Multiples du social

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Le social ne se laisse pas saisir facilement. Il est multiple, tant par les objets qui permettent de l'explorer que par la manière dont ces objets eux-mêmes se donnent à voir. Ces textes questionnent les catégories qui sont aujourd'hui redessinées par notre société. La nature, le corps, les techniques, le religieux, l'identité, la création, l'esthétique, la production des normes, ou encore les pratiques ludiques, sont à ce titre interrogés dans ce qu'ils produisent en termes d'exister ensemble.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296253544
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Socio-anthropologie
Collection dirigée par Pierre BOUVIER

Dernières parutions
Léa SALMON-MARCHAT, Les enfants de la rue à Abidjan, 2004. Jacques BERNARD, Socio-anthropologie des joueurs d’échecs, 2005. Pierre Noël DENIEUIL, Femmes et entreprises en Tunisie : essai sur les cultures du travail féminin, 2005. Erwan DELON, Jeunes Bretons ou « l’identité enchanteresse » ?, 2007. Alain (Georges) LEDUC, Roger Vailland (1907-1965) : un homme encombrant, 2008.

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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11587-3 EAN : 9782296115873

Introduction LA SOCIOANTHROPOLOGIE OU L’EXPLORATION DES FRONTIERES
Caroline MORICOT

Au tournant des années quatre-vingt, la socioanthropologie s’est organisée en courant de pensée autour d’un constat : la nécessité de repenser les frontières disciplinaires, de créer des ponts pour penser l’humain et le social dans ses nouvelles formes. Plutôt qu’un carcan disciplinaire (avec ses contraintes, mais aussi ses protections), la démarche socioanthropologique s’est progressivement rendue visible au sein d’un réseau qui rassemble des chercheurs d’horizons divers, travaillant sur des objets souvent très différents. Un important travail a été accompli sur le plan théorique et méthodologique, les chercheurs ont affuté leurs outils, ont consolidé leurs approches, conjuguant la proximité sociologique et la distance anthropologique, mêlant des perspectives locales et globales, articulant empirisme et universalisme. Forts de ces apports, les auteurs qui ont contribué à cet ouvrage explorent quelques-uns des mondes de notre société de la modernité à l’aune de la posture socioanthropologique. Issus des deuxièmes journées de la socioanthropologie qui se sont tenues en Sorbonne en septembre 2007, les textes rassemblés ici ont en commun de questionner les catégories du social qui sont aujourd’hui redessinées par notre société. La nature, le corps, les techniques, le religieux, l’identité, la création, l’esthétique, la production des normes, ou encore les pratiques ludiques, sont à ce titre interrogés dans ce qu’ils produisent en termes d’exister ensemble. Repenser les frontières « C’est au confins des sciences, à leurs bords extérieurs, aussi souvent qu’à leurs principes, qu’à leur noyau et à leur centre, que se font leurs progrès », écrivait Marcel Mauss en 1924. Dix ans plus tard, il reviendra sur cette question : « Quand une science naturelle fait des progrès, elle ne les fait jamais que dans le sens du concret, et toujours dans le sens de l’inconnu. Or l’inconnu se trouve aux frontières des sciences, là où les professeurs « se mangent entre eux », comme dit Goethe (je dis mange, mais Goethe n’est pas si poli). C’est généralement dans ces domaines mal partagés que gisent les problèmes urgents. (…) C’est là qu’il faut pénétrer. » (Mauss, 1980, p. 290 et 365) Il aura fallu du temps avant que cette injonction maussienne ne commence à se réaliser. L’histoire de nos disciplines montre que c’est d’abord vers leur centre qu’elles se sont tournées. Ce travail était sans doute nécessaire à leur institutionnalisation et à leur reconnaissance. Mais Mauss ne semblait pas vouloir séparer les deux mouvements – vers l’intérieur et vers l’extérieur – qui allaient permettre selon lui la progression des connaissances. Sans doute avait-il anticipé les difficultés qu’il faudrait surmonter, en particulier les rivalités autour des territoires dessinés par les disciplines, comme autour des objets de recherche. C’est aussi au dépassement de ces difficultés que s’est attelée la 7

socioanthropologie. Ainsi, la pratique du « détour » proposée par Georges Balandier constitue dans ce sens un outil puissant qui permet aux chercheurs d’ouvrir sur « la connaissance des formes sociales dans leur diversité » et qui « initie à une autre manière de les voir » (Balandier, 1981, p.203). Explorer les marges des disciplines comme celles des pratiques sociales constitue donc un enjeu important, voire un défi dans certaines circonstances car imposer un dialogue pluridisciplinaire n’est jamais chose facile. Pourtant, le jeu en vaut la chandelle ! Car de l’exploration des frontières intellectuelles, comme de celles des interstices du social, émerge du sens : l’étrangeté du social, l’altérité des pratiques et des représentations donnent à voir nos objets sous un jour différent1. Repenser les objets Le social est multiple : multiplicité des objets, qui renvoie à la multiplicité des champs d’études à l’intérieur de nos disciplines, mais aussi multiplicité des manières dont ces objets se donnent à voir (c’est précisément à cette plasticité du social que s’attache la socioanthropologie). L’attention portée aux ritualisations profanes (C. Rivière), aux formes évanescentes ou marginales d’être ensemble (endoréisme de P. Bouvier), aux pratiques ordinaires de la vie quotidienne, renouvelle profondément l’objet de recherche. Car nos catégories sont questionnées et ce questionnement est au fondement du travail des socioanthropologues. « La socio-anthropologie cherche à comprendre plus qu’à porter un jugement sur les formes d’agrégation des sociétés contemporaines. (…) Nous proposons d’autres formes, moins évidentes, où l’individuel et le collectif se muent, s’entrecroisent, créent des construits de pratiques heuristiques, voire des ensembles populationnels cohérents, même éphémères. » (Bouvier, 2000, p.116). La posture socioanthropologique propose donc un point de vue sur les objets du social : une attention particulière aux formes non institutionnalisées d’agrégation, aux croisements de pratiques individuelles et collectives, aux hésitations dans ces pratiques et à leurs dimensions parfois marginales, aux représentations et à l’imaginaire qui soutiennent ces manières d’être au monde. L’attachement au travail de terrain est un point commun aux différents auteurs de cet ouvrage. Leur pratique de chercheur les conduit à investir dans la durée un groupe social, un groupe professionnel, ou plus simplement un ensemble d’individus qui partagent un intérêt, dans le but de saisir la compréhension qu’ils ont de leur monde, de repérer ce qui donne sens à leur action. Une telle posture de recherche suppose de constamment ménager des ouvertures, de protéger la curiosité intellectuelle pour d’autres approches, et finalement de rester attentif à ses propres marges. Le livre est construit en dix chapitres. Chacun d’entre eux regroupe différentes contributions à une réflexion sur un thème commun introduit respectivement par Sophie Poirot-Delpech (représentations et pratiques de la nature), Caroline Moricot (corps, techniques et société), Florent Gaudez (représentation, création, cognition), Sylvie Craipeau (jeux, dépendance et évasion), Alain Leduc (facettes de l’esthétique contemporaine), Sylvie Pédron-Colombani (religion, identités, lien social), Pierre-Noël
1 La publication semestrielle depuis 1997 de la revue « Socio-Anthropologie » fondée par Pierre Bouvier rend compte de cette approche et en nourrit régulièrement la réflexion.

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Denieuil (identité, culture et processus sociaux) et Hélène Prévot (norme, normalisation et institution) qui ont rassemblé les textes et tissé un échange entre leurs auteurs. Deux « Dialogues » s’intercalent entre les chapitres. Ils tracent des liens entre les différents thèmes abordés, ils les articulent autour d’enjeux problématiques plus larges. Le premier dialogue est celui tissé entre Gérald Berthoud et Alain Gras. Il porte sur la question de la technique et du devenir de nos sociétés technologiques. Les deux auteurs en explorent les imaginaires et leur mise en œuvre portée par la notion de progrès dont ils font la critique. Alain Gras comme Gérald Berthoud font le constat qu’une profonde incertitude domine aujourd’hui le monde et Berthoud de souligner que le risque le plus grand est peut-être finalement celui de ne plus parvenir à comprendre. L’analyse qu’il fait des rapports américains et européens sur la convergence technologique souligne combien les « solutions » techniques semblent les seules possibles, face aux « problèmes » qui se posent dans nos sociétés. Le projet d’amélioration de l’humain passe par sa technicisation et finalement par sa fabrication dans le but d’améliorer ses performances physiques et mentales. C’est le processus de légitimation de ce projet et ses conséquences sur la définition de l’humain qu’analyse Gérald Berthoud. Alain Gras aborde en particulier la question du risque technologique dans un monde où les techniques et les humains sont insérés dans un vaste et puissant réseau de dépendances qu’il nomme Macro-Système Technique. Il analyse par la suite les parades que le monde contemporain façonne pour se protéger des risques nouveaux inhérents à cette situation. Irène Bellier et Pierre Bouvier interrogent, dans un deuxième dialogue, la question de l’identité collective. Irène Bellier travaille la question de la reconnaissance des « peuples autochtones » comme catégorie politique et analyse le processus par lequel des communautés sont parvenues à faire reconnaître leurs droits auprès de l’ONU au prix d’une reconsidération des frontières établies par les Etats-nations. Les notions de « peuple », de « nation » et d’ « Etat » sont renégociées dans leurs rapports les unes aux autres. Pierre Bouvier interroge, pour sa part, le multiculturalisme à partir de la situation postcoloniale des Antilles françaises. Le retour sur l’œuvre d’Aimé Césaire et sur celle de Frantz Fanon permet à Pierre Bouvier, à partir d’un détour littéraire, d’approcher la condition du colonisé et d’éclairer celle du post-colonisé en particulier dans la transformation des rapports de domination. Les discours officiels ne suffisent pas à comprendre une telle situation et l’intérêt pour des « relais informels », qui rendent compte des représentations inscrites dans le quotidien, constituent un matériau précieux : c’est le cas des cérémonies religieuses, de l’attention portée au langage, par exemple. L’ensemble des travaux présentés dans cet ouvrage constitue un état des lieux d’un certain nombre de champs de recherche investis par la socioanthropologie2 aujourd’hui. Au-delà de la diversité des auteurs et de leurs objets, apparaît une communauté de pensée, une même manière d’approcher les processus du social, de penser les multiples manières dont ils se donnent à voir.

