Mythes et réalités d'un désert convoité le Sahara

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Dans l'imaginaire collectif, la simple évocation du Sahara déclenche une avalanche de mythes et de fantasmes : le pays envoûte, subjugue. Les Sahariens, longtemps abandonnés à leur sort, ont exploité dans les années 60 les richesses minières et les hydrocarbures, couplés à d'ambitieux plans d'équipement. Le monde saharien a basculé de la ruralité à la citadinité. Comment les sahariens réagissent-ils face à ce bouleversement ? Le Sahara est-il l'Eldorado dont certains ne cessent de vanter les infinies potentialités ? Quant au développement, n'est il pas devenu un insidieux facteur de désertification ? Quelques décennies de recul permettent de dresser un état des lieux du plus grand désert du monde.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296332966
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MYTHES ET RÉALITÉS D'UN DÉSERT CONVOITÉ:

LE SAHARA

Du même

auteur de l'IRS n° 3, Université (Camara Édisud, Oficial de

Le Gourara, étude de géographie humaine. Mémoire d'Alger, s.d. (1957), 222 p. + 19 planches h.-t.

La tierra y el hombre en Menorca. Palma de Majorque Comercio, Industria y Navegacion), 1967, 67 p. La terre et l'homme aux Îles Baléares. annexe (stéréogrammes). Aix-en-Provence,

1977, 416 p. + CRDP, Académie

Développement et mutations au Sahara maghrébin. Orléans, d'Orléans-Tours, s.d. (1993), 172 p. + diapositives. En collaboration

La caravane. Avec Jean-Louis et Odette Bernezat, Noëlle Degremont, Alain Morel; photographies d'Albert Wellenreuther. Grenoble, 184 p.

Alix Guiraud,
Glénat, 1991,

La Libye. À la découverte d'un pays. Tome 1 : Identité libyenne (196 p.). La Libye. À la rencontre d'un pays. Tome 2 : Itinéraires (357 p.). Avec Danielle Bisson et Jacques Fontaine. Paris, L'Harmattan, 1999.
La Libye d'hier et d'aujourd'hui. Avec Danielle Bisson; Vincent Bisson. Courbevoie, ARC, 2002, 323 p. photographies de

Mise en pages: Florence Troin Cartographie: URBAMA / Florence Troin, en collaboration avec Corinne Rupin Numérisation et retouche des photographies: Jean-François Souchard Photographie et montage de la couverture: Vincent Bisson

Jean Bisson

MYTHES ET RÉALITÉS D'UN DÉSERT CONVOITÉ.

LE SAHARA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-5008-7

Remerciements
C'est à Robert Capot-Rey, Professeur de Géographie et Directeur de l'IRS (Institut de Recherches Sahariennes, Université d'Alger), que je dois mon engagement précoce dans la recherche au Sahara. En me confiant dès la fin de ma licence de géographie l'étude de l'une des régions les plus typées du Sahara algérien, le Gourara, puis en me proposant un poste d'assistant à l'Université d'Alger, il a définitivement orienté ma carrière de chercheur. Aussi est-ce la mémoire de ce grand Saharien que je tiens à saluer en tout premier lieu.
Après la réalisation d'une thèse consacrée aux TIes Baléares, je devais retrouver les horizons sahariens, cette fois au sein de l'équipe de recherches URBAMA (Urbanisation dans le Monde arabe, CNRS et Université de Tours). Que leurs directeurs successifs, Jean-François Troin, Pierre Signoles et Pierre Robert Baduel, soient ici chaleureusement remerciés pour l'intérêt qu'ils n'ont cessé de porter à mes recherches, tant par leur soutien à la réalisation de mes missions, que par la diffusion à travers les publications du Laboratoire des informations recueillies sur le terrain. C'est à Florence Troin, cartographe à URBAMA, que je dois une harmonisation complète des cartes et croquis dressés durant mes années de recherche, ainsi que le soin apporté à la mise en page de cet ouvrage. Qu'elle en soit vivement remerciée. Enfin, cette synthèse consacrée au Sahara a bénéficié de la précieuse collaboration des miens, Danielle mon épouse et Vincent notre fils. Les multiples séjours effectués ensemble au Sahara, les fructueuses discussions qui en ont résulté, la mise au point en commun d'ouvrages et articles consacrés à la Libye et à la Mauritanie, ont abouti à l'élargissement de mon champ d'étude, du Golfe de Syrte aux rivages atlantiques; un enrichissement concrétisé dans le présent ouvrage par leur participation aux première et quatrième parties. Mon affectueuse gratitude s'adresse à tous deux.

En guise

de préface...

Si j'ai accepté d'écrire quelques lignes en ouverture de ce livre, à la demande de Jean Bisson, ce n'est nullement pour louer les qualités de ce « Sahara », synthèse de près de cinquante ans de travaux et véritable testament de notre arpenteur du désert. Un préfacier doit dominer le sujet qu'il présente et c'est loin d'être mon cas. J'ai répondu à l'appel de l'auteur pour témoigner avant tout de cette période

féconde du Laboratoire URBAMA, Unité de recherches de l'Universitéde Tours
associée au CNRS, dans la décennie 1980 et au début des années 1990, période pendant laquelle Jean Bisson, participant de la première heure à la stimulante et amicale dynamique de l'équipe fondatrice (ERA 706), a animé des recherches, effectué de multiples missions, dirigé des travaux et publié une importante série de textes dans les collections du Laboratoire. On retiendra tout spécialement sa participation à l'ouvrage collectif Petites villes et villes moyennes dans le Monde arabe (1986), Le nomade, l'oasis et la ville (1989), volume qu'il coordonna, des articles dans Les Cahiers d'URBAMA de 1993 et 1996, en même temps que deux contributions à la revue Maghreb-Machrek en 1983 et 1992 et le beau chapitre écrit en collaboration avec Pierre Signales - qu'il me donna pour notre livre collectif Le Maghreb, hommes et espaces (A. Colin, Collection U, 1985). D'abord un peu sur ses gardes, face à ces "urbanophiles" que nous étions, Jean Bisson s'est rapidement intégré à l'équipe, qu'il a fait profiter de résultats de recherches originaux sur la notion de "ville saharienne", sur les nouveaux agriculteurs du désert pourvoyeurs de ressources pour les villes du Nord, sur la face industrielle du Sahara et sur bien d'autres thématiques. Dans un Laboratoire consacré aux villes, il a su trouver sa place, à l'articulation du rural et de l'urbain, et nous a permis d'intégrer cette dimension saharienne qui, bien souvent, nous faisait défaut. Celui que ses étudiants et collègues ont surnommé "Hadj Bissoun el Gourari", non pas pour sa religiosité, car elle fut et demeure peu évidente, mais par respect et amicale estime envers l'auteur d'une monographie unique en son genre, Le Gourara (1957), sa première publication, est toujours resté fidèle à cet apprentissage du désert que lui avait inculqué son maÎtre Capot-Rey. Se révélant tout aussi à l'aise à l'ombre des palmeraies que dans les quartiers écrasés de soleil de ces villes-champignons qui l'ont tant interpellé, le Saharien de l'équipe sut nous faire partager son enthousiasme pour ces nouveaux territoires de l'urbain en domaine désertique. On retrouvera bien souvent des traces de cet enthousiasme dans les pages qui suivent. Et que dire de ces envolées passionnées et passionnantes lors de présentations orales au sommet d'une dune libyenne 0 u sur la falaise dominant le chapelet des cités du Mzab! De cela aussi je voulais

témoigner, remarquable

pour dire symbiose.

combien

l'homme,

le géographe

et son terrain

sont

en

Voilà qui ne peut qu'aiguiser notre intérêt et notre curiosité pour ce livre et nous inviter à suivre intensément Jean Bisson dans sa grande méharée, depuis les confins égyptiens jusqu'aux rivages mauritaniens. En route donc - on eut dit jadis «en selle! », mais les véhicules 4 x 4 ont depuis longtemps remplacé les chameaux - pour cette stimulante expédition vouée à la "démythification" et à la "démystification" du plus grand désert du monde! Jean-François Troin Professeu r émérite Université de Tours

Introduction.

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7

Sahara

et Sahariens

Avec ses 8,5 millionsde km2, soit plus de quinze fois la France, le Sahara est de loin la plus grande étendue de terres arides d'un seul tenant. Certes, la zone désertique se poursuit au-delà du fossé de la Mer Rouge, englobant la majeure partie de la péninsule arabique qui présente bien des affinités avec le Sahara, mais la présente étude ne prend en compte que la partie africaine - le Sahara stricto sensu. En est toutefois exclue l'Égypte dont l'écrasante majorité de la population est concentrée sur les berges du Nil- fleuve extérieur au désert parce que de régime tropical et dont le delta en particulier, avec son degré hygrométrique élevé, une arboriculture qui compte en abondance bananiers, goyaviers, manguiers, n'a, hormis les palmiers, rien de saharien. Le Sahara égyptien, en dépit du projet, lancé en 1959 par le colonel Nasser, qui, grâce à un canal de dérivation de l'eau du Nil, comptait transformer "son" désert en une "Nouvelle Vallée", pèse économiquement peu dans l'espace égyptien (A. Blottière, 1999), et n'a pas été inclus dans cette étude. Une oasis, toutefois, mérite d'être signalée: au cœur du Désert Libyque et à proximité de la frontière libyenne, il s'agit de celle de Siwa. Dans cet ancien centrerelais des pistes transsahariennes (fig. 6), on parle la langue berbère dont c'est la pointe extrême orientale, ce qui rappelle que la frontière linguistique entre le Maghreb et le Machrek est proche: elle passe à la verticale de la Grande Sirte, une limite fixée depuis des millénaires, puisque la Cyrénaïque à l'est a toujours entretenu des relations privilégiées avec l'Égypte et le Proche-Orient, tandis que la Tripolitaine a toujours été de mouvance maghrébine. Aussi, cette limite, dont Siwa est un point remarquable, est-elle celle d'un Sahara que l'on peut qualifier de grand-maghrébin: c'est lui qui fait l'objet de cet ouvrage. Il s'étend des rivages atlantiques, à l'ouest, au piémont du Jabal Lakhdar et au littoral de la région du port de Tobrouk à l'est, et de la barrière sud-atlasique côté septentrional aux vastes plaines des pays saharo-sahéliens, sur la frange méridionale. Sur ce territoire vivent plus de 5 millionsd'habitants qui, par suite de l'héritage colonial, se partagent entre les États riverains: Maroc et Mauritanie à l'ouest, Algérie et Tunisie au centre, Libyeà l'est, Mali, Niger et Tchad au sud. À vrai dire, qui, dans chacune des Nations, peut se dire "saharien" ? Ce qualificatif, savamment instrumentalisé par le colonisateur français à la veille de l'indépendance de l'Algérie, a-t-il encore un sens, alors que depuis les années 1960, chacun des nouveaux États s'évertue à "intégrer" ses populations et ses territoires sahariens? "Saharien" ou "sahraoui"? Sous sa forme arabisée, ce second qualificatif, appliquéaux populationsde l'ex-Sahara espagnol (Riode Oro), a pris un sens
restrictif à connotation politique: le Maroc

-

qui, de facto, a "récupéré"

le 9

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN DÉSERT CONVOITÉ:

LE SAHARA.

Sahara atlantique dans sa quasi-totalité - ne connaît que les "populations sahraouies", donc veut signifierqu'il s'agit de sujets chérifiensau même titre que, par exemple, les populations rifaines. Par contre, dans les camps de réfugiés de la région de Tindouf(Algérie)qui représentent l'effectifprincipalde la population relevant de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD)autoproclamée par le Front Polisarioen 1976, il n'est que question du "peuple sahraoui", ce qui sous-entend dans l'esprit de ses dirigeants le droit à un référendum d'autodétermination qui devrait décider de l'avenir du territoire que ce "peuple" estime être sien. Si pour les chercheurs des sciences de la nature, le Sahara s'inscritdans le cadre de ce que le géographe P. Rognon a pu nommer "les stratégies de l'aridité", en revanche, celui qui s'intéresse aux Sahariens et à leurs activités peut s'interroger sur la pertinence de certains critères qui vaudraient aux habitants du désert une spécificité exceptionnelle à l'échelle du continent africain, voire de la planète, parce que directement liée au milieu dans lequel ils vivent.
Le plus grand désert du monde: à la recherche d'une définition

les voyageurs et les géographes arabes ont été les premiers à évoquer le Sahara par un qualificatif qui, quoique dénué de toute ambiguïté (dans leur esprit, Sahra est le féminin de l'adjectif ashar = de couleur fauve), n'a aucunement la rigueur que plus tard les scientifiques lui donneront. Ainsi pour El Bekri (XIesiècle) et Idrisi (XIIe siècle), tout comme pour Ibn Khaldoun (XIVesiècle), la contrée qui porte le nom de blad es Sah'ra ne correspond pas à un espace rigoureusement circonscrit, imprécision que traduisent les cartes publiées en Europe jusqu'au XVIIe siècle. Il faut attendre la conquête par la France de la partie centrale du Maghreb pour que l'on se réfère à l'imaged'un Sahara alors habituellechez les autochtones: pour ces derniers, le Sahara est le pays de ceux qui se déplacent tout au long de l'année, par opposition au Tell peuplé de cultivateurs sédentaires. Ce qui signifie que dans leur esprit pastoralisme, nomadismeet activitécaravanière sont confondus. Aussi, le Sahara englobe-t-illes Hautes Plaines steppiques - qui ne sont pas désertiques
aux yeux des climatologues et des biogéographes

-,

vision du désert reprise par

le peintre orientaliste et écrivain E. Fromentin: pour lui le Sahara commençait à Boghar, à la limite du massif te iii n du Titteri, au sud de Médéa et au droit du e méridien d'Alger, soit près de 300 km avant d'atteindre le "vrai" désert, celui que définirent plus tard les scientifiques. Ce sont les étapes- mieuxvaudraitdirelespéripéties, omptetenu de l'absence c d'une politique réfléchie -, de la conquête de l'Algérie, qui ont peu à peu obligé les colonisateurs français à définir ce qu'ils entendent par Sahara: le Sahara est alors perçu négativement, considéré comme un pays dénué d'intérêt, car non méditerranéen, donc inapte à une implantation d'agriculteurs européens. On alla même, côté français, et ce très tardivement, jusqu'à décréter désertique tout territoire qui n'avait pas favorisé une colonisation de peuplement (l. Blin, 1990). 10

Introduction.

