Multiculturalisme, métissage et démocratie

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La société française, dans sa difficulté chronique à conjuguer vivre ensemble et démocratie, revient sans cesse sur les questions d'identité, de différence, de culture, de religion, d'émigration. Le multiculturalisme, cette rumeur qui court à propos de la culture, se pose encore et toujours comme un corollaire du mythe équitaire du bonheur capitaliste. Voici un questionnement qui reste très actuel.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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EAN13 : 9782296484795
Nombre de pages : 162
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uMtlciluit00-100.4xq d0 /6202/10 21 :952 aPeg1 MULTICULTURALISME,

MÉTISSAGE

TE

DÉMOCRATIE

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/o0l2l/e2c0t1i2o n1 9d:i52a gP oganea l2e critidirigée par Henri Vaugrand

queSans exclusive ni centre académique, la collection
diagonale
critique
se propose de fendre la verticalité, l’horizontalité et
l’homogénéité des édifices théoriques et des théories édifiées.
Dans une dynamique pluridisciplinaire et sans paradigme
d’interrogation des phénomènes anthropo-sociaux, elle compte
notamment travailler les potentialités de l’oblique, de la diago-
nale et de la négativité présentes dans les postures critiques
des penseurs de l’école de Francfort.
En s’opposant à la théorie traditionnelle comme catégorie
idéologique réifiée, la collection
diagonale critique
entend pro-
mouvoir des travaux où l’attitude critique tend à dépasser la
tension, ou l’harmonie trop parfaite, entre ceux qui produisent
la théorie et ceux à qui elle est destinée.

Dernières parutions

Audric VITIELLO,
Institution et Liberté. L’école et la question du poli-
tique
, 2010.
Frédéric VANDENBERGHE,
Complexités du posthumanisme. Trois
essais dialectiques sur la sociologie de Bruno Latour
, traduit de l’an-
glais par Henri Vaugrand, 2006.

uMtlciluit00-100.4xq d0 /6202/10 21 :952 aPge 3Henri VAUGRAND
(textes rassemblés par)

MULTICULTURALISME,

MÉTISSAGE ET DÉMOCRATIE

© L'H
ARMATTAN
, 2012
5-7, rue de l'École-Polyt

echnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@

wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96336-8
EAN : 9782296963368

etteC .)1(emsilarutlucitlum ud noitseuq al redroba’d 3/2orémun nos snad tiasoporp atlA-X etnatilim euver al ,9991NI(1) X-A
LTA
, n° 2/3, «Multiculturalisme.», novembre 1999, épuisé.
(2) X-A
LTA
, n° 1, «La tentation du bonheur sportif», janvier 1999, épuisé. Ce travail a
donné lieu ensuite à une publication plus étendue sur la question du football et
de la Coupe du monde de football en France : Fabien O
LLIER
et Henri V
AUGRAND
,
L’Intégrisme du football. Berceau d’inhumanité
, Paris, L’Harmattan, coll. «Espaces
et Temps du Sport», 2002.
(3) X-A
LTA
, «Le multiculturalisme est-il un humanisme ?»,
X-Alta
, n°2/3,
op. cit
., p. 9.
(4) Cf. l’article programmatique de la revue:
X-Alta
, «Vers la stimulation de l’apoptose
du capitalisme»,
X-Alta
, n°1,
op. cit.
, p. 3-6.

Présentation

Henri Vaugrand

Finterrogation faisait suite au premier numéro de la revue qui
avait porté son attention sur le phénomène sportif et, singu-
lièrement, sur l’organisation de la coupe du monde de football
en France (2). En effet, l’illusion du
«
Black-Blanc-Beur
»
comme
solution multiculturelle apparente aux relents racistes nau-
séabonds de la société française nous paraissait alors non
seulement comme un leurre sociétal, mais encore comme une
illusion théorique. Nous abordions ainsi le multiculturalisme sur
le front théorique en appelant des intellectuels ayant des
options différentes et en attaquant alors le multiculturalisme
comme présentant le risque d’un
«
antihumanisme pra-
tique
»
(3); raison pour laquelle le titre du numéro insistait sur le
point final ajouté au terme multiculturalisme. Il s’agissait bien
pour nous, dans la radicalité et la jeunesse de notre expression
militante(4), d’en finir tout simplement avec le multicultura-
lisme! Bien entendu, renvoyé par la porte, le multiculturalisme
et la tarte à la crème du
«
Black-Blanc-Beur
»
, chassés par la

