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Mutations des territoires dans le Monde à l'aube du XXIe siècle

303 pages
Une dizaine de géographes, spécialistes des différentes parties du monde, examinent à des échelles diverses, les multiples transformations que le Monde a connues au cours du dernier quart du XXe siècle. La dislocation du bloc soviétique, la généralisation de l'économie de marché, la révolution informatique ont abouti à la création d'espaces territoriaux de types nouveaux, mais pas sans lien avec certaines tendances lourdes héritées du passé.
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Mutations des territoires dans le Monde à l'aube du XXIe siècle

www.librairieharmattan.com Harmattan!@wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr (Ç)-L'Harmattan, ISBN: 2006

2-296-00408-3

E~:9782296004085

Sous la direction de Jean-Michel Decroly et Henri Nicolaï

Mutations des territoires dans le Monde

à l'aube du xxr siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 ] 053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Tonno ITALIE

L'Harmattan
1200

Burkina Faso
villa 96

logements

I2B2260
Ouagadougou 12

- RDC

Liste des auteurs

Terry CANNON est chargé de cours à l'Université wich (Londres)

de Green-

Jean-Michel DECROLY est chargé de cours à l'Université Libre de Bruxelles Daniel DORY est maître de conférences à l'Université La Rochelle François DURAND-DASTES est professeur émérite à l'Université de Paris 7 Denis Diderot Vladimir KOLOSSOV est directeur du Centre d'Etudes géopolitiques, Institut de géographie, Académie des sciences, Moscou Claude MANZAGOL Montréal est professeur titulaire à l'Université de de

Armando MONTANARI est professeur à l'Université «G.d'Annunzio» de Pescara Georges MUTIN est professeur émérite à l'Institut d'Etudes politiques, Université de Lyon Henri NICOLAÏ est professeur émérite à l'Université Bruxelles Philippe PELLETIER est professeur de géographie à l'Université Lumière, Lyon 2 Jean-Pierre RAISON est professeur émérite à l'Université Paris X, Nanterre Christian V ANDERMOTTEN Libre de Bruxelles est professeur à l'Université de Libre de

Introduction
JEAN-MICHEL DECROLY et HENRI NICOLAÏ

Le Monde vient de connaître des changements forts et rapides qui ont affecté sensiblement sa physionomie géographique. Même si certains ont vu, dans l'écroulement du Mur de Berlin, la fin des afftontements idéologiques qui avaient mu les événements historiques de l'époque précédente et le triomphe du système économique de marché, cela ne signifie pas que le Monde ne continue pas à se transformer, soit en poursuivant des évolutions en cours, soit en s'engageant dans des évolutions nouvelles et aujourd'hui encore mal prévisibles. A l'entrée du siècle, la Société royale belge de Géographie, pour commémorer le cinquième quart de siècle de son existence, au cours d'un colloque organisé à Bruxelles en mars 2002, s'est interrogée sur les mutations de la pensée géographique et sur celles des espaces géographiques qui se sont produites ou qui ont été amorcées pendant cette période. Le premier de ces thèmes a fait l'objet de plusieurs articles dans la revue BELGEO (Geographical marks at the dawn of the 2rt century, 2003/2, pp.117-185). L'ampleur du second a justifié la publication du présent ouvrage. Aux communications présentées à ce colloque ont été ajoutées des contributions demandées à d'autres auteurs pour traiter d'espaces qui n'y avaient pas été abordés mais dont il fallait absolument parler pour assurer la cohésion de l'ouvrage. « La géographie change sans cesse », dit le discours populaire qui pense d'abord à la carte politique mais qui est bien conscient aussi que cela concerne tous les autres aspects du paysage géographique avec, bien sûr, des rythmes et des intensités variables et des résultats différents pour les différentes parties du Monde. Même les aspects qu'elle croyait naguère immuables et qui composent ce qu'on appelle aujourd'hui

xxr

l'environnement lui apparaissent en voie de changement, que ce soit pour des raisons naturelles ou pour des raisons humaines. Le dernier quart du XXe siècle a connu des bouleversements politiques considérables qui avaient été mal annoncés et qui ont surpris. La période précédente, immédiatement après la deuxième guerre mondiale, avait vu la fm ultime des empires coloniaux mais aussi le renforcement de deux blocs antagonistes, le bloc occidental et le bloc communiste, chacun d'eux tentant de maintenir ou d'étendre son emprise sur les pays d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine, de manière directe ou plus souvent indirecte, dans le cadre de la guerre froide, avec, croyait-on déceler, un grignotage progressif de l'emprise occidentale. Le siècle cependant s'est terminé par la dislocation de la partie soviétique du bloc communiste, tandis que sa partie asiatique a maintenu ses structures politiques en changeant cependant de façon parfois ambiguë ses structures économiques. Entre-temps, l'Europe s'était débarrassée de ses dernières dictatures (Espagne et Portugal) ainsi que du tardif soubresaut autoritariste représenté par le régime militaire grec. Elle s'est organisée en un grand marché. Elle a vu revenir vers elle plusieurs pays de l'Europe centrale et orientale que l'empire soviétique avait absorbés ou dominés. L'empire russe proprement dit s'est maintenu mais en abandonnant une part importante de ses conquêtes, anciennes ou récentes. Avec la fin de l'affrontement direct ou indirect des deux blocs dans le reste du Monde a disparu une bonne part des aides concurrentes qu'ils apportaient à celui-ci. L'Afrique par exemple, et plus particulièrement l'Afrique Noire, a vu ainsi décliner dramatiquement les appuis qui lui venaient de l'extérieur, alors que l'accès aisé aux armes devenues disponibles dans les pays de l'ancien bloc soviétique l'entraînait fâcheusement à privilégier ses conflits internes et ses guerres civiles, provoquant ruines, massacres et mouvements de réfugiés. En Amérique latine en revanche, les régimes militaires, qui se donnaient en partie comme justification la lutte contre le péril communiste, ont fait place peu à peu à des régimes plus démocratiques tandis que l'échec relatif des réformes agraires (ou des tentatives de réformes) entreprises par 8

