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Mythologies, histoires, actualités des drogues

De
280 pages
Les drogues étaient bien connues des Anciens, les opiacés dans le monde gréco-romain, le cannabis chez le Vieux de la montagne dans le Caucase, la coca chez lez Incas, les champignons hallucinogènes et le peyotl dans les régions mésoaméricaines, les hiérobotanes d'Occident, parfois véritables poisons. Leurs mythologies et leurs histoires embrassent des pans entiers du comportement humain découverts par le psychiatre.
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Mythologies, histoires,
actualités des drogues@ L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.]ibrairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03906-3
EAN : 9782296039063Du même auteur
Brève histoire des drogues et médicaments de l'esprit.
Toulouse. Erès. 1985.
L 'habitat protégé, alternance à l'hospitalisation psychiatrique.
Virton. La Dryade. 1996.
Les fantassins de l'écoute. (avec Claudette LORQUET)
Virton. La Dryade. 1997.
Les mirages de l'ivresse.
Virton. La Dryade. 2000.
L'appartement supervisé. (avec Catherine OSWALD)
Virton. Ed. Michel Frères. 2002.
Les soins psychiatriques à domicile. (avec Michel Lambert)
Virton. Ed. Michel Frères. 2003.
Naissance, vie et mort de l'asile psychiatrique européen
Toulouse. Erès. 2005.
Souvenir mariste.
Arlon. Ed. C.C.A.G. 2005.
Historique du rail arlonais.
Arlon. Ed. C.C.A.G. 2006.
Nu photographié et censure.
Nantes. Ed. Amalthée. 2007.
Le monde du nu et de la nudité.
Nice. Benevent. 2007.Claude MEYERS
Mythologies, histoires,
actualités des drogues
L'HARMATTANContribution de la Société des Missions Etrangères
à la connaissance de 60 langues d'Asie
BIBLIOGRAPHIECollection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest
Dernières parutions
Jeannine KOUBIetJosianeMASSARD- VINCENT (textes réunis
par), Enfants et sociétés d'Asie du Sud-Est, 1995.5-
Van Ky NGUYEN, La société vietnamienne face à la modernité.
Le Tonkin de la fin duXIXesiècle à la Seconde Guerre Mondiale,
1995.
Chantal ZHENG, Les Astronésiens de Taiwan à travers les sour-
ces chinoises, 1995.
Jean de MIRIBEL, Administration provinciale et fonctionnaires
civils en Chine au temps des Ming (1368-1644), 1995
Marek SLIWINSKI, Le génocide khmer rouge. Une analyse
démographique, 1995
Hoc Dy KHING, Un épisode du Râmâyana khmer. Râma endormi
par les maléfices de Vaiy Rânbn, 1995.
Fabienne MERCIER, Vichy face à Chiang Kai-Shek, 1995.
Jean DEUVE, La guerre secrète au Laos contre les communistes
(1955-1964), 1995
LU Dong, MAXi, François THANN, Les maux épidémiques dans
l'empire chinois, 1995.
Raoul JENNAR, Chroniques cambodgiennes (1990-1994), 1995
Patrice MORLAT, Les Affaires politiques de l'Indochine (1895-
1923), les grands commis: du savoir au pouvoir, 1995.
Claude BALAIZE, Villages du sud Viet-Nam, 1995
Michel BODIN, La France et ses soldats, Indochine,1945-1954,
1996
Monique CHEMILLIER-GENDREAU, La souveraineté sur les
archipels Paracels et Spratleys, 1996
Henri LOCARD, Le "Petit livre Rouge" de Pol Pot ou les paroles
de l'Angkar, 1996.
Henri STERN, L'Inde des familles, le Rajasthan, des royaumes à
l'Etat, 1996.
Gabriel DEFERT, L'Indonésie et la Nouvelle-Guinée Occiden-
tale, 1996.
Frédéric DURAND, Littérature et bandes dessinées fantastiques
sur le monde malais. 1996
Luc LACROZE, Les grands pionniers du Mékong, 1996
@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5053-9Prolégomènes
"L'esprit scientifique doit sans cesse lutter contre
les usages, contre les analogies, contre les
métaphores. "
Gaston Bachelard.
(La formation de l'Esprit scientifique)
Pourquoi écrire un ouvrage sur la drogue alors que, chaque jour, les
médias en parlent, que des revues scientifiques ne cessent de publier des
rapports sur de nouvelles découvertes, qu'une approche plus précise du
comportement des narcodépendants est ciblée par la sociologie?
Ces documents, sérieux mais disparates, ne permettent pourtant pas de
réaliser la synthèse d'un problème qui a rapidement évolué au cours de ces
dernières années. La drogue, vieille compagne de l'homme, s'est brutalement
mise en évidence dans le cadre d'une mondialisation à laquelle n'échappe
aucun de nos contemporains.
Le présent ouvrage a pour objectif essentiel de retracer l'épopée
mythique des stupéfiants extraits de plantes, de rappeler l'histoire de ces
produits et la découverte des drogues de synthèse nées aux XIXe et XXe
siècles. A ceci s'ajoute l'éclairage des récentes découvertes des
neurosciences, ainsi que les aspects comportementaux et socio-économiques
du commerce de la drogue au cours des dernières décennies.