Une optique semblable a prévalu chez les colonisateurs italiens pour lesquels seules les régions littorales de Tripolitaine et Cyrénaïque, dont le climat méditerranéen s'apparente à celui de la Sicile ou du Mezzogiorno, méritaient une attention particulière. Quant au territoire du Rio de Oro occupé par l'Espagne, du fait qu'il ne comportait que du désert et que seules les énormes réserves halieutiques de l'océan intéressaient les Espagnols, il n'a pas conduit l'Espagne à y installer des colons, si l'on veut bien excepter les quelques rares refuges côtiers pour ses pêcheurs canariens. Aussi n'y a-t-on construit que des casernes et des fortins. «Colonisation du pauvre, réalisée principalement par les militaires du Tercio, [qui] ne s'intéresse à la population que pour la contrôler à partir de positions stratégiques... » (P. Balta, 1990). Ainsi, quelle que soit la nation colonisatrice, la persistance d'un statut particulier, politique et administratif à dominante militaire, est allée de pair avec la marginalisation économique du Sahara: à elles seules, ces deux constantes suffiraient à définir ce que fut le Sahara, aux yeux du colonisateur. Pour les militaires, le Sahara restait un territoire où la priorité consista durant plusieurs décennies, d'une part à mettre fin aux agissements des nomades sahariens "insaisissables" -, d'autre part à réaliser, grâce à la "pacification", la jonction entre territoires situés au sud et au nord du Sahara: une continuité territoriale que devait concrétiser pour les Français la construction d'une voie ferrée de l'Algérie au Soudan (actuel Mali), et pour les Italiens une voie ferrée qui atteindrait l'Afrique orientale et concurrencerait le Canal de Suez - deux projets qui n'eurent pas de suite. La recherche de la spécificité scientifique du désert est venue plus tard, ou, plus précisément, a accompagné le contrôle progressif du Sahara par les militaires; pour la simple raison qu'aucune mission ne pouvait aboutir sans l'aide matérielle et morale des militaires qui avaient choisi de servir au Sahara, très précisément, du côté français, ceux des "pelotons méharistes", parfaitement adaptés à la vie au désert et dont la mobilité était légendaire. On ne saurait trop souligner l'enthousiasme que les méharistes de tout grade manifestaient à l'idée qu'au contact des scientifiques ils découvriraient les mystères de "leur" Sahara un aspect de la "pacification" trop souvent occulté, bien à tort. Que ces militaires vivant en symbiose avec le pays aient fortement marqué le Sahara ne surprend pas. Un Sahara corseté par les scientifiques

Dès le début du siècle, la définition du Sahara a paru devoir se concrétiser autour d'une convergence des Sciences de la Nature, ce qui paraÎt normal, compte tenu de la spécificité du milieu désertique: géologues, géographes (physiciens: à l'époque tous le sont), climatologues, botanistes... vont s'atteler à la tâche de circonscrire le domaine désertique. À l'évidence, l'originalité du Sahara tourne autour de la définition de la notion d'aridité. La rigueur de la perception scientifique est fondée sur des observations météorologiques qui permettent de 11

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN DÉSERT CONVOITÉ:

LE SAHARA.

préciser les déficits pluviométriques et d'aborder le bilan de l'eau avec l'analyse des pertes dues aux températures élevées et à la forte évapotranspiration. La convergence des divers critères, dont les incidences sont importantes pour la répartition des espèces végétales et des plantes cultivées, permet de fixer la limite nord du Sahara autour de l'isohyète 100mm (+ ou - 50 mm) de moyenne annuelle des précipitations. Cette isohyète correspond à la limite méridionale de la culture en sec de l'olivier - l'arbre cultivé des régions méditerranéennes et qui, aux yeux des paysans du Maghreb, a valeur symbolique - ou encore des groupements à alfa (Stipa tenacissima), plante caractéristique des Hautes Plaines maghrébines; c'est également la limite septentrionale du palmier-dattier, plus exactement du palmier dont les dattes arrivent à maturité, ce qui signifie que sont hors Sahara des palmeraies comme celles de Marrakech, de Gabès et du littoral tuniso-tripolitain. Côté sud du désert, l'accent est mis sur la modification physionomique de la végétation: en effet, en milieu désertique, la végétation arborée jalonne le chevelu hydrographique parce que sous la dépendance du sous-écoulement circulant dans les alluvions; le débordement des arbres et arbustes sur les interfluves signifie que l'on est sorti du domaine saharien. S'y ajoutent, de ce côté méridional du Sahara, deux limites floristiques, celle de la disparition du had (Cornulaca monacantha), pâturage saharien de qualité, celle de l'apparition du cram-cram (Cenchrus ciliaris), graminée reconnaissable à ses inflorescences garnies de barbes épineuses qui s'accrochent aux vêtements. Par ailleurs, la correspondance entre la présence de plantes typiquement sahariennes et celle de dunes vives est le critère par excellence du "vrai" Sahara pour les morphologues et les biogéographes: le vent ne peut pas déplacer le sable et édifierdes dunes quand la pluviositédépasse 100 mm par an. Enfin, cette fois du point de vue de l'utilisation du sol, la limite des cultures "sous pluie" se situe vers 200 mm pour le mil : les rares champs que l'on rencontre en-deça de cette isohyète se situent dans des secteurs où la topographie permet une concentration des écoulements. Aussi bien, pour ces différentesraisons,y a-t-ilactuellement ccord entre les a différents chercheurs sur la limitede 100 mm (+ ou - 50 mm), qu'il s'agisse de la limite septentrionale comme de la limite méridionale du Sahara (H.-N. Le Houérou,

1990).
Le Sahara dans un réseau de relations

Mais l'agriculture irriguée n'est pas la seule occupation des hommes du désert ; par ailleurs, le tracé d'une isohyète, qui ne représente qu'une valeur moyenne, au demeurant très changeante d'une année à l'autre, n'a que peu d'influence sur le fonctionnement de l'espace saharien. Le fait que le Sahara se situe à l'intérieur d'une zone recevant moins de 100-150 mm de précipitations annuelles, voire moins de 20 mm sur une bande centrale de 800 à 1 200 km de largeur, ne signifie pas qu'il soit un désert-barrière: cette notion d'espace en négatif est héritéede la
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Introduction.

fausse vision dont les premières cartes de l'Afriquediffusées en Europe portent témoignage: le désert était représenté par un blanc, agrémenté de dessins d'animaux monstrueux ou bizarres, au mieux rempli d'alignements de tentes. Il a fallu attendre le Siècle des Lumières pour voir disparaÎtre ces fantaisies, sans que pour autant on en sache plus concernant le Sahara. En réalité, le Sahara a été de tous temps un désert traversé: R. Capot-Rey, lors d'une controverse qu'il eut un jour avec P. Gourou, le spécialiste des pays tropicaux, a pu écrire que « la véritable faille se place non pas au Tropique [dont le tracé passe à hauteur de Dakhla sur la côte atlantique, à quelque 70 km au nord de Tamanrasset au centre, ou encore à 90 km au sud de Koufra en Libye], mais à la lisière méridionale de la zone des savanes [...]. Pour les populations de cette zone, le désert est encore un domaine connu et presque familier, tandis qu'au sud des savanes, la forêt avec ses lianes, ses tsé-tsés et ses tribus païennes représente un monde foncièrement hostile [...]. Ainsi le désert, à la différence d'une zone de marais ou de forêt dense, ne constitue pas un obstacle permanent pour la circulation» . Par ailleurs, au-delà de ces relations transsahariennes qui permettaient les échanges entre les régions tropicales et les régions méditerranéennes, il existe une complémentarité qui s'appuie sur les différenciations biogéographiques telles qu'elles résultent de la localisation des pâturages et des variations de leur valeur nutritive en fonction des saisons ou des aléas climatiques: c'est ce qui guide les nomades éleveurs dans leurs déplacements. Cette aptitude à utiliser les potentialités changeantes du milieu explique la permanence des itinéraires suivis par les nomades et leurs troupeaux, depuis des siècles. C'est pourquoi la steppe côté nord du désert, avec ses pluies d'origine méditerranéenne de trois à quatre fois supérieures à celles du Sahara, ou, côté sud, les immenses parcours de la zone saharo-sahélienne, qui, eux, bénéficient régulièrement des pluies de la mousson guinéenne, jouent un rôle fondamental dans la survie des groupes qui nomadisent sur les marges ou, préférentiellement, à l'intérieur du désert. Assigner une limite pluviométrique précise au Sahara n'a donc pas grand sens, quand il s'agit de comprendre le fonctionnement de l'espace pastoral: aussi ne peut-on pas exclure les marges désertiques du domaine proprement saharien, vu sous le prisme de l'espace vécu et pratiqué par les pasteurs. En revanche, il est un élément de première importance dont il faut tenir compte si l'on qui veut assigner une limite qui ait une valeur sur le plan de l'occupation par l'homme: au Sahara, aucun terroir agricole ne peut être assuré d'une permanence s'il ne bénéficie pas d'une irrigation. Aussi, la nécessité absolue d'irriguer les cultures et les plantations constitue-t-elle le critère le plus pertinent pour qui veut donner une limite au Sahara stricto sensu, tant sur le plan physique que sur celui de l'aménagement par l'homme.

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MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN DÉSERT CONVOITÉ:

LE SAHARA.

Le Sahara

revu selon les critères

du fonctionnement

spatial

Par ailleurs, depuis les années 1950, les mutations, voire les ruptures, qui ont affecté la vie au désert, obligent à prendre en compte de nouvelles formes de relations, donc de critères de définition. On a, en effet, assisté à la naissance d'un important marché de consommation lié à la croissance fulgurante des villes sahariennes, et à la diversification des activités qui en est à la fois cause et conséquence. L'agriculture pour la vente (OU le troc), par exemple, ne porte plus exclusivement sur les dattes, production par définition typiquement saharienne: ce sont aujourd'hui les légumes et le fourrage qui sont cultivés au désert pour ravitailler d'abord les gros marchés que constituent les villes sahariennes (avec leurs importants troupeaux d'ovins et caprins), mais également, côté septentrional du Sahara, les grandes villes du Maghreb littoral et méditerranéen; une évolution grandement favorisée par l'excellence du réseau routier dont le développement est allé de pair avec la prospection pétrolière, ou des impératifs économiques et politiques du type "Route de l'Espoir". C'est également pour répondre à la forte demande des citadins en viande de boucherie que l'élevage du chameau a repris de l'importance: le chameau, mieux que le mouton, animal de la steppe plus que du désert, est encore l'animal qui peut le mieux tirer parti d'un tapis végétal irrégulier et clairsemé. Faut-il donc s'étonner que ce soit sur les marges sahariennes qu'un développement sous-tendu par l'économie de marché soit le plus avancé? Certes, le désert y prend un aspect atténué - la médiocrité en pâturages est moins sensible -, mais, plus encore, c'est ici que se situent les villes riches de leurs traditions marchandes (un héritage du commerce caravanier), les mieux alimentées en masse salariale, et les plus aisément reliées aux grands foyers de consommation du Nord, voire pour la Tunisie et secondairement l'Algérie (dattes), aux ports d'exportation vers l'Europe. En d'autres termes, ces marges du Sahara relèvent d'une autre forme de complémentarité, cette fois à l'échelle des économies nationales. La limite du "vrai" désert, celui des naturalistes, perd de ce fait beaucoup de sa pertinence: faut-il le regretter, dans la mesure où c'est l'intégration nationale qui en est la principale bénéficiaire? Un élément qui vient enrichir les notions quelque peu simplificatrices que, longtemps, on eut tendance à appliquer au Sahara. En définitive, les mutations qui affectent le Sahara, sans précédent par leur ampleur depuis une quarantaine d'années, touchent au fondement des activités comme aux motivations des responsables, à la mobilité des hommes comme aux modifications du cadre professionnel et familial, à l'accentuation des inégalités dans la répartition de la population, et en particulier à l'importance de la croissance urbaine... Toutes concourent à l'émergence de dynamismes dont les colonisateurs européens en charge du Sahara croyaient les Sahariens incapables: ce désert ne correspondait-il pas à un morceau de la planète condamné à une lente agonie que seules quelques subventions et aides, saupoudrées de-ci, de-là, rendraient plus douce? 14

Introduction.

