MOTIFS ÉCONOMIQUES EN ANTHROPOLOGIE

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Cet ouvrage s'interroge sur les nouvelles articulations de l'économie, du travail et du politique dans le cadre de la mondialisation. La conjoncture actuelle d'expansion du capitalisme et de généralisation des rapports marchands engendre des mutations décisives dans l'ensemble des sociétés. Les auteurs offrent des pistes de recherches anthropologiques pour comprendre les situations sociales concrètes et analyser la diversité de leurs réponses à ce cadre général.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 79
EAN13 : 9782296193086
Nombre de pages : 254
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MOTIFS ECONOMIQUES EN ANTHROPOLOGIE

Collection Anthropologie

critique

dirigée par Gérard Althabe et Monique Selim
Cette nouvelle collection a trois objectifs principaux: - renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, - saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs,

- étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises,
les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.
Déjà parus Gérard ALTHABE et Monique SELIM, Démarches présent, 1998. Gérard 1999. AL THABE, Anthropologie politique ethnologiques au

d'une décolonisation,

@ L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0518-9

Laurent Bazin & Monique Selim.

MOTIFS ECONOMIQUES EN ANTHROPOLOGIE

Avec la contribution de Gérard Althabe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Des mêmes auteurs
Laurent Bazin

. Entreprise, politique, parenté. Une perspective anthropologique sur la Côte-d'Ivoire dans le monde actuel, L'Harmattan, 1998.
Monique Selim

.

Urbanisme et réhabilitation symbolique (avec G. Althabe et
M. de la

B. Légé), Anthropos, 1984, rééd. L'Harmattan, 1993. . Urbanisation et enjeux quotidiens (avec G. Althabe,

Pradelle, C. Marcadet), Anthropos, 1985, rééd. L'Harmattan, 1993.

.

Une entreprise de développement au Bangladesh (avec B. Hours),

L'Harmattan, 1989. . L'aventure d'une multinationale au Bangladesh, L'Harmattan, 1991. (publication en anglais: The Experienceof a Multinational Company in Bangladesh,International Center for Bengal Studies, 1995).

.
.

Salariés et entreprises dans les pays du Sud (avec R. Cabanes,
Essai d'anthropologie politique sur le Laos contemporain. Marché,

J. Copans, eds), Karthala, 1995. socialisme et génies (avec B. Hours), L'Harmattan, 1997 (publication en italien: Il Laos contemporaneo, L'Harmattan Italia, 1998). . Politique et religion dans l'Asie du Sud contemporaine (avec
G. Heuzé, eds), Karthala, 1998. . Démarches ethnologiques au présent (avec G. Althabe), L'Harmattan, 1998 (publication en italien: Approcci etnologici della modernità, L'Harmattan Italia, 2000).

Sommaire
Avant-propos 1. Rétrospectives et perspectives (L. Bazin& M. Selim)
L'économique en substance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

9 13
13

Economies « traditionnelles» et capitalisme Incises de l'économique Occurrences politiques du travail Le marché et ses mimes Annexe. De la polysémie de l'argent (G. Althabe)

18 27 32 41 51

2. Entreprise et mondialisation
Parti tions

(M. Selim)

59

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 59

L'anthropologie face au travail 62 L'enquête ethnologique dans l'entreprise 66 Orientations 78 Emprises idéologiques 80 Problématiques évolutives 80 Ethnicisation de l'entreprise et culturalisation du marché 89 Interrogations face à la mondialisation .101 3. Industrialisation, désindustrialisation (dés )investissements ethnologiques Altérisation et folklorisation Une scène scientifique confuse
Prospections.

(L. Bazin)

.111 .112 .114 .121 .129 .135 .141 150

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .129

Travail, quartiers: leur conjonction et sa dissolution Entreprise, travail, marchandisation Une reconstruction imaginaire de la domination Economie et politique: métamorphoses ...

4. Economie et colonisation
La région Nord -Congolaise Densité de la population Le volume des villages
Les centres semi - urbains.

- Congo,

1961 (G. Althabe)

155 .155 .157 .159 .165 .167 176 .198 206 .210 217 .220 .230 .236 .241 .247

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .161

Encadrement de la population: la chefferie Vie économique
La consommation...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .173

L'économie du village-palmier dans la situation coloniale
o kéla taka.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .196

L'univers matériel Histoire du caféier Les activités productrices La chasse La circulation monétaire Investigation psychosociologique Les rapports marchands Le rapport de parade Références bibliographiques

