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Mutations technologiques en Afrique subsaharienne

De
253 pages
Malgré les nombreux transferts de technologie, la pauvreté gagne du terrain. Alors la technologie se doit d'être conçue pour l'Afrique ou par elle-même et non adaptée ou tropicalisée à elle, car l'adaptation suppose une prothèse qui accroît assurément la mutilation. Il n'y a certainement pas eu que des échecs dans le domaine du transfert technique et de la coopération internationale. L'auteur prône une nouvelle forme de coopération scientifique et technique basée sur une charte déontologique.
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Mutations technologiques en Afrique subsaharienne

Marcel Didier GBAGUIDI

Mutations technologiques en Afrique Subsaharienne

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10475-4 EAN : 9782296104754

La mutation brusque est chose toujours possible en histoire comme ailleurs; que nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été ces mêmes pays sans l'intervention européenne; que l'équipement technique, la réorganisation administrative, l'européanisation, en un mot de l'Afrique ou de l'Asie n'étaient - comme le prouve l'exemple japonais - aucunement liés à l'occupation européenne (...) Mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer. Il est place pour tous au rendez-vous de la conquête.

Aimé CESAIRE, in Discours sur le colonialisme

A ma mère, ma merveille du monde A ma femme, mon unique source d’inspiration A Victorien Avossan GBAGUIDI, notre père, nous dédions ce livre...

