées dans l'industrialisation est-elle, dans ces conditions, à son tour, un simple retard dans l'expansion homogénéisante du capitalisme à l'échelle mondiale, retard largement dû à des facteurs internes particuliers aux sociétés considérées? Ou bien celle-ci exprime les lois profondes par lesquellesla polarisation différencieles périphéries et marginalisent certaines d'entre elles? c) L'érosion de l'efficacité de l'État national impose-telle un autre systèmede gestion politique du systèmecapitaliste aux échelles nationales et mondiales? Est-on sur la voie de la construction d'un tel système? Et quels seraient ses caractères et lois de fonctionnement? 4. Les réponses aux questions soulevées ici combinent nécessairement l'analyse des lois qui commandent l'accumulation du capital et celledes réponses politiques et idéologiques des composantes des sociétés aux défis que la logique de l'expansion du capitalisme représente pour elles. Il en résulte que l'avenir est toujours incertain, puisque l'évolution du capitalisme réellement existant est contraint à son tour de se moduler selon les solutions politiques des luttes occasionnées par le conflit des intérêts sociaux. Je me contenterai ici de rappeler brièvement les éléments. de réponse que j'ai avancés au cours des dernières années: 16

a) l'industrialisation du Tiers-Monde ne mettra pas un terme à la polarisation, à mon avis inhérente au capitalisme mondial réellement existant, mais en transférera les mécanismes et les formes à d'autres plans, commandés par les monopoles financiers, technologiques, culturels et militaires dont bénéficient les centres. L'industrialisation ne reproduira pas ici une évolution sociale à l'image de celle de l'Occident développe. Ici le fordisme est venu après que la société eut été transformée au cours d'une longue préparation par la grande industrie mécanique, soutenue par une révolution agricole continue, opérant dans une ambiance favorable grâce au débouché que l'émigration vers les Amériques offrait à la pression entraînée par l'explosion démographique européenne et aux conquêtes coloniales procurant des matières premières à bon marché. Le fordisme est donc venu conforter le compromis historique capital/ travail, facilité par la réduction de l'armée de réserve dans les centres. Dans le Tiers-Monde en voie d'industrialisation par contre aucune de ces conditions favorables n'existe pour éviter que l'expansion capitaliste n'y prennent des formes sauvages. La coexistence ici d'une armée active en croissance rapide et d'une armée de réserve toujours abondante rend le conflit social aigu et potentiellement révolutionnaire. Cette situation, caractéristique du capitalismepériphérique moderne, crée des conditions politiques et idéologiques favorables à la construction d'alliances nationales et populaires, articulées autour de la classe ouvrière, des paysans surexploités par la charge du financement de l'expansion qui leur est imposée et des masses pauvres marginalisées qui constituent l'armée de réserve. b) Dans le Quart-Monde exclu de l'industrialisation à cette étape, le système social prend des allures caricaturales extrêmes, la grande majorité étant constituée par l'armée de réserve qui rassemble ici les pauvres marginaliséset ces masses paysannes exclues de toute révolution agricole. Face à ces classes populaires, les minorités exerçant le pouvoir sont incapables d'affirmer une quelconque légitimitéhistorique. La faiblesse des luttes sociales conduites sur le terrain de la production, et du pouvoir, qui résulte de cette marginalisation, transfère les conflits au plan de la manifestation culturelle, toujours donc symptôme de crise et non réponse réelle à son défi. c) En Occident développé le conflit entre la logique de l'interpénétration du capital érodant l'efficacitéde l'Etat national comme cadre de gestion des compromis sociaux historiques 17
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et la permanence de systèmes politiques et idéologiques fondés sur les réalités nationales ne trouvera pas d~ réponse satisfaisante avant longtemps. Ni l'hégémonie des Etats-Unis, appelée à n'être guère opérante qu'au plan militaire, ni la construction européenne telle qu'elle est conçue (un « supermarché» sans l'accompagnement d'une politique sociale progressiste, qui exigerait un pouvoir politique fédéral réel) et telle qu'elle opère dans une conjoncture marquée par l'agravation des inégalités intra-européennes (la domination allemande) n'offrent de réponses à la hauteur de défis, ni les projets de régionalisation des responsabilités par attelage des diverses régions du Sud et de l'Est à chacun des trois centres constituant le Nord (Ouest) développé. d) Dans l'immédiat, l'effondrement des systèmes soviétiques est appelé à élargir la sphère d'expansion du capitalisme périphérique. Aucune conditIon n'existe ici pour permettre la cristallisation de réponses social démocrates à l'instar des modèles occidentaux. e) Les conflits politiques et idéologiques et l'expression de projets alternatifs progressistes ont été handicapés au cours du cycle de l'après-guerre par les limites historiques des trois idéologies dominantes décrites plus haut: la social-démocratie à l'Ouest, le soviétisme à l'Est, l'idéologie de la libération nationale au Sud. Certes, des amorces de dépassements de ces visions de la gauche à l'échelle mondiale se sont manifestées au cours de ce passé proche. En Europe, au milieu des années 70, la crise, inattendue, a réveillé des espoirs d'un renouveau de la gauche et d'une recomposition de la perspective socialiste libérée tant des dogmes de la vieille social-démocratie dont le succès était étroitement lié à l'essor de la modernisation de l'après-guerre que des dogmes du soviétisme. Mais ces espoirs ont été rapidement déçus, et le recul de la social-démocratie s'est fait au bénéfice d'une réapparition de la vieille droite, du moins jusqu'ici. Dans les pays du Tiers-Monde, à des degrés divers, le débat n'avait jamais cessé d'opposer, souvent dans des conflits viqlents, les courants modérés qui contrôlaient les pouvoirs d'Etat construits dans la perspective de Bandoung et ceux qui affirmaient que la radicalisation était la seule réponse possible à la dégradation des populismes non démocratiques et à leur récupération fatale par le capitalisme mondial. Ces débats constituent la toile de fond des développements ultérieurs qui seront traités dans cet ouvrage. 18

Le débat tournait donc nécessairement autour de la question axiale centrale :qu'est-ce que le capitalismeréellement existant? Sa mission historique est-elleachevée? Qu'est-ce que la lutte pour le socialisme? Bien entendu, il conduisait naturellement à remettre le soviétisme en question. A partir du milieu des années 50 - très exactement du xxe congrès du PC de l'URSS en 1956 le Stalinisme était devenu objet de critique. Cependant, tandis que la critique dominante qui lui était adresséeen Union soviétiquerestait - de Kroutchev à Gorbatchev - une critique de droite, le maoïsme avait tenté, au cours des années 60 et 70, d'en faire une critique par la gauche. La reprise~ toutes ces questions s'impose aujourd'hui de et les effondrements accélérésdes mythes du cycle de l'aprèsguerre devraient permettre d'aller dans ce sens beaucoup plus loin qu'il n'était possible jusqu'ici. Si la guerre de 1914 avait clos le premier cycle de développement de la pensée et de l'action socialistes, le second cycle, ouvert par la Révolution russe, est aujourd'hui clos à son tour. Le troisième cycle est à construire, en réponse aux défis du capitalisme entré dans un cycle nouveau de son déploiement. Tant que les propositions allant dans ce sens ne se seront pas encore suffisamment cristallisées dans la formulation de l'alternative socialiste nouvelle, tant que les forces sociales et idéologiques progressistes ne seront pas devenues les vecteurs des luttes pour l'affirmation de cette alternative, les contradictions que le capitalisme porte en lui ne génèreront pas un « ordre nouveau » comme se plaisent à le dire les néo-libéraux au pouvoir partout, mais seulement un chaos catastrophique. II. ÉLÉMENTS D'UNE THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RÉGULATION CAPITALISTE
1. Le capitalisme, comme tout système vivant, est fondé sur un ensemble de contradictions, qu'il surmonte sans cesse pour tout le temps historique de son existence, sans bien entendu les supprimer. Le façonnement des forces sociales, des mécanismes et des institutions qui lui permettent de surmonter quelques-unes de ses contradictions, constitue dans un lieu et un temps particuliers ce qu'on peut appeler le modèle concret de sa « régulation ». La question qui se pose immédiatement après qu'on ait reconnu la capacité du système de surmonter ses contradictions est de savoir jusqu'à « quand » il en sera ainsi. C'est évidem19