8

Avant-propos

Laurent BAZIN & Monique SELIM

Quelles que soient les conceptions qu'on se fait des effets de la globalisation économique, force est de constater qu'elle entraîne des vagues de transformations sociales et politiques d'importance. Les modes d'exercice, d'ancrage et de définition du pouvoir en sont profondément affectés. Cette reconfiguration des scènes d'actualisation du pouvoir et des hiérarchisations se lit dans le cadre des évolutions économiques. Partant de cette observation commune et tentant d'en dérouler quelques conséquences pour l'anthropologie, ce livre n'est qu'un moment dans un cheminement marqué par un effort constant pour penser le monde présent. Cette volonté de saisir et de comprendre l'émergence de phénomènes saillants nous a conduits sur des terrains peu fréquentés par les ethnologues: des espaces résidentiels urbains aux lieux de production dont la nature même enjoint de penser l'articulation aux structures économiques. Aujourd'hui, l'ampleur des nouveaux processus de régulation économique nous incite à revenir sur la question de l'économie en anthropologie, qui a traversé la discipline avec des acmés et des absences périodiques et symptomatiques. Le fait que l'économique passe actuellement pour un discours prépondérant recouvrant une réalité qui serait tout aussi hégémonique, constitue

une sorte d'impulsion pour revisiter les diverses élaborations anthropologiques auxquelles il a donné lieu et chercher à appréhender dans leur spécificité les différents champs de rapports sociaux. Dans cette optique, le travail occupe une place essentielle pour l'anthropologue, quel que soit le statut, central ou en voie de devenir périphérique, de la production dans les formations socio-économiques considérées. L'économique - qui fait un retour magistral tout à la fois négatif et positif sur la scène médiatique - est l'objet de visions divergentes. La critique s'appuie souvent sur des postures intellectuelles d'idéalisation. L'effort de réhabilitation d'une pseudo-authenticité originelle du don qui serait contestatrice du marché en est un exemple. Un autre se présente dans les retours sur un antagonisme factice entre rapports de parenté, comme emblème de l'engluement dans la dépendance personnalisée, et rapports marchands comme figure d'extraction du lien interpersonnel. L'affirmation d'une toute-puissance sociologique détentrice d'une vérité architectonique en constitue aussi une illustration. Tentant de se situer à l'écart de cette matrice polarisée, le propos ici tenu vise plus modestement à offrir des outils de déchiffrement anthropologique des situations sociales concrètes et de leurs mutations rapides. Quelques hypothèses fondent cette démarche et en particulier l'idée que les rapports entre une scène microsociale et le cadre global extérieur sont décisifs, les idiomes culturels s'exprimant dans leur force d'introjection au cœur même des dispositifs économiques et politiques. Ainsi, si les échanges économiques et matériels constituent, bien sûr, un des objets les plus simples et immédiats d'une lecture anthropologique, cette dernière peut être probablement plus féconde en réinterrogeant les relations qui se tissent entre l'ensemble des champs sociaux d'insertion et la sphère propre de l'économie. A un niveau supérieur, les changements de la représentation forgée par les acteurs des changements économiques sont eux-mêmes une part importante de la complexité de ces changements économiques. Dans cette optique, les modèles explicatifs de l'imposition et de la détermination ou, à l'opposé, de la clôture et de l'isolement ethnographique paraissent sensiblement périmés. Les formes d'interdépendance globale ostensibles dans le quotidien

10

ne laissent plus guère de refuges hormis sans doute ceux, historicisant, par exemple, des anciennes cours royales africaines ou asiatiques aux arts distingués, ravagés par la colonisation, les indépendances et/ou le déferlement communiste. Leur conservation à des fins muséographiques ou patrimoniales sert désormais des intérêts politico-idéologiques clairs, les Etats fragilisés par la globalisation économique ayant plus que jamais besoin de s'assurer un capital culturel d'autochtonisation pour se légitimer. Lorsqu'on se sent peu pourvu d'inclinations pour ce type de crypte, la tâche semble immense de chercher à analyser tout à la fois les capacités d'autonomie des acteurs sociaux, individuels et collectifs ainsi que leurs modes toujours originaux d'incorporation des armatures et des schèmes globaux qui les entourent et imprègnent leur intimité consciente et inconsciente. Le plus difficile est probablement de se tenir sur la ligne de crête qui consiste à visionner les logiques qui, au sein même des mouvements et des espaces d'autonomisation, constituent des réinjections de dépendance et d'aliénation: le jeu interne ne se dévoile alors que dans un ensemble de confrontations qui mêlent présent, futur et passé comme des fantômes autant défigurés que refigurés, et dans tous les cas à réarticuler. Parce que cet exercice intellectuel est digne d'intérêt quelles que soient les époques, nous avons choisi de republier dans cet ouvrage deux articles de Gérard Althabe. Le premier traite des significations multiformes de l'argent à Madagascar dans la décennie soixante. TIillustre un des aspects des questions soulevées dans le premier chapitre. Le second texte repose sur une enquête effectuée en 1961 au Congo. Le lecteur replongera ainsi dans une période durant laquelle se sont confrontés différents courants ethnologiques dont l'enjeu peut être intelligible dans le sens porté au cadre de domination coloniale, dont l'occultation conduisit à façonner des chimères aussi décoratives vues de loin qu'intenables de près. S'il peut sembler étrange de partir du présent le plus actuel pour terminer par un décalage de quelques décennies, les raisons en sont purement épistémologiques. Le texte offert en conclusion est une sorte de leçon de méthode, non seulement sur les intrications de l'économique et du politique, mais aussi sur les modes de fabrication de collec-