Nous étudierons d'abord les principales plantes productrices de drogue,
à savoir le pavot et son ultime dérivé l'héroïne, le chanvre indien (mieux
connu sous le nom de haschich en Occident et de marijuana aux Amériques)
et la coca avec son alcaloïde, la cocaïne. Ces trois drogues entraînent chez
l'homme une dépendance physique et psychique, ouvrant nécessairement la
voie à une longue agonie, suivie de mort.
Une incursion sera faite ensuite dans le domaine de certains
hallucinogènes (champignons et plantes sacrées), appelés hiérobotanes, qui
ne sont plus guère utilisées aujourd'hui.
Un important chapitre traitera d'autres hallucinogènes mexaméricains et
européens, parmi lesquels on trouvera les champignons (les psilocybes),
l'ergot de seigle, un cactus (le peyotl) et une sorte de liseron américain. Ceshallucinogènes sont des tueurs de cellules nerveuses définitivement détruites
par leur action.
Nous traiterons encore des nouvelles drogues de synthèse, dérivées de ]a
chimie, telles les amphétamines et autres psychotropes.
Dans le cadre de cet ouvrage, i] ne sera pas fait mention de ]'alcool et du
tabac, qui ont fait l'objet de publications séparées (dont, pour ]'alcool:
C.Meyers - Les Mirages de ]'Ivresse)
Enfin, avant de parcourir l'histoire et l'actualité des drogues, il nous a
semblé 'essentie] d'en noter les connotations mythologiques, domaine trop
souvent réservé aux encyclopédistes et - tout à l'opposé - de cerner
l'évolution spectaculaire de la neurobiochimie, devenue un des supports de
notre connaissance de ces comportements humains, dont toutes les sociétés
ont été avides depuis ]a genèse de j'intelligence humaine.
De la mythologie à la chimie
Avec l'apparition chez l'homo erectus du neo-cortex, ce troisième
cerveau, se manifesta chez lui ce phénomène qui lui est unique: la notion du
temps, en tant que présent, passé et avenir: Qui suis-je? D'où viens-je? OÙ
vais-je? En même temps que le Iangage, naissait aIors une ébauche
d'inquiétude métaphysique, et lorsque l'homme archaïque s'aperçut que
l'effet de certaines plantes lui permettait de dépasser la réalité quotidienne,
s'élabora une notion de religiosité.
A cette époque, l'activité humaine était essentieIlement aIimentaire
(cueillette, chasse, pêche) et défensive. C'est ainsi que ]a vie s'organisa
autour du groupe, sans réelle initiative personnelle. Au sein de la
communauté, l'homme apprit à se protéger contre les agressions physiques et
l' "intervention des esprits mauvais", en essayant de s'attirer les bonnes
grâces d'entités immatérielles, auxquelles i] donna le nom de "dieux" ou
"Dieu".
Il s'avéra que l'emploi de certaines plantes pouvait - outre ]e fait d'offrir
de la nourriture - soulager la douleur, mais aussi que l'usage de certaines
d'entre elles permettait de "sortir hors de soi". C'est ainsi qu'apparut le
"medicine man", celui qui connaissait le secret de j'invisible.
Ces interrogations portaient entre autres sur les éléments climatiques
(tempête, orage, pluie, vent, soleil, saisons, etc) ou sur des sentiments
(amour, fierté, haine, obstination), voire sur des qualités physiques
supérieures à la moyenne. De plus, selon leurs conséquences, il sépara les
forces invisibles en entités bienveillantes ou malfaisantes, anges ou démons,
8qu'il fallait se concilier. Les ethnologues retrouvent encore de nos jours
pareille démarche chez certaines peuplades restées primitives.
Ces êtres immatériels, invisibles, furent rapidement rendus perceptibles
grâce au zoomorphisme; où les divinités seraient sous forme humaine et
auxquelles on conférait une sorte de "carte d'identité" par l'attribution de
symboles: arc, caducée, foudre, éclair, massue, etc. Certains animaux (ibis,
cobra, poisson) prenaient aussi une connotation magique. Enfin, on inventa,
à la manière de Jérôme Bosch, des êtres extraordinaires, tels les hommes à
tête de chien ou d'éléphant, les dragons, les licornes.
Tout au long de cette histoire des mythes, l'usage des plantes influençant
le fonctionnement du cerveau resta fondamental dans l'approche des faits
magiques, à tel point que les dieux furent souvent les premiers à utiliser les
drogues de l'esprit par l'absorption de plantes sacrées.
La découverte de la chimie
Des dizaines de milliers d'années plus tard, un nouveau pas vers
l'approche de l'invisible fut l'apparition de la chimie. Lavoisier en avait jeté
les bases au XVIIIe siècle et elle allait connaître un essor prodigieux au
siècle suivant. Mais cette chimie "inorganique" ne concernait que la matière
minérale et, si ses lois furent assez rapidement énoncées et la multiplicité des
composés possibles importante, son expansion restait limitée, comme le
démontre la table de Mendeleiev. C'est ainsi que naquit cette hypothèse à
base philosophique: il existerait une force vitale séparant les corps
organiques (végétaux et animaux) des corps inorganiques (minéraux). La
chimie organique avait cependant déjà vu le jour dès 1828, quand le Suédois
Berzélius et son adjoint l'Allemand Wohler réalisèrent la synthèse chimique
de l'urée et des composants azotés caractéristiques de l'urine des carnivores.