ment une question primordiale pour quiconque se place du point de vue des victimes de ce système et.veut contribuer à la définition de stratégiesde lutte efficacecontre le capitalisme. Dans cette perspective, il faut en premier lieu identifier les contradictions véritables du capitalisme réellement existant et leur articulation les unes aux autres, sans préjuger à l'avance que ce système ait présenté la même structure fondamentale d'organisation de ses contradictions tout au long de son histoire. Le repérage des phases qualitativement différentespar lesquelles cette structure est passée - et donc implicitement lessystèmes régulation- est, de ce point de vue, important. de Les théories de la régulation ont certainement contribué à le faire positivement, en faisant apparaître la spécificitédu capitalisme « fordien » (2). Cependant cette contribution me paraît limitée et insuffisante du fait que ces théories ont comme regardé à la loupe le capitalisme« fordien » en question et laissé dans le flou les régions extérieures au regard de leur loupe. Autrement dit, elles ont focalisé leur regard sur les centres avancés du capitalisme, oubliant que le capitalisme réellement existant est un système mondial et que, de ce fait, les centres avancés en question ne constituent pas l'image de ce que «demain seront les autres », mais ne se comprennent pas en dehors de leur relation au système mondial pris dans son ensemble. Je me proposerai de revenir sur les phases successives de l'expansion capitaliste depuis qu'elle a revêtu sa forme achevée avec la révolution Industrielle, et de suggérer les différents types de régulation qui ont été pratiqué au cours de cette histoire. Cet exercice devrait nous aider à mieux distinguer « ce qui a été régulé et ce qui ne l'a pas été », c'est-à-dire quelles contradictions concrètes - à telle époque - ont été surmontées et quelles autres ne l'ont pas été, en situant ces contradictions aux différents niveaux dans lesquels elles se placent (niveaux nationaux et mondiaux). J'irai mêmejusqu'à dire que l'atténuation de certaines contradictions par un système de régulation transfère les conflits sur d'aJ1trescontradictions, qui sont alors d'une virulence redoublée. Evidemment cette observation est importante du point de vue de qui est intéressé d'abord par l'efficacité des stratégies de lutte contre le capitalisme. Le mode de production capitaliste est défini par une contradiction de nature essentielle,celle qui oppose Capital et Traval, à condition de donner à ces deux concepts le contenu précis que Marx leur a donné: le travail étant celui de
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l'individu libre, contraint de vendre sa force de travail qui est sa seule richesse, le capital étant le rapport social qui permet à une classesociale particulière (la bourgeoisie)de s'approprier le travail mort cristallisé dans des moyens de production importants sans lesquels la production moderne est inconcevable. Le rappel de cette banalité s'impose, à mon avis, à une époque où le flou grandissant des concepts conduit souvent à assimiler capital et richesse, accumulation du capital et accumulation monétaire, capitalisme et échanges, en annulant la signification des transformations qualitatives que le mode de production capitaliste a apportées (3). Cela étant je ne dis pas que la contradiction essentielle en question soit ni la seule,ni même la contradiction principale, entendant par celle-ci celle autour de laquelle s'articulent les conflits moteurs de l'évolution et du changement. Je dis seulement ici que la contradiction essentielle du mode de production capitaliste fait de celui-ci un système générant en permanence une tendance à la surproduction, un fait nouveau, inconnu de toute l'histoire de l'humanité avant la révolution industrielle. L'illustration de cette réalité est facile à construire (4). Dans un modèle de reproduction élargie réduit aux deux départements de Marx, la réalisation de la plus-valueexige que le salaire réel augmente de période en période dans des proportions calculables, fonction de la croissance de la productivité du travail. Or le rapport social bourgeoisie/prolétariat pèse contre cet ajustement nécessaire: le salaire tend à être inférieur à ce qu'il faudrait qu'il soit compte tenu de la productivité. Le système génère spontanément en permanence une tendance à la surproduction, ou sous consommation, ces deux termes étant synonymes, l'envers et l'endroit du même phénomène: l'inadéquation du salaire aux exigences de la réalisation du produit social en expansion. Ce n'est donc pas la stagnation qui, contrairement au discours idéologique laudatif du capitalisme, fait problème c'est l'inverse: la croissance prodigieuseréaliséepar le système en dépit de cette tendance immanente à la stagnation. J'ai proposé, dans ce domaine une thèse concernant les « cycles longs - Kondratieff» (5), en accord avec l'analyse de Baran et Sweezyet en contre point des idées dominantes sur le sujet, selon laquelle les phases successivesd'essor correspondent très exactement à la fois à la mise en œuvre d'innovations majeures et à des évolutions politiques de nature à élargir les marchés, successivement: i) la première révolution industrielle, les guerres de la Révolution et de l'Empire; ii) le chemin de fer,
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les unités allemande et italienne; iii) l'électricité,l'impérialisme colonial; iv) la reconstruction et la modernisation de l'Europe et du Japon après 1945,la civilisationde l'automobile, la guerre froide ; v) et demain (?), la reconquête de l'Est et la révolution de l'informatique et de l'espace. Cela étant, la tendance à la stagnation, immanente, a néanmoins imposé, dans les centres développéseux-mêmes, le développement d'un troisième département d'absorption du surplus Ge fais mienne la thèse de Baran et Sweezy) qui constitue un levier essentielde la régulation. En fait, les EtatsUnis n'ont jamais surmonté la crise de 1930autrement que par le moyen des dépenses militaires fantastiques occasionnées d'abord pour la guerre mondiale, relayée par la guerre froide. ,Cette régulation politique demeure néanmoins restreinte aux Etats du capitalisme centraL A l'échelle du système mondial on retrouve l'absence de régulation qui se traduit effectivement par le déploiement des effets de la loi de l'accumulation (ou loi de la paupérisation). Ayant sous estimé la polarisation mondiale, Marx généralisait - à tort - le fonctionnement de cette loi à chacun des sous-systèmesnationaux composant l'économie capitaliste mondiale, alors qu'on ne le retrouve qu'à l'échelleglobale, puisque si dans les centres la répartition du revenu tend à être stable, dans les périphéries l'inégalité sociale s'accroît avec le développement(6).
2. De la révolution industrielle à l'après première guerre (1800-1920) s'étend une première longue phase du capitalisme, celle de la « grande industrie mécanique» étudiée par Marx dans le CapitaL Bien entendu le système, au cours de cette période, se reproduit sur une base sans cesse élargie, verticalement (progression de la productivité du travail) et horizontalement (expansion géographique), ce qui signifie qu'il surmonte ses contradictions et peut donc, à cet égard, faire l'objet d'une analyse en termes de régulation. On pourra faire apparaître ce qui est régulé et ce qui ne l'est pas, c'est-à-dire quelles contradictions sont atténuées et quelles autres sont accusées, en rappelant préalablement, brièvement, les caractères apparents de ce système: i) La période est celle de la constitution de systèmes productifs capitalistes nationaux, industriels et autocentrés, cqnstruits dans le cadre et par l'intervention positive active de l'Etat national bourgeois nouveau. ii) La structure économique nationale est elle-même caractérisée par: le développement d'un tissu d'établissements 22