En somme, l'aboutissement ultime d'un dessèchement qui se serait accentué depuis le Néolithique. Or, ces dynamismes engendrent à leur tour de nouvelles formes de mise en valeur, qui se répercutent sur l'organisation et le fonctionnement de l'espace saharien. La conséquence en est un affaiblissement du poids des facteurs physiques, du moins en tant qu'élément d'explication, et ce, quelles que puissent être les contraintes du milieu qu'aucun projet d'aménagement ne devrait négliger. En d'autres termes, la page est définitivement tournée, qui voulait que l'étude géographique du Sahara, telle que l'avait magistralement conçue R. Capot-Rey dans son ouvrage Le Sahara français paru en 1953, portât sur la description attentive et la compréhension des mécanismes qui régentaient les migrations pastorales directement soumises aux rythmes climatiques, ou la vie des oasis, ellemême sous l'étroite dépendance des systèmes d'irrigation. En somme, tout était régenté par le savant dosage entre l'eau du ciel et l'eau du sol: toute étude géographique se devait d'établir les relations directes ou indirectes avec la nature, parce que les rapports entre l'homme et le milieu constituaient alors l'objectif premier de la géographie, pour peu qu'elle s'affublât du qualificatif de "zonale" ! Désormais, c'est la ville qui polarise la vie au désert, c'est par son canal que s'introduisent les transformations; le "citadin", producteur et/ou consommateur, qu'il relève du secteur 'public ou du secteur privé, qu'il bénéficie ou non de la manne distribuée par l'Etat, qu'il travaille au "pétrole" ou non (et l'on verra ce que cela signifie concrètement), est aujourd'hui l'acteur principal de la mise en valeur du désert. N'était-ce d'ailleurs pas la règle, du temps où les commanditaires de caravanes, ces commerçants citadins des portes du désert ou des centres-relais caravaniers, organisaient avec maestria les échanges transsahariens qui constituèrent durant des siècles la principale activité du désert ? Ainsi en est-il aujourd'hui de ces villes qui, quoique situées hors du Sahara défini par les critères bio-climatiques, ont vu leur rôle dans le fonctionnement de l'espace saharien se renforcer durant les récentes décennies, telle la ville d'Ajdabiya, l'un des grands carrefours de la Libye au débouché de la route du Tchad et du Soudan, ou encore les agglomérations prodigieusement gonflées tout au long de la "Route de l'Espoir" dans le Sud mauritanien (Boutilimit, Kiffa...) ou, cette fois au nord du désert, l'un des plus beaux exemples, Ouarzazate, dont l'environnement n'a jamais été à proprement parler saharien, mais qui est intégrée au Sahara de par son rayonnement régional. Il serait donc très artificiel d'occulter le rôle de ces villes, parce que localisées aux marges du désert. II est par ailleurs évident que tout retour aux valeurs anciennes est désormais exclu: le face-à-face entre le citadin de vieille souche et le néo-citadin - nomade "démâté", jardinier ayant abandonné un lopin de palmeraie trop exigu ou désireux d'échapper à sa condition de misérable métayer grâce à cette nouveauté que constitue le salariat -, voilà qui méritera quelque développement. Cette thématique n'est sans doute pas propre au Sahara, mais peut prendre une 15

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

résonance inattendue dans un monde aux catégories socio-ethniques très tranchées parce que laissé longtemps en marge du développement. La prodigieuse croissance urbaine, l'introduction de l'industrie au désert, la diversification des emplois et des services, le glissement des travailleurs agricoles vers d'autres secteurs d'activité, la reconversion des nomades, les conséquences sur l'agriculture de l'adoption rapide ou subie des mécanismes de l'économie de marché, tous ces éléments introduisent de nouvelles formes de relations qui ont bouleversé en quelques décennies le fonctionnement du désert: sur ce plan-là, le Sahara se présente comme un prodigieux laboratoire où s'élaborent les formes de développement les plus variées. Encore importe-t-il, avant d'en décrire les multiples facettes, de se débarrasser des mythes, mirages et utopies que le succès médiatique engendré par l'intérêt nouveau porté au désert a tendance à pérenniser.

16

PREMIÈRE PARTIE

UN SAHARA MYTHIFIÉ, DES SAHARIENS MYSTIFIÉS

Chapitre

1

Aux origines des Sahariens: enracinement et brassage
Chapitre 2

Les Sahariens sous le regard de l'Occident
Chapitre 3

Le Sahara, un espace vierge

L'imagination galope vite au Sahara: l'envoûtement des paysages, certes inhabituels parce que totalement dépouillés, l'imagerie coloniale de l'homme bleu, lance en main et visage masqué par le tagelmust (le litham de la littérature), hiératiquement abrité derrière son bouclier de peau d'antilope, sans doute aussi quelque lecture lointaine où le récit faisait la part belle à l'héroïsme édifiant d'un lieutenant méhariste bravant le désert et ses habitants mystérieux, tout a concouru à l'élaboration mythique d'un monde étrange, et par là-même attirant. Avec, couronnement du tout, le télescopage savamment orchestré de deux mythologies, celle de la civilisation perdue telle que l'évoque le plus célèbre des romans sahariens, L'Atlantide de P. Benoît, jugé plus sévèrement aujourd'hui, voire rabaissé au niveau d'une « aventure pour roman de gare pleine de chromos et parée d'un exotisme de bazar» (J.-C. Vatin, 1985), celle des derniers seigneurs qu'abriterait le Sahara en la personne des Touaregs. En somme, l'écosystème de l'aube des Temps et l'esprit chevaleresque d'un Moyen-Âge idéalisé font bon ménage dans la quête de l'absolu à laquelle l'environnement saharien offre un cadre sans égal au monde... C'est vrai que le milieu désertique se prête admirablement au mélange des genres, avec en filigrane, l'espoir pour nombre de candidats au voyage de retrouver quelque archaïsme oublié d'un monde urbanisé et industrialisé: les voyagistes ne s'y sont pas trompés, du moins ceux dont le fond de commerce consiste à proposer un Sahara de rêve "où le temps semble suspendu", où le guide - bien entendu un "vrai" nomade, si possible touareg et

toujours de noble lignée - accomplit avec amour les mêmes gestes "qu'autrefois",
dans un environnement qui renvoie à la pureté minérale de la planète primitive. Et, mieux que le palmier, la dune résume ce Sahara de rêve: ne retrouve-t-elle pas sa virginité dès l'instant où la première brise efface la plus ténue des traces sur le sable? C'est pourquoi plus le désert comporte de sable, plus il "se vend" cher (M. Roux, 1996) : les majestueux pitons volcaniques de l'Ahaggar vus de l'ermitage du père de Foucault à l'Assekrem ont une "valeur ajoutée" moindre que les grandioses pyramides de sable du Grand Erg Oriental! Faut-il alors s'étonner que parmi les visiteurs, nombreux soient ceux qui, pris au piège de l'imaginaire né du contraste entre les traces d'une vie intense et le vide minéral d'aujourd'hui, joliment appelé par les géographes "nu topographique", s'enthousiasment à l'idée de collecter les preuves tangibles de ce monde disparu? C'est vrai que les découvertes sont surprenantes: qui résisterait à la tentation de se constituer une "collection préhistorique"? Sites ratissés, écrémés, donc à jamais perdus pour la connaissance, par le fait d'amateurs "éclairés" ou avides de "beaux" objets... Ceci, parce que, à la différence de nos régions de climat tempéré où la végétation habille amplement les topographies, au désert le moindre objet relevant de la catégorie "industrie lithique taillée" est là, d'un blanc diaphane sur fond de hamada noirâtre ou d'une belle couleur ambrée sur voile de sable jaune-ocre. La variété 19

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

en est infinie, avec toutefois quelques dominantes: armatures de pointe de flèche, pièces foliacées, perçoirs, racloirs, toutes pièces finement taillées dans du silex 0 u de la calcédoine, hachereaux, matériels de broyage d/un grès poli par un long usage, rondelles d/enfilage découpées dans un test d/œuf d/autruche, amoncellements d/éclats qui entourent le site d/un antique atelier, cercles de pierres énigmatiques, pierres dites d/entrave parce que reconnaissables à la gorge qui les ceinture, tessons de poteries au décor de chevrons, noircies par le feu d/un ancien foyer..., la liste est loin d/être exhaustive, et les interrogations immanquablement au rendez-vous. Ce qui n/est que joie d/ordre esthétique pour le profane peut se révéler hautement significatif pour le spécialiste, à moins qu/iI ne s/agisse pour lui d/un constat banal! Le Sahara aurait-il été un Eden dont il ne resterait que les somptueuses gravures et peintures dues à ces populations de ''l'âge de pierre", comme l'on disait autrefois, qui ont pris pour modèle les animaux d'une faune tropicale aujourd'hui disparue, inscrits à des milliersd'exemplaires sur les versants patinés des vallées du Sahara central? Sans compter ces casbahs et ces ksour (sg. ksar) parfois étrangement isolés, le plus souvent avoisinant des lieux habités, et qui semblent s'être liquéfiés: rien de plus fragile qu'une architecture de terre. Serait-ce le témoignage, historique cette fois, d'un peuplement "autrefois" plus important et étiolé au fil des siècles? L'idée que les habitants ont fui devant une détérioration des conditions environnementales, et plus particulièrement hydrauliques, vient naturellement à l'esprit: n'auraient-ils pas été contraints d'aller chercher ailleurs de meilleures conditions de vie du fait d'une aridification qui n'aurait cessé de progresser au cours des derniers siècles, et dont les récentes sécheresses à répétition seraient les ultimes convulsions? En somme, il s'agirait d/un monde arrivé en bout de course auquel l'exploitation providentielle des ressources minières n'aurait apporté qu'une brève bouffée d'oxygène: d'ailleurs, dans les pays riches de leurs gisements d/hydrocarbures, Algérie et Libye, ''l'après-pétrole'' est, à juste titre, désormais à l'ordre du jour. Comme si cet ultime sursaut économique n'était qu'un sursis accordé à une humanité vouée à une disparition inéluctable. Argumentation "historique" concernant les modalités du peuplement, détérioration climatique, désertification en progression..., autant de propos qui alimentent les écrits concernant le Sahara: quelle fiabilité leur accorder? Aussi, avant de chercher à comprendre comment les Sahariens ont façonné "leur" désert, est-il nécessaire de se livrer à un dépoussiérage. Certains pourront le juger pointilliste, mais sur des thèmes qui engagent l'avenir, rien ne serait plus fallacieux que de se contenter d'explications globalisantes; par chance, les recherches se sont faites chaque jour plus précises, aussi est-il désormais possible de procéder à un tri entre ce qui est scientifiquement démontré, ce qui relève encore des hypothèses, et ce qui n'est qu/affabulation - le "mystérieux", le "triomphal" ou, à l'inverse, le catastrophisme, dussent-ils en souffrir! Ce faisant, il ne s/agit nullement de faire étalage d/érudition mais de tenter de cerner au plus près la réalité telle que les Sahariens la vivent au quotidien, avec ses joies et ses peines. 20

Chapitre

1

Aux origines enracinement

des Sahariens: et brassage

Pourquoi donc une telle profusion de traces laissées par l'homme? Et pas seulement sous la forme d'outillages ou de foyers que l'on croirait abandonnés depuis peu, mais aussi de gravures, ou de peintures, dites rupestres - fixées sur des rochers: cet art pariétal évoque une faune disparue parce que incapable de vivre dans l'environnement actuel. Et ces dépressions scintillantes de sel sebhkas et chotts - dont la stérilité et l'extension frappent immanquablement les esprits, seraient-elles les résidus de lacs, voire de fonds de mer, qui se seraient asséchés et sur les rives desquels des "sociétés hydrauliques" se seraient élaborées, puis auraient tenté de survivre, comme certains l'affirment? Des populations "autrefois" plus nombreuses?

