Nationalismes en mutation en Méditerranée orientale

De

Nationalisme, minorité, identité, communauté... Ces termes qui ont fait un retour en force dans les années 1990 prennent une résonance particulière en Méditerranée orientale, des Balkans à l’Égypte en passant par la Turquie et le Proche-Orient. Il s’agit là d’un espace traversé par trois dynamiques politiques majeures : affirmations nationales vigoureuses pour compenser une légitimité étatique souvent précaire, mobilisation de l’ethnicité à l’intérieur des ensembles politiques existants, organisation transnationale des identités à la faveur du développement des diasporas et de l’essor de l’immigration. Tous ces phénomènes redéfinissent insensiblement la place de l’État, les relations entre groupes, bref, les contours du nationalisme sur le flanc oriental du bassin méditerranéen. Cet ouvrage collectif qui réunit spécialistes français et étrangers vise, dans une perspective liant histoire, sociologie et science politique, à repérer les mutations en cours. Sont tour à tour examinés le rôle de l’État comme agent de production du nationalisme à travers ses institutions, ses élites, son idéologie ; la persistance et la réactivation d’appartenances multiples (religieuses, ethniques) ; la constitution de communautés transnationales. L’ensemble des contributions permettent de mieux saisir les nombreuses dynamiques à l’œuvre dans cette Méditerranée orientale si fragile.


Publié le : jeudi 20 juin 2013
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EAN13 : 9782271078131
Nombre de pages : 288
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Couverture

Nationalismes en mutation en Méditerranée orientale

Alain Dieckhoff et Riva Kastoryano (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2002
  • Date de mise en ligne : 20 juin 2013
  • Collection : Histoire
  • ISBN électronique : 9782271078131

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http://books.openedition.org

Référence électronique :

DIECKHOFF, Alain (dir.) ; KASTORYANO, Riva (dir.). Nationalismes en mutation en Méditerranée orientale. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2002 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/2373>. ISBN : 9782271078131.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271060402
  • Nombre de pages : 288

© CNRS Éditions, 2002

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Nationalisme, minorité, identité, communauté… Ces termes qui ont fait un retour en force dans les années 1990 prennent une résonance particulière en Méditerranée orientale, des Balkans à l’Égypte en passant par la Turquie et le Proche-Orient. Il s’agit là d’un espace traversé par trois dynamiques politiques majeures : affirmations nationales vigoureuses pour compenser une légitimité étatique souvent précaire, mobilisation de l’ethnicité à l’intérieur des ensembles politiques existants, organisation transnationale des identités à la faveur du développement des diasporas et de l’essor de l’immigration. Tous ces phénomènes redéfinissent insensiblement la place de l’État, les relations entre groupes, bref, les contours du nationalisme sur le flanc oriental du bassin méditerranéen.
Cet ouvrage collectif qui réunit spécialistes français et étrangers vise, dans une perspective liant histoire, sociologie et science politique, à repérer les mutations en cours. Sont tour à tour examinés le rôle de l’État comme agent de production du nationalisme à travers ses institutions, ses élites, son idéologie ; la persistance et la réactivation d’appartenances multiples (religieuses, ethniques) ; la constitution de communautés transnationales. L’ensemble des contributions permettent de mieux saisir les nombreuses dynamiques à l’œuvre dans cette Méditerranée orientale si fragile.