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Certains auteurs choisissent d’écrire « socioanthropologie » et d’autres « socio-anthropologie ». Leur choix a été volontairement respecté.

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Bibliographie
BALANDIER G. (1981), « La sociologie aujourd’hui », in Les cahiers internationaux de sociologie, Volume LXXI, Paris, PUF. BOUVIER P. (2000), La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin. MAUSS M. (1980), Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, (1ère édition 1950). RIVIERE C. (1995), Les rites profanes, Paris, PUF.

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Chapitre 1 REPRESENTATIONS ET PRATIQUES DE LA NATURE
Textes rassemblés par Sophie POIROT-DELPECH*
La nature comme problème L’idée de nature questionne depuis longtemps la philosophie et les sciences humaines. L’opposition entre la nature et la culture en particulier, qui structure aujourd’hui notre encyclopédie, semble dessiner une frontière étanche entre sciences de la nature et sciences de l’homme alors même que les unes et les autres font constamment de la remise en cause de cette limite un des ressorts de leurs avancées. En témoignent au XXème siècle pour l’histoire et l’anthropologie des œuvres, parmi d’autres comme celles de Marcel Mauss (1950) ou de Lucien Febvre (1949) qui ont déstabilisé l’évidence de l’idée de nature. Plus récemment des auteurs comme Bruno Latour (1999) ou, dans une moindre mesure, Philippe Descola (2005), la désignent comme un « obstacle » à la compréhension des sociétés contemporaines. Dans l’usage courant, l’invocation de la nature nous fait rentrer dans le registre de l’évidence, de l’indiscutable : « c’est naturel » est comme l’équivalent de « ça va de soi » et convoquer la nature dans ce contexte sert plus à fermer la discussion qu’à l’alimenter. Pourtant, du point de vue des représentations comme des pratiques sociales, l’évidence se défait : qu’y a t-il de commun en effet entre la nature objectivée des techno-sciences, celle du mystique, de l’artiste, du botaniste ou encore la nature blessée de l’écologiste ? De fait, la nature est devenue un problème, tant par les menaces qu’elle fait planer sur nos modes de vie, voire sur notre existence que par l’idée plurielle que nous nous en faisons. Il semble cependant que la diversité des représentations et des pratiques puisse recéler une forme d’unité. La nature reste une altérité, une référence externe dotée d’une certaine autorité et susceptible de nous apporter quelque chose impossible d’accès sans son truchement. En d’autres termes, elle reste une entité avec laquelle nous entretenons des relations susceptibles de nous modifier. Les modalités de cette relation (prédation, communication, fusion, échange, etc.) renvoyant précisément à la multiplicité évoquée plus haut. De ce point de vue, comme le remarque Philippe Descola, nous nous distinguons des « non modernes » par la possibilité presque indéfinie de faire coexister des types de relation avec la nature même si une relation objectivante de la nature (le mode « naturaliste ») reste le schème dominant. Là aussi, cependant, la pluralité peut exister et s’actualiser dans des controverses qui divisent la communauté scientifique elle-même et c’est une des qualités des contributions rassemblées dans cette table ronde que de le mettre en évidence. Des nano-sciences en effet, Xavier Guchet semble dégager une vision de la nature qui gomme la frontière entre la nature et l’artifice, entre les organismes et les produits de
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Historienne et anthropologue, Cetcopra, Université Paris 1.

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l’art. Mais ce socle commun se défait à la lumière des controverses qui divisent ce champ de recherche et révèlent que les scientifiques restent bien menés par des conceptions différentes de la relation qu’ils établissent avec la nature : faire « mieux » ou autrement que la nature pour déployer le monde au niveau nano ou, au contraire « s’inspirer » de ses réalisations. La controverse qui structure le champ des nano sciences ou technologies (et l’usage préférentiel de l’un ou l’autre terme est porteur de sens) déploie des relations différentes avec la nature : l’une sur le mode de la maîtrise et du dépassement, la seconde sur un mode que l’on pourrait qualifier, pour rester dans le registre de la relation, de la confiance. Cette question des manières différentes d’entrer en relation avec la nature, Laure Dobigny l’aborde en affirmant l’inséparabilité des « choix » technologiques des « choix » sociétaux : la manière dont nous entrons en relations avec la nature et, en particulier, dont nous utilisons ses ressources, entre en écho avec le lien social. Grâce à l’observation de communautés recherchant l’autonomie énergétique, on se rend compte que des pratiques alternatives sécrètent des formes de solidarité inédites ou oubliées. En outre, l’échange énergétique implique un autre type de relation avec la nature quand il mobilise physiquement l’usager qui, devant remplir son poêle ou couper son bois, se sent investi dans une relation avec la nature par l’intermédiaire de laquelle, ressentant physiquement ce qu’il dépense, il n’est plus tout à fait un simple consommateur mais devient, comme le scientifique qui s’inspire de la nature, un « partenaire1 » de cette dernière ? Une morphologie sociale revisitée En insistant sur la résonance entre les techniques (en particulier énergétiques) que nous choisissons et les liens humains que nous tissons, Laure Dobigny nous renvoie à la question difficile du déterminisme social ou technologique : à qui revient la gouvernance ? Alors que la critique sociologique la plus sophistiquée s’évertue depuis un certain nombre d’années à débusquer une vision simpliste des techniques comme « cause » des changements sociaux, la crise énergétique et les choix socio-politiques qu’elle implique ne risque-t-elle pas de remettre à l’ordre du jour, jusque dans la communauté sociologique elle-même, l’idée d’une humanité menacée, agie par ses techniques et subitement « contrainte », à travers la crise environnementale, de changer de mode de vie ? En d’autres termes, ou plutôt, sous une autre perspective, en quoi la crise environnementale nous invite-t-elle à revoir les catégories à l’œuvre dans le travail sociologique ? La sociologie en effet a consacré depuis ses fondations beaucoup de son énergie à ébranler les évidences admises : le suicide ne relève pas du psychisme ou d’une motivation individuelle, le capitalisme ne peut s’expliquer sans la religion, nos usages du corps sont des « techniques », et la réalité est socialement construite. Cette insistance sur les dimensions sociales ou culturelles de notre présence au monde a constitué une arme efficace pour combattre l’évolutionnisme et, en particulier, le darwinisme social qui menaçait (et menace encore) d’inscrire humanité dans un destin, c’est-à-dire dans l’abolition d’une histoire. Mais pour gagner la culture, étions-nous contraints de perdre la nature ? Ne pouvons-nous pas être simultanément êtres de nature,
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Sur cette conception d’une relation de partenariat avec la nature, cf. Bernadette Bensaude-Vincent (2004).

