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Mondialisation et intégration des minorités ethniques au Viet Nam

De
192 pages
Partout dans le monde, les Etats sont les premiers responsables de l'ethnocide de leurs propres minorités. Cela n'est pas une conséquence de l'hégémonie des puissances industrielles. Il faut en chercher la cause dans celle qu'exercent localement les ethnies dominantes et dans la fragilité des jeunes Etats qui tentent de se construire sur un nationalisme réinventé et volontairement unifié. C'est l'ensemble des modifications sur les cultures Thaï et Muong que cet ouvrage met en exergue.
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MONDIALISATION

ET INTEGRATION

DES MINORITES ETHNIQUES AU VIET-NAM

LE CAS DES MUONG ET DES THAÏ

Sandrine Basilico

MONDIALISATION ET INTEGRATION DES MINORITES ETHNIQUES AU VIET-NAM

LE CAS DES MUONG ET DES THAÏ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4788-4

INTRODUCTION
L'histoire des changements des sociétés humaines ressemble à un fleuve qui, de gouttes en gouttes, pourrait inonder des villes et des régions entières. Nul ne peut ignorer que nos sociétés ont connu de profonds changements: sociaux, démographiques, culturels, économiques, etc. Il suffit à tout observateur de regarder en arrière pour évaluer l'importance de ces transformations sociétales qui ont pu, selon McLuhanl, transformer le monde en petit village. Le thème que nous allons aborder dans ce travail concerne la nature du rapport existant entre l'Etat-Nation Viêtnamien2, les ethnies minoritaires3 du nord et le développement actuellement en cours de ce pays. Nous avons fait le choix pour ce thème fort large, de nous concentrer sur l'habitation de deux de ces ethnies, les Thaï et les Muong, en l'insérant dans le processus actuel de modernisation du Viêt-Nam. Nous situerons donc notre réflexion dans une problématique d'anthropologie des échanges, nous demandant comment s'effectuent les échanges domestiques entre les minorités Thaï et Muong et l'ethnie majoritaire Viêt ; par quels moyens et comment ces échanges favorisent l'insertion des

1 M.McLuhan, Pour comprendre les médias, Paris, Seuil, 1968. 2 Le mot Viêtnamien désigne (et désignera) les habitants, toutes ethnies confondues, du ViêtMNam. Le mot Viêt - ou Kinh (textuellement «Honune de la Capitale ») - se rapporte (et se rapportera) à l'ethnie majoritaire. Quant aux minorités nationales (Lao, Cham, Khmère, Chinoise), elles n'interviennent pas dans le cadre de notre étude. 3 Nous avons délibérément choisi de ne pas accorder le nom des ethnies, afin de respecter la prononciation et la grammaire viêtnamiennes.

ethnies minoritaires, créant ainsi une nouvelle donne humaine et culturelle dans la constitution de I'Etat-Nation viêtnamien. Car le Viêt-Nam est en train de se développer et se moderniser. Or, ce développement, cette modernisation concerne principalement les Viêt mais également, à des degrés divers, toutes les ethnies. Or, pour l'Etat-Nation viêtnamien, le temps est à

l'assimilation des minorités. Si l'on tend désormais vers leur assimilation en termes politiques, culturels et économiques, ce qui est plus important, c'est le processus aujourd'hui mis en œuvre, la manière dont on va vers l'assimilation, phénomène supposant des moyens que le Viêt-Nam ne possède pas toujours et qui s'avère dangereux s'il est mené sans précaution. Ce long processus qui permettra dans le temps et sans heurts estimons-nous, d'assimiler les ethnies minoritaires à l'Etat-Nation viêtnamien n'est autre que ce que nous avons décidé d'appeler VIETCOMMUNICATION et c'est ce processus qui constituera l'objet essentiel de cet ouvrage. Fonné des mots «viêt» et de «communication)}, ce concept introduit un aspect dynamique, complexe aussi, puisque s'étageant à tous les stades de la société (culture, économie, politique). En effet, l'introduction de la notion de communication tend à laisser supposer que l'institutionnalisation du comportement des minorités ne s'exerce pas dans le vide, mais dans un complexe social donné, donc systémique. Ce complexe social, c'est le modèle viêt. Ce qui induit la notion de « viêtcommunication ». Par ce concept nous entendons des changements plus ou moins radicaux au sein des ethnies minoritaires, mais aussi au sein de l'ethnie majoritaire qui se voit « enrichie» d'un ou de plusieurs nouveaux groupes, dont la structure était au départ fort différente: «La fine fleur de la