Il

tivités serviles qui peuplent par ailleurs les mondes capitalistes comme communistes. fi suscite en outre un recul dérangeant face à la production de sens de la marchandise et de l'argent qui, à l'heure de la financiarisation des univers, resurgissent avec acuité dans les thématiques de recherche. Sa présence dans ce livre ne vise aucunement à suggérer, même implicitement, que la globalisation du capitalisme revêtirait une dimension coloniale ou impériale, comme il peut être parfois de bon ton de le faire en y ajoutant quelques pincées de totalitarisme. La perspective adoptée a au contraire comme objectif constant la singularisation anthropologique des moments et des microcosmes, des sujets et des institutions, des formes de domination et des exils symboliques et imaginaires.

..

12

1. Rétrospectives

et perspectives
Laurent BAZIN & Monique SELIM

*

L'économique

en substance

Dans l'ensemble, à partir de la fin du xvme siècle, les sciences économiques, mais aussi la philosophie et les sciences sociales qui se constituent progressivement, sont orientées par la nécessité d'analyser les transformations contemporaines des révolutions industrielles européennes. Elles se donnent pour objet de penser la nouveauté radicale des sociétés qui en sont issues en les différenciant de leur passé tout autant que des sociétés « archaïques» ou « primitives» que les conquêtes coloniales ont infériorisées. Les cadres théoriques et les catégories conceptuelles des sciences sociales sont forgés dans ce contexte et, si leur pertinence a nourri de constantes interrogations, ils n'ont été que partiellement renouvelés.

* La première partie de ce chapitre a paru, dans une version abrégée, sous le titre «Quelques occurrences économiques en anthropologie» dans Socioanthropologie, n° 7, 2000 : 5-31.

Lorsqu'il reconsidère l'histoire de l'émergence du capitalisme, le point de départ de Karl Polanyi n'a guère d'originalité: La grande transformation qu'il met d'abord en évidence, c'est l'autonomisation de l'économie et l'invention d'institutions spécifiquement consacrées aux activités économiques: l'entreprise et le marché1. L'apport essentiel de Polanyi tient sans doute à ce qu'il a tenté de saisir sous un nouveau jour les implications théoriques de ces conceptions partagées, en les confrontant en particulier à des phénomènes économiques décrits par des ethnologues. Cette opération le conduit à remettre en cause certains instruments conceptuels fondamentaux de la théorie économique classique en montrant que, centrés sur le système capitaliste, ils ne peuvent rendre compte des réalités existant ou ayant existé dans des contextes différents. En cela, les perspectives qu'il ouvre s'insèrent déjà dans une démarche anthropologique (il a poursuivi ses travaux en rassemblant une équipe d'économistes, d'historiens et d'anthropologues) et stimulent un essor de l'anthropologie économique dans les années 1950-60 et au-delà. Ses réflexions se referment sur l'ambiguïté de la conservation du clivage institué entre le capitalisme et les autres systèmes économiques et redessinent ainsi la frontière cernant le monde capitaliste - à l'intérieur de laquelle un dispositif économique situé hors du social serait régi par les règles spécifiques de la recherche de l'intérêt maximal. Polanyi tire ses conclusions d'un renversement des perspectives habituelles: s'il n'existe des institutions à finalité économique que dans les sociétés capitalistes, c'est que dans les autres sociétés l'économie est enchâssée (embedded) dans des institutions dont la finalité n'est pas économique, mais religieuse, politique ou politico-religieuse par exemple. A partir de ce constat sont entrepris des efforts pour caractériser les différentes formes d'encastrement de l'économique dans le social. Alors que Mauss2 entretenait une certaine confusion en

théorisant le don comme « phénomène social total»
qui permettra ultérieurement

- confusion
en

que certaines de ses notions,

1 K. POLANYI: La grande transformation. Paris, Gallimard, 1983. 2 M. MAUSS: « Essai sur le don », Sociologie et anthropologie. Paris, PUF, 1950 : 145-279.