des régimes populistes a fait disparaître un autre argument en faveur de leur existence. Le visage démographique du Monde a changé. Certes, dans l'ensemble, la croissance de la population persiste mais, sauf en Afrique Noire et dans le Proche-Orient arabe, elle s'est fortement ralentie, le plus souvent pour des raisons économiques et sociales. En Afrique Noire, le ralentissement, qui commence à se manifester, est lié plutôt à la reprise de certaines maladies endémiques comme la malaria et à la vigueur qu'affmne la pandémie du SIDA, manifestation la plus spectaculaire du dernier quart de siècle dans le domaine des maladies, qui modifie même les perspectives d'avenir. Pour des raisons d'ordre économique, parfois pour des raisons politiques - comme dans les territoires africains ravagés par les guerres civiles - les déplacements des hommes n'ont pas cessé. Ils se font toujours en direction de l'Amérique du Nord, de l'Europe occidentale et du Golfe persique mais avec des changements dans le groupe des pays de départ (les pays de la rive nord de la Méditerranée n'en font plus partie) et avec une insertion dans les pays d'arrivée différente de ce qu'elle était auparavant, l'intégration faisant une place plus importante au « communautarisme » et à la formation de diasporas ethno-culturelles. Dans les déplacements des hommes, les flux touristiques, malgré quelques reculs temporaires lors des crises économiques et des guerres régionales (comme pendant les phases aiguës de la crise arabo-israélienne, la guerre du Golfe puis la montée du terrorisme islamiste), ont pris une ampleur qui a eu certainement un effet sur la connaissance du Monde par ses habitants, surtout par ceux des pays développés, les seuls à pouvoir participer à ces mouvements
SaiSOnnIers.

Dans le domaine économique, l'idéologie du marché a supplanté presque partout les idéologies planificatrices. Une de ses dérives a été la recherche prioritaire du profit financier. Cette évolution a remis en cause des traits caractéristiques du quart de siècle antérieur. Ainsi, la redistribution des activités industrielles et de services qu'elle a entraînée s'est faite essentiellement en fonction de la recherche d'avantages comparatifs de localisa9

tion, à travers la valorisation par les ftrmes tant des rentes de situation, en particulier celles héritées du temps long comme la structure des réseaux urbains, que de l'inégale répartition du capital social des territoires ou des économies d'agglomération qui peuvent s'y réaliser. La conception même du travail est affectée par cette nouvelle donne, puisque la ftn du plein emploi dans plusieurs sociétés industrielles a fait apparaître un nouveau marché du travail, parallèle ou informel, en tout cas plus précaire. Le fordisme des sociétés occidentales a cédé le pas à des formes plus flexibles. Au Japon, le toyotisme, avec l'emploi à vie et l'avancement à l'ancienneté, a fait place à des formules plus incertaines, surtout pour les travailleurs des secteurs de sous-traitance associés aux grandes entreprises mais désormais susceptibles d'être transférés en dehors du territoire national. Le Japon a même délibérément renoncé à maintenir des productions peu élaborées, tant dans le domaine du textile, par exemple, que dans celui de l'automobile ou même de l'électronique, en acceptant leur délocalisation, mais le plus souvent d'ailleurs en en conservant le contrôle, dans des pays à main-d'œuvre moins coûteuse, mais il a développé la production des modèles de pointe. L'Inde a tiré parti de ces différents types de relocalisation venant de l'Occident comme de l'Extrême-Orient et a connu des changements plus importants que ne le prévoyait la vision peu optimiste des observateurs d'il y a un demi-siècle. Avec l'apparition de formes de Silicon Valleys peut-être moins innovantes que celle de Californie mais très efficaces, elle a même renoué ainsi avec son vieux passé mathématique. L'explosion des techniques informatiques, autre caractéristique de ce quart de siècle, a induit des croissances fulgurantes, contribuant à l'expansion de ce qu'on a appelé la « bulle» asiatique dont le dégonflement brutal a provoqué à son tour un nouveau type de crise. Le développement de l'Internet enftn a engendré un nouveau type de fracture technologique à la surface du Monde, la fracture numérique (digital gap) qui se creuse entre pays industrialisés ou nouvellement industrialisés et pays en développement.