5 egaP 62:91 2102/20/60 dxq.800-500itlucitluM
uMtlciluit6

00-500.8xq d0 /6202/10 21 :962 aPeg6 Multiculturalisme, métissage et démocratie

porte de nos convictions d’alors(5), revenaient à grand fracas
par la fenêtre de l’élection présidentielle française de 2002 et la
présence de Jean-Marie Le Pen au second tour. Depuis, et
surtout avec l’élection de Nicolas Sarkozy à la tête de l’État,
l’ensemble des interrogations sur le multiculturalisme se sont
derechef invitées à la table de la société française, sous couvert
d’une realpolitik ne masquant en fait que des visées différen-
tialistes, essentialistes, racistes voire xénophobes, mais surtout
émanant d’un libéralisme économique exacerbé pointant l’Autre
comme problème plutôt que solution, comme maux plutôt que
remède, bref, faisant fi de l’histoire de la France comme terre
d’asile et réactivant quelque peu les relents peu glorieux des
pages les plus sombres des XIX
e
et XX
e
siècles.
En déclarant le 10 février dernier que le
«
multiculturalisme est
un échec
»
, Le Président de la République Nicolas Sarkozy
marque un choix idéologique fondé sur une erreur. L’erreur ma-
nifeste, c’est que la France n’a jamais été une société multi-
culturelle sous la V
e
République. Il faut d’ailleurs noter que le
seul président à avoir esquissé une politique de type multi-
culturel est le même qui en condamne aujourd’hui les prin-
cipes! Par ailleurs, le choix idéologique est d’inverser les
propositions du droit d’asile: de demandeur, le migrant de-
viendrait un choisi, un être vierge de culture qui devrait arriver
dans notre beau pays pour en adopter
illico
les valeurs en lais-
sant dans son pays d’origine celles qui ont fondé sa person-
nalité même. Déjà souvent départi de ses biens matériels,
souvent de ses liens familiaux, amoureux et amicaux,
l’impétrant devrait même se dévêtir de ses oripeaux culturels,
pour le dire en termes sociologiques de ses habitus.

(5) Celles-ci ont donné lieu ensuite à un travail individuel de l’un des membres de la
revue: cf. Fabien O
LLIER
,
L’Idéologie multiculturaliste en France. Entre fascisme et
libéralisme
, Paris, L’Harmattan, coll. «diagonale critique», 2004. Nous eussions
dû d’ores et déjà remarquer plus nettement les divergences de fond comme de
forme qui allaient inexorablement, et pour partie, causer les clivages au sein du
collectif, la mise au ban d’une partie de ses membres, la fuite en avant diffici-
lement maîtrisée et,
in fine
, la décision de séparation des protagonistes. La revue
X-Alta n’y aura pas survécu. Perdant son objet même et ses militants, elle devait
s’appliquer à elle-même ses principes programmatiques:
crève charogne!