Avec la découverte de Berzélius s'écroula tout l'échafaudage
philosophique qui, en théorie, distinguait les corps organiques des autres
substances. Aujourd'hui, tous les constituants de la chimie organique sont
dits dériver du carbone, dont la structure est visualisée à l'Atomium de
BruxelIes.
A présent, avec la possibilité d'un nombre illimité de combinaisons, on
connaît déjà plus ou moins deux millions de dérivés carbonés qui se
distinguent par certaines particularités: le nombre de composés possibles,
leur préparation relativement facile par synthèse en laboratoire, leur
composition faite à partir d'un petit nombre d'éléments différents, leur poids
moléculaire élevé (qui ouvre la voie aux macromolécules) et enfin de
9fréquents phénomènes d'isométrie - terme suggéré par BerzéJius pour
caractériser des propriétés physiques et chimiques différentes d'une
substance ayant la même composition centésimale, le même poids
moléculaire et la même formule brute moléculaire. Ce phénomène, bien
connu en chimie organique, est exploité dans la psychopharmacologie
contemporaine. L'isométrie a été mise en évidence pour la première fois par
Von Liebig, le père des extraits de viande, du pain chimique et du lait
artificiel. Fondements de la structure chimique des psychotropes, les atomes
de carbone peuvent se lier très facilement entre eux et former des chaînes de
longueur et de configuration pratiquement quelconques: droites, ramifiées,
fermées ou cycliques.
Il est banal de déclarer que, depuis la seconde guerre mondiale,
J'humanité a vécu cinquante ans de révolution scientifique extraordinaire. La
médecine du cerveau n'y échappe pas et l'anatomie cérébrale devient de plus
en plus précise: les laboratoires de recherches ont recours à des ingénieurs,
des mathématiciens, des cybernéticiens et des statisticiens, chaque centre
communique ses résultats à plus de dix mille revues médicales. L'ordinateur
permet de trier cette masse d'informations et de répondre aux questions
précises de chaque chercheur, le cerveau de l'homme étant incapable de tout
enregistrer. La mémoire électronique détrône progressivement la mémoire
humaine, et l'homme sera certainement appelé à confier l'inventaire de sa
matière cérébrale à des laboratoires d'informatique.
La neurobiologie
Ainsi naît la neurobiologie, qui étudie les domaines touchant au
fonctionnement complexe du cerveau humain. Elle rassemble la
neurochimie, ]a neurophysique, la neurohistoJogie et d'autres disciplines,
aidée par un matériel neuroradiologique sophistiqué et dont certains
nouveaux appareils sont uniques lors de leur conception. C'est cette science
qui récemment nous a fait connaître que l'homme possédait sa propre
morphine (les endorphines) et le cerveau un centre du plaisir sensible aux
effets du cannabis.
On sait aujourd'hui que la vie cérébrale est faite de quinze à seize
milliards de neurones enchevêtrés, à partir desquels les neurohistologistes
tentent d'établir la topographie chimique du cerveau, en donnant la raison
d'être de chaque neurone, ces micro-ordinateurs du comportement humain.
Mais on ne sait pas encore comment le cerveau reçoit les informations, les
trie et réagit en conséquence: il nous manque le mode d'emploi de l'esprit
humain ou de l'esprit animal.
10Cependant, nous connaissons les principaux acteurs du fonctionnement
cérébral, si important pour connaître les effets de la drogue: la cellule
nerveuse appelée neurone, la fente synaptique et les neuromédiateurs.
Il est indispensable à ce niveau d'expliquer aussi clairement que possible
la base complexe de cette neurochimie. Le neurone, terme créé par
Waldeyer en 1891 pour remplacer celui de "cellule nerveuse ou cérébrale",
est une structure très particulière, avec ses prolongements, les dendrites et les
cylindraxes (Fig.1). Ramon Y Gajal a prouvé que le système nerveux n'est
pas un réseau continu et soudé, comme les branches le sont au tronc d'un
arbre, mais un réseau comportant des cellules indépendantes comme les
arbres d'une forêt; ceci a permis à Sherrington de définir la relation de
contiguïté appelée fente synaptique ou synapse (Fig.2). La connaissance de
cette structure interstitielle est fondamentale si on veut comprendre le reste
des découvertes relatives aussi bien aux médicaments qu'à l'organisation de
l'esprit. Sur le plan du fonctionnement, l'influx nerveux électrique pénètre
dans la cellule par le dendrite pour s'en échapper par le cylindraxe - qui peut
être extrêmement long comme dans la moelle épinière - et atteindre ainsi la
prochaine fente synaptique dont la largeur est de l'ordre d'une dizaine de
nanomètres (soit 0,000000010 mètres). Dans cet interstice, des quantités
minuscules de substances chimiques (0,000000001 g), les neuromédiateurs
ou neurotransmetteurs, vont organiser les réactions qui permettront de faire
passer le message d'un neurone à j'autre.