10

De nouvelles fonnes d'intervention des sciences biomédicales marquent la vie quotidienne des hommes. Des préoccupations nouvelles sont apparues ou se sont développées dans la façon dont les sociétés humaines perçoivent leurs rapports avec leur environnement et son avenir. Elles ont remis en question des projets élaborés antérieurement, par exemple dans le domaine de l'énergie ou dans le type de mise en valeur de certaines régions. Le dernier quart de siècle a donc déjoué bien des prévisions antérieures. L'idée que certains pays particulièrement développés préfiguraient ce que seraient les autres dans un avenir plus ou moins proche a été généralement abandonnée. Des visions pessimistes redoutent la croissance des inégalités. Des groupes politiques ou sociaux s'inquiètent d'un renforcement incontrôlé de la mondialisation. Celle-ci cependant n'a pas conduit jusqu'à présent à l'unifonnisation puisque, dans chaque partie du Monde, elle a dû prendre en compte le poids de passés différents et de spécificités géographiques, physiques et humaines. Tous les changements qui viennent d'être évoqués ici dans un certain désordre et sans souci quantitatif ont affecté de façon différentielle la face du Monde et ont présenté des aspects régionaux variés. Le présent recueil rassemble les contributions d'une dizaine d'auteurs sur ces questions, les unes étudiant l'ensemble des mutations qui se sont produites dans de grands cadres régionaux (un continent ou une partie de continent), les autres étudiant des problèmes plus spécifiques qui ont été engendrés par ces changements dans des espaces nationaux. Nos remerciements vont à tous les auteurs qui ont participé à cet ouvrage ainsi que, pour la mise en fonne des manuscrits, à Amaryllis Héris, pour celle des illustrations à Quentin Rombaux et enfin, pour la mise en fonne finale, à Catherine Patris.

Il

La géographie de l'Europe: un demi-siècle de mutations... et après?
CHRISTIAN V ANDERMOTTEN

D'UNE EUROPE EXSANGUE A L'UNION A 25 L'Europe sort de la Seconde Guerre mondiale affaiblie et divisée. Ce conflit, dans les prémisses duquel ont interféré, dans un contexte de crise économique majeure, les luttes entre les grandes puissances impérialistes européennes confrontées à des cadres nationaux trop étroits et la peur du bolchevisme, a débouché sur la scission du continent en deux blocs antagonistes. Le premier est, à la sortie de la guerre, placé sous hégémonie américaine. Il va ensuite s'affIrmer comme un des trois pôles de la Triade, sans toutefois pouvoir s'affranchir pleinement du poids politique et militaire des Etats-Unis. Le second rassemble des Etats, pour la plupart semipériphériques, qui vont tenter un processus accéléré d'accumulation industrielle sur le modèle et sous la houlette de bureaucraties dont la base sociale est étroite et qui sont entièrement dépendantes de l'Union soviétique. En quelques mois, entre 1989 et 1991, le bloc soviétique s'effondre, avec une rapidité et une facilité qui témoignent moins de véritables révolutions que d'une implosion du système, organisée par une fraction au moins des élites dirigeantes, s'appuyant certes sur des frustrations populaires. Aujourd'hui, l'Union européenne, à laquelle la Suisse et la Norvège sont de fait étroitement associées, a absorbé l'essentiel de l'Europe centre-orientale et même trois des républiques de l'ancienne URSS. La Roumanie, la Bulgarie et la Croatie devraient la rejoindre en 2007. Les perspectives restent plus floues pour le reste de l'ancienne Yougoslavie et pour l'Albanie, mais on voit mal comment ces pays pourraient échapper à terme à une insertion dans l'ensemble européen, dont ils sont déjà pour partie un protectorat de fait: l'euro est la devise qui circule au

Monténégro, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine, ici sous la dénomination de mark. Reste l'Europe orientale et en particulier la Russie, qui conserve des ambitions de grande puissance, mais sans le poids économique et le potentiel technologique pour les assumer effectivement: on ne peut être une grande puissance et avoir une structure d'exportation caractéristique d'un producteur périphérique de produits primaires.

Europe occidentale (a)

Europe centreorientale Cb) 5,2 % 4,9% 4,5% % (4,4 %) % (4,4 %) % (4,3 %) % (3,3 %) 1,9%

Ex-URSS (c)

Amérique du nord (Etats-Unis + Canada) 16,6% 20,3% 24,2% 29,2% 26,2% 24,0% 23,4% 23,7%
_
--------

1900 1913 1929 1950 1960 1973 1989 2000
---

26,2 26,6 25,5 22,4

34,2% 33,1 % 30,6% % (25,2 % (25,8 % (24,7 % (21,8 20,3%
UNION
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3,5 3,6 3,4 2,7

7,8% 8,5% 6,4% 9,6% 10,0% 9,4% 7,7% 3,5%
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EUROPEENNE
---------

ALENA
-~

1989 1995 2000

21,0 % (EI5, sans l'ex-RDA) 20,4 % (EI5) 19,6 % (EI5) 21,2 % (E25)

25,3% 25,0% 25,6%

Dans les limites territoriales actuelles (a) Union européenne à 15, y compris l'ex-RDA, Suisse, Norvège, Islande (entre parenthèses, sans la RDA) pays de l'ancien bloc soviétique, sauf les républiques baltes et l'ex-RDA, (b) Albanie, ex-Yougoslavie (entre parenthèses, avec la RDA) y compris les républiques baltes (c)

Tableau 1: Poids de l'Europe et de l'Amérique du nord dans l'économie mondiale (part de la valeur ajoutée mondiale, en dollars internationaux). Source: Calculs personnels d'après A. Maddison.

