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Mythes et réalités de l'identité culturelle africaine

De
176 pages
L'idée d'une nécessaire renaissance noire, en ce nouveau millénaire, fait à nouveau débat. Jusqu'où le rapprochement entre cultures africaines et cultures noires est-il valide ? Quelle pertinence renferme la distinction Afrique noire, Afrique blanche ? L'unité culturelle noire est-elle un mythe ou une réalité ? L'auteur explore, à la lumière de la vérité historique, les déclinaisons majeures du discours sur l'identité culturelle noire et les stratégies d'affirmation politique qui en découlent en Afrique et au sein des diasporas noires.
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Mythes et Réalités
de l'Identité Culturelle Africaine

site: www.librairiehannattan.con1 diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00078-9 EAN: 9782296000780

André Julien Mbern

Mythes et Réalités de l'Identité Culturelle Africaine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyve sbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

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COLLECTION

« PENSEE AFRICAINE »
François

Dirigée par Manga-Akoa

En ce début du XXIème siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société qu'est la famille, les valeurs et les normes socio-culturelles s'effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison d'être aujourd 'hui. L'histoire des civilisations nous fait constater que c'est en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d'euxmêmes afm de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l' enjeu est la vie et la nécessité d'ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection «PENSEE AFRICAINE» participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

A Bibiane et André

"Quant à savoir jusqu'à quel point la vie a besoin des services de l'histoire, c'est là une des questions et des inquiétudes les plus graves concernant la santé d'un individu, d'un peuple, d'une civilisation. Car trop d'histoire ébranle et fait dégénérer la vie, et cette dégénérescence finit également par mettre en péril l'histoire elle-même. " ( Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles I et fi)

Introduction

Trois faits d'actualité d'importance majeure aux yeux des Afticains semblent confirmer dans les années 90 l'idée que l'Aftique noire est en train d'écrire une page heureuse et durable de son histoire qui tranche avec un long et douloureux passé. L'humanité tout entière étant engagée dans une ère résolument démocratique qui est aussi celle de la mondialisation des images et des échanges, le respect des libertés fondamentales dans ce contéxte historique nouveau devient une loi incontournable de la vie des peuples, l'un des piliers des évolutions politiques contemporaines qui, sans aucun doute, encadrera comme des révolutions de velours les inévitables changements de société en gestation dans les derniers bastions totalitaires à travers le monde et qui demeurent légion en Aftique. Ne nous souvenonsnous pas du Mur de Berlin s'effondrant sous les coups de boutoir de quelques fantassins de la liberté aux mains nues, images qui défilèrent comme des séquences de fiction sur les écrans du monde entier? Pour une Aftique en lutte pour le droit à décider de son destin, ce fut un tournant historique, avec cette soudaineté, cette brutalité propre à l'évènement, sous les yeux des hommes de tous les continents, et fait sans précédent, tous focalisés sur une actualité qui semblait les rendre solidaires d'un destin communa Téléspectateurs en temps réel de la disparition de l'un des symboles les plus infâmes de la confiscation des libertés par les surenchères idéologiques du 20e siècle, cette accélération de l'Histoire nous semblera plus rapide encore lorsque à quelques milliers de kilomètres de Berlin, le cyclone de la liberté dévastait un effroyable sanctuaire dédié à la haine de l'Homme par l'Homme; En Aftique du Su~ la mort de l'Apartheid prenait des allures de fin de monde. Et dans la foulée de l'effondrement 13

de ce monde raciste, une image forte, l'image d'un homme qui restera pour longtemps vivace dans la mémoire universelle des luttes pour la dignité humaine: Nelson Mandela sortant libre des geôles de l'apartheid un certain mois de février 1990, marchant d'un pas assuré vers la magistrature suprême en vue de l'édification d'une démocratie moderne dans une Afrique du Sud cosmopolite. Au moment où sur les bords du Cap soufflait ce vent d'espoir, une autre image traduisait une actualité comme on en reçoit peu souvent des caméras focalisées sur le berceau de l'humanité. Gagnant l'ensemble du continent africain, y compris ceux des États qui passaient pour des citadelles imprenables de la tyrannie, la revendication démocratique dans les rues ou les universités ouvrait des brèches dans les murs des autoritarismes qui éloignaient depuis des décennies les citoyens de l'exercice libre de leurs droits politiques. Dans les conférences nationales souveraines, vastes palabres collectives aux allures d'États générau~ la classe politique et la société civile débattaient sans tabou des possibilités d'une Afrique enfin conviviale et. compétitive. Pour des peuples longtemps privés du droit à l'exercice de leurs libertés fondamentales, privés de la liberté d'aller et de venir, privés de la liberté de penser, privés de la liberté de choisir librement leurs dirigeants, privés de la liberté de décider de leurs institutions, cette nouvelle donne semblait porteuse des prémices longtemps rêvées d'une rédemption du continent. Mais loin de tous ces signaux naguère annonciateurs de lendemains meilleurs, acteurs et spectateurs en sont à s'ébahir aujourd'hui de la régression catastrophique de l'Afrique noire, une régression parfois bien en deçà des acquis des indépendances, voire de la colonisation, ajoutent certains qui n'hésitent pas à risquer la comparaison. En effet, outre l'effondrement vertigineux des indicateurs socio-économiques, il s'en est suivi, fort paradoxalement, dans la mouvance même de ce printemps des libertés, un délitement catastrophique de l'État jusqu'à son effacement complet en Somalie. La résurgence des coups de force militaires sur fond d'encouragement aux haines tribales et aux génocides, les migrations chaotiques des 14