Avant-propos : Ce que je crois.
‘Afrique subsaharienne, après cinquante années d’indépendance (1960-2010) reste considérée à deux ou trois exceptions près, comme un continent sousdéveloppé. Ce qui revient à dire que les pays africains ne satisferaient pas aux critères définis par l’économie mondiale, permettant de les tenir à la même enseigne que les pays développés, économiquement compétitifs et disposant des infrastructures modernes. Mais à quoi se mesurent au fait la richesse et le développement d’un pays ? A son degré de développement industriel et à son indice de développement ? A ses agrégats économiques, dont le premier serait la maîtrise de la science et de la technologie ? Ou alors au rayonnement de son modèle démocratique et diplomatique ? Ou enfin à sa capacité de s’exporter, de vendre sa culture à l’échelle mondiale ? Ainsi, bien qu’il y ait aujourd’hui une tendance observable à l’uniformisation – l’occidentalisation du monde – de la conception du développement, question que nous discuterons plus tard, la thèse centrale de cet ouvrage est d’établir que le développement d’un pays se mesure à l’aune de ses mutations technologiques et à sa capacité de s’adapter lui-même à l’évolution des sciences, des biotechnologies, des idées démocratiques et économiques. Mieux à sa capacité de jouer les premiers rôles dans la production scientifique, dans la recherche pure et appliquée. En cela, ce livre tient que le bond prodigieux d’un continent comme l’Afrique passe nécessairement par la conquête de la science et par le développement des nouvelles technologies - réactivées par le processus de développement économique et par la construction démocratique de ses
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institutions. Qu’en est-il en vérité de l’Afrique subsaharienne, domaine de délimitation de notre réflexion dans cet ouvrage ? Comme on parle de pays développés, on parle aussi, par opposition, de pays pauvres, de pays sous-développés. Même si l’on peut raisonnablement douter de la pertinence d’un tel découpage qui peut paraître par endroits arbitraire, voire manichéen et dogmatique. Et que la conception mécanique et instrumentale de la pauvreté soit une donnée suffisante pour qualifier tout un continent et le déterminer comme tel à tout jamais, sans tenir compte de sa complexité, la grandeur de son histoire, les potentialités réelles de ses richesses, ses options propres, et surtout la possibilité de sa propre évolution, de ses avancées. De la sorte, la qualification de « pays développé » et « sous-développé » reste assez faible, globalisante, mêlée d’amalgames, et travaillée par deux préjugés tenaces : l’unicité linéaire de la conception du modèle de développement occidental et la conception dogmatique et immobiliste de la notion de sous-développement, avec tout ce que cela comporte comme injonction mimétique, idéologie de la hiérarchisation des modèles, reproduction des valeurs… Par ailleurs, lorsque même on concèderait qu’un pays ou un continent est sous-développé, il y aurait toujours au moins une exception comme par exemple l’Afrique du sud, le Nigéria, un pays du Maghreb comme la Libye… Ou même des pays évoluant vers des monarchies constitutionnelles comme le Maroc… En effet, l’expérience sud-africaine est singulière, son parcours technologique, opposé à celui d’autres pays d’Afrique, est exceptionnel. Ainsi, en est-il en un sens du Nigéria, dont la résistance à la domination économique et politique étrangère, la volonté de se maintenir dans son indépendance réelle, qui sont de loin des marques de la puissance… C’est pour cela que nous rejetons ce terme de
