//img.uscri.be/pth/06504d29805278799b8fed87b0609776b277604f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 5,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Mordechaï Anielewicz : "Non au désespoir"

De
97 pages

Dans le ghetto de Varsovie que les nazis ont décidé d'anéantir, une poignée de jeunes juifs refusent la fatalité et le désespoir, et décide de se défendre jusqu'au bout. A la tête de cette résistance acharnée, un jeune homme de 24 ans, Mordechaï Anielevitch, qui n'y survivra pas.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

couverture

“Ceux qui ont dit non”

Une collection dirigée par Murielle Szac.

 

Merci à l’équipe du Mémorial de la Shoah à Paris, pour son accueil et sa disponibilité.

 

Toutes les citations en italique au début de chaque chapitre sont des phrases prononcées par Mordechaï Anielewicz ou d’autres combattants du ghetto.

 

Le “ch” de “Mordechaï” se prononce avec un son “r” très guttural (comme dans le son espagnol “jota”).

 

Illustration de couverture : François Roca

 

Éditorial : Isabelle Péhourticq assistée de Fanny Gauvin

Directeur de création : Kamy Pakdel

Directeur artistique : Guillaume Berga

Maquette : Christelle Grossin

© Actes Sud, 2010, 2016 – 978-2-330-07022-9

Loi 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse

 

www.actes-sud-junior.fr

www.ceuxquiontditnon.fr

 

1

 

“Nous ne voulons pas sauver nos vies.

Personne n’en sortira vivant.

Nous désirons seulement sauver notre dignité d’homme.”

 

Il parle, Mordechaï Anielewicz.

Mordechaï l’ange.

Il parle, et calmement il déclare la guerre.

On est le 18 avril 1943 et c’est le soir déjà, le dernier peut-être. Dehors il fait si sombre… Mais en nous une lumière, un petit feu ardent, allumé par lui, notre doux commandant.

Il parle et tous l’écoutent, parce qu’il est notre chef, celui qui voit, celui qui veut, celui qui peut. Nous emmener loin d’ici, par le haut, par le beau. Finir en fiers, partir debout, frapper la mort, vivre jusqu’au bout.

C’est maintenant le bout, et c’est demain la fin. Autour de Mordechaï Anielewicz se tiennent ses commandants. À eux cinq ils ont à peine cent dix ans, et leurs soldats sont des enfants de treize, dix-sept ou vingt ans. Mordechaï a vingt-quatre ans, et c’est lui le plus vieux. Vingt-quatre ans, c’est jeune pour être vieux, c’est peu pour être chef, c’est court pour savoir. Mais au fond pas tant que ça, puisque dans le temps de maintenant, la vie ne dure pas. Pour nous elle s’arrêtera demain, dans trois jours, une semaine, ou peut-être dans un mois, si le miracle a lieu, celui dont Mordechaï parle, le miracle des armes, de nous en attaquants, assaillants, combattants, celui des Allemands fuyant, perdant, celui des Allemands mourant. Il parle, Mordechaï, et ses mots nous éclairent. Car ce sont des mots simples et ce sont des mots forts. Il dit qu’on va se battre, sans aide, presque sans armes. Que bien sûr nous perdrons, mais sauverons notre honneur. Il dit qu’on va mourir, mais qu’on mourra vivants.

Tous le sentent, tous le savent : notre lutte est sans espoir.

Mais quand Mordechaï parle, il tue le désespoir.

 

2

 

“Il est impossible de décrire les conditions régnant dans le ghetto.

Très peu pourront les supporter.

Tous les autres sont destinés à périr tôt ou tard.”

 

Et pourtant, notre situation est si désespérée ! Cela fait maintenant deux ans et demi, depuis l’automne 1940, que nous (sur) vivons dans ce ghetto-prison où nous sommes enfermés. Un an plus tôt, les Allemands avaient envahi la Pologne, et nous persécutaient chaque jour un peu plus. Jusqu’à ce qu’ils décident d’enfermer tous les Juifs de Varsovie et des environs, quatre cent mille pauvres humains, parqués comme des bêtes dans un trop petit quartier muré, surpeuplé et insalubre. Pas le droit d’en sortir, presque rien à manger, le froid, les maladies, et les nazis qui tuent. Des cadavres dans les rues, des enfants transparents, des pleurs, des gémissements, et la peur tout le temps. Autour de nous des murs et les armes des Allemands. Coincés, piégés, condamnés. Périssant par milliers. Et pourtant espérant, ne pas mourir, nous en sortir, être sauvés, la liberté.