uMtlciluit00-500.8xq d0 /6202/102P r é1s9e:nt2a6ti o naPeg7 7

En fait, Nicolas Sarkozy est un communautariste qui se cache
derrière un refus des communautés, un adepte de la discri-
mination positive à l’anglo-saxonne, plus encore, son mandat en
cours est celui sous lequel on a vu le plus d’immigration et le
plus de régularisations! Double discours? Non, le même que
celui souvent employé par les multiculturalistes de droite,
qu’elle soit républicaine ou extrême.
C’est dans ce contexte que j’ai souhaité donner à nouveau
l’accès à certains des textes qui avaient constitué nos inter-
rogations et nos prises de position de l’époque. Non pas pour
asséner une vérité sur la question, mais pour remettre, comme
l’avait déjà tenté Michel Wieviorka à l’époque, le
«
multicultu-
ralisme en débat
»
(6). Il n’est pas non plus dans mon intention
de défendre comme ce dernier que le multiculturalisme soit une
chance pour la gauche(7). Il me semble, en effet, que l’arsenal
juridique et constitutionnel français, construit au lendemain de
la seconde guerre mondiale, est, dans la limite de quelques
modifications mineures, nécessaire et suffisant pour construire
une société du vivre ensemble. Néanmoins, tout ceci doit re-
lever, à mon sens, d’une volonté politique et pratique affirmée,
dans les moindres interstices de notre société. À chaque
différence de traitement infligé un
«
étranger
»
, il suffit de mettre
en parallèle les inégalités et discriminations faites à ceux-là
mêmes qui font, semble-t-il, partie de notre société de plein
droit: femmes, enfants en difficultés scolaires, handicapés,
malades, etc. C’est pour cette raison que les articles et entre-
tiens de fond sont accompagnés de textes que nous avions
publié à l’époque à propos de l’école ou du droit à la santé des
étrangers. Il appert que c’est, comme toujours, dans les usages
quotidiens, dans les réglementations pratiques et les décisions
arbitraires que l’on trouve à l’envi le grain à moudre d’un dé-
montage systématique et argumenté des idéologies pratiques
mises en œuvre à chacun de nos actes politique, social ou
culturel. Puisse ce recueil participer de cette mise en lumière…

(6) Cf. Michel W
IEVIORKA
(dir.),
Une société fragmentée? Le multiculturalisme en
débat
, La Découverte, 1996.
(7) Cf. Michel W
IEVIORKA
, «Quand la gauche va-t-elle défendre le multiculturalisme ?»,
Rue 89
, 12 février 2011.

uMtlciluit00-500.8xq d0 /6202/10 21 :962 aPeg8
al etpmoc ne li-dnerp setê suov euq eugoloicos el snosiar selleuqruoP .)1(tabéd ne emsilarutlucitlum el erttem edZESOPORPSUO9 egaP 62:91 2102/20/60 dxq.430-900itlucitluMDifférences culturelles
et démocratie

Entretien avec Michel Wieviorka

(1)Cf. Michel W
IEVIORKA
(dir.),
Une Société fragmentée? Le multiculturalisme en
débat
, Paris, La Découverte, 1997.
(2)Cf. Michel W
IEVIORKA
,
L’Espace du racisme
, Paris, Seuil, 1991;
La France raciste
,
Paris, Seuil, 1993; (dir.),
Racisme et Modernité
, Paris, La Découverte, 1993;
Racisme et Xénophobie en Europe
, Paris, La Découverte, 1994;
Le Racisme, une
introduction
, Paris, La Découverte, 1999.

C’est un bon point de départ. On a longtemps pu penser ou espérer
que le racisme allait disparaître, après Auschwitz, après la déco-
lonisation, et que, par conséquent, s’il subsistait des racistes, c’était
une sorte de reliquat d’un passé appelé à se défaire au fur et à mesure
que nos sociétés devenaient plus intelligentes, plus réflexives, plus
modernes. Une sorte d’idée évolutionniste: on allait vers de plus en
plus de progrès et vers de moins en moins de racisme, surtout après
ces événements ou ces épisodes si tragiques. Et en menant des re-
cherches sur le racisme, j’en ai mieux compris la nouveauté. C’est-à-
dire le fait que le racisme n’est pas seulement la fin d’un vieux monde,
pas seulement le legs du colonialisme, le legs du XIX
e
siècle, le legs du
nazisme, mais qu’il a aussi beaucoup à voir avec les problèmes de
différences culturelles que nos sociétés ne savent pas traiter. Le
racisme, par conséquent, n’est pas seulement le passé, c’est aussi le
présent dans la mesure où il permet de naturaliser les problèmes
culturels, de les traiter comme des problèmes de nature et de rejeter
l’altérité. Il a donc à voir aussi avec les problèmes internes à des
sociétés comme la nôtre, les problèmes de la religion (l’islam par
exemple), du genre que soulèvent les mouvements d’homosexuels, les
mouvements des femmes, du handicap (après tout, de plus en plus de

Vquestion multiculturelle après avoir, notamment, travaillé sur le
racisme
(2)
?

uMtlciluit001

900-43q.dx 600//20221 912: 6P ga e01Multiculturalisme, métissage et démocratie

gens disent que la déficience devrait être considérée comme une
différence), etc. De nombreux groupes sont victimes de rejet, de stig-
matisation qui s’apparentent au racisme alors qu’il n’y a pas de ra-
cisme directement en jeu mais un problème de différence culturelle et
d’inégalités sociales. Il y a, à mes yeux, un lien très étroit entre les
problèmes de racisme et ces enjeux renouvelés que je viens
d’évoquer.