Sommaire
  1. Remerciements

  2. Introduction

    Alain Dieckhoff et Riva Kastoryano
    1. UN PETIT DÉTOUR PAR L’HISTOIRE
    2. LA PERSISTANCE DU NATIONALISME D’ÉTAT
    3. ETHNICITÉ ET COMMUNAUTÉS
    4. NATIONALISME ET TRANSNATIONALITÉ
  3. Première partie. Le nationalisme d’État

    1. Le nationalisme d’État en Turquie : ambiguïté des mots, enracinement dans le passé

      Étienne Copeaux
      1. L’AMBIGUÏTÉ DES MOTS DE LA NATION
      2. « MILLIYETÇILIK »
      3. « MILLET » : NATION OU RELIGION ?
      4. RELIGION ET NATION : LA SYNTHÈSE TURCO-ISLAMIQUE
      5. ENRACINER LA NATION DANS LE PASSÉ : « THÈSES D’HISTOIRE » TURQUES CONTRE « MIRACLE GREC »
      6. PROJETER LE PRÉSENT SUR LE PASSÉ
    2. Le nationalisme d’État en Grèce. Les enjeux de l’identité dans la politique nationale, xixe-xxe siècle

    1. Maria Couroucli
      1. L’IDÉE NATIONALE
      2. LE NATIONALISME COMME PROJET
      3. OÙ SE TROUVE LE PEUPLE GREC ?
      4. DUALISME OU AMBIVALENCE ?
      5. HISTOIRE ET CONSCIENCE HISTORIQUE : LES MISÉRABLES ET LES CITOYENS
      6. L’OMBRE DU SULTAN
    2. Le nationalisme d’État égyptien : quête identitaire et légitimation du régime politique

      Philippe Droz-Vincent
      1. DÉVELOPPEMENTS HISTORIQUES DE L’IDENTITÉÉGYPTIENNE
      2. LA « PLACE DE L’ÉGYPTE », NOUVELLE FIGURE DU NATIONALISME ÉGYPTIEN AUJOURD’HUI
    3. La sécurité nationale et le développement de l’identité nationale en Syrie : de l’affrontement à la « paix des braves » ?

      Volker Perthes
      1. RENFORCEMENT MILITAIRE, MILITARISATION, INTÉGRATION SOCIALE
      2. LA LÉGITIMATION DE L’ÉTAT-NATION
      3. SE PRÉPARER À LA GUERRE, CE N’EST PAS VOULOIR LA GUERRE
      4. COMMENT SE PRÉPARER À LA PAIX DES ÉTATS-NATIONS ?
  1. Deuxième partie. Ethnicité et communautés

    1. État et confessions : la formidable capacité d’intégration du système libanais

      Nahla Chahal
      1. LA « FORMULE » LIBANAISE
      2. LE SYSTÈME À L’ŒUVRE : LA DÉCENNIE TAËF
      3. LE POINT CENTRAL : QUEL RÔLE POUR LE LIBAN ?
      4. LE LIEU COMMUNAUTAIRE : MODE D’EMPLOI
      5. LA FAIBLESSE DE LA DISSIDENCE
      6. EN GUISE DE CONCLUSION : UN CONFESSIONNALISME « ORDINAIRE »
    2. L’alévisme et l’impossible équation du nationalisme en Turquie

      Hamit Bozarslan
      1. LE NATIONALISME UNANIMISTE ET SES EXCLUS
      2. DE L’EMPIRE OTTOMAN AUX ANNÉES 1990 : L’ÉMERGENCE DE LA QUESTION ALÉVIE
      3. RÉPONSES ALÉVIES : ENTRE COOPTATION ET DISSIDENCE
      4. L’EFFRITEMENT DU POLITIQUE ET LE POIDS DE LA GAUCHE RADICALE
      5. L’ALÉVISME OU QUO VADIS LE NATIONALISME TURC ?
    1. Israël : la pluralisation de l’identité nationale

      Alain Dieckhoff
      1. LA QUÊTE PROBLÉMATIQUE D’UNE IDENTITÉ NATIONALE
      2. ISRAËL COMME ÉTAT DE LA NATION JUIVE
      3. LES ETHNICITÉS JUIVES
      4. RÉAFFIRMATIONS RELIGIEUSES ET LAÏQUES
    2. Bosnie-Herzégovine : comment peut-on être bochniaque ?