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pris dans une « évolution », espèce parmi les espèces et êtres de culture, producteurs d’institutions, de sens et d’histoire ? C’était, me semble-t-il, la voie engagée par Marcel Mauss avec son concept d’homme total, à la fois psychique, physiologique et sociologique. Bien sûr, à l’instar de Durkheim, Mauss bataille pour donner toute sa force, voire sa prépondérance, à l’explication sociologique. Mais cette dernière ne saurait s’affranchir de la nature, comme le donne à voir un texte célèbre que la crise environnementale remet singulièrement à l’ordre du jour. L’étude en effet faite en collaboration avec Beuchat sur « Les variations saisonnières des sociétés eskimo » (Mauss, 1950) constitue une forme d’expérience cruciale visant à promouvoir la pertinence d’une « division » de la sociologie aujourd’hui un peu oubliée : la morphologie sociale. Dans ce texte, les auteurs prennent à contre-pied les points de vue, développés à l’époque, tant par l’anthropogéographie germanique que par la géographie humaine en France affirmant l’« influence » directe des conditions naturelles sur l’individu, le mode de vie des Eskimos apparaissant ainsi comme une adaptation à des conditions naturelles qui, parce que plus extrêmes, en seraient plus déterminantes. La critique de Mauss vise à réfuter l’existence de ces « forces telluriques » brutes et, en bonne orthodoxie durkheimienne, cherche à montrer comme elles n’influent pas directement sur l’individu mais par l’intermédiaire d’un substrat matériel socialisé : le niveau « morphologique », c’est-àdire les « formes physiques » qu’adopte notre présence sociale au monde. Cette notion, on le sait sera largement développée par Maurice Halbwachs. Mais ce qui nous intéresse pour l’heure est que Mauss, comme d’ailleurs Halbwachs après lui, ne substitue pas à un naturalisme physique un culturalisme social mais cherche à déceler une strate, celle de « la forme matérielle», où nature et culture se retrouvent, sont « fonction » l’une de l’autre et « s’affectent » mutuellement. L’attention que Mauss porte dans toute son œuvre aux formes matérielles de notre présence sociale au monde, (dans nos rites, nos institutions ou nos symboles) témoigne de ce souci de « recoudre le réel » sans le réduire à l’une ou l’autre de ses dimensions. A la frontière entre nature et culture, la logique maussienne n’est pas celle du tiers exclu : comme l’efficacité sociale du don dépend du fait d’être à la fois volontaire et obligatoire, gratuit et intéressé, notre présence sociale au monde impose d’être considérée comme simultanément naturelle et sociale. Et intéressante à ce titre, est l’hypothèse qu’il propose pour expliquer les déplacements réguliers des populations eskimos lorsqu’il évoque la relation « symbiotique » entre ces populations et les animaux. Des formes émergentes ? Ainsi l’empreinte écologique pourrait-elle être considérée comme un phénomène social total dans le cadre d’une morphologie sociale revisitée. De ce point de vue, les énergies renouvelables, par exemple, pourraient être envisagées non plus du seul point de vue de leur « empreinte écologique » mais de celui, difficile il est vrai à « calculer », de leur « empreinte sociale » ou, plus largement, culturelle. Comme le montre en particulier la contribution de Laurence Raineau, les « énergies renouvelables » constituent une nouveauté mais pas un progrès au sens d’une projection vers l’avenir. Leur « nouveauté » réside dans la manière dont elles relèvent d’une institution singulière de l’espace et du temps qui s’actualise dans une technicité et des formes matérielles inédites. Entre tradition et modernité, entre temps circulaire de la tradition et temps linéaire de la modernité, elles dessinent un temps « spiralé » (Poirot-Delpech). 13

Quelle valeur donner à ces formes émergentes ? Annoncent-elles une mutation profonde de nos représentations sociales ou ne constituent-elles que des expressions marginales, des singularités historiques amenées à disparaître ? Laure Dobigny et Laurence Raineau nous rappellent que le devenir se dessine souvent à la marge et que les crises dessinent, en même temps qu’une impasse, de nouvelles possibilités. Ce pourrait être le rôle d’une socioanthropologie bien pensée que de porter son attention à ce que les prospectivistes appellent des « signaux faibles », des manières émergentes d’être au monde et de donner une consistance aux représentations et au sens inhérent à ces pratiques. Il s’agit bien de « consistance » et non de révélation. Les sciences sociales en effet doivent-elles conserver l’idée que l’homme est étranger à lui-même ? Sans s’interdire d’élaborer des concepts, ni non plus de chasser les idées toute faites ou les prénotions (mais bien au contraire en déstabilisant l’évidence), si le chercheur doit quitter le sens commun, n’est-ce pas pour mieux y revenir ? Dans cette perspective, la manière dont l’enquêté va s’emparer de nos hypothèses de recherche, les critiquer, les détourner ou s’en emparer constitue de ce point de vue une phase importante de l’enquête. C’est pourquoi je préfère le terme de déploiement à ceux de révélation ou de dévoilement en tant qu’il s’agit pour le socioanthropologue de déployer ce qui est impliqué dans une situation, un objet, un entretien. Et force est d’avouer que la boite à outils sociologique n’y suffit pas toujours et que le recours aux disciplines voisines (en particulier dans notre cas à l’histoire et la philosophie) se révèle indispensable. Bibliographie
BENSAUDE-VINCENT B. (2004), Se libérer de la matière, Paris, INRA Editions. DESCOLA P. (2005), Par delà nature et culture, Paris, Gallimard. FEBVRE L. (1949), La terre et l’évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire, Paris, Editions Albin Michel. LATOUR B. (1999), Politiques de la nature, Paris, La Découverte. MAUSS M. (1950), Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF. POIROT-DELPECH (2008), L’ULM comme mouvement, Rapport de recherche DGAC-Cetcopra. – « Santos Dumont : le rêve et le doute », in GRAS et DUBEY (dir.) (2009), L’avion, le rêve, la puissance et le doute, Paris, Publications de la Sorbonne.

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NANOSCIENCES ET NATURE Xavier GUCHET*
Dans son cours au Collège de France sur le concept de Nature en 1956-1957, Merleau-Ponty explique que « nous ne pouvons pas penser la Nature sans nous rendre compte que notre idée de la Nature est imprégnée d’artifice ». Merleau-Ponty (1995, p.120) ne veut pas dire par là que nous avons de la Nature une idée toujours biaisée, déformée donc fausse en un sens, et que la mission du philosophe est de donner enfin accès à une représentation de la Nature qui soit pure, c’est-à-dire vidée de toute référence à l’artificialité. Il veut dire au contraire qu’il n’y a d’accès à la Nature qu’indirect et que nous devons nous accommoder de cette situation, le philosophe comme les autres. Cependant, si la science ne peut pas fournir autre chose qu’un concept de Nature tout imprégné d’artifice, elle n’en contient pas moins « de quoi éliminer de fausses conceptions de la Nature » et à ce titre elle entretient un rapport à la vérité. Ainsi, dit-il à l’époque, « il n’est pas possible de parler de la Nature sans parler de la cybernétique » : sans doute la cybernétique ne livre un concept de Nature qu’à partir de son propre contexte d’artificialité, néanmoins elle permet d’éliminer de fausses conceptions de la Nature (par exemple celle d’une Nature cartésienne vidée de ses processus téléologiques). Ce que Merleau-Ponty dit de la cybernétique dans les années cinquante, on peut le dire aujourd’hui des nanosciences. Il n’est pas possible de parler de la Nature sans parler des nanosciences. Non pas que celles-ci fournissent un concept de Nature définitif, mais elles contiennent sans doute « de quoi éliminer de fausses conceptions de la Nature » dès lors que les chercheurs en nanosciences, certains d’entre eux du moins, affichent l’ambition de tester des conceptions existantes de la Nature pour éventuellement, si besoin est, les remanier voire les abandonner. Ainsi, un chercheur confie qu’en essayant de fabriquer et de faire fonctionner des machines moléculaires artificielles, il ne cherche pas du tout prioritairement à fabriquer des dispositifs destinés à une quelconque utilité, mais affirme une haute ambition intellectuelle en caressant le secret espoir de mettre un jour en défaut certaines hypothèses de la physique quantique, même si jusqu’à présent les expériences confirment plutôt l’exceptionnelle robustesse de cette théorie. Parmi les nanoobjets artificiels, il en est qui paraissent s’imposer tout particulièrement à l’attention pour entreprendre cette approche « indirecte » de la Nature : ce sont ces nanoobjets spéciaux qui constituent la classe des machines moléculaires artificielles ou nanomachines. Cette classe d’objets est particulièrement importante bien que le nombre de laboratoires dans le monde qui s’occupent de les fabriquer et de les étudier ne soit pas très élevé. En effet, si le terme nanotechnologie a été introduit pour la première fois au milieu des années soixante-dix par un Japonais, l’idée de pouvoir intervenir techniquement à l’échelle de la molécule isolée, voire de l’atome, a été popularisée au milieu des années quatre-vingt par E. Drexler dans un ouvrage demeuré célèbre (1986) où il est précisément question de développer une
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Nosophie, Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne. xavier.guchet@club-internet.fr

