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Mondialisation et sociétés orales secondaires gabonaises

De
142 pages
Les changements globaux que la mondialisation provoque au niveau culturel ne peuvent laisser insensible une science qui étudie aussi bien l'évolution biologique des êtres humains que leur vie en société à travers leurs langues, leurs coutumes, leurs croyances, leurs mythes, leurs institutions, c'est-à-dire l'anthropologie. Cet ouvrage présente, à partir des recherches de terrain, les sociétés orales secondaires gabonaises en voie de disparition.
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MONDIALISA TION ET SOCIÉTÉS ORALES SECONDAIRES GABONAISES

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-04905-5 EAN : 9782296049055

Bernardin MINKO MVE Stéphanie NKOGHE

MONDIALISATION ET SOCIÉTÉS ORALES SECONDAIRES GABONAISES

L'Harmattan

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

Louis MILLOGO,

Introduction

à la lecture sémiotique,

2007.

Daniel KÜNZLER, L'éducation pour quelques-uns? Enseignement et mobilité sociale en Afrique au temps de la privatisation: le cas du Bénin, 2007. Fulbert Sassou ATTISSO, De l'Unité africaine de Nkrumah à l'Union africaine de Kadhafi, 2007. Sylvain Sorel KUA TE TAMEGHE, Jalons d'une habilitation à diriger des recherches. Une expérience à partir du droit issu du traité OHADA, 2007. Adama Baytir DIOP, Le Sénégal à l'heure de l'indépendance, 2007. Fédération des Congolais de l'étranger, La renaissance de la République Démocratique du Congo, 2007. Fédération des Congolais de l'étranger, L'avenir de la question noire en France, 2007. Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA, Moustapha DIOP, Enjeux et défis démocratiques en Guinée (février 2007 - décembre 2010), 2007. Blondin CISSE, Confréries et communauté politique au Sénégal,2007. Elemine OULD MOHAMED BABA, La Mauritanie, un pays atypique, 2007. Pierre-Michel DURAND, L'Afrique et les relations francoaméricaines des années soixante, 2007. Bernadette RWEGERA (sous la dir.), Ikambere et la vie
quotidienne des femmes touchées par le VIH/SIDA,2007.

Franklin J. EYELOM, L'impact de la Première Guerre
mondiale sur le Cameroun, 2007. Alphonse NDJATE OMANYONDO N'KOY, Gendarmerie reconstruction d'un État de droit au Congo-Kinshasa, 2007. Daniel Franck IDIATA, Les langues du Gabon, 2007. Alsény René Gomez, Camp Boiro, Parler ou périr, 2007. et

Paulin KIALO, Anthropologie de laforêt, 2007.

Introduction

Dans l'antiquité, on était loin d'imaginer les multiples transformations actuelles du monde en l'occurrence les transformations naturelles, mais aussi socioculturelles, puis économiques, politiques et technologiques etc. Force est de constater que les théories évolutionnistes et transformistes du XIxème siècle étaient bien pensées et avaient leur raison d'être. E. Durkheim et M. Weber avaient pleinement raison de jeter les bases d'une théorie de l'évolution sociale. Car, aucune réalité sociale et humaine n'échappe à cette théorie. 11s'agit d'une véritable réforme ou révolution sociale des sociétés du monde entier. Les sociétés primitives, terrain de prédilection des ethnologues présentent désormais un autre visage, celui de la mobilité, de la secondarité ou de la transitivité. L'observation empirique de ces sociétés montre qu'il se crée et se construit de plus en plus à une vitesse exponentielle, d'autres formes de sociétés distinctes des forn1es initiales: des sociétés composites et complexes pour reprendre Lévi-Strauss, des sociétés traditionnelles modernes, post-modemes, virtuelles, numériques ou électroniques, les éco sociétés, etc. Ce sont tous ces qualificatifs que nous considérons et regroupons sous l'appellation de sociétés secondaires différentes des formes primitives à l'état de nature de par leurs innovations plurielles. Les transforn1ations socioculturelles se font en effet sentir sur tous les aspects de la vie sociale, aucune réalité sociale n'est épargnée. A l'intérieur des sociétés africaines actuelles dites secondaires, le phénomène de la mondialisation des pratiques ou échanges est plus que présent et irréversible.