14

LES PHASES DE L'EVOLUTION ECONOMIQUE EN EUROPE OCCIDENTALE De la reconstruction rapide à l'essor fordiste La reconstruction rapide de l'Europe occidentale après la guerre, puis le développement d'une société de consommation de masse, s'effectuent dans un cadre keynésien. Le keynésianisme s'inscrit dans le contexte du compromis socialdémocrate, encadré par les Etats. Il rencontre à la fois les intérêts des Américains à trouver en Europe un marché solvable et ceux du capitalisme européen, qui a compris la nécessité de dépasser les impérialismes nationaux et d'étendre son marché intérieur. Le développement de la consommation de masse apparaît comme une réponse adéquate à la menace communiste, partagée tant par la bourgeoisie que par l'aile majoritaire, réformiste, du monde du travail. Les rapports de force politiques sont favorables à ce dernier, légitimé par sa participation à la Résistance et renforcé ensuite par le plein emploi, qui va rapidement s'installer et persister jusqu'au milieu des années soixante-dix. La croissance rapide, fondée sur le développement industriel taylorisé, s'accompagne d'une forte augmentation de la productivité. Ses fruits sont dès lors redistribués sous forme d'une croissance sensible des salaires réels à une population active qui relève de plus en plus de la sphère salariée, et ce sans que les taux de profit des entreprises soient mis en péril. A la fin des années soixante, la participation de l'Europe occidentale au produit mondial dépasse significativement celle de l'Amérique du nord: l'Europe occidentale reconstruite n'est plus, comme à la sortie de la guerre, un partenaire dépendant pour les Etats-Unis. Elle est redevenue un concurrent économique, même si cette concurrence est réduite par une dépendance militaire, par un plus grand émiettement de l'économie européenne et par le contrôle par les multinationales américaines de larges pans de l'industrie.

Les réponses au retournement de cycle après 1974 La crise du début des années soixante-dix correspond à un retournement de cycle long de Kondratieff. Le passage d'une phase A à une phase B de ce cycle se traduit par un abaissement des taux de profit. Dans un premier temps, durant la seconde moitié des années soixante-dix, beaucoup de gouvernements européens, à l'exception notable de la Grande-Bretagne, vont tenter de répondre aux effets de la crise par des mesures conjoncturelles de type keynésien, qui n'empêcheront pas la croissance du chômage et créeront d'importants déficits budgétaires. La phase B va entraîner une désindustrialisation de l'Europe occidentale au profit de pays à bas salaires, dans un contexte de mondialisation, de baisse tendancielle des coûts des transports et des communications, d'affaiblissement de la capacité de négociation du monde du travail, de tlexibilisation accrue de la production mais aussi de la régulation sociale, de moindre croissance des salaires réels. La distribution du produit va glisser des revenus du travail en faveur des revenus du capital. Dès le début des années quatre-vingt, on assiste à un désengagement relatif des pouvoirs publics, endettés et participant à l'idéologie néo-libérale ambiante. Toutefois, malgré le développement d'une communauté économique européenne, les grands Etats favorisent toujours le développement de grandes firmes à ancrage national, des « champions nationaux », comme réponse aux besoins croissants de concentration du capital, aux exigences de la concurrence internationale et de l'élargissement des marchés (J.C. Defraigne, 2004).

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(a) (b)

(c)

avec l'ex-RDA sans l'ex-RDA ni les républiques avec les républiques baltes

baltes

Figure 1 : Evolution du PIB européen et américain (1950-2003). Source: OCDE, complété par la Banque mondiale et la Commission économique pour l'Europe de l'ONU pour les années 2001, 2002, 2003.

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Un mauvais départ européen pour un nouveau Kondratieff? Durant les années quatre-vingt et surtout durant la décennie suivante, l'Amérique du nord va à nouveau dépasser l'Europe, grâce à un sensible différentiel de taux de croissance: c'est, avec la Chine, l'Amérique du nord qui participe le plus à la croissance du produit mondial (tableau 2). La reprise de la croissance américaine (et dans une moindre mesure européenne) correspond sans doute au démarrage d'un nouveau cycle de Kondratieff, qui serait tiré par la généralisation de la mise en œuvre économique des technologies de la communication, des nanotechnologies, des nouveaux matériaux composites et des biotechnologies. La mondialisation des tâches d'exécution industrielle et leur implantation dans les pays à bas salaires se renforce et commence aujourd'hui à concerner aussi des segments banals du secteur des services. Tout comme dans le reste de la Triade, l'économie ouest-européenne se spécialise dans la conception technologique et les services avancés, en particulier dans les nœuds métropolitains des réseaux mondiaux. Ces spécialisations et la confirmation de nouveaux modes de régulation plus favorables au capital entraînent une accentuation des disparités sociales.
1950-1973 Europe occidentale Europe centre-orientale Ex-URSS Amérique anglo-saxonne Japon Chine 25,3% 3,4% 9,4% 21,4% 10,1 % 4,7% 1973-1990 17,5% 1,0% 4,3% 22,3% 9,7% 12,3 % 1990-2001 15,1 % 0,7% -6,4% 23,3% 3,0% 24,4%

Tableau 2: Contribution des principaux ensembles économiques à la croissance mondiale (1950-2001). Source: Calculs personnels d'après A. Maddison.