      Xavier Bougarel
      1. 1878-1991 : BOCHNIAQUES OU MUSULMANS ?
      2. SOUVERAINETÉ MUSULMANE ET/OU INTÉGRITÉ TERRITORIALE BOSNIAQUE
      3. BOCHNIAQUES-MUSULMANS ET ISLAM BOSNIAQUE
      4. DÉPASSEMENT OU DIFFUSION DU MODÈLE STATO-NATIONAL ?
  1. Troisième partie. Nationalisme et transnationalité

    1. La crise de la territorialisation du nationalisme diasporique palestinien : une gouvernance transnationale inachevée

      Lamia Radi
      1. LES CARACTÉRISTIQUES D’UN NATIONALISME FORMULÉ HORS DU TERRITOIRE NATIONAL
      2. LES RENONCEMENTS SUCCESSIFS AUX « DOGMES » DU NATIONALISME PALESTINIEN
      3. LA TRANSNATIONALITÉ COMME FORME DE GOUVERNEMENT ?
    2. Le nationalisme de diaspora nord-caucasien en Turquie

      Alexandre Toumarkine
      1. ÉMIGRATION, EXPULSION, EXIL ?
      2. LES CARACTÉRISTIQUES D’UNE DIASPORA ?
      3. LES DEUX COURANTS HISTORIQUES DU NATIONALISME DIASPORIQUE NORD-CAUCASIEN ET LEUR MUTATION
      4. DES RETROUVAILLES À LA GUERRE EN ABKHAZIE : ACTE DE (RE)NAISSANCE D’UNE DIASPORA
      5. LES MUTATIONS DES DEUX COURANTS HISTORIQUES DU NATIONALISME NORD-CAUCASIEN
    1. Le nationalisme transnational turc ou la redéfinition du nationalisme par les « Turcs de l’extérieur »

      Riva Kastoryano
      1. STRUCTURATION D’UNE COMMUNAUTÉ TRANSNATIONALE
      2. ÉMERGENCE D’UN ESPACE TRANSNATIONAL DE PARTICIPATION ET DE MOBILISATION
      3. REDÉFINIR LE NATIONALISME TURC
  1. Bibliographie sélective thématique

  2. Sigles

  3. Carte « Méditerranée orientale »

  4. Liste des auteurs

Remerciements

1Ce livre est issu d’un projet spécial mené dans le cadre du Centre d’études et de recherches internationales de la Fondation nationale des sciences politiques (Paris). Aux directeurs scientifiques de la FNSP, Jean-Luc Domenach puis Gérard Grunberg, ainsi qu’aux directeurs successifs du CERI, Jean-François Bayard puis Christophe Jaffrelot, nous exprimons notre chaleureuse reconnaissance.

2Cet ouvrage est aussi le résultat d’une coopération menée avec l’Institut français d’études anatoliennes (Istanbul) alors dirigé par Stéphane Yérasimos. Qu’il soit remercié de nous avoir accueillis à Istanbul pour la première réunion du groupe et d’avoir contribué à la réussite de ce projet collectif.

Introduction

Alain Dieckhoff et Riva Kastoryano

1Nationalisme, multiculturalisme, particularisme, minorité, identité, ethnicité, communauté, tous ces termes ont fait un retour en force dans la décennie 1990 à la faveur d’une visibilité accrue de mobilisations collectives multiformes1. Il convient toutefois de ne pas tout mélanger et de distinguer, notamment, trois questions.