14

particulier le couple doni contre-don, soient réutilisées dans le sens d'une occultation de l'économique3 - Polanyi et son équipe cherchent à identifier de façon plus systématique «la place changeante de l'économie» dans les sociétés et dans l'histoire en la figeant toutefois dans un cadre institutionne14. L'un des apports majeurs de Polanyi est d'avoir engagé une réflexion, qui suscitera nombre de discussions selon trois grandes lignes théoriques, sur la nature même de l'économique: constatant que la définition « formelle» de l'économie dans la théorie classique ne s'applique qu'au système capitaliste en raison de sa logique intrinsèque (les échanges sont subordonnés à un calcul rationnel), il lui oppose une définition «substantive »5, à la fois empirique et plus globale. Dans les faits, il en limite pourtant l'exercice aux systèmes économiques non capitalistes, renonçant à étendre la portée critique de ses conclusions. Celles-ci auraient aisément pu être réinvesties sur les institutions du capitalisme dont l'autonomie et la finalité économique - ce qui est indéniablement une originalité du capitalisme - ne signifient en rien qu'elles se réduisent à une mécanique « économique ». Les rapports de travail sont, par exemple, toujours des rapports de domination et Polanyi s'est largement intéressé à la question du travail qui constituait depuis deux siècles un problème politique aigu, débordant le cadre des entreprises. Quant au mode de fonctionnement de ces dernières, quelques travaux économiques avaient commencé à montrer à partir des années trente qu'il engageait des logiques diverses n'ayant pas le profit maximal pour finalité exclusive6. TIest vrai
3 A commencer par Lévi-Strauss qui, reprochant à Mauss de n'avoir pas «vu l'échange» derrière la triple obligation donner-recevoir-rendre, assimile le social à l'échange en en sUblimant la dimension symbolique et en réduisant la circulation des biens - comme celle des femmes - à un troc âe signes. Cf. C. LEVISTRAUSS:«Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss », in MAuss: Sociologie et anthropologie. Paris, PUF, 1950: IX-Lil, ainsi que Anthropologie structurale. Paris, Plon, 1958. 4 K. POLANYI C. ARENSBERG & (ed.) : Les systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie. Paris, Larousse, 1975. 5 « Procès institutionnalisé d'interaction entre l'homme et son environnement qui se traduit par la fourniture continue des moyens matériels permettant la satisfaction des besoins ». 6 Cf. B. CORIAT& O. WEINSTEIN:Les nouvelles théories de l'entreprise. Paris, Livre de poche, 1995.

15

cependant que les travaux de Polanyi et de son équipe se concentrent sur une théorie de l'institutionnalisation de l'échange, de la distribution et de la répartition des richesses, en laissant de côté les systèmes de production. En ce qui concerne le capitalisme, néanmoins, les questionnements achoppent sur une certaine confusion entre institutions et fonctions - pour reprendre les termes que M. Godelier appliquait dès 1969 à la critique d'un autre paradigme - qui restreint les réflexions sur les logiques et les enjeux de l'échange dans le cadre du marché et sur la nature des rapports marchands. Godelier7 reprend quelques-uns des problèmes théoriques de l'analyse économique pointés par Polanyi, en les réexaminant dans une orientation marxiste, et propose notamment une définition «matérialiste» de l'économique. Pourtant dans ce même ouvrage, en entreprenant de préciser l'objet d'une anthropologie économique, Godelier le circonscrit d'emblée à l'étude des sociétés sans marché, domaine «délaissé par l'économie politique ». Tout intérêt potentiel pour l'entreprise et le marché dans les sociétés contemporaines, tout examen des modes d'enchâssement de l'économique et du social au cœur même des sociétés capitalistesB, toute interrogation sur la nature des rapports engagés derrière la relation marchande sont donc évacués hors du champ de l'anthropologie et, à leur tour, délaissés aux autres disciplines des sciences sociales. Il faut ici souligner les contradictions d'une réflexion générale qui s'organise sur les phénomènes économiques, dont le point de départ est une critique des théories économiques classiques (concernant le fonctionnement du capitalisme) mais qui aboutit cependant à renforcer l'assignation de l'anthropologie à l'allogène et à 1'« exotique », maintient corollairement l'amputation de la discipline d'une partie de son objet et limite considérablement son intérêt vis-à-vis des autres sciences sociales (et économiques) puisque ce dernier tient largement à l'efficacité critique d'une comparaison généralisée. fi s'agit d'un problème constant de l'anthropologie qui s'érige dans les années 1960-70 en un champ disciplinaire rigide au sein duquel les discussions
7 M. GODELIER:Rationalité et irrationalité en économie. Paris, Maspéro, 1969. B Pour reprendre le titre de l'ouvrage de M. Sahlins évoqué plus loin.

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et les confrontations concernant les orientations scientifiques et les instruments conceptuels se rapportent peut-être moins à la validité intrinsèque des hypothèses et postulats qui les soustendent qu'à la légitimité des différentes facettes du clivage sociétés industrielles/sociétés «primitives» qu'elles proposent. Ainsi, parmi les anglophones, l'anthropologie économique s'organise autour de la dichotomie reconstruite mais conservée par Polanyi : mal tranchée par ce demier9, la question du domaine d'extension du paradigme utilitariste peut y être reposée indéfiniment. Un courant «formaliste» (dans la terminologie qu'inaugure Polanyi) conserve, dans l'étude de sociétés non capitalistes, l'hypothèse de la rationalité et la théorie de la ra-