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« sous-développement », chargé de manichéisme et barré par le réflexe de hiérarchisation, par l’immobilisme. Mais nous maintenons les critères scientifiques et technologiques comme suffisants pour établir qu’un pays est développé ou pas. Cela dit, les raisons objectives du ralentissement économique et scientifique des pays d’Afrique sont multiples. Elles sont d’abord historiques. La Traite des Nègres, la Colonisation et l’Etat néocolonial ont constitué un puissant frein au développement de l’Afrique, même si, celle-ci comporte elle-même des raisons endogènes pour expliquer cette défaillance. Ce que l’on qualifie habituellement de « retard du continent » n’en constitue pas moins un élément qui est à l’origine de nombreuses polémiques et de la variation des grilles d’analyses selon les appartenances, les bords politiques ou les divers courants de pensée des analystes, allant du réactionnaire au panafricaniste, du tiersmondiste au néo-libéral, du pessimiste à l’afro-optimiste. Pour tenter de corriger les défaillances culturelles du continent, notamment ce qu’il est convenu d’appeler les lourdeurs des traditions et des coutumes, les experts ont inventé la coopération multidimensionnelle, incluant la coopération scientifique et technique dans un domaine en mouvement incessant, qui constitue, à bien y regarder, l’un des traits majeurs de l’évolution de la consommation des Etats. Le point d’orgue de cet ouvrage porte sur le transfert des technologies et les problèmes qui l’accompagnent à un niveau où peuvent être assurées la nécessaire cohérence et la poursuite des missions bilatérales. Certes n’y a-t-il pas eu que des échecs dans le domaine du transfert des technologies et de la coopération internationale. Force est cependant de constater que les innombrables déplacements d’experts et les missions répétées en matière de technologies sur le continent africain dessinent une
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chorégraphie dont le rythme et la teneur sont jugés à l’étalon de l’aggravation actuelle et de la permanence d’un déficit de développement accusé ou déclaré. Mais plus souvent quantifiable à travers des statistiques. Après tant d’années d’efforts, de contraintes économiques draconiennes (notamment avec l’adoption et l’application des différents programmes d’ajustement structurel (PAS), les politiques rigides de redressement économique et financière (la Dévaluation du franc CFA en 1994), tant de désir et de volonté de changement exprimé et manifesté par de multiples acteurs économiques et politiques, la question naturelle qui vient à l’esprit est alors celle de l’involution de l’Afrique, après tous ces transferts convoyés par des experts dûment mandatés ? Une telle question a traversé l’esprit d’un conférencier, lors de la Rencontre Internationale organisée par l’UNESCO le 9 février 1999, intitulée « Science et Technologie en Afrique : un défi pour le 21è siècle ». Certes les gardiens de l’ordre économique, correcteurs de déséquilibres mondiaux sont-ils présents sur la scène internationale pour réguler les réseaux de circulation, éviter le dérapage des économies, nous dit-on en général. Pourtant, on pourrait se demander si cette présence n’a pas été à dessein érigée pour faciliter le passage des cortèges prestigieux, des économies riches fragilisées elles aussi par un certain désordre inhérent à l’ordre économique et monétaire mondial. Un désordre ordonné - à la manière du chaos - pour reprendre l’expression indiquée du professeur Joseph Tchundjang Pouemi1 et la trame de la théorie économique
1 Monnaie, servitude et liberté, la répression monétaire de l’Afrique, préface de Mohamed T. Diawara, Yaoundé, éditions J.A., Conseil, 1981, 285p, Nous retrouvons la même dénonciation chez Césaire et Cheikh Anta Diop. Les élites africaines gagnent à étudier le passé africain, non pour s’y complaire, mais pour y puiser des leçons ou s’en écarter en connaissance de cause si cela est nécessaire. Cheikh Anta Diop, L’unité culturelle de l’Afrique Noire, Paris, Editions Présence Africaine, 1959,