2La récente résurgence des phénomènes nationalistes, particulièrement notable en Europe de l’Est, se situe dans le prolongement direct du mouvement des nationalités qui, depuis le xixe siècle, réclame, au nom du principe d’autodétermination, l’accession à l’indépendance dans le cadre d’un État-nation. Parallèlement, l’on assiste à des réappropriations identitaires, à l’intérieur d’États déjà constitués, qui entendent redéfinir les termes du contrat social en réclamant un plus grand respect de la diversité culturelle, voire en exigeant des réaménagements institutionnels. Enfin, phénomène plus neuf, l’essor de l’immigration favorise l’organisation transnationale des identités (religieuses, ethniques, culturelles…) qui rend désormais possible des mobilisations nationalistes inédites. Ce dernier développement donne une extension nouvelle au concept de nationalisme. En s’organisant dans un espace transnational, ces acteurs – Kurdes, Sikhs, Tamouls, Tibétains… – jouent un rôle important dans la diffusion de modes d’action et de valeurs qui modifient insensiblement les contours du nationalisme. Ils pèsent aussi sur leurs États d’origine en relativisant leur prétention à modeler une identité nationale unanimement partagée.

3Ces trois dynamiques sont nettement perceptibles autour du bassin méditerranéen – en particulier son flanc oriental – qui, comme souvent, apparaît comme un véritable sismographe.

UN PETIT DÉTOUR PAR L’HISTOIRE

4La Méditerranée est devenue au cours des vingt dernières années, dans le sillage de la vision braudélienne, un référent majeur. Le lancement en 1995 du processus de Barcelone associant l’Union européenne avec douze pays du pourtour sud de la Méditerranée a encore contribué à renforcer cette vision d’une Mare nostrum comme pont entre civilisations et lieu d’échanges. Pourtant, cette perception d’une Méditerranée carrefour où« tout se mélange et se recompose en une unité originale2 » ne doit pas oblitérer les différences internes. Sans doute, la ligne de clivage entre Nord et Sud est-elle admise par beaucoup. Le déséquilibre économique et démographique entre les deux rives est même une raison majeure du développement d’un projet euro-méditerranéen multilatéral. Pourtant, cette division horizontale a trop tendance à faire oublier la coupure verticale qui, elle, distingue assez nettement l’Est (des Balkans à l’Égypte en passant par la Turquie et le Levant) de l’Ouest (des pays croates à la Libye en passant par l’Italie, l’Espagne et le Maghreb). La ligne de partage court grosso modo de Sarajevo en Bosnie à la Cyrénaïque libyenne et correspond assez largement à la frontière tracée en 395 entre l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient.

5En quoi ces deux Méditerranées se distinguent-elles fondamentalement ? Par une grande homogénéité religieuse à l’Ouest, alors que l’hétérogénéité religieuse a toujours été de mise à l’Est. À l’Ouest, « les pays chrétiens » (Espagne, France, Italie) ont fait face, par-delà les détroits de Gibraltar et de Sicile, durant de longs siècles, à un Maghreb dominé par l’islam sunnite, dépourvu de minorités chrétiennes autochtones, où les hétérodoxies musulmanes étaient rares3. Si, en effet, les Arabes prirent pied dans la péninsule ibérique lors de l’expansion de l’islam, la chute du royaume de Grenade en 1492 mit fin à leur présence en Europe occidentale, et ce, jusqu’au xxe siècle, dans le contexte toutefois radicalement différent des migrations internationales.

6En Méditerranée orientale, les choses se présentent sous un jour tout à fait différent. Ici, c’est le règne de la diversité religieuse et culturelle. « L’Orient a été la terre d’origine des grandes religions monothéistes et de la plupart de leurs variantes et déformations, en un foisonnement de sectes poussé jusqu’à l’absurde4. » Le christianisme s’est divisé en une multitude d’affiliations, d’abord lors des discussions théologiques du ve siècle, puis lors du grand schisme d’Orient (1054) à l’origine de la naissance des Églises orthodoxes et, enfin, avec le développement, à partir du xvie siècle, de communautés chrétiennes liées à Rome, puis des Églises protestantes. Si le judaïsme a conservé une plus grande unité doctrinale –à l’exception de la dissidence karaïte –, le clivage entre sépharades et ashkénazes s’est maintenu au cours des siècles. Quant à l’islam, l’orthodoxie sunnite a voisiné avec diverses variétés de chiisme ainsi qu’avec des syncrétismes fortement hétérodoxes qui ont structuré des groupes très fermés (Druzes, Alaouites).