reté10. L'orientation « substantiviste » est reprise en particulier
par Marshal Sahlins11 dans l'étude de «sociétés primitives» qu'il situe aux antipodes de systèmes socio-économiques « capitalistes» et dont il fait l'emblème de «sociétés d'abondance»: les échanges y obéiraient à des logiques strictement irréductibles à la recherche d'un intérêt «économique ». Lorsqu'il révise sa position en s'engageant plus avant dans la critique des «utilitarismes» (formalistes, fonctionnalistes, marxistes) Sahlins12 tente de réinscrire la logique des pratiques dans un ordre culturel (symbolique) déterminant pour chaque société: une position qui le conduit cependant à dissoudre les ressorts et les effets de l'économique. TIsitue alors l'opposition
9 Voir la présentation de Godelier à la traduction française de Polanyi & Arensberg, op. cit. Notons également que l'approche de P. BoURDIEUrepose autrement la question de l'intérêt (Le sens pratique. Paris, Minuit, 1980). 10 Ainsi R. Firth, l'un des premiers ethnologues qui ait porté son attention sur «l'économie primitive» dans le cadre de la théorie classique, insiste en introduction a l'ouvrage Themes in Economic Anthropology qu'il édite en 1967 sur une sorte de réponse à Polanyi: «Les contributions Lde l'ouvrage] en général impliquent l'acceptation du point de vue que la logique de la rareté est opérante sur tout l'éventail des phénomènes économiques et que, aussi profonde et complexe que puisse être 1'influence des facteurs sociaux, les notions "économie" et "économiser" ne sont pas fondamentalement distinctes» (FIRTH(ed.) : Themes in Economic Anthropology. ASA monographs 6, London, Tavistock, 1967 : 4). 11 M. SAHLINs: Age de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives. Paris, Gallimard, 1976. 12 Au cœur des sociétés. Raison utilitaire et raison culturelle. Paris, Gallimard, 1980.

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entre sociétés occidentales et «sociétés primitives» au niveau du lieu dominant de la production symbolique (les relations

sociales pour les « sociétés primitives» ; le système économique
pour les civilisations occidentales): une conclusion somme toute très classique qui, malgré ses efforts, superpose la dichotomie entre le social et l'économie à l'antinomie primitif/ capitalisme. TIélucide mal, en définitive, une contradiction qui consiste à caractériser les sociétés occidentales par quelques traits de leur système économique (mode de production dominant, selon la terminologie marxiste) tout en niant que ce dernier soit déterminant. Economies « traditionnelles» et capitalisme

Relativement à l'écart de ces débats (à l'exception de Godelier)13, la branche française de la discipline est marquée par l'irruption d'une anthropologie économique marxiste s'inscrivant dans un mouvement général de réévaluation des hypothèses du matérialisme historique à travers leur extension aux sociétés non capitalistes. Champ de multiples confrontations théoriques, elle apparaît comme le pôle le plus actif et le plus innovant de l'anthropologie française de la période des années 1960 à 75 et participe activement et sur plusieurs fronts au renouvellement général du marxisme engagé autour d'Althusser et Balibar. Dans le contexte suivant la décolonisation - qui est également celui de la déstalinisation - plusieurs conditions sont, favorables à l'examen des systèmes économiques des sociétés dominées dans le cours de l'expansion coloniale, outre la prégnance de la pensée et de l'engagement marxistes qui confèrent une importance première aux rapports de production: en particulier les questions soulevées par les enjeux du «développement» à partir de la fin des années quarante et, ce qui suivra de peu les indépendances, l'élaboration théorique de la notion de sous-développement comme l'effet de l'exploitation des anciennes colonies par
13 Le débat sur la rationalité s'est maintenu dans la sociologie et l'économie plutôt qu'en anthropolo~ie. L'hyPothèse de la rationalité - simple ou modulée

en une «rationalite limitée» qm vise à rendre comptede l'impossibilité pour
tout agent calculateur d'une connaissance parfaite

-

reste le postulat fonda-

mental de la plupart des théories économiques actuelles.

18

1'« impérialisme» colonial. Dans ce contexte, le cadre théorique (néo)marxiste apparaît comme un métalangage unifiant un large éventail de problématiques ainsi que les différentes disciplines des sciences sociales et de la philosophie. Dans les limites d'un partage des rôles disciplinaires non remis en cause, attachant les anthropologues à l'étude des sociétés «primitives» ou «traditionnelles », s'ouvre la possibilité pour ces derniers14 à partir d'une analyse de la situation coloniale, de proposer de nouvelles formulations des hypothèses générales élaborées par Marx et Engels sur la formation et l'expansion du capitalisme. Deux orientations principales se dégagent en effet de l'anthropologie économique française: un effort pour comprendre les formes économiques antérieures à la colonisation et les réinsérer dans une théorie générale marxiste (identification des modes de production); l'examen des voies par lesquelles les sociétés dominées ont été satellisées et exploitées par le capitalisme à travers le régime colonial. Sur ces deux lignes théoriques, qui se rejoignent chez certains auteurs, l'anthropologie économique se fait histoire, se situant dans une certaine continuité avec les perspectives ouvertes par G. Balandier et en rupture avec les traditions ethnologiques antérieures ou avec la méthode structurale de LéviStrauss. Elle partage cependant avec cette dernière certains excès théoricistesl5: en particulier l'accent mis sur une modélisation qui évacue l'examen des sociétés concrètes contemporaines et de leur mutations sociales et économiques. Par exemple, lorsqu'il entreprend de discuter de l'Anthropologie économique des Gouro de C. Meillassoux16, E. Terray restreint sa lecture en excluant les chapitres consacrés aux transformations

de la période coloniale qui lui semblent « beaucoup moins neufs
et originaux que son analyse de l'économie traditionnelle »17, ce