Éliminer ce qui n'a aucune base scientifiquement prouvée, caler chronologiquement les observations à partir de preuves dûment authentifiées, telle doit être la préoccupation constante du chercheur: sa démarche doit être d'autant plus vigilante que l'abondance des traces ou l'étrangeté des lieux ont généré des montages pseudo-scientifiques qui ont trouvé dans le décor prodigieux du désert un somptueux terrain d'élection. La démarche ne relève pas d'un simple exercice qui ne servirait qu'à préciser et affiner nos connaissances des civilisations passées,
car bien des choix

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contestables

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en matière

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de la

sollicitation sélective de "témoignages" adoptés comme certitudes dûment établies, et qui ont pu fausser les décisions de planificateurs et décideurs. Encore faudrait-il que ceux-ci soient plus attentifs à des considérations scientifiques que guidés par la surenchère démagogique: l'immensité désertique, avec les potentialités qu'on lui attribue, n'est-elle pas propice à ces fuites en avant qui, pour certains, tiennent lieu de politique de développement? Le brouillage des repères

Partout au Sahara prolifèrent les sites d'outils préhistoriques: les gisements sont parfois si abondants que certains auteurs les qualifient de "nappes", lorsqu'ils s'étalent sur des surfaces considérables. Par ailleurs, de ce constat que des pièces datées de plusieurs centaines de milliers d'années, par exemple des bifaces grossiers, côtoient des pièces finement ciselées, telles les "feuilles de laurier" qui n'ont pas 5 000 ans, on aurait tendance à déduire une continuité du peuplement sur un même site: première illusion dont est responsable la méconnaissance des processus d'érosion liés aux conditions très spécifiques du climat désertique. En effet, l'une des caractéristiques du façonnement des topographies désertiques est 21

MYTHES ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

la faiblesse des processus de sédimentation: les écoulements sont toujours limités, donc rares, et les apports alluviaux discontinus. Or, ce sont les sédiments qui, en ensevelissant les outillages d'une manière régulière, les classent chronologiquement. Par ailleurs, du fait du caractère exceptionnel des écoulements actuels, c'est la déflation, c'est-à-dire l'entraÎnement par le vent des matériaux les plus fins, qui est le seul processus d'érosion efficace en milieu hyper-aride. Le vent qui ne connaÎt guère d'obstacle au désert (absence d'un tapis végétal continu) agit sélectivement, en empruntant les éléments les plus fins (inférieurs à 0,05 mm) des sédiments; son action est facilitée par le fait que leur cohésion est quasi-nulle par suite de l'absence d'humidité. Le transport des poussières (improprement qualifié "vent de sable") peut se faire loin du lieu d'origine, par exemple jusqu'en Europe: prises en charge par les perturbations de front polaire parcourant les régions méditerranéennes, ces poussières déposent un voile jaune-gris sur les carrosseries des voitures ou colorent en ocre la neige des montagnes (les Anciens croyaient à des "pluies de sang") : une part importante des poussières chemine par le canal des alizés jusqu'aux Caraïbes, donnant un grisé dû aux brumes sèches visible sur les images-satellite. Il en résulte un amenuisement continu des dépôts meubles (sable mêlé à de l'argile et des limons), lesquels précisément ont très anciennement attiré les hommes: leur texture les rend plus fertiles et surtout plus aptes à emmagasiner l'eau de pluie ou de ruissellement (c'est ici que se localisent les meilleurs pâturages, voire les seuls terroirs cultivables). Or, par le seul fait que la déflation agit depuis des millénaires, des outillages lithiques datant de 40 000 ans et qui seraient enfouis à plusieurs mètres de profondeur dans l'environnement d'un milieu tempéré, se trouvent sous climat aride ramenés à la surface, où ils côtoient les outils les plus récents. En d'autres termes, le repérage stratigraphique, donc chronologique, des niveaux - l'une des méthodes de datation habituelle: l'outillage est de plus en plus récent à mesure qu'on se rapproche de la surface du sol - n'est que rarement réalisé, sauf conditions particulières, encroûtement, coulée volcanique, ayant fossilisé une topographie ancienne avec ses paléosols. Les rares exceptions concernent l'empilement de lits de sable, de dépôts de cendres et d'ossements, voire de débris végétaux, accumulés dans des grottes sur plusieurs mètres, et qui ont ainsi pu être conservés, pour le plus grand bonheur des préhistoriens. En définitive, au Sahara, les outillages témoignant de la présence de l'homme sont très généralement mêlés, voire dispersés sur de grandes étendues, entretenant l'illusion d'un peuplement préhistorique dense. Toutefois, depuis une vingtaine d'années, les relations entre l'homme et le milieu désertique ont pu être précisées grâce aux démarches convergentes du paléoclimatologue aidé du palynologue et du pédologue, du préhistorien et de l'archéologue, du géologue et du morphologue, voire du chimiste et du biologiste: cette collaboration pluridisciplinaire permet de replacer les divers témoignages sur une frise, géologique pour les temps anciens, préhistorique pour les derniers millénaires (Figure 2), historique depuis que des textes existent.

22

Première

Partie. Un Sahara mythifié, des Sahariens mystifiés.
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MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

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LE SAHARA.

D'où un tri entre ce qui est vérifié, ce qui est vraisemblable et ce qui reste hypothèse. Car les témoignages de périodes humides - fréquemment corrélées à ces industries lithiques - abondent: couches à roseaux pétri-fiés voisinant avec des placages de dépôts carbonatés, accumula-tions de coquilles de planorbes et bullins ou stromatolites révélateurs d'un plan d'eau douce, présence de travertins signalant la proximité d'une source aujour-d'hui tarie, pour se limiter aux témoignages les plus visibles, tout atteste une humidité "ancienne" dont les spécialistes savent reconsti-tuer les séquences, au moins pour les vingt derniers millénaires, limite actuelle de la fiabilité des reconstitutions paléo-climatiques. Reconstituer les échelles de temps est une première démarche; elle permet d'éviter les erreurs dans lesquelles tombent nombre de guides, par exemple, en annonçant que ces bois "pétrifiés" si fréquents dans certains secteurs du Sahara (où affleurent les grès dits du Continental Intercalaire), sont le "témoignage d'antiques forêts" : oui, bien sûr, à condition de préciser que ces forêts prospéraient voici quelque 100 millions d'années, que cette végétation abondante était l'une des composantes des écosystèmes dans lesquels des lignées de dinosaures ont pu se développer, et que c'est l'érosion qui, en s'attaquant à la matrice gréseuse qui enchâssait les squelettes des dinosaures et les gros débris végétaux entraînés par les crues des fleuves de l'époque puis indurés par la silicification, a dégagé ces morceaux de branches ou de troncs d'arbres "pétrifiés" épars à la surface des regs et des hamadas. Ce qui exclut, bien évidemment, que des "hommes préhistoriques" aient pu vivre dans ces forêts, comme le suggèrent les plus prestigieux des musées de Libye qui font débuter leur section de Préhistoire en exposant un monumental tronc d'arbre silicifié : le type même du clin d'œil médiatique qui tient lieu de légitimité scientifique. Un fait est clairement démontré: les millénaires qui ont vu l'installation de l'homme - on est alors renvoyé à la Préhistoire - ont été marqués par une succession de périodes humides et arides que P. Rognon, spécialiste des paléoenvironnements, nomme joliment le « ballet des pluviaux et des arides », et dont il a très méticuleusement reconstitué le rythme (P. Rognon, 1989). Pour qui s'intéresse plus précisément au peuplement du Sahara, les témoignages les plus significatifs sont sans conteste ces gravures et peintures rupestres qui, par milliers, s'inscrivent sur les rochers, au point de former des fresques dont certaines, comme dans la Tadrart et le Messak libyen, se succèdent de site en site sur une soixantaine de kilomètres. Or, parce qu'ils ont su artistiquement jouer avec la patine (appelée aussi vernis désertique), tantôt noire, tantôt rouge, qui recouvre tout ce qui affleure (rochers, outils préhistoriques...), leurs auteurs ont fourni des indications du plus haut intérêt pour la succession des faunes et des populations représentées, mais également précieuses pour comprendre comment le Sahara s'est installé dans l'aridité telle qu'elle apparaît aujourd'hui. La patine n'est présente que sur la face rocheuse, ou la partie de l'outil préhistorique, exposée à l'air. Il s'agit d'une pellicule pouvant atteindre 40 à 60 IJm
24

Première

Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

et formée de plusieurs couches distinctes: la couche basale (au contact de la roche), est riche en calcium et phosphore; la seconde, qui donne sa couleur noirâtre à la roche, est plus épaisse (20 à 35 IJm) et très riche en fer et manganèse; on en distingue une troisième, la patine rouge, seulement riche en fer (M. Cremaschi, 1994). L'explication concernant la genèse combine un apport de particules transportées par le vent et l'action de bactéries qui fixent ces particules sur la roche. Or, ces bactéries ne peuvent se développer que dans une relative humidité, aussi la patine qui résulte de leur action se révèle-t-elle être un bon indicateur des conditions de milieu. En effet, il faut aux bactéries un milieu qui ne soit ni trop sec (elles ne pourraient se développer), ni trop humide, sans quoi des lichens les concurrenceraient. Aussi, la richesse en phosphore de la strate basale signifie-t-elle une forte activité biologique, inséparable d'un contexte bio-climatique humide; à partir du moment où l'humidité faiblit, la patine noire se forme par fixation du manganèse par ces bactéries, puis, les conditions d'aridité s'accentuant, seule la patine rouge apparaît. Une précision: la séquence qui définit le passage de l'humide à l'aride n'est valable que si elle s'applique à des sites localisés à proximité les uns des autres, donc situés dans des conditions climatiques identiques. Car, par exemple en milieu montagnard, tel l'Ahaggar, actuellement se forment des patines noires, par suite de l'abondance des roches riches en manganèse et du fait de la relative humidité qui règne sur ces hauteurs atteintes par l'extrême pointe de la mousson guinéenne. On comprend tout l'intérêt de la relation datation relative: telle figure sera ancienne, si clair sur une patine noire, est lui-même noirci où le trait-sillon est clair sur fond de même période qui a vu la patine se former, donc franchement hyper-aride. figure représentée/patine pour la le trait-sillon (l'incision), initialement par la patine, alors que telle autre, patine noire, sera postérieur à la plus récent et gravé sous climat

Voici une concrétisation de la méthode de datation ainsi définie: elle nous est apportée par une stèle du prodigieux site d'ln Habeter, dans le Messak libyen, en plein domaine hyper-aride. Cette stèle est fichée dans le sol; seule la partie exposée à l'air libre est patinée. Or, la présence d'os calcinés, mêlés à de la céramique néolithique et retrouvés dans une fosse creusée au-dessous de la stèle (il y a tout lieu de penser que le creusement de la fosse et l'érection de la stèle relèvent d'un même acte) a permis une datation des ossements au carbone 14, soit 5 213 (+ ou - 80 ans) bp (before present = 1950), ce qui signifieque l'aridité - attestée par la présence de la patine sur la partie de la stèle exposée à l'air libre - s'est installée à partir du IVe millénaire av. JC. En somme, cette stèle, authentique archive du sol, date l'environnement du Sahara libyen tel qu'il nous apparaît aujourd'hui. Or, cette précision est conforme aux datations basées sur la séquence des flores qui se sont succédé sur un même site (analyses palynologiques) : ainsi, une étude consacrée à la sebkha de Chemchane, au pied de l'escarpement nord qui ceinture le plateau de l'Adrar mauritanien - donc côté sud-occidental du Sahara - montre que les conditions arides qui ont permis l'apparition de l'actuelle sebkha se sont établies après 6 400 bp, soit vers 4 500 av. JC. C'est alors que les espèces ligneuses, fréquentes de nos jours dans les 25

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

régions sahélo-soudaniennes et soudaniennes, lac de Chemchane, ont disparu (A.-M. Lézine,

et qui colonisaient

les

bordures

du

1993).

Mais cette aridité n'aurait-elle pas eu tendance à s'amplifier depuis? Les sécheresses dont a souffert le Sahel durant les récentes décennies n'en sont-elles pas l'ultime confirmation? C'est, du moins, ce que certains auteurs affirment, cette fois à partir de textes auxquels ils attribuent une valeur "historique". Une dégradation des conditions environnementales ? S'apitoyer sur le destin d'un homme - le Saharien - placé dans un contexte désertique qui ne cesserait de se dégrader, voilà qui est en effet dans l'air du temps, aussi n'est-il pas surprenant que les propos les plus alarmants fleurissent au désert comme acheb après la pluie: «dernier sursaut d'une vie agonisante », «ultime échappée» pour des «hommes prisonniers de l'écologie », propos confortés par un tableau synoptique qui tente de résumer l'évolution des sociétés oasiennes du Sahara nord-occidental (N. Marouf, 1980). L'auteur, croisant des sources variées, met en parallèle phases de peuplement, chroniques locales, systèmes hydrauliques, eux-mêmes en relation avec un assèchement progressif; il fait sienne la séquence suivante: une "culture lacustre" signalée dans la "Haute Antiquité", suivie de la dégradation d'un "système lacustre" datée du temps de "l'Empire byzantin", auquel aurait succédé "un abandon progressif du système de canalisation lagunaire (sic) à ciel ouvert", pour aboutir finalement au creusement du réseau de foggaras - ces galeries souterraines que l'homme aurait dû forer pour "rattraper" une eau qui se serait progressivement "enfoncée". Or, une telle séquence n'est séduisante qu'en apparence. Puisque l'Antiquité est au point de départ de la séquence ainsi définie, il n'est pas sans intérêt de se livrer à un examen critique des sources... antiques. Une thèse universitaire soutenue en 1863 par un diplomate et archéologue, Charles Tissot, intitulée De Tritonide lacu, soit Le Lac Triton (à l'époque les thèses étaient rédigées en latin) lance l'idée d'un assèchement historique du Sahara: les grands chotts du Sahara algéro-tunisien (Figure 8), alignés d'est en ouest sur 360 km (le plus grand, le Jerid, est à peine à une centaine de kilomètres de la mer), n'étaient-ils pas les derniers témoins d'une "mer intérieure" ? Les témoignages des grands anciens sont là pour établir les faits. Premier intervenant, Hérodote, parce qu'il évoque un lac pour signaler que Jason et les Argonautes étaient venus s'échouer sur ses rivages; le dieu Triton, apparut alors, leur montra la voie pour en sortir, ce qui incitait à imaginer l'existence d'une liaison avec le golfe de Gabès. Au siècle suivant (IVesiècle avo JC), le périple dit de Scylax décrit le lac comme communiquant avec la mer par un goulet étroit et incertain: conclusion, puisque le chenal d'accès se rétrécit, c'est que la sécheresse s'accentue. Pomponius Mela (1ersiècle ap. JC) évoque le palus Tritonis, cette fois situé à l'intérieur des terres, au niveau de la Petite Syrte (golfe de Gabès) : la communication avec la mer aurait donc cessé. Ptolémée (au lIe siècle ap. JC) parle de plusieurs lacs, d'où la déduction que le 26

Première

Partie.