7Cette remarquable diversité a été longtemps contenue dans un espace impérial, celui de l’Empire ottoman, qui a donné une véritable cohérence à la Méditerranée orientale durant plus de quatre siècles. Solidement installé dans l’Europe balkanique dès le xve siècle, la Sublime Porte règne bientôt sur trois continents après la défaite de l’Égypte mamelouke (1517). Cette unité organisationnelle, doublée d’une authentique tolérance envers les diverses communautés ethniques et religieuses composant l’Empire, commence à se craqueler au xixe siècle avec l’intrusion croissante des puissances européennes. Animées par des motifs impérialistes, Grande-Bretagne, France et Russie tentent de prendre pied dans cet Empire qui entre progressivement en décadence. Elles le font au nom de la défense des chrétiens d’Orient (maronites pour la France, orthodoxes pour la Russie) et de ceux qui leur servent de substitut stratégique, les juifs (pour la Grande-Bretagne). Elles le font aussi sous le prétexte de défendre un principe qui aura raison de l’ordre ottoman traditionnel, celui des nationalités, principe qui deviendra par la suite celui d’autodétermination. En son nom, les provinces européennes (Grèce, Serbie, Bulgarie), puis arabes se dresseront contre Istanbul et précipiteront le démembrement de l’Empire ottoman5. Si les nationalismes ont eu raison d’une organisation politique pluriséculaire, les nouveaux États dont ils sont les aboutissements restent à bien des égards tributaires de cet héritage ottoman, plus particulièrement à travers la persistance du système du millet.

8Ce mode d’organisation de la différence confessionnelle n’a toutefois pas laissé les mêmes traces dans les Balkans et au Levant. Dans l’Europe balkanique, les communautés religieuses ont tout bonnement servi de fondement aux nations modernes. Être bulgare, c’est reconnaître l’autorité du patriarche de Sofia ; être serbe, celle du patriarche de Pec6. En revanche, dans l’Orient arabe, le nationalisme n’a pas pris son essor à partir d’identités de nature religieuse mais sur un socle culturel (la langue arabe) afin de transcender la distinction entre chrétiens et musulmans. Une seule exception dans la région : l’État d’Israël, qui se fonde explicitement sur une identité confessionnelle recomposée sur une base nationale, par un phénomène migratoire. Dans les pays arabes du Moyen-Orient, le legs ottoman est repérable ailleurs : l’islam y est souvent religion d’État, les autres confessions gérant, partiellement, leurs communautés respectives, conformément au modèle du millet. C’est à cet espace de la Méditerranée orientale, historiquement marqué par les structures de l’Empire, puis bouleversé par l’introduction d’États-nations sur le modèle occidental, et plus récemment par les exodes, les migrations et la constitution de communautés transnationales, qu’est consacré le présent ouvrage. Trois thèmes le structurent. Ils correspondent à la triple dynamique signalée au début de cette introduction.

LA PERSISTANCE DU NATIONALISME D’ÉTAT

9La première partie est consacrée au rôle que l’État a joué comme agent de production du nationalisme à travers ses institutions, ses élites, son idéologie… Contrairement à la perception qui voit uniquement dans le nationalisme une force négative de contestation de l’État, nous considérons qu’il est tout autant une force de mobilisation utilisé par l’État7.L’usage restrictif du terme « nationalisme » est en effet doublement problématique. D’une part, on en vient à négliger l’unité du nationalisme au sein d’une configuration historique donnée. Ainsi, dans nombre de pays riverains de la Méditerranée orientale – mais cela est vrai aussi sous d’autres latitudes –, l’écart entre le « nationalisme des nationalistes8 », idéologie d’extrême-droite affirmant la primauté absolue de l’intérêt national et relativisant le cadre démocratique, et le « nationalisme patriotique », fondé sur l’invocation de la grandeur nationale et le culte de l’héroïsme militaire, n’est pas aussi large qu’il y paraît à première vue. Alparslan Türkes¸, leader turc du parti ultranationaliste MHP, fut ainsi honoré, lors de son décès en 1997, par les plus hauts personnages de l’État et du monde politique. S’il y a des différences d’inflexion entre les deux nationalismes, il existe bien des points de rapprochement entre le nationalisme hautement revendiqué par des groupes radicaux et le nationalisme plus policé alimenté par l’État.