14 Tels que C. MEILLASSOUXFemmes, Greniers et capitaux. Paris, Maspéro, : 1975; Terrains et théories. Paris, Anthropos, 1977; P.-P. REY: Coloniafisme, néo-colonialisme et transition au capitalism. -Paris, Maspéro, 1971 ; Les alliances de classe. Paris, Maspéro,1973; Capitalisme négrier. -Paris, Maspéro, 1976; J. COPANS: Les marabouts de l'arachide. Paris, Le Sycomore,1980. 15 J. COPANS : Critiques et politiques de l'anthropologie. Paris, Maspéro, 1974. 16 Anthropologie économique des GourD de Côte-d'Ivoire. Paris, Mouton, 1964. 17 Le marxisme devant les sociétés « primitives ». Paris, Maspéro, 1969 : 96.

19

qui est déjà l'effet d'un refus d'effectuer un déplacement des problématiques autour de la figure centrale de l'Etat. La Côted'Ivoire où exercent ces deux anthropologues n'est déjà plus dans la conjoncture coloniale: elle est alors le cadre de l'émergence d'un Etat-parti autoritaire qui est lui-même la base de l'enrichissement rapide d'une bourgeoisie politique privée de toute possibilité de participation au capitalisme industriel, ce qui complique quelque peu une analyse du «mode de production» en vigueur. Ce procès de rehiérarchisation générale de la société implique néanmoins une redéfinition des modes d'existence des rapports marchands et de la circulation monétaire, rarement incorporée intégralement dans les problématiques anthropologiques. Ainsi, l'approfondissement historique sur les sociétés lignagères aboutit à neutraliser une partie des propositions de G. Balandier, en privilégiant l'approche des situations « actuelles» sous l'angle de la «transition au capitalisme» ou de l'articulation des modes de production; soit - en cohérence avec l'hypothèse du primat de l'économique - une lecture en terme de confrontation de systèmes économiques figés dans une description archétypale et détachés d'une partie de leurs ancrages sociopolitiques puisque sont négligés les Etats postcoloniaux conçus comme superstructures relayant le capitalisme. On notera toutefois le développement parallèle de débats polémiques, auxquels les anthropologues ne participeront que de manière marginale et qui concerneront principalement les contextes africain et sud -américain, autour de l'émergence et de la nature des bougeoisies d'une part et de celles des classes ouvrières d'autre part. Ces courants sont confrontés à de sérieux problèmes théoriques qui, s'ajoutant à la vigueur des divergences idéologiques, expliquent la virulence des débats: les classes supérieures comme inférieures échappent en effet aux systèmes explicatifs habituels, forgés à partir de l'histoire de l'industrialisation européenne. Les franges laborieuses ne sont guère perçues autrement que sous l'angle restrictif de leur résistance à la domination capitaliste (étrangère coloniale ou postcoloniale) et à la prolétarisation; les différentes facettes des solidarités familiales, tribales ou ethniques d'une part, l'extension faible du salariat et ses rapports avec les diverses

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formes de petite production marchande ou d'économie rurale, d'autre part, interpellent des chercheurs que hante la question d'une conscience de classe insaisissable18. Des questions similaires surgissent à propos de bourgeoisies formées à partir d'élites intellectuelles, que l'on examine sous l'angle de leur connivence avec le capitalisme étranger, en les définissant largement de façon négative par leur décalage avec le modèle historique de l'occident. En résumé, l'intérêt pour l'économique, très prononcé durant cette période, se décline cependant dans les termes d'une articulation traditionnel (indigène) vs capitaliste (occiqental) qui tend à restreindre les champs d'observation et d'interprétation en masquant une partie des dynamiques de production du social et donc de l'économique. Dans ce mouvement, les théoriciens de l'anthropologie économique marxiste se situent en permanence du côté de sociétés traditionnelles reconstituées comme modèles théoriques et dont l'évolution actuelle n'est perçue qu'en regard de la séquence préservation / appauvrissement / dégradation induite par les ponctions capitalistes. Par contraste les travaux dans lesquels l'influence de Balandier est la plus nette, qu'ils se situent en périphérie ou à l'écart des courants principaux de l'anthropologie marxiste, ont attiré au contraire l'attention sur l'émergence de formes sociales et religieuses originales dans lesquelles se recompose l'économie politique des systèmes lignagers ou villageois et dont l'articulation avec la domination politique de l'Etat est plus ou moins explorée: citons à titre d'exemples et selon trois orientations différentes, les travaux de G. Althabe, de M. Augé ou de J. Copans19. Quelles que soient les réserves que l'on a pu émettre à l'égard de ses hypothèses et de ses développements, l'anthropologie économique marxiste a néanmoins considérablement renouvelé l'appréhension des sociétés lignagères. L'évidence de la parenté - considérée comme institution première s'expliquant par elle18 M. AGlER,J. COPANS& A. MORICE(dir.) : Classes ouvrières d'Afrique noire. Paris, Karthala, 1987. 19 G. ALTHABE:Oppression et libération dans l'imaginaire. Paris, Maspéro, 1969; M. AUGE: Théorie des pouvoirs et idéologie. Paris, Hermann, 1975; J. COPANS: Les marabouts de l'arachide, op. cit.