Un Sahara

mythifé,

des Sahariens

mystifiés.

niveau de l'eau ayant baissé, cette "mer", ou plutôt ce marais (pa/us), se réduisait à un chapelet de lacs, dont certains salés, ce que confirme (au \f siècle) l'appellation du /acus sa/inarum, autrement dit une sebkha... Et nous voici arrivés à l'actuel Chott el-Jerid et ses voisins: Fejej entre le golfe de Gabès et le Jerid, el-Gharsa au nord-ouest de Tozeur, Melrhir et Merouane plus à l'ouest (en territoire algérien), pour ne citer que les plus grands, dont certains comme le Melrhir situé à 26 m audessous du niveau de la mer. En fait, les conclusions de deux spécialistes - l'un géographe des littoraux, tunisiens notamment, l'autre archéologue des confins sahariens à l'époque antique, R. Paskoff et P. Trousset (1992) - sont sans ambiguïté: ce Tritonis doit être considéré comme un toponyme qui s'applique chez l'un des auteurs à telle baie, chez l'autre à telle lagune côtière ou sebkha intérieure, dont les rivages africains de
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Or, un raisonnement basé sur l'interprétation de textes anciens

-

avec,

circonstances aggravantes, des conclusions destinées à guider les décideurs de l'Algérie indépendante - a pu être appliqué en d'autres lieux, tout spécialement à la Sebkha de Timimoun (Figure 3), longue incision de quelque 80 km située au sud du Grand Erg Occidental, entre plateau du Tadmaït (à l'est) et oued Saoura (à l'ouest), considérée non pas comme une ancienne "mer" (l'Océan Atlantique est trop loin !), mais comme la confluence de plusieurs fleuves, à tout le moins le lit de l'un d'entre eux, qui aurait donné un lac ayant évolué, sous l'effet d'une aridification historique, en une sebkha, ce que tradition et textes anciens seraient censés confirmer. D'abord le texte de l'historien du Maghreb médiéval, Ibn Khaldoun (1332-1406), qui a écrit que «les bourgades de Tigourarine [nom ancien du Gourara] couronnent le bord d'une rivière qui coule de l'ouest à l'est ».

27

MYTHES

ET RÉALITÉS

D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

Figure

3. La Sebkha

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Première

Partie. Un Sahara mythifié, des Sahariens mystifiés.

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2003

29

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

Ce qui semble en parfaite adéquation avec une tradition qui veut que les conquérants arabes « s'établirent sur les bords des ravins qui débouchaient dans le fleuve principal, lequel était plein d'eaux courantes sur une longueur de dix journées de marche », et dont « les eaux venaient de grandes sources situées en amont de Tigourarine » (A.G.P. Martin, 1908). Arrêtons-nous quelques instants sur ces textes considérés comme "historiques". Premier point: il paraÎt très probable qu'Ibn Khaldoun (par le canal de ses informateurs) a confondu la Sebkha de Timimoun avec la Saoura proche dont la longueur parcourue par les crues majeures est de l'ordre de 400 km (J.R. Vanney, 1960), soit effectivement dix journées de marche. Le cours de l'oued s'inscrit du nord-ouest au sud-est - ou plus exactement selon la désignation arabe des points cardinaux, du "quadrant ouest" au "quadrant est" -, ce qui est conforme au texte cité, alors que la Sebkha de Timimoun épouse une direction franchement méridienne, voire légèrement basculée nord-estjsud-ouest. Par ailleurs, la Saoura est parcourue par des crues annuelles: elle bénéficie d'une alimentation hors domaine désertique, grâce à sa branche supérieure, l'oued Guir, dont le haut bassin-versant draine l'extrémité orientale du Haut-Atlas marocain. Quant aux oueds Namous et Rharbi dont les têtes de réseau se situent dans l'Atlas Saharien d'Oranie, déjà beaucoup moins arrosé, certes, leur tracé suggère qu'ils ont pu converger vers la Sebkha de Timimoun mais ils en sont isolés par la barrière dunaire du Grand Erg Occidental dont la masse atteint 150 à 200 km de largeur sur 500 km d'ouest en est (Figure 4) ; les crues des oueds vont tantôt s'étaler à la lisière nord de l'Erg, dans une région dite le Mechfar (oued Rharbi), tantôt se glissent entre les cordons dunaires jusqu'à environ une soixantaine de kilomètres au nord-est de la Sebkha, où elles vont se perdre en un delta ensablé. Or, il est douteux qu'elles aient pu atteindre la Sebkha à une époque historique: en effet, aucune trace dans la topographie pas plus que la présence d'alluvions qu'aurait abandonnées un cours d'eau, ne suggèrent un passage (J. Bisson, 1957, 1987), ce qui ne surprend pas depuis qu'il est démontré que l'Erg Occidental est un «erg figé depuis des millions d'années» (Y. Callot, 1991), donc un barrage d'une redoutable efficacité. Par ailleurs, cette idée que toute sebkha soit un lac asséché est liée à la méconnaissance de l'origine des sebkhas (ou des chotts: les deux appellations sont souvent confondues). Dépression d'une platitude parfaite, la sebkha est caractérisée par une humidité permanente, qui peut balancer entre une pellicule d'eau fortement salée au plus froid de l'hiver et une croûte de sel scintillant au soleil quand arrivent les hautes températures de l'été: de quoi exciter les imaginations... Et la Sebkha de Timimoun n'échappe pas à la règle, car elle en présente toutes les caractéristiques, y compris cette flaque d'eau qui, au nord de la Sebkha, a donné son nom au ksar d'El Hadj Guelmane, à l'évidence déformation arabisée de l'ague/mane berbère (les Gouraris sont des Zénètes, berbérophones). 30

.

Première

Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifies.

La présence d'une couche de sel n'a rien d'étonnant quand l'on sait l'importance de l'évaporation au désert, car les sebkhas ont toutes un point commun: ce sont des bassins d'évaporation. La seule différence entre elles est liée à l'origine de l'eau qui s'y concentre, avant de s'évaporer. Il peut s'agir d'eaux pluviales, si faibles soient-elles, qui viennent s'épandre dans une dépression, et comme elles sont toujours chargées en sels (provenant des réactions chimiques de l'eau au contact des roches du bassin-versant), les sels s'y concentrent. La concentration ellemême est une conséquence de l'endoréisme, c'est-à-dire l'écoulement en bassin fermé caractéristique des régions arides, puisque les oueds sahariens n'atteignent qu'exceptionnellement la mer; telle est l'origine des salines qui donnent lieu à exploitation: ainsi celles de l'Amadror au cœur du massif de l'Ahaggar, celles de Taoudenni au Sahara malien, celles d'Ijil ou Tichit au Sahara mauritanien, celles de Bilma au Niger, à l'est du Ténéré... L'eau - le cas est courant - peut avoir aussi pour origine une nappe souterraine, généralement sous pression, dont le plafond, à la faveur d'une dépression, recoupe la surface topographique: telle est l'origine - classique - des sources. Or, comme l'a fait remarquer un hydrogéologue dont toute la carrière s'est déroulée au Sahara (A. Cornet, 1956), «si la pression hydrostatique [...] permet aux eaux d'arriver gratuitement aux points d'utilisation » (l'auteur fait allusion aux palmeraies irriguées à partir de sources), en revanche, elle a pour inconvénient d'être « compensée par de nombreuses fuites créant des sebkhas et salant les sols; la vieille machine perd son eau par toutes ses jointures... ». C'est donc cette eau, provenant des suintements ou des sources, qui, par évaporation, voit ses sels (elle en contient toujours) se concentrer dans une dépression pour donner une sebkha. Ainsi en est-il du Chott el-Jerid au Sahara tunisien, alimenté pour l'essentiel par une circulation verticale (elle se traduit par des pustules qui accidentent, tels de minuscules cratères, le fond de la dépression) qui est l'exutoire d'une nappe artésienne, le chott jouant le rôle de régulateur de l'équilibre hydrostatique: l'accumulation de sels résulte ici du bilan qui s'établit entre les apports profonds et les prélèvements de l'atmosphère (R. Coque, 1962). Même cas de figure avec les lacs situés au milieu des dunes de l'erg (Idahan en tamahaq) d'Oubari en Libye: en effet, la nappe souterraine (D.J. Burdon et al., 1991) donne naissance à des lacs, jusqu'au moment où, pour des raisons variées (probablement l'obstruction des conduits souterrains par lesquels circule l'eau), l'apport en eau se révèle inférieur aux capacités d'évaporation, auquel cas une sebkha succède au lac; d'où la diversité de ces lacs de l'Idahan Oubari, tantôt somptueux plans d'eau dominés par les dunes et frangés de roselières, tantôt réduits à une croûte salée. Ce n'est pas la pluviométrie locale qui est en cause, ce sont les conditions topographiques et hydrologiques qui commandent le rapport alimentation/évaporation (+ infiltration), d'où découle la concentration des sels. Ce fonctionnement rappelle celui des paléolacs du nord du Grand Erg Occidental dont l'évolution au cours des derniers millénaires a pu être précisée (Y. Callot, 31

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

sur la bordure septentrionale du Sahara puis assèchement de ces lacs, avec salinisation progressive, qui se situe entre 3000 et 2500 ans av. JC, période durant laquelle le Sahara septentrional s'est définitivement installé dans l'aridité qu'on lui connaît aujourd'hui. D'ailleurs les chercheurs qui maîtrisent aussi bien la géologie du Quaternaire que la Préhistoire sont catégoriques: «Ces sebkhas existaient voici trois ou quatre millénaires dans l'état où nous les voyons aujourd'hui» (G. Aumassip, 1986). Aussi l'adaptation à l'aridité, déjà présente au Néolithique, s'est-elle traduite par la grande mobilité des groupes - des pasteurs et des chasseurs -, une mobilité qui a multiplié et morcelé à l'extrême les lieux occupés par les hommes et qui explique la dissémination des outils sur de vastes surfaces: bref, rien ne suggère la naissance de "sociétés hydrauliques", sédentarisées et stabilisées autour de lacs, c'est même tout le contraire. Quant à la présence de taches d'humidité dans une sebkha jouxtant une palmeraie, elle traduit non pas une occupation par un lac qui se serait asséché "récemment", mais signifie que toute mise en culture implique non seulement d'irriguer pour satisfaire les besoins physiologiques des plantes, mais encore d'assurer un drainage permanent des terres cultivées, sans quoi le salant empoisonne les cultures: en d'autres termes, il faut impérativement que le mouvement de l'eau per descensum l'emporte sur le mouvement per ascensum, lié à la très forte évaporation. Ceci impose d'arroser plus qu'il serait nécessaire sous climat tempéré et de conduire par des fossés, vers des secteurs déprimés, l'eau chargée de sel qui a lessivé les terroirs cultivés d'où, en fin de parcours, une humidité sans cesse renouvelée, celle qui entretient la sebkha. Toute mise en culture implique donc un espace sacrifié à l'hydromorphie et la salinisation. Il ne faut pas perdre de vue qu'une irrigation bien conduite, avec une eau contenant 1,5 g de résidu sec par litre, ce qui est courant au Sahara, apporte par hectare et par an jusqu'à 24 tonnes de sel (chlorure de sodium à 90 ala). C'est pourquoi l'épandage des eaux de drainage accélère l'extension des sebkhas dont les sels qui cristallisent au soleil se mêlent aux éléments argileux tapissant habituellement le fond de la sebkha; la cristallisation détruit la structure cohérente de l'argile et celle-ci, pulvérisée, est alors entraînée par les tourbillons de vent à axe vertical, si bien que la topographie en cuvette s'accentue, rendant l'évacuation des eaux plus problématique et l'apparence d'un «fond de lac »... encore plus évidente!

1991) : alimentation

Second point: que penser de ces «eaux provenant de grandes sources situées en amont de Tigourarine» (Gourara), selon la tradition rapportée par A.G.P. Martin? D'abord, n'oublions pas que cette tradition daterait du XVIIesiècle, soit neuf siècles après la conquête arabe: quelle fiabilité lui accorder? Et quand bien même il y aurait un fond de véracité dans cette tradition, «ces eaux provenant de grandes sources» ne serait-ce pas celles des foggaras, c'est-à-dire ces canaux souterrains - précisément l'originalité du Gourara - qui reproduisent le miracle de l'eau courante au désert, en allant drainer la nappe du Continental 32

.

Première

Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

Intercalaire: la tête de la foggara n'est-elle pas appelée "aïn el foggara", "aïn" signifiant "source" ? Il est pour le moinsosé de prétendre que ce sont des « détenteurs des secrets des
qanats persans» qui les introduisirent dans ces oasis aux XVe-XVIe siècles et de tirer argument de cette date tardive pour en déduire un enfoncement - historique - des eaux de surface qui aurait contraint les survivants d'une prétendue catastrophe écologique à creuser des foggaras. Une étude concernant la genèse des foggaras, et qui fait autorité (A. Cornet, 1952), signale que s'il est difficile d'affirmer que les traces de foggaras repérées à proximité de ruines de villes romaines datent de l'Antiquité, en revanche, on peut tirer d'un texte daté de 1078 relatant le creusement, à Marrakech, d'une khettara (appellation, au Maroc de la foggara) que le principe de son fonctionnement était parfaitement compris des habitants du Maghreb bien avant le XVesiècle. La technique résulte d'un empirisme qui consiste à améliorer le débit d'une source en aménageant une demivasque en fer à cheval ou une tranchée au droit des suintements qui traduisent la présence de l'eau, et dont l'objectif est d'accroître la surface de contact entre la roche-réservoir et l'air libre, donc le débit - amorce de la future foggara que l'on prolongera en remontant vers l'amont, le tunnel accroissant considérablement la surface de contact. D'ailleurs des foggaras embryonnaires, réduites à une courte tranchée (chegga) couverte de dalles pour éviter l'ensablement, existent dans la petite oasis d'Oumrad, au nord de Timimoun : en ce lieu précis, la hauteur de la corniche, donc l'épaisseur des terrains qu'il aurait fallu traverser pour creuser les puits d'aération et déblaiement, n'a pas permis un prolongement souterrain, c'està-dire la création d'une foggara. Qu'un chroniqueur vivant au XVIIesiècle ait pu imaginer les "conquérants arabes" découvrant avec enchantement ce jeu d'eaux courantes - celle des séguias de foggara, et non des ruisseaux - qui dévalent, en minuscules cascades, les terrasses de la corniche orientale de la Sebkha de Timimoun, n'a rien de surprenant.