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radicale développée par le professeur Samir Amin, le père de la théorie du centre et de la périphérie et de la déconnexion2 subséquente. Si l’Afrique ne devait pas se résoudre à travers une volonté titanesque à définir elle-même son modèle de développement pour surmonter ses handicaps internes en fournissant les biens de consommation et de production dont elle a le plus besoin pour son industrie, son sort serait indissolublement lié à la pauvreté et à ce que l’on nomme le « sous-développement », contrairement à sa croissance et à sa stabilité lors des siècles passés, où elle a connu un degré de prospérité économique et d’essor politique qu’elle n’a jamais plus égalé depuis lors, notamment avec des pays phares comme le Ghana... Le vocabulaire diplomatique en cours dans les chancelleries n’évoque que la correction des déséquilibres, presque jamais ceux du nouvel ordre économique mondial dans lequel l’Afrique pourrait retrouver sa place. Comme si sa cause était définitivement entendue et son avenir à jamais scellé. Ce qui montre que l’équilibre actuel d’un monde mondialisé, vieux de plus d’un demi-siècle, malgré les bouleversements majeurs survenus en Europe de l’Est, demeure acceptable, et qu’il n’y a pas lieu dès lors de rechercher une autre forme de stabilité, une combinaison des forces jugées plus justes, par-delà l’équilibre géopolitique stratégique en vigueur. Et c’est seulement quand cette répartition présente des signes de faiblesse et des carences qu’il faudrait intervenir pour en corriger les écarts et les excès les plus observables. La coopération devient ainsi un impératif du fait de la mondialisation. Mais le Nord et le Sud dans cette alliance ont-ils suffisamment conscience de l’obligation de leur
209p.
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La Déconnexion, Paris, La Découverte, 1986. 11

solidarité profonde pour affronter de préférence ensemble les défis économiques, scientifiques et technologiques qui se posent en ces temps? C’est à travers cet ensemble de questions qu’est née l’idée de cet essai que nous avons intitulé : Mutations technologiques en Afrique subsaharienne. Cet ouvrage a précisément pour but d’analyser et d’apporter un éclairage au processus de contrôle des transferts de technologie en Afrique subsaharienne. Nous n’avons pas la prétention d’élaborer des modèles d’industrialisation achevés pour les pays du tiers monde. Chaque pays ayant une spécificité et une géographie différente, avec son ergonomie variant au demeurant en fonction de chacun des espaces considérés. La science étant un ensemble de lois ou de propriétés démontrables à partir des contextes précis, on ne peut plus penser aujourd’hui qu’il y ait une vérité universelle, qui se tiendrait sans aucune exigence d’adaptation au contexte, sans le contour des réalités endogènes. Notre position est que tout est en mouvement, en interrelations complexes et dans une activité de changement et de mutation. Il appartient donc aux acteurs de la coopération de s’adapter aux différents processus de changement dans l’espace et dans le temps. Nous espérons que ce livre sera un vade-mecum et qu’il pourra contribuer à établir un état des lieux relativement précis sur le domaine examiné pour cerner avec plus de rigueur le phénomène du transfert des technologies en Afrique subsaharienne et de la sorte, l’anticiper, corriger ses lourdeurs, ses échecs, ses pendants les plus pesants, les plus inadaptés. Le décollage industriel et l’intégration économique du continent africain appelés de tous nos vœux ne seront effectifs que lorsque nous aurions démontré notre capacité à nous insérer dans le contexte d’évolution scientifique et technologique du monde. C’est l’enjeu de l’Afrique en ce troisième millénaire. Mais d’abord celui de ce livre, qui
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soutient l’idée que la mutation d’un pays ou d’un continent est toujours possible. Et que celle-ci passe par la mutation technologique, ici par la maîtrise des techniques de transfert des nouvelles technologies.