Comment vous situez-vous par rapport aux réponses qu’Alain Touraine
donne à sa problématique:
comment vivre ensemble, égaux et
différents(3)
?

La réponse est d’une très grande simplicité. Je suis un élève d’Alain
Touraine, j’ai été formé par lui, je suis un ami très proche. Je pense que
nous nous définissons mutuellement comme extrêmement proches.
J’ai d’abord une énorme admiration pour sa pensée, beaucoup
d’amitié et une très grande proximité. Je ne pense pas répéter ce qu’il
dit mais je pense que nous cheminons côte à côte et, pour le dire très
simplement, il est rare que je ne sois pas en phase avec ses idées.

Vous défendez l’idée d’un multiculturalisme intégré qui ne sépare
pas demandes sociales et valeurs culturelles. Comment peut se
développer cette politique, compte tenu du poids de l’infrastructure
économique?

Mais justement! C’est parce qu’il y a ce que vous appelez le poids
de l’infrastructure économique qu’il est indispensable d’articuler le
social et le culturel. Je pense qu’il y a trois grandes attitudes possibles
quand on parle du problème du traitement des différences culturelles.
La première consiste à séparer les registres: le problème de la
différence culturelle est une chose, le problème des inégalités, des
exclusions, des conséquences économiques de la globalisation, de la
précarité sociale, de la hiérarchie sociale, tous ces problèmes sont une
autre chose. On sépare les registres et si l’on s’intéresse à la
différence culturelle, on développe des politiques de reconnaissance.
Les gens qui relèvent de telle ou telle minorité, de tel ou tel groupe, de
telle ou telle communauté, etc., doivent être reconnus dans la mesure

(3)Alain T
OURAINE
,
Pourrons-nous vivre ensemble? Égaux et différents
, Paris, Fayard,
.7991

uMtlciluit00-930.4xq d0 /6202/10 21 :962 aPeg1 1Différences culturelles et démocratie

11

où ils respectent les valeurs universelles, qui sont en France les
valeurs républicaines. C’est le thème de Charles Taylor(4). La question
ne serait pas sociale, la question serait culturelle: les gens ont le droit
de vivre comme ils veulent, ils ont le droit d’avoir leurs langues, leurs
traditions, leurs mœurs, leurs sexualités, leurs commerces, leurs
quartiers, tant que cela ne met pas en cause les valeurs universelles.
La deuxième attitude consiste à dire: cette question-là, en réalité, est
secondaire car tous ces problèmes n’existeraient pas s’il n’y avait pas
la crise économique, le chômage, les inégalités croissantes, etc. Par
conséquent, ce qu’on croit être des problèmes culturels sont en réalité
des problèmes sociaux. Les gens deviendraient musulmans, ou adop-
teraient telle ou telle identité parce que, derrière tout cela, il y aurait
des conditions sociales et économiques. Je ne défends pas cette idée
où le culturel serait une expression du social lorsque les problèmes
sociaux ne sont pas traités. Je n’y crois pas. Mais on peut penser
comme ça, surtout dans certains cas. La troisième attitude, que je
défends, consiste à dire: s’il n’y a pas de problèmes de hiérarchie,
d’infériorité, de stigmatisation, de disqualification, la différence
culturelle n’est pas un enjeu important. À la limite, on peut être libéral
économiquement et vivre sur un mode tribal ou quasi tribal, ce n’est
pas un problème. Par contre, là où il y a vraiment problèmes, enjeux,
débats et combats qui peuvent être menés, c’est lorsqu’en réalité la
différence culturelle est inséparable d’une hiérarchisation, d’iné-
galités, pas forcément de la pauvreté; c’est lorsqu’elle n’est pas pure
différence, et qu’elle est en réalité un problème social parce que ceux
qui sont différents sont aussi peut-être moins riches, ou plus démunis,
ou moins dotés de richesses symboliques, d’un capital culturel. L’idée
d’un multiculturalisme intégré, c’est l’idée que s’il doit y avoir des
politiques de reconnaissance culturelle, elles doivent être indis-
sociables de politiques de lutte contre les inégalités sociales. L’idée
d’un multiculturalisme intégré c’est donc l’idée d’une prise en compte
du lieu le plus central où se jouent ces questions qui est le lieu où se
rencontrent, se côtoient, s’alimentent l’un l’autre le culturel et le
social. Mais cela n’épuise pas la notion. La notion mérite d’être
complétée par l’idée suivante: ces problèmes de multiculturalisme
sont traités par des gens qui réfléchissent et qui constatent très vite
que le cadre de l’État-nation est problématique, que les identités dont
il est question se définissent en dessous ou au-dessus de ce cadre.
Cela peut être très local: un quartier, un ghetto, etc. Ou au contraire
ce sont des phénomènes diasporiques, transnationaux, etc. Ce sont
les Palestiniens, les Kurdes, les Juifs mais c’est aussi ce qu’un