industriels mécanisés(au-delà de la manufacture) relativement petits et moyens, tenant leur avantage de la compétitivité en leur faveur au détriment des artisanats anciens, s'ouvrant un marché en expansion par l'enrichissementbourgeois et l'extension de la classe ouvrière nouvelle; la faible modernisation de l'agriculture et de nombreux services (logement, services personnels) opérant dans le cadre soit de formes de production marchande non ou peu capitalistes, dominées donc par la propriété foncière (paysanne ou aristocratique, urbaine) plus que par le capital, ou de formes de la petite production marchande simple; le morcellement du marché de l'épargne et des moyens financiers, collectés régionalement par des réseaux fortement personnalisés(petitesbanques, notaires, etc.) pour être mis à la dispositiondes entrepreneurs- capitalistes familiaux; l'intégration croissante du marché national dans ses trois dimensions: marché des produits industriels nouveaux et des excédents de la production paysanne, marché des capitaux (par interconnexion des réseaux régionaux), marché de travail industriel (par l'urbanisation et les migrations internes en provenance des régions rurales). iii) Dans ses dimensions sociales le système est dominé par une bourgeoisie de familles d'entrepreneurs industriels, de financiers et de propriétaires immobiliersruraux et urbains. Le travail dans les fabriques repose sur une classe d'ouvriers qualifiés, maîtrisant l'organisation des procès de fabrication (ces ouvriers qualifiés, provenant souvent de l'artisanat ancien ruiné, sont proches des ingénieurs, peu nombreux encore au stade de développement technologique atteint). La couche de
manœuvres non qualifiés chargés des travaux lourds est consti__ tuée de paysans appauvris et chassés des campagnes (une bonne partie de cet excédent de population émigre vers les Amériques et soulage de ce fait la société nationale, contribuant positivement à l'accélération de son développement). Je vois alors qu'on peut repérer deux systèmes de régulation efficaces au plan national - un système d'alliances politiques et un système de gestion centralisée de la monnaie et du crédit - mais qu'il n'y a pas de système de régulation opérant au niveau international. La dimension principale dans laquelle s'exprime le système de régulation nationale est de nature politique. Il s'agit, pour le capital, d'isoler la classe ouvrière nouvelle, remuante et dangereuse par la concentration urbaine (compte tenu des technologies militaires de contrôle de l'époque, la « barricade» est alors efficace). Pour cela, la bourgeoisie 23

fait des compromis, selon les circonstances historiques, soit avec la paysannerie dans son ensemble composée en majorité d'une paysannerie moyenne issue d'une révolution radicale (comme en France), soit avec l'aristocratie (Angleterre, Prusse puis Allemagne...). Différentes méthodes économiques sont mises en œuvre pour concrétiser l'alliance hégémonique bourgeoise antiouvrière : la protection des marchés agricoles internes, les interventions pour protéger la petite et moyenne propriété (crédit agricole, etc.), la distorsion des assiettes d'imposition (en faveur des paysans et/ ou des propriétaires aristocrates). L'alliance se traduit concrètement par des niveaux de vie paysans supérieurs à ceux de la classe ouvrière. Mais la régulation intègre ici également des pratiques sociales et politiques: le vote réservé (le suffrage unIversel est tardif), l'éducation élitiste et hiérarchisée,la distribution des fonctions politiques (droits réservés à l'aristocratie en Angleterre, à l'Empereur en Allemagne, etc.). D'une manière générale, le fonctionnement de la régulation se fait au détriment de l'accumulation du capital, lui imposant des rythmes inférieurs à ceux qui pourraIent être réalisés dans un modèle abstrait réduit aux rapports capitaljtravail. Cela n'est possible que parce que l'État dispose d'une autonomie réelle, problème qu'on retrouvera tout au long de notre réflexion. Il existe également à ce stade u;n système économique de régulation, fondé sur la maîtrise nationale de la monnaie et du crédit, qui remplit des fonctions importantes généralement sous-estiméesou même passées sous silence. J'avais exprimé à ce propos les thèses suivantes(7) : i)Le crédit est un élément composant nécessaire de la reproduction élargie. Pour le montrer j'avais utilisé le modèle marxien à deux départements. Dans l'hypothèse même que le problème de la réalisation soit résolu par une croissance du salaire réel dans des proportions calculables fonction de la croissance de la productivité du travail, la réalisation du produit exige l'injection d'un volume défini des crédits avancés aux capitalistes au début de chaque cycle, restitués par eux à la fin de celui-ci, ce volume étant lui-même soumis à la contrainte d'une croissance définie et calculable, fonction de l'expansion produite par la croissance de la productivité. On reconnaît iCI le. problème auquel Rosa Luxemburg s'était heurtée et auquel elle avait donné, selon moi, une fausse réponse, tandis que cellede Lénine éludait la difficulté.J'avais donc proposé une réponse fondée sur la reconnaissance de ce 24

que j'appelais le rôle actif du crédit dans l'accumulation capitaliste, en complément de son rôle passif reconnu dans le marxisme classique (l'ajustement de l'offre de' monnaie à sa demande). ii) L'idéologie bourgeoise propose dans ce domaine comme dans les autres, une analyse faussement scientifique,en fait tautologique, permettant de conclure que l'offre et la demande de crédits réalisent spontanément l'équilibre nécessaire. J'avais au contraire montré que le marché du crédit accentuaitJes fluctuations cycliques.Je l'avais fait en déployant un raisonnement en deux temps. Dans un premier temps un modèle de cycle était développé sans considération du crédit, opérant par le seul jeu du multiplicateur et de l'accélérateur, reliant la demande finale et les investissements,respectivement dans un sens pour le premier et dans l'autre pour le second. Ce modèle illustrait le fait que la reproduction élargie de forme cyclique apparaissant comme « naturelle», c'est-à-dire produite par le fonctionnement des contradictions spécifiques du capitalisme, sans cessesurmontées pour réapparaître. Dans un second temps, introduisant le crédit, j'avais montré que les lois du marché qui le concernent lui font jouer un rôle d'amplificateur- et non de raboteur - du cycle réel (8). iii) Revenant au rôle actif du crédit j'avais conclu que la définition rigoureuse du volume du crédit en croissance en rapport avec celle du produit signifiait que le système exigeait un mode de régulation particulier de celui-ci G'employais l'expression de maîtrise sociale), qui définissait le rôle et les fonctions de la Banque centrale et des politiques nationales de la monnaie et du crédit, indépendamment de toute autre fonction (notamment l'intervention au plan de la balance des paiements extérieurs). Par contre, il n'y a pas de régulation fonctionnant au niveau international, ni au pla)1de la gestion économique des relations entre les différents Etats capitalistes centraux, ni à celui de leurs relations politiques. Pourtant la thèse la plus fréquente dans ce domaine est que l'étalon or (ou sterling) associé à l'hégémonie britannique constituait un système de régulation, contraignant pour les politiques nationales obligées de réagir de la manière convenable aux signaux de la balance des paiements extérieurs, dans un système largement ouvert aux flux commerciaux (limités seulement par les tarifs douaniers) et aux mouvements de capitaux (en principe toujours libres). 25