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Les rituels de mariage traditionnel par exemple, lorsqu'ils résistent aux influences extérieures, s'accompagnent maintenant et toujours du rituel officiel de la municipalité où les actes d'état-civil qui sont remis aux conjoints leur permettent d'observer des règles sociales différentes des leur. Les hommes et les femmes jouissent presque de leur liberté sur le choix du conjoint, contrairement aux pratiques d'antan qui négociaient les mariages depuis le sein maternel. Mais la procréation reste un souci majeur pour le couple qui peut cependant aussi adopter des enfants ou recourir aux nouvelles technologies de procréation existantes. Le mariage n'est plus une institution sacrée, mais une institution banale qu'on n'est plus obligé de respecter selon les règles établies, mais surtout selon les choix personnels. Un autre regard est désormais porté sur les veufs et les veuves qui font systématiquement l'objet de dépouillement, au détriment du lévirat et du sororat tous deux considérés autrefois dans certains milieux, comme des coutumes d'intégration sociale de ces personnes. Les systèmes de filiation matri et patrilinéaires sont complètement indifférenciés, la tendance est à la filiation mixte ou généralisée; l'appartenance de l' entànt est définie non plus en fonction de ces systèmes ou des parents géniteurs, mais selon les circonstances qui accompagnent la naissance de tout enfant. En somme, la filiation « risque de ne plus être demain ce qu'elle était hier, et la définir devient plus compliqué avec les progrès de la biologie et le développement des nouvelles technologies. Alors qu'il semblait relever du simple bon sens de dire que, s'il y a toujours un doute possible sur l'identité du père d'un enjànt, il ne peut y en avoir sur celle de sa mère puisque celle-ci ne pouvait être que la femme qui avait porté l'enJànt dans son ventre et l'avait mis au monde, il est
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désormais devenu possible qu'il n'en soit plus ainsi. On peut en effet aujourd 'hui, transférer un ovule fécondé du corps d'une jemme, vers 'une autre jemme où il poursuivra son développementjusqu 'à la naissance de l'enjànt ». L'attribution des noms ne considère plus l'arbre généalogique, mais se fait en fonction du libre choix des parents. L'identité ethnique ou généalogique à partir d'un nom devient de ce fait douteuse. Comment alors reconnaître ses origines africaines à partir d'un nom si l'on s'appelle Hermann, Tom, Ivanov ou encore Rodionov qui sont des noms d'origines anglo-saxonnes, américaines ou de l'Europe de l'Est? C'est ici que la carte d'identité qui indique la nationalité de chacun vient jouer son rôle essentiel. Encore que parfois avec le phénomène de la double nationalité, il est tout de même difficile de procéder à ce genre d'identification. A propos de l'alimentation, on constate également la transfoffilation des pratiques culinaires, que ce soit au niveau de l'aménagement de l'espace cuisine, des acteurs d'intervention, des denrées alimentaires, du mode de cuisson ou du rythme des repas. La gastronomie devient une gastronomie traditionnelle moderne, surtout dans les centres urbains. L'art culinaire africain adopte, s'associe et intègre l'art culinaire exogène. Désormais, on consomme souvent «magie» : cube magie, arome magie etc. et on peut ajouter curry, laurier, persil, poivre, riz, pain, saucisse, etc. comme pour compléter l'ensemble des ingrédients traditionnels. Les échanges alimentaires sont de plus en plus visibles sur le marché. Il n'est plus rare de trouver de la banane africaine sur les grandes surfaces européennes. On est à l'heure du diffusionnisme alimentaire à l'échelle planétaire ou mondiale. Le domaine de l'éducation n'est pas en reste dans ce processus de métamorphose sociale. L'enseignement - 7-