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Chapitre 1 : Concepteurs et consommateurs des technologies
Le langage est si pauvre et, malgré mon désir, amis ou ennemis, comment puis-je leur dire, ce qui, flot transparent, roule dans ma poitrine ? Afanassi Fet, poète lyrique russe

(1820-1892), Le langage est si pauvre, traduit de l’américain, Tr. Froux, in La poésie russe, 1887.

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es difficultés économiques de ce que l’on a appelé « le Tiers-monde », en ce début de XXI ème siècle, ne sont sans doute pas étrangères à l'intérêt porté par les experts et les politiques africains aux questions relatives à l'organisation structurelle de l'espace économique et monétaire du continent et à leur examen dans un cadre plutôt décontextualisé. Que de discours prononcés, de pages triturées, traversées de résolutions adoptées depuis au moins les indépendances de 1960 pour tenter d’esquisser des réponses adaptées aux problèmes posés par la dissymétrie entre les pays de l'hémisphère Nord et ceux de l'hémisphère Sud, dans leurs rapports où sont dénoncés des échanges déséquilibrés, dans la nature des besoins exprimés et la mise en place des infrastructures destinées à la modernisation des administrations et des économies dans les pays dits «sous15

développés». Tandis que l’un, le Nord, du point de vue culturel, scientifique et technique, est en état d'hypertrophie de façon forte, l'autre, le Sud, se caractérise par une exceptionnelle atrophie. Comment surmonter cette opposition radicale de deux mondes qui cohabitent et donc liés par de nombreux Accords de coopération ? L'Afrique contemporaine peut-t-elle être capable d’un développement technologique et refaire cela qui apparaît de plus en plus froidement comme son immense retard ? Mais le souhaite-t-elle réellement au regard de l'apathie et du climat de renoncement dominant, selon le constat de certains sociologues, non sans raison ? En effet, certains chercheurs, exaspérés par tant de pesanteurs, n’ontils pas fini par se demander si l’Afrique ne refusait pas ellemême le développement ? Ainsi d’Axelle Kabou (Et si l’Afrique refusait le développement ? Et si l'Afrique refusait le développement ? d’Axelle Kabou (L'Harmattan 1991, 208 p), s’inspirant en cela de Mac Lalande. Questions énigmatiques à maints égards ardues telle la quadrature du cercle, elles se posent aujourd'hui avec bien plus d'acuité qu'hier, car l'Afrique semble être préoccupée, dépassée, débordée quelque peu par l’ampleur de son retard, tant elle est totalement marginalisée de la sphère de la production technologique, du fait de l'engrenage des découvertes faites sous d’autres cieux qui annihilent chez elle toute velléité de compétition. D’où une espèce d’abdication, une attitude de quasi-renoncement, en dépit de quelques vagues d’offensive scientifique, qui sont plus des réussites individuelles que l’organisation rationnelle d’un plan général, continental, qui serait observé par tous les Etats africains, par exemple dans le cadre de l’UA. Mais en admettant par hypothèse que l'Afrique parvienne à multiplier son potentiel dans les sciences pendant les années à venir, on imagine toujours mal comment elle
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pourrait rattraper l'Occident au moment même où l'on assiste sur le continent à la consolidation des capitaux sans productivité, à des démissions face à l'extraordinaire épanouissement occidental et asiatique, avec la perduration d'attitudes régressives à maintes occasions, disant assez sur l'instance de ses difficultés et de ses déficits économiques du moment. On peut toujours rappeler le rôle pionnier qu'a joué l'Afrique dans la pensée humaine, notamment dans les périodes fastes d’Ethiopie, d’Egypte et dans les Empires africains, où elle était le centre du monde et répandait dans le reste de la planète ses biens, ses vues et sa diplomatie. Tout cela est certain - à moins de se réclamer d'une école de pensée révisionniste, car toutes les voix scientifiques autorisées s'accordent unanimement à le reconnaître aux bonnes heures de gloire du continent. Mais doit-on aujourd’hui encore s'y contenter vu son extraordinaire éloignement et le peu d’emprise que ce passé a sur l’événement de la paupérisation et de la marginalisation de l’Afrique ? Au risque de se maintenir dans une attitude passéiste et préjudiciable face à la décélération de notre histoire, ce passé ne doit pas nous faire oublier la cruauté du moment, la rigueur de la compétition, de l’exclusion, et constituer une espèce d’exutoire ? Le passé n'est pas dangereux par lui-même, il le devient lorsqu'il caresse le rêve nostalgique de se reproduire dans les temps actuels et s'empare de l’orgueil d’un peuple et fait quelque peu fausser en lui le principe de réalité. L'intuition des Egyptiens les avait jadis conduits à postuler des systèmes de pensée scientifiques pratiques, qui les ont amenés à créer les mathématiques, la chimie, la médecine, l’architecture et bien d’autres sciences qui allaient avoir un impact concret dans la vie des Anciens Kémit. Cette science avait la particularité d’être pratique, fonctionnelle, applicable immédiatement. L’égyptologue, philosophe et
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politologue gabonais, Grégoire Biyogo y insiste à juste titre dans ses travaux :
« Les Egyptiens ont dressé des horoscopes, nommé les planètes, repéré les astres errants, élaboré la théorie des écliptiques. 5000 ans avant notre ère, ils avaient créé un calendrier, défini l’année de 365 jours dès 4241 avant J.-C. Mesurant la pyramide de Kheops avec ses chercheurs, l’astronome anglais Piazzi Smyth (entre 1819 et 1900) a attesté que les connaissances mathématiques des Egyptiens étaient surprenantes, et que ceux-ci avaient nécessairement une géométrie déjà poussée en précision (…) Le génie médical des Egyptiens s’est exprimé à travers la science de l’embaumement et de la momification, qui atteste de des connaissances étendues en anatomie humaine et en chimiebiologie. La science égyptienne s’est imposée de bonne heure comme un moment de rigueur mathématique, avec un attachement particulier à l’observation concrète, à l’aspect pratique des applications. »3