(4)Cf. Charles T
AYLOR
, «La politique de reconnaissance», in
Multiculturalisme.
Différence et démocratie
, Paris, Flammarion, 1997, p.41-99.

uMtlciluit012

900-43q.dx 600//20221 912: 6P ga e21Multiculturalisme, métissage et démocratie

sociologue britannique a appelé «Black Atlantic(5)», la diaspora noire
antillaise qui circule entre la Grande-Bretagne, les Caraïbes, les États-
Unis, etc. Et par conséquent, l’idée d’une politique multiculturaliste est
difficile à mettre en place puisque les acteurs de cette politique sont
des États, alors que les groupes concernés fonctionnent à une autre
échelle. Le multiculturalisme intégré, c’est aussi l’idée qui consiste à
faire l’effort d’intégrer, dans le cadre de l’État, des politiques de prise
en compte des différences culturelles, y compris lorsqu’elles pré-
sentent des dimensions qui vont au-delà des États. On pourrait ici
donner des exemples plus concrets. L’expérience australienne est tout
à fait significative: les Australiens ont voulu se situer, à travers une
politique multiculturaliste, dans la région qui est celle de l’Australie,
c’est-à-dire le Pacifique, mais en mettant en place des politiques qui
intégraient dans l’idée d’une nation australienne des gens qui sont
dans des réseaux avec la Malaisie, avec les Indes, la Chine, etc. Donc
l’idée de multiculturalisme intégré consiste à articuler le social et le
culturel et, puisqu’il s’agit d’une politique, de la faire jouer dans un
cadre qui est celui aujourd’hui le plus adapté à l’action politique, et par
conséquent d’être capable de faire en sorte que les acteurs, y compris
diasporiques, puissent en même temps se sentir tout à fait impliqués
dans cette politique.

Il y aurait un bon multiculturalisme, intégré ou «bien tempéré», et
un mauvais multiculturalisme, éclaté, identitaire ou communautaire.
Où et quand, dans une perspective comparative, s’effectuerait la
rupture?

On peut y penser en termes historiques et concrets, dire dans tel
pays à tel moment. C’est assez compliqué en réalité. On peut aussi en
parler de façon un peu plus abstraite, en s’éloignant de toute idée de
comparaison, en réfléchissant d’un point de vue plus analytique.
L’exercice est d’autant plus difficile qu’il faut être concret. Je crois qu’il
serait intéressant de comparer trois sociétés. La société française, la
société étasunienne, et la société britannique. Ce sont trois ex-
périences très différentes. Aux États-Unis, le multiculturalisme est
relativement éclaté, c’est-à-dire que la question sociale et la question
culturelle sont distinctes même si elles se chevauchent en partie. Mais
lorsque les gens disent qu’ils veulent de l’
affirmative action
, que les
Noirs puissent entrer à l’université, ils ne demandent pas de la