moderne est présent en Afrique depuis plusieurs années déjà. Nous ne nous attarderons pas sur les considérations d'ordre historique bien connues à l'origine de son application en milieu africain: expansionnisme occidental puis mondialisation des échanges. Aujourd'hui il faut dire que l'enseignement scolaire revêt une importance capitale en Afrique, malgré ses insuffisances et sa dégradation. Au Gabon par exemple, « la scolarisation devient le critère majeur de différenciation, entre la fraction traditionaliste et la fraction moderniste de la population, qu'oppose parfois un antagonisme profond. Il ouvre la voie à de nouvelles professions et à un mode de vie fondé sur la rémunération individuelle ». L'enseignement écrit constitue désormais un passage obligé sans lequel aucun enfant ne peut s'épanouir professionnellement et financièrement. C'est l'école qui comme partout ailleurs, délivre le diplôme, procure l'emploi qui à son tour procure de l'argent. En Afrique une nouvelle ère de l'éducation est déjà bien amorcée: l'ère de l'éducation orale et de l'enseignement scolaire, l'ère de l'écriture, de l'alphabétisation, de la télévision éducative, de la radio, des livres et journaux, des pratiques électroniques éducatives et maintenant le LMD comme système d'enseignement fondé sur l'harmonisation, la mobilité et la professionnalisation est d'actualité. L'application du système éducatif occidental en milieu africain s'est traduite par l'imposition d'un mode d'éducation dominé par l'écriture et la lecture. Le second visage de l'Afrique qu'entrevoyait Georges Balandier est désormais visible. Le visage d'une société où religion et politique s'entremêlent et se partagent les populations. François Constantin et Christian Coulon parlent de prolifération du religieux; à ce niveau également, on constate par exemple que des groupes de
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prière, des séances d'évangélisation se font désormais en plein air, dans des voitures, des chambres universitaires, à la plage, un peu partout. Nous savons depuis la nuit des temps que l'homme est un être religieux; c'est un homo religiosus selon les termes employés par Paul Poupard'. Aujourd'hui ce caractère humain revêt un éclat particuliér : la société du religieux revient en puissance, du foisonnement des sectes à l'éclosion des mouvements charismatiques. Dieu refleurit au cœur des cités séculaires. Son attrait ébranle les sociétés sécularL'I'ées.Sa force mobilise de nouveau les hommes en quête d'amour et de justice, de vérité et de liberté, parfois ce religieux soufre d'une ce11aine incohérence sociale, pour ne pas dire morale. L'émergence de la démocratie dans nos sociétés constitue un autre dossier complet dans cette perspective transformiste de la société où les principes fondamentaux de la démocratie contredisent parfois les règles de la chefferie traditionnelle etc. Rappelons à juste titre que l'Afrique n'a jamais eu de passé exclusivement démocratique; cela va donc s'en dire que la démocratie faxée, venue de l'Occident ne serait pas prête d'être adoptée par les africains, du moins par les pouvoirs actuels viscéralement antidémocratiques pour ne pas dire dictatoriaux. L'anthropologie, apparue au XIxème siècle, s'est située dans une perspective évolutionniste par suite de la conjonction de plusieurs facteurs: les inventions en série faites par les Occidentaux, puis l'abondance des données ethnographiques, enfin l'expansion coloniale de l'Occident. A la suite de cette naissance de l'anthropologie, on peut dire que les sociétés africaines reposent sur un
Paul Poupard, Les religions, Paris, Puf, Que sais-je? N° 9,1987,121 pages. -9I

double postulat: le premier, c'est qu'elles n'échappent pas au mouvement des progrès et le second, c'est que elles aussi auraient des lois qui régiraient leur évolution. La société composite en situation de conversion ou les sociétés orales secondaires, se doivent ainsi d'être considérées comme les nouveaux champs d'études de l'anthropologie, où l'anthropologue observerait désormais les traditions orales, non seulement sous l'angle ancien, mais également sous l'angle de toutes les modifications culturelles qui peuvent y survenir. Les métamorphoses culturelles survenues au niveau de la parenté, de l'éducation, de la technologie, de la médecine, de l'écologie, etc. constituent d'ailleurs de façon systématique, l'objet de réflexion actuelle de la recherche en anthropologie. Ces bouleversements sociaux actuels posent d'emblée le problème des enjeux contemporains de l'anthropologie, par rapport aux sociétés traditionnelles, aux sociétés modernes ou aux sociétés secondaires de mobilité. Toutefois, pour caractériser une société orale de secondaire, il est nécessaire et primordiale qu'une distinction soit d'abord faite entre celle-ci et la société orale primaire. La référence à l'oralité qui va suivre, ne constitue donc ici qu'un rappel permettant de comprendre la différence que nous faisons entre ces deux types de sociétés. C'est dans cette perspective que nous définirons ensuite le concept de secondarité, nous permettant d'envisager une anthropologie des sociétés transitoires de mobilité, intégrant l'étude des sociétés de la mondialisation, caractérisées par un système international d'échanges de produits technologiques, des produits d'enseignement, des produits alimentaires, etc., une anthropologie des sociétés virtuelles du WEB ou du NET fondée sur les rapports de l'humain au monde
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infom1atique, l'étude des éco sociétés basée sur les nouveaux rapports de l'humain à l'environnement, sur la surexploitation de celui-ci, sur les conséquences des calamités naturelles sur la vie humaine, et l'étude des sociétés orales pauvres, aux conditions de vie précaires, etc. Un tel champ d'étude anthropologique paraît exhaustif au regard de l'ampleur et du nombre de transformations sociales enregistrées. Ces quelques centres d'intérêt de recherche, ne définissent ici qu'une partie de la problématique sociale actuelle. On s'est souvent demandé ce que deviendrait l'oralité face à la mondialité ? Le présent ouvrage apporte quelques éléments de réponse à cette problématique qui n'est pas qu'ethnologique. Pour y arriver, nous présenterons d'abord ce que sont les sociétés orales secondaires, ensuite, on envisagera la science anthropologique dans un contexte nouveau de la mondialisation, enfin il sera question de comprendre les effets induits par la mondialisation dans les sociétés orales secondaires.