,,'
La largeur de la fente synaptique est de l'ordre du nanomètre, et il en
existe des milliards dans le cerveau humain. La structure synaptique
comporte l'extrémité de l'axone d'une tèllule n~rvause ou la membrane d'une
cellule, le dendrite du neurone annexe et la fente qui les sépare. A cause de
cette discontinuité (la fente synaptique), le signal électrique ne peut être
transmis à la cellule musculaire ou nerveuse. Pour passer la frontière, des
11transporteurs sont nécessaires: ce sont les médiateurs chimiques, qui
peuvent transmettre intégralement le message, l'arrêter ou le déformer. Ces
substances sont produites à l'extrémité de l'axone par où s'échappe l'influx
nerveux du neurone: on y trouve de nombreuses vésicules dont le contenu
peut être une substance soit activatrice, soit inhibitrice. Toutes ces vésicules
se pressent contre la membrane synaptique, prêtes à l'action au moindre
stimulus électrique. Le neurotransmetteur est libéré et les vésicules
vidangées. Le neurotransmetteur libéré va se fixer, au travers de la fente
synaptique, sur des récepteurs placés sur le dendrite ou sur la membrane
cellulaire contiguë, action qui ne durera que quelques fractions de seconde
car, ayant transmis le message, la molécule faisant office de
neurotransmetteur est immédiatement détruite par des enzymes, et le
neurone excité reprend son potentiel de repos, prêt à réintervenir si
nécessaire pour un autre message. Les vésicules contenant les produits actifs
sont, dans chaque terminaison nerveuse, au nombre de plusieurs miJlions,
chacune d'elles comprenant jusqu'à un million de molécules du médiateur.
Cette nouvelle approche de la fonction cérébrale a fait abandonner la théorie
celJulaire au profit de la théorie moléculaire.
Les neuromédiateurs, appelés aussi neurotransmetteurs, sont donc
des molécules qui voyagent dans la fente synaptique pour porter le message
d'une cellule nerveuse à l'autre. Cette découverte de la transmission de
l'influx nerveux par voie chimique n'est pas nouvelle: en 1904, ElJiot
émettait l'hypothèse d'une libération d'adrénaline à l'extrémité de certaines
fibres nerveuses dans des états d'excitation, hypothèse reçue à l'époque avec
un scepticisme général. Cependant, lorsqu'en 192], Otto Loewi mit en
évidence l'importance de l'acétylcholine comme neurotransmetteur, on
s'aperçut que cette notion chimique ne se résumait pas à une simple addition
de molécules, mais répondait à un programme préétabli par l'organisme,
comme c'est le cas avec les hormones. Cependant, en hormonologie, le
transfert des molécules se fait par voie sanguine, alors que pour les
neurotransmetteurs tout se produit dans cette petite fente synaptique séparant
deux neurones l'un de l'autre.
L'histoire de la neurochimie a débuté avec l'étude de Loewi du système
nerveux végétatif, qui fonctionne en dehors de nos préoccupations et que
contrôle la vie viscérale. On trouve deux neuromédiateurs principaux au
niveau des cellules périphériques: la noradrénaline, qui gouverne les
réactions chimiques du système sympathique (par exemple, elle fait saliver,
dilate la pupille, limite les mouvements et les sécrétions de l'estomac) et
l'acétylcholine du système parasympathique (qui entraîne une sécheresse de
la bouche, une contraction de la pupille, augmente la motilité et la sécrétion
de l'estomac). Vers 1960, on commença à connaître les neuromédiateurs du
système nerveux central, contrôlant "l'esprit de l'homme". Trois grands
12groupes furent individualisés et leurs fonctions plus ou moins précisées: les
acides aminés (avec l'acide glutamique et l'acide gamma-aminobutyrique ou
GABA, présents dans plus de trente pour cent des fentes synaptiques), les
monoamines (avec l'acétylcholine, la sérotonine, l'histamine et les substances
anticholinergiques, comme l'adrénaline, la noradrénaline ou la dopamine) et
enfin les polypeptides, groupements formés de plusieurs acides aminés (dont
les endorphines et les enképhalines) découverts en 1973; ce sont des
structures chimiques faites de courtes chaînes d'acide aminé. En 1985, on en
individualisa trois grandes familles: les endorphines, les enképhalines et les
dynorphines, distinctes à la fois sur le plan biochimique et sur le plan
physiologique, mais toutes issues d'un précurseur polypeptidique
(assemblage de groupements aminés).
En résumé, on s'aperçoit qu'au cours des millions d'années séparant
l'homme archaïque de nos contemporains, une évolution irrégulière mais
constante s'est produite au niveau de l'approche des phénomènes de
l'invisible, allant de la mythologie à la neurobiologie. Tout au long de ce
parcours, la drogue a servi de chaînon pour relier le matériel à l'immatériel,
le physique au métaphysique. C'est à l'explorateur de l'histoire de la drogue
comme moteur de cette recherche que nous vous convions lecteur. Alors,
prêt pour "le voyage" ?
I3Chapitre I
Le pavot
L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes.
Allonge l'illimité,
Approfondit le temps, cause la volupté,
Et, de plaisirs noirs et mornes,
Remplit l'âme au-delà de sa capacité.
"Le Poison". Baudelaire.