l'époque préfordienne-

prékeynésienne ait revêtu une -

Ici encore j'en reviensaux thèses que j'avais développées concernant la régulation (spontanée ou non) des balances des paiements extérieurs (9). J'avais rejeté l'idée d'une régulation assurée spontanément en examinant la valeur logique des théories économiques proposées à ce sujet, et les mécanismes de leur fonctionnement dans le système de l'étalon or ou dans celui de monnaies détachées de cette référence. Il m'était apparu que toutes ces théories (dites de l'effet change, ou de l'effet prix, ou de l'effet revenu, etc.) ne parvenaient à prouver que le marché réalisait l'équilibre qu'à la condition de faire des hypothèses qui supposaient le problème résolu et donc les réduisaient au statut de pures tautologies et avait qualifié ces théories économiques de ce fait, de n'être que les expressions de 1'«idéologie des harmonies universelles» ; j'en avais conclu qu'il n'y avait pas de régulation internationale possible,laquelle aurait impliqué une interconnexion des politiques nationales de développement une sorte de « planificatIon» mondiale en contradiction avec l'idée même de concurrence internationale. L'équilibre- grossier - ne se réalisait qu'à travers un « ajustement structurel» permanent (c'est le terme que j'employais) qui n'est rien d'autre que l'ajustement des plus faibles aux contraintes de l'accumulation chez les plus forts. On était ainsi renvoyé du champ de l'économique à celuide la politique. Or le fonctionnement réel de la politique internationale n'est pas davantage régulé. Pourtant ici encore la thèse la plus fréquente est que l'hégémoniebritannique assurait à sa manière cette régulation, comme aujourd'hui celle des Etats-Unis ou, à défaut, l'h~gémonie « partagée» (shared) exercée par le G 7 (ou le G 3 : Etats-Unis, Japon, Allemagne).J'émets beaucoup de réserves à l'égard de ces thèses concernant la régulation politique par le biais d'une théorie des hégémoniesabusivement généraliséeet étendue dans le temps. Je conteste même que l'on puisse parler d'une hégémonie britannique au XIxesiècle. L'Angleterre conquiert alors des positions avantageuses sur les mers, au détriment de son concurrent français. Mais elle n'est encore ni capable d'affirmer une puissance particulière dans les affaires du continent européen, ni même de dominer véritablement les périphériespotentielles d'outre mer. Son hégémonie ne sera acquise que fort tardivement, après que la Chine et l'Empire ottoman aient été « ouverts» (à partir de 1840),après que la révolte indienne des Cipayes ait été surmontée (1857). L'avance industrielle et le monopole financier de la Grande-Bretagne, réels à l'époque, n'entrainaient pas de véritable hégémonie.Car cette hégémonie dite mondiale est contrainte de faire avec l'équilibre européen,
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que l'Angleterre ne domine pas. A tel point qu'à peine l'hégémonie de la Grande-Bretagne était-elle constituée (à partir de 1850-1860)que celle-ci allait être mise ev question par la montée de sesconcurrents, l'Allemagneet les Etats-Unis, à partir de 1880, aux plans industriel et militaire, même si Londres conserve beaucoup plus longtemps une position financière privilégiée.

L'hégémonie, loin de constituer la règle dans l'histoire de l'expansion capitaliste mondiale, est plutôt l'exception, de courte durée et fragile. La loi du système est plutôt la rivalité durable, la non-régulation. Les choses 9nt-elleschangé depuis? Par certains aspects l'hégémonie des Etats-Unis après 194~est effectivement réellement d'un caractère nouveau. Les Etats-Unis ont, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, des moyens militaires d'intervention (fût-ce par la destruction et le génocide) de dimension planétaire. Limités de 1945 4 1990 par la bipolarité militaire partagée avec l'URSS, les Etats-UnIs sont peut-être devenus, ou en voie de devenir, ce qu'avant eux nul n'avait été, sauf Hitler en imagination: les maîtres (militaires) du monde... Mais pour combien de temps? Contrairement au discours dominant de l'heure, selon lequel la fin de la guerre froide aurait réduit les dangers de guerre nucléaire,je prétends qu'au contraire ce danger, écarté par la dissuasion soviétique, est en passe de devenir une réalité. A-t-on oublié que les EtatsUnis ont utilisé l'arme atomique quand ils en avaient le monopole? Oublie-t-on qu'au moment même où l~ système militaire soviétique est entré en décomposition, les Etats-Unis renforcent leur programme de «guerre des étoiles»? A-t-on oublié qu'à l'occasion de la guerre du Golfe le recours au nucléaire a été envisagé et que l'opinion y est doucement préparée? Le discours sur les hégémoniesest aujourd'hui à la mode, comme il fallait s'y attendre. Selon le libéral américain Robert Keohane, l'hégémonie procure la stabilité par le respect des «règles du jeu» qu'elle impose. J'analyse tout autrement le projet du «nouvel ordre américain mondial» que la Guerre du Golfe, venue immédiatement au lendemain de l'amorce de la désintégrationsoviétique- et pas par hasard - annoncerait Je l'analyse dans les termes d'un nouvel Empire du chaos, d'une instabilité maximale, appelé à être traversé de contradictions violentes: d'un renouveau de rivalités intercentres et d'explosions dans les périphéries du Sud et demain de l'Est La régulation politique n'est pas à l'ordre du jour (10). En contrepoint, la gestion des rapports économiques et 27

politiques entre les centres capitalistes et les périphéries que deviennent les sociétés d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, paraît, tout au long de cette phase, relativement aisée. Les périphéries sont alors maintenues dans leur statut de régions non industrialisées. Elles le sont particulièrement par la colonisation directe et l'intervention de l'administratIon étran~ère allant dans ce sens (cas typique de la politique anglaIse en Inde). Contrairement au préjugé commun, l'intégration dans le système capitaliste mondial ne crée pas une bourgeoisie locale, elle tend au contraire à en détruire l'embryon là où il existait (11). Mais elles le sont aussi par des