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Chapitre 1 LES SOCIETES ORALES
1. Ce qu'est l'oralité

Les sociétés orales par opposition aux sociétés de l'écriture, sont des sociétés dont la culture repose essentiellement sur l'oralité ou la parole comme mode principal de communication et de transmission des savoirs. L'oralité constituait ainsi, le fondement des établissements humains de ces sociétés. Oralité venant du terme oral du latin os ou oris signifiant bouche, transmission par la bouche ou par la voix, a avant tout un caractère linguistique, à cause du maniement de la parole et de la langue. C'est une technique de communication tout comme l'écriture ou tout autre média. La différence est que l'oralité exige à un degré plus important le contact, des relations personnelles ou des rapports concrets entre les hommes. En tant que technique de communication, l'oralité « obéit à des schémas d'accentuation sur lesquels se moulent les messages et des allitérations rythmiques; autant de formes qui favorisent la mémoire et permettent à de nouvelles expériences de naître et de se transmettre ». Dans ce sens, selon le principe de l'analogie linguistique de Claude Lévi-Strauss (1958,1989), on peut dire que l'oralité a une fonction sémiologique ou symbolique. C'est donc un système formel de signes, une sorte de langage codifié qui réduit chaque aspect de la vie sociale à un système de communication. L'oralité a aussi un caractère universel. Tous les humains quelle que soit leur civilisation, ont d'abord pensé et parlé avant de fabriquer et surtout d'écrire: « tous les
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enfants du monde ont appris de la bouche de leur mère, des comptines, des chansons, des contes qui constituent le fonds culturel commun à leur groupe linguistique, comme ils apprendront ensuite des proverbes, des formules figées etc. » à l'image de « toutes les sociétés de traditions écrites qui ont été à un moment de leur histoire, des sociétés de traditions orales ». Jean Calvet parle à ce sujet non seulement de l'universalité de l'oralité, mais aussi, de la coexistence de l'oral et de l'écrit. L'oralité ne s'exprime cependant pas de façon identique partout ailleurs. Les pratiques orales varient en effet selon les sociétés et leur rythme d'évolution. L'oralité dans les sociétés dites traditionnelles constituait le seul moyen de communication, tandis qu'elle est maintenant complétée ou même détruite par d'autres médias venus des sociétés dites modernes. Les paroles sont naturellement transmises dans le premier type de société sans support matériel, mais avec pour seule référence la tradition2 alors qu'elles sont notées, enregistrées, informatisées numérisées et archivées dans le second type3. La différence entre tradition orale et écrite n'est donc qu'une question de rythme et de degré d'évolution vers une réorganisation sociale technologique et non une question de domination culturelle de l'écrit sur l'oral comme certains le prétendent. On peut éclairer également la lanterne pour savoir ce qu'est une tradition orale. A ce niveau, on fait souvent face à de multiples définitions. Malgré de multiples nuances, la tradition orale représente la somme des
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C'est ce qui est souvent transmis et demeure agissant et surtout

accepté par ceux qui la reçoivent et qui, à leur tour, de génération en génération, la transmettent. La transmission se fait incontestablement par l'oralité. 3 On peut parler ici de modernité, c'est-à-dire une autre façon d'exprimer la combinaison de la rénovation et de l'innovation. - 14 -