Du pavot à l'opium
La botanique du pavot
Le pavot fait partie de la famille des papavéracées, plantes
phanérogames (à fleurs apparentes) et dialypétales (fleurs à pétales
distincts), à feuilles alternes, (quatre pétales), à fruits secs, à suc laiteux.
Cette famille comprend dix-neuf genres, dont le pavot somnifère (Papaver
Somniferum) est le plus important. Cette plante herbacée annuelle peut
atteindre un mètre cinquante de hauteur. Ses feuilles sont alternes, dentées
irrégulièrement et de couleur glauque. Ses fleurs sont assez grandes, de
couleur blanche ou lilas, aux étamines nombreuses, fleurissant de mai à
septembre. La capsule terminale renferme des graines minuscules sécrétant
un latex blanc, le suc d'opium, appelé aussi méconium.
Originaire des régions de Mésopotamie, le pavot allait migrer vers
l'Egypte, l'Assyrie, la Grèce et l'Italie, et se confiner longtemps au Moyen et
au Proche-Orient. Aujourd'hui, il se cultive principalement en Asie et plus
spécialement dans les pays himalayens. Son expansion vers des stations
favorables de l'Inde et de la Chine ne se fit qu'après le premier millénaire de
l'ère chrétienne. Comme sa survivance est incompatible avec les grandes
chaleurs et les grands froids, on ne le trouve ni dans les zones tropicales et
équatoriales, ni dans l'hémisphère sud, ni dans les régions boréales.P;\VOT.
16Capsule de pavot exsudant son latex
17Il existe plusieurs variétés de pavot non génératrices d'opium. La plus
connue dans nos contrées est le coquelicot (Papaver Rhaeas), venu d'Egypte
avec le blé. Son nom de coquelicot vient de la similitude de sa couleur avec
celle de la coque du kermès, petit insecte d'un rouge ardent, mieux connu
sous le nom de cochenille. Le pavot noir (Papaver Somniferum, var.
négrum) est cultivé dans nos contrées pour ses graines oléagineuses, dont on
extrait l'huile d'œillette, encore vendue, au début de ce siècle, par les
droguistes flamands et picards, considérée comme souveraine contre la
constipation, ou parfois écoulée par des négociants véreux sous j'appellation
d'huile d'olive.
Il existe d'autres espèces de pavots dans nos pays européens, toutes
annuelles, sauf les espèces alpines, pas encore botaniquement figées, dont le
Papaver Alpinum, sans intérêt pour les extracteurs d'opium.
Biologiquement stabilisé, le pavot somniferum ou pavot blanc, a une
longue histoire. En Asie Mineure et en Egypte, il était déjà connu trois à
quatre mille ans A.c. et en Suisse, l'étude de la civilisation des palafittes
néolithiques permit de recueiHir des graines de pavot et des pépins de raisin.
A l'analyse, on n'a pu découvrir si la variété de pavot cultivé était le pavot à
opium ou le pavot noir. Le pharmacologue allemand Lewin fit état de ces
découvertes dans son "Phantastica", où il notait: "il n'est pas possible de
démêler si la culture fut faite pour obtenir de l'huile de pavot ou le suc
calmant du pavot".
La culture du pavot
Son producteur choisira une terre exempte d'une neige trop abondante et
d'un gel trop marqué, chargée d'alluvions et d'humus, et engraissée par du
superphosphate, de l'azotate de potasse et du fumier de ferme, à raison de
cent quatre-vingt quintaux à l'hectare. Les semailles se font en octobre et en
novembre, comme pour le blé, après de nombreux labours. En cas d'échec,
un second semis peut être effectué au printemps.
Les graines, baignées la veille, sont semées à la volée, à raison d'un à
trois kilos à l'hectare. La germination se produit le quatrième jour et les
plants sont éclaircis dès qu'ils atteignent cinq centimètres. Les fleurs
s'ouvrent en mars sur une tige ramifiée en trois ou quatre brins, pointant
chacun une tête ovoïde. Les cultivateurs recueillent les pétales, dont la vie
est courte, avant qu'ils ne tombent, lorsque la capsule vire au jaune. Chauffés
légèrement en atmosphère humide pour qu'ils se soudent en feuilles (leaves),
les pétales serviront à envelopper les pains d'opium brut.
L'ovaire a une architecture originale. Il ressemble à une outre, divisée
par des cloisons radiales, ne confluant pas dans son centre. Arrivé à maturité,
il se transforme en capsule sphérique ou ovoïde, sorte de ciboire, bourré de
18graines minuscules. Le tout est fermé par un disque à rayons. Toute la plante
sécrète, à l'incision, un latex blanc, riche en alcaloïdes, qui varie en quantité
suivant les régions de culture. Ainsi, un plant cultivé en Yougoslavie sera
beaucoup plus riche qu'un plant élevé en Chine.
Les graines de pavot à opium (dont la volaille est friande) ne présentent
aucun risque sur le plan alimentaire. En Italie, en Allemagne, en Alsace, on
en fait encore aujourd'hui des gâteaux appelés "Mohnkuchen" (gâteaux au
pavot). Les anciens Romains en faisaient aussi des galettes appelées
"placenta mellita papavera"; de même qu'une boisson offerte aux jeunes
mariés au moment du coucher et appelée "cocetum".