systèmespolitiquesd'alliancede l'impérialisme dominant notamment celui de la Grande-Breta~e - avec les classes
réactionnaires locales, la propriété latifundiaire en Amérique latine, le pouvoir impérial chinois, ottoman, khédivial ou persan, etc. Ces pouvoirs locaux acceptent l'insertion dans le système mondial, « l'ouverture» (parfois imposée à coups de canonnières !) au commerce, et les classesdirigeantes en bénéficient en se transformant en producteurs marchands compradorisés dans ce cadre. La puissancehégémonique-la GrandeBretagne - tient son hégémonie de ces relations avec l'outremer beaucoup plus que par sa capacité de gérer à son bénéfice les relations inter-centres (l'équilibre européen lui échappe largement). Là encore, je qualifie ces relations d'impérialistes, le concept d'impérialisme étant pour moi défini par l'usage de moyens politiques au servicede l'expansion capItaliste inégale (le façonnement du rapport centre-périphérie). Dans ce sens, l'impérialisme n'est pas une phase nouvelle du capitalisme,liée directement à la constitution des monopoles, mais un caractère permanent du capitalisme comme systememondial réellement existant. Bien entendu, l'impérialisme se conjugue toujours au pluriel: les centres se constituent leurs périphéries réservées propres - ou tentent de le faire - et sur ce terrain sont en conflit permanent. , Au plan de la pratique des relations internationales, les Etats de la périphérie non formellement colonisés ne sont pas reconnus comme des sujets de plein droit, comme des Etats souverains véritables. L'espace géographique qu'ils constituent est traité comme un espace ouvert à l'expansion capitaliste mondiale. Le système des États souverains reste européen (du traité de Westphalie - 1648- au Congrès de Vienne- 1815 - et au traité de Versailles 1919),complété par le système parallèle des États américains (centre nord américain/périphéries latino-américaines réservées par la doctrine Monroe), et ne sera universalisé qu'avec la création de l'ONU en 1945. 28

Au plan de la reproduction capitaliste élargie, les rapports centres-périphéries correspondant à cette phase (qui de ce point de vue se prolonge jusqu'aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les mouvements de libération nationale arracheront l'indépendance et imposeront les transformations sociales internes qui lui sont associées) remplissent des fonctions importantes. Les périphéries fournissent des matières premières et des produits agricoles de consommation dans les termes de l'échange inégal(différentieldes prix supérieurs à celui des productivités), qui permettent de relever le taux du profit au centre, par la réduction des prix d'éléments constitutifs soit du capital constant (matières premières), soit du capital variable (biens salariaux). Les analyses qui précèdent ont montré que les systèmes de régulation n'opèrent pas exclusivement par leur action directe sur les rapports de production (et pourraient de ce fait, faire l'objet d'une analyse située dans le champ de l'économie politique) mais par des actions agissant sur les rapports sociaux (un concept... plus large que celui de rapports de production, intégrant l'Etat, le pouvoir social, l'idéologie), situées donc dans le champ plus large du matérialisme historique. Le rôle décisif que l'État remplit dans les formes de régulation pratiquées appelle un commentaire plus général. On voit en effet que l'État remplit deux ensembles de fonctions à la fois complémentaires et contradictoires: i) la création des conditions de reproduction des rapports de production fondamentaux pour la poursuite d'une forme histori9.ue de la domination de classes (ici le capitalisme dans ses dimensions nationales et mondiale); ii) la création des conditions de reproduction des rapports sociaux garantissant « l'intérêt général », c'est-à-dire transgressant les intérêts sociaux conflictuels. Cette seconde dimension s'exprime dans ce qu'il est convenu d'appeler « l'intérêt national », dont le contenu est ici celui que le compromis historique capital/paysannerie (ou aristocratie)
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met en œuvreet plustard - dans la phasefordiennequi suit

- le compromis historique capital/ travail mis en œuvre dans le Welfare State social démocrate de l'Occident avancé. Pour concilier ces fonctions, l'État s'autonomise et de ce fait développe une logique propre du pouvoir qui entre en conflit partiel au centre, grave à la périphérie où la conciliation entre « l'intérêt national» et la contrainte de la mondialisation est

impossible- aveccellede l'accumulation.
Notre progression dans la compréhension des ,mécanismes de la régulation est donc en fait handicapée par les limites, que le marxisme réellement existant s'est imposé à lui29

même. Marx avait exprimé l'ambition de jeter les bases d'un matérialisme historique qui aurait articulé les plans de l'économie du capitalisme, de l'État et du pouvoir, de la culture et de l'idéologie. Il en a proposé quelques fondements dans ses écrits, véritablement à la hauteur de son génie. Malheureusement par la suite, en lieu et place d'une poursuite de la construction du matérialismehistorique, il s'est constitué ce qui s'est appelé le «marxisme», c'est-à-dire davantage un recensement et une vulgarisation des découvertes et propositions faites par Marx. Cette dogmatique n'a pas été Inventée par Staline, elle remonte à la vieille social-démocratie allemande de la fin du XIXe siècle,dont les conceptions ont été largement héritées par ce qui est devenu le léninisme, puis son avatar stalinien (et même par l'adversaire de celui-ci, le trotskysme), et même en partie par le maoïsme, pourtant le plus ouvert des courants du marxisme historique. Du coup, la théorie du pouvoir (<< modes de domination») et celle de l'idéologie les se sont trouvé bloquées dans leur développement (par rapport à la théorie du mode de production capitaliste), réduites à la pâle pseudothéorie stérile du « reflet ». 3. Les théories de la régulation ont été formulées pour faire avancer l'analyse réaliste du capitalisme dans sa phase ultérieure, celle qualifiée de «f ordiste » par les théoriciens de la régulation eux-mêmes.,Lesformes particulières à cette phase nouvelle amorcée aux Etats-Unis à partir de 1920, ne se généralisent en Europe et au Japon qu'après 1945seulement, pour s'épuiser avec la crise de 1968. La période couvre donc en gros le demi-siècle 1920-1970. La percée avait été préparée par le travail remarquable de Harry Braverman (12), portant sur les transformations affectant le procès de travail engendrées par le «travail à la chaîne». Aussi précis que Marx l'avait été dans son analyse du travail dans la grande industrie de son époque, Braverman met le doigt sur l'essentiel: la déqualification massivedu travail que le système nouveau impliq~e, la substitution de « l'ouvrier masse» à la classe ouvrière ancienne qualifiée, la perte de maîtrise du procès de travail par la nouvelle classe ouvrière, au profit d'administrateurs, organisateurs séparés des exécutants relayés sur les lieux du travail par les véritables garde chiourmes que sont devenus les agents de maîtrise. La nouvelle organisation du capital et du travail créait simultanément les conditions pour qu'apparaisse un système nouveau de régulation, devenueobjectivementnécessairedu fait que la tendance spontanée du capitalisme à la surproduction 30

