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NATURE CULTURE GUERRE ET PROSTITUTION

De
216 pages
En croisant des données historiques, archéologiques, anthropologiques et juridiques, l'auteur avance le raisonnement suivant que la prostitution apparaît, en même temps que la guerre et l'esclavage, avec l'appropriation des terres, l'autorisation d'accumuler, le délitement du groupe, l'adoption de l'argent comme garant des transactions, et l'adoption de la loi écrite pour la transmission des liens et des biens. Les plus faibles socialement, devront payer de leur corps à la guerre ou dans la prostitution ce que ni l'argent ni le droit ne leur accorde : protection, nourriture, abri.
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NA TURE CUL TURE GUERRE ET PROSTITUTION
Le sacrifice institutionnalisé du corps

Collection"

Sexualité Humaine"

dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet

Sexualité Humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socioculturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Déjà parus:
Sexualité, mythes et culture, André Durandeau, Charlyne VasseurFauconnet L'intime civilisé, Jean-Marie Sztalryd Empreinte, sexualité et création, Joëlle Mignot L'Amour et la Mort, Suzanne Képès, Danielle Lévy Du corps à l'âme, Madeleine Thiollais (2 vol.) Médecine et le régime de santé, Madeleine ThiolIais (2 vol) La jouissance prise aux mots ou la sublimation dans I 'œuvre de Georges Bataille, Mona Gaultier Le sein, images et représentations, Viviane Bruillon, Marc Majesté Sexualité et écriture, Danielle Lévy La vocation d'être femme, Ovida Délect Le défi des pères séparés, "Si papa m'était conté ... ", Philippe V eysset Dieu, l'adolescent et le psychanalyste, Odile Falque

Effraction, par delà le trauma, Monica Broquen, Jean-Claude Gemez L'adolescence. Identité et chrysalide, Dr Pierre Benghozi Adolescence et sexualité. Lien et maillage-réseau, Dr Pierre Benghozi Agressions sexuelles: victimes et auteurs, Evry Archer Sexualité et Internet, Pascal Leleu La sexualité féminine en Afrique, Sami Tchak Le naître humain, Claude-Émile Tourné

Homme dominant, homme dominé, Mohammed El Bachari
Cure en adolescence, Philippe Guton Sexe et guérison, André Durandeau, Charlyne Vasseur Fauconnet, Jean-Marie Sztalryd. Une maïeutique du sujet pensant. Approche clinique, RL. Richaud Avortement: impossible avenir, Jeanne Josy Ghédighian-Courier Le sens de l'altérité. Penser les (homo )sexualités, Rommel Mendès-Leite Chronique socio-anthropologiques au temps du sida, Rommel Mendès-Leite Circoncision féminine et circoncision masculine, Sami Aldeeb Abu Salhieh Des maternité imp a nsables. Accompagnement des parentalités bléssées, Sylvie Babin.

Martine COS TES- PÉPLINSKI

NATURE CULTURE
GUERRE ET PROSTITUTION
Le sacrifice institutionnalisé du corps

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37

10214 Torino ITALIE

-

@ L'Harmattan,

2001 ISBN: 2-7475-2025-0

Du même auteur, Le baiser sur le toit - Ed Syros, ColI. Souris Rose
-

1988

Sur la question « prostitution»

- Le

diagnostic

prostitution.

Étude réalisée

pour la DDASS

de

Loire-Atlantique, 1998. - Compte-rendu pour faciliter l'accès aux droits des personnes prostituées. Étude réalisée pour la DDASS de Gironde, 2000. - Faciliter l'accès au droit commun des personnes prostituées. Brochure destinée aux travailleurs sociaux, réalisée pour la DDASS de Loire-Atlantique, 1999. Articles récents:

- Prostitution,

une conduite à risque(s) ? / Toujours existé, la

prostitution? Toxicomanie et prostitution / ...