10Réduire le nationalisme à un mode d’opposition à l’État soulève surtout une seconde difficulté : on évacue ainsi à bon compte la capacité de mobilisation nationaliste des États. Or, l’État est un producteur de nationalisme particulièrement zélé. Ses élites (politiques, sociales, culturelles) s’emploient par l’intermédiaire de l’école, l’armée, la littérature…, non seulement à renforcer la cohésion nationale pour développer l’adhésion du peuple à l’État, mais souvent à exalter la spécificité et l’originalité de la nation, voire à souligner sa supériorité par rapport à ses voisines. Sans doute le rôle de l’État comme agent d’instillation du nationalisme est-il variable selon les types d’État (républicain, libéral, autoritaire…) et les époques, mais il demeure, en Méditerranée orientale, particulièrement important. Rien d’étonnant à cela : les États y sont neufs et pour la plupart dépourvus d’un véritable enracinement historique de longue durée, à l’exception de l’Égypte. Cette fragilité intrinsèque explique d’ailleurs pourquoi, par un effet compensateur, tous ces États se sont employés à magnifier un passé lointain pour justifier leur entreprise de construction nationale : les Turcs invoquent les stèles de l’Orkhon ; leurs voisins grecs, l’Antiquité d’Homère ; tandis que les Israéliens brandissent la Bible et les Palestiniens, l’histoire cananéenne. L’objectif est invariablement le même : légitimer le droit à l’indépendance politique de nations à l’identité encore précaire. Ce nationalisme d’État est porté par un véritable discours idéologique qui a ses codes, ses récurrences, ses tabous et qui est parfois diffus, parfois extrêmement articulé.

11Dans la Turquie contemporaine étudiée par Étienne Copeaux au chapitre suivant, ce discours véhicule à l’évidence une représentation très élaborée de la nation turque et de sa place dans le monde. Le nationalisme, entièrement confondu avec le patriotisme, constitue d’ailleurs un principe majeur du kémalisme : il est une valeur positive, obligatoire, que les citoyens doivent partager. Ce nationalisme, inculqué en particulier par les manuels d’histoire9, est construit à la fois sur l’héroïsation du peuple et sur sa démarcation par rapport à un ennemi, deux procédés omniprésents dans le façonnage des nationalismes. L’exaltation de la grandeur passée sert à mieux souligner la gloire éternelle de la nation. C’est tout l’objet des thèses d’histoire formulées dans les années 1930 où toutes les grandes civilisations antiques (Égypte, Mésopotamie, Égée…) sont censées avoir été forgées par des migrants turcs. Bien qu’atténué, ce turco-centrisme reste présent dans la « synthèse turco-islamique », nouvelle idéologie d’État adoptée dans les années 1980, dans laquelle la culture nationale est considérée comme la combinaison harmonieuse entre le passé des Turcs d’Asie centrale et l’islam. L’insistance sur l’excellence de la nation turque doit se comprendre à partir de la volonté persistante de faire pièce à la prétention des Grecs d’être à l’origine de la civilisation européenne. L’identité nationale turque se renforce ainsi dans son opposition avec l’altérité grecque, tout comme, en un troublant jeu de miroir, l’identité grecque se définit par la négation du legs ottoman et par la mise à distance de la Turquie moderne. Pourtant, l’histoire ne se laisse pas facilement récuser, elle laisse des traces complexes que Maria Couroucli s’ingénie à repérer dans sa réflexion sur la Grèce.