C’est d’ailleurs cette science, comme l’a montré l’éminent égyptologue et physicien Cheikh Anta Diop, qui inspirera la physique de Thalès, la géométrie euclidienne et la trigonométrie. Mais pourquoi cet élan de nos pères n’a-t-il pas été conservé ? Les Dogons du Mali, dont la cosmogonie est la plus étudiée des ethnologues et des anthropologues occidentaux, ont comme les Anciens Egyptiens une grande connaissance scientifique tournée vers des applications pratiques des mécanismes astronomiques : rotation du soleil, position de

3 Grégoire Biyogo, Histoire de la philosophie africaine, 4 Vols. vol. 1, Le berceau égyptien de la philosophie, Paris, L’Harmattan, Coll. « Recherche et Pédagogie », 2005, pp. 93-94.
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Vénus, Anneau de Saturne, tout le système de Sirius etc.4. Les Européens auront le mérite bien plus tard, en piochant dans ces civilisations défuntes, de vulgariser des formules logico-ontologiques, ce qui représentait tour à tour chez les Egyptiens, les Mésopotamiens, et les Grecs, des concepts scientifiques appliqués à l’ésotérique et réservée à une grappe de stoïciens. C’est à partir de ces résultats que l'Occident connaîtra une fulgurante ascension. L'histoire du moment prime sur l'histoire passée à laquelle elle se rattache, le présent prime sur le passé qu’il assimile, et la tendance dynamique va à l'anticipation, à la prospective. Qu'est-ce que la prospective, si ce n'est un regard décoincé, un oeil posé sur l'avenir qui permet d'examiner la relation de cause à effet pour comprendre les phénomènes rémanents et pour dégager les solutions des différents résultats par lesquels l'homme se libère de l'emprise du fatalisme. Certes pour comprendre le présent, et prévoir l’avenir, les peuples du monde ont toujours eu besoin de tenir compte du passé. Non pour s’y vautrer dans une sorte d’autosatisfaction désuète, comme le rappelait le professeur Cheikh Anta Diop, mais pour y puiser les forces d’une prise de conscience collective et d’une mobilisation générale des ressources pouvant permettre d’avancer, de se libérer des hantises du moment, de vaincre les frustrations répétées du passé, et toute forme de réflexe de subordination et de démission, dans une posture où l’on renaît toujours à soimême, comme le sphinx. Aussi serait-il urgent que l’Afrique s’adaptât aux évolutions scientifiques et technologiques du moment ainsi qu’aux bouleversements économiques de notre époque, quitte
4 Lire à ce sujet la présentation édifiante qu’en fait Cheikh Anta Diop dans Civilisation ou barbarie ? Paris, Présence Africaine, 1981, où il dégage les axes majeurs de l’astronomie dogon.
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à faire une synthèse avec son passé, pour maintenir son identité propre au sein de notre mondialisation déferlante. En ce troisième millénaire, tous les défis sont lancés. C’est là que la prospective devient incontournable. L'Afrique pourrait escompter une sortie honorable, elle en a les moyens, à condition de se parer de cette mythique toque d'Osiris. Une résolution salutaire qui laissera entrevoir la Renaissance d’un continent qui, après avoir perdu l'ouvrage de sa vie passée, sans perdre un instant, se met à tout rebâtir5, fût-ce autrement. Sachant que la Renaissance ne se conjugue jamais au passé, qu’elle invente d’abord un avenir rendu impossible par les contingences de l’Histoire comme le soutient le Prix Nobel de littérature Rudyard Kipling (Rewards and Fairies, 1909). Mais l'inadmissible, c’est que l’Afrique subsaharienne s’obstine à ressasser les schémas anciens, les comportements ancestraux plutôt réducteurs - abdications successives et capitulations pérennes face aux défis économiques et technologiques contemporains. Exister dans un monde mondialisé par la compétition économique et technologique, c'est également opérer des arbitrages porteurs, faire des choix rigoureux et délibérés dans des domaines concrets souvent concurrentiels en termes de nécessité mais dont l'utilité doit être certaine, l'issue certaine, savoir son impact bénéfique sur le processus du développement, et connaître les moyens d'y parvenir, les identifier, en somme planifier son propre développement, en s’appuyant sur les développements de l’économie du moment. Et ce rôle d’évaluation économique des transferts techniques accompagnant les projets, dévolu à la puissance publique à travers ses organes centraux du plan, doit s’exercer et se traduire par la réponse à la question : que
5 Eric Grenier, Essais sur la cosmogonie des Dogons, Paris, Robert Laffont, Collection « les Portes de l’Etrange », 1975.
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faire ? Pour que cette planification porte ses fruits : un plan ambitieux est nécessaire pour l’Afrique. Il est venu le temps de battre en brèche les improvisations oiseuses et les tergiversations débridées pour faire patte blanche à l'analyse critique, à la rationalité discursive, aux nobles exigences d’une société constructive et participative ouverte au génie créateur qui s'impose au rayonnement du devenir collectif, de la vie sociale pour la souveraineté des Etats. Le développement devient une donnée incontournable à la civilisation de l’universel, une obole œcuménique dont l'Afrique doit s'acquitter en ce début du troisième millénaire, au risque d'être bientôt accusée par contumace par un Tribunal International du crime de noncontribution à la science, et aux techniques modernes de la communication, les N.T.IC.6, assortie d'une peine de sûreté pour mondicide, de sorte qu'elle cesse de briller par son absence aux acoustiques mondiales. Alors, que faire ? Cette situation nous interpelle, mais avant d’aborder les nombreux points d’achoppement de transfert de technologie entre le Nord et le Sud, il serait nécessaire de faire la genèse des flux d’échange bilatéraux pour bien situer la question traitée.

6 N.T.I.C. : Nouvelle Technologie d’Information et de Communication. 21

Chapitre 2 : Généalogie des sciences et des techniques
Les années de pénitence
Partisan de la doctrine de la hiérarchie naturelle des espèces au nom de l’adaptation propre à la théorie évolutionniste, Julien-joseph Virey institue le polygénisme, comble du racisme. Il y aurait deux espèces distinctes dans le genre humain, dans un ordre hiérarchique prédéfini par l'angle facial. L’espèce faible et l’espèce forte. Que l’on se souvienne le triste destin réservé à Sarah Bartmann, au sujet de la "Vénus Hottentote" ramenée d'Afrique du Sud, qui sera présentée dans les Foires comme un objet exotique, contre la vérité de la science. Elle sera livrée aux moqueries du peuple, et contribuera à conforter la thèse inégalitaire de la supériorité de « l'homme blanc » occidental : « Tous les anges sont blancs tous les anges sont bons. Moi, je suis noir, aussi noir que le péché trempé dans le cirage. Seigneur, c'est un blanchissement de cerveau qu'ils m'ont fait ! »7