s'exacerbait. La productivité du travail, relevéedans de fortes proportions par la « rationalisation» taylorienne, aurait généré une production excédentaire, non absorbable si les salairesréels étaient restés relativement stables. Mais la classe ouvrière de l'ouvrier masse nouveau, plus homogène que celle qui l'avait précédé au stade antérieur, constituait un terrain favorable pour la généralisation du syndicalisme. Face à elle la concentration du capital et la constitution des oligopoles substituaient aux formes anciennes de concurrence exclusivementpar les prix (et dans cette forme de concurrence la pression sur les salaires demeure toujours' forte) des formes nouvelles de compétition mettant l'accent sur l'amélioration de la productivité (qui implique un certain consentementdes travailleurs)et la multiplicatIon et différenciationdes produits. La scèneétait dresséepour obliger patronat et syndicat à négocier une politique des revenus commune et acceptéepar les deux partenaires (c'est depuis lors qu'on parle de « P!lrtenairessociaux» pour désigner les classes antagonistes !).L'Etat entrait à son tour en scènepour imposer que lespolitiques,négociéespar lespartenaires lesplus puissants et les mieux organisés, soient généraliséesà l'ensembledes relations de travail dans la nation. Le contenu essentielde cette politique salariale nouvelle vise tout simplement à lier la progre~sion des salaires réels à celle de la productivité. Ici encore l'Etat fournit le cadre qui permet de relier la progression du salaire moyen (en fait le salaire minimal qui est le salaire effectif pour la majorité) à celle de la productivité moyenne à l'échelle nationale, tandis que les négociations sectorielleset d'entreprises modulent leurs accords particuliers autour de la norme nationale définie. La nouvelle régulation n'est rien d'autre que cela. La contribution - importante - de la théorie de la régulation a été non seulement de le formuler, mais encore de lier cette pratique à l'émergencede l'État social-démocrate(ou le Welfare State dans les pays sans tradition politique social démocrate). La régulation nouvelle rabotait les cycles moyens (de « 7 ans ») fortement marquants dans la phase antérieure, parce qu'elle atténuait l'impact de l'accélérateur (les fluctuations des investissements plus que proportionnelles, induites par celles de la demande finale), autrement dit introduisait un élément de planification des investissements détaché de la réaction spéculativespontanée aux fluctuations de la demande. Elleleur substituait une conjoncture plus douce, moins saillante, mais plus rapide, appelant des interventions complémentaires et correctivesde l'Etat, par la modulation de la dépense publique et de l'endettement, des ponctions fiscales etc. Elle réduisait 31

par là-même également la portée de la régulation par le crédit qu'elle soumettait à des logiques englobantes plus larges. Mais la régulation nouvelle ne supprimait pas la tendance du système à la surprgduction. Keynes.avait eu l'intelligence de le comprendre. L'Etat apparaît à nouveau ici pour promouvoir systématiquement un « troisième département» (par référence aux départements I - production de moyens

de production - et II - productionde biensde consommation - du modèle marxien de la reproduction élargie),chargé de l'absorption du surplus. Nous devons à Baran et Sweezy la reformulation du système de la reproduction élargie conçue sur cette base (13). Il est malheureux que la plupart des théoriciens de la régulation refusent d'accepter que cet aspect de la maîtrise de la reproduction n'est pas mOins important que celui qui résulte de la politique salariale.Je n'y vois aucune raison autre que le fameux préjugé à l'égard de la « surproduction », un préjugé tenace qui, à mon avis, a été produit par la sclérose du marxisme vulgarisé et les « lectures» dogmatiques de Marx qu'elle a inspirées. Il faut aller plus loin. La massification dans le procès de travail et l'avènement de la production de masse ont eu des effets sociaux et idéologiques sans lesquels on ne peut comprendre la « régulation» dans tous ses aspects. Le compromis social impliquait une transformation dans les attitudes fondamentales de la classeouvrière, renonçant à son projet de société socialiste,fondé sur l'abolition de la propriété privée, pour lui substituer une adhésion à l'idéologie nouvelle de la consommation de masse. La classeouvrière cessaitd'être ce que Marx attendait d'elle: qu'elle libère la société de l'aliénation économiste. L'idéologie bourgeoise devenait réellement pour la première fois totalement l'idéologie dominante dans les sociétés. Cette idéologie bourgeoise se fondait sur une séparation entre le champ du politique, dont elle concevait la gestion par la démocratie bourgeoise (les libertés, le multipartisme, l'élection comme mode de désignation des pouvoirs etc.), et celui de l'économique, réservé à un mode de gestion (non démocratique) fondé sur la propriété privée, la concurrence et les « lois du marché». La régulation nouvelle portait à terme l'érosion de la démocratie: le double consensus (la démocratie politique, les lois du marché) ~ur lequel elle reposait réduisait la portée de l'ancien contraste droite/ gauche, fondé sur l'opposition esprit conservateur/esprit du mouvement, classespossédantes/classes populaires. Elle ouvrait par la même occasion un champ à l'expansion des classes moyennes et à leur rôle directeur dans le façonnement idéologique de la société, en 32

proposant un modèle de « citoyen moyen» type inspirateur des modes de consommation, des aspirations sociales, etc. Par ailleurs, la régulation en question restait strictement nationale. Elle était construite dans le cadre de systèmes productifs autocentrés encore largement autonomes les uns par rapport aux autres, en dépit de l'interdépendance associée au marctté mondial. Elle ne fonctionnait donc que dans la mesure où l'Etat national maîtrisait effectivement non seulement les moyens à sa disposition pour gérer l'économie nationale, mais encore ses échanges extérieurs de toutes natures (compétitivité commerciale, flux de c~pitaux, technologies). Cela ne pouvait être le cas que pour les Etats capitalistescentraux. Encore fautil préciser que la régulation en question n'est pleinement efficace que pour les pays les mieux placés dans la hiérarchie mondiale. Dans les sociétés capitalistes de type central moins développéesrelativement plus fragiles,les difficultésà concilier le compromis social interne et les contraintes de la compétition internationale s'expriment par des crisesgraves et répétéesdans lesquelless'épuisent souvent les efforts de réforme. A l'échelle du système mondial, la régulation au centre implique la reproduction du rapport inégalcentres/périphéries. Cette dimension du problème est malheureusement ignorée dans les théories de la régulation qui adoptent le point de vue conventionnel dominant séparant la « question du développement» (le « développement» dépendrait exclusivementde facteurs internes propres à chaque société) de celle de la reproduction du système mondial (ce que j'appelle la polarisation inhérente à l'expansion mondiale du capitalisme). Les arguments sont connus: les périphéries ne constituent pas un marché essentiel ni pour les exportations des centres ni pour le placement de leurs capitaux, les centres pourraient se passer des matières premières en provenance des périphéries, etc. Il s'agit là, à mon avis,de billeveséessuperficielles.Le capitalisme réellement existant ne peut se passer de l'accès aux richesses de la planète entière dOllt les centres consomment (gaspillent) plus des trois quarts. L'écologisme a redécouvert récemment cette évidence banale. Les puissances capitalistes centrales les plus dynamiques bénéficient de toutes sortes de monopoles opérant à l'échelle mondiale, attirant à leur bénéfice les capitaux (les périphéries sont normalement exportatrices de leurs capitaux vers les centres, contrairement au discours dominant du « développement») et les progrès technologiques (exode des cerveaux). De ce fait, l'accès privilégié aux périphéries est un élément important dans la compétition entre les