12Premier État-nation issu de l’Empire ottoman (1830), ayant arraché son indépendance après une guerre longue, le royaume de Grèce se veut l’héritier de l’Antiquité, comme les philhellènes européens l’y invitent. La communauté villageoise du Péloponnèse, base territoriale de l’État grec naissant, est idéalisée, dans la plus pure tradition romantique, comme l’expression de l’authenticité grecque. Mais cette filiation hautement revendiquée est ambiguë dans la mesure où ce paysan-berger loué pour la pureté de ses origines est aussi le produit d’une société agraire, antédémocratique, préservée par un Empire ottoman qui est précisément récusé pour son despotisme. Du coup, le nationalisme grec demeure marqué par une profonde ambivalence : d’un côté, il célèbre l’autochtonie et défend une identité communautaire ; de l’autre, il promeut l’ouverture et valorise une identité civique située dans un horizon européen. Deux cultures (roméique et hellénique) traversent ainsi la société grecque : la première alimente un populisme exacerbé qui a resurgi avec force lors de la crise macédonienne ; la seconde se traduit par un arrimage croissant à l’Europe démocratique. Globalement, la Grèce se trouve néanmoins dans une catégorie intermédiaire : si le nationalisme y demeure plus vif que dans bien des pays de l’Union européenne, il est bien plus atténué que dans la plupart des autres pays qui jouxtent la Méditerranée orientale, en particulier dans l’Orient arabe. Ici, le nationalisme s’est développé sous deux formes différentes : d’une part, un nationalisme territorial attaché aux États existants ; de l’autre, un nationalisme panarabe s’adressant à une nation qui se déploierait de l’Atlantique au Golfe. Ces deux modalités de nationalisme ont fréquemment cohabité, avec plus ou moins de bonheur, au sein de chaque État arabe, mais l’inflexion portée sur l’une ou sur l’autre a été très différente selon les cas.

13Ainsi, dans l’Égypte, étudiée par Philippe Droz-Vincent, la tendance dominante a clairement été celle d’un nationalisme territorial voué à la promotion d’une identité spécifique. C’est envers l’Égypte, « mère du monde », que les élites politiques locales se sont employées à développer l’allégeance des citoyens. Ce nationalisme proprement égyptien avait pour lui de pouvoir se prévaloir de l’existence d’un État modernisé (celui édifié par Muhammad Ali au début du xixe siècle), et bien sûr, d’un ancrage historique à la fois ancien et prestigieux (celui des pharaons). Le grand parti nationaliste de l’entre-deux guerres, le Wafd, représente par exellence cette mobilisation politique centrée sur la patrie (watan). Même le nassérisme, où rhétorique et pratiques panarabes furent pourtant omniprésentes, garde une forte orientation égyptienne. À bien des égards, l’idéal panarabe, institutionnellement incarné par la Ligue des États arabes, est simplement un nouveau moyen pour Le Caire d’affirmer la centralité d’une Égypte autour de laquelle le monde arabe est appelé à se rassembler.

14Ce discours de valorisation systématique de l’Égypte reste au cœur du nationalisme contemporain, celui de la période Moubarak, auquel l’article de Philippe Droz-Vincent est plus spécialement consacré. Il est surtout porté par trois acteurs : la présidence de la République (et les médias officieux), l’armée et les intellectuels. Chacun à sa manière joue un rôle éminent dans la défense de la grandeur de l’Égypte et de ses accomplissements. Toutefois, cette légitimation incessante de l’Égypte ne passe pas par la promotion d’une idéologie forte, bien articulée, comme par exemple en Irak. On a plutôt affaire à un nationalisme routinisé, d’autant plus efficace qu’il est intériorisé et tenu pour « naturel » par le plus grand nombre.

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