(5)Cf. Paul G
ILROY
,
The Black Atlantic: Modernity and Double Consciousness
,
Londres, Verso, 1993.

uMtlciluit00-930.4xq d0 iD6ff/é0r2e/n2c0e1 s2c lu t1u9r:le2l6se teP adgé em1co3arite31

reconnaissance culturelle, ils demandent de l’égalité et de la justice
sociale. Donc, c’est une politique sociale. Par contre, lorsque les gens
disent— et on les critiquera parfois lorsqu’ils iront jusqu’au
«politiquement correct»— qu’ils veulent que l’histoire des États-Unis
prenne en compte les différentes populations qui ont constitué ce pays
et que les Indiens ne soient pas traités comme une minorité, y compris
dans les manuels scolaires, que la littérature ne soit pas seulement
la littérature officielle; bref, lorsqu’ils disent qu’ils refusent que
l’universalisme de la nation américaine soit en réalité le discours des
dominants, des Blancs, des mâles, etc., ils demandent de la re-
connaissance culturelle mais ils ne parlent pas en termes d’égalité
sociale. Aux États-Unis, il me semble que le débat et les formes
institutionnelles de son traitement sont relativement séparés.
Contrairement aux États-Unis, il y a en Grande-Bretagne beaucoup de
communautarisme presque pur puisque les minorités sont reconnues
dans les institutions, dans la vie politique locale, etc. La France, quant
à elle, est un pays qui résiste vraiment à accepter de débattre de ces
minorités et de ces différences. Donc, si l’on prend les États-Unis et un
peu la Grande-Bretagne, on a du multiculturalisme éclaté. En France,
on a du refus politique et intellectuel, malgré ce que j’essaie de faire,
pour prendre en charge ce problème. Mais si l’on va par contre au
Canada, en Australie ou en Suède, on a là des efforts pour construire
un multiculturalisme intégré. Mais je vous rappelle que, quel que soit
le pays que vous considérez, le mot même est récent. L’idée et les
débats sont récents. Ceux qui ont inventé le terme et la notion, et c’est
un paradoxe, ce sont les Canadiens. Ils ont inventé la notion de multi-
culturalisme pour intégrer de plus en plus vite des immigrés en leur
donnant l’accès à l’intégration dans la nation canadienne ainsi qu’un
mélange de reconnaissance culturelle et de droits sociaux, pour les
intégrer très vite et en même temps pour noyer un peu le poisson de
la question nationale québécoise, qui est une question qui débouche
vite sur le problème de l’indépendance et du territoire— donc ce n’est
pas la gestion des problèmes internes, c’est la séparation—, et aussi
peut-être la question des Indiens, des autochtones. Les Canadiens,
plus précisément Trudeau(6), ont donc inventé le multiculturalisme
pour intégrer. Et l’on est au plus loin de tout ça quand on considère les
débats dans notre société.

Faites-vous une différence entre
affirmative action
et discrimination
positive? En quel sens pensez-vous que ces attitudes puissent se
passer d’une politique des quotas?
(6)Pierre Elliott T
RUDEAU
, Premier ministre canadien de 1968 à 1979 et de 1979 à
.4891