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« manufacture moléculaire » fondée sur la mise au travail de nanomachines programmables, chacune étant munie d’une sorte de bras articulé et capable de produire n’importe quelle structure aussi complexe qu’on voudra en assemblant les atomes un par un. Drexler affiche ouvertement son ambition d’ouvrir aux ingénieurs un domaine d’intervention technique dévolu jusqu’à présent aux biochimistes, le programme technologique relevant donc aussi d’un conflit de compétences entre disciplines. L’ingénieur fera même mieux que le biochimiste puisqu’il contrôlera ses machines moléculaires individuellement, contrairement au chimiste qui travaille en solution sur des assemblées de milliards de molécules. Pour que ces nanomachines que Drexler appelle des « assembleurs universels » puissent avoir une quelconque utilité industrielle, il faut nécessairement en faire fonctionner un très grand nombre en parallèle sur une tâche déterminée. Or la seule manière de produire ces assembleurs en grand nombre est de les faire s’auto-répliquer, ou plutôt de construire une autre classe de machines que Drexler appelle les réplicateurs et qui, en faisant des copies d’eux-mêmes, multiplieront les assembleurs. Drexler a recours à une analogie biologique : le réplicateur est à l’assembleur universel ce que la cellule est au ribosome qui synthétise les protéines. En se répliquant, la cellule multiplie les ribosomes ; de même, en se répliquant, le réplicateur multipliera les nanorobots industriels. Ce thème du nanorobot autoréplicateur a poussé Drexler à formuler un scénario catastrophe. Ce scénario fait état du danger qui existe de voir un jour les assembleurs universels s’autorépliquer sans contrôle jusqu’à épuisement complet de la biomasse (pour fonctionner les assembleurs « consomment » du carbone), la terre se trouvant ainsi transformée en une sorte de gelée grise, Grey Goo en anglais. Les nanotechnosciences, en particulier ce domaine de recherche des machines moléculaires artificielles, semblent donc rejouer pour leur propre compte la très vieille opposition de la machine et de l’organisme, du mécanisme et du vivant. D’un côté en effet, les assembleurs universels qui fonctionnent comme des robots industriels programmables classiques ; d’un autre côté, les réplicateurs qui sont supposés avoir les propriétés de la cellule vivante. Une passerelle entre les deux : le concept de fabrication traditionnellement réservé à la première classe de nanoobjets (les assembleurs) peut désormais être transposé à la seconde (les réplicateurs), dès lors que le programme de la « manufacture moléculaire » stipule qu’il sera bientôt possible de produire par design, de fabriquer en somme, des cellules artificielles. La ligne de démarcation établie par Kant entre les choses qui ne sont possibles qu’en tant que fin naturelle (les organismes) et celles qui ne sont possibles qu’en tant que fin artificielle (les produits de l’art) semblent s’effacer. La polémique que certains physiciens et chimistes entameront avec Drexler dans les années quatre-vingt dix sur son programme de « manufacture moléculaire » va contribuer à déplacer les termes du problème. L’objet de la polémique porte en substance sur la possibilité, affirmée par Drexler, d’appliquer à la nanoéchelle des concepts de fonctionnement et des stratégies de fabrication mis en œuvre à la macroéchelle. C’est impossible répondent les contradicteurs de Drexler : à la nanoéchelle entrent en jeu des phénomènes (mouvement brownien, forces de surface notamment) qui rendent impraticables les concepts et stratégies de design élaborés pour notre industrie macro. Il faut plutôt, disent-ils, inventer de nouveaux principes de design et de fonctionnement qui seront spécifiques à l’échelle moléculaire, en particulier en s’appuyant sur ce que la Nature a réussi à faire par voie d’essais et d’erreurs en quelque trois milliards d’années d’évolution, aboutissant à la machinerie moléculaire du vivant 16

que les contradicteurs de Drexler considèrent comme optimisée à la nanoéchelle (à cette échelle, on ne peut pas faire mieux que ce qu’a fait la Nature, on ne peut que s’inspirer de ses réalisations). En particulier, il convient de prendre appui sur un ensemble de mécanismes forgés par la Nature pour opérer à la nanoéchelle, mécanismes relevant de ce que l’on appelle l’auto-assemblage (self-assembly). Dans l’auto-assemblage, qui est rendu possible par des mécanismes de reconnaissance moléculaire, les parties s’autoassemblent sans qu’un designer intervienne pour appliquer de l’extérieur un plan de fabrication : le plan est immanent aux parties elles-mêmes. Le vieux problème de la distinction entre machine et organisme, formulé autour du concept d’auto-organisation, se trouve par conséquent défait et reconfiguré tout autrement : à cette échelle, la distinction n’est pas entre le vivant et le non vivant (il n’y a pas de vie à la nanoéchelle, nous sommes ici dans le pré-vital), elle est entre deux stratégies de design, une stratégie de fabrication classique, par application d’un plan de construction c’est-à-dire par imposition à la Nature d’une norme extérieure à elle, et une stratégie consistant à déléguer à la Nature elle-même le soin de produire des objets techniques (la norme est alors interne à la Nature elle-même) ; entre fabriquer et faire faire ; entre fabriquer selon un plan préétabli et « piloter des processus naturels ». Un exemple illustre bien cette nouvelle approche du design. Un laboratoire français, le LAAS à Toulouse, s’est lancé dans un programme de recherche visant à monter artificiellement le nanomoteur du flagelle d’une bactérie, E. Coli. Les biologistes étudient ce moteur depuis une trentaine d’années mais ne comprennent pas encore les principes de son fonctionnement et le processus de sa construction. Les chercheurs du LAAS ont élaboré un modèle physico-chimique susceptible d’expliquer le fonctionnement du nanomoteur et veulent tester la validité de ce modèle, en vérifiant s’il est conforme ou non à l’agencement spatial effectif des protéines : tel est le but du projet de recherche. La stratégie de design consiste à monter artificiellement le nanomoteur sur une surface d’accueil, en prenant appui sur les mécanismes d’autoassemblage des protéines. Il s’agit dans un premier temps d’isoler les protéines d’intérêt qui conditionnent la rotation du moteur (il y en a quatre), de les produire en quantité et de les purifier. Dans un second temps, il s’agit de préparer la surface d’accueil sur laquelle les protéines seront imprimées et devront s’auto-assembler. Cette surface d’accueil doit être préparée de manière à être rendue la plus semblable possible à la membrane de la bactérie. Cette stratégie repose sur l’hypothèse que les protéines imprimées sur cette surface biomimétique s’auto-assembleront comme elles le font dans l’organisme vivant. Dans un troisième temps, les édifices moléculaires ainsi obtenus seront imagés étape par étape (au moyen d’un microscope à force atomique) ce qui permettra de tester le modèle mécanique de départ. Quelle que soit l’issue de ce projet de recherche, son intérêt réside avant tout dans la démarche mise en œuvre consistant à déléguer à la matière elle-même l’activité constructrice du nanomoteur. La construction de la machine ne se fait pas d’après un plan préétabli, elle procède par voie d’auto-assemblage des protéines sur la surface d’accueil. L’opposition n’est pas du tout ici ente le vivant et l’inerte (pas plus le nanomoteur biologique que le nanomoteur artificiel, si l’expérience est un succès, ne peuvent être dits vivants), elle est entre deux stratégies de design, entre fabriquer et faire faire. La seconde stratégie, le faire faire par voie d’auto-assemblage, implique que le succès est déterminé par un renoncement consenti à exercer une maîtrise sur le procès de fabrication. Le philosophe J.-P. Dupuy (2004) a très bien mis en évidence cette situation de non-contrôle, de non-maîtrise recherché, constituant selon lui le 17

soubassement métaphysique des nanosciences, plus exactement du programme de convergence N-B-I-C (pour Nanotechnologie, Biotechnologies, Technologies de l’Information et de la Communication, Sciences Cognitives) mis en avant par le rapport de la National Nanotechnology Initiative américaine au début des années deux mille. C’est donc non par accident, ainsi que le suppose Drexler dans son scénario catastrophe, mais par design que les nanosciences ont partie liée avec la non maîtrise (ce qui ne signifie pas pour autant qu’un nanoobjet comme le nanomoteur artificiel puisse s’échapper du laboratoire et dévorer la biomasse ! Cela veut dire simplement que la stratégie de design rendant possible le montage artificiel du nanomoteur sur la surface d’accueil repose sur des mécanismes d’auto-assemblage qui, eux, échappent à notre maîtrise possible). Cette démarche d’invention consistant, non à appliquer à la nanoéchelle des concepts de fabrication et de fonctionnement forgés à notre échelle (Drexler), mais à tirer parti des phénomènes physiques qui opèrent à la nanoéchelle, éventuellement pour mettre au point des schèmes de fonctionnement nouveaux selon la préconisation des contradicteurs de Drexler, est la stratégie effectivement adoptée par un certain nombre de laboratoires de recherche. Il se trouve en effet que le domaine des machines moléculaires artificielles est né au début des années quatre-vingt dix indépendamment de la vision d’E. Drexler. Il y a (au moins) deux actes de naissance de ces recherches. Le premier se situe dans la chimie, autour de travaux datant du début des années quatrevingt. Des chimistes parviennent alors à synthétiser des molécules très compliquées constituées d’anneaux entrelacés, les caténanes, ou d’anneaux coulissant le long d’une tige terminée à ses deux extrémités par des bouchons, les rotaxanes. Au début des années quatre-vingt dix, il devient possible d’obtenir par voie électrochimique un mouvement plus ou moins contrôlé d’une partie de ces molécules par rapport à l’autre. Le chimiste commence à parler de machine moléculaire à partir du moment où il est en mesure d’obtenir un tel mouvement. Un deuxième acte de naissance du domaine des machines moléculaires artificielles peut être situé dans l’électronique moléculaire. Les débuts de l’électronique moléculaire, autrement dit de l’idée de faire fonctionner une molécule individuelle comme un composant électronique, voire comme un calculateur à part entière, peuvent être datés du milieu des années soixante dix. Il faut toutefois attendre la mise au point du microscope à effet tunnel (Scanning Tunneling Microscope, STM) au début des années quatre-vingt, et surtout la possibilité depuis le début des années quatre-vingt dix de s’adresser à l’aide de la pointe du STM à des molécules, voire à des atomes individuellement (en leur fournissant de l’énergie, en les déplaçant sur une surface par exemple), pour que l’idée de mécanique moléculaire puisse se faire jour. La physique quantique explique en effet très bien qu’une molécule adsorbée sur une surface métallique perd une bonne partie de ses propriétés quantiques et acquiert un comportement presque classique, d’où la possibilité de fabriquer à la nanoéchelle des dispositifs mécaniques qui fonctionnent pratiquement selon les principes de la mécanique classique. Ce qui est intéressant dans ces recherches toutefois, c’est que la vieille conception d’une Nature cartésienne régie par le mécanisme universel et celle des machines simples classiques ne sont pas pour autant récupérées. Ainsi, une expérience réalisée dans un laboratoire francilien, le LPPM, fait bien comprendre que les machines moléculaires artificielles inaugurent une conception de l’artifice, et par conséquent de la Nature, qui ne correspondent pas du tout, ni aux machines simples, ni à la Nature cartésiennes. Cette expérience porte sur un biphényl, autrement dit une molécule constituée de deux noyaux benzéniques attachés par une 18