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culture des ethnies, ainsi remise en valeur, a contribué à enrichir la culture viêtnamienne »4. Enfin, il amène une notion rarement utilisée dans l'anthropologie des échanges puisqu'il pose le problème de l'accès des minorités à une nouvelle donne humaine et culturelle dans la constitution de l'Etat-Nation viêtnamien par le truchement des échanges, ceux-ci ayant de plus en plus lieu dans le cadre d'une modernisation, par l'intermédiaire de produits modernes ou occidentalisés que l'on retrouve, pour la plupart, au sein de l'habitation des ethnies. D'où notre insistance sur l' habitation, qui sera notre axe de recherche privilégié, exprimant l'espace humain des changements qui s'opèrent par la viêtcommunication. Pour résumer, la viêtcommunication est un processus en vue d'une assimilation qui se fonde sur le rapport entre minorités et Viêt, les Viêt étant le modèle de développement vers lequel tendent les minorités. Mais ce modèle, par rapport à leur mode de vie et à leur projet d'avenir, leur parvient toujours avec un temps de retard, est ressenti comme tel, si bien que l'écart entre minorités et majorité -s'il tend à se réduire- continue indéfiniment à subsister. Nous nous centrerons, nous l'avons dit, sur l'habitation de ces ethnies en tant que «reflet de la vie des hommes, de leur effort physique, de leur pensée, de leur état social, de leur degré d'évolution »5, exprimant l'espace humain des changements qui s'opèrent par la Viêtcommunication, en l'insérant dans le processus actuel de modernisation du Viêt-Nam. Et l'analyserons dans le temps, s'agissant d'un long processus, au travers de ses paramètres essentiels:

4

Nong Quoc Chan,«

Trente ans de réalisations

dans le domaine culturel

chez les minorités ethniques» in Etudes viêtnamiennes n052, Problèmes culturels (II), 1978. 5 P.Deffontaines, L 'homme et sa maison, Paris, Gallimard, p.IO. 7

économique puisque notre travail concerne l'intégration des ethnies minoritaires dans le cadre du développement économique actuellement en cours au Viêt-Nam : nous verrons que le pays est passé d'une économie étatisée à une économie de marché, autrement dit d'une économie sous contrôle étatique à une économie qui désormais lui échappe en grande partie (depuis 1986). Ce changement d'orientation entraîne une série de modifications dans le cours du processus d'intégration. Le paramètre politique ou « intégration par l'idéologie» dans lequel nous étudierons le rôle du Parti et le développement de ses diverses politiques (politique d'hygiène, économique, culturelle et éducative). Le processus d'intégration, dans ce cas, est entièrement sous contrôle de l'Etat, et ce depuis les années 706. - Le paramètre socio-culturel ou socio-économique qui, cette fois, échappe au contrôle du Parti. L'intégration se fait pour ainsi dire d'elle-même, par le biais des échanges économiques, dans le cadre d'une ouverture à l'économie de marché à laquelle tous participent, minorités comme majorité. Les échanges entre ethnies s'accentuent et changent de forme, des produits modernes ou occidentalisés apparaissent, modifiant la structure de l'habitation qui est notre champ de recherche et, par la même occasion, le genre de vie des ethnies minoritaires. Le processus de viêtcommunication, nous venons de le voir, s'effectue par plusieurs « biais », et notamment sous deux angles: l'un sous contrôle étatique, l'autre échappant à tout contrôle depuis l'apparition de l'économie de marché, touchant à

- Le paramètre

-

6 Les minorités ethniques, de par leur position géographique, ont toujours été choyées car « qui tient les plateaux tient l'Indochine» (d'après le Résident Supérieur P.Pasquier). Mais Français conune Viêtnamiens, leur ont laissé, jusqu'aux années 70, toute leur autonomie.

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la culture, au genre de vie des minorités avec l'apparition au sein de l'habitation d'objets modernes ou occidentalisés.