L'opium
L'opium est le suc épais des capsules de diverses espèces de pavot,
surtout du pavot blanc (Papavera Somniferum).
Les principes chimiques de l'opium
Opium dérive du grec 'opion', petit suc. Cette substance est compacte,
solide, flexible, pesante, d'une couleur rougeâtre, jaunâtre, brune, à
l'odeur forte et vireuse ; quand on la mâche, elle colore la salive en
vert. Sa cassure à l'état sec est nette et un peu brillante. L'opium est en
partie soluble dans l'eau, dans l'éther et dans l'alcool; il se ramollit par
la chaleur et brûle au contact d'une bougie. Sa composition chimique
est fort complexe. Il contient des alcaloïdes qui lui fournissent son
activité pharmacologique et constituent 25 % de son poids. Les
principaux sont: la morphine, la codéine, la thébaïne qui
appartiennent aux phénanthrènes et la pavavérine, la noscapine, la
narceïne qui sont des benzilisoquinolines.
Parmi la vingtaine de principes composant l'opium, outre les six cités
ci-dessus, il existe des acides acétiques et mécaniques, une huile fixe,
une huile volatile, une résine, du caoutchouc, une matière extractive,
de la gomme, des sulfates de potasse et de chaux, etc...
Pour collecter l'opium, il faut, cinq jours avant la récolte des pétales,
sacrifier les têtes du pavot, au coucher du soleil, par deux ou trois petites
incisions verticales, de la base au sommet, et parallèlement aux nervures. Un
latex blanc laiteux s'en échappe rapidement en prenant une teinte brune. Le
lendemain, à l'aube, après l'évaporation de la rosée, le suc est décollé de la
tige à l'aide d'un grattoir spécial, recueilli et exposé au soleil dans des pots,
afin d'obtenir une légère dessiccation. Pendant trois jours, on répète la même
opération jusqu'à épuisement de la plante. Chaque pied de pavot donne en
19général cinq grammes d'opium brut, d'où un rendement moyen à l'hectare de
15 à 25 kilos avec, pour les excellentes années, une soixantaine de kiJos.
Les pots de suc sont transvasés dans de grandes jarres en terre où, après
quelques jours, apparaît une écume noirâtre (en Inde, Passewa) utilisée pour
coller les pétales (leaves) sur les pains (cakes) d'opium brut. Le suc est
ensuite mis à égoutter dans des sacs de jute suspendus à l'ombre, puis pétri et
découpé en boules de trois cents grammes, avant d'être comprimé en pains
de un à trois kilos.
La collecte de l'opium varie selon les pays. On en distingue trois sortes,
d'après la manière dont il est obtenu: l'opium en larmes, l'opium thébaïque
et le méconium.
Le premier se retire par incision des capsules des pavots. D'après
cr
Dioscoride, médecin et botaniste grec du 1 siècle A.D., les habitants de
l'Asie Mineure pratiquaient sur les capsules, après l'évaporation de la rosée
matinale, des incisions obliques et superficielles, et ramassaient le suc qui
s'en échappait, le pilaient dans des mortiers et en formaient des boudins. En
Perse, la récolte se fait pendant l'été, en incisant superficiellement les
capsules de pavot avant leur maturité, au moyen d'un couteau à cinq lames.
Le suc est enlevé le lendemain avec un racloir et récolté dans un vase
suspendu à la ceinture de l'opérateur.
L'opium thébaïque s'obtient en évaporant le suc des même capsules
jusqu'à consistance solide.
Enfin le méconium est un extrait du marc et des parois des capsules dont
on a déjà retiré le suc. Il ne possède qu'à un faible degré Jes propriétés du
véritabJe opium.
Cet opium brut n'est pas utilisable et doit subir diverses manipulations
afin d'être raffiné en chandoo pour pouvoir être fumé.
Raffinage de l'opium
A leur arrivée, les pains d'opium brut sont coupés en trois et chauffés
dans une bassine de cuivre, où la masse va fondre en s'épaississant
(l'empâtage). La pâte est ensuite battue pour en faire des galettes, soumises à
une température de 200°C, et qui sont ensuite macérées dans de l'eau froide
pour dissoudre les principes solubles. La décantation, la filtration, le
lessivage de résidus, la concentration, vont faire apparaître un sirop très
épais titrant 2° Baumé, dont un batteur mécanique avec ventilation d'air froid
provoque une oxydation qui en développe l'arôme.
La pâte va reposer quatre ou cinq jours dans des bacs. Là, sous l'action
d'un champignon microscopique, l'aspergillus niger, se produit une
fermentation qui donnera le chandoo des fumeurs. Pour être livré au
20commerce, le chandoo est mis en boîtes de laiton de 100, 40, 20 10 ou 5
grammes, serties et soumises à une pasteurisation à 90°C pour tuer les
levures. Toutes ces opérations font faire perdre à l'opium brut 40 à 45 % de
son poids.