1- Historique des rapports d’échanges bilatéraux
'esclavage, la Colonisation et de nos jours la spoliation par des voies plus ou moins légales, subtiles et complexes des ressources africaines, sont des étapes progressives où l'Afrique a plongé, dramatiquement dans un état végétatif. En tout état de cause, elle est victime des processus économiques imposés et surdéterminés de
7 Stanley Motjuwadi et David Bristow, Soweto, préface de Johnny Clegg, traduit de l'anglais par Gilles Tordjman, éd. Taillandier, 1990.
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l'extérieur. Le rôle qui lui était assigné selon les positions du moment correspondait à une main basse incontournable relation d'exclusion - est celui du maillon faible de la chaîne de profit dans une logique purement instrumentale, soulignée par les lois du capitalisme. Le système dit du « pacte colonial » selon les termes de Mamadou Koulibaly, l’économiste et président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire8, loin de consacrer un équilibre, et de postuler une parité, était une relation unilatérale qui réservait aux pays occidentaux le monopole du commerce. On ne pouvait parler qu’imparfaitement de rapports d'échange équilibrés au sens de la conjonction des volontés sur décision de la formation des marchés.

2- La symbolique de l’outil
La conquête au 15ème siècle de l'Afrique coïncide avec la période où la technique européenne était encore rudimentaire, et au stade artisanal, eu égard à son programme d’extension du marché, et à sa volonté de puissance, l'Occident va éprouver le besoin de développement économique. Il n'existait pas de machines, ni d'infrastructures nécessaires à l'exploitation des terres d'Amérique et d'Europe. L'Occident pensa d’emblée substituer au manque de machines-outils, des hommes-outils capables de bêcher à tour de bras des kilomètres de champs à mettre en valeur avec l'ardeur et l'endurance des bêtes de somme. Ces Nègres, transformés légalement par le Code Noir en hommes-outils devenaient l'infrastructure toute trouvée
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Lire en effet de Mamadou Koulibaly le bel essai Euroafrique ou

librafrique. L’ONU et les non-dits du pacte colonial, Paris, L’Harmattan, Coll. « Afrique liberté», 2009. 24

pour la mise en œuvre d'une telle activité géorgique florissante. Polyvalence aidant, ils faisaient avec célérité et dextérité office d’hommes-pneumatiques propres à charroyer de bout en bout les récoltes. La disparition progressive de la Traite ne pouvait être uniquement portée au crédit d'un homme isolé ou comme le postulent des croyances vaudevillesques, à un réflexe philanthropique, une ultime mansuétude des Occidentaux de retirer la statue de commandeur, encore moins au réflexe des opprimés. N'ont-ils pas appris à aimer leurs pontifes ? Mais disons le sans ambages : l’esclavage est dû à des contraintes surdéterminées par le profit économique et par l’orgueil de l’expansion de la modernité occidentale. L'impératif de modernisation de l'appareil productif dicté par la recherche de la performance et de la productivité que ne pouvaient plus offrir les hommes-outils sera le début d'un relâchement progressif synonyme de liberté pour les Africains. Cette fois, la chance de recouvrer leur dignité était au rendez-vous grâce à la découverte des machines-outils destinées à remplacer les hommes-outils. Liberté par l'obsolescence et le dépassement. Selon certains spécialistes, à l'origine, l'esclavage de l'homme ne serait pas lié à des équations économiques, mais à une situation humaine globale qui aurait par la suite trouvé en Afrique son terrain de prédilection9. Progrès technique oblige, le maintien absolu de l'infrastructure humaine dans la chaîne de production devenait bien plus coûteux que rentable. Cela est si vraisemblable que l'état des Antilles, plus de deux cent ans après le terrible Décret d'Abolition de l'Esclavage, est un reflet à peine voilé de la paupérisation soumise aux cyclones. 9 Ibrahima Baba kaké et Elikia M’bokolo, Histoire générale de l’Afrique, vol. 1 à 6, Paris, Editions de l’UNESCO, Lire aussi le tome 11, Paris, les éditions Abc, 1978.
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