liaison covalente que l’on dépose sur une surface de silicium de telle façon que l’un des deux noyaux est très fortement fixé à la surface tandis que l’autre l’est plus lâchement. Le microscope à effet tunnel a un degré de résolution tellement élevé qu’il permet de « rentrer » dans la molécule et d’appliquer un courant électrique à un endroit déterminé. L’expérience a consisté à appliquer une tension électrique au niveau du noyau fortement attaché à la surface : l’autre noyau effectue alors un mouvement de rotation. L’application à nouveau d’une tension au même endroit entraîne un retour du noyau mobile à sa position initiale. La molécule a donc deux états de stabilité, elle est bistable. Or, les chercheurs impliqués dans cette expérience insistent sur le rôle primordial joué par la surface dans cette dynamique moléculaire, à tel point que l’un d’eux n’hésite pas à affirmer lors d’une interview que la surface fait partie de la machine : « la surface fait partie de la machine... la surface elle joue un rôle très très important. Est-ce que la fonctionnalisation de la surface intervient forcément sur la ou les futures fonctions de la machine ? … Par exemple le biphényl. Si la surface n'était pas là, on n'aurait jamais eu un bistable, parce que la surface jouait le rôle de résonance et de point d'ancrage de la molécule ». Cette expérience portant sur le biphényl bistable illustre très bien au demeurant ce que le philosophe G. Simondon appelait une démarche concrète d’invention technique, par opposition à une démarche dite abstraite qui est celle de la fabrication technique au sens classique du terme (chaque partie de l’objet technique est pensée séparément pour accomplir une fonction déterminée ; le fonctionnement d’ensemble est la simple juxtaposition, la somme des fonctionnements des parties qui sont assemblées en fonction d’un plan préétabli). L’inventeur adoptant une démarche concrète se représente le fonctionnement de l’objet technique dans son environnement, et anticipe les effets physiques que ce fonctionnement aura sur cet environnement. Il peut alors essayer de transformer ces effets induits par le fonctionnement de l’objet en principes essentiels du fonctionnement lui-même : dans ce cas, l’objet technique est dit auto-conditionné, il est en relation de causalité récurrente avec ce que Simondon appelle son « milieu associé », il intègre dans ses schèmes fonctionnels les effets de son propre fonctionnement sur le milieu. Il est fermé, axiomatisé, parfaitement cohérent. L’expérience sur le biphényl relève d’une démarche concrète d’invention en ce sens : il s’agit en effet de transformer en schèmes fonctionnels exploitables les relations qui s’établissent entre la molécule et la surface de silicium sur laquelle elle est adsorbée. Or, selon Simondon, le passage d’une démarche abstraite à une démarche concrète de l’invention technique se traduit par une transformation en profondeur de notre pensée de la Nature. « L’objet technique […] ne se borne pas seulement à créer une médiation entre homme et nature ; il est un mixte stable d’humain et de naturel […] ; il donne à son contenu humain une structure semblable à celle des objets naturels, et permet l’insertion dans le monde des causes et des effets naturels de cette réalité humaine […]. Une convertibilité de l’humain en naturel et du naturel en humain s’institue à travers le schématisme technique » (Simondon, 1989, p.245) Simondon veut dire qu’avec l’invention de machine concrète, la Nature cesse d’être une réalité extérieure, opaque et massive, que l’homme cherche à transformer par son travail : elle est désormais appréhendée comme une sorte de partenaire de la technique, la concrétisation désignant précisément le processus par lequel les effets induits par le fonctionnement de la machine sur le milieu extérieur finissent par devenir

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des conditions de ce fonctionnement, en étant intégrés dans la systématique fonctionnelle de la machine Les recherches effectives dans le domaine des machines moléculaires artificielles font donc apparaître la Nature, non pas comme une pure réserve de matières premières prêtes à l’emploi (Drexler), mais soit comme un ingénieur dont les stratégies de design (les mécanismes d’auto-assemblage notamment) ne relèvent pas de notre maîtrise possible, soit comme une réalité d’ordre opératoire, un ensemble de processus susceptibles d’être rendus homogènes à nos schèmes technologiques. Il faut préciser à la suite de Simondon que formuler une conception technologique de la Nature ne veut pas dire « instrumentaliser » la Nature à des fins de production industrielle. Cette assimilation est sans aucun doute chez E. Drexler, dans sa vision d’une Nature entièrement conforme à nos visées nanoindustrielles, mais il faut rappeler ici l’importante distinction sur laquelle Simondon n’a pas cessé d’insister, entre travail et fonctionnement. La conception de Drexler demeure conforme à l’activité de travail, celle des chercheurs impliqués dans la recherche sur le biphényl bistable ou sur le nanomoteur dissocie très clairement le technologique, c’est-à-dire la considération des schèmes fonctionnels, du problème du travail et des applications utiles (les chercheurs sont presque unanimes à dire que leurs recherches ont avant tout une visée de connaissance et non prioritairement industrielle). Il y a par conséquent dans les nanosciences, non pas un appauvrissement mais au contraire un enrichissement de notre idée de la Nature, enrichissement rendu possible par la multiplication des stratégies de design et des principes de fonctionnement des artifices qui organisent notre rapport « indirect » à elle. Bibliographie
DREXLER E. (1986), Engines of Creation. The Coming Era of Nanotechnology, Anchor Books. MERLEAU-PONTY M. (1995), La Nature. Notes. Cours du Collège de France, Paris, Editions du Seuil. DUPUY J.-P. (2004), « Pour une évaluation normative du programme nanotechnologique », revue Réalités industrielles, n° de février. SIMONDON G. (1989), Du mode d’existence des objets techniques, Aubier/Montaigne.

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LA NATURE « EN CRISE » : INTERROGER NOS RAPPORTS SOCIAUX Laure DOBIGNY*
Les conséquences environnementales des activités humaines, aujourd’hui sensibles (telles les pollutions de tous types) ainsi que les risques encourus, remettent directement en cause notre rapport à la nature – tant nos choix techniques que nos comportements. Si la reconnaissance de ces phénomènes naturels, tout comme la nécessité de limiter notre impact ne semblent plus faire réellement débat, on observe principalement une recherche de solutions techniques à la « crise » et parallèlement, mais distinctement, l’émergence d’un ensemble de discours visant à influencer les comportements, de la nécessité d’une éthique ou respect de la nature à celle d’une « responsabilité citoyenne », voire de théories s’inspirant du béhaviorisme. Les usages sont pourtant intimement liés aux choix techniques, notamment dans le domaine de l’énergie. Et cette distinction est d’autant plus vaine que la technique comme les comportements sont tous deux fortement dépendants de notre conception du monde, c’est-à-dire de la vision que l’on a de la place de l’homme vis-à-vis de la nature. Or justement, ce que la crise environnementale et les recherches scientifiques y ayant trait nous révèlent, c’est l’impossibilité d’une conception « moderne » qui sépare la nature de l’homme, en dévoilant une nature-processus1, se modifiant par les interactions homme-nature. En avons-nous pour autant fini avec cette conception moderne du monde ? Paradoxalement, les solutions en réponse à la crise ne réaffirment-elles pas une certaine distinction entre nature et société, notamment à travers les choix techniques ? Parce qu’en effet, s’il n’y a plus de séparation possible, agir sur la nature c’est toujours aussi agir sur la société. Ainsi la question soulevée par les problèmes environnementaux n’est-elle pas avant tout celle de notre conception du monde social ? Nature en « crise » et nouvelle conception du monde La nature peut être définie comme ce qui n’est pas nous, ce qui existe sans et en dehors de nous. Cette vision de la nature est assez proche d’une conception moderne du monde qui, en situant l’homme hors de la nature, conçoit celle-ci comme un système en « équilibre », toujours reproduction du même. Le développement des technologies modernes, avec les conséquences que l’on sait, a été déterminé par cette vision du monde. Or les changements environnementaux nous dévoilent au contraire une nature qui se modifie et évolue, en interaction avec l’homme. Il n’est en effet plus possible de distinguer le naturel du culturel : nous ne rencontrons que des objets hybrides, très naturels et très artificiels, comme la pollution par exemple. Est-ce à dire pour autant que la nature n’existe plus ? Selon Catherine Larrère (1997), cela supposerait sa complète intelligibilité, et la crise nous révèle au contraire les limites de notre compréhension de
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Doctorante en socio-anthropologie des techniques au Cetcopra, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, allocataire de recherche de l’ADEME. Se distinguant à ce titre d’une « nature-artefact » (C. Larrère & R. Larrère, 1997).