On ajoutera un dernier détail: toujours en bordure de la Sebkha de Timimoun s'alignent, sur une cinquantaine de kilomètres, 115 sites abandonnés, ksour (sg. ksar), habitations fortifiées, traces de murets et de seguias, en position dominante (J.-C. Echallier, 1973) ; sans doute, certaines de ces ruines sont probablement la conséquence de destructions liées à des conflits locaux, il n'empêche qu'on a pu en tirer argument pour imaginer un abaissement par étapes du lac supposé, qui aurait entraîné une descente par paliers successifs des villages, et des cimetières, idée reprise dans le guide L'Algérie d'aujourd'hui (J. Hureau, 1974) qui résume une opinion colportée sur place par des guides à l'affût du sensationnel... Il est grave que certains chercheurs en aient tiré la conclusion qu'on aurait assisté au passage d'une «culture lacustre» à un «système lagunaire»: cette argumentation est, en effet, infirmée par l'évolution des sites d'habitat et des terroirs qui leur sont accolés, à la conditionde bien vouloir se donner la peine de relier cette descente à l'évolution du système d'irrigation qui commande toute la vie de la région, celui des foggaras. En effet, la foggara induit, par son 33

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

qui s'ensuit, la nécessité du tunnel collectant l'eau (Figure 28b), d'où un lent glissement des palmeraies vers les points bas (afin qu'elles puissent continuer à bénéficier de l'irrigation par gravité, avantage essentiel de la foggara), avec pour corollaire un abandon des sites d'habitat - ceux du plateau - les plus éloignés des nouvelles plantations. Quant à l'abondance des coquilles éparses à proximité des ksour situés sur les hauteurs, elle prouve qu'il y eut ici dans le passé des jardins, dont les traces sont encore parfaitement visibles (Figure 5) - ce sont ces mêmes mollusques qui vivent dans les séguias des jardins actuellement cultivés en contrebas. Donc, la prétendue rétraction d'un plan d'eau dont le niveau se serait abaissé au cours des siècles relève de l'imagination; de surcroÎt, s'il y avait eu un lac, il en subsisterait des traces, en particulier des banquettes façonnées par le clapotis appelées beines, or ce sont des cônes alluviaux ou des glacis-cônes qui, au débouché de chaque oued ou ravin échancrant la corniche des grès du Continental Intercalaire, jalonnent la bordure orientale de la Sebkha de Timimoun. fonctionnement et le rabattement local de la nappe

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Escarpement, talus

Première

Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

Plus proche de nous dans le temps, du côté du contact Sahara-Sahel, la récente sécheresse, qui se traduit sur les cartes pluviométriques par une transgression de la limite méridionale du Sahara - avec un déplacement de l'isohyète 100 mm (limite climatique adoptée pour le sud du Sahara) de l'ordre de 400 à 500 km vers le sud lors du paroxysme de 1983-1984 -, incite à penser que le Sahara ne cesse de gagner en extension. Les stigmates de la sécheresse furent effectivement très spectaculaires (apparition de dunes mobiles, troupeaux décimés, centres de cultures abandonnés...) : faut-il incriminer la seule déficience pluviométrique, y voir seulement quelque caprice d'un phénomène de type "nino"? Que les causes soient essentiellement anthropiques, les relevés climatologiques le démontrent: en effet, des sécheresses aussi longues que celle de 1968-1986 n'ont rien d'exceptionnel dans l'évolution climatique de ces derniers siècles (P. Rognon, 1991). C'est l'homme qui s'est délibérément placé dans un contexte environnemental à hauts risques, et c'est pourquoi les effets de la sécheresse ont été catastrophiques (voir Quatrième Partie). Par ailleurs - sauf éléments nouveaux venant enrichir la compréhension des séquences climatiques - ce processus n'est, selon toute probabilité, pas irréversible: bien malin celui qui pourrait actuellement définir le seuil d'irréversibilité de la dégradation d'un écosystème en milieu aride! L'idée que l'on assiste à un déplacement durable des limites du désert sur ses marges méridionales ne résiste pas plus à l'analyse que les raisons invoquées au nom d'un Sahara qui "ferait tache d'huile" sur sa bordure septentrionale... Un fait est ainsi acquis, corroboré par un faisceau de preuves apportées par les disciplines les plus variées, et magistralement synthétisées par P. Rognon et son équipe: l'aridité était en place, avec les caractéristiques que nous avons sous les yeux, voici environ 4 500 ans. L'assèchement historique du Sahara relève donc de l'affabulation. Et si l'on a cru bon de faire une mise au point aussi longue, c'est, d'une part, comme le dit excellemment T. Monod, parce que la seule évocation du Sahara provoque une «telle floraison d'erreurs et d'affabulations» qu'il est nécessaire de réagir, d'autre part parce que la pseudo-séquence climatique aboutissant à un assèchement historique du Sahara est complaisamment sollicitée..., quand les besoins d'une démonstration paraissent l'exiger. Il est donc grand temps de ramener à leur réelle signification ces relations d'évènements dits historiques, sélectionnées dans la quête au merveilleux si répandue dans la littérature arabe et dont l'emphase est à la mesure de cet évènement majeur que fut l'arrivée des Arabes au Maghreb. Ou prendre pour vérité historique ces récits rapportés aux faits et gestes de quelque personnage particulièrement vénéré dans la région - celui que nous appelons le marabout, aussi virtuose dans l'art de multiplier les exploits que les saints de la Chrétienté -, à moins qu'il ne s'agisse de faits dont le déroulement manifeste une singulière désinvolture à l'égard de la chronologie. En réalité, il faut avoir à l'esprit que ces prétendus faits historiques témoignent du poids de la dimension fondatrice voulue par tous les groupes humains venus se 35

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fixer au désert; dans le dénuement désertique, mieux qu'ailleurs, il est du plus haut intérêt de s'inventer un ancrage plausible. Sans doute, ces préoccupations de légitimation sous-jacentes dans les récits méritent-elles quelque indulgence de la part d'esprits cartésiens, car dès l'instant où l'on veut pénétrer plus avant dans l'étude des sociétés sahariennes et comprendre leur fonctionnement, on se doit de les prendre en considération (A.W. Quid Cheikh et al., 1996); mais dans un tout autre contexte, qui n'a rien à voir avec celui des sciences de la nature, et dans ce cas elles peuvent s'enrichir d'une dimension qui, en sachant habilement et intentionnellement intégrer les mythes, dépasse le point de vue exclusivement historique. Aussi importe-t-il d'être très attentif à ne pas mélanger les genres: récit n'est pas preuve. Les Berbères et l'arabisation L'occupation du désert par l'homme ne peut être dissociée de sa présence dans les régions bordières, compte tenu de la perméabilité des marges désertiques, voire des complémentarités qui unissent régions méditerranéennes ou sahéliennes aux espaces désertiques. Dans ce domaine également, comme dans celui relatant l'apparition de l'aridité, il n'est pas sans intérêt de rectifier quelques idées reçues: les acquis récents de la recherche préhistorique et historique permettent de le faire. Tout comme il importe d'avoir à l'esprit que, dans un Sahara rapidement gagné à l'islamisation, la volonté pour les populations de se rattacher à une origine arabe fut pour beaucoup l'occasion de s'attribuer une incontestable noblesse avec ce que cela implique de domination sociale. À moins que, phénomène récent, l'on ne préfère insister sur une "berbérité" qui aurait de lointaines racines, et dont l'écho, longtemps étouffé, prend une certaine ampleur depuis peu, principalement dans le contexte politique que connaît l'Algérie. Un peuplement autochtone?

C'est vers 150 000 avo JC qu'apparaît un type humain qui vit alors dans tout le nord de l'Afrique, l'homme moustérien. Il fabrique à partir d'éclats des outils et des armes dont il sait diversifier la forme. Puis, vers 45 ODD, on "héritier", l'homme s atérien (du site algérien de Bir el-Ater), invente une technique particulière, et purement africaine, qui consiste à dégager par retouches un pédoncule à la base de la pièce, afin de pouvoir emmancher l'outil. Les Berbères constituent le fonds du peuplement du Maghreb, mais brassé sans cesse, tout spécialement au fil des millénaires de la Préhistoire, par des apports nouveaux (Figure 2). L'un des plus importants sites préhistoriques du bassin méditerranéen, celui de la grotte de Haua Fteah (à l'est de Marsa Susa en Cyrénaïque), a l'avantage de présenter une stratigraphie très complète de 90000 à 10 000 ans bp (du Moustérien au Néolithique). Il indique une évolution du peuplement quasi-identique à celle du reste de l'Afrique du Nord, Sahara compris; on y retrouve la culture caractérisée par une diversification, à partir 36

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Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

d'éclats, des outils et des armes de l'homme moustérien (90 000 à 35 000 bp), des traces très fugaces d'Atérien, puis, une culture originale, le Dabbéen (40 000 à 17 000 bp), avec une industrie sur lames et lamelles, qui n'a pas son équivalent à l'ouest et dont la section Préhistoire du musée de Tripoli présente quelques beaux spécimens (grotte d'Hagfat et-Terra). Puis viennent les cultures des hommes dits de Mechta el-Arbi (du nom d'une station préhistorique d'Algérie) ou Mechtoïdes et celle des Protoméditerranéens Capsiens. Le fait que la culture capsienne - traditionnellement considérée comme porteuse de la culture et de la langue berbères - apparaisse d'abord dans la partie orientale du Maghreb a conduit, jusqu'à une date récente, à considérer qu'elle était originaire du Proche-Orient; introduite au Maghreb au fil de migrations de populations sémites, elle serait venue se superposer à celle du vieux fonds humain existant des Mechtoïdes qui connaÎt, en Cyrénaïque, son plein épanouissement vers 12 500 bp. Ces toutes dernières années, des analyses archéologiques et linguistiques plus fines incitent les préhistoriens à envisager plutôt une souche africaine: un mouvement migratoire certes, mais dont le foyer originel se situerait non au Proche-Orient mais en Afrique de l'Est et aurait, descendant la vallée du Nil,atteint les rivages méditerranéens; certains groupes (les Protoméditerranéens Capsiens) auraient bifurqué vers l'ouest et le nord de l'Afrique, au cours des XleXemillénaire (gagnant plus tardivement les régions sahariennes), d'autres groupes (les Protosémites) vers l'est et le Proche-Orient, d'où leur "cousinage" et l'origine proche-orientale, longtemps admise, de cette migration. Entre les IXeVIlle millénaire, ces Capsiens (les Protoberbères des historiens) mêlés aux Mechtoïdes et les absorbant peu à peu, se seraient "néolithisées" sur place, « forts de leur mouvance migratoire, de leurs contacts avec des peuples, des cultures et des économies différentes» (M. Hachid, 2000): populations porteuses d'une religion, d'un art original (gravures à décor géométrique sur coquilles d'œufs d'autruche) et d'une industrie remarquable par la finesse de taille des outils de pierre, véhiculant une innovation capitale, celle de la domestication des animaux, et accédant à l'individualisation finale de leur langue, le proto-berbère, forcément imprégnée de rudiments de la langue mechtoïde. Grace aux fouilles conduites au Sahara libyen dans l'Akakus, à Uan Muhuggiag et surtout à Tin-Torah, on peut suivre les processus de néolithisation depuis le début du VIle millénaire. Mais ce sont surtout les découvertes d'œuvres rupestres, effectuées au cours des deux dernières décennies au Messak, dans la TadratAkakus et au Tassili n'Ajjer, qui ont fait progresser les connaissances. Le Messak s'est révélé d'une grande richesse en gravures rupestres; par leur aspect documentaire, leur valeur esthétique, elles peuvent rivaliser avec celles du Tassili n'Ajjer (en Algérie) célèbre, lui, par ses peintures. On peut légitimement parler d'un style du Messak, remarquable en particulier par l'abondance et le réalisme des représentations animales, surtout de bovinés, par celles de génies à tête de Iycaons (mythe des hommes-chiens) et de chasseurs masqués. Le massif de la Tadrart37