9

EXORDE
Avant d'entrer dans le vif du sujet qui sera le nôtre, nous aimerions dresser, à l'attention du néophyte, un rapide portrait de ces ethnies. L'ethnie majoritaire est composée des Viêt qui occupent les plaines du pays. Leur système social est patrilinéaire et fondé sur le tôc qui regroupe tous les descendants d'un ancêtre masculin connu. Ce tôc, dont tous les membres portent le nom clanique (Nguyên, Ngô, Trinh...) de l'ancêtre, est placé sous l'autorité d'un chef qui gère les propriétés communes et inaliénables du groupe, tient le registre généalogique, veille au culte des ancêtres (NS 1) et arbitre les différends entre familles ou individus. Traditionnellement, les membres du tôc n'avaient envers lui et envers leur famille que des devoirs. Mais, depuis vingt-cinq ans, l'autorité patriarcale est battue en brèche, les jeunes n'acceptent plus les mariages arrangés par les parents ni la polygamie, et rares sont ceux qui pratiquent de manière traditionnelle le culte des ancêtres ou croient encore à l'union indissoluble des membres de la famille, union que la guerre et, dans le sud, les difficultés économiques ont fait éclater. Traditionnellement, le Viêt est un agriculteur (85 % de la population en 1960; 79,8 en 1997) et avant tout un riziculteur ayant adopté la technique chinoise des digues et de la rizière inondée qui permettent une et même, dans le delta du nord, deux récoltes par an. Jusqu'à ces vingt dernières années, le Viêt était resté prisonnier de cette technique agricole adaptée au cadre géographique du delta du fleuve Rouge, berceau de sa civilisation, technique qui, au cours des siècles, l'avait détourné des terres situées en altitude. Mais aujourd'hui, il s'implante de Il

plus en plus dans les hautes régions, se mêlant aux montagnards, et ce dans le cadre d'une politique menée par le gouvernement viêtnamien, que nous évoquerons plus loin7. En plus du riz, le paysan cultive un peu de maïs, divers légumes, quelques arbres ftuitiers, en particulier des bananiers; il élève des volailles, un ou plusieurs porcs et, si la famille est riche, un buffie qui est utilisé par elle pour les gros travaux et aussi loué. Sur les plans philosophique et religieux, les Viêt ont jadis reçu de la Chine le bouddhisme (NS2), le confucianisme (NS3) et le taoïsme, qui ont profondément marqué leur mentalité. Mais ils ont aussi pratiqué des cultes autochtones, comme le culte des ancêtres, célébré devant les tablettes funéraires de l'autel familial, du génie gardien du village, honoré dans le temple communal (dinh), ceux de certains arbres, animaux ou pierres. Aujourd'hui, le confucianisme et le taoïsme ont disparu dans la pratique officielle mais continuent de sous-tendre la société viêtnamienne, les cultes locaux perdent de plus en plus d'adeptes, mais le bouddhisme fait preuve d'une grande vitalité et 80% des Viêt déclarent y adhérer. La maison viêtnamienne, posée à même le sol, se différencie des maisons laotiennes, cambodgiennes, indonésiennes ou japonaises presque toutes juchées sur un système de pilotis. Elle est composée d'un ensemble de bâtiments, de communs, de cours et de jardins. Chaque partie prise isolément est sans grand caractère. Mais le tout se raccorde admirablement avec le paysage ambiant8. Elle comprend un ou plusieurs bâtiments. Dans le bâtiment unique, la travée du milieu (quand il y en a trois) ou l'unique travée de la maison carrée constitue la partie accessible
7

Voir partie « politiques gouvernementales» Chapitre 1, III. 8 P.Gourou, Le Tonkin, Macon, imprimerie Protat, 1931, passim.