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la nature. Mais cela supposerait surtout sa complète maîtrise, or il n’y a pas d’interruption des phénomènes naturels, notre action n’a pour effet que de les infléchir. Cette maîtrise est d’autant plus illusoire, qu’« à l’artificialisation de la nature correspond la naturalisation de nos artifices », c’est-à-dire que les objets que nous abandonnons tels que les gaz ou pesticides, ont un avenir naturel qui nous échappe. S’il n’y a donc plus de nature qui nous soit radicalement extérieure, celle-ci ne cesse pas pour autant d’être ; elle se révèle comme nature-processus, en interaction continue avec l’homme. La « crise » nous permet donc de saisir une autre conception la nature, cependant les solutions qui émergent en réponse à celle-ci, semblent bien dans la continuité des technologies modernes, et dès lors des conceptions qui les sous-tendent. L’énergie comme objet socio-anthropologique L’énergie et les techniques mises en œuvre pour son appropriation s’avèrent à cet égard un réel outil d’analyse de notre rapport à la nature et conception du monde. Et ce, par la triple dimension de l’énergie : la source d’énergie est un phénomène naturel, le convertisseur une technique et en tant que tel, un intermédiaire entre l’homme et la nature, ainsi qu’entre les membres d’un groupe (A. Gras, 2003, p.235). Enfin, le système énergétique dans lequel s’insèrent les convertisseurs est, lui, une organisation socio-technique, une construction sociale. C'est-à-dire que les choix énergétiques non seulement caractérisent, mais se révèlent aussi directement déterminés par notre conception de la nature. L’usage du moulin à eau et celui d’une centrale nucléaire sont en effet l’expression d’une toute autre façon de concevoir et d’être au monde. En cela, ils s’inscrivent dans un tout autre rapport à la nature mais aussi, dans une organisation sociale spécifique. Bien entendu, notre rapport à la nature ne se réduit pas uniquement à sa médiation technique. La modernité n’a pas épuisé un certain « sentiment de nature ». Une fascination de la nature qui agit, selon Serge Moscovici, par la fascination de la vie, c’est-à-dire que « dans l’effort qu’on fait pour défendre l’une, on cherche à sauver l’autre » (S. Moscovici, 2002, p.24). Mais ce rapport plus individuel à la nature, qu’il soit poétique, contemplatif ou esthétique s’avère distinct de notre rapport collectif à la nature – action sur le monde tant naturel que politique, qui se traduit dans le choix technique. L’usage d’une énergie et de son convertisseur est en effet à comprendre comme moyen d’action sur le monde, naturel et social. L’emploi du moulin à vent, par exemple, qui s’inscrivait dans un rapport spécifique à la nature, se développa fortement à partir du XIIème siècle, parce qu’il permettait de se soustraire aux privilèges et bans seigneuriaux auxquels était soumise l’utilisation du moulin à eau2. Le choix du moulin à vent, dans ce contexte social spécifique, portait bien une revendication, et son usage réalisait cette action sur la société. Les changements énergétiques ne sont donc en rien le fruit d’un évolutionnisme (vers toujours plus d’efficacité) ou déterminisme matérialiste (notamment en cas de pénurie) ; mais toujours des choix sociaux, déterminés par une certaine conception du

2 En effet, si les cours d’eau étaient annexés à une propriété, il était plus difficile d’établir à qui appartenait le vent. Et c’est bien dans une période de protestation contre les banalités que se développe le moulin à vent. (J.C. Debeir et al., 1986, p.129).

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monde, induisant un rapport spécifique à la nature et par une conception toute aussi particulière du bien-être social, impliquant une organisation spécifique. Fin de la modernité ? Alors, si la crise environnementale nous permet de saisir une nouvelle vision de la nature, les alternatives énergétiques – émergeant en réponse à cette même crise – devraient s’inscrire en rupture radicale vis-à-vis des technologies modernes. Or il s’agit pour la plupart de techniques substitutives en totale continuité technologique, c’est-àdire aussi, dans la linéarité de nos usages énergétiques. Que ce soit au travers d’alternatives telles que l’hydrogène, le « charbon propre » ou ITER, il n’y a pas de remise en cause de cette conception « moderne » du monde qui sous-tend l’usage des énergies fossiles et fissiles : le rapport d’extériorité – et de prédation – de l’homme envers la nature est toujours présent. Et le développement des grands projets d’énergies renouvelables (EnR) n’est pas à proprement parlé le signe d’un changement de paradigme. L’engouement pour les biocarburants montre bien que seule la substitution énergétique est recherchée, dont les conséquences environnementales et sociales de cette exploitation à grande échelle se font déjà ressentir, alors même qu’elle est tout juste naissante3. La construction d’énormes barrages hydrauliques relève bien quand à elle, d’une artificialisation de la nature, manipulée et dominée. Et tous les grands convertisseurs EnR s’inscrivent dans cette continuité. Puisqu’en effet, si prendre en compte l’environnement4 de l’homme, préserver son « contexte », n’est pas une conception d’extériorité radicale entre l’homme et la nature, elle n’en reste pas moins une vision anthropocentriste du monde. La nature est toujours un immense réservoir de ressources, mais qu’il faut préserver, voire faire fructifier, pour permettre l’existence future de l’homme. Donc au-delà de l’énergie utilisée, c’est bien la technique employée qui caractérise une certaine conception du monde naturel et social. Les convertisseurs sont en effet indissociables du système énergétique dans lequel ils s’insèrent : de grandes unités de production d’énergie n’ont de sens que dans un vaste réseau centralisé. Si la prégnance d’une conception moderne peut donc sembler paradoxale, c’est oublier que les choix techniques n’engagent pas seulement une certaine conception de la nature, mais également une vision particulière de la société. Ces alternatives sont pensées – pour et insérées – dans un système énergétique en place qui, en tant qu’organisation sociotechnique, n’est pas seulement le support de la matérialité de nos modes de vie, mais également, en partie, celui de notre organisation sociale. Modifier notre rapport à la nature et par là, changer radicalement de système technique, serait nécessairement aussi modifier notre organisation sociale. Puisqu’il n’y a justement pas d’extériorité entre l’homme et la nature, agir sur la nature c’est toujours aussi, agir sur la société. En ce sens, de telles réponses à « la crise » réaffirment bien une distinction, en tentant de résoudre les problèmes
3 Comme exploitation à l’échelle mondiale. L’usage des biocarburants n’a lui rien de nouveau ; il est déjà envisagé en 1904 par les agriculteurs français comme substitution au pétrole et connaîtra une apogée en tant que carburant peu après 1930 en Europe, avant de retomber dans l’oubli et d’être à nouveau développé après les chocs pétroliers, notamment au Brésil. 4 L’usage de ce mot exprime à lui seul la prégnance d’une conception anthropocentriste, il permet de « bien souligner encore son caractère extérieur, avec toujours l’Homme au centre, comme à l’époque où la terre était considérée comme le centre de l’Univers », selon J. Grinevald (2005, p. 110).

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« naturels » par une simple approche technique et de préserver par ailleurs intacte la société en place, comme si elle était hors de. Cette continuité est peut-être alors bien davantage le signe du refus conceptuel d’une autre organisation sociale que d’une nouvelle vision de la nature. Autonomie énergétique et rapport au monde Les choix énergétiques ont en effet toujours des implications sociales, en ce qu’ils contiennent et engagent un certain rapport au monde. La réalisation d’une étude de terrain5, sur l’utilisation d’énergies renouvelables dans l’habitat, en rupture radicale avec le système énergétique actuel, c'est-à-dire en autonomie de production (totale ou partielle), nous montre qu’ainsi, s’instaure chez les acteurs un autre rapport à la nature, à l’énergie, mais aussi une nouvelle solidarité. Ce choix énergétique dans l’habitat ne doit pas être compris comme l’apanage d’un engagement écologique radical, voire d’une population favorisée. S’il y a bien, parmi les acteurs rencontrés, une dimension écologique dans ce choix, celui-ci relève surtout d’une dimension politique, comme remise en cause de la consommation et des moyens de production, ainsi que d’une dimension économique, pédagogique et d’équité sociale, notamment à travers l’autoconstruction de ces techniques. Elles sont en effet de petite envergure, contrairement à celles citées précédemment ; il s’agit donc de se greffer sur un phénomène naturel sans le modifier, de préserver plutôt que de détruire (une turbine hydraulique est ainsi « au fil de l’eau »). Cet usage ancre dans un lieu et instaure un temps de production, fluctuant, c’est-à-dire que les consommations vont être arbitrées en fonction de la météorologie, et « c’est ce qui est aussi très intéressant, cette notion de revivre dans l’environnement dans lequel on est », nous dit un acteur. L’utilisation de ces techniques restitue en effet un lien avec la nature, coupé dans l’usage des énergies fossiles par lequel l’homme s’extrait des contraintes de temps, de lieu et de climat. Cette forte dépendance aux phénomènes naturels pour la satisfaction des besoins énergétiques modifie et, en même temps, inscrit l’acteur dans un autre rapport à la nature, qu’il conçoit d’ailleurs moins comme telle, que comme une « co-habitation ». Chez la plupart des utilisateurs s’instaure également une observation « réflexe » des conditions météorologiques, de par leur incidence (originaire) sur la production d’énergie, qui est à comprendre comme « attention de » et rompt radicalement avec une position d’extériorité, d’indifférence ou de maîtrise. Ainsi l’usage de ces techniques s’inscrit davantage dans un rapport de cohabitation, au sens d’un espace commun, c’està-dire proche d’une conception « écocentrée » du monde. Ce qui se manifeste, dans les pratiques, par des logiques de préservation et d’usage raisonné tant de l’énergie, que des ressources naturelles. En effet, que ce soit en autonomie partielle ou totale, l’usage de petites EnR conduit à la sobriété énergétique. Celle-ci découle de la proximité des lieux de production et de consommation d’énergie : Avoir conscience de la production amène à consommer différemment. La proximité de la production (fluctuante et limitée) permet

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Basée sur des entretiens et observations, cette étude a été effectuée en 2005 dans diverses régions de France, en s’attachant à varier les zones d’habitation (urbain, péri-urbain et rural) ainsi que les situations professionnelles et familiales des interviewés (L. Dobigny, 2005).