populations à l'intérieur du continent ou vers les terres prospères d'Occident, sont autant de drames qui chargent plutôt les mots espérance et liberté d'une consonance creuse pour des millions de personnes désabusées. Aussi prévaut-il dans le droit fil de cette transmission générationnelle de la désespérance, à Yaoundé, Libreville, Abidjan ou Lagos, un épicurisme compulsif: une philosophie spontanée de la jouissance dans l'instant, une limitation de la perspective historique et des ambitions à la satisfaction des soucis quotidiens tant du côté du citoyen que de l'État. Autrement dit, autant je limite mon horizon existentiel à mes soucis quotidiens de survie, autant l'État qui doit projeter audacieusement ma communauté historique dans la compétition internationale en est réduit à confmer ses responsabilités historiques à la rémunération de ses agents, au maintien de l'ordre public qui se résume parfois au soutien à bout de bras qu'une armée et une police aux ordres et sans mandat républicain apportent à un pouvoir personnel qui cumule illégitimité et incompétence. L'explosion sans précédent de nouvelles spiritualités et autres innombrables métaphysiques du bonheur tandis que galope la criminalisation des rapports humains, constituent des indices parnri tant d'autres du recul substantiel d'une communauté de destin et du rôle protecteur de l'État. Cette anomie galopante se solde au plan sociologique par l'abandon des plus faibles aux lois souveraines du brigand et du soldat, aux mirages du charlatan et autres diseurs de bonnes aventw"es comme dans les sociétés féodales et cléricales du Moyen Age européen. Pour les opinions publiques internationales, tout au moins celles qui s'intéressent à l'actualité de cette Aftique qui va mal, certaines se désolent ou se détournent du triste sort de ce malade dont l'état clinique ne laisse poindre aucun espoir de rémission. Aussi ridée d'une Aftique condamnée à ne jamais se relever du creux de la vague n'est plus une hypothèse taboue chez certains futurologues. Et nous-mêmes Afticains ? Qu'en pensons-nous? C'est le bout du rouleau, l'impossible sauvetage sans la main tendue de l'Occident, affirment certains parnri nous. Pessimistes ou sceptiques, parfois non sans raisons, il y'en a qui n'entrevoient même pas le bout du tunnel dans un avenir lointain 15

car nous aurions déjà tout essayé. Les mânes de nos ancêtres, nos cosmogonies antiques, les religions du Livre, le communisme. Quelle option reste-t-il ?L'économie ultralibérale? La démocratie? Mais pour l'heure, seule la caricature de la démocratie tient lieu de modèle dans les anciennes dictatures afticaines des années 60. Sous un vernis démocratique, certains États ont en fait renforcé l~armature totalitaire héritée des années de plomb du parti unique ou de l'ère liberticide de la guerre froide. Révolution démocratique, ouverture débridée aux appétits insatiables du marché, les peuples africains ne savent plus vraiment à quel modèle de société ils ont cru dans ces années 90 lorsqu'un formidable vent d'espoir traversait le continen~ la souveraineté semblant enfin revenir au peuple. En 2005, le continent tout entier est devenu une marchandise qui s'enlève à vil prix et la misère d'un bout à l'autre de l'Afrique subsaharienne est un lieu commun. La traite des êtres humains redevient même dans certaines contrées une activité commerçante comme une autre. La dévaluation de l'image de l'Afrique dans les relations internationales contemporaines est telle que, malgré la montagne de vérités historiques désormais définitives sur l'existence en Afrique de civilisations prestigieuses, Samuel Huntington l, plus d'un siècle après la thèse hégélienne d'une Afrique existant de tout temps hors de l'Histoire, affirme sans nuance qu'il serait excessif de parler d'une civilisation africaine: «A l'exception de Fernand Braudel, la plupart des grands spécialistes ne reconnaissent pas la spécificité d'une civilisation africaine... Dans toute l'Afrique domine de fortes identités tribales, mais les Africains développent aussi un sentiment d'identité africaine, de sorte que l'on peut penser que l'Afrique subsaharienne POUITait s'assembler pour former une civilisation distincte dont le centre de gravité serait l'État d'Afrique du Sud. » C'est dire que dans l'esprit du politologue, qui ne doute pas un 16