uMtlciluit041

900-43q.dx 600/M2u/tl2i0c1lu2t ru a1il9s2:m6,e mPéaitgses a1g4 ete édomrctaeiNulle part, qu’il s’agisse de l’
affirmative action
ou de la discrimi-
nation positive, il n’est question de quotas. Nulle part. Pas davantage
en France qu’aux États-Unis. Il n’y a aucun problème: les quotas ne
sont pas l’outil de ces politiques multiculturalistes. D’autre part, qu’il
s’agisse de l’
affirmative action
ou de la discrimination positive, je crois
que dans les deux cas l’on est dans des politiques sociales et non
dans des politiques de reconnaissance culturelle. De quoi s’agit-il dans
les deux cas? Il s’agit de dire: une personne appartenant à un groupe
qui pour des raisons historiques, sociales, etc., est désavantagé au
départ, cette personne doit pouvoir bénéficier d’un accès plus facile à
l’université, à l’emploi, à l’argent. Ce sont des politiques de redis-
tribution sociale ou de justice sociale. On peut les critiquer. Mais ce ne
sont pas des politiques qui vont reconnaître les différences culturelles
de tel groupe et lui permettre de développer ses traditions, sa culture,
sa musique, sa religion, etc. Ce sont des politiques qui disent: pour
qu’il y ait de la justice sociale, il faut introduire une dose de volon-
tarisme dans des politiques qui vont apporter des moyens particuliers
à des groupes particuliers. Cela n’a rien à voir avec la promotion des
différences culturelles. Cela se rapproche de la lutte contre les iné-
galités. Qu’est-ce qui sépare les deux pays? Une culture politique favo-
rable à ce genre de politique aux États-Unis, donc le mot est plutôt
positif,
affirmative action
, et une culture politique républicaine en
France plutôt hostile à ce genre de pratique, donc on utilise un voca-
bulaire disqualifiant: discrimination positive. Je préfère dans les deux
cas parler de politique d’équité, pour bien marquer qu’il s’agit d’intro-
duire de la justice sociale et donc d’aller vers plus d’égalité. Le mau-
vais débat est celui qui oppose l’égalité et l’équité et qui demande de
choisir. En France on a opposé les deux termes, au début des années
quatre-vingt-dix, à l’époque du rapport d’Alain Minc sur la France de
l’an 2000. Je pense qu’il faut dire que si nous voulons de l’égalité il
faut se donner les moyens pour parvenir à cette fin. L’équité est ce moyen.
L’objectif, c’est plus d’égalité, le moyen, la ressource, c’est plus d’équité.

L’idée multiculturelle hérite d’une tension entre particularisme et
universalisme. Comment, sociologiquement, jouent, d’un point de vue
pratique, ces contradictions?

Je pense qu’on ne peut les résoudre qu’en faisant intervenir un
troisième terme. Et là, je pense comme Alain Touraine. Si vous essayez
de conjuguer les deux, vous n’y arrivez pas puisque c’est le contraire,
sauf par des pirouettes intellectuelles ou rhétoriques. Comment
concilier l’inconciliable? L’universel et le particulier? Je pense qu’en

uMtlciluit00-930.4xq d0 /6202/10 21 :962 aPeg1 5Différences culturelles et démocratie

51

introduisant un troisième terme, on commence à y arriver. Dans un
livre publié il y a six ans à propos de l’ethnicité(7), j’avais employé la
notion de triangle, mais on peut la généraliser. Le triangle de l’ethnicité
est cet espace à l’intérieur duquel débattent ou circulent des
personnes qui veulent à la fois se référer à une identité collective—
c’est le côté culturel—, participer à la vie moderne comme individu—
c’est le côté droits de l’homme et du citoyen—, et se construire eux-
mêmes en faisant leurs propres choix, en étant sujets de leur
existence. Donc là, je suis absolument Alain Touraine: le troisième
terme, c’est le sujet. C’est parce qu’il y a du sujet, de la volonté de se
construire soi-même, de produire sa propre existence, de faire des
choix, y compris celui de sa mémoire, de sa religion, de son être
collectif, c’est parce qu’il y a du sujet, de la subjectivité, de la subjec-
tivation, de la nécessité, que l’on peut mettre en relation les deux
choses. Sinon on n’y arrive pas et on rentre dans des débats répétitifs
entre communautariens et
liberals
, ou, en France, entre républicains
et communautaristes, qui n’existent d’ailleurs que dans le discours
des républicains qui veulent qu’on ne traite pas ce problème.

Justement, vous dénoncez un comparatisme à la petite semaine
entre le multiculturalisme américain, généralement connoté négati-
vement
(8)
, et le débat franco-français sur la communication inter-
culturelle. Pourquoi cette dénonciation?