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en effet le « dévoilement »6 de l’énergie. Dévoilement qui modifie le rapport de l’acteur à l’énergie : elle acquiert une valeur symbolique qui s’oppose à son gaspillage. La connaissance du système technique – parce qu’il est proche et que l’on y participe – donne donc sa valeur à l’objet – en dehors du rôle qu’il peut avoir dans le jeu des interactions sociales – et cela influence directement les usages et la consommation d’énergie. Et la valeur qu’acquiert l’énergie pour les acteurs, est la stricte inversion de sa définition économique. Gratuite, elle est perçue comme un bien rare et précieux. L’autonomie conduit donc également à une inversion de la logique de consommation moderne : ce n’est pas la satisfaction d’un besoin qui amène à consommer de l’énergie, mais la présence d’énergie qui permet la satisfaction d’un besoin. C’est-à-dire « profiter de ce que la nature nous donne, quand elle nous le donne» témoigne un acteur. Ainsi on ne peut distinguer les usages de la technique employée : ceux-ci sont nécessairement liés. Alors en appeler à une « éco-citoyenneté » pour la maîtrise des consommations avec un Macro-Système Technique, tel le réseau électrique, qui ne permet en aucun cas la conscience de l’énergie mise en œuvre dans le quotidien – puisque qu’invisible – n’est pas seulement vain mais schizophrène. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’autonomie ne conduit pas à la perte mais à la création de liens sociaux. Autour de l’usage d’EnR s’instaure en effet un échange de savoirs et d’expériences, la création de groupe de pairs, ainsi que des relations et entraides avec le voisinage, autour de l’énergie et de la panne. Si de nouveaux liens sociaux se créent, c’est parce que l’autonomie en révèle l’importance. Là où dans nos sociétés modernes – d’interdépendance totale – il y a une illusion d’autonomie et d’inutilité de l’autre pour la satisfaction de ses besoins, par l’autonomie apparaît une autre forme de solidarité reposant tant sur la nécessité de l’entraide que sur l’échange de savoir-faire. Et cette autonomie en premier lieu énergétique a des répercussions plus globales sur la liberté d’un individu ou d’une localité : elle permet en effet de s’extraire de cercles de dépendance qui s’imbriquent les uns dans les autres. L’autonomie d’une commune permet ainsi la réalisation d’autres objectifs collectifs. Alors, le passage de l’individuel au collectif ou de l’atomisation de ce système énergétique à sa généralisation, peut être discuté et diverger sur la forme : de petits réseaux collectifs ? Municipaux ? Des coopératives de particuliers ? Mais, à une échelle plus collective, changer de système énergétique modifierait nécessairement l’organisation sociale. Il faut cependant bien se garder d’un quelconque déterminisme technique : un changement radical de technique ne conduirait pas, mais proviendrait d’un changement social radical, que serait une modification de notre conception du monde naturel et social. Et on peut s’interroger sur l’acceptabilité d’un tel système énergétique, qui confronte deux visions de la nature divergentes. Ce que l’on pourrait nommer le paradoxe de l’éolien : si cette technique permet un autre rapport à la nature en s’y greffant sans la détruire, c’est-à-dire en préservant cette nature-processus, vivante, que l’homme habite ; le principal objet de son refus est que l’éolien détériore la nature, mais

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Selon M. Heidegger (2004, p.17), en effet, « Le pro-duire fait passer de l’état caché à l’état non caché, il présente (bringt vor). Pro-duire (her-vorbringen) a lieu simplement pour autant que quelque chose de caché arrive dans le non-caché. Cette arrivée repose, et trouve son élan, dans ce que nous appelons le dévoilement ».

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qui est ici une nature-paysage, c’est-à-dire un tableau figé et idéalisé, nécessairement extérieur à l’homme donc à préserver de toute artefact humain. Finalement, deux conceptions antagoniques de la nature, et donc aussi de la société s’affrontent. D’une part, le choix d’alternatives énergétiques s’insérant dans un système technique identique, toutes énergies confondues, démontre bien la prégnance d’une conception qui sépare la nature de l’homme, en essayant, sans pouvoir y parvenir, d’infléchir l’impact de l’homme tout en préservant l’organisation sociale en place et les modes de vie, comme si la société était hors de la nature, et qu’il était possible de modifier notre rapport à la nature sans modifier aussi la société. Mais d’autre part, émerge un système divergent, nécessairement porteur d’un autre sens social : de plus en plus de communes tendent vers et atteignent une autonomie locale au moyen de petites EnR. Et c’est bien d’autonomie dont il s’agit, de nombreuses communes font en effet le choix de techniques dont elles peuvent assurer la maintenance, tout comme elles reprennent aussi, en France, la régie de l’eau. Or, l’usage de ces techniques s’inscrit dans un tout autre rapport à la nature. Ce processus d’autonomisation ne peut être que le signe d’une nouvelle façon de concevoir le monde, et dès lors, d’un profond changement social à venir, mais déjà « en œuvre ». Ainsi, les problèmes environnementaux n’interrogent pas seulement notre rapport à la nature, mais aussi nos rapports sociaux. On ne parviendra pas à répondre à l’un en faisant l’économie de l’autre. Si le développement technique et son impact nous permettent de concevoir une nature en interaction avec l’homme, nous n’en avons pas pour autant fini avec une conception moderne du monde. Puisque agir sur la nature est toujours aussi agir sur la société ; changer notre rapport à la nature conduirait nécessairement à une modification de l’organisation sociale. C’est donc peut-être avant tout notre vision de la société qu’il s’agit d’interroger, pour pouvoir penser un nouveau rapport à la nature, pacifié. Bibliographie
CIER A. (1904), L’alcool industriel et les pétroles, Bordeaux, Champs ; cité in GRAS A. et POIROT-DELPECH S. (1993), Grandeur et dépendance, Paris, PUF, p. 9. DEBEIR J.-C., DELEAGE J.-P. et HEMERY D. (1986), Les servitudes de la puissance, Une histoire de l’énergie, Paris, Flammarion. DOBIGNY L. (2005), Des énergies renouvelables à la sobriété énergétique, Etude socioanthropologique des EnR dans l’habitat individuel en France, Mémoire de Maîtrise, sous la direction de MORICOT C., Paris 1 Panthéon-Sorbonne. HEIDEGGER M. (1954), « La question de la technique », in Essais et Conférence, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2004. GRAS A. (2003), Fragilité de la puissance, Paris, Fayard. GRINEVALD J. (2005), « De la nature de l’économie à l’économie de la nature », in DARDENNE M. et TRUSSART G. (dir.), Penser et agir avec Illich, Balises pour l’aprèsdéveloppement, Bruxelles, Ed. Couleur livres asbl, coll. « Chronique Sociale ». LARRERE C., LARRERE R. (1997), Du bon usage de la nature, Paris, Aubier, coll. « Alto ». MOSCOVICI S. (2002), « La polymérisation de l’écologie », in De la nature, Paris, Métailié.

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LES ENERGIES RENOUVELABLES : ENTRE TRADITION ET MODERNITE Laurence RAINEAU∗
Toute technique est une manière de penser et d’être au monde, écrivait Jacques Ellul (1990). Elle véhicule et déploie des représentations et un imaginaire qui circonscrivent le monde des possibles. Les choix énergétiques d’une société sont en ce sens des choix techniques. Ils sont notamment l’expression d’une représentation de la nature, en même temps qu’un système d’action sur cette nature. C’est dans cette perspective que nous aborderons ici la question du développement des énergies renouvelables (EnR) dans la société contemporaine. Ces dernières reposent en effet sur une manière d’être au monde, impliquent un rapport à la nature et assignent à la technique un rôle fort différent de celui que lui attribue la société moderne organisée autour de l’énergie fossile. Les principales difficultés que rencontrent les énergies renouvelables dans leur développement ne sont d’ailleurs pas liées à leur réelle capacité de production d’énergie (comme cela leur est souvent reproché), mais à des barrières culturelles et sociales. Penser les EnR avec les imaginaires modernes, et dans les systèmes techniques contemporains qui leur sont attachés, conduit à des confusions, des malentendus et des blocages dont ces « nouvelles énergies » font souvent les frais. C’est sans doute pourquoi, même s’il est plébiscité (par les hommes politiques notamment), le développement des EnR est loin d’être évident et soulève toujours des polémiques (notamment sur leur capacité à répondre à nos besoins de demain). Les énergies renouvelables sont en effet beaucoup plus qu’une source d’énergie alternative : elles portent un projet social, économique, politique et organisationnel nouveau. Les EnR et le naturalisme Les EnR s’ancrent dans un tout autre imaginaire de la nature que celui au fondement de la modernité et rompent notamment avec le naturalisme moderne. Le naturalisme caractérise depuis le 17ème siècle en occident (avec la révolution mécaniste) la façon dominante d’objectiver le monde, de penser l’homme dans le monde1. En distinguant un ordre humain d’un ordre non humain, il a construit la notion de Nature. Du côté des non humains se trouve en effet la Nature comme entité séparée, identifiable par l’homme qui, lui, se définit de l’autre côté comme conscience et intentionnalité. En même temps que la Nature, est donc né le sujet. Ce dualisme, marqué par la dichotomie nature/culture, oriente la connaissance et l’action sur le monde (en permettant notamment le développement de la connaissance scientifique). Dans ce prisme, la nature se présente souvent comme menaçante ou limitée, et la société se donne alors pour tâche de la maîtriser ou d’en autonomiser l’homme. Mais elle peut aussi apparaître comme menacée et susciter la protection et la préservation. Quoi qu’il en soit, cette séparation
∗ Cetcopra, Centre d’Etude des Techniques, des Connaissances et des Pratiques, Université Paris 1 PanthéonSorbonne, laurence.raineau@univ-paris1.fr 1