centres(14).Or, la périodefordiste- 1920à 1970- coïncide
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avec la montée des mouvements de libération nationale qui imposent, à partir de 1945, l'indépendance de l'Asie et de l'Afrique, modifiant par là même les conditions de la compétition internationale, notamment en renforçaJlt l'imp0r!ance des enjeux géopolitiques.Tout cela a opéré en faveur des EtatsUnis, mobilisant à leur profit «l'anticommunisme» des périodes des guerres froides, puis lui substituant immédiatement, à peine l'URSS était-elle entrée dans la phase finale de sa décomposition, le front commun «du Nord contre le Sud » (la Guerre du Golfe trouve ici sa place), prouvant ainsi l'importance décisive du facteur mondial, contre tous les discours économicistes concernant la soi-disant marginalisation du Tiers-Monde. Vue de l'intérieur des sociétés capitalistes avancées la régulation fordiste peut être qualifiée du terme sympathique de « social démocrate» ; vue d'un point de vue mondial (d'un monde constitué aux trois quarts par les peuples des périphéries) elle mériterait peut-être davantage le qualificatif moins avantageux de « social impérialiste» (15). Le système de régulation de la période fordiste est, en tout état de cause, remis en question et, à mon avis, n'a plus d'avenir. Il reste néanmoins qu'il est aujourd'hui encore très difficile d'imaginer ce que pourrait être un autre système de régulation, fût-elle comme toujours partielle, tant l'issue des confrontations en cours demeure incertaine. Or la nature des contradictions du monde de demain, leur positionnement les unes par rapport aux autres, dépendront des résultats de ces confrontations, appelées à se développer dans l'avenir immédiat. La plupart des théoriciens de la régulation expliquent la crise principalement par l'évolution des luttes ouvrières au centre: l'ouvrier masse a développédes méthodes de résistance passive qui annulent les efforts d'organisation destinés à améliorer la productivité du travail; la marge du profit s'est rétrécie et le capitalisme a perdu la flexibilité nécessaireà son fonctionnement souple. L'argument est, à mon avis, correct. Mais il faut en relativiser l'importance et par conséquent prendre aussi en considération les autres raisons qui ont mis un terme à la régulation fordiste. Si l'argument en question doit être relativisé c'est bien parce que les formes fordistes du procès de travail sont en déclin relatif, la révolution technologique accélérant le développement de formes nouvelles de production. Les gains de productivité qu'on peut réaliser dans les secteurs de la production fordiste sont désormais limités à l'extrême (et de surcroît 34

les besoins satisfaits par le type de biens produits dans ces conditions sont proches de la saturation, dans les centres bien entendu). Par contre, les nouvelles technologies offrent un champ étendu au progrès de la productivité, entre autre par l'informatisation et la robotisation. Cette évolution réduit la place de la classe ouvrière fordiste (l'ouvrier masse déqualifié souvent à dire qu'elle promeut une nouvelle qualification du travail. C'est exact, à condition de préciser que cette requalification opère dans une société dominée par les classes moyennes dont ellerenforce les positions en termes quantitatifs et qualitatifs, c'est-à-dire dans la poursuite de l'érosion des formes anciennes de la gestion politique démocratique de la société. A lui seul ce facteur introduit une marge d'incertitude considérable dans les comportements politiques et par conséquent dans l'issue des confrontations nationales et internationales. Cette incertitude se manifeste par l'apparente « incohérence » ou même « irrationalité» qui paraît dominer les actions et réactions des acteurs politiques sur les scènes contemporaines à des degrés qu'on imaginait à peine il y a quelques années seulement. Dans ce cadre les « votes à droite» véritablement inquiéter et être pris au sérieux. Simultanément la nature de la nouvelle révolution technologique, plutôt capital saving que capital using comme l'avaient été les grandes révolutions antérieures (le chemin de fer, l'électrification,l'automobile et l'urbanisation), aggrave les déséquilibresimmédiats entre l'offre d'épargne disponible (produite dans une certaine structure nationale et mondiale de la répartition des revenus) et la demande d'investissements productifs (commandant le progrès de la productivité par l'expansion de la révolution technologique). La tendance à la surproduction se trouve donc exacerbée. Cette exacerbation est encore renforcée par la mondialisation financière qui se solde par un transfert massif de capitaux des périphéries vers les centres (la dette est un moyen de ce transfert, parmi d'autres). Sweezy et Magdoff ont insisté, à juste titre à mon avis, sur les réactions du systèmeà cette situation, sa fuite en avant dans la spéculation (16). Paul Boccara avait également attiré l'attention sur les procédures de dévalorisation systématique du capital mises en œuvre pour faire face à ce déséquilibre: la gestion de l'inflation permanente, les prises en charge par le secteur public, etc. (17). Je ne sais pas si toutes ces politiques peuvent être rangées sous le terme de régulation, mais en tout 35

maissyndiqué)- en déclinquantitatifrelatifet parfoismême absolu - base socialede la social-démocratie. n se plaît O

souvent populaires - à l'Ouest, à l'Est et au Sud doivent

cas ellesconstituentbien des moyensde gestion - fût-ce à
court et moyen termes - d'un déséquilibre qui, sans elles, serait immédiatement explosif. Une seconde série de raisons pour lesquellesla régulation fordiste est frappée d'un déclin fatal tient à l'interpénétration croissante des systèmes productifs nationaux au centre du système et au passage en cours de l'économie internationale à une économIe pour la première fois dans l'histoire véritablement mondiale sur laquelle Michel Beaud a insisté, à juste titre à mon avis (18). Cette interpénétration annihile l'efficacité des politiques nationales traditionnelles et livre le systèmedans son ensemble au seul diktat - et errements - de la « contrainte du marché mondial» qui ne peut être régulé, du fait de l'absence d'instances politiques supranationales véritables et même d'une conscience politique et sociale acceptant réellement cette exigence nouvelle du capitalisme. Or cette Elle ne peut que générer le chaos et, compte tenu de ce que j'ai dit plus haut de la dégradation des systèmes politiques démocratiques, un chaos dangeureux. J'ai cru utile d'insister sur ces problèmes graves, sur les incertitudes qu'ils font peser sur l'avenir de l'Europe de la CEE elle-même(en contraste avec l'optimisme ~fiché de rigueur sur ce terrain !), sur les asymétries entre Etats-Unis-Japon-Europe qui caractérisent cette conjoncture nouvelle, sur les incertitudes supplémentaires non moins graves introduites par l'évolution de l'Europe de l'Est

contradiction- nouvelle- n'estpas «régulable»à mon avis.

et de la Russie(19).MonJugement- intuitifcertes- est que
le « facteur national» est loin d'avoir été neutralisé par l'évolution que lui imposerait le système économique, qu'il est au contraire en passe de tenter de s'imposer à nouveau contre la logique même de l'évolution économique. La troisième série de raisons qui rendent la formation d'un système de régulation nouveau improbable est relative à l'avenir des rapports centres-périphéries(Ouest-Sud et de plus en plus également Ouest-ex Est). La mondialisation, approfondie dans la crisede structure qui s'est développée à partir des années 70, a permis à certains pays de la périphérie de parvenir à s'imposer comme exportateurs industriels concurrents des économies capitalistes centrales les plus vulnérables. De ce fait, on s'est empressé d'enterrer les concepts associés à la théorie de la polarisation mondiale que je défends. En réalité cette « nouvelle industrialisation» est fondée sur un déploiement du fordisme sans compromis social-démocrate, c'est-à-dire sur un capitalisme « sauvage» qui, dans mon esprit, caractérise la périphérie 36