Je pense qu’il y a en France une grande dose d’anti-américanisme
sous-informé, mais que le pro-américanisme activiste ne vaut pas
mieux (sauf que l’on est dans une période historique où l’anti-
américanisme est visible). La bonne attitude sociologique consiste à
essayer de construire un raisonnement unifié qui permettra de mieux
lire ce qui sépare et ce qui rapproche les deux expériences historiques
différentes. Il est possible qu’il y ait une certaine américanisation du
débat français, mais c’est vraiment une recherche à faire. Il est
possible que l’évolution générale soit un peu la même. Après tout,
dans les années quarante ou cinquante, un certain nombre de mino-
rités n’avaient pas le droit d’exister visiblement aux États-Unis. Donc,
en France comme aux États-Unis, la pression du modèle républicain
rend difficile l’ethnicisation de la société. Tout cela doit être traité avec
beaucoup plus de sérieux que quelques articles de presse. Tout cela
appelle recherches, discussions et connaissances.

(7)Cf. Michel W
IEVIORKA
,
La Démocratie à l’épreuve
, Paris, La Découverte, 1993.
(8)Cf.
Esprit
, n°212, «Le spectre du multiculturalisme américain», juin 1995.

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900-43q.dx 600/M2u/tl2i0c1lu2t ru a1il9s2:m6,e mPéaitgses a1g6 ete édomrctaeiLa quête identitaire et le repli communautaire sont sources de vio-
lence, de racisme, voire de terrorisme, trois thèmes que vous avez
largement étudiés. Quels sont les dangers d’activation de tels phé-
nomènes que recèlerait un multiculturalisme mal négocié?

Avant de vous répondre, j’ai envie de dire que c’est sans doute
l’absence de multiculturalisme qui porte ces problèmes. Si je dis à des
acteurs, peu importe lesquels, que le groupe auquel ils se réfèrent n’a
pas sa place dans cette société, qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent
en privé mais qu’ils ne demandent aucun droit, aucune reconnais-
sance, aucune légitimité, je les pousse à se replier sur eux-mêmes, à
être désespérés, radicalisés, violents, terroristes. Le refus d’entendre
les demandes qui proviennent de personnes qui se réclament d’une
identité collective, quelle qu’elle soit, d’en débattre, d’en traiter démo-
cratiquement, peut amener à ces problèmes, c’est-à-dire à la ferme-
ture du groupe sur lui-même, à l’auto-naturalisation du groupe et donc,
à partir de là, à la racialisation du groupe qui se vit tellement différent
et se vivra comme naturellement différent et alimentera le racisme
chez les autres. Regardez le parcours de Khaled Kelkal. Voilà
quelqu’un qui dit dans un entretien trois ou quatre ans avant sa grande
équipée terroriste, que, jeune garçon, il avait été délinquant, puis
s’était retrouvé en prison, avait été pris en charge par l’islam, et se
voulait exemplaire: pas de drogue, etc. Que s’est-il passé entre ce
moment de l’exemplarité et le terrorisme? Certainement beaucoup de
choses, mais peut-être, entre autres choses, une radicalisation qui est
liée aux sentiments que la société française n’entend pas. À plusieurs
reprises, dans cet entretien, il dit qu’il n’avait pas sa place dans la
société. Donc avant de répondre à votre question, je réponds à
l’inverse: c’est l’absence de traitement démocratique de la différence
culturelle qui peut mener aux problèmes que vous évoquez. Cela étant,
il est vrai qu’il est toujours possible que des dérives se jouent à partir
d’une certaine politique multiculturelle ou multiculturaliste. Les garde-
fous sont extrêmement simples: il s’agit de veiller à ce qu’une telle
politique ne soit pas facteur de refus des valeurs universelles. Je
donne un exemple. Au Canada, on finance toutes les associations
aussi différentes soient-elles culturellement, dans la mesure où leurs
leaders
sont régulièrement élus avec des procédures démocratiques,
dans la mesure où il y a une certaine transparence des choses, où des
processus d’opacité pouvant mener des associations à se fermer sur
elles-mêmes sont rendus difficiles ou impossibles si l’on veut béné-
ficier de cette politique. Donc il existe des possibilités d’avoir des
garde-fous. Autrement dit, le danger est de dire à tous les groupes de
faire ce qu’ils veulent: le droit à la différence pure et simple est

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