A Mado

AVANT-PROPOS

Une histoire du sacrifice des corps
En croisant des données historiques, archéologiques, anthropologiques et juridiques, je propose de développer le raisonnement suivant: - la prostitution n'a pas existé pendant sept millions d'années. - la prostitution est apparue en Indo-Europe à la fin du néolithique, à la charnière des sociétés communautaires et des sociétés dites sociétales - celles de la contractualisation. - la prostitution des femmes et des hommes apparaît, en même temps que la misère et la guerre, avec l'appropriation des terres, l'autorisation d'accumuler, le délitement du groupe, l'adoption de l'argent comme garant de la valeur des objets, et l'adoption de la loi écrite comme garante des engagements décidés par l'aïeul pour la transmission des liens et des biens. J'avance l'idée que la jeunesse sera alors mise au strict service des intérêts des anciens. Et que les plus faibles socialement, garçons et filles, devront payer de leur corps au sens propre du terme ce que ni l'argent ni le droit ne leur accorde: être protégé,

nourri, abrité de la pluie, du froid, des coups, des risques, de la fatigue, de la maladie, de la faim, de l'isolement, de la bêtise, de la misère... À l'armée, dans les tranchées, dans les galères, dans les champs de coton et dans les mines, au travail, comme au bordel, comme à l'asile ou en prison, les pauvres, les malheureux, les plus faibles et les rebelles vont payer mille fois de leur corps le droit de respirer et d'espérer. Car c'est bien dans le corps physique, au sens de la chair, des muscles, du sang, de la peau, de la sueur que s'inscrivent la douleur et la honte d'être du côté des faibles. Il ne reste aux faibles et aux pauvres que la force, le sexe et la séduction pour organiser leur survie quand le droit ou la conscience sociale ne la leur garantit pas. La logique des atouts physiques respectifs des hommes et des femmes va conduire plus facilement les hommes vers la guerre, alors que les femmes deviendront expertes en sexe et séduction. L'hypothèse que je développe est donc que la prostitution a été le mode de contribution du corps des femmes à l'enrichissement des États et des puissants, chair à pigeon... Pendant que la guerre a été le mode de contribution du corps des hommes à ce même enrichissement, chair à canon... Mais droit civil et droit pénal vont conduire naturellement les personnes prostituées à l'exclusion sociale, affective et morale alors qu'il sera valeureux de donner son corps pour la patrie. Ainsi, le sort des femmes, faibles et vénales, se trouve opposé à celui des hommes, solides et courageux! La récente suppression du service militaire en France comme les funérailles nationales pour deux premiers casques bleus qui ont trouvé la mort en ex-Yougoslavie indiquent que la patrie ne peut plus si facilement exiger le sacrifice des vies du peuple, même celles de ses soldats engagés. Et qu'un État ne peut plus demander aux parents d'élever un fils pour le voir mourir au champ d 'honneur. Ainsi, le discours sur la nécessité de la guerre recule. Qu'en est-il alors de la prostitution? Pourtant, si nous souhaitons la paix, seul contexte vivable en famil1e comme en société, il nous faudra bien un jour miser sur

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une réelle alliance des hommes et des femmes. Pour cela, il serait temps peut-être, que les hommes mettent toute leur force et leur courage à refuser d'aller faire la guerre et à refuser d'aller aux putes.

« Cette humanité qui a mûri la femme dans la douleur et dans I 'humiliation verra le jour quand la femme aura fait tomber les chaînes de sa condition sociale. Et les hommes qui ne sentent pas venir ce jour seront surpris et vaincus. » Rainer Maria Rilke - Lettre à un jeune poète - 14/05/1904.

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D'OÙ JE PARLE

Formation et Travail Social
En 89, alors que je dirige un centre de fonnation dans le Val de Marne, je suis amenée à développer une action de formation au Centre de détention de Fresnes. Cette rencontre avec la prison a bouleversé mon rapport au travail. Impossible de sortir de là chaque soir en se disant: C'est bien, j'ai fait du bon boulot. Même quand on y a fait du bon boulot. Pourquoi eux dedans et moi dehors? Qu'est-ce que je fais là? À quoi et à qui je sers vraiment? Ces questions sont vite devenues incontournables. Et j'ai renoué avec le militantisme que j'avais mis en veilleuse après les succès du MLAC'. En cherchant des contacts et des écrits sur la prison, j'ai découvert un petit groupe de militants qui reliaient prison, prostitution et santé mentale par les deux bouts d'une chaîne: l'enfennement et la souffrance. Ces militants, ce sont ceux du Mouvement Le Cri. Je les salue et je les embrasse! Ils expliquaient, en résumé, que les mêmes causes envoient les garçons en prison, les filles au trottoir, et que pour ceux qui n'arrivent à vivre ni la raison sociale ni la désobéissance, il y aura
1 Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception.

l'asile. Ils expliquaient que les causes de ces marginalisations sont multiples: économiques, affectives, sociales, culturelles et conjoncturelles. Qu'elles constituent un faisceau étrangleur pour un certain nombre de gens. Et toute attitude répressive de la part de la société ne peut que les étrangler encore plus fort. En 1993, devenue Présidente du Mouvement Le Cri, j'ai mis en place avec les militants une Université qu'ils avaient en tête depuis longtemps: « Au marché du sexe, client qui es-tu? »2 L'organisation de cette rencontre m'a obligée à lire, comprendre et analyser moult données sur le sujet... et à chercher beaucoup car à propos du client, il n'existait que peu de choses. La question se posait alors dans des termes qu'on peut résumer ainsi: le client, est-ce un malade qu'il faudrait soigner ou est-ce un délinquant qu'il faudrait punir? Nous avons réuni là, entre autres, Suzanne Kèpès (gynécologue et psychanalyste), Jorge Barudy (pédopsychiatre), Maryvonne Desbarats (psychologue-sexologue), Daniel Welzer Lang (sociologue), Sven Axel Mansson (sociologue) et Wassila Tamzali (chargée de mission à 1'Unesco). Ils ont, bien sûr, interrogé les rapports hommes/femmes et posé la question des conditionnements culturels. À l'issue de cette université, j'étais propulsée experte" ès client" dans le petit monde des personnes compétentes sur le sujet. Il s'en est suivi la commande de formations pour des travailleurs sociaux et j'ai alors créé un organisme de formation en travail social, pour travailler ces questions professionnellemenf. C'est-à-dire en m'éloignant du militantisme pur. En effet, si l'engagement fait partie de ma vie, la démarche de recherche permanente m'est tout aussi indispensable. Car la pratique de terrain contrarie souvent les idéologies les plus belles et le militantisme supporte mal les remises en cause. Or, la confrontation à la prison et à la prostitution, la rencontre des détenus et des prostituée e)s m'ont obligée à revisiter toutes mes certitudes, à écouter toutes mes émotions et à continuer de chercher!
2 Actes publiés en 1994. 3 MET ANOY A, créé en 1995.

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C'est donc dans un cadre professionnel que j'ai animé près de trente sessions sur la question de la prostitution, réalisé des enquêtes, des accompagnements d'équipes, conçu des outils de travail, etc. Et avec leurs questions, les stagiaires m'ont poussée à faire une véritable remontée aux sources de la sexualité humaine pour tenter de répondre aux deux questions essentieJles que renvoie la prostitution: 1) Pourquoi ça existe et pourquoi ça fonctionne un truc si sordide, si dur, si violent! Comment des gens peuvent venir se faire si mal! Comment un homme peut aller demander une pipe à 50F à une fille qui ne tient plus debout, dans une sanisette à 3 heures du matin! Et l'autre qui fait tapiner sa sœur! Et pourtant, ils se cherchent, se rencontrent et se trouvent! 2) Où je suis, moi, femme et non prostituée dans cette affaire: de quoi je me mêle, de quelle fenêtre je parle, qu'est-ce qui m'y autorise et qu'est-ce que je fais de mes peurs, de mes fantasmes, des femmes et des hommes?

À propos de ma pratique auprès des personnes prostituées
Quand j'ai découvert l'action sociale dans le monde de la prostitution, j'ai très mal vécu cette pratique courante d'aller rencontrer les personnes prostituées là où elles se prostituent. Certains militants catholiques appellent ça aller au trottoir. Les travailleurs sociaux disent plus pudiquement faire du travail de rue. D'abord, j'avais un mal fou à croiser le regard de ces femmes et de ces hommes même simplement en rentrant chez moi, Place de Clichy. Ensuite pour faire quoi ? Voir? Parler? Bref, je ne savais pas où me mettre. Et honnêtement, je crois que fort peu de ceux qui pratiquent cet exercice ont réfléchi au pourquoi ils le font et aux émotions que cela déclenche en eux. Beaucoup s'abritent derrière une mission: leur présence et leur regard seraient légitimés par l'offre d'une aide sociale, de seringues, de 17

bénédictions ou de bonjours, par leur gentillesse, par le fait que le trottoir est à tout le monde... Ces arguments n'arrivaient pas à soulager mon inconfort. Après ces rencontres, ma pensée fonctionnait toujours avec une intensité crue. Pourquoi ai-je échappé à ça alors que je suis née à Paris, au milieu de la rue Saint-Denis, au-dessus du Royal Bar? Et mes sœurs? Les filles nous emmenaient à l'école et les bonnes sœurs nous emmenaient en vacances. Aucune de nous n'est prostituée. Ni bonne sœur. Ni pauvre, ni isolée! ! Je me demande souvent pourquoi. Pourquoi pas? Comme je me demande souvent comment nous avons échappé à l'usine alors que l'argent a tant manqué chez nos parents? Ces rencontres m'interrogent aussi sur les hommes. Pourquoi font-ils ça ? Est-ce que mon père, mon frère, les hommes que j'ai aimés. .. ? Et puis la révolte monte aussi. L'envie de crier au scandale sur cette petite qui est si jolie -c'est donner de la confiture aux cochons! Sur cette autre qui est enceinte de sept mois et qui répète mécaniquement: "Je le garderai pas, je le garderai pas." Oh ! Comment imaginer qu'un accouchement sous X4 va la délivrer de ce qu'elle vit sur ce boulevard! Bien sûr, les militants et militantes m'ont donné plein de réponses. Mais penser que le monde est un ramassis de salauds, égoïstes, avides de profit et imperméables à la douleur d'autrui, ça va quand on est en colère. Mais, ça ne permet pas de construire une vie. En tout cas moi, ça ne me permettait pas de construire ma vie, de regarder les hommes en face, d'être au lit avec certains ou de décider de quelle longueur serait ma jupe ou mon décolleté. Alors comment essayer d'agir auprès des personnes prostituées sans être ni dans la haine des hommes ni dans le dégoût de la vie? Et comment côtoyer la prostitution sans fanatiser ou détester mon corps? C'est ça aussi qui m'a fait chercher si loin.

4 Procédure d'accouchement dans l'anonymat pour abandonner légalement, en France, un enfant à la naissance.

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Car comme nous le rappelle Paul Ricœur: "Il faut des racines profondes pour faire pousser l'espérance". Et c'est cette élaboration qui produit cet écrit aujourd'hui.

Remerciements
Un tel travail s'est bien sûr nourri de rencontres, et je tiens à remercier plus particulièrement France Pesnot qui m'a mise sur la piste de Tamar, Lucile Ouvrard pour ses apports juridiques, les lectrices et lecteurs qui m'ont poussée dans mes retranchements, mes correctrices et correcteurs pour leur œil pointu, et tous ceux qui m'ont entourée de leur patience, de leur soutien moral et logistique comme de leur affection. Bien sûr, je remercie les personnes prostituées, femmes et hommes, rencontrées parfois dans des heures difficiles, parfois plus tranquillement autour d'un café, parfois dans des réunions officielles. Et j'espère que ce livre peut contribuer à la réalisation de leurs espoirs.

Martine Costes-Péplinsky 15/10/2001

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1.
Prostitution, prostituées

Interroger les idées reçues

et prostitués

Prostituées: sous la dictée, les gens du monde entier écrivent ce mot au féminin bien que des hommes aient été, eux aussi, sur le trottoir depuis que la prostitution existe. Notre grammaire qui veut que le masculin l'emporte sur le féminin n'a jamais fonctionné sur ce sujet. Prostituées s'écrit d'emblée au féminin parce que c'est la prostitution des femmes qui a été stigmatisée par I'Histoire. C'est aussi parce que, homme ou femme, c'est le féminin qui est en jeu dans la prostitution. Comme si dans ce domaine, le féminin avait valeur universelle. Ce livre se propose d'expliquer pourquoi. Il nous faut cependant préciser que je ne raconterai pas ici la vie de personnes prostituées. Car pour chacune d'elles, il faudrait un livre. Son livre écrit par elle. Non. Ici, je parlerai de la prostitution ~n tant que système socialement construit. Au-delà des trois personnes pointées habituellement, le client, le proxénète et la prostituée, je tenterai de démontrer qu'il s'agit bien d'un fonctionnement complexe impliquant la société toute entière car il articule l'humain, le juridique, le social, l'économique, le scientifique, le politique, et le biologique autant que la morale, l'affectif et le sexuel, et... chacun d'entre nous.