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à tous, à la fois salon, salle à manger et temple des ancêtres. De chaque côté sont des chambres pour les femmes et des magasins. Les bâtiments multiples sont au nombre de trois disposés en U. Le bâtiment central a la destination de la travée du milieu dans le bâtiment unique. Il sert, en outre, de logement au chef de famille. Les deux autres bâtiments placés en aile, mais non accolés au bâtiment principal, servent au logement des femmes (généralement côté est) et à celui des hommes (côté ouest). Traditionnellement construite de bois avec murs en torchis et toit de paille, elle se pare désormais de matériaux plus modernes (tuiles, béton, briques) ou laisse de plus en plus place à la maison à étages9. Les hauts plateaux, quant à eux, bien que difficiles d'accès car peu desservis, abritent les ethnies minoritaires du pays. Au nombre de 54, elles se répartissent sur tout le territoire national. Dans le nord du payslO, les Thaï et les Muong côtoient bon nombre d'autres minorités Il qui ont la particularité de vivre de manière étagée12. Les Thaï appartiennent à un groupe ethnique dispersé, mais très étendu et nombreux. Ils font en fait partie, à l'origine, du grand Empire Siam dont ils ont gardé le sentiment d'appartenance, la langue ainsi que certaines coutumes qui fondent la particularité de leur culture actuelle. Leur implantation va du sud de la Chine à l'est de l'Inde (Chine, Laos, Birmanie, Thaïlande, Assam). Leurs langues forment l'une des cinq familles linguistiques d'Extrême-Orient. Deux de ces
9

Dans les villes principalement, mais aussi dans certaines campagnes. Le manque de place pour les uns, le prix du mètre carré pour les autres, favorisent un type de construction à 2 ou 3 étages. 10 « Bac Bô » en viêtnamien. 11Voir plus loin tableau de classification des ethnies. 12 Voir plus loin pyramide de répartition des ethnies. 13

populations ont constitué les États de Thaïlande et du Laos. Non seulement elles parlent des langues de même origine, mais elles possèdent nombre de traits culturels reconnaissables, et leur organisation sociale ne semble pas présenter des variantes très importantes. Leur organisation sociale est aristocratique. En effet, dans chaque principauté, au-dessus d'une oligarchie de notables, le che£: investi des pouvoirs civils et religieux, était autrefois le vassal d'un seigneur plus puissant. Les rizières permanentes appartenaient au seigneur, qui en gardait une certaine étendue cultivée par corvées. Le reste était redistribué tous les quatre ans entre les paysans, les notables recevant certains avantages13. Cultivateurs de rizières irriguées, établis dans le fond des vallées, ils cultivent aussi le maïs, le manioc, les ignames, les fiuits, les jardins potagers, et n'ignorent pas la rizière sèche et le ray ou culture sur brûlis là où la montagne et la forêt l'exigent14. L'ensemble de la culture Thaï a reçu des influences diverses, venues de la Chine et de l'Inde, mais c'est évidemment le bouddhisme qui l'a marquée le plus profondément. Par ailleurs, la hiérarchie féodale se double dans l'au-delà d'une hiérarchie semblable des Esprits. Les croyances sont influencées plus ou moins par le bouddhisme et par le fonds religieux chinois. L'être humain a plusieurs dizaines d'âmes qui peuvent parfois s'éloigner du corps. Le chaman est chargé de les ramener avec l'aide de ses esprits auxiliaires. À la mort, les âmes se séparent en trois groupes: certaines sont les esprits de la tombe, placées sous les ordres du dieu du sol; d'autres se rendent au Ciel dans les villages célestes (clans nobles) ou vont peupler certains villages des confins de la Terre et du Ciel (clans

13

L.Sharp, Thai' social structure,
Southeast Asian Studies, New

Bangkok,
Heaven,

1957, passim.
1988, passim.

14

S.Smuckarn, K.Breazeale, A culture in search of survival, Yale

University

14

roturiers) ; d'autres enfin deviennent les esprits de la maison qui protègent les descendants.

CLASSIFICATION MONTAGNEUSES

DES ETHNIES DES REGIONS DU NORD DU VIÊT-NAM

Groupe A : Viêt-Muong Groupe B : Môn-Khmer Les Kinh Les Kho-mu.............. ..43 000 Les Muong............... ....914 000 Les Xinh-mun......... .11 000 Les Khang.. . . . . . . . .. . . . .. .4 000
Les Mang. . . . . . . . . . . . .. ....2 300

Groupe C : Tay-Thaï Les Tay (Tho). . . . . . . . . ...1 190 000 Les Thaï.. . . . . . . . . . . . . . ...1 040 000

Groupe D : Hmong-Dao Les Hmong......... ..558 000
Les Dao. . . . . . . . . . . . .....474 000