Cette description minutieuse et compliquée de la préparation du
chandoo est reprise dans la thèse de droit (1910) de P.Gide, et la substance
obtenue est réservée à la production d'opium médical (+~ 50.000 tonnes), en
général originaire de Turquie. La fabrication de l'opium clandestin est, pour
sa part, largement simplifiée. Pour préparer le chandoo, l'opium brut est
délayé dans une eau distillée, portée à ébullition et filtrée. L'opération se
répète trois fois. Lorsque la pâte acquiert une consistance sirupeuse, on y
ajoute une petite quantité de dress pour augmenter la teneur en morphine.
La paille de pavot:
technique nouvelle de production de morphine
Depuis quelques années, la culture du pavot, souvent de variétés
spécialement conçues pour la production de morphine, se fait
directement, à partir de la paille, sans passer par le stade intermédiaire
de l'opium.
Ainsi, selon Varenne, l'opium n'est plus la seule matière première
servant à la production d'alcaloïdes; peu à peu, il a été remplacé par
les capsules mêmes, séchées et écrasées, sans avoir été incisées, ainsi
que par la tige du pavot ou tout au moins la partie qui se trouve sous le
fruit; sur une longueur de IO cm environ; car là aussi se trouve
encore un peu d'alcaloïde. Ces matières brutes sont appelées paille de
pavot. Contenant par unité de poids, beaucoup moins de morphine que
l'opium, il faut compter avec le degré de perfectionnement des
méthodes d'extraction. Pouvant être traités de manière industrielle, les
plants peuvent être semés plus rapprochés et les méthodes de
production mécanisées, ce qui entraîne une rationalisation
considérable. Cette technique convient particulièrement aux grandes
exploitations et la proportion de morphine fabriquée à partir de la
paille du pavot, est donc en nette augmentation.
Cette technique intéresse vivement les instances internationales
spécialisées, car la matière première est trop volumineuse pour être
transportée illicitement et pour servir à la fabrication clandestine de
morphine et d'héroïne. Actuellement, certains producteurs autorisés
utilisent la paille de pavot, vendant la morphine à des prix qui ne
dépassent que de très peu ce qu'elle aurait coûté s'ils avaient utilisé
l'opium.
En fait, sans la contrebande, la production d'opium pour la vente à un
monopole national, cesserait d'être une occupation rémunératrice dans
de nombreuses contrées, même quand le fermier bénéficie du
concours des membres de sa famille. D'autre part, cette paille de pavot
21facilite, d'une certaine manière, la surveillance du marché de la
morphine, d'après les technocrates onusiens, vu l'importance des
manipulations de la matière brute.
L'utilisation de l'opium
Les opiophages
Chez les Orientaux, l'opium se mange sous forme de pilules auxquelles
parfois du dress a été ajouté. La teneur en morphine varie de un à deux
milligrammes. Trente à deux cents pilules peuvent être avalées
quotidiennement, soit au maximum cinquante centigrammes de morphine.
Par contre, les Occidentaux se tournent le plus souvent vers les
préparations d'opium médicinal sous forme galénique, comme le laudanum
et l'élixir parégorique.
Les fumeurs d'opium
Cette pratique est typique de l'Asie et de certains marginaux qui, par
snobisme, veulent imiter les Asiates.
La pipe à opium consiste en un tuyau de cinquante centimètres de
longueur, en bois (bambou ou cerisier) en métal ou en jade; son fourneau,
massif, large de quatre à six centimètres, est fait en diverses matières, et est
parfois sculpté. Ses parois épaisses renferment un petit foyer.
Pour fumer, on prend dix à quinze grammes d'extrait d'opium, arrondi
en une boule qui est approchée de la flamme d'une petite lampe. Une fois
que la matière se gonfle et grésille, elle est placée dans le fourneau de la pipe
et allumée. La fumée est fortement aspirée et n'est rendue qu'après avoir été
maintenue dans les poumons pendant un certain temps: l'inspiration. Une
pipe s'achève après une vingtaine d'aspirations.
Quotidiennement, les Chinois fument souvent de dix à vingt grammes
d'opium. En général, ce sont les hommes qui fument, rarement les femmes.
La fumerie, pour les gens du peuple, consiste en un réduit repoussant, salle
sombre, noire, humide, située au rez-de-chaussée. Les volets et les portes
sont hermétiquement fermés et il n'y a d'autres lumières que les petites
lampes servant à allumer les pipes. Le long des murs noircis sont accrochés
des rouleaux de papier où sont calligraphiées des sentences de Confucius.
Une vingtaine de lits de camp, couverts de nattes attendent les fumeurs, qui
s'y couchent, la tête appuyée sur un rouleau de paille, leur pipe à la bouche,
et une tasse de thé à portée de main, car un des premiers effets de l'opium est
de développer une soif extrême. Lorsqu'on pénètre dans un de ces taudis, on
est tout d'abord suffoqué par la fumée âcre et irritante de l'opium. Mais les
fumeurs s'inquiètent peu des visiteurs; ils sont étrangers à tout ce qui se
22passe autour d'eux; leur vice est solitaire. Lorsqu'ils sont "achevés", leurs
yeux sont ternes, leur regard éteint, et ceux qui ne sont que "commencés"
sont excités et loquaces.
Les riches ne fréquentent pas ces lieux publics. Leurs fumeries sont
somptueusement décorées, garnies de meubles élégants et ornées de
peintures lubriques. Ce sont des chambres d'apparat, les plus belles étant
autrefois celles de l'Empereur.