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ET RÉALITÉS D'UN

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Akakus tout proche, appartient, lui, à l'aire culturelle du Tassili algérien voisin et fournit, par ses représentations picturales, de précieuses indications sur l'évolution du peuplement dans toutes ces contrées, hyper-arides de nos jours, mais dont les conditions climatiques anciennes ont permis aux animaux et aux hommes de vivre en ces lieux: des pluies annuelles régulières (Xe-VIe millénaire) alimentaient cours d'eau, lacs, marécages et permettaient une prairie favorable à la grande faune tropicale, gibier des expéditions de chasse; puis des pluies saisonnières (VelIe millénaire) autorisèrent la présence d'une savane, la domestication des animaux et des sociétés de chasseurs et pasteurs dont les nombreux vestiges parsèment ces régions (cercles de pierres, tumuli en croissant, stèles, foyers, outillage lithique, pierres d'entrave...). Les peintures rupestres de l'Akakus montrent des sociétés très diversifiées, résultat de nombreux brassages: peuple chasseur négroïde des "Têtes Rondes" (Xe-VIllemillénaire) ; populations de pasteurs-chasseurs aux traits négroïdes atténués (Bovidien ancien VIe-vemillénaire), les mélanodermes des anthropologues; à partir du Ive millénaire (Bovidien moyen) grande variété culturelle de sociétés pastorales aux techniques picturales différentes, aux tenues vestimentaires variées, grands éleveurs de bovidés mais aussi chasseurs de mouflons. L'évolution progressive vers l'aridité, pousse peu à peu les hommes à se réfugier dans des îlots plus cléments, ou à migrer vers le sud. Les images rupestres montrent des individus de grande taille, sorte de caste guerrière nomade (lances, javelots, boucliers ronds) accompagnée de chevaux (Époque équidienneBovidien final) : ce sont les Paléoberbères dont l'arrivée, dans le nord, à la fin du lIe millénaire, par voie terrestre (à partir de l'Égypte et du Proche-Orient), ou par voie maritime, est peut-être à mettre en relation avec l'invasion des "Peuples de la mer", tribus indo-européennes (Crétois et Achéens) qui au XIIesiècle harcèlent les côtes de Libye et d'Égypte. Ces nouveaux venus, ce sont les Berbères des historiens. Ce sont eux qui, s'enfonçant vers les régions sahariennes, entrent plus tard en contact - se mêlant à eux ou les refoulant - avec des populations au teint foncé, mais non négrifiées (les Mélanodermes des anthropologues), que les auteurs anciens nomment les Éthiopiens ("faces brûlées"). Ces populations berbères sahariennes - les Libyco-Berbères qui pourraient être les ancêtres des Touaregs (G. Camps, 1987) - sont alors connues sous deux noms: Gétules dans le nord, au sud et plus à l'ouest du Jabal Nafusah (Tripolitaine), Garamantes, au Fezzan. D'importantes fouilles, réalisées dans les ruines des villages garamantiques du wadi AI-Ajal (Zinchecra, Garama), entre l'Idahan Oubari et la hamada de Mourzouk, ont révélé un peuple devenu alors en partie sédentaire, pratiquant élevage et agriculture (nombreuses plantes domestiques identifiées, irrigation par foggaras): ce sont ces Garamantes dont, au ve siècle avant l'ère chrétienne, Hérodote souligne la dimension sédentaire et les techniques agricoles, et dont les immenses nécropoles valent à ce wadi son ancien nom de "vallée de la mort". Ces Berbères, que les Grecs appellent Libuoïet qui occupent le Nord de l'Afrique à l'ouest de l'Égypte (et non la seule Libye comme le suggère l'appellation), 38

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Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

comment vivent-ils? Nous en avons quelque idée pour la partie orientale du Sahara, grâce à Hérodote. En effet, cet auteur dont les écrits datent du ve siècle av. JC, mais qui tire bon nombre de ses informations d'Hécatée, explorateur du VIe siècle av. JC, signale que les Berbères du littoral - le désert jouxte la Méditerranée au fond du golfe de Syrte - sont « des nomades mangeurs de viande et buveurs de lait », et qu'ils se déplacent avec leurs troupeaux, sans pour autant négliger les ressources de l'agriculture, puisqu'ils « laissent en été leurs troupeaux près de la mer et se rendent à l'intérieur des terres, dans la région d'Augila [nom orthographié aujourd'hui Awjilah], pour y récolter les fruits des palmiers qui sont à cet endroit nombreux et vigoureux. Ils chassent aussi les sauterelles; ils les font sécher au soleil, les pilent et ajoutent cette poudre au lait qu'ils boivent» ; rythme des migrations et pratiques alimentaires qui, au Sahara, du moins en certaines régions, sont toujours d'actualité. Par contre, il n'en est plus de même pour la chasse qui les fournissait en «gazelles à croupe blanche, chevreuils, antilopes, bubales, ânes, oryx..., petits renards..., béliers sauvages, panthères, autruches », c'est-à-dire ces animaux sauvages qui ont alimenté, principalement à l'époque romaine, un important commerce d'exportation via les ports de Tripolitaine et Cyrénaïque; est-il nécessaire de préciser que leur disparition est à mettre en relation avec la forte demande née des jeux du cirque, et non des raisons climatiques? Vers le sud, au-delà de «la région des bêtes sauvages» (qui correspond donc bien à la frange saharo-steppique), les Garamantes cultivent palmiers-dattiers et céréales, et dit Hérodote, savent neutraliser la salinité des sols en les recouvrant de terre tirée des oueds, pratique toujours d'actualité au Sahara; de surcroÎt, ils élèvent des bœufs. Or, gravures et peintures rupestres corroborent les dires d'Hérodote. Les Berbères - mieux vaut dire: les Berbérophones - constituent donc le fond du peuplement actuel du Sahara, soit environ 600 000 personnes sur les 5 millions d'habitants (12 0/0) que comptent les régions proprement sahariennes avec de gros noyaux au désert même: Zénètes du Gourara (Figure 7b), citadins du Mzab (Algérie), de Ghadamès et de la Jufrah (Libye) (Figure 21), petits noyaux villageois de la vallée de la Saoura ou des Monts des Ksour de l'Atlas Saharien d'Algérie, Touaregs de l'Ahaggar algérien, de l'Aïr nigérien, du Tassili algéro-libyen, de l'Adrar des Iforhas malien (Figure 51), Draoua de la vallée du Dra et des oasis du Jebel Bani dans le Sud marocain. Il faut ajouter que les Touaregs sahéliens, donc hors Sahara proprement dit, principalement répartis entre Niger et Mali, sont beaucoup plus nombreux: 2 à 3 millions. En définitive, les conclusions des préhistoriens comme celles des historiens montrent que les populations berbères ne sont pas aussi autochtones qu'ont cru devoir l'affirmer les participants au Congrès "Amazigh", tenu aux TIes Canaries en août 1997. Certes, l'antériorité des Berbères par rapport aux "envahisseurs" arabes dans le peuplement du Maghreb et du Sahara ne fait aucun doute; il ne signifie pas pour autant un enracinement perdu dans la nuit des temps. Il n'empêche que

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ce mythe - argument parmi d'autres - sert de justificatif à un contre-pouvoir face à une "idéologie arabo-islamique" qui tend à s'imposer partout. Quelle que puisse être la légitimité de revendications dont le volet politique ne cesse de prendre de l'ampleur (en Algérie notamment), laissons les intéressés - et les politologues - en débattre. Il est vrai que cette question a pris au Sahara des dimensions nationales dans la mesure où la dissidence développée chez les Touaregs - berbérophones et nomades - a mis dans l'embarras les instances politiques: en ce sens elle mérite quelque développement, non pas du fait d'un antagonisme Berbères-Arabes (les pouvoirs malien et nigérien ne sont pas "arabes"), mais parce que c'est une illustration des rapports conflictuels entretenus par les pouvoirs centraux face à ceux qui se réclament d'une appartenance nomade. Un problème vieux comme l'Islam au Maghreb, et dont la réputation des "nomades arabes" a été la première à pâtir. Islamisation et arabisation: le mythe du nomade destructeur Comment le Sahara, peuplé de Berbères, s'est-il en quelques siècles non seulement islamisé, mais également très largement arabisé, au point que la majeure partie de la population saharienne se considère comme authentiquement arabe? Au VIle siècle, la conquête arabe a pris très vite, aux yeux des Berbères, l'allure d'expéditions militaires où l'attrait du butin (en biens et en esclaves) l'emporte sur la guerre sainte (djihad). Les confins de l'Ifriqiya (déformation arabe d'Africa : l'actuelle Tunisie et le Nord-Constantinois) et le Sahara tunisien (le Jerid) ont été razziés. Pour mettre fin au pillage, les tribus ont acheté à prix d'or le départ des Arabes qui ont quitté l'Ifriqiya, cette fois conscients de la richesse durable que cette région, avec son blé, ses olivettes et ses troupeaux, pouvait leur apporter. Puis, à partir de 662-663, les Arabes, sous le commandement d'Uqba se sont lancés vers le Sud, entrant en pays garamante (au Fezzan), marchant sur Germa, invitant la population à embrasser 11slam et exigeant des esclaves et des guides, puis gagnant le sud du Fezzan et atteignant le Kawar, c'est-à-dire le pays des Noirs. Regroupant troupe et butin à Zuwaylah (Fezzan oriental), ils gagnèrent la côte par le pays de Waddan, puis occupèrent Ghadamès et se dirigèrent vers le Jerid (tunisien), fondant Kairouan, dans la steppe tunisienne et regagnant Barqa (en Cyrénaïque). Le raid leur a apporté la révélation de la richesse en "bétail humain" du Kawar et fait connaître les itinéraires pour parvenir au "bilad as-Sûdan" - le Pays des Noirs. Qui tenait Zuwaylah, Waddan et Ghadamès contrôlait les voies du commerce transsaharien, notamment celui des esclaves, dont le Fezzan est devenu la plaque tournante dès les VIle-VIllesiècles. Le trafic d'esclaves à travers le Sahara a été, en effet, tardif, comme l'avait noté St Gsell, l'un des premiers historiens à s'intéresser au Maghreb antique: « Nous n'avons pas de preuves que la traite des Noirs, du moins par les routes du Sahara, ait été très active dans l'Antiquité» (St Gsell, 1926), ce que les recherches contemporaines ont amplement confirmé. L'arabisation a suivi, lentement d'abord, puis plus rapidement à partir du milieu 40

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Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

du XIe siècle, lorsque le sultan fatimide d'Égypte autorisa des nomades arabes turbulents, les Banu Hilalet Solaym, établis dans le delta du Nil, à se diriger vers l'ouest. On connaÎt le jugement célèbre de l'historien du XIvesiècle, Ibn Khaldun: « Les tribus arabes se précipitèrent sur l'Ifriqiya comme une nuée de sauterelles, abÎmant et détruisant tout ce qui se trouvait sur leur passage »... Une opinion qui aura pour effet de créer le mythe coriace - un de plus! - de la "catastrophe" hilalienne(J. Poncet, 1967,J. Thiry, 1996). La conséquence en sera une double interprétation de l'histoire du Maghreb, élaborée à partir de celle de l'Algérie. D'une part, du côté d'un certain nombre d'universitaires français, à propos de la signification du "limes" antique: on l'interprétait comme une "barrière" défensive face au "nomade destructeur", ce qui ne pouvait qu'induire une opinion défavorable à l'égard des Hilaliens nomades, donc, dans une optique assimilatrice et réductrice, des Arabes. Or, il a été démontré (P. Trousset, 1982, 1984a) que ce "limes" était, non pas une ligne continue, mais un pointillé de postes de contrôle, de lieux d'échanges, généralement situés sur des axes de passage obligés: les contacts nomades-sédentaires relevaient plus de la complémentarité que de l'agressivité. Aussi bien, vu par les Français, le déroulement de l'histoire du Maghreb est fortement marqué du sceau de la colonisation triomphante des années 1930 (1930, l'année du Centenaire de la conquête de l'Algérie), et de l'animosité envers les éleveurs, donc les nomades qualifiés de prédateurs et destructeurs de la végétation, aussi nuisibles aux yeux de nos "conservateurs des forêts" que les éleveurs de chèvres s'infiltrant dans les boisements au XVIIIe siècle (une complémentarité pastorale classique), et danger permanent pour les cultures des colons. La vulgate s'est moulée dans une logique que l'on peut résumer ainsi: 1 - Seule Rome a réellement compté pour le Maghreb, la qualité et l'abondance des vestiges antiques le prouvent. 2 - L'Islam, solidement renforcé par les Hilaliens, a détruit une économie alors prospère. 3 - Les Berbères, en partie christianisés dans l'Antiquité, ont résisté à l'Islam, au point que la religion musulmane est censée être superficielle chez eux: ces « débris d'une nation autrefois chrétienne» (Cardinal Lavigerie, cité par J. de la Guérivière, 2001) seront faciles à "intégrer", d'où, en direction notamment des Kabyles, des efforts précoces de scolarisation (favorisée, il est vrai, par le regroupement de la population dans de gros villages), voire faciles à christianiser (les jeunes filles, en particulier). 4 - Lerésultat est que l'Afrique Nord n'est, au moment où les Français y du prennent pied (1830-1860), qu'un agrégat de tribus qui ignorent la nation. Avec les sous-entendus qui viennent naturellement à l'esprit, c'est-à-dire une justification de la colonisation, survenue à point nommé pour mettre un peu d'ordre dans ce magmat anarchique dont les Arabes, descendant des Hilaliens, nomades et pillards pour le malheur du pays, sont considérés comme les grands responsables. En contrepoint, s'est développée tardivement une interprétation, bien entendu 41

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ET RÉALITÉS D'UN

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LE SAHARA.