Les Nung................... ...705 000 Les Pha Then.... ... ......3 700 Les San Chay (Man)..... ..114 000
Les Giay..... . . . . . . . . . . . . . . . ....30 000 Les Lao. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 10 000

Les Lu....... 3 700 Les Bo Y......1 450 Groupe E : Kadai Les La Chi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...8 000

Groupe F : Han Les Hoa (Han, Chinois).. 900 Les La Ha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1400 000 Les Co Lao. . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 1 500 Les San Diu (Man)... .94 630 Les Pu Péo. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .....400 Les Ngai {Chinois}......1 200 Groupe G : Tibéto-Birman Les Ha Nhi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .12 500 Les Phu La... ... ... ... ... ......6 500 Les La Hu.... ... ... ...... ......5400 Les Lô Lô.. . . . . . . . . . . . . . . . . . ....3 200
Les Cong. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 300 Les Si La. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ....600

Classification officielle du Département Général des Statistiques de la République Socialiste du Viêt-Nam, 1980. Les chifftes ont été réactualisés grâce à l'ouvrage de Dang Nghiem Van, Chu Thaï Son, Luu Hung, Les ethnies minoritaires du Viêt-Nam, The Gioi, Hanoï, 1993.

15

REPARTITION DES ETHNIES DU BAC BO SELON L'ALTITUDE

Source: M.Abadie, Les races du haut Tonkin, Paris, Société d'éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1924. Les chiffres ont été réactualisés d'après r ouvrage suivant: G.RovilléX.Zimbardo, Viêtnam, au pays des routes contraires, Paris, Peuples du monde, 1994.

L'habitation Thaï, justement, est faite entièrement en bois et en bambou, matériaux qui viennent directement des forêts du terroir15. D'un style sobre, loin de toute tendance monumentale, cette architecture sur pilotis n'est pourtant pas dépourvue de grâce et d'originalité. Tant qu'il s'agit de la maison Thaï, c'est la disposition intérieure qui nous offre les traits les plus permanents de la culture matérielle et sociale de cette ethnie. Car, malgré certaines différences qui se manifestent dans l'ensemble architectural vu de l'extérieur, la disposition intérieure est partout la même. De ce point de vue, la maison Thaï présente trois parties distinctes qui se succèdent dans le sens de la longueur de l'habitation. Le compartiment extérieur - qui correspond à la porte d'entrée pratiquée sur une des parois latérales de la maison, et à laquelle on accède par un escalier en

15 Bien qu'aujourd'hui, comme les Viêt, les Thaï utilisent des matériaux plus modernes (tuiles, briques, etc.).

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bambou ou en bois - est réservée aux hommes de la famille et aux hôtes masculins. Le foyer qui s'y trouve joue en quelque sorte le rôle de salon. C'est toujours là qu'on se réunit le soir, pour passer la veillée en famille autour du feu16. Le premier compartiment est aussi celui où est installé l'autel des ancêtres. La pièce attenante sert de chambre à coucher pour toute la famille. Enfin, la dernière pièce, celle qui se trouve tout au fond, est strictement réservée aux femmes, qui y font la cuisine et reçoivent leurs amies. En franchissant le seuil de l' habitation Muong, nous entrons de plein pied dans le domaine de la culture. La maison est, en effet, l'espace artificiel qui change I'homme de la nature, et le protège des offenses de celle-ci. Son architecture, léguée par une longue tradition, crée l'espace culturel dans lequel l'individu se retrouve en se réaffirmant par rapport aux autres membres de la communauté17. Et cela sur tous les plans: économique, familial, social, psychique... elle permet et oblige la cohabitation de plusieurs générations, et de ce faît, constitue le facteur le plus permanent de la culture matérielle d'un groupe. La maison Muong ne fait pas exception à la règle: à part quelques modifications de détail, notamment des concessions aux nécessités hygiéniques modernes, il est remarquable qu'elle soit restée ce qu'elle était il y a 50 ans. Le toit en est massif: ses pentes relativement inclinées. On y chercherait en vain la légèreté élégante de la toiture Thaï. Comme c'est le cas pour tout groupe ethnique du Bac Bô qui s'installe à une certaine hauteur du sol, sur des pilotis, les Muong