Le développement plus vigoureux et plus rapide de ces phénomènes aux Etats-Unis qu'en Europe occidentale s'explique par plusieurs facteurs. La flexibilité initiale de l'économie américaine était supérieure. L'effort de recherche-développement (et d'éducation supérieure) y est nettement plus important qu'en 18

Europe, non pas au niveau de l'effort public, mais celui-ci reste en Europe éclaté par les cadres nationaux, mais bien au niveau de l'effort du secteur privé. En outre, la plus grande taille des firmes américaines y accroît l'efficacité de la recherchedéveloppement (tableau 3).
Pourcentage de la R-D dans le PIB Volume de laR-D (Amérique anglosaxonne = 100) Volume du dépôt de brevets, d'après le pays de l'inventeur (c) Part du PIB consacré à l'enseignement supérieur Part du PIB consacré aux dépenses publiques pour l'enseignement suoérieur 1,0% 0,9 % (d) 0,8%

Amérique anglosaxonne Europe occidentale (a) NOUVEAUX MEMBRES DE L'UE (b) CEI

2,6% 1,9% 0,8% 0,8%

100 61,9 2,1 4,3

100 94 0,5 0,5

2,7% 1,1 % (d) 1,0%

...
1,1 %

...
0,5%

Japon

3,0%

35,1

75,8

a) b) c) d)

Union européenne à 15, Suisse, Norvège, Islande à l'exclusion de Chypre et de Malte sur base de l'ensemble des brevets déposés dans les pays de la Triade sans le Royaume-Uni

Tableau 3 : Niveau de la R-D etfinancement de l'enseignement supérieur aux Etats-Unis et en Europe en 2000. Source: Calculs personnels d'après des données de la Banque mondiale pour la R-D, de l'OCDE pour les brevets et de l'UNESCO pour l'enseignement supérieur.

Ce n'est que durant la décennie quatre-vingt-dix que les stratégies de création de champions nationaux vont céder la place en Europe à des stratégies de constitution de véritables groupes européens, et encore parfois moyennant certaines réticences des 19

grands Etats (J.C. Defraigne, 2004). A l'autre extrémité de l'échelle de taille, l'accès plus aisé au capital-risque favorise la création de PME aux Etats-Unis par rapport à l'Europe. Le développement et l'implantation des nouvelles technologies de communication ont été plus rapides aux Etats-Unis. Les EtatsUnis bénéficient d'un énorme transfert depuis le reste du monde de ressources financières et humaines, si l'on prend en considération l'ampleur de l'immigration de main-d'œuvre qualifiée et de chercheurs aux Etats-Unis. Ces transferts ont été rendus possibles par la puissance américaine, y compris l'hégémonie culturelle, et le statut particulier du dollar, devise qui constitue 70 % des réserves de changes mondiales (contre 15 % pour l'euro) et dans laquelle est libellé 50 % du commerce international (30 % en euros). Enfin, le contexte américain est caractérisé par une démographie nettement plus dynamique, alimentée à la fois par une immigration plus de trois fois supérieure à l'immigration européenne et par une fécondité restée plus élevée (tableau 4). Les effets de ce différentiel démographique risquent de s'amplifier encore dans l'avenir.
Indice synthétique de fécondité Europe 2000 Prévisions vers 2015 Prévisions vers 2025 1,4 1,4 1,6 EtatsUnis 2,1 2,1 2,0 Bilan migratoire Pourcentage de 60 ans et plus

Europe 1,4%0 0,8%0 0,8%0

EtatsUnis 4,6%0 3,3 %0 3,1 %0

Europe 20,2% 24,0% 28,4%

EtatsUnis 16,1 % 19,9% 23,6%

Tableau 4 : Situation démographique en Europe et aux Etats-Unis (2000-2025). Source: World Population Prospects.