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même dans une sorte d'idéalisation qui revient à entériner le postulat d'un «primat du communautaire» pensé depuis le XIXe siècle comme l'inverse du libéralisme - est dissoute définitivement par C. Meillassoux dès 1960 lorsqu'il s'attaque au problème délicat d'en rechercher les fondements économiques20. Notons qu'était par là-même sapée l'idée d'un «communisme primitif» dont les variantes constituaient le

support idéologique de certains des « socialismes à l'africaine»
qui s'érigeaient dans la même période. L'approche méthodique consistant à recentrer l'analyse tant sur le procès de travail et de production que sur l'inégalité d'accès aux biens et ressources (de subsistance, de prestige, matrimoniaux) aboutit immédiatement à révéler les rapports de domination, et notamment ceux

qui s'exercent dans le cadre de la parenté « réelle », symbolique
ou métaphorique. L'examen du contenu matériel des rapports hommes/femmes et aînés/cadets permet à Meillassoux (et ceux qu'il inspire par la suite, en particulier Rey et Terray) d'ouvrir une réflexion sur l'économie politique du sexe21 et de montrer l'importance d'une maîtrise par les aînés de lignage de la production et des échanges, dont l'instrument principal tient à la suprématie sur le mariage et l'alliance, la circulation des individus, la destination et la destinée de la progéniture. Les rapports de domination ainsi mis en évidence impliquent le contrôle, voire l'appropriation directe, des producteurs plutôt que des moyens de production et définissent un pouvoir dont est souligné le caractère littéralement aliénant (à travers les possibilité de réduction des dépendants en esclavage ou en captivité) ou qui fut qualifié un temps de «totalitaire ». Ces reconceptualisations des rapports internes à la parenté s'opposent frontalement aux idéalisations d'un primitivisme emblématique de l'égalité et de la liberté, chez Clastre par exemple à la même époque, ou d'un communautarisme relevant d'une solidarité mécanique désintéressée. Ces différents auteurs con20 MEILLASSOUX: «Essai d'interprétation du phénomène économique dans les sociétés traditionnelles d'auto-subsistance », Cahiers d'études afrzcaines, n° I, 1960 (in Terrain et théories, op. cit.). 21 Pour reprendre l'expression de Gayle RUBIN:L'économie politique du sexe: transaction sur les femmes et systèmes de sexe/genre. Cahiers du CEDREF n° 7, Université de Paris 7, 1998.

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tribuent ainsi à élaborer une anthropologie de la domination dont la puissance heuristique, tout à fait notable, est cependant atténuée par la schématisation excessive qu'engendre une lecture du réel qui en autonomise les ressorts économiques sans considération pour l'efficacité propre du symbolique22. fi est fréquemment fait allusion à l'ampleur des divergences qui opposent les anthropologues marxistes entre eux23 et plus particulièrement celles qui séparent Godelier des trois africanistes évoqués plus haut. La conjugaison, bien connue, qu'opère Godelier entre le paradigme néomarxiste et le structuralisme de Lévi-Strauss se traduit par l'importance qu'il confère à des questions reléguées au second plan par Meillassoux dès 1960 : celles des techniques endogènes ou empruntées (comme part des forces productives), du procès d'appropriation de la terre (moyen de production) et des relations inter-communautaires (comme l'une des composantes de ce procès). Ainsi, l'influence de Polanyi, notoire chez Meillassoux dans les différentes formes de relation qu'il différencie (prestation/redistribution, échange réciproque, échange marchand), apparaît à un tout autre niveau dans le souci constant de Godelier de mettre en évidence l'enchâssement de l'économique - et donc des rapports de production - dans les institutions sociales. En découle une approche singulière de la parenté qui, de superstructure déterminée par les nécessités de la production agricole (Meillassoux), acquiert chez Godelier le statut d'institution fonctionnant comme rapport de production. Des critiques ont pu lui reprocher d'éluder de la sorte la question de l'origine de la parenté et des fondements de la position dominante qu'elle occupe dans un certain nombre de sociétés, réitérant ainsi les objections qu'il formule lui-même à l'égard de Polanyi. Godelier rejette de son côté l'idée de systèmes de production qui émaneraient d'une sorte de nécessité matérielle et ne seraient pas en eux-mêmes une construction sociale et historique impliquant les rapports internes à chaque communauté et ceux qu'elle tisse avec ses voisines. Cette position originale sur les outils concep22 M. AUGE: Symbole, fonction, histoire. Paris, Hachette, 1979. 23 Voir, outre M. AUGE (ibid.), la remarquable présentation dirigée par F. PaVILLON: L'anthropologie économique. Courants et problèmes. Paris, Maspéro, 1976.