des lieuxgéographiques politiquementséparés- le centreet

véritable de demain en voie de reconstitution - une sorte de putting out industriel contrôlé par les monopoles techpologiques et financiers des centres dominants, qui exige un Etat autoritaire. Aux pays asiatiques et latino américains engagésdans cette voie s'ajoutent maintenant ceux de l'Europe de l'Est et la Russie. Simultanément cette « ascension» des formes périphériques nouvelles contribue à réduire la marge des pouvoirs des puissances moyennes (c'est-à-dire toute l'Europe de la CEE, Allemagneexceptée) au profit des États-Unis et du Japon. La question véritable à ce sujet est, à mon avis, la suivante: l'expansion de l'industrialisation périphérique s'inscrira-t-elledans un systèmeglobal qui acceptera fatalement les règles du jeu que la nouvelle mondialisation approfondie implique? Giovanni Arrighi a donné une réponse positive à cette question et sur cette base, prétendu que la mondialisation rétablit la communication entre les armées active et passive du prolétariat, séparées durant la longue période d'éclatement du systèmemondial, illustréepar la déconnexion soviétique(19171991). J'ai exprimé des réserves sur ce sujet (20). Arrighi considère que selon Marx l'accumulation du capital entraînait deux effets complémentaires: d'une part le renforcement du pouvoir social de l'armée active (la classe ouvrière industrielle organisée), d'autre part la paupérisation de l'armée de réserve passive (chômeurs, marginalisés, travailleurs des secteurs de production d'allure précapitaliste, à faible productivité, etc.). Cependant à mon avis le marxisme historique, parce qu'il n'avait pas vu l'importance de la polarisation mondiale (c'està-dire la localisation de l'armée active et de l'armée passive en

la périphérie) supposait que le va-et-vientcontinuel des mêmes individus prolétarisés entre les deux armées considérées assurerait l'unité du front anticapitaliste et partant le succèsrapide de son action globale. La polarisation explique qu'au contraire, cette unité brisée, deux stratégies anticapitalistes se sont dégagéesen contraste progressif: la stratégiesocialedémocrate dans les classes ouvrières des centres, celle de la révolution léniniste (puis maoiste) chez les peuples de la périphérie (c'est-à-dire l'armée passive à l'échelle mondiale). Marx avait donc une vision politique de la régulation par la lutte des classes à l'échelle mondiale. Cette vision reste, à mon avis, correcte et fondamentale, même si l'expression de cette lutte est différente de celle imaginée par Marx. L'industrialisation progressivedes périphéries et la réin37

tégration des pays de l'Est dans le système sont-elles en voie de faire revenir au modèle marxien rétablissant « l'unité du prolétariat mondial» ? Je ne le crois pas parce que la nouvelle polarisation sera produite par la non-intégrati()ntridimensionnelle du marché capitaliste mondial; et ce fait doit continuer à entraîner des réactions violentes de la part des peuples des périphéries. Or les peuples (et les classes dirigeantes) de la

nouvellepériphérieindustrialiséeet aussidu Quart-Monde)(

des pays de l'Est et du Sud n'ont pas encore dit leur dernier mot à ce sujet. Mon sentiment est que leur révolte prochaine renouvel~e mettr~ en question la mondialisation projetée. Ici encore l'Etat natIonal prendra sa revanche. Je VOIS commal ment, dans ces conditions de conflit aigu centres/ périphérie et centres contre centres, on pourrait imaginer un mode quelconque de régulation à l'échelledes problèmes posés. Je vois plutôt l'avenir visible en termes de chaos grandissant. III. NOUVELLE ÉTAPE DE LA MONDIALISATION: NOUVEAUX DÉFIS Le demi-siècle de l'après Seconde Guerre mondiale est donc clos. Les mécanismes de sa régulation économique (par Ie Welfare State national, Ie projet de Bandoung, Ie soviétisme) et politique (par la bi{'olarité militaire) sont désormais tous caducs. La mondialisatIon a brisé la coïncidenceentre l'espace de la gestion économique de l'accumulation et celui de la gestion politique et sociale, elle a engagé les périphéries dans l'industrialisation moderne, elle a mis un terme au mythe d'une alternative étatiste de type soviétique. Ces transformations profondes sont irréversibleset imposent un examen nouveau des défis qu'elles représentent. La mondialisation est, pour moi, non seulement un fait de l'histoire moderne qu'on ne saurait gommer par un illusoire repli autarcique et culturaliste, mais encore un fait positif, un progrès dans l'histoire. Je partage ici l'appréciation commune sur ce plan des idéologies bourgeoises et socialistes. Mais l'histoire n'a pas de fin et la mondialisation est loin d'être achevée. Ici les idéologies bourgeoises et celles du socialisme se séparent. Les premières voudraient sinon diriger l'évolution tout au moins la soumettre à la perspective de sa poursuite par l'action unilatérale du capitaL Le socialisme permet au contraire de comprendre pourquoi cette mondialisation capitaliste reste tronquée, générant et reproduisant en l'approfondissant d'étape en étape la polarisation mondiale. J'ai dit que 38

la véritable limite historique du capitalisme se trouvait exactement ici: le monde polarisé qu'il crée est et sera de plus en plus inhumain et explosif. Interpellé par ce fait gigantesque le socialisme a le devoir de proposer une autre vision de la mondialisation, les moyens de l'achever au sens véritable du terme en lui donnant un caractère humain et authentiquement universaliste. Tel est à mon avis, le défi. Comment y parvenir? Par une stratégie visant à transformer d'emblée le système mondial? Par des stratégies visant à transformer les sous-systèmesnationaux et régionaux? Com.ment combiner éventuellement l'action sur ces deux terrains, complémentaires en partie, mais également contradictoires? La thèse que j'ai proposée dans ces pages, et que je crois fortement argumentée par les analyses publiées dans cet ouvrage, est que la nouvelle industrialisation de certaines régions de la périphérie, et, a fortiori, le retard de celles qui ne l'ont pas encore amorcée, ne gommera pas la polarisation, qui reste inhérente au capitalisme comme système mondial réellement existant. Mon argument principal est ici que l'évolution du rapport entre l'armée active et l'armée de réserve du travail exploité par le capital ne reproduira pas dans les périphéries l'hIstoire de son évolution dans les centres. Le critère retenu ici pour définir les frontières entre l'armée active et l'armée de réserve doit être, conformément à la logique de la mondialisation capitaliste, l'emploi dans des segments du système productif plus ou moins compétitifs à l'échelle mondiale. Si l'on retient ce critère, on peut dire que dans les centres la grande majorité de la force de travail participe effectivement à l'armée active, parce que la constitution historique des capitalismes centraux lente, progressive, dans des conditions favorables qui ne peuvent être reproduites, a conduit à cette situation. Dans les périphéries industrialisées d'Amérique latine, d'Asie orientale (communiste et capitaliste) et des pays de l'ex-monde soviétique, des segments du système productif sont déjà, ou peuvent devenir, compétitifs dans le sens donné à ce terme. L'armée active existe ici et peut poursuivre sa progression. Mais elle ne pourra jamais dans l'horizon visible si lointain fût-il - absorber la réserve des économies rurales et informelles. Parce que la compétitivité aujourd'hui exige des techniques de production qui rendent cette absorption impossible, parce que la soupape de l'émigration massive n'existe pas. Dans les périphéries non industrialiséeset/ ou non compétitives de l'Mrique et du monde arabe, la situation est encore plus extrême: l'armée active est ici pratiquement 39