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Nombre de firmes 1978 2000 Grande-Bretagne Al1emagne Autriche Suisse Belgique - Luxembourg Pays scandinaves - Fin lande France Italie Espagne Irlande Europe occidentale Etats- Unis Canada Amérique Japon Autres pays développés Amérique latine Asie occidentale Inde Asie orientale (hors Japon) Afriq ue Russie Pays de la périphérie Total 24 500 (b) anglo-saxonne 144 249 12 261 67 4 5 5 2 7 5 2 34 500 - Pays-Bas (a) 53 30 2 8 5 Il 24 6 5 Il 5 9 38 8 5 I 155 184 15 199 105 7 6 1 25 44 34

Part du chiffre d'affaires 1978 2000 11,61 9,13 7,50 0,24 L59 0,71 L15 5,37 1.50 0,40 2,18 0,73 L15 9,49 1.76 0,93 0,21 30,06 54.15 1,46 55,61 9,79 0,41 1.25 1,48 0,20 0,78 0.42 0,22 4,13 100,00 5,55 100,00 33,75 37,99 1,54 39,53 20,47 0,70 LI3 0,15 4,04 8,16

(a) (b)

y compris Australie,

une firme italo-britannique Antilles néerlandaises, Israël

en 1978

Tableau 5 : Poids des firmes américaines et européennes parmi les plus grandes firmes mondiales, sur base de leur chiffre d'affaires, Source: calculs personnels d'après Fortune.

21

Mais aussi des signes positifs Toutefois, il n'empêche que certains indicateurs économiques européens n'évoluent pas défavorablement. Ainsi, même si les efforts de recherche-développement européens restent insuffisants (encore qu'ils soient moins liés qu'aux Etats-Unis aux efforts militaires, qui génèrent de moindres retombées économiques que la R-D civile), la participation au dépôt de brevets est à peine moindre qu'aux Etats-Unis. Les niveaux de productivité européens sont élevés: 4/5 du niveau américain, par actif, en Europe occidentale en 1998, pour 2/3 seulement en 1973, mais on dépasse les 90 % par heure de travail, pour 65 % en 1970. Les flux d'investissements directs transatlantiques sont globalement équilibrés et penchent en faveur de l'Europe lorsque la faiblesse du dollar les rend intéressants aux EtatsUnis. Le poids des grandes entreprises européennes dans l'économie-monde se renforce, sauf pour ce qui concerne les ftrmes britanniques, ainsi que leur intégration transnationale (tableau 5). Si l'on estime le degré de transnationalisation en considérant les quinze principales ftrmes concernées dans chaque secteur d'activité sur base de leur capital investi à l'étranger, les ftrmes d'origine européenne l'emportent partout, même dans le secteur des technologies de communication et des services, à l'exception des ftrmes juridiques (5 européennes pour 9 américaines) : 8 ftrmes européennes contre 5 américaines dans le secteur de l'industrie manufacturière et de l'énergie, 10 contre 4 dans la publicité, 8 contre 4 dans les télécomunications, Il contre 1 dans la construction, 6 contre 2 dans l'hôtellerie, 5 pour 5 dans la logistique, 7 contre 5 dans les media, 8 contre 6 dans la restauration, 6 contre 2 dans le tourisme, 5 contre 2 dans le commerce de gros, 9 contre 2 dans la banque (d'après UNCTAD, World Investment Report 2004 : The Shift towards Services). Il est vrai que ce plus grand degré de transnationalisation des fumes européennes s'explique en partie par des implantations intra-européennes, mais il n'en traduit pas moins dans ce cas la tendance au dépassement de l'ancienne stratégie des champions nationaux. L'Europe occupe 22

une place majeure dans les flux commerciaux internationaux, même en excluant le commerce intra-européen, qui pourrait être assimilé à du commerce intérieur à l'échelle américaine (figure 2). Par ailleurs, le modèle américain et des indicateurs fondés sur la seule croissance du produit ne sont certainement pas les seules références par rapport auxquelles il convient de juger la qualité du développement européen. On peut même estimer que s'aligner sur de telles références entraînerait une stagnation ou un recul de la qualité de vie et de la satisfaction des populations européennes. Le modèle ouest-européen est nettement moins générateur de disparités et d'incertitudes sociales que le modèle libéral américain, sauf peut-être en Grande-Bretagne. La pauvreté est bien plus présente aux Etats-Unis et l'espérance de vie, pour les deux sexes réunis, n'y est que de 76,2 années, 1,5 année de moins qu'en Europe occidentale. Le modèle européen respecte aussi plus que l'américain les exigences d'un développement durable.

TOUJOURS DEUX EUROPES
Une disparité historique La chute du système soviétique et l'élargissement de l'Union européenne vers l'est ne signifient pas la disparition, ni sans doute même l'affaiblissement à court terme, du dualisme européen. En parités de pouvoir d'achat, le pm moyen par habitant des nouveaux membres de l'Union se situe en 2002 à un niveau de 45 % de celui de l'Europe occidentale (Union à 15, Suisse, Norvège). L'écart est encore plus grand pour les pays balkaniques non membres (25 % du niveau de l'Europe occidentale) et pour les républiques européennes de la CEI (27 %). De telles disparités égalent celles qui prévalent entre l'Europe occidentale et la Turquie (24 %) et sont à peine moindres que celles qui la séparent des pays du Maghreb (19 %). Elles sont similaires à l'écart entre le Mexique et les Etats-Unis (24 %).

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Figure 2 : L'Europe dans les flux commerciaux internationaux. 24

Figure 3 : Répartition régionale du PIB en Europe (en parité de pouvoir d'achat par habitant, en 2000).