Nous nous référons à l’analyse que P. Descola fait du naturalisme moderne (P. Descola, 2005).

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conceptuelle d’avec la nature donne sens à l’action humaine pour les modernes (l’homme agit contre, sur ou pour la Nature). Cette façon inédite de penser le monde et d’agir sur lui s’opposait à la vision traditionnelle des sociétés passées. La modernité revendique d’ailleurs cette rupture avec la tradition, comme avec toute connaissance ou expérience passée, puisque l’innovation repose sur une remise en cause perpétuelle des connaissances et des inventions antérieures. La rupture entre modernité et tradition est donc au cœur de la dynamique de notre société, et au cœur du progrès (scientifique et technique) qu’elle affiche2. Selon Jean-Marc Lévy-Leblond, l’oubli est même une nécessité, un impératif de la dynamique de découverte. L’auteur montre en effet comment la science, par essence moderne, doit oublier son passé, ses racines pour se déployer : elle « doit être refus d’elle-même d’abord. Ses vérités d’aujourd’hui, elle ne peut les imposer que contre celles d’hier. Ou plutôt, sur ces vérités maintenant épuisées, appauvries, flétries, qui fournissent l’humus dans lequel peuvent s’enraciner de nouvelles idées… la science se construit contre elle-même » (J-M Lévy-Leblond, 1996, p.94). La notion de progrès, telle qu’elle se conçoit dans le monde moderne, condamnerait donc la connaissance, comme la technique, au refus de son passé, et même à l’amnésie selon les termes de l’auteur. Les EnR, dans leur philosophie, reposent sur une vision du monde radicalement différente. Elles n’opèrent pas de rupture entre un avant (pré-moderne) et un après, ni d’ailleurs de séparation entre un monde animal et un monde des hommes, entre humains et non humains, entre nature et culture. Elles s’ancrent dans la tradition et ne font pas table rase de l’expérience des cultures passées. Elles traversent les cultures, les âges et même les espèces, pour se rendre présentes dans la modernité, où elles s’associent à tout un ensemble de techniques (notamment dans l’habitat). Ce qu’elles proposent n’est pour cette raison pas toujours perçu comme un progrès pour les modernes. Même les plus sophistiquées et inédites d’entre elles, comme le solaire photovoltaïque par exemple, révèlent quelque chose des pratiques des sociétés traditionnelles et anciennes. Et même au-delà, les énergies renouvelables mettent en scène ce qu’il y a d’universel, de commun à tout homme, à toute civilisation, à toute culture, à toute vie. Ainsi, à travers le soleil, à l’origine de la plupart des EnR (solaire, éolien, biomasse), c’est l’origine de la vie sur terre qui est évoquée (comme le rappellent beaucoup d’ouvrages ou de sites sur les EnR3). L’homme, comme l’animal, a d’ailleurs toujours cherché à tirer parti du soleil et déployé des techniques pour capter sa chaleur naturelle. Il a aussi profité des sources de chaleur du sous-sol (la géothermie) avant même de connaître le feu. La combustion du bois lui a ensuite permis de maîtriser une autre source naturelle d’énergie. La technique des barrages, même si elle ne servait pas à produire de l’électricité, a été utilisée dans de nombreuses civilisations passées, depuis plus de 5000 ans, pour l’irrigation notamment (J. C. Lhomme, 2005, p.122). L’énergie du vent ou la force motrice de l’eau ont également été utilisées depuis très longtemps par les sociétés passées. Chaque société, chaque culture associe à ces sources d’énergie des techniques
2 Cette rupture moderne avec les pratiques, savoir-faire et techniques traditionnels nous est apparue clairement lors d’une étude de terrain sur l’habitat et le rapport à l’énergie. En témoignent par exemple ces paroles d’un maître d’ouvrage du sud de la France : « On ne construit pas aujourd’hui comme on le faisait il y a une centaine d’années, ou plus, dans le sud de la France ou au Maroc. On a désappris en quelques sortes, concernant l’isolation thermique par exemple… ». 3 Voir par exemple J.C. Lhomme (2005), ou www.crdp.ac.caen.fr/energies/soleil.htm.

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et des usages différents, mais l’énergie en question reste la même, traverse le temps et les civilisations. Pas de rupture entre tradition et modernité donc. Mais pas non plus de rapport « engagé » envers la nature. C’est en effet un tout autre rapport à la nature que nous proposent les EnR, un rapport qui n’est ni de domination, ni de maîtrise, ni même de mise à distance de la nature, comme a pu le décliner la modernité à différents moments de son histoire. Mais ce n’est pas non plus un rapport de protection comme le mettent en scène certains courants écologiques. La nature n’apparaît ici ni menaçante ni menacée. Pour autant, les EnR ne nous proposent pas de « revenir » à un totémisme, un animisme ou un analogisme (P. Descola, 2005), modes de perception et d’être au monde qui ne peuvent pas identifier de nature (« extérieure »), tant les séparations entre humains et non humains (lorsqu’elles existent) sont instables, fluctuantes (analogisme) ou superficielles (comme les différences temporaires d’apparences dans l’animisme). La continuité avec la tradition et avec la nature que supposent les énergies renouvelables n’empêche pas de penser la nature comme entité (même si l’homme s’y fond souvent). Les EnR se rendent en effet présentes aujourd’hui dans notre société à travers des techniques, des technologies et des objets techniques spécifiques, qui s’interposent entre une « nature » et l’homme (ou la société). En cela, le rapport à la nature que nous offrent les EnR est toujours médiatisé par la technique (comme il le fut d’ailleurs en matière d’énergie dans beaucoup de sociétés passées). Même le solaire passif (profiter « tout simplement » de la chaleur directe du soleil quand il fait froid, et ne pas y être exposé quand il fait chaud), supposent des techniques architecturales (avec l’architecture bioclimatique). Mais les EnR impliquent le plus souvent la médiation d’objets techniques entre l’homme et le naturel (éoliennes, panneaux solaires, pompes à chaleur, barrages, etc.), qui enferment parfois des technologies très sophistiquées. Ce n’est donc pas une relation fusionnelle avec la nature, libérée de toute emprise de la technique, que nous proposent les EnR, relation où le sujet disparaîtrait dans un tout uniforme. Pour autant, les énergies renouvelables rompent complètement avec la vision moderne de la nature. En effet, au lieu de nous protéger de la nature en la mettant à distance, et donc en cherchant à l’exclure de l’action humaine et sociale, la technique sert au contraire ici à nous exposer à la nature (à ce que le vent, l’eau, le soleil, la chaleur de la terre peuvent nous apporter). C’est là une tâche tout a fait nouvelle que la société assigne à la technique : celle de nous rapprocher de la nature (d’un élément naturel) pour amplifier ses effets sur nous, pour mieux nous exposer à ses aléas (considérés ici comme positifs). La nature (ici représentée par l’air, le soleil, l’eau, la terre) se conçoit toujours dans une certaine forme d’extériorité (relative), puisque la technique s’interpose entre elle et l’homme, mais elle n’est plus une menace (dont on doit s’abstraire ou se protéger), ni une limite à l’action humaine ou sociale (que l’on doit dépasser), ni un monde imparfait (que l’on doit transformer) mais au contraire ce qui va rendre possible et efficace toute entreprise humaine. La technique ne sert plus une utopie de l’autonomie par rapport à la nature (notamment par la construction de mondes artificiels), mais un idéal d’alliance parfaite et totalement pacifiée à la nature. Les EnR reposent sur un autre imaginaire de la nature : celui d’une nature bienfaisante pour qui sait saisir et mettre à profit ce qu’elle donne spontanément. C’est un rapport qu’on pourrait pour cela qualifier d’opportuniste par rapport à la nature, mais qui ne prend en aucun cas la forme d’une prédation. Il n’y a pas de prédation, ni de rapport d’appropriation, comme dans le cas de l’énergie fossile par exemple. La plupart des sources d’énergie renouvelables ne se capture pas, ne se prélève pas, ce qui les rend 29

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