instant du sérieux de ses recherches historiques ni de ses critères d'évaluation des civilisations, l'Afrique est un bazar culturel dans lequel il est peu probable d'identifier un ciment de valeurs partagées, une communauté de destin. Fort évocateur à cet égard, le paragraphe que son essai consacre à la civilisation africaine (la seule civilisation évoquée dans son texte par des caractères en italique) est le seul dont l'intitulé lui semble largement contestable, puisque le concept de civilisation s'agissant des autres peuples est une évidence. Ce travestissement de l'histoire de l'Afrique noire est une tendance intellectuelle courante lorsqu'il s'agit de faire une lecture globale des évolutions de la planète. A Samuel Huntignton qui pense c'est à partir de l'Afiique du Sud actuelle que l'on pourrait peut-être parler de civilisation afticaine, nous rappelons que les mouvements historiques qui se déroulent en Afrique noire depuis le Moyen Age ne se font pas en marge des enjeux géopolitiques mondiaux. Depuis les invasions des côtes orientales africaines par les conquêtes arabes jusqu'à la pénétration portugaise au ISe siècle, depuis la traite négrière arabe jusqu'à la traite négrière transatlantique, cette Afrique-là, actrice ou victime, participe à l'histoire du capitalisme qui répand sa logique sur la planète. Les rencontres entre les différentes civilisations, de l'islamisation à la christianisation du monde, toutes ces mondialisations antérieures à la globalisation actuelle des concepts et des outils ne se firent pas sans elle. Qu'il s'agisse de la Nubie, de l'Égypte ancienne, des contacts afro-asiatiques à travers Madagascar ou Zanzibar, de la cosmopolite civilisation éthiopienne ou des royaumes Ashanti, ou encore du Mali de kankan Moussa dont les fabuleux trésors d'or suscitèrent envies et convoitises jusqu'aux confins de l'Europe médiévale, l'Afrique fut bien avant la Traite négrière impliquée à divers égards sur la scène internationale avec quelques-uns unes de ses grandes aires de civilisation. Mais jamais comme puissance rétorquent ceux qui, même en Afiique, pensent que, considérée comme entité historique consciente de soi, notamment depuis qu'elle tente de s'affirmer au sein de l'architecture géostratégique imposée à Berlin en 1884, cette Afrique ne fut jamais qu'à la marge des grands 17

choix qui concernent la marche du monde. La présence officielle et massive des jeunes États d'Afrique subsaharienne au sein de toutes les grandes institutions internationales contemporaines, observent-ils, la participation des Africains dans les circuits d'échanges économiques et culturels mondiaux ne ferait que nourrir l'illusion d'une Afrique qui va de l'avant et compte dans les affaires du monde. C'est pourquoi demeure vivace, même chez de nombreux Africains au sud du Sahar~ la conviction que l'Histoire depuis des siècles dans cet espace géographique est un éternel retour du tragique, le futur étant surdétenniné par la certitude du retour dramatique du même. Récurrents et divergents, ces points de vue et tant d'autres sont aussi révélateurs de nos lectures du passé, de notre rapport à la connaissance historique, de nos analyses et de nos réflexions prospectrices. Nous réalisons que le cheminement de l'Afrique subsaharienne tout au long du 20e siècle est aussi une conftontation permanente à son histoire, à... L'Histoire. Au cours de ce retour délicat sur son passé, dans cette longue et complexe exploration de soi, en lutte pour la conquête de son autonomie politique, elle se rend compte, chemin faisant, qu'elle n'y parviendra jamais sans une philosophie claire et assumée de son identité. La problématique du projet politique, le déblaiement du telTain de l'espérance collective, la refondation des valeurs se révèlent indissociables de la conception et de l'objectivation d'un nouvel espace afticain de civilisation. Mais la logique pratique de l'action efficace nécessitant un ordre de priorités et une vitesse d'exécution que paralyseraient des débats intenninables sur les théories et les concepts, cette Afrique assumera simultanément, dans la pensée et l'actio~ son projet politique. Naîtront alors des lectures de son passé, des narrations historiennes, des formulations diverses du politique qui continuent de dominer le débat sur son identité et sa mémoire, notamment dans cette Afrique dite noire. Nous voulons nous aITêter sur le regard que nous portons sur nous et le monde qui nous entoure depuis bientôt un siècle de débats culturels et de luttes politiques. Nous pensons que, désonnais libres de mettre en récit notre passé, de produire une historiographie affranchie de toute tutelle savante, 18

n'est-il pas venu le moment de nous interroger sur le discours que nous tenons sur notre présence au monde? Où en sommesnous avec notre histoire, notre mémoire, notre identité?

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