Cette disparité de développement entre l'ouest et l'est de l'Europe n'est pas le produit d'un demi-siècle (ou plus en exUnion soviétique) de système communiste. Elle s'était au contraire plutôt réduite durant la phase initiale d'industrialisation socialiste extensive, pour stagner ou s'accroître à nouveau légèrement ensuite, avant de s'amplifier fortement durant les premières années de l'économie dite de transition. Ce n'est que depuis 1998 que la partie de l'Europe centre-orientale devenue depuis membre de l'Union européenne a recouvré son niveau de développement de 1988 et depuis 2003 seulement si on y ajoute l'Europe balkanique. Ce niveau n'est toujours pas

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atteint dans l'ex-URSS 1. En outre, on assiste, principalement en Russie, à une augmentation dramatique des disparités et à une dégradation d'indicateurs sociaux. La disparité entre Europe occidentale d'une part, centreorientale et orientale de l'autre, s'inscrit en fait dans les temps longs de I'histoire. L'insertion semi-périphérique de cette partie de l'Europe remonte aux origines du système-monde, mis en place dès le xvr siècle, voire plus loin encore, comme l'atteste la faiblesse de l'urbanisation médiévale dans cette partie du continent: elle a été ravagée par les invasions mongoles avant de s'insérer dans des empires qui sont très tardivement restés marqués par le poids de l'aristocratie et de la grande propriété foncière. Situation inverse de celle de l'Europe occidentale, où la bourgeoisie marchande puis industrielle a été bien plus associée au renforcement des Etats royaux, avant d'en prendre précocement le contrôle. Le retard dans le démarrage de la révolution industrielle à l'Est est lié aux pesanteurs des rapports sociaux contrôlés par la grande propriété foncière qui y ont prévalu et au renforcement de l'insertion dépendante dans l'économie-monde dans la seconde moitié du XIXe siècle, jusqu'à la Première Guerre mondiale pour la Russie, voire jusqu'à la fm de la Seconde pour la plus grande partie de l'Europe centre-orientale, à la notable exception de la Tchécoslovaquie.

Parmi les nouveaux membres de l'Union européenne, le niveau antérieur à la chute du bloc soviétique n'est toujours pas atteint en 2003 dans les trois pays baltes et il ne l'est que depuis 2001 en République tchèque et en Hongrie (1996 en Pologne, 1999 en Slovénie, 2000 en Slovaquie). Dans l'Europe balkanique, seule l'Albanie a retrouvé son niveau (très faible) d'avant la chute du système communiste. Dans l'ex-URSS, ce n'est le cas que pour le Belarus et l'Ouzbékistan, depuis 2002, et pour l'Arménie et le Turkménistan, depuis 2003.

I

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Europe Occidentale 1500 1600 1700 1820 1870 1913 1929 1937 1950 1973 1989 2001 (a)

= 100

Europe centre-orientale 60 58 55 52 44 44 47 43 46 43 37 31

Ex-URSS (a) 65 62 60 56 48 43 34 50 62 53 45 24

sans l'ex-RDA

Tableau 6 : Estimation du PIB par habitant de l'Europe centre-orientale et de l'ex-URSS, par comparaison avec celui de l'Europe occidentale, sur le très long terme, en dollars internationaux. Source: A. Maddison (2001,2003).

Certes, ce retard de développement et cette inscription dans des rapports semi-périphériques a prévalu aussi dans le sud de l'Europe (Grèce, sud de l'Italie, péninsule ibérique) ainsi que, dans un contexte particulier, en Irlande. Mais l'intégration rapide de ces franges méridionales et occidentales du continent dans les logiques du développement fordiste après la Seconde Guerre mondiale (y compris par le biais du tourisme de masse) leur ont permis de combler une partie importante de leur retard. Néanmoins, si l'on exclut la petite Irlande, pont anglophone entre l'Amérique du nord et le Royaume-Uni, où les conditions pour la réussite d'une insertion dans l'économie flexible postfordiste, à travers un investissement étranger massif, se sont révélées particulièrement favorables, l'essentiel du rattrapage a eu lieu avant 1973, c'est-à-dire avant l'adhésion à la Communauté européenne, sauf pour l'Italie: la part de l'ensemble formé par la Grèce, le sud de l'Italie et la péninsule ibérique dans le pm du territoire de l'Europe des 15 (hors ex-RDA) passe de Il % du total en 1960 à 15 % en 1973 et 16 % en 1998 (18 % en 2002). 27