Cette description est tirée d'un intéressant écrit de M.Libermann, intitulé
"le fumeur d'opium en Chine", daté de 1863, âge d'or de l'opiomanie dans ce
pays.
23...
~
Pipe à opium
Boulettes d'opium
24L'opium dans le monde antique
La Mésopotamie
La Mésopotamie fut le berceau de la civilisation suméro-akkadienne,
qui couvrit près de trois millénaires. Venant des steppes asiatiques, les
Sumériens déferlèrent dans la plaine du Tigre et de l'Euphrate, vers 3500
A.c. La phase sumérienne dura jusqu'en 2000 A.C. et vit la naissance de
l'écriture cunéiforme et la création des principautés urbaines dirigées par un
roi-prêtre. La phase akkadienne s'étendit de 2900 à 539 A.C. avec la
personnalité exceptionnelle du roi Hammourabi, qui fit rédiger une série de
codes et dressa l'inventaire du panthéon mésopotamien, dont le dieu suprême
. était Mardouk. Auparavant, chaque cité avait son temple et son dieu patron
avec toutes les divinités subalternes qui l'entouraient, le panthéon
mésopotamien étant riche de plus de deux mille cinq cents divinités. Le,culte
consistait en banquets liturgiques, où les convives tenaient dans une main un
rameau et dans l'autre un gobelet probablement rempli de boisson alcoolisée.
Sur une tablette sumérienne découverte à Uruk et datant de près de
quatre mille ans, il est fait mention du pavot dont le nom, composé des
monosyllabes Gil et Hull, a pour sens "la plante qui apporte la joie".
Bien que nous connaissions plus d'un demi million de tablettes
cunéiformes, aucune mention n'y est faite de la relation que les divinités
auraient pu entretenir avec le pavot.
Par contre, un bas-relief assyrien du IXe siècle A.C. représente un
dormeur, au-dessus duquel est penché un prêtre tenant à la main un bouquet
de têtes de pavot et un roi tenant dans une main la même plante et dans
l'autre une fleur de lotus, cette stèle prouvant le rapport qu'avaient établi les
Assyriens entre l'induction du sommeil et la prise de pavot.
L'Egypte
Comme l'écriture hiéroglyphique ne permet pas de grands
développements de la pensée abstraite, les innombrables divinités
zoomorphes nous sont connues principalement par la statuaire et les vestiges
archéologiques. Si les peintures des mastabas et des tombeaux nous
informent sur la vie quotidienne des peuples du Nil et sur l'image des
animaux sacrés divinisés, elles nous apprennent peu de chose sur la
hiérarchie du panthéon égyptien et les relations que les divinités pouvaient
entretenir avec le pavot.
25Les papyrus, autre source d'information, apportent peu de
renseignements sur les pensionnaires de l'Olympe nilotique. Beaucoup de
ces documents ont disparu dans les grands incendies de la Bibliothèque
d'Alexandrie, en 48 A.C. et en 490 A.D. Heureusement, quelques papyrus,
cachés entre les jambes de momies ou enfermés dans des jarres enfouies
dans les sables du désert, nous sont parvenus, dont le papyrus Hearst,
découvert en 1899, qui est un recueil de remèdes, et le papyrus d'Ebers, long
de vingt mètres vingt-trois, sur une largeur de trente centimètres, un recueil
de médecine interne, copié sur des textes anciens.
On y lit:
"Remède pour supprimer les cris: grains provenant de pavots, chiures de
mouches se trouvant au mur. A mélanger en un tout, à filtrer, à prendre
quatre jours. Les cris cesseront aussitôt. En ce qui concerne les cris, il
s'agit d'un enfant qui crie". (Eb n° 782)
A ce propos, Léwin, pour sa part, déclare que les grains de pavot
(spenn) "sont employés non mûrs - les grains mûrs sont sans effet - soit la
tète du pavot" et "aujourd'hui encore (1927) en Europe et en Egypte, on
calme les enfants à l'aide de ces produits. Le résultat est d'ai]]eurs assez
fréquemment mortel".
En fait, le pavot, utile sur le plan thérapeutique, n'apparaît, dans la
mixture calmante décrite par le papyrus d'Ebers, que comme un adjuvant de
produits excrémentiels, qui ne sont présents qu'à titre de substance
repoussante propre à frapper l'imagination et à faire fuir les mauvais esprits.
Car, magie, religion et médecine s'entremêlaient dans la vie quotidienne de
l'ancien Egyptien.
Dans le cas précis de ce traitement de l'agitation du nourrisson, les
chiures de mouches vont obliger le mauvais esprit à quitter le corps de
l'enfant, comme il apparaît à la lecture du papyrus d'Ebers :
"Comment repousser la maladie. .. causée par un dieu ou un mort dans le
corps d'un homme ou d'une femme. Remplir d'encens la bouche d'un
poisson sacré, le faire cuire, le manger avant de se coucher. Formule
magique à dire pendant ce temps: ô mort, morte, déguisé, caché, qui
réside dans mon corps, dans mes membres! toi qui es caché, garde-toi!
toi qui es déguisé, enfuis-toi!" (Hea. 7,4-7,6)
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