Mais quand ? Par qui ? Comment ?

“Se révolter, c’est dangereux, on prendra nos enfants. Il vaut mieux obéir, attendre, se faire petits, ne pas se retourner contre eux qui sont si puissants. Ils ne peuvent pas tous nous tuer, ça ne peut pas exister ! Si on nous déporte, c’est sûrement pour travailler. Il ne faut pas écouter ces jeunes excités qui nous parlent de résistance et de lutte armée, ils nous mettent en danger, ils vont tous nous faire tuer !”

C’est ce que disent les gens, pendant qu’autour de nous le froid, la faim, le typhus tuent tant et tant et tant. C’est ce que pensent les gens, tout ce temps refusant de voir et de croire ce qui va arriver.

Jusqu’à l’été et la grande Aktion chargée de nous liquider. Car pour les Allemands nous ne mourons pas assez ni assez vite, ils veulent plus de morts, ils nous veulent tous morts.

Ils ont fermé nos rues, arrêté tout le monde, nous ont forcés à marcher vers l’Umschlagplatz, nous ont embarqués, entassés dans des wagons à bestiaux. Ils avaient tant d’armes, et nous que nos mains nues ! Comment leur résister ? Et les petits enfants ? Et puis peut-être qu’au bout il y avait, qui sait, encore un peu de jours, encore un peu de vie…

Mais ils nous ont déportés dans des camps de mort, noirs, où ils nous ont gazés, brûlés, assassinés. Où ils nous ont par millions massacrés. On le sait, on l’a vu, Mordechaï le dit.

Que là-bas les fours brûlent, que les gaz asphyxient, que les Juifs, tous les Juifs, disparaissent envolés. C’est ça qu’ils font de nous, comme ça qu’on finira. Dans le feu, la fumée, niés, annihilés. Comme si nous n’avions jamais existé.

 

3

 

“Nous nous battons non pour la vie, mais pour le prix de la vie,

non pour éviter la mort,

mais pour choisir la manière dont nous allons mourir.”

 

Sauf si nous décidons de finir autrement. Et ainsi d’exister, et pour toujours briller.

On ne peut pas choisir de vivre, pas en 1942, quand on est juif en Pologne et que les nazis sont là. Mais Mordechaï dit qu’on peut au moins choisir comment, pour quoi on va mourir. C’est ce qu’il nous propose, une mort propre et noble, une mort au combat, pour l’honneur, l’honneur juif. On va partir en guerre pour notre dignité. Et tant pis si l’on meurt car elle, elle sera sauvée.

Le contraire du désespoir, ce n’est pas l’espoir. C’est la lutte.

Pour ça il faut des armes, et il n’y en a pas. Il faut aller en chercher hors du ghetto, en acheter aux Polonais qui ne veulent pas nous aider. Alors on envoie des combattants de l’autre côté, chercher, supplier, exhorter, négocier. Et puis des messagers qui font l’aller-retour, pour passer les courriers, les provisions, les pistolets.

C’est ce que je suis, moi, Feigele : une petite messagère, une ex-contrebandière. J’ai été recrutée par Mordechaï, un soir où je me faufilais sous le mur, petite taupe obstinée, chargée à en tomber. C’était fin 41 et j’avais juste douze ans. Je passais tous les jours, pour échanger objets abandonnés contre denrées à manger, par-dessus, par-dessous, ou à travers le mur, en descellant les pierres et en grattant la terre. Ce soir-là, entre chien et loup, entre chiens et loups, je revenais avec du pain dans un sac pendu à mon cou et des pommes de terre bourrant les jambes de mon pantalon, attachées en bas. J’étais si chargée que je n’arrivais pas à sortir du trou, et je me débattais, et les soldats arrivaient, et la mort s’approchait… Quand j’ai vu une main qui se tendait vers moi. Je ne savais pas si c’était pour me tuer, ou bien me dénoncer, ou seulement me voler. Mais quand j’ai levé les yeux, j’ai vu un jeune homme mince et pâle, un étudiant sage aux vêtements élimés, avec des cheveux noirs et des yeux vert foncé qui semblaient me sourire au milieu de leur triste.

J’ai vu un ange.

Alors j’ai pris sa main et ne l’ai plus lâchée.