16 Des changements sont très perceptibles, comme la disparition du foyer et la réunion autour de la télévision, mais nous y reviendrons plus tard. Vide infra Chapitre 2. 17 Nguyen Tu Chi, «croquis Muong» in Etudes viêtnamiennes n032,

p.73. 17

ménagent les grandes ouvertures de leur maison aux extrémités des appentis. L'escalier qui donne accès à l'habitation Muong nous trappe par son originalité. Il est formé d'un seul tronc d'arbre non-équarri, sur lequel on a taillé un certain nombre d'encoches en guise de marches. C'est le Man Tooc (<< escalier fait d'une pièce unique»), à l'opposé du Man, où l'escalier en général, est un escalier ordinaire à montants. Le plancher de la maison Muong est un rectangle dont la longueur dépasse rarement le triple de la largeur. Une seule claie de bambou partage incomplètement, et seulement à hauteur d'épaule, l'espace domestique en deux pièces inégalement réparties dans le sens de la longueur. La plus petite sert de chambre à coucher au couple. Là, sont entreposés les grands paniers, qui jouent le rôle de malles ou de valises, et dans lesquels on serre toutes sortes d'effets: linge, couvertures, moustiquaires, oreillers, bijoux... c'est du « côté intérieur» que se déroule la vie intime de la petite famille, relativement loin des regards indiscrets. L'autre pièce occupe, dans la plupart des cas, au moins les deux tiers de la maison. C'est là que la famille se montre, reçoit les invités, dispose la couche de l'hôte de passage. C'est aussi là que se font, au fil des jours, les travaux domestiques, qui n'ont jamais de fin et qui occupent chaque Muong à tout instant de la journée. Le « côté extérieur)} est encore l'endroit où se préparent et se prennent les repas quotidiens. Les jours de fête, la claie une fois enlevée, et les objets encombrants rangés dans la soupente, la demeure dispose d'assez d'espace pour le déroulement des rites. Il n'y a plus, alors, ni « côté intérieur », ni «côté extérieur)}. Mais, que reviennent les jours ordinaires et, en dehors des repas pris en commun, ainsi que des travaux de cuisine accomplis autour du grand foyer, qui tient le milieu du plancher, jeunes filles non mariées et jeunes femmes passent 18

rarement leur temps du «côté extérieur». surtout à «l'intérieur»,

Elles se tiennent

leur domaine réservé. Plus que cela,

celles qui rentrent d'une sortie, ou viennent en visite, prennent toujours l'escalier de derrière pour rejoindre sans tarder le « côté intérieur », réservant l'escalier de devant et le « côté extérieur» aux hommes. Les visiteurs masculins sont reçus autour d'un petit foyer, installé à l'extrémité du «côté extérieur », non loin de l'entrée de devant, et qui fait, en quelque sorte, office de salon. Les visiteuses, quant à elles, s'installent autour du grand foyer, là où l'on fait la cuisine et met les effets à sécher. Ce n'est pas pour rien que la société Muong traditionnelle, d'un caractère patriarcal souligné, réserve une position privilégiée au père et aux mâles de la famille18. Car le culte des ancêtres (prolongement du culte des morts) est pratiqué par les représentants les plus âgés de la lignée mâle; l'autel est finement décoré et orné d'un mobilier de laque. Il existe également nombre de magiciens, de devins et de sorciers 19. La médium ou mo 'i détient d'ailleurs un pouvoir d'une grande importance. Les morts sont enterrés, après avoir été placés sur un lit où ils sont lavés et parfumés; la thay-mo, ou médium spécialiste du culte des morts20, dirige l'opération pendant trois jours. Etablis sur les basses terres, ils se livrent principalement à la culture de la rizière irriguée, construite en terrasses; leurs cultures secondaires, brûlis fixés sur les pentes des collines, leur fournissent le benjoin, le stick-lac, la canne à sucre, le manioc, le maïs. La terre appartient traditionnellement à des propriétaires qui en accordent une certaine partie aux paysans. L'exploitation de ces lopins est d'ordre familial, mais l'ensemble des terres seigneuriales est cultivé et entretenu par des rotations

18 lCuisinier, Les Muong, Paris, Institut d'ethnologie, 1948, passim. 19 Collectif, Montagnards des pays d1ndochine, Paris, Sépia., 1995, passun. 20Ce tenne, concernant les Muong, sera préféré au culte des ancêtres. 19