opposée, de la part de nationalistes arabes. Cette fois, la conquête arabe est vue dans une optique positive, au point que, sitôt l'indépendance acquise, nombre de responsables politiques se sont empressés de reprendre le flambeau de la saga hilalienne. En inversant les rôles, c'est-à-dire en développant le mythe du nomade - donc de 11slam- triomphant, l'arabisation à marche forcée à laquelle le pays était convié trouvait sa justification. La Libye est exemplaire à ce titre: le "ressourcement bédouin" que ne manque jamais d'évoquer M. Kadhafi, parce qu'il est né dans une famillede pasteurs nomadisantdans la régiondu fond du golfe de Syrte, et parce qu'il a pris pour modèle de fonctionnement de l'État, celui de la tribu nomade, n'est-il pas fait pour "réconcilier l'homme arabe avec ses valeurs" ? En réalité, l'arrivée des Hilaliens n'eut rien d'un déferlement subi... et subit, mais prit plutôt la forme d'une lente progression, dans des régions où les processus de dégradation économique et agricole étaient engagés bien avant que leur infiltration ne soit achevée. En effet, nombre de domaines agricoles, autrefois florissants, étaient largement en friches lors de leur arrivée; les flottes chrétiennes, en s'assurant la maîtrise de la Méditerranée - conquête de la Sicile, victoires navales au large de Ille de Pantellaria (J. Poncet, 1967) -, avaient mis fin aux razzias d'esclaves chrétiens sur les rivages septentrionaux, donc avaient privé les grands propriétaires de leur principale force de travail; il faudra que lui soit substitué le trafic d'esclaves à travers le Sahara pour que l'agriculture retrouve son essor. En outre - et c'est sans aucun doute ce qui a le plus marqué la conscience populaire, et influencé les chroniqueurs -, ont été attribués aux Hilaliens des ravages imputables à des aventuriers ambitieux sévissant fin XIIe-milieu XIIIesiècles, notamment sur les rivages de Tripolitaine,le tout sur fond de déclin du pouvoir central d'origine marocaine (les Almoravides puis les Almohades berbères) qui s'était assuré jusqu'au milieu du XIIesiècle le contrôle du Maghreb. « Attribuer aux Hilaliens en tant que tels la destruction des cultures, des puits, des vergers, des olivettes, l'incendie et la destruction des agglomérations urbaines et villageoises, c'est oublier que les seules destructions systématiques de ce genre ont été le fait soit de bandes pillardes cherchant à terroriser citadins et villageois po ur leur extorquer le maximum de rançons immédiates, soit, plus souvent encore, de souverains désirant châtier une population rebelle ou amener à résipiscence les habitants d'une place assiégée» (J. Poncet, 1967). Certes, tardivement, et dans un contexte de déliquescence du pouvoir central, il arrivera que des groupes nomades se comportent en prédateurs, voire en "protecteurs" des villageois qu'en réalité ils rançonnent. Ce qui n'a rien de commun avec la responsabilité qu'on leur attribue dans les dévastations qui auraient accompagné leur arrivée, car la ruine était amorcée un bon demi-siècle auparavant (J. Thiry, 1996). En d'autres termes, le nomade s'est vite imposé comme complémentaire du sédentaire, à la fois par son activité pastorale (il a su tirer profit des friches dont il n'était pas responsable), et par son rôle irremplaçable dans les transports à longue distance, du fait de sa parfaite connaissance des besoins physiologiques et des aptitudes du chameau. 42

Première

Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

La généalogie

arabe, instrument

de classement

social

En revanche, ce qui est exact, c'est qu'au cours des XIe et XIIe siècles, l'arabisation qui, jusqu'alors, avait été un phénomène essentiellement citadin, a connu une accélération remarquable. C'est en effet dans les villes qu'avaient débuté les conversions, que les mosquées avaient diffusé les premiers caractères de l'architecture religieuse arabe, que marchands et administrateurs arabes s'étaient installés, bref, que la langue arabe classique s'était répandue. Mais à partir du milieu du XIe siècle, l'arrivée de quelques dizaines de milliers de nomades arabes a suffi à entraÎner chez les Berbères une diffusion de la langue arabe (Figure 7b) : les contingents arabes, enrôlés par les chefs berbères, parlaient la langue sacrée du Coran et en tiraient un grand prestige. Mélangés aux contingents nomades berbères, ils les gagnèrent à la culture arabe, tandis que les affinités de genres de vie entraÎnaient l'élaboration d'une forme linguistique plus populaire, mêlée de termes berbères: telle est l'origine de l'arabe dialectal propre au Maghreb (G. Camps, 1987). Et ce qui est de première importance pour la suite, c'est que la généalogie arabe va devenir l'instrument de classement social par excellence; à l'instar des authentiques "Arabes", nombreux sont les Berbères qui ont cherché, et réussi, à se rattacher à un ancêtre arabe, parce que "noble". Très tôt donc s'est opéré un reclassement pour déterminer qui est arabe, avec, fait majeur, des droits sur la conquête: cénacles académiques et traditions populaires, étroitement mêlés, ont tissé « une toile de fond incontournable des reformulations locales ultérieures qui s'alimentent aussi d'une littérature épique et fantastique arabe s'inspirant des traditions antiques et testamentaires assimilées à la conquête» (P. Bonte, 1998). Il s'en est suivi une hiérarchisation sociale, tantôt occultée, tantôt réactualisée au gré des enjeux politiques, avec au sommet de la pyramide les Chorfa (qui se prétendent tous descendants du Prophète, en principe donc purs Arabes, encore que nombre d'entre eux soient berbérophones...), puis les Mrabtin (hommes de la religion), les hommes libres ("Ahrar"), enfin les métis d'esclaves (Haratin), et les esclaves (Abid), ces deux dernières catégories noires ou fortement colorées. L'actuel Etat mauritanien, dominé politiquement et économiquement par les Beydan - qui seraient pour la plupart des Berbères arabisés à la suite du glissement tardif (XVIe, XVIIesiècles) vers le sud de tribus du Sud marocain - se rattachant à la généalogie hilalienne, en tire aujourd'hui sa légitimité: ces Berbères qui occultent leurs origines ne manquent en revanche jamais de rappeler qu'ils parlent le "hassaniya", c'est-à-dire un arabe qui passe pour le plus pur du Maghreb. En définitive, la légitimité "arabe" relève autant d'une conquête assimilatrice que d'alliances et d'affiliations. Mais il est abusif aujourd'hui de persister à la considérer comme l'élément dominant du jeu social: avec le desserrement des carcans sociaux et l'introduction de l'économie de marché, on assiste à l'émergence de stratégies individuelles dont le repérage dans les domaines les plus divers offre un 43

MYTHES

ET RÉALITÉS D'UN

DÉSERT

CONVOITÉ:

LE SAHARA.

riche éventail. Ce qui n'interdit pas aux mythes fondateurs de retrouver une nouvelle jeunesse dans les recompositions sociales, principalement dans les villes dont la croissance explose, et où, en particulier pour les moins fortunés des néocitadins, retrouver ses repères en cherchant aide et protection auprès de ceux de sa "tribu" est l'une des conditions de survie, voire l'amorce des premiers pas dans la perspective d'une intégration économique. Élites commerçantes et "sédimentation noire"

Dans ce creuset arabo-berbère qui se dessine tôt au Sahara, il est une élite dont le rôle devait être considérable, et dont les descendants se regroupent au Mzab (Algérie), dans Ille climatiquement semi-désertique de Jerba (Tunisie), à Ghadamès et plus modestement dans la Jufrah et à Awjilah (Libye). En effet, la solidarité de langue et de civilisation des Berbères face au bloc arabisé a permis à l'un des groupes - les Ibadites - de tisser un vaste réseau de relations qui allait asseoir leur suprématie commerciale. Les Berbères, préparés au monothéisme par le christianisme, certes se convertirent rapidement à 11slam, mais parmi eux, nombreux furent ceux qui continuèrent à s'opposer aux Arabes en choisissant l'arme du refus dans la foi. Vers le milieu du VIlle siècle, ils adoptèrent un mouvement de dissidence religieuse, né en Orient quelques décennies auparavant, le kharidjisme (littéralement "ceux qui sont sortis de la communauté" sunnite) dont l'austérité morale convenait parfaitement à la mentalité berbère et contrastait avec le caractère profane de la cour du calife oméyade de Damas. Aussi, très rapidement, l'Ibadisme - qui est la forme la plus modérée du Kharidjisme s'implanta au Sahara. Or, ce sont ces Ibadites qui, très vite, ont trouvé le moyen d'imposer leur emprise économique en se lançant dans un fructueux commerce. Les Ibadites et le contrôle du commerce transsaharien C'est précisément à partir de ce VIlle siècle finissant qu'une opportunité s'offrit aux Ibadites. En effet, de la part d'une Ifriqiya ravagée et dont les ressources ne suffisaient même plus à entretenir les troupes stationnées sur son territoire, les califes abbassides exigeaient toujours plus de biens, d'argent, d'esclaves: puisque les Berbères, soumis et convertis à 11slam, ne pouvaient plus être réduits en esclavage, ne pouvait-on aller puiser un "bétail humain" dans le "Pays des Noirs", comme l'avait démontré une série d'expéditions, tout particulièrement celle d'Uqba en 662-663 ? Or, à partir de ces points d'ancrage que constituait chacune des agglomérations contrôlées par d'importants foyers ibadites - de Sigilmassa (l'actuel Rissani au Maroc) à Zuwaylah (Fezzan), en passant par Tahart (près de Tiaret en Algérie, d'où ont essaimé les fondateurs des villes du Mzab, Ghardaïa en tête), Sedrata (aujourd'hui en ruines) qui a précédé Ouargla, toujours au Sahara algérien, Ghadamès au Sahara tripolitain, Ille de Jerba en Tunisie, d'autres encore de moindre envergure, notamment dans le Jabal Nafusah de Tripolitaine -, il devenait possible d'organiser des caravanes sur de longues distances, grâce aux 44

Première

Partie. Un Sahara mythifé, des Sahariens mystifiés.

chameaux, enfin correctement harnachés pour porter des charges lourdes. D'où l'organisation par les communautés ibadites d'un commerce régulier transsaharien: une attitude qui a perduré jusqu'à nos jours, grâce à une remarquable adaptation à l'évolution des échanges. La présence du chameau est attestée dès la Préhistoire: cet ancêtre, par certains traits de la mandibule et des prémolaires supplémentaires, se différencie du chameau actuellement élevé au Sahara, lequel s'apparente par sa dentition (34 dents au lieu de 36) au chameau connu en Inde (G. Aumassip, 1970). Ce dromadaire dit arabe apparaît au Sahara vers 250 avo JC. Il semble avoir été longtemps utilisé à des fins agricoles, ainsi que l'attestent les bas-reliefs des mausolées de Ghirza, petite communauté des confins du limes tripolitain du deuxième tiers du Ille siècle ape JC. Autre présence confirmée: retrouvés lors des fouilles menées dans le fort romain de Gholaïa, aujourd'hui Bu Njem (toujours au Sahara tripolitain), des ostraca du Ille siècle (morceaux de poterie, précieuses par les inscriptions qu'elles portent) signalent, parmi les passages mentionnés au contrôle, des Garamantes avec des chameaux, ce qui signifie un transport, à tout le moins un trafic portant sur ces animaux. Toutefois, l'animal fut longtemps la monture du combattant, celui des Austuriens du Bas-Empire, remplaçant avantageusement le cheval en pays désertique (les Français le découvriront fin XIXesiècle) ; et ce n'est que vers le VIle-VIlle siècle que l'amélioration du bât a permis de l'utiliser pour le transport sur les grands axes transsahariens. Les plus importantes pistes transsahariennes se situaient au Sahara oriental et au Sahara atlantique (Figure 6). Si les tracés translibyens ont joui d'une faveur particulière (malgré l'obstacle que constitue l'hyper-aridité de ce Sahara oriental), ce fut autant par le gain de temps considérable (de quinze jours à un mois de caravane) permis par l'étroitesse relative de ce Sahara (échancrure du golfe de Syrte), que par la présence d'oasis-relais et de puits à partir du Kawar, comme les oasis du Fezzan ou encore Ghat, son doublet Djanet, et Ghadamès; plus tard devait s'y ajouter la sécurité qu'apportait le tout puissant Empire ottoman. Les Berbères ibadites s'assurèrent le contrôle de cet axe privilégié en cumulant les fonctions de commanditaires des caravanes commerciales avec celle de gouverneurs des oasis égrenées au long des itinéraires. La caravane du désert libyen était organisée jusque dans ses moindres détails: les difficultés d'un voyage au long cours l'imposaient. Elle prenait le chemin du désert dès l'automne lorsque la chaleur était moins intense et qu'on avait la chance de trouver "du pâturage" pour les chameaux du convoi, c'est-à-dire quelques centaines, voire quelques milliers de bêtes. Leur nombre variait selon les transports à effectuer et selon le nombre de caravaniers (chacun prenant soin de trois chameaux), mais aussi selon la capacité des points d'eau jalonnant l'itinéraire. Les caravanes pouvaient ainsi s'étirer sur plusieurs jours, parfois même un mois. Un cheikh commandait la caravane; il était conseillé par un guide bon connaisseur de l'itinéraire. C'est lui qui décidait de l'itinéraire à suivre, recrutait l'escorte armée, prenait contact avec les tribus dont on traversait le territoire afin de régler la question des droits de passage et de protection. 45

MYTHES ET RÉAUTÉS

D'UN DÉSERT CONVOITÉ:

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