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tuels du marxisme (redessinant le schéma infra/ superstructures), affirmée dès ses premiers articles24, sera constamment retravaillée et étoffée jusqu'à L'idéel et le matériel: les concepts réélaborés y atteignent cependant un niveau de complexité tel qu'il obère leur qualité opératoire25. Quoi qu'il en soit, c'est bien sur le caractère artificiel d'une distinction entre des rapports qui seraient en propre économiques et des rapports qui seraient politiques, religieux, destinés à la reproduction, etc., qu'insiste Godelier, avec la volonté d'en retenir les conséquences théoriques et, tout à la fois, de conserver du marxisme sa méthode hiérarchisant les différents niveaux d'analyse des formes de structuration et de production du social. C'est, en définitive, sur le statut théorique de l'économique que portent les débats: ceux-ci sont toutefois exprimés et leur objet partiellement voilé - par des désaccords qui se fixent sur le contenu des concepts néomarxistes et les relations que ces derniers entretiennent entre eux. Le rejet du cadre théorique rigidifié du marxisme à la fin des années soixante-dix favorisera un désintérêt radical pour la dimension économique des phénomènes, ou son appréhension au moyen d'un empirisme rétréci, évacuant ambitions théoriques autant qu'analyses globales. Ce bref rappel sur les tendances contradictoires de l'anthropologie économique révèle le confinement des recherches préoccupées prioritairement par la mise au jour de formes d'altérité économique. Celles-ci sont donc constamment envisagées relati-

vement au capitalisme (aux sociétés « modernes », industrielles,
etc. selon les dénominations), ce qui implique que les diverses propositions théoriques soient soumises à une vérification réflexive impossible à mener à son terme puisqu'elle se trouve grevée par les découpages épistémiques et condamnée à confronter entre eux des matériaux et des approches hétérogènes. Cette réflexivité nécessaire contraint les anthropologues à ne retenir des sociétés «modernes» du centre ou de la périphérie capitaliste - selon les termes alors en usage - que quelques schèmes abstraits et généraux de leurs systèmes socio24 réédités dans Rationalité et irrationalité..., op. cit. 25 M. GODELIER L'idéel et le matériel. Paris, éd. Livre de poche, 1984. :

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économiques, ce qui contraste avec le foisonnement de détails qui caractérise les monographies sur les sociétés et économies
« traditionnelles ». L'opposition

traditionnel/moderne

se voit

corollairement reconduite sous différents avatars et reproduite indéfiniment à l'intérieur même des divers objets et terrains de la discipline. Les contextes postcoloniaux - qui fournissent l'essentiel des terrains ethnologiques - sont de la sorte rejetés du côté d'une tradition mouvante, ou bien disséqués par un fil séparant une modernité industrielle «étrangère» et une économie «indigène », sans que les modes d'édification des rapports de domination que recouvre cette dualité ne soient envisagés de façon problématique. Dans les recherches africanistes particulièrement, la disjonction introduite rend possible une limitation des objets aux seules franges «endogènes» de

l'économie qui se prêtent à l'observation d'une altérité

«

authen-

tique» nourrissant les problématiques de l'articulation des modes de production tout autant que celles, plus récentes, se décalant sur l'informel, les prolétariats urbains ou les commerçants traditionnels et « ethniques ». En France, l'emprise du paradigme marxiste comme celle de son adversaire structuraliste s'est traduite par une posture théoriciste reléguant sur un plan secondaire l'analyse conjoncturelle des situations observées et rigidifiant les classifications des sociétés selon des modèles élaborés au XIXe siècle plutôt qu'elle ne contribuait à leur dépassement. Dans ce contexte, les analyses de Gérard Althabe accordant par exemple une attention soutenue et nuancée aux processus d'intemalisation de la monnaie et des relations marchandes, apparaissent fort isolées et n'ont pas suscité de débat théorique26. Associés au capitalisme et à l'universalité abstraite dans laquelle on le tient, instruments essentiels de la domination coloniale, l'argent et le marché sont en effet affectés durablement de caractères négatifs, considérés comme les voies d'altération des formes de cohésion sociale étudiées par les ethnologues et, à ce titre, sou26 C'est pourquoi nous republions à la fin de ce chapitre un court article centré sur l'argent dans le contexte de Madagascar en 1967. Voir également le dernier chapitre de cet ouvrage, ainsi que: Oppression et libération..., op. cit. ; Les fleurs du Congo. Une utopie du Lumumbisme. Paris, Maspéro, 1972; Antnropologie politique d'une decolonisation. Paris, L'Harmattan, 2000.

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