Naissance littéraire du fascisme

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Fin 1897, l'innocence du capitaine Dreyfus éclate au grand jour. S'opère alors un étonnant chassé-croisé. Bernard Lazare, le premier à avoir réfuté publiquement la thèse d'un Dreyfus coupable, se retire de la scène médiatique. Alors que Maurice Barrès, jusqu'ici silencieux, s'engage dans le déni de l'évidence : l'injustice commise à l'égard du capitaine juif.


Le livre d'Uri Eisenzweig se penche sur ce moment paradoxal. Il en propose une interprétation touchant aux positions de fond de ces deux penseurs majeurs du dreyfusisme et de l'antidreyfusisme. Marqués par une même sensibilité littéraire fin de siècle, tous deux rejettent le récit comme forme privilégiée du vrai.


C'est ce rejet qui, après avoir guidé son effort pionnier de démystification, écarte l'anarchiste Lazare du combat centré sur l'effort de raconter la vérité – dont le " J'accuse ! " de Zola est le modèle. En même temps, la fascination pour une vérité échappant au récit génère chez Barrès une imagination romanesque qui, transposée au domaine politique, annonce le fascisme : la conception de la Nation comme entité organique enracinée, fatalement menacée par toute altérité, tout récit. À cette vision du monde correspond un refus de l'universel, pour les valeurs communes, et un déterminisme racial pour l'identité des individus.


Le livre se termine sur une lecture du superbe Journal d'une femme de chambre (1900) d'Octave Mirbeau. Inversant le rapport barrésien entre récit et vérité, ce roman est le premier à souligner que l'imaginaire fasciste naissant est indissociable d'un nouveau statut littéraire pour l'Autre – ici, le Juif, tel que le représente l'antisémitisme.



Publié le : vendredi 25 octobre 2013
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EAN13 : 9782021135923
Nombre de pages : 192
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e LA LIBRAIRIE DU XXI SIÈCLE
Collection dirigée par Maurice Olender
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Uri Eisenzweig
Naissance littéraire du fascisme
Éditions du Seuil
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ISBN9782021135909
© Éditions du Seuil, octobre 2013
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Évitons d’abord tout malentendu : il n’y a pas eu qu’une seule naissance du fascisme, car il n’a pas existé qu’un seul fascisme. On ne s’y attardera pas, les ouvrages sont légion qui illustrent l’absence d’une définition rendant compte à elle seule de la diversité du phénomène dans e le temps et dans l’espace. Les fascismes duXXet siècle e du début duXXImultiples, et leurs naissances, par sont conséquent, aussi. Lunedellesesttoutefoisprivilégiée.Elleconcernenonpasla définition mais ce que l’on pourrait appeler lemarqueurde tout fascisme : une vision organique de la Nation à laquelle correspondent un refus de l’universel quant aux valeurs et un déterminisme racial quant à l’identité individuelle. Or ce discours, l’historiographie des dernières décennies permet d’en situer la cristallisation initiale en France au moment de l’affaire Dreyfus, en corrélation étroite avec l’émergence d’une nouvelle forme d’antisémitisme. C’est de cette naissancelà qu’il s’agit dans les pages qui suivent, mais en soulignant ce qui échappe à l’approche historienne : la nature intrinsèquement littéraire, dans le sens formel du terme, de l’événement. Très exactement : le rôle décisif qu’y joua ce double héritage du symbolisme et
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naissance littéraire du fascisme de l’anarchisme fin de siècle que fut le rejet du récit comme forme privilégiée du vrai. Car si la résistance à l’autorité narrative fut au principe de l’entreprise de démystification qui, dès 1896, déclencha l’Affaire, et ce sera l’objet du chapitre sur Bernard Lazare, la notion d’une vérité échappant au récit généra chez Maurice Barrès la double imagination, dans son romanLes Déracinés(1897), d’un univers authentique parce que naturel, orga nique, enraciné – et de ce que cet univers, quasiment par définition, conçoit comme menace : non pas l’ailleurs mais son intrusion, non pas l’action mais qu’elle soit calculée ; l’errance, le récit qu’elle suppose, et le personnage qui les incarne. Comme le montrera d’une certaine manière la lec ture duJournal d’une femme de chambre (1900) d’Octave Mirbeau qui conclut cet essai, la naissance de l’imaginaire fasciste est indissociable d’un nouveau statut littéraire pour le Juif tel que le représente l’antisémitisme. Tout cela, donc, à l’occasion de l’affaire Dreyfus, que la chronologie ellemême présentera comme rythmée par un extraordinaire chassécroisé entre Lazare et Barrès, la subs titution de l’imaginaire protofasciste de l’un au refus anti autoritaire de l’autre. La naissance littéraire du fascisme, c’est peutêtre aussi le silence, désormais, d’un certain anarchisme. * * * Les remerciements qui sont d’usage seraient nombreux. J’y substitue la reconnaissance d’une dette immense, douloureu sement personnelle, et qui ne pourra jamais être acquittée. Elle a pour nom Christian Bourgois. Cet essai est dédié à sa mémoire.
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Barrès:lengagement
Un épisode souvent relaté par les historiens de l’affaire Dreyfus est la démarche du jeune Léon Blum auprès de celui qu’il consi dère presque comme son « frère aîné », Maurice Barrès, début décembre 1897. Un mois plus tôt, sur un des facsimilés que le frère du capitaine, Mathieu, a fait afficher dans divers lieux, un banquier a reconnu l’écriture du document – le fameux « bordereau » – sur lequel s’était appuyée la condamnation pour espionnage d’Alfred Dreyfus en décembre 1894. Il s’agit d’un de ses clients, le commandant Esterházy. Le 15 novembre, Mathieu écrit au ministre de la Guerre, désignant Esterházy comme le véritable auteur du bordereau. La lettre est publiée dès le lendemain. L’identité du coupable était connue de plu sieurs initiés depuis un certain temps mais elle est désormais de notoriété publique. C’est avec confiance, donc, que Blum se rend chez Barrès pour lui demander de signer une pétition 1 appelant à la révision du procès de 1894 .
1. Dans cet essai ne seront explicités des aspects factuels de l’affaire Dreyfus que lorsque cela sera nécessaire à la compréhension de l’analyse. Pour un survol narratif de cet épisode d’une rare complexité le lecteur
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naissance littéraire du fascisme Et effectivement, accueillant son cadet de dix ans avec « cette noblesse naturelle qui lui permettait de traiter en égal le débutant timide qui venait de dépasser son seuil », Barrès paraît troublé :
Il y a un souvenir qui m’obsède. J’ai assisté, il y a trois ans, à la dégradation de Dreyfus. J’ai écrit un article, dans le Journal, vous vous rappelez… Eh bien ! je me demande si je ne me suis pas mépris. Je me rends compte que chacune des attitudes, chacune des expressions de visage que j’interprétais comme le signe d’une scélératesse totale, parfaite, comportait aussi le sens inverse. Dreyfus étaitil le scélérat ; étaitil un stoïque, un martyr ? Je n’en sais plus rien…
Et Blum tentant alors de le convaincre de signer, son hôte l’interrompt :
Non, non… je suis troublé et je veux réfléchir encore. Je vous écrirai…
Trois jours plus tard arrivera le refus de Barrès, une lettre affirmant que « dans le doute, c’est l’intinct national qu’il choisirait comme point de ralliement ». Abattement – « deuil » – de Blum.
La scène est singulière. Il y a évidemment la notion déconcer e tante – du moins pour un lecteur duXXIsiècle – de l’affection fraternelle liant un Léon Blum à un antisémite aussi notoire que Barrès. D’autant que l’article évoqué par ce dernier n’est pas n’importe lequel. Classique du genre, pourraiton dire, « La parade de Judas », publié le 6 janvier 1895 (la dégradation publique avait eu lieu la veille), décrit un Dreyfus « le lorgnon sur son nez ethnique », à la voix « insupportable », « figure de
profitera d’exposés concis comme l’excellentL’Affaire DreyfusVincent de Duclert, Paris, La Découverte, 2012.
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