Le développement socialiste extensif Eu égard au retard historique de l'Est de l'Europe, la période d'industrialisation planifiée de type soviétique peut s'interpréter comme une tentative endogène de rattrapage, dans des conditions d'accumulation tendues et sous l'égide de capitalismes bureaucratiques d'Etat. L'industrialisation stalinienne, présentée comme «la construction du socialisme dans un seul pays », s'est nourrie d'un transfert massif de ressources humaines et financières de l'agriculture, déjà sous-développée au départ, vers l'industrie. La brutalité de ce transfert et son ampleur n'ont pu se faire que dans un contexte dictatorial extrêmement coercitif et moyennant une gestion centralisée et quasi militaire de l'économie. Dans un premier temps, quand il s'est agi de construire une industrie lourde de base, le comblement du fossé fut sensible, surtout en Union soviétique, malgré le coût de la guerre, mais il resta fondé sur une base trop quantitative et extensive, plutôt que qualitative et intensive (J. Nagels, 1993). Cette croissance industrielle rapide de l'Europe communiste après la guerre et jusqu'à la fin des années soixante s'est donc bien moins traduite qu'en Europe occidentale en termes de croissance de la consommation de masse, du fait de la priorité accordée à la production des biens d'investissement et de moindres gains de productivité. Elle fut aussi plus extensive qu'en Europe occidentale et donc toujours à la recherche de quantités supplémentaires de main-d'œuvre, dans une situation alliant de manière permanente plein emploi et sous-productivité. La maind'œuvre nécessaire va provenir de la mise au travail généralisée des femmes et de transferts massifs depuis le monde rural. A la différence de l'Europe occidentale, ces transferts de maind'œuvre vont ici rester confinés dans les cadres nationaux. L'exode rural et l'industrialisation engendrent de gros problèmes de logement dans les villes, d'autant que la construction massive de grands ensembles socialistes ne s'accompagne pas de la rénovation du patrimoine immobilier urbain ancien, pour des raisons de persistance dans celui-ci de la propriété privée, mais avec des loyers bloqués à des niveaux très bas, et de diffi28

cuités d'accès aux matériaux de construction. Les moyens et les pratiques standardisées de la planification socialiste s'appliquent à de grands ensembles d'immeubles neufs à l'architecture répétitive, mais qui ne sont toutefois pas des ghettos de pauvres comme à l'ouest. Des blocages de la croissance extensive à l'implosion du système L'épuisement des facteurs de production qui avaient permis en Europe centre-orientale et en Union soviétique une croissance rapide sur le mode extensif de la gestion centralisée jusque durant les années soixante entraîne donc un ralentissement progressif des taux de croissance à partir des années soixantedix, dramatiquement sensible durant les années quatre-vingt. Le mode de gestion de l'économie planifiée se révèle particulièrement peu apte à assurer le passage à une économie insérant rapidement les progrès technologiques dans le système productif. Les autorités en sont largement conscientes et tentent des réformes, mais elles échouent, parce que celles-ci entrent immédiatement en contradiction frontale avec le maintien du système politique. Dans un premier temps, après 1974 et l'élévation brutale des prix du pétrole, l'Union soviétique va tenter de contourner cette contradiction en recourant massivement à l'achat de technologies occidentales, grâce à l'accroissement de ses ressources en devises. Mais cette tentative de solution bute sur l'inefficacité maintenue du système de gestion, sur les faiblesses de l'agriculture, affaiblie par les ponctions staliniennes, malgré l'importance des transferts fmanciers dont elle bénéficie à partir des années soixante-dix, et sur l'ampleur insupportable des dépenses militaires, largement imposées par les Etats-Unis. Elle conduit à la dépendance technologique et à l'endettement envers l'Occident, à la montée du mécontentement d'une population frustrée dans ses souhaits de consommation, au développement de la corruption parmi la bureaucratie économique et politique, de plus en plus souvent confrontée au niveau de vie des élites occidentales et ayant oublié la terreur stalinienne. Les conditions sont réunies pour une 29

implosion du système à la fin des années quatre-vingt. Il s'ensuit une privatisation massive, sauvage, plus ou moins mafieuse, organisée par une large fraction des élites d'ancien régime, éventuellement associées au capital étranger. L'internationalisation croissante du grand capital ouesteuropéen et l'ouverture semi-périphérique des parties de l'Europe ex-soviétique les plus développées et les plus proches de l'Europe occidentale conduisent à l'élargissement rapide de l'Union européenne (et de l'OTAN), au prix d'un déficit d'approfondissement de sa dimension sociale. Ceci renvoie à la transformation de l'économie du centre européen d'une économie à dominante industrielle en une économie à dominante financière et tertiaire, qui rejette vers les pays à bas salaires (en ce compris les nouveaux membres de l'Union) des segments toujours plus larges de la production manufacturière occidentale. Deux Europes sociales L'écart maintenu entre les deux Europes n'est pas seulement évident dans le domaine économique: on peut aussi l'observer dans le champ démographique et social. Ainsi, en matière d'espérance de vie à la naissance, les retards de l'Europe centreorientale et orientale (ainsi que de l'Europe méditerranéenne) par rapport à l'Europe occidentale et septentrionale, se sont résorbés fortement durant la période de croissance extensive, jusqu'à la fin des années soixante, en particulier grâce à la diffusion de la médecine prophylactique de masse et à une maîtrise accrue de la mortalité infantile. Ensuite, les échecs de l'intensification à l'Est, sensibles dans le domaine social et médical tout autant que dans le domaine économique, ainsi qu'un impact croissant d'une pollution mal contrôlée, de l'alcoolisme et de régimes alimentaires défavorables vont y freiner, voire y arrêter, les progrès, alors que ceux-ci reprennent en revanche de plus belle dans les pays occidentaux où les progrès d'une médecine intensive (et coûteuse) réduisent maintenant la mortalité au sommet de la pyramide des âges. Quant à l'Europe méditerranéenne intégrée au bloc occidental, des régimes alimentaires 30