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Naissance et fantasme de mort

De
256 pages
L'auteur nous entraîne à la recherche des racines profondes du conditionnement de la peur de la mort en couches, des mécanismes psychologiques et biologiques qui la sous-tendent, des renforcements culturels actuels qui empêchent son extinction, de ses conséquences et des mesures préventives que nous devons mettre en oeuvre si nous voulons nous en libérer. Si ces investigations mettent en lumière la dangerosité de ce conditionnement, n'apportent-elles pas simultanément aux femmes l'immense espoir de se libérer totalement du tribut quelles ont toujours payé à la maternité ?
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Naissance et fantasme de mort

Sexualité humaine Collection dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet
Sexualité humaine offie un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Déjà parus Houria BOUCHENAF A, Mon amour, ma soeur. L'imaginaire de l'inceste frère-soeur dans la littérature européenne du XIX siècle, 2004. Ney BENSADON, Sodome ou l'homosexualité, 2004. Jean EMELINA, Les chemins de la libido, 2004. Annemarie TREKKER, La mémoire confisquée, 2003. Geneviève PAICHELER (dir.), Sexualité, normes et contrôle social,2003. Rommel MENDES LEITE, Bruno PROTH, Pierre-Olivier BUSSCHER, Chroniques socio-anthropologiques au temps du sida. Sami A. ALDEEB ABU-SAHLIEH, Circoncision masculine, circoncision féminine. Sylvie BABIN, Des maternités impAnsables, l'accompagnement de l'abandon et des parentalités blessées. Martine COSTES PEPLINSKI, Nature Culture Guerre et Prostitution. Philippe CLAUZARD, Conversations sur l'homo (phobie). Nay BENSADON, Attentats contre le sexe, ou ce que nous dévoilent les mutilations sexuelles. Sami ALDEEB, Circoncision, le complot du silence. Michèle CERIOLI, Que deviennent les hommes 1.

Josette FORT

Naissance et fantasme de mort

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan (talia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8122-5 EAN : 9782747581226

À Sara, à Claire, à Olivier...

INTRODUCTION

Partons ensemble faire un voyage jalonné d'espoir. Espoir qui vous accueillera au départ et grandira tout au long du parcours lorsque vous mesurerez, dans un domaine précis, l'ampleur de votre privilège par rapport à vos grands-parents et arrières-grands-parents. Eux, avant la découverte des antibiotiques et si leur enfant ne pouvait pas naître par les voies naturelles, étaient confrontés au douloureux dilemme: choisir « la mère ou l'enfant? »À ce moment-là, la césarienne, pratiquée pour préserver l'intégrité des potentialités de l'enfant, pouvait entraîner des complications infectieuses mortelles chez la mère. Les accoucheurs d'aujourd'hui sont-ils conscients du pouvoir miraculeux que leur confèrent les antibiotiques: écarter la mort d'un lieu où elle régnait depuis Adam et Ève, et mettre un terme à la pire des aberrations humaines, mourir en donnant la vie?

Le but de ce voyage serait de sensibiliser les femmes et

le corps médical à l'existence d'un CONDITIONNE.MENf CULTUREL DE LA PEUR DE LA MORT EN COUCHES
et à ses conséquences nocives qui s'exprimeraient à travers un SYNDROME D'INSÉCURITÉ (SDI). Le SDI peut affecter l'ensemble de la vie génitale de la femme dès qu'elle deviendrait apte à la procréation. TIs'agirait donc, à partir d'une expérience clinique accompagnée d'un travail de réflexion et d'une enquête, d'une approche nouvelle de la maternité qui implique essentiellement l'histoire anthropologique, la psychanalyse, la neurobiologie et l'obstétrique. En nous révélant, en 1981, la relation entre la peur de la mort et la souffrance de l'enfantement, les résultats cliniques de la préparation à la naissance n'annonçaient-ils pas la fin de la malédiction: «Je vous affligerai de plusieurs maux pendant la grossesse.. vous enfanterez dans la douleur»? Us marquaient aussi le début d'un long travail de réflexion sur la procréation et la peur de la mort en couches, qui allait s'étaler sur deux décennies. Cinquante ans après la découverte des antibiotiques, qui vont rendre la mort en couches exceptionnelle, et malgré la surveillance intensive de la grossesse, pourquoi les femmes ont-elles encore peur de mourir en couches? Les travaux expérimentaux d'un Américain, Miller (19411951), nous apportent un élément de réponse: il a démontré comment une peur se conditionne selon le processus pavlovien. Le conditionnement pérenniserait cette peur. Une enquête effectuée auprès de 926 personnes, en 1997, met l'accent sur le caractère collectif du conditionnement de la peur de la mort en couches: « l'obsession des complications pouvant entraÎner la mort », observée dans la France ancienne par l'historien

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Jacques Gélis, serait toujours présente chez 85-90 % d'entre nous.] Chercher à comprendre comment s'est monté le conditionnement de la peur de la mort en couches, les mécanismes psychologiques et biologiques qui le soustendent, les renforcements culturels actuels qui empêchent son extinction, n'est-ce pas une démarche nécessaire si nous voulons nous en libérer? Pour cela il nous faudra voyager dans des domaines divers. Voyage à travers les siècles qui ont précédé le nôtre. Les travaux de certains historiens (Jacques Gélis, Mireille Laget, Marie-France Morel, Philippe Ariès) ont étayé ma réflexion et m'ont permis de mettre en relief l'enracinement profond, séculaire, de ce conditionnement. Jusqu'à l'apparition de l'asepsie et des antibiotiques, 7 à 10 % de femmes mouraient en couches. Vers 1950, les antibiotiques vont, dans notre civilisation, rendre la mort en couches exceptionnelle: 0,01 % en 1994. Mais le taux de mortalité maternelle reste très élevé dans les pays en voie de développement: selon l'OMS, 500 000 femmes meurent encore chaque année en mettant leur enfant au monde. Petit voyage à l'intérieur du celVeau,à la recherche des structures anatomiques et des mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent le conditionnement de la peur. Nous en chercherons les indices biologiques et cliniques. Le caractère inconscient du conditionnement de la peur retiendra notre attention car il accroît sa dangerosité : il masque l'origine de la peur d'accoucher et l'origine des nombreux troubles psychiques et organiques qu'elle va provoquer. Les neurosciences nous aident à comprendre la

1 Voir tableaux statistiques hommes/femmes,

p. 83.

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force de ces mécanismes inconscients, inscrits au niveau cellulaire dans des circuits nerveux, qui vont s'activer à notre insu et déterminer nos comportements ainsi que de nombreuses affections. Si nous restons enfermés dans le conditionnement de la peur, accoucheurs et accouchées continueront à vivre l'accouchement comme avant les antibiotiques, c'est-àdire comme nos ancêtres pour lesquels le danger de mort en couches était bien réel. Mais faire comme si les antibiotiques n'existaient pas, n'est-ce pas nier les progrès scientifiques accomplis? Chez le médecin et chez la sage-femme, le sens des responsabilités va renforcer le conditionnement culturel de la peur de la mort, d'où la médicalisation de l'accouchement normal qui les sécurise. La ceinture du monitoring n'aurait-elle pas remplacé la ceinture protectrice de Sainte-Marguerite que les femmes enceintes portaient au Moyen-Age? La haute technologie ne s'amuserait-elle pas, là, à « flirter» avec une pensée archaïque? Chez la femme enceinte, le conditionnement de la peur de la mort, en pérennisant cette peur, va créer un conflit intra psychique: désir conscient d'avoir un enfant et refus inconscient d'avoir ce même enfant car, dans l'inconscient et sous l'effet du conditionnement, l'accouchement est associé au danger de mort. L'accouchement ne pouvant être évité, la chronicité du conflit va entraîner une cascade de troubles, psychiques et organiques, que vous connaissez bien: fatigue (état dépressif), nausées, vomissements, brûlures d'estomac, hypertension artérielle qui peut se compliquer de pré-éclampsie ou d'éclampsie, douleurs de l'enfantement. ..

Vous irez de surprise en surprise lorsque vous découvrirez que ces troubles ne sont pas une fatalité,

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inhérente à la condition féminine, mais que vous pouvez les prévenir, oui, vous-même. Comment? À partir de l'observation clinique, de l'analyse de nos comportements et de la parole des femmes, ensemble et sur le terrain de la préparation à la naissance, nous avons cherché à vaincre la peur de la mort en couches. Les précurseurs de la méthode « accouchement sans douleur » C ASD) cherchaient à vaincre l'ignorance des femmes qui, selon eux, était responsable de la peur, laquelle est à l'origine des troubles qui provoquent la souffrance physique et psychique chez la mère et chez l'enfant. À notre insu, notre recherche clinique rejoignait la recherche fondamentale sur «l'apprentissage d'évitement» CADE), d'où l'efficacité de la technique que nous mettions en place: 70-75 % de femmes déclaraient des « accouchements rapides et sans souffrance ». En pratiquant l'ADE, la femme se sent autonome et responsable du bon fonctionnement de son organisme: c'est l'action du sujet qui inhibe la peur et lui permet d'éviter la « punition », c'est-à-dire les complications accompagnées de souffrance. Un grand élan de solidarité féminine accompagnait ces résultats cliniques: « Si toutes les femmes pouvaient accoucher comme moi! », « Nous devons informer les femmes, transmettre notre expérience». .. Alors, on le prend ce train de l'espoir?

Note: Pour faciliter la lecture, les mots techniques seront soit évités soit explicités. Mais pour libérer Ève, un petit effort d'attention sera parfois nécessaire.

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1.

La fin d'une croyance

Immobile, mais toujours proche des choses, la clinique donne à la médecine son véritable mouvement historique, elle efface les systèmes, cependant que l'expérience qui les dément accumule sa vérité. Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique.

Printemps-Été 1981, l'espoir jaillit...
Ce jaillissement inattendu, de femmes qui accouchaient rapidement et sans souffrance, surprenait tout le monde: les accouchées, les médecins, les sagesfemmes et bien sûr moi-même. Les résultats cliniques de la préparation à la naissance s'étaient tout à coup inversés: dans les groupes de quatre à cinq femmes « préparées », une seule avait recours à la péridurale, les autres déclaraient un accouchement « rapide et sans souffrance». Parfois, la totalité du groupe vivait l'enfantement dans l'allégresse, à mon grand étonnement. Quelque chose d'important, de visible se passait, 70-75 % environ de femmes accouchaient sans souffrir et les mécanismes sous-jacents à ce phénomène nouveau restaient dans l'ombre. Obstinée, je cherchais à trouer le voile qui cachait la vérité. Je décortiquais ce que j'étais en train de faire avec les femmes, les couples qui se préparaient à bien accueillir leur enfant. «Dans le silence de l'imagination et le calme de l'esprit», la relation recherchée est apparue. Les résultats cliniques s'étaient tout à coup inversés après l'introduction et le développement d'un thème nouveau: «depuis l'application des antibiotiques, vers 1950, on ne meurt plus en accouchant ». À partir de ce moment-là, et lorsque l'enfant ne peut pas venir au monde par les voies naturelles, on ne posera plus la sinistre question: sauver « la mère ou l'enfant? ». Le but premier de la préparation à la naissance étant de tranquilliser les futures accouchées, c'est tout à fait par hasard que je prononçai la première fois les mots au pouvoir magique. L'intérêt et le soulagement exprimés par les femmes m'incitaient à approfondir ce thème, à l'élargir à tous les groupes. Ce sont alors les changements observés au niveau des résultats cliniques qui révélèrent la signification profonde

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et la puissante efficacité de la phrase clé: «depuis l'avènement des antibiotiques on ne meurt plus en accouchant». En termes plus poétiques, Foucault éclaire ce processus: « L'abîme d'en dessous le mal et qui était le mal lui-même vient de jaillir dans la lumière du langage ». L'abîme, c'était l'association «accouchement/dangerde-mort». Sorties de l'abîme grâce aux antibiotiques, les femmes n'avaient plus peur d'accoucher.

La peur de la mort
« Un lourd silence est répandu sur la mort. Et cependant cette attitude n'a pas anéanti la mort, ni la peur de la mort. »(p. Ariès) L'observation clinique, suscitée, aiguisée par la répétition de -l'événement nouveau (enfantement non douloureux) nous révélait un secret, l'essence du mal: la peur de mourir en couches. Peur reconnue, intégrée et dépassée grâce à la connaissance de son origine. Il est intéressant de noter qu'au même moment et au terme de son étude, I'historienne Mireille Laget tenait le même langage que la clinique: « La découverte et l'utilisation des antibiotiques, surtout, ont représenté un frein définitif à ces maladies (fièvres puerpérales). On peut dire qu'aucune femme dans notre civilisation ne meurt plus de fièvre de suites de couches, hormis négligence grave ou situation d'isolement. On ne disposera vraiment des moyens de juguler les infections, et de rendre la mort des accouchées exceptionnelle, que vers les années 1950. >/

2 Laget M., Naissance, l'accouchement avant l'âge de la clinique Seuil, 1982, pp. 271 et 282.

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Ces faits observés, jaillis spontanément de l'expérience clinique (non recueillis dans un protocole expérimental sous-tendu par une théorie préétablie), nous disaient, avec une évidente clarté, deux choses. D'une part que l'utérus, comme les autres organes, fonctionne silencieusement dans des conditions normales, c'est-à-dire physiologiques. Que la peur entraîne un dysfonctionnement de l'organe, accompagné de douleurs plus ou moins vives. D'autre part, que la peur d'accoucher n'est pas liée à l'ignorance des femmes comme le pensaient les précurseurs de l' ASD, mais à la peur, consciente ou inconsciente, de mourir en couches. Les instigateurs de cette méthode ASD, le Dr Lamaze en France, mettaient en place une préparation à l'accouchement pour vaincre l'ignorance des femmes et la peur à l'origine de la souffrance. Avant eux, le Dr Read en Angleterre avait préconisé la même démarche. Un grand espoir naissait. Espoir déçu comme l'on sait. Ces faits cliniques nouveaux, liés à la peur de la mort en couches, apportaient un éclairage sur les résultats de l' ASD qui n'avait pas toujours répondu à notre attente: l'excellent score obtenu par le Dr Lamaze et son équipe (90 % de réussite) n'était pas reproductible. L'étude entreprise sur les causes et les conséquences nocives de la peur de la mort en couches, allait apporter une explication plus scientifique à ce que certains ont appelé « le phénomène Lamaze »3. Mais nous devons rendre hommage au Dr Lamaze, son action s'inscrit dans les étapes importantes de I'histoire de l'obstétrique. En instaurant la préparation à l'accouchement, il introduit une notion fondamentale nouvelle: l'importance de l'intervention du cortex cérébral dans les processus physiologiquesde l'accouchement. Et, sans « sa préparation », aurais-je entrepris cette étude?
3 Dr Lamaze, voir p. 107.

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Il faut souligner que, malgré l'échec de la méthode ASD et le développement de la péridurale, la préparation à la naissance s'est généralisée dans toutes les structures hospitalières, privées et publiques, pratiquant l'obstétrique. La nécessité de cette préparation, ressentie par les femmes, les médecins et la Santé Publique, signifie que la peur d'accoucher est toujours présente au fond des femmes, et ceci malgré l'assurance qu'elles ne souffriront pas grâce à la péridurale. Reconnaître la nécessité de cette préparation, n'est-ce pas reconnaître l'existence de la peur et notre incapacité à la faire disparaître par la seule péridurale? Avant même que la clinique ne parle, nous révèle la véritable origine de la peur, certains indices auraient dû orienter nos critiques, faire naître le doute en ce qui concerne la cause de la peur reconnue par les précurseurs de l' ASD: « l'ignorance des femmes». Les femmes médecins, les infirmières, les sages-femmes, nombreuses à venir « se préparer», n'avaient rien à apprendre sur l'anatomie des organes génitaux et la physiologie de l'accouchement. Cependant, elles aussi avaient peur et elles osaient le dire. Ce phénomène, la peur d'accoucher chez les femmes appartenant au corps médical, démentait la théorie selon laquelle la peur d'accoucher serait liée à l'ignorance des femmes. Mais cette évidence n'était perçue qu'après la révélation des nouveaux résultats cliniques. Ces résultats suggéraient autre chose, tout aussi important que l'origine de la peur: la croyance selon laquelle la douleur de l'enfantement est normale, serait une croyance fausse et absurde. De tout temps, 12 à 15 % de femmes ont mis leur enfant au monde sans souffrir. Ces femmes ont toujours démenti la fausse croyance, pourquoi n'avions-nous jamais pu entendre leur démenti ? Mon regard s'était tout à coup élargi et je commençais à regarder autrement la souffrance de l'enfantement. Un champ de réflexions s'ouvrait, large et fécond. Les

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questions se bousculaient dans ce vaste terrain vierge, offert par la clinique. Une en particulier me harcelait: depuis l'apparition des antibiotiques, vers 1950, la mort en couches est devenue exceptionnelle, alors pourquoi, cinquante ans après, les femmes ont-elles encore peur de mourir en couches? Dans «La guenon qui pleure », Hortense Dufour définit mieux que quiconque la spécificité de cette angoisse: « l'accouchement c'est la mort ». Chercher à répondre à cette question marquait le début d'un travail de réflexion qui allait durer près de deux décennies. Il est admis que la tradition orale véhicule la peur d'accoucher. Mais cette tradition est-elle seule responsable de l'enracinement profond de la peur révélée par les résultats cliniques? L'exploration des racines de la peur exigeait la conjugaison de plusieurs disciplines: l'histoire anthropologique, la sociologie, la psychologie, la psychanalyse, la neurobiologie et l'obstétrique. Elle impliquait aussi le point de convergence de tous les champs d'expériences que j'ai traversés: pratique d'accouchements à domicile, pratique d'accouchements en milieu hospitalier, dans une petite structure où la technique et I'humain s'interpénètrent harmonieusement, dans une grande structure universitaire, où l'excès de technologie peut insidieusement et inexorablement phagocyter I'humain, et une pratique en psychologie clinique qui sensibilisait l'accoucheuse à l'importance des interactions entre l'organisme et son environnement et transformait son regard sur la souffrance de l'enfantement, en faisant éclater les certitudes organicistes apprises.

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2. Exploration en zone interdite « psychanalyse des connaissances»

Cette région où les « choses» et les « mots» ne sont pas encore séparés, là où s'appartiennent encore, au ras du langage, manière de voir et manière de dire. Le symptôme renvoie à la différence absolue qui sépare la santé de la maladie. Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique.

L'espoir, inscrit dans les nouveaux résultats cliniques, cohabitait avec un certain désarroi issu du vide théorique creusé par l'ancienne croyance (la douleur de l'enfantement est normale) et de la nécessité de modifier notre vocabulaire pour bien différencier la santé de la maladie, autrement dit la physiologie de la pathologie. Si, dans l'ancienne croyance, la « douleur» était le signe de l'accouchement normal ou physiologique, elle devient, par son absence dans la majorité des cas, un « symptôme», le signe ou signifiant d'un mauvais fonctionnement de l'utérus, en relation avec les troubles fonctionnels occasionnés par la peur. Ce bouleversement sémantique impliquait une réorganisation des connaissances et un nouveau mode de fonctionnement. Ces changements profonds se traduisaient par des tâtonnements, des avancées, des reculs sur le terrain de la préparation. Pour mettre de l'ordre dans ce flou désespérant, j'avançais comme un aveugle sans canne (absence de références théoriques), j'avais naïvement recours à l'outil mathématique. À partir des témoignages des femmes, il était possible d'établir le pourcentagedes cas « sans douleur» et des cas « avec douleur». Mais la précision apportée (70-75 % sans douleur, 2530 % avec douleur) n'éclairait pas la question: pourquoi, malgré les progrès scientifiques réels, les antibiotiques et la surveillance intensive de la grossesse, les femmes ontelles toujours peur de mourir en couches? Cette question en appelait une autre.

Pourquoi vivons-nous l'accouchement comme une maladie?
La préparation à la naissance se restructurait à partir d'un thème nouveau: la peur de la mort. Les modifications apportées étaient essentiellement basées sur la parole et l'analyse du vécu des femmes qui n'avaient

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