Névroses et idées fixes - Volume I

De
Publié par

Pierre Janet réunit dans son ouvrage un certain nombre de monographies et d'études qui résument le résultat de ses recherches personnelles. La première partie se rapporte aux troubles psychologiques de la volonté, de l'attention, de la mémoire et aux méthodes qui permettent de les étudier. La seconde partie porte sur l'analyse de quelques idées fixes. Sont ensuite réunies les observations sur quelques accidents, sur des troubles spéciaux de la sensibilité, du mouvement, des fonctions psychologiques.
Publié le : mardi 1 mai 2007
Lecture(s) : 90
EAN13 : 9782296172111
Nombre de pages : 529
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

NÉVROSES ET IDÉES FIXES
VOLUME I

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXc siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Dernières parutions Charles BONNET, Essai de philosophie (1755), 2006. Pierre JANET, Philosophie et psychologie (1896), 2006. Charles DARWIN, La descendance de l'homme (1871), 2006. J. G. SPURZHEIM, Observations sur la folie (1818), 2006. J. M. BALDWIN, Le développement mental chez l'enfant (1895), 2006. Pierre JANET, L'évolution de la mémoire et la notion du temps, 2006. William JAMES, Les émotions (Œuvres choisies I) (1884-1894), 2006. William JAMES, Abrégé de psychologie (1892), 2006. F. J. GALL, Les fonctions du cerveau (vol. 2, 1822), 2006. F. J. GALL, Les fonctions du cerveau (vol. 3, 1823), 2006. John Stuart MILL, La psychologie et les sciences morales (1843), 2006. A. BINET, Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006. Dugald STEWART, Esquisses de philosophie morale (1793), 2006. Joseph DELBOEUF, Etude critique de la psychophysique (1883), 2006. Th. FLOURNOY, Etude sur un cas de somnambulisme (1900), 2006. A. GARNIER, Précis d'un cours de psychologie (1831), 2006. A. GARNIER, La psychologie et la phrénologie comparées (1839),2006. A. JACQUES, Psychologie (1846), 2006. G. J. ROMANES, L'évolution mentale chez l'homme (1888), 2006. F. J. GALL, & G. SPURZHEIM, Des dispositions innées (1811), 2006. Th. RIBOT, L'évolution des idées générales (1897), 2006. Ch. BONNET, Essai analytique sur les facultés de l'âme (1760), 2006. Bernard PEREZ, L'enfant de trois à sept ans (1886), 2007. Hippolyte BERNHEIM, L'hypnotisme et la suggestion (1897), 2007. Pierre JANET, La pensée intérieure et ses troubles (1826),2007. Pierre LEROUX, Réfutation de l'éclectisme (1839), 2007. Adolphe GARNIER, Critique de la philosophie de Th. Reid (1840), 2007. Adolphe GARNIER, Traité des facultés de l'âme (1852) (3 voL), 2007.

Pierre JANET

NÉVROSES ET IDÉES FIXES
(1898)

VOLUME I

Préface de Serge NICOLAS Introduction de Georges DUMAS

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03205-7 EAN : 9782296032057

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Pierre Janet (1859-1947) réunit dans son ouvrage Névroses et idées fzxes (1898) un certain nombre de monographies et d'études qui résument le résultat de ses recherches personnelles, parfois déjà publiées, réalisées dans le laboratoire de la Salpêtrière, d'abord sous le patronage de Charcot puis sous celui de Raymond. La première partie, constituée par les trois premiers chapitres, se rapporte principalement aux troubles psychologiques de la volonté, de l'attention, de la mémoire, et aux méthodes qui permettent de les étudier. La seconde partie, porte sur l'analyse de quelques idées fixes considérées en elles-mêmes, sur leurs caractères, sur les lois de leur développement. Dans une troisième partie, sont réunies les observations sur quelques accidents plus particuliers, sur des troubles spéciaux de la sensibilité, du mouvement, des fonctions psycho logiques, qui semb lent se rattacher à telle ou telle idée fixe. Enfin quelques chapitres constituent une dernière partie traitant plus particulièrement de certains procédés de traitement qui ont pu avoir, dans quelques cas, une heureuse influence. Nous reproduisons ici en fac sÙnile le premier volume de l'édition originale (1898) du livre de Janet: Névroses et idéesfzxes.

Nous remercions les petits-enfants de Pierre Janet, Mme Noëlle Janet et Mf Etienne Pichon, qui nous soutiennent toujours dans cette si belle tâche de réédition des œuvres de leur grand-père.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale Université Paris Descartes - Institut de psychologie. Directeur de L'Année psychologique

LaboratoirePsychologieet Neurosciencescognitives.CNRS - FRE 2987.
71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

VI

À PROPOS DE NÉVROSES ET IDÉES FIXES!
par
Georges DUMAS2

I.
Dans le premier volume de cet ouvrage, M. Janet réunit un certain nombre de monographies et d'études qui résument le résultat de ses recherches personnelles pendant ces dernières années. Quelques-unes ont déjà paru dans la Revue Philosophique et sont reproduites avec quelques additions; d'autres sont des conférences faites à la Salpêtrière ou à l'Université de Lyon et ont déjà été publiées par différents journaux. D'autres ont fait l'objet de communications importantes à la Société de Médecine de Paris, aux congrès de Psychologie de Londres et de Munich, mais ont été, pour la plupart, complétées ou remaniées. Une autre enfin et non la moindre, un cas d'allochirie, est tout à fait inédite. On peut, d'après les indications de l'auteur, distinguer une distribution de chapitres, aussi précise qu'elle peut l'être dans un ensemble de monographies. « Un premier groupe, dit-il, constitué par les trois premiers chapitres, se rapporte principalement aux troubles psychologiques généraux qui accompagnent les idées fixes, c'est-à-dire les troubles de la volonté, de l'attention, de la mémoire, et aux méthodes qui permettent de les étudier. - Un second groupe porte sur l'analyse de
1 er Travaux du laboratoire de Psychologie de la Salpêtrière, 2 volumes: le 1 par le Docteur Pierre Janet; le 2e par le Professeur Raymond et le Docteur Pierre Janet. Félix Alcan, éditeur, 1898.

2

Dumas, G. (1899). Revue critique: Névroses et idées fixes. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 47,646-668.

quelques idées fixes considérées en elles-mêmes, sur leurs caractères, sur les lois de leur développement. - Dans une troisième partie, sont réunies les observations sur quelques accidents plus particuliers, sur des troubles spéciaux de la sensibilité, du mouvement, des fonctions psychologiques, qui semblent se rattacher à telle ou telle idée fixe. Enfin quelques chapitres constituent une dernière partie traitant plus particulièrement de certains procédés de traitement qui ont pu avoir, dans quelques cas, une heureuse influence3. » Si on reproche à l'œuvre ainsi conçue de n'être pas définitive dans sa composition, et de ne pas affecter les allures dogmatiques d'une étude complète sur les idées fixes, M. Janet se souciera peu du reproche. Il n'a jamais prétendu écrire un travail d'ensemble qu'il (page 647) ne croit pas encore possible, mais sérier, suivant un ordre logique, un certain nombre de recherches particulières portant sur la même question. Il se réserve, dans sa préface, de les reprendre un jour, quand le moment lui paraîtra venu de condenser et de coordonner. C'est dans ce même esprit que, fidèle à la méthode dont il a déjà tiré tant de résultats heureux, il s'occupera beaucoup plus d'analyser les cas isolés et de comprendre le fonctionnement individuel d'une pensée malade que de formuler prématurément des lois collectives. « Les solutions générales, dit-il4, se dégageront probablement d'elles-mêmes d'une manière toute naturelle, de ces recherches particulières. » Enfin, c'est pour les mêmes raisons de méthode et de prudence scientifique qu'il n'étudie guère que les hystériques. Il est disposé à croire que l'hystérie, sans doute parce qu'elle est relativement simple, facilite la compréhension de tous les troubles de l'esprit, et doit servir d'introduction à la patho logie mentale. Quand nous aurons bien compris les idées fixes que présentent les hystériques, il sera temps, pense-t-il, de passer aux idées fixes que présentent les malades plus compliqués. II. Avant d'étudier les idées fixes en elles-mêmes, il convient de connaître l'état mental sur lequel elles se développent et les divers stigmates qui en préparent l'apparition; aussi M. Janet commence-t-il par étudier certains troubles de la volonté, de la perception, de la mémoire, de
3 4

P. 2. P. 2.

VIII

l'attention, qui constituent les conditions favorables à l'apparition des idées fixes. Voici d'abord Marcelle, une jeune fille de vingt-deux ans qui pourrait présenter, pour un observateur superficiel, les caractères classiques du délire du toucher; elle hésite à accomplir les actes les plus simples, à prendre son crochet ou tout autre objet, et si on l'interroge, elle tend d'elle-même à s'expliquer ses hésitations par une manière d'idée fixe qui semble primitive. « C'est, dit-elle en parlant de ses hésitations, comme si cela me dégoûtait... cela doit être salé5. » M. Janet montre aussitôt, par une analyse de ce délire, qu'il est secondaire par rapport au trouble plus général et plus profond de la volonté. Ce qui est primitif chez Marcelle, c'est l'hésitation elle-même et non le délire du contact; les preuves en sont multip les et la principale est que ce délire ne se produit pas dans le toucher passif, lorsque Marcelle, subissant le contact des objets, n'a plus d'effort volitif à faire ni de mouvements à coordonner. Marcelle est une aboulique dans l'ordre de l'activité et du mouvement, et non une véritable délirante du toucher. Et cette aboulie n'est pas générale, mais restreinte au contraire à un ordre déterminé d'actes et de mouvements. Les mouvements (page 648) physiologiques de la respiration et de la circulation, les réflexes, les mouvements impulsifs et instinctifs, les mouvements habituels, les mouvements impérieusement commandés s'exécutent facilement. Seuls, les mouvements voulus sont diminués ou supprimés. - Marcelle ne sait plus coordonner ses idées, ses images visuelles et motrices, de façon à produire un mouvement déterminé. - En d'autres termes, l'automatisme est conservé ou exagéré tandis que la volonté véritable disparaît ou s'affaib lit. Dans l'ordre des idées, nous trouvons des phénomènes parallèles aux phénomènes moteurs; de même qu'il y a des mouvements automatiques qui s'exécutent facilement et des mouvements voulus qui s'exécutent avec peine, de même il y a dans l'esprit des idées fixes (idées de persécution, de suicide, souvenirs lugubres) qui provoquent tantôt l'automatisme et tantôt l'hésitation de la pensée. Quand elles apparaissent dans ces crises de mutisme, d'immobilité, d'automatisme mental que Marcelle appelle « ses nuages », elles sont vives, complexes, n'éveillent dans l'esprit de la malade aucune contradiction, donnent l'illusion de la
5P. 6.

IX

réalité et s'accompagnent d'hallucinations véritables; quand elles apparaissent après les crises, dans l'état de santé relative qui les suit, elles ont une vivacité beaucoup moindre; Marcelle ne les subit plus passivement, mais les discute, les accepte ou les repousse et s'aventure ainsi dans des doutes et des hésitations interminables. Mais pas plus que le pseudo-délire du toucher, ces idées fixes ne constituent l'élément fondamental de la maladie. Une analyse plus complète nous fait discerner dans l'inteJIigence et les fonctions intellectuelles un trouble beaucoup plus profond et très analogue à celui de l'activité volontaire. Marcelle a bien conservé les souvenirs anciens, mais elle est incapable de coordonner des acquisitions nouvelles, d'acquérir, comme on dit, des souvenirs; l'imagination ne peut concevoir et se représenter l'avenir; la perception est incertaine et hésitante comme la volonté; Marcelle trouve que les objets extérieurs n'ont pas l'air vrai, elle ne peut arriver à croire ce qu'on lui raconte, c'est là un doute général non pas localisé à telle question précise comme l'existence de Dieu, mais portant sur toutes les questions que l'intelligence de Marcelle peut être appelée à résoudre. Enfin la perception de sa propre personne est ellemême troublée; Marcelle est incapable de synthétiser avec ses souvenirs anciens toutes ses impressions nouvelles. - Elle a bien conservé la notion de sa personnalité ancienne, mais c'est sa personnalité nouvelle, celle qui progresse et ne modifie chaque jour, qu'elle ne comprend plus. II y a donc ici un affaiblissement des fonctions intellectuelles parallèle à l'aboulie et qui relève d'ailleurs du même trouble de synthèse. Marcelle est un excellent terrain pour l'idée fixe, le rêve, le somnambulisme, la suggestion et toutes les formes de l'automatisme mental, parce qu'elle est affaib lie dans les fonctions supérieures qui coordonnent et qui synthétisent les éléments de nos actes ou de nos pensées. (page 649) Ajoutons que l'histoire de la malade confirme pleinement le résultat de l'analyse, en nous montrant les troubles de la synthèse (la désagrégation psychologique) bien avant l'apparition des idées fixes. C'est une étude très analogue à la précédente que celle de l'amnésie continue. Sous ce nom, M. Janet étudie spécialement cette impuissance de certains hystériques à acquérir des souvenirs nouveaux, d'où le nom d'amnésie antérograde proposé par Charcot. Nous avons déjà vu Marcelle atteinte de cette forme d'amnésie; mais le cas est particulier: si Marcelle ne retient pas, c'est qu'elle perçoit mal et que la synthèse mentale ne s'effectue pas au moment de la

x

perception. Pour Justine, pour Maria, pour Sch., pour D., le phénomène est différent. La perception ne présente plus les mêmes lésions que chez Marcelle; quelques-unes de ces malades perçoivent même très bien et montrent qu'elles comprennent ce qu'elles lisent, si on les interroge immédiatement. Ce qui est lésé ce n'est pas non plus la conservation des souvenirs; cette fonction est intacte, et la preuve bien simple en est que tous les souvenirs qui semblent disparus renaissent pendant le sommeil naturel et pendant le somnambulisme avec la plus grande facilité; les traces en étaient donc conservées dans le cerveau. Est-ce la reproduction des images qui est atteinte? Telle malade, D., capable de reproduire les images en rêve, serait incapable de les reproduire quand il le faut, suivant les besoins de la veille; la reproduction facile pendant le somnambulisme serait impossible à l'état normal. M. Janet trouve cette opinion vraisemblable et croit même qu'elle renferme une part de vérité, mais, à son avis, les souvenirs peuvent se reproduire et se reproduisent plus qu'on ne pense à l'état de veille. « Mme D., par exemple, a souvent dans l'esprit ou sur les lèvres la réponse à la question qu'on lui pose6. » Ce qui est lésé chez elle, comme chez ses pareilles, c'est une fonction nouvelle dont les psychologues ne tiennent pas assez de compte. Pour que nous ayons pleine conscience d'un souvenir, il faut non seulement qu'il soit conscient et reproduit, « il faut, dit M. Janet, que la perception personnelle saisisse cette image et la rattache aux autres souvenirs, aux sensations nettes ou confuses, extérieures ou intérieures dont l'ensemble constitue notre personnalité7. » C'est une fonction supérieure de coordination qui est affaiblie, qu'on l'appelle personnification, perception personnelle des souvenirs ou assimilation psychologique des Ùnages, peu importe; il suffit que nous reconnaissions ici un trouble analogue à l'aboulie, et aux lésions de l'intelligence que nous étudiions tout à l'heure chez Marcelle; c'est un vice, un affaiblissement de la synthèse mentale, une forme de la désagrégation psychologique. (page 650) Comment s'expliquent cette désagrégation, cette diminution de la faculté de synthèse? M. Janet invoque plusieurs causes vraisemblables dans l'ordre psychique ou organique. En général, les stigmates que nous
6 P. 134. 7 P. 135.

XI

venons d'énumérer sont la manifestation d'une faiblesse, d'une imbécillité cérébrale préparées par l'hérédité et favorisées par les divers accidents de la vie corporelle et mentale. C'est le cas de Marcelle préparée par son hérédité, et achevée par la fièvre typhoïde. D'autres fois ce sont des causes morales qui interviennent et parmi ces causes M. Janet place en première ligne les émotions auxquelles il attribue un pouvoir très considérable de désagrégation psychique. C'est là une de ses idées les plus neuves et les plus profondes. « Quoique l'on ait fait récemment un grand nombre d'études sur les émotions, on n'a pas assez insisté, remarque-t-il, sur une de ses propriétés psychologiques les plus curieuses que j'ai déjà eu l'occasion de signaler autrefois8. » Et de fait, en 1889, dans sa thèse sur l'automatisme psychologique, il écrivait déjà: « L'émotion rend les gens distraits; bien plus, elle les rend quelquefois anesthésiques, soit passagèrement, soit d'une façon permanente. Hack Tuke cite à plusieurs reprises des individus qui sont devenus aveugles ou sourds, à la suite d'une forte émotion. J'ai constaté moi-même que chez des hystériques en voie de guérison, toute émotion subite ramène les anesthésies. En un mot l'émotion a une action dissolvante sur l'esprit, diminue sa synthèse et le rend, pour un moment, misérable9. » L'émotion jouerait donc, par opposition avec l'action synthétique de la volonté et de l'attention, un rôle de dissociation et d'analyse mentale. Voici un aboulique qui, après beaucoup d'hésitations, se décide enfin à accomplir un acte; il est prêt, sur le point d'agir, mais une émotion survient (peur ou surprise) et la synthèse préparée est dissoute, l'acte ne s'accomp lira pas. La mémoire, comme la volonté, peut être dissociée par l'émotion, et l'amnésie continue de MmeD. n'a pas d'autre origine. Cette femme dont l'hérédité n'est pas très chargée, mais qui est très émotive, superstitieuse et peureuse, a été victime d'une lugubre plaisanterie. Un jour que, seule dans sa chambre, elle travaillait à la machine à coudre, un mystificateur inconnu est entré qui lui a dit : « Madame D., préparez un lit ; on va vous rapporter votre mari qui est mort. » De là pleurs, sanglots et finalement une crise convulsive qui a renversé à jamais l'équilibre de la

8 9

P. 143. Automatisme psychologique, 1889, p. 457.

XII

pensée. Et cette émotion, qui se reproduit aujourd'hui dans le subconscient, entretient les lésions de synthèse, l'amnésie qu'elle a créée. C'est que par l'émotion, quelle qu'elle soit, l'homme qui pense rentre brusquement sous la domination des lois les plus simples de l'association (page 651) mentale, sous l'empire des réflexes et des réactions instinctives. Ses idées, ses images, au lieu de se coordonner en projets et en systèmes divers, sont dissociées, fragmentées, ramenées à l'automatisme. Rien d'étonnant alors à ce que des émotions puissantes exercent sur l'esprit ce pouvoir de dissociation et de désagrégation générale que M. Janet a signalé et si l'on tient compte en même temps de la dépense d'énergie nerveuse qui accompagne les fortes émotions, on comprendra combien cette dissociation peut être déprimante pour l'esprit et le système nerveux. Parmi toutes les fonctions de synthèse que nous avons énumérées, il en est une qui les résume et les renferme presque toutes dans sa complexité, c'est l'attention. Elle tient à la fois de la volonté, de la perception, de la mémoire antérograde et rien ne serait plus utile que de pouvoir la mesurer exactement. M. Janet s'y est essayé et il insiste avec raison sur les procédés de mensuration facile, un peu trop négligés aujourd'hui, pour des mesures plus ambitieuses. « Le sujet peut-il résumer, dans un titre simple et juste, quelques lignes qu'il vient de lire? Combien de temps lui faut-il pour se fixer sur un petit travail de ce genre? Peut-il faire une opération arithmétique? etc. » Voilà des expériences faciles qui donnent des résultats beaucoup plus nets qu'on ne croit et qui nous exposent peu à l'erreur. Parmi les procédés plus savants, M. Janet se livre à une critique très serrée de la mesure de l'attention par les temps de réaction. On admet en général que l'attention communique une plus grande rapidité aux phénomènes psychologiques, et on en tire cette conclusion que, pour une excitation donnée, la rapidité de la réaction mesure l'intensité de l'attention. M. Pierre Janet mesure d'abord par ce procédé l'attention de deux sujets normaux et, par les courbes des temps de réaction qu'il obtient, vérifie une loi bien connue. « Les temps de réaction plus longs au début, par défaut d'accoutumance du sujet,

XIII

s'abaissent ensuite quand le sujet est plus exercé et se relèvent à la fin sous l'influence de la fatigue 10.» Chez quelques sujets malades il constate ensuite des variations de courbe qui concordent tout à fait avec ce qu'il sait par ailleurs de leur attention, et il conclut, dans ce cas, à la justesse de la mesure, mais pour d'autres sujets il obtient des courbes paradoxales, en contradiction avec toutes les autres mesures de leur attention et c'est là le résultat le plus important de ses recherches. Voici par exemple une hystérique de trente-deux ans, plongée depuis deux ans dans un état d'hébétude, qui comprend mal ce qu'on dit, répond mal aux questions, ne veut ou ne peut faire aucun travail. La réaction restera cependant rapide et la courbe témoignera d'une attention intense, soutenue, invariab le. (page 652) C'est que dans ce cas et dans bien d'autres cas analogues, on se trouve en présence de réactions subconscientes et automatiques, et non pas, comme on pourrait le croire, en présence de réactions conscientes et voulues. Ces réactions automatiques sont beaucoup plus simples que les réactions volontaires, elles n'exigent ni attention ni effort de volonté, elles sont constituées par un minimum d'éléments idéaux et moteurs, et sont par conséquent plus rapides que les réactions volontaires. « Ces faits, dit avec raison M. Janet, rentrent dans la théorie bien connue des réactions complexes toujours plus longues que les réactions simples Il. » Je lui signale à ce sujet un fait bien simple que j'ai souvent observé et qui vérifie pleinement son interprétation des courbes paradoxales. Les élèves de philosophie, et en général tous les élèves, ont la mauvaise habitude d'écrire textuellement le cours à mesure que le professeur parle, et pour pouvoir le suivre ils écrivent avec une extrême rapidité. Or, ce qui leur permet d'aller si vite ce n'est pas, comme on pourrait le croire, l'intensité de leur attention; bien au contraire; ils n'écrivent rapidement que s'ils renoncent à comprendre et substituent l'automatisme d'une réaction simple à l'effort de la pensée et de la volonté. J'ai sur ce point leurs confidences propres, sans parler de mes souvenirs personnels. Ce serait une erreur bien grave que de mesurer leur attention par la rapidité de leurs réactions.

10 85. P. Il P. 105.

XIV

De pareilles constatations rendent un peu sceptique sur la mesure de l'attention par la courbe des temps de réaction. M. Janet en convient et quelque intérêt que pût présenter la mensuration exacte d'une faculté synthétique au premier chef, il reconnaît que le procédé est encore à découvrir. III. Les chapitres qui suivent traitent des idées fixes considérées en elles-mêmes, dans leur nature et leur développement. Ces idées sont toujours secondaires par rapport aux diverses formes de la désagrégation psychique, mais comme il est naturel, M. Janet analysera surtout les cas où ces idées fixes, quoique secondaires, priment, par leur netteté et leur importance l'aboulie et les autres lésions de la synthèse. Tout d'abord une distinction s'impose entre les idées fixes hystériques et les idées fixes ordinaires. Si M. Janet étudiait les idées fixes ordinaires il trouverait certainement trois groupes distincts de symptômes: 1° les stigmates primitifs, manifestation de la faiblesse mentale; 2° les idées fixes; 3 ° les accidents consécutifs; or chez les hystériques les stigmates primitifs et les accidents consécutifs aux idées fixes sont très nets, mais le deuxième groupe, les idées fixes conscientes, fait la plupart du temps défaut. (page 653) On comprend ainsi que beaucoup d'auteurs, et Charcot entre autres, aient hésité à expliquer par des idées fixes les accidents consécutifs du troisième groupe et ne s'y soient décidés qu'avec de grandes réserves. Pour M. Janet, les idées fixes existent toujours, mais, en général, elles sont subconscientes. Pour les révéler, même chez les malades qui paraissent en manquer tout à fait, il suffit de les chercher pendant le rêve, le somnambulisme, l'attaque, d'employer l'écriture automatique, de choisir en un mot les moments où le subconscient se substitue au conscient et de provoquer au besoin cette substitution. B., une hystérique de vingt et un ans, présente avec les symptômes habituels de l'hystérie, un accident étrange, un vertige, qui la prend tout à coup, assise ou debout, et lui fait perdre à tel point le sens de l'équilibre qu'elle doit se raccrocher aux arbres ou aux murs, pour ne pas tomber. Cet accident semble consécutif à une idée fixe, et cependant B. n'en accuse pas; elle affirme qu'elle n'a aucune obsession. Mettons-la en

xv

état de somnambulisme, nous découvrirons aussitôt l'existence d'un rêve obsédant qui se répète avec la régularité d'une obsession et détermine chaque fois le vertige consécutif. B. rêve qu'elle reçoit des reproches violents, touchant sa conduite, et qu'elle prend la réso lution de se jeter à la Seine; au moment où elle croit enjamber le parapet, sa chute imaginaire détermine un soubresaut qui la tire de son rêve, la réveille, et voilà pourquoi, de tout ce qui précède, elle ne connaît que son vertige. Des expériences analogues révèlent également chez C., chez Maria, des idées fixes que les malades ignorent dans leur état normal et qu'elles peuvent par suite nier très sincèrement. Dans ces conditions, l'idée fixe hystérique échappe par sa nature même au contrôle de la conscience et de l'esprit tout entier; elle se développe automatiquement par un processus des plus simples et M. Janet conclut avec vraisemb lance que, pour comprendre toutes les idées fixes, il conviendrait peut-être de commencer par les idées fixes de forme hystérique. Chez quelques sujets, le phénomène est un peu différent et l'idée fixe peut apparaître à la fois dans le conscient et le subconscient, mais avec des modifications qui valent d'être signalées. C'est ce qui se passe pour une malade que nous connaissons déjà, Marcelle. La voici endormie, dans un état somnambulique profond, analogue à cette crise qu'elle appelle son nuage, et convaincue qu'elle a une bête dans la tête. - Si M. Janet veut la dissuader, elle se défend; s'il insiste, elle se fâche et ne répond plus. Sa conviction est inébranlable. - Si la même idée fixe réapparaît dans un instant plus lucide, où elle puisse être soumise au contrôle de l'esprit, ce n'est plus la conviction qu'elle provoque mais le doute. « On dirait, dit Marcelle, qu'il y a une bête dans ma tête qui me ronge la cervelle. - Que dites-vous là ! vous savez bien que ce n'est pas possible. - Je n'en sais rien. Tantôt je crois qu'il y a une bête, tantôt je me raisonne et je n'y crois plus; je (page 654) discute cela toute la journée12. » C'est le doute et l'on constate alors sans peine les quatre caractères de l'obsession dans la folie du doute tels que Legrand de Saulle les a signalés. Il a suffi que telle idée subconsciente se présentât dans un moment de conscience pour qu'elle provoquât aussitôt la réaction des facultés rationnelles, et que notre hystérique se rapprochât des obsédés
12 28. P. XVI

ordinaires; mais il ne faut pas oublier que c'est là une exception, ou tout au moins un fait assez rare dans l'hystérie et que la plupart des idées fixes hystériques sont des idées subconscientes. Pénétrons maintenant plus avant dans l'analyse de l'idée fixe hystérique, essayons d'en dissocier les éléments constitutifs. Justine nous en présente une très tenace et très complexe, greffée sur les stigmates ordinaires de l'hystérie, et subconsciente: l'idée du choléra. - Qui est-ce que cette idée? C'est, répond M. Janet, « un ensemble, un système d'images empruntées à tous les sens, dont chacune est assez nette et assez complexe pour se réaliser, s'objectiver sous forme d'hallucinations et de mouvements. Ajoutons aussi que précisément parce qu'elles forment un système, ces images sont rattachées les unes aux autres de telle sorte que la présence de l'une d'entre elles suffit pour évoquer les autres dans un ordre déterminé. L'attaque de Justine n'est pas un phénomène nouveau indépendant de ces préoccupations hypocondriaques : c'est l'idée même de choléra qui se présente d'une façon parfaite, en même temps que l'émotion systématique dont elle est inséparable13. » En réalité Justine voit, dans ses crises, le choléra sous la forme « d'un mort tout bleu» ; elle le sent; « comme ça pue! » dit-elle, et elle claque des dents, elle fait des gestes de terreur, pousse des cris épouvantables, reste les yeux fixes, la bouche ouverte, pleine d'écume. Système d'images, d'hallucinations, de mouvements et d'émotions, voilà bien tous les caractères indiqués par M. Janet. Rien n'est plus ingénieux que les procédés dont il s'est servi pour lutter contre cette idée fixe; il a attaqué isolément chacun des éléments par des suggestions partielles, dissociant le système, le désarticulant pour le ruiner, et c'est pourquoi cette lutte, en même temps qu'un moyen de thérapeutique, est la meilleure des analyses. Il a supprimé de la sorte les contractures, les hallucinations olfactives, et la plupart des éléments de l'attaque. Quand il n'a pu supprimer une image, il l'a déformée et transformée: Justine continuant à voir le cadavre tout bleu malgré les suggestions contraires, M. Janet s'est décidé, faute de mieux, à habiller ce mort par suggestion, et par des déguisements successifs il est arrivé à l'affubler du costume d'un général chinois qui, le rendant comique, a supprimé chez la malade toute terreur. Enfin quand il n'est plus resté

13

P. 162.

XVII

(page 655) dans l'esprit de Justine que le mot de choléra, mot inoffensif en lui-même, mais capable de rappeler par association toutes les images disparues, M. Janet a fait disparaître ce dernier symptôme par la division et la substitution employées plus haut. Choléra est devenu chocolat, coton, coqueluche, cocorico, et Justine perdue, embrouillée n'a même plus retrouvé le mot qui la hantait. Je dois ajouter que Justine n'a pas été guérie pour cela. - À mesure que l'idée fixe du choléra disparaissait, des idées fixes secondaires se montraient et sur cet esprit désagrégé se développaient librement. C'étaient des idées dérivées de l'idée principale du choléra, ou bien des idées antérieures, disparues depuis longtemps, superposées comme par couches dans l'esprit de Justine et que M. Janet appelle stratifiées, ou bien encore des idées accidentelles, provoquées par les nouveaux hasards de la vie. - M. Janet a dû les traiter, et c'est pour lui l'occasion de remarquer qu'un esprit devient d'autant plus apte à produire des idées fixes qu'il en a déjà produit. Chaque obsession nouvelle désagrège par réaction ses fonctions de synthèse et augmente sa réceptivité. La plupart des idées fixes, qu'elles soient principales ou stratifiées ou accidentelles, tirent leur origine de la vie passée du malade et ne sont guère, comme nous l'avons vu, que des répétitions; lorsqu'elles sont tirées d'autres idées fixes par dérivation, elles obéissent à une logique inconsciente et niaise sur laquelle M. Janet a plusieurs fois insisté. Ger., une jeune femme de vingt-huit ans, a l'idée fixe du suicide, et s'accuse, faussement d'ailleurs, d'avoir causé la mort de sa belle-mère. Guérie de cette première idée, elle est hantée par un désir qu'elle trouve monstrueux et inexplicable, celui de tuer son fils. Endormie elle nous dira « que le fils d'une mère coupable doit être coupable comme elle », déduction stupide si l'on veut, mais déduction. Justine a présenté un grand nombre d'idées de ce genre, qu'elle ne s'expliquait pas mais dont l'origine était visible; quand elle s'abstient de fruits et de légumes, c'est une conséquence évidente de l'idée de choléra; après la disparition de l'idée du choléra, elle refusera un jour toute alimentation; et toutes ces conclusions elle les tire sans le savoir d'un même principe. Mais l'exemple le plus curieux de cette logique inconsciente, M. Janet nous le donne dans le chapitre qu'il consacre à un cas d'hémianopsie hystérique.

XVIII

Le sujet est une hystérique de quarante-deux ans, Justine, déjà étudiée plus haut, qui a des troubles très complexes et très graves présentés par l'œil droit, joint du même côté du corps une anesthésie tactile, musculaire, olfactive et auditive. La malade qui a été souvent examinée et qui a fini par remarquer, avec tristesse, que tous les troubles siègent du côté droit, s'est fait une théorie sur les malheurs du côté droit. « C'est le mauvais côté, le côté malheureux », dit-elle. Par une illusion naïve, elle finit par attribuer au côté droit des objets cette (page 656) malédiction. - Son piano est bon à gauche et mauvais à droite. De là à considérer le côté droit comme invisible il n'y a qu'un pas, et, en fait, Justine prétend ne voir que le côté gauche des objets même lorsqu'elle les regarde par son bon œil, le gauche. La conséquence, c'est une hémianopsie droite pour l'œil gauche. Ce n'est pas tout - Justine présente en même temps une hémianopsie gauche pour son mauvais œil, le droit, et M. Janet l'explique toujours par les mêmes raisonnements subconscients. « Elle est, dit-il, à mon avis la conséquence logique de l'idée précédente. Si l'œil gauche ne voit que le côté droit des objets, l'œil droit ne doit voir que le côté gauche des objets, chaque œil voit de son côté. C'est encore un résultat de cette logique subconsciente passablement niaise qui est un des grands caractères de l'idée fixe 14.» Les systèmes d'émotions, de mouvements, d'images et de mots que nous avons décomposés tout à l'heure ont donc une vague logique dans le subconscient où ils se développent, et cette logique toute simpliste et enfantine qu'elle soit, limite dans une certaine mesure la fatalité de l'automatisme. C'est un élément de synthèse, aussi faible que l'on voudra, mais dont l'analyse mentale devra cependant tenir compte. IV. Parmi les accidents consécutifs aux idées fixes, nous devons noter d'abord l'exagération des stigmates, car les idées fixes sont de puissants facteurs de désagrégation et réagissent pour les accroître sur les stigmates primitifs, en vertu de ce cercle vicieux si souvent signalé dans les sciences de la vie, par M. Janet lui-même.

14 289. P.

XIX

Les idées fixes peuvent agir indirectement sur les stigmates en prenant pour elles une grande partie de la force et de l'attention disponible, et en exagérant, par là même, l'impuissance et l'aboulie; cette influence est manifeste chez Mme D. que ses rêveries peuvent distraire à tel point qu'elle ne sent plus un crayon dans sa main et qu'elle présente l'écriture automatique. «Il semble, dit M. Janet, que la persistance presque continuelle de cette idée obsédante trouble le sommeil, détourne l'attention et épuise le cerveau 15.» Plus souvent les idées fixes agissent directement sur les stigmates comme éléments de dissolution, et c'est ici le cas de rappeler l'intéressante théorie de M. Janet sur le pouvoir de dissociation de l'émotion. Nous savons déjà que l'émotion détruit les synthèses, désagrège l'esprit, au point de pouvoir créer d'emblée cet état de faiblesse et d'incoordination qui favorise l'éclosion des idées fixes; et nous savons aussi que l'émotion entre, à titre d'élément essentiel, dans les idées fixes. Il s'ensuit que toute réapparition subconsciente de l'idée fixe, (page 657) par les émotions qu'elle suscite, entretient la désorganisation de la pensée. Telles sont les émotions désorganisatrices de B., de Co., de Maria, émotions conscientes succédant à des obsessions qui ne le sont pas. Aux idées fixes M. Janet rattache encore ici quelques anomalies de la sensibilité, comme ce cas d'hémianopsie que nous connaissons et un cas très curieux d'allochirie. Son sujet, M., une hystérique de trente ans, présente parmi certains troubles assez communs de la sensibilité et de la localisation, des troubles beaucoup plus rares de la localisation. Tantôt lit malade localise les contacts en faisant abstraction du côté droit ou gauche, comme sur une ligne verticale. « Vous me piquez, dit-elle, à l'épaule, au poignet, au bras, au coude, au genou, à la cheville », mais elle ne peut dire à quel pied, à quel genou, à quelle cheville. C'est là ce que M. Janet appelle l'aIlochirie simple et il constate alors une hypoesthésie tactile, des erreurs de localisation très graves pour ce qui concerne les parties médianes du corps, et une augmentation notable des temps de réaction. Dans ce cas, pense M. Janet, l'hypoesthésie rend difficile ou impossible la distinction des signes locaux; et le champ de conscience
15 142. P.

xx

rétréci ne peut contenir simultanément la représentation des deux côtés d'où localisation unilinéaire. Répétons les expériences, attirons l'attention du sujet sur la localisation de droite et de gauche; un changement se produit. M. répond nettement aux questions, mais elle désigne toujours le côté opposé à celui qui a été piqué; c'est l'allochirie complète. En même temps la sensibilité est plus fine, la localisation plus exacte, le temps de réaction diminué. L'interprétation est des plus difficiles; M. Janet l'essaie cependant et c'est ici que, sous une forme atténuée, nous retrouvons l'idée fixe. Pourquoi la sensation D. qui devrait éveiller l'image D' éveille-telle l'image G' correspondante à la sensation symétrique G ? Remarquons d'abord avec M. Janet que dans l'allochirie simp le qui a précédé, toutes ces sensations et images ont été confondues; rien d'étonnant alors à ce que les images D'et G' soient évoquées simultanément par une sensation D. - Reste à savoir pourquoi l'esprit choisit toujours l'image opposée G'. - «Par une illusion, je ne sais laquelle, dit M. Janet, peut-être par cette loi qui nous fait accorder plus d'importance au phénomène final d'une série 16» ; et il conclut que cette seconde allochirie se greffe sur la première comme le résultat d'une habitude pathologique, d'une association mauvaise, en un mot comme une idée fixe élémentaire. Enfin les idées fixes peuvent encore déterminer des troubles dans les mouvements et M. Janet, qui a déjà traité de ces troubles, pour les (page 658) muscles des différents membresl7, consacre ici un très long chapitre aux paralysies, spasmes et contractures des muscles du tronc. Il commence par citer un nombre considérable d'observations et il étudie ensuite les conséquences qui résultent pour les fonctions digestives et respiratoires de ces contractures, spasmes et paralysies. Par l'intermédiaire de ces accidents hystériques, on voit l'idée fixe modifier et même bouleverser les fonctions les plus profondes de l'organisme physique: c'est la partie la plus physiologique de l'ouvrage; elle contient de très curieux tracés respiratoires: les plus importants mettent en évidence une paralysie du diaphragme qui semble de nature hystérique. Mais quelque intérêt qu'elle présente pour le physiologiste et même pour le psychologue, c'est encore la pathogénie de cet ensemb le de troubles, la genèse des spasmes, contractures et paralysies des muscles du
16

17 État mental des hystériques,

P. 261.

II, p. 103.

XXI

tronc qui doit nous arrêter particulièrement. Ici, comme plusieurs fois déjà, nous rencontrons une théorie chère à M. Janet, la théorie de l'émotion et de son action désorganisatrice. On peut la constater, pense-til, au début de tous ces accidents. Dans certains cas, elle existe seule, comme antécédent de la contracture ou du spasme, sans que l'on puisse constater de traumatisme; c'est ainsi que Go. s'est contracturé le ventre à la suite d'une tentative de viol et que Maya commencé ses spasmes abdominaux à la suite de la terreur causée par un incendie. Dans d'autres cas, le fait initial est un traumatisme (un choc, une chute) accompagné d'émotion, mais c'est encore ici l'émotion qui est l'élément essentiel, et peut-être le traumatisme n'a-t-il d'autre effet que de localiser la paralysie et la contracture de la région blessée. Si la contracture ou la paralysie, une fois créées, persistent des semaines et des mois, c'est que l'émotion revient de temps à autre à la suite de rêveries somnambuliques qui reproduisent avec une netteté extrême l'accident initial. Si on touche, surtout du côté droit, le ventre de Go., la femme violée, elle se débat, crie, s'endort et garde dans le sommeil une expression de terreur. - Elle rêve du viol, et ce rêve « reproduit encore une fois l'émotion primitive avec toutes ses conséquences». La contracture et les autres troubles subsistent donc parce que l'émotion entraîne toujours avec elle les mêmes conséquences psychologiques et physiologiques. « C'est, dit M. Janet, une émotion figée, une variété de l'idée fixe dont nous voyons seulement une des manifestations extérieures, tandis que le sujet se rend mal compte du phénomène intérieur qui le détermine 18.}) L'émotion exerce ainsi sur le corps une action parallèle à celle qu'elle exerce sur l'esprit. Elle désagrège les mouvements, elle les dissout ; à ces mouvements systématiques et coordonnés qui (page 659) caractérisent le fonctionnement régulier des muscles, elle substitue ou les spasmes, ou la paralysie, ou la contracture, et, par son retour régulier, elle entretient encore les accidents qu'elle a déterminés. Je ne sache pas que personne ait encore mis en lumière ces caractères ou plutôt ces propriétés de l'émotion; M. Janet peut revendiquer cette théorie si ingénieuse et si juste; elle est à lui.

18

P. 344.

XXII

v.
J'ai déjà donné un exemple de la thérapeutique de M. Janet en montrant comment il luttait contre l'idée fixe du choléra. Pour en donner une idée complète il faudrait reprendre une à une toutes ses observations, car cette thérapeutique varie ses procédés avec les malades et, sans prétentions excessives, exerce toujours une influence heureusel9. Je préfère renvoyer sur ce point au livre lui-même et n'en détacher qu'un chapitre très original sur le besoin de direction. Entre une séance de somnambulisme et une autre, M. Janet distingue trois périodes: 10 une période très courte de fatigue; 20 une période de santé relative qui varie de quelques heures à plusieurs semaines; 30 une période de passion somnambulique où le malade réclame sa séance de somnambulisme comme un morphinomane sa piqûre. Pendant la seconde période, le sujet, si malade qu'il soit, se rapproche de l'état normal; il se sent plus intelligent, plus maître de lui; il voit disparaître les accidents dont il se plaignait, il a plus de force et de courage, il est plus heureux. Comment expliquer ce retour à la santé? - par la suggestion, dirait-on? - le sujet exécuterait alors facilement les actes suggérés pendant la séance? L'hypothèse ne satisfait pas M. Janet, car le sujet exécute alors bien des actes non suggérés, et après des sommeils hypnotiques sans suggestion, il éprouve le même bien-être. M. Janet préfère admettre que le sujet hypnotisé continue à garder pendant la seconde période la pensée subconsciente de l'hypnotiseur et que cette pensée le conduit. « Le sujet, dit- il, ne se sent plus libre; il croit subir une influence, une direction. » Cette pensée qui se développe automatiquement détermine, pendant la nuit, des rêves que M. Janet a pu observer; elle se révèle également par l'écriture automatique. Le malade rêve que son hypnotiseur le surveille, qu'il lui donne des conseils. Quelques-uns ont même à l'état de veille des hallucinations de ce genre. B. voit son hypnotiseur lever un doigt, dès qu'elle va faire une sottise. « Je ne vous vois pas en face, dit-elle, il me semble que vous êtes
19 On peut consulter à ce propos un autre travail du même auteur: « Le traitement psychologique de l'hystérie », dans le traité de thérapeutique appliquée de A. Robin, fasc. XV, p. 140.

XXIII

derrière moi.» Justine entend sa voix, comme s'il grondait; elle (page 660) a avec lui de longues conversations pendant lesquelles elle explique sa conduite et demande des conseils. - On comprend alors les expressions employées par plusieurs malades: «je suis un polichinelle dont vous tenez la ficelle, je suis une machine et vous en êtes le ressort». Et quand le malade réclame à grands cris sa séance d'hypnotisme, quand il éprouve, dans la troisième période, la passion somnambulique, c'est que sous l'influence d'une émotion et des accidents imprévus de la vie, la pensée de l'hypnotiseur a perdu son pouvoir de surveillance et d'organisation. M. Janet compare ces phénomènes d'influence, cette passion du somnambulisme au besoin de direction chez les douteurs et chez toutes les variétés de psychasthéniques. Ces sujets, chez qui la synthèse s'opère mal, ont besoin eux aussi d'une pensée qui s'affirme et, pour un instant au moins, mette un terme à leurs hésitations. De même les hystériques, ne l'oublions jamais, sont des abouliques, incapables de synthèse et de décision. Eh bien, elles demandent à un autre de vouloir pour elles et nous pouvons facilement comprendre comment ce service leur est rendu. Souvent l'hypnotiseur se borne à fortifier une réso lution, en l'enrichissant des idées, des images et des sentiments qui lui font défaut, il parachève la synthèse. D'autres fois il doit la créer tout à fait, vouloir pour le malade qui n'a aucune résolution dans la tête et se demande pourtant ce qu'il va faire dans une circonstance donnée. Après la séance, l'image de l'hypnotiseur sert, un temps, de viatique; son souvenir coordonne, synthétise, surveille et dirige à sa place. Le danger, on le prévoit sans peine, c'est que cette éducation de l'esprit, favorisée par la soumission du malade comme par les sentiments d'affection et de crainte qu'il éprouve pour son médecin, n'arrive à tuer en lui toute spontanéité, ou si l'on préfère, à substituer complètement une personnalité étrangère à la sienne propre. Ce danger, M. Janet ne l'ignore pas et il nous la signale en proposant au médecin ces deux buts, contradictoires en apparence, mais qu'il doit cependant atteindre successivement: 10 prendre la direction complète de l'esprit du malade, l'habituer à une autorité, à vivre constamment sous une influence étrangère; 20 réduire cette autorité au minimum et apprendre peu à peu au malade à s'en passer.

XXIV

Si on néglige le second point, on exagère la passion somnambulique, on annihile toute activité véritable, et finalement on développe cet automatisme contre lequel on voudrait lutter. Tout ceci est d'une psychologie très fine et très sûre. Espérons que M. Janet appliquera un jour ces mêmes procédés d'analyse à la psychologie religieuse qui en serait singulièrement éclaircie. L'émotion déprimante qui désorganise et qui rend l'esprit misérable, elle est à l'origine de beaucoup de conversions; c'est la peur, la tristesse, l'angoisse, la joie, l'espérance, et je renvoie aux exercices spirituels de Loyola quiconque voudrait savoir comment on prépare, (page 661) par le jeu savant des émotions déprimantes, la désagrégation de l'âme qu'il faut conquérir. Puis l'esprit désagrégé va de lui-même au scrupule, à l'hésitation, à toutes les formes de l'aboulie; il devient incapable de se décider et d'agir sans avoir sans cesse présente la pensée de son directeur, et il finit par réclamer ce directeur comme un morphinomane sa piqûre. L'être incapable de vouloir demande à un autre de vouloir pour lui, de prendre à son compte les responsabilités trop lourdes; après la désagrégation, c'est le servage. Et si je voulais pousser plus loin la comparaison, je trouverais certainement plusieurs analogies entre l'affection exaltée et soumise des pénitentes pour leur directeur, et les sentiments que le médecin hypnotiseur inspire souvent à ses hystériques. VI. Ce qui caractérise toute cette psychologie, c'est l'extrême simplicité de l'ensemble derrière la complexité ingénieuse et savante des parties. Deux idées la dominent tout entière, celle de l'automatisme et celle de la synthèse. Certains phénomènes mentaux, les plus nombreux assurément, s'accomplissent sous l'influence de l'habitude, dans une demi-conscience ou dans l'inconscience complète, en n'exigeant qu'un minimum d'images sensitives ou motrices, de sensations et de mouvements invariab Iement agencés. D'autres, au contraire, exigent une coordination complexe et variable d'images, d'idées, de mots et les termes de volontaires ou de réfléchis, par lesquels nous les désignons, indiquent cette association synthétique d'éléments. Les phénomènes automatiques correspondent aux xxv

adaptations anciennes de l'organisme et du milieu; ils expriment ces adaptations et les conservent. Les phénomènes synthétiques expriment la réaction du sujet en présence d'une excitation inaccoutumée; ils préparent ainsi les adaptations nouvelles. L'ancienne psycho logie eût considéré les phénomènes synthétiques comme la manifestation directe de l'activité de la personne, du « je » qui pense. M. Janet préfère l'idée de synthèse et il a raison; il néglige ainsi l'idée métaphysique du moi, il la laisse volontairement de côté, pour ne considérer que des systèmes de faits, susceptibles d'analyse, et peut-être gouvernés par un mécanisme aussi étroit que les phénomènes automatiques dont ils ne différeraient alors que par la complexité. Cela posé, et ce n'est pas un postulat, mais une constatation d'expérience, toute la psychologie de M. Janet se développe avec une netteté parfaite, et nous assistons, sous des formes variables, à la lutte continue de l'automatisme et de la synthèse. Dès que la synthèse s'affaiblit sous l'influence d'un accident émotionnel, d'une fatigue, d'une maladie ou d'une tare héréditaire, les (page 662) idées fixes apparaissent avec tout leur cortège de conséquences, de paralysies, contractures, insomnies, troubles de la sensibilité - elles se montrent surtout dans les moments où les fonctions synthétiques sont paralysées tout à fait, le rêve, le sommeil hypnotique, l'attaque; elles augmentent par leurs effets la désorganisation mentale qui leur a permis de naître et tout l'art du médecin consiste à lutter contre elles par des suggestions ou des substitutions, tandis qu'il favorise les synthèses, les provoque ou les crée, et fortifie, par tous les moyens, le pouvoir de coordination de l'esprit. Mais ce serait une erreur de penser que cette netteté en lève quelque chose à la valeur expérimentale de l'œuvre, et que M. Janet sacrifie parfois au plaisir de construire. Au contraire, il pratique l'observation psychologique avec une précision d'analyse et un scrupule d'investigation dont la lecture de son livre peut seule donner une idée. Il observe non seulement la lésion apparente, idée fixe, contracture, paralysie, mais toutes les fonctions mentales, pour bien connaître non seulement la cause de la lésion, mais ses conséquences, son retentissement psychique tout entier, et cette observation remonte dans le passé personnel du malade, son enfance et sa jeunesse, comme dans son passé héréditaire.

XXVI

Quand, de cette observation, est sortie l'interprétation des faits, l'expérimentation la confirme, et cette expérimentation se fait par le sommeil hypnotique, par l'écriture automatique, par tous les procédés qui permettent au psychologue de pénétrer dans l'inconscient et de le gouverner. J'ajoute que M. Pierre Janet ne s'interdit pas le secours des sciences organiques, qu'il appuie ses analyses mentales sur l'observation physiologique des sujets, sur des tracés, des mesures, des analyses d'urine et que sa psychologie expérimentale est largement physiologique: mais il reste d'abord psychologue et c'est de cela qu'il convient de le féliciter. Dans un moment où la psychologie, à peine débarrassée de la métaphysique, tend à se restreindre aux mesures de la psychophysique, M. Janet fait de la psychologie véritable, et sans refuser l'aide de la psychophysique, il veut d'abord analyser dans leur complexité et connaître dans leur nature propre les phénomènes mentaux. S'il m'était permis de le classer, je dirais qu'il relève directement des idéologues, qu'il est un représentant, et non le moindre, de cette école française qui, depuis Condillac, fait l'analyse des idées et des fonctions mentales, et qui, depuis Destutt et Cabanis jusqu'à Taine et Ribot, a toujours fait appel à l'expérimentation, à l'étude des maladies mentales, à la psychophysiologie.

XXVII

T,'avaux du laboratoire de Psychologie tIe la clinique à la SalIJêtrière
PH El\IJÈ R E SI~R I E

NÉVROSES ET IDÉES FIXES
I
ÉTUDES SliR LES TRornLES sun EXPÉRIlUENT.\LES DE LA l\1I~~lOlnE,

DE LA VOLONTÉ, DE L'ATTENTION, LES Él\10TIONS, ET LEUR

LES ID~:ES OBS]~DANTES TR~\.ITEMENT

PAR

Le DR PIERRE
Profcsscur Directeur de Philosophie du Lahoratoiro

JANET

au Lycée Condorcet,

de PSJchologie do la Clinique à la Salpêtrière

PA RIS
,\ 1\CIE ~ N ELI B IL\ I nIE t~En M ~ It BA] L L II~:ItEI~: T Cie

F l~LJIX Alj(~J\N,
'1 08,

]~~Dlrrr~Ull
1 08

BOU LE V L\n D S.\ I 0:T - (3Ell MAI r\,

1898
Tous droits réservés.

A 1\IONSIEUI~ F. I-tAYl\fOND
PROFESSEUH DE LA CLINIQUE DES i\11\.LADIESDU SYSTÈi\,jE NERVEUX A LA SALPÈTRIÈHE

IIo:\Jl\IAGE

nESPECTUEUX

ET

RECONNAISSA~T.

INTRODUCTION

Les idées fixes qui se présentent au COHrs de tant de 111aladies nerveuses ou nlentales constituent un des phéno111ènes les plus intéressants pour le 111édecin et POUI' le psychologue. D'une part, il est trop évident que ces idées, qui se développent délnesurénlcnt. dans l'esprit des n1alades, interviennent dans la plupart des perturbations 11lentales et nlêlllC physiques, qu'ellcs contribueraient beaucoup, si on les eonl prenait bien, à les expliquer. D'autre part, il n'est pas une fonction psychologique et physiologique qui ne puisse présenter des altérations en rapport avec l'idée fixe: la volonté, l'attention, la 111énl0ire, les énlotions, la respiration, la circulation, tous les phéno111ènes de la nutrition sont 1110difiés de toutes les manières chez ces lualades. Ces l11odifications son t tantôt le principe, le point de départ, tantot la conséquence des idées fixes, quelquefois elles les acconlpagnent sans que nous puissions bien préciser la relation de dépendance d~s phénonlènes ; luais de toutes Inanières elles sont très précises et réalisent souvent les plus belles expériences que le psychologue puisse concevoir. Je suis convaincu que c'est par l'étude de ces expériences naturelles, plus que par les théories et les mesures nlathéulatiqucs que l'on arrivera i, nlieux con1prendre notre intelligence et notre action. Aussi, depuis longtelnps, ai-je été attiré par l'étude des nlalades' tournlel1tés par des idées fixes. Ces nlalades me setl1blaient assez intelligents et raisonnables pour se prêter h toutes les recherches et d'autre part étaient assez atteints dans leur pensée pour nOllS Inoutrer le n1écariisme de bien des perturbations de l'esprit. Ils fornlent, après les hystériques proprement dits, des sujets de choix pou r la psychologie expérinlentale. :NIais }e 111e suis aperçu bien vite que Fétllde des idées fixes,

NJ~VROSES

ET IDJ~ES

FT-fES

précisénlent par ce qu'elle touche à tous les points essentiels de la psychologie et de la physiologie, était extrênlenlent conlplexe ct qu'il ln' était encore hi en difficile Je l'aborder dans son enseluhle sans supposer résolus imnlédiatenlent et a /)rio,.i bien des problèBles. C'est pourquoi j'ai essayé d'appliquer à ces études une llléthode eJnpruntée à la clinique nlédicale et qui me senlble très bien appropriée aux recherches de psychologie eXpérimentale, celle des observations individuelles. Pour celui qui, COlnme nloi, avoue ne pas bien conlprendre les théories générales des idées fixes, chaque nlalade est intéressant en lui-nlêllle etdemande it être analysé isolénlent. J'ai pris soin, pour élargir cette enquête sur les idées fixes, de choisir des malades aussi différents que possible les uns des Hutres. Aussi le nlot « idée fixe» est-il nécessairement pris dans un sens fort large. Il ne s'agit pas uniquenlent d'idées obsédantes d'ordre intellectuel, Inais d'états émotifs persistants, d'états de la personnalité qui restent imlnuables, en un nlot, d'états psycho. logiques qui une fois constitués 'persistent Îndéfinilllent et ne se modifient plus suffisaIl1ment pour s'adapter aux conditions variables du nlilieu envir'onnant. Les solutjons générales se dégageront probablenlent d'une nlanière toute naturelle de ces reeherches particulières. Ce sont ces études particulières sur un certain nonlbre de malades analysés individuellement et, quand cela est possible, rapprochés d'autres sujets analogues que je réunis dans ces volumes avec l'espoir de pouvoir un jour les condenser dans un travail el'enseIl1ble. Chacune de ces observations étant déterminée par la nature d'un malade plus que par une recherche bien précise sur un point donné, il est difficile de les classer régulièrenlent. On peut admettre d'une n1anière générale qu'un prenlÎer groupe, constitué par les trois prellliers chapitres, se rapporte principalement aux troubles psychologiques généraux qui accompagnent les idées fixes, c'est.}l.dire les troubles de la volonté, de l'attention, de la n1én10ire et aux méthodes qui pern1e ttent de les étudier . Un second groupe porte sur l'analyse de quelques idées fixes considérées en elles.nlèll1es, sur leurs caractères, sur les lois de leur développen1ent. Dans une troisième partie sont réunies des observations sur quelques accidents plus particuliers, sur des troubles spéciaux de la sensibilité, du l11ouvenlent, des fonctions physiologiques qui semblent se rattacher Ü telle ou tclle idéc fixe. Enfin

IlV'rROD

UCTIO/V

') .)

quelques chapitres constitucnt une dernière partie traitant plus particulièrelnent de certains procédés de traitel11ent qui ont pu avoir dans quelques cas une heureuse influcnce. J'ai ajouté h cette dernière partie une observation d'anesthésie chirurgicale pal' la suggestion qui se rattache indirectelnent h ccs études. On ren1arquera que la plupart des 111alades étudiés dans cet ouvrage, sau f quelques exceptions, présentaient outre leurs idées fixes des syn1ptômes hystériques. En raison peut-être de 111eSétudes antérieures, je suis disposé à croire que l'hystérie rend plus faciles l'étude et l'interprétation des troubles de l'esprit, que l'intelligence de cette curieuse I11aladie doit servir d'introduction il l'étude de l'aliénation. Nous pourrons Inieux comprendre pIlls tard les idées fixes présentées par les autres n1alades si nous avons d'abord con1prÎs celles qu,e présentent les hystériques. Ces études sont réunies sous le nom de travaux du laboratoire de psychologie de la clinÎ<Iue il la Salpêtrière et c,cla file sell1ble juste, car c' est ~l cc petit laboratoire que je dois d'avoir pu continuer mes recherches de psychologie expérin1cntalc. C'est Charcot qui nl' a reçu dans son scrvice avec. tant de bienveillance et qui n1'a perluis de fonder ce petit la boratoire un peu spécial dans un grand service lnédical. :1\1011xcellent l11aître, 1\1. le professeur e Raymond, en a c0111pris l'utilité et l'in1portance et il a hien voulu 111'aider h le conserver et à le développer. Grâce it lui, j'ai pu réunir les appareils nécessaires il quelques mesures et donner il certaines de ces études un peu plus de précision. Bien Inieux, pour montrer tout l'intérêt qu'il prenait à ces études, pour les associer aux autres travaux de la clinique d'une 111anière plus étroite, M. Ra)'n10nd a bien voulu collaborer aux recherches contenues dans le second volulne de cet ouvrage. Qu'il lHe soit pern1is de lui en exprin1er ici toute n13 reconnaissance t.
Paris, 28 juillet 1897.

'1. Je désire signaler ici une erreur qui s'cst glissée dans la reproduction d'une des figures do cet ouyrage. Dans'la figure 10, page 93, la Hgne droite inférieure cst trop él(n-(lo par rapport à la courbe. Dans son en5enlhlo la courhe tout en lière doit ètrc supposée plus éleyée de 7 centiènlcs de seconde. l)ans la légende de la figure 29, p. 27'1, lire l1ypocsthésie ((Il lieu de dysesthésie.

NÉVROSES ET IDÉES FIXES

CTIAPITRE PltEMIER
1

UN CAS D'ABOULIE

ET I)'IJ)ÉES

FIXES

1. Antécédents de ]a ma]adie. - 2. Jhudc des mouvements. - :1. Les idées fixes. 4. Les PQrceptions. - 5. Évolution de ]a Dla1adie.

La plupart des auteurs qui ont étudié la psychologie ont toujours recon1mandé l'étude des 1113ladies 111cntales: ils pensaient, et. avec raison, que les perturbations des phénolnènes n10raux permettaient de mieux c01l1prendre certaines opérations de l'esprit qui sont d'ordinaire peu distinctes. Si ce conseil a été raretuent suivi, c'est qu'il faut pour cette étude être placé dans des cQuditions toutes particulières. Je dois tOl~S 111es ren1erciements aux médecins qui ont bien voulu diriger Ines pren1ières études sur l'aliénation, et en particulier à 1110néminent nlaître 1.\1:.l,e Dr Jules FaIret qui m'a permis d'étudier sous s~ direction et de publier cette ohservation recueillie dans son service à la Salpêtrière. Ce cas, en effet, lue semble intéressant et peut justifier l'utilité de la méthode clinique dans les études de psycho]ogie. D'un côté, il montre au psychologue des nlodifications curieuses et instructives de certains phéllonlènes mentaux, de l'autre il nloutre au 11lédecin COll1n1ent l'analyse psychologique pern1et d'interpréter des troubles singuliers qui caractérisent un groupe assez net de 111alades. lJa personne que nous avons choisie pour obj et principal de cette étude est une jeune fille' de vingt-deux ans que nous dési-

1. Cette étude a dcjà été publiée dans la Revue philosophique de 1"1.Th. RiJJot en mars 1891, p. 258-287, et avril 1891, p. 382-407. Je la reproduis presque sans modifications.
NÉVROSES ET IDÉES FIXES.

T. - -

'1

2.

UN C.\S

D'.\BüULfE

ET

IYlDI~ES FIXES

gnerons, tout à fait par convention, sous le nom de Marcelle. Elle présente, pour le dire d'abord en un mot, une disparition, une abolition presque totale de cette. faculté, qui a bien quelque importance et qu'on appelle la polollté. C'est une personne absolun1ent sans volonté, une abolllique, comIne on les appelle. Nous allons voir chez elle COInment se manifeste, C01l1ment se prouve cette suppression de la volonté et nous y parviendrons surtout par l'étude de ses mouvements. Mais nous insisterons surtout sur les conséquences qu'une pareille altération de l'esprit pent avoir sur les actes qni sont supprinlés ou altérés, sur les idées, sur la nlémoire et lllêll1e sur la perception. Cela nous pern1ettra d'abord de bien comprendre le rôle de la volonté qui est beaucoup plus étendu qu'on ne le croit et ensuite pent-être de nOllS faire llne idée un peu plus précise du fait psychologique qui mérite particulièrement le nonl de volonté, car c'est ce fait principal qui, chez notre malade, se montrera particulièrement altéré. Enfin cette étude pourra peut-être préciser un peu ce phénomène si inlportant de l'aboulie qui se rencontre presque toujours chez ces 111alades que l'on désigne tantôt sous le non1 d'hystériques, tantôt sous celui de neurasthéniques, de dégénérés, de phréuasthéniques, de psychasthéniques. Ce symptôme prend chez quelques-uns d'entre eux une importance si prépondérante qu'il leur donne une physionomie à part et permet de séparer, au moins au point de vue clinique, Ie' groupe des abouliques.

1. -

Antécédents.

Il est toujours assez diUlcile de recueillir des renseignenlents précis sur la faolille des nlalades, et nous n'avons ohtenu sur celle-ci qu'un petit non1hre d'indications qui ont cependant leur in1portance. Le pt~re de l\iarcelle fut atteint de paralysie pendant les deux dernières années de sa vie, il mourut assez j'enne, vers cinquante ans, sans avoir présenté ni troubles de ]a parole ni délire. Il est difficile de déterminer maintenant avec exactitude la nature de cette paralysie qui est toujours décrite d'une manière fort vague. Les parents du côté maternel sont un peu nlieux connus: la grancl'nlère maternelle IUOUI'llt dans un asile d'aliénés, elle était atteinte vraiseIublablenlent de délire des persécutions. De ses deux fil1es, l'une, la tante de notre Inalade,

:\NTltCÉDENTS

eut une folie du mènle genre et luouI'ut également enfermée il Vaucluse; l'autre, la mère de Marce]le, ne fut jamais frappée d'aliénation propren1ent dite, nlais elle selllble faible d'esprit; elle s'excite et perd facilenlent son sang-froid, surtout quand elle vient voir sa fille. Cette fanlillc eut dix enfants, dont six sont encore vivants. Les trois fils sont intelligents et travailleurs, quoiqu'on leur reproche leur caractère entier, personnel et égoïste, qui senlble vraÏtnent être de fanlille. Les trois filles sont toutes bizarres: les deux aînées présentent déjil, quoique tl un plus faible degré, les tares morales qui ont constitué la maladie de la cadette. Elles sont très paresseuses et mênles inertes; « elles ont toujours l'air de penser à autre chose quand on leur parle», lue disait unc de leurs ainies. IJa seconde surtout, qui est l'avant-dernier enfant de la famille, a des périodes de distraction et de tristesse qui touchent singulièrement à l'aliénation: il lui arrive de rester une quinzaine de jours sans vouloir parler à personne. lVlarcelle enfin, la dernière enfant, seolble réunir en elle, en les augn1entant, ces dig'érents défauts de la famille. régulière, sans aucun accident, elle était vive et assez intelligente: on se plaignait seulement de son nlauvais caractère et de son entêtelnent. La nloindre contrariété, la .moindre résistance h ses caprices provoquait des bouderies interminables et des scènes de colère assez violentes, qui se tel'nlinaÎent par des pleurs. A l'f\ge de quatorze ans, elle fut atteinte d'une fièvre typhoïde extrênlement grave, qui, ainsi que cela arrive fréquemnlent chez les individus prédisposés, provoqua surtout des accidents cérébraux. Elle délira pendant plus d'un mois, ne reconnaissant personne et refusant énergiquen1cnt toutc espèce de nlédicanlent. Cette n1aladie laissa des traces profondes, et c' cst de ce lTIOment que nons croyons devoir faire COnll11enCer la maladie aetuelle. Dès la convalescencc, en effet, 1\1arcelle présenta des changements de caractère et de conduite assez notables pour être rell1arqués Blême par des personnes étrangères. T~lIe n'était plus vive comBle autrefois, l1lais paresseuse, renluait pen, hésitait à se lever de sa chaise et se 1110l1trait ennuyée de tout dérangeolent. 'randjs qu'elle apprenait facilen1ent avant sa lnaladie, elle ne pouvait plus nlaintcnant se livrer à aucun effort intellectuel et n'ap-

l\1:arcelle

eut UllC enfance

It

UN C.\S

D'ABOULIE

ET

D'JDÉES FIXES

prenait plus rien. D'ailleurs, sur le conseil des médecins, 011 ne tarda pas à lui interdire tout travail de ce genre. Elle était aussi fort triste, ne prenait plus plaisir à rien et repoussait tous ses anciens amusements. Enfin elle devenait très sauvage; au lieu de causer comme elle faisait auparavant avec toutes sortes de personnes, elle fuyait con1plètement les étrangers, ne voulait plus parler qu'aux personnes les plus intimes, et encore se réfugiaitelle assez souvent dans sa chambre sans vouloir parler à personne.. Cet état d'inertie et de mélancolie fut encore aggravé, d'abord par le chagrin que lui causa la mort de son père, survenue un an après cette fièvre typhoïde, puis par une passion an10ureuse qui provoqua d'interl11inables rêveries et qui fut, je crois, le début de ses idées de suicide. Si bien qu'au bout de quelques années, Marcelle, âgée alors de dix-neuf ans, était devenue complètement méconnaissable et comn1ençait à présenter des synlptÙn1es plus inquiétants. Elle restait imn10bile pendant fort longtenlps et semblait éprouver beaucoup de peine à se déranger, n)ême pour les actes les plus sin1ples. On s'étonnait, par exemple, qu'elle appelât ses frères ou sa n1ère pour lui donn'er un objet placé près d'elle, ou pour lui ouvrir une porte près de laquelle elle était debout. IJorsqu'on ne lui obéissait pas in1médiatement, elle se fâchait et injuriait surtout sa mère qu'elle traitait fort durelnent. Dans d'autres moments, elle paraissait en proie à une agitation inexplicable, elle déchirait ses vêtelnents, elle frappait les n1eubles et criait. Un jour, on la trouva, auprès d'une pile d'assiettes qu'elle cassait régulièren1ent les unes après les autres. Enfin au bout de quelque ten1ps Marcelle refusa absolun1ent de n1anger et fit quelques tentatives de suicide qui nécessitèrent son internement à la Salpêtrière. Placée en 1889 dans le service de M. le Dr FaIret, elle fut d'abord effrayée par le spectacle des n1alades et par la discipline de la n1aison, et elle se tint assez tranquille en dissin1ulant à tout le Inonde les pensées qui l'agitaient. Au bout de quelque temps, on crut à une certaine amélioration et on essaya de la rendre à ses parents, mais elle ne put rester chez elle et dut revenir à l'hospice cette année..

2. -

Étude des mouvements.
est une grande et forte

Marcelle, quand on l' exan1il1e maintenant,

ÉTUDE

DES 1\fOUVE~"ENTS

jeune fille qui senlble bien constituée. La figure est régulière, sans asymétrie ni du crâne ni de la face, les cheveux bruns sont épais, sans épis; les oreilles bien faites, ourlées avec lobule détaché; les dents sont normales. Le seul signe de dégénérescence physique que nous constations, c'est la forlne ogivale un peu accentuée de la voûte palatine. Le fait le plus apparent que l'on remarque avant lout chez cette personne, et le premier symptôme dont elle se plaint, si on l'interroge, est une difficulté singulière des mouvenlents. Elle reste en général imnlohile sur sa chaise, faisant nlachinalenlent un petit travail de crochet, et elle refuse presque toujours de se déranger ou de faire un luouvenlent quelconque. Quand on lui propose de faire un lllouvenlent des bras, en particulier crétendre la nlain ponr prendre sur la table un objet qu'on lui Inontre, elle refuse d'un air chagrin et boudeur. Si on insiste beaucoup et longtenlps, elle se soulève lentefilent et avance très légt\renlent la Blain, puis elle s'arrête inlnl0bile et dit: «( l\lais je ne peux pas ), et retire le hras. Puis eIJe l'étend de nouveau un peu, reste en suspens, fait des nl0uven1ents inutiles, incohérents, et enfin par un nlouven1cnt brusque prend!' objet; souvent elle le refilet prilsieurs fois snI' la 'table avant de pouvoir sc décider à le garder dans la 111ain. Ces hésitations pour prendre un porte-plun1e ou un verre peuvent durer un quart d'heure ou unc demi-heure. Le plus souvent d'ailleurs, Marcelle ne persévère pas si Iongtem ps et, après quelques essais infructueux, elle retire la Inain et ne houge plus; puis, d'un air de mauv~ise hUlneur, elle déclare qu'elle ne peut pas et ne veut nlême plus essayer. C'est de cette dernière façon que les choses se passent quand elle est seule. Elle ne pourrait arriver il se déshabiller pour se coucher si on ne l'aidait; elle hésite pour toucher sa robe, réussit avec beaucoup de peine à l'enlever un peu, nlais au lieu de continuer elle la reolet et reconlnlence incléfiniolent. Je la trouvai un jour les nlains vides sa Ils so n c roch et ha b itu el qui êta it sur une ta b Ie à un 111t re el'e Il e . è « Je l1l'ennuie tant, me dit-elle, parce que je n'ai pas pu prendre D10n crochet! Donnez-Ie-nloi. » Un autre jour, je la trouve renferluée dans la salle et je lui reproche de n'être pas sortie profiter d'un beau jour de soleil: « J'ai essayé, me dit-elIe, maïs je n'ai pas pu sortir, alors je suis restée sur ma chaise. » Cette hésitation, conllllC on le voit par ce dernier exelnple, atteint aussi les nlouvcments (ks janlbes. Enfin, à de certains n10ments, elle reste sans répondre et ne peut même ouvrir la houche; le lende-

6

UN CAS D'ABOULIE ET D'IDÉES FIXES

main, elle raconte qu'elle a voulu parler, o1ais n'a pu y parvenir. En un mot tous les 1110uvements volontaires des bras, des jalnbes, mêlne ceux de la langue et des lèvres présentent la 111êl11e hésitation et la Inême impuissance. En voyant une personne de ce g"enre parler intelligel11111ent, se plaindre elle-lnênle de son ilnpujssance à se mouvoir, de cette résistance de ses nlembres it sa volonté au nloins apparente, on pourrait peut-être songer un moment it une l1laladie physique des nerfs ou des l1luscles qui cléterlllinerait ces troubles du mouvement volontaire. 1\1ais il suffit d'observer COlllbien les 1110Uvenlents de Marcelle sont modifiés par les plus légères influences n10rales, comment l'attention, la distraction, les souvenirs de différentes espèces suppril11ent ou augmentent son hésitation pOlir écarter l'hypothèse d'une I1laJadie de ce genre et ponr chercher dans la pathologie cérébrale et mentale la raison de cette impuissance.

La nlaladie J1lentale, à laquelle on doit alors songer, a été bien décrite depuis quelques années dans les travaux de Morel, Westphal, Legrand du Saulle, J. FaIret, Magnan, etc. C'est le délire du contaet, dont l.,egranù du Saulle fait une phase particulière de la folie du doute, tandis que d'autres auteurs le décrivent comllle un synlptÔme isolé. Les malades hésitent longtemps avant de faire un mouvement, parce que ce nlouvelllent doit provoquer l'attouchenlent d'un objet, qui est devenu odieux. Par suite de telle ou telle idée fixe, ou conception délirante, ils se figurent malgré eux que cet objet est électrisé, empoisonné, en un 1110tqu'il est répugnant et dangereux. Reconnaissant eUX-l11ê,uestoute l'absurdité de cette conception, ils veulent lutter contre leur crainte et font eifort pour avancer la n1ain, qu'ils retirent bientôt par terreur. De là, des 1110uvements incoordonnés, des efforts, des hésitations tout it fait analogues à ce que nous observons chez Marcelle. Nous avons soigneusenlent interrogé cette personne pour lui faire avouer une idée de ce genre, et elle nous a fait quelquefois une réponse en apparence favorable à cette supposition. « C'est, dit-elle, en parlant de ses hésitations, COl1ilnesi cela nle dégoÙtait ;... cet objet doit (!tre sale. » On aurait tort, croyons-nous, d'accorder à cette réponse une grande importance. Nous nous trouvons ici en présence d'une des difficultés les plus con1ffiunes de la psychologie expérimentale ou objective. Le sujet que l'on

ÉTUDE

DES )IOUVEME~TS

7

interroge n'est pas, COmll1e dans les recherches physiques, un objet inerte; c'est une personne pensante (lui exau1ine ses propres phénomènes psychologiques et qui en fait elle-ll1ênle la théorie. Elle interprète sa nlaladie il sa façon, et ne nous décrit pas le fait brut, nlais la manière dont elle le cOlllprend. BeaucQup (raliénés, les Jnélancoliqlles surtout, n'ont peut-ètre dans leur délire que des interprétations de quelqucs phénol11èncs psychologiques sil11ples, dont ils ne nous parlent pas et que nons avons de la peine à retrouver. Eh bien, quand Marcelle explique ses habitudes d'hésitation en disant qne cela doit la dégoÙter, je pense qu'elle se tronlpe snI' elle-nlèn1e et qll'clle s'analyse n1a1. En eiret, je la surprends plusieurs fois dans ses plus forts 1110l11ents crhésitation, et je lui denlande si elle éprouve un réel sentÏl11cnt de dégoÙt. Elle avoue qu ~ellc ne l'éprouve pas, et, quand OIl insiste il ce 1l10lnent Jl1ènle, clle convient qu1cn r(~alité elle ne sait pas du tout d'oil vient son hésitation. Ensuite le délire du contact est ordinaireluent limité (du Innins quand il est prifilitif) il quelques objets qui ont frappé l'in13g'1I1ation du llut1adc : les boutons de porte ou les objets en cuivre, les épinglps, un meuble, etc. Or, ~Iarcelle elle-nlênlè se plaint il moi qu'on l'accuse il tort d'avoir peur des boutons de porte. Son hésitation n'existe pas plus pour les portes, elle est générale et s'applique it tous les objets indistinctenlent. Une petite expérience peut encore trancher la question. TJCS auteurs qui ont parlé du délire du con tact ne Ille senlblent pas distinguer assez dans leurs observations deux sortes de contacts, le contact actif et le contact passif. Tl faul, il me sen1ble, dans le délire de ce nonl, constater l'altération de ces deux sortes de touchers, il faut que le malade non seulement ne puisse toucher lui-IuêJne l'objet, tnais encore en redoute le contact si on l'approche de lui. Or, ~Iarcelle ne m'a jatllais paru présenter la 1110in-

du contact passif. Elle Il'arriv~ pas h file toucher la J11ain et elle hésite indéfininlent, mais elle ne bouge pas et ne sc 1110ntre pas fâchée si je luÏ prends nloi-Illênle la DlaÏn. l~lle ne peut toucher elle-Inêll1e un papier, mais clle ne recule pas et ne sc plaint pas si je lui Inets le papier snr les nu\ins. Souvent l11ênlc, eonlnle on vient de le voir, elle dCl11ancle qu'on lui donne les objets. lie contact ne lui est donc pas odieux, et il n'y a pas de dégoÙt réel; ce qui est troublé, c'est le eontact actif, le fait d'acconlplir un 1110UVelllcnt pOllr atteindre l"objct. l'lais, dans ce phi'-

dl"e crainte

8

UN CAS D'ABOULIE

ET D'IDÉES

}i"IXES

nomène, l'élénlent principal est le nlouvement lui-mênlc et non le contact, qui ici n'est pas en jeu. Ce qui rend l'observation encore plus nette, c'est que l'on peut constater la mênle difliculté dans les mouvenlents seuls, isolés de tout contact. .Marcelle hésite pour se lever, pour nlarcher, pour parler comme pour prendre un objet. On provoque les mênles efforts, les mêmes hésitations en lui demandant sinlplenlent de lever le bras en l'air. Nous sommes donc hien en présence d'un trouble psychologique qui porte sur la faculté nlotrice, sur les phénomènes présidant aux mouvenlents. Il est vrai que dès maintenant elle conlnlence à interpréter sa nlaladie en disant que les objets la dégoûtent. Il n'est pas impossible, si l'hésitation continue, qu'elle ne finisse par s'en convaincre et qu'un délire vrai du contact passif ne vienne un jour se surajouter au trouble actuel. Une distinction est en effet nécessaire dans les délires du contact; les uns sont primitifs et ordinairement limités à un petit nombre d'objets. Ils se rattachent alors aux idées fixes accolllpagnées ou non d'angoisse et doivent être étudiés avec elles. Justine, par exemple, une autre nlalade que j'étudierai plus loin, ne peut toucher un fruit. C'est parce que ce fruit, par association d'idées, la fait penser au choléra et que la pensée ou même le n0111 de cette maladie, dont elle a une crainte continuelle et involontaire, lui cause des terreurs, des angoisses et même des crises de nerfs. D'autres délires du contact me senlblent être secondaires; ils s'appliquent à tous les objets indistinctement et dépendent d'un trouble prinlitif du nl0uvenlent; d'une sorte de paralysie qui les a précédés et qui en est la véritable eXplication. En un mot, il y a un délire du contact qui est une simple idée fixe et il y a un délire du contact qui est l'expression d'un trouble général de l'activité; on verra plus loin la même distinction importante i. propos du délire du doute. Le trouble du contact que présente Marcelle rentre dans cette dernière catégorie, et nous anlène à étudier chez elle l'altération des phénomènes moteurs.

S'agit-il d'une sorte de paralysie psychique, telle qu'elle se rencontre par exelnple dans les monoplégies hystériques? Peuton dire que cette jeune fille a perdu les images motrices, peut-on se borner it expliquer son état en disant que les circonvolutions 1110trices sont épuisées, engourdies? Il en serait peut-ètre ainsi,

ÊTUDE

DES 'IOUVEMENTS

9

si d'une nlanière générale tous les 010uvements étaient supprimés, mais cc qui est eOlharrassant c'est que, conlnle il est facile de le voir, il y a, malgré son inlpuissance motrice apparente, des eaté. gories de mouvenlents fort bien eonsC'rvés. Pour préciser cette altération des actes il faut donc d'abord 'procéder par élimination et exclure les nlouvenlents qui sont conservés. 1 ° Les lnouvenlents physiologiques: respiration, circulation, etc., n'ont janlais été changés, an l110ins d'une manière grave et apparente. 2° Les réflexes sont tout à fait norluaux au genou, aux yeux, à la bouche; elle tousse, cligne des yeux, etc. 3° Les mouvenlents qui, par l'exercice, sont devenus jnstinctifs sont égalen1cnt intacts; elle renlue sur sa chaise, change de position, chasse une lnouche du visage, se gratte, se n10uche sans roolbre d'une hésitation. 4° Les nl0uvements habituels se font de mènlc; elle fait quelques travaux h l'aiguille et exécute au crochet d'interolinahles bandes d'une dentelle qui est, il est bon de le reolarqner, toujours la nlêll1e. 5° 1\..ces diverses catégories de nlouvenlcnts conservés, il faut en ajouter d'autres plus étranges. Ce sont des Il1ouven1ents compliqués, qui non seulenlent se font à son insu con11ne les IllOllvements habituels, olais qui, en outre, se font contre sa volonté. De temps en telllps, elle casse des objets ou déchire des vêteI1lents. Ses parents lui font cadeau un jour d'un fichu de dentelle, qui lui plaît beaucoup; elle ne peut s'enlpêcher de le déchirer; elle pleurait de rage en voyant disparaître sa belle dentelle et cependant elle n'a pu s'arrêter que les derniers morceaux n'aient été e{lilés. Quand elle tient un crayon sur du papier, elle commence à faire des traits, des gribouiIJages infor111es; elle trouvc cela ridicule, mais elle ne peut s'arrêtcr avant d'avoir couvert de ces traits tout le papier. ]~lle a aussi la J11anie de se 111angcr les ongles et en est arrivée à se faire saigner les doigts et it les déforlner COll1plètenlcnt; elle trouve cela absurde, laid, douloureux et Ille promet de ne plus le faire; 111ais elle recommence Înlrnédiatement. Si je lui fais beaucoup de reproches, elle se 01Ct à pleurer et continue à ronger ses ongles en murnlurant : «( Je ne peux pas. » D'autres Ill0uvenlents impulsifs sont nlulheureusenlent beaucoup plus graves. EUe n'a janlais eu de violences contre d'autres personnes, mais elle cherche it se tuer, court dans un escalier pour se précipiter, ou cherche à se jeter dans une chaudière (nous reviendrons sur ces accès); il suffit de remarquer

10

UN CAS D'ABOULIE

ET D'IDÉES FIXES

maintenant que dans tous les actes de ce genre, il n'y a aucune hésitation. Elle qui s'arrête devant une porte pendant une denliheure sans pouvoir l'ouvrir, l'ouvre rapidement, comme avec fureur, quand il s'agit d'un de ces actes inlpulsifs. 6° L'expérinlentation va nous Illontrer une dernière catégorie d'actes non seulenlent conservés, Inais égalenlent exagérés. Si je clen1Hnde à lVlarcelle, doucel11ent et avec politesse, de faire un acte, elle répond: « Je veux bien », et essaye; 111ais l'acte ne se fait pas. Si au contraire je n1e mets en face el' eUe et lui con1Il1ande brutalenlent de faire cet acte, elle s'étonne et refuse, en disant qu'eHe ne veut pas 111 'obéir ainsi, Inais cepenclê.lnt l'acte s'acconlplit cOlnplètement et sans hésitation. En un lnot elle est cxtrêll1elnent suggestible. Cette suggestibilité pour les actes se 111allireste de toutes les Il1anières. On peut lui sÜggérer dircctelllcnt un acte qu'elle accomplira avec conscience, on peut le lui suggérer tout bas pendant qu'elle parle à une autre personne, et l'acte s'accomplira Ïncollscienlment. Pendant qu'elle cause et ne s'occupe pas de nloi, je lui lève le bras; il reste ilnnlobile en l'air sans qu'elle s'en aperçoive, quoiqu'elle ne soit pas anesthésique (c'est une de ces anesthésies et de ces suggestions par distraction Sllr lesquelles j'ai déjà souvent insisté) ; quand elle se retourne, elle voit son bras en l'air et le baisse en disant: « Je ne nl'en étais pas aperçue. » Je lui dis de l11ême de cesser son ouvrage, de le reprendre, de se lever, de marcher, de prendre un coupe-papier sur la table. Elle acconlplit tous ces mouvements sans le savoÎr, mais remarquons-le, surtout sans hésiter. On peut mêole, par ce moyen, lui faire prendre un crayon et du papier, écrire sous la dictée, ou tllênlC répondre à des questions sirnples, c'est le phénomène 111aintenant bien connu de l'écriture subconsciente. Il n'a janlais été, chez Marcelle, bien renlarquable, et les messages de ce genre ne dépassaient pas deux lignes. Mais ce fait 111'a été cependant utile ponr connaître les idées qu'elle avait au fond de l'esprit. En tOllS cas, il est ici re'narql1able, car depuis deux ans, à canse de ses hésitations et de ses trenlblen1ents, elle est incapable d'écrire conscieOl111ent et elle écrit ainsi assez bien. On prévoit qu'il est très facile d'hypnotiser cette personne: tous les procédés réussissent facilen1ent. Il est inutile de rappeler qu'elle est suggestible pendant l'hypnose, nous venons de voir conlbien clIc l'était tique, déjà pendant la veille. Mais la suggestion i. effet posthypnoce comnlandenlent donné pendant le somnleil pour être

ÉTUDE

DES :\IOUVEMENTS

Il

exécuté aprt~s le réveil, va nous fournir un moyen de n1ettre en évidence, en les opposant l'un à l'autre, les nlouven1ents perdus et les n10uvements conservés. Pendant qu'elle est endorn1ie je lui fais la suggestion suivante: « QutJ.ncl je frapperai snI' la table, vous prendrez ce chapeau et vous irez l'accrocher à une patère. » Cela dit, je la réveille bien complèten1ent; quelque ternps après, je l'interpelle comn1e pour lui demander un petit service. « l\'laden10iselle, vous devriez bien enlever ce chapeau qui Ille gêne pour écrire et le n1ettre sur une patère. - Je ne den1ande pas mieux », elit-elle. Et la voici qui essaye de se lever, se secoue, étend les bras, a des n10uvements incoordonnés, se rassied, reCOffill1enCe, etc. Je la laisse travailler ainsi vingt minutes, sans qu'elle puisse accomplir cet acte si sin1ple. Puis je frappe un coup sur la table. Aussitôt, elie se lève brusquell1ent, prend le chapeau, l'accroche, et revient s'asseoir. L'acte est fait par suggestion en un instant, il n'avait pu être fait par volonté en vingt minutes. Tous ces actes conservés, en elfet, du premier an dernier, sont, avec des degrés de con1plication croissante, des actes qu'on appelle autofnatiques-, et les actes qui sont perdus, COOln1e il est facile de le voir maintenant, sont les actes fJolontaires. I.Ja volonté, en effet, semble snpprin1ée ou du moins extrênlement alnoindrie dans toutes ses manifestations. Nous ne parlons ici que des actes et des nlouven1ents. La volonté a disparu comme faculté de décider un acte d'avance, de se résoudre à un mouvement. l\lareellc depuis fort Iongten1ps ne se décide jamais à rien, même pour les plus petites choses. Elle ne sait si elle doit sortir dans la conI' ou rester' sur sa chaise, et, en présence de cette question grave, eHe reste iU11110bile toute la journée en 01urn1urant: « Que faire? mon Dieu, que faire? » On rencontre souvent des personnes qui répètent une phrase de ce genre: « Que faire?» ou « ComOlent donc faire? » Ces expressions ne sont pas insignifiantes; ellcs dénotent un état psychologique particulier, dont nous voyons chez Marcelle la dernière exagération. La volonté est égalelnent perdue comnle faculté de produire un mouvement déterluiné. Le pouvoir moteur des ilnages kinesthétiques on lllèlne des inlagcs visuelles n'cst pas disparu chez cette 111aladc. Quand je Ble n1els en face d'elle en balançant 1110n bras, il suffit qu'elle voie le mouveInent pour le répéter. Mais elle ne sait plus disposer, synthétiser ces i111ages de manière à produire un mouven1ent détern1iné et utile. La volonté enfin est perdue comn1e pouvoir d'arrêt des

1'2

UN CAS D'ABOULIE

ET D'IDÉES FIXES

mouven1ents, car les actes automatiques, soit naturels, soit suggérés, sont non seulen1ent conservés, mais énormément exagérés. Toute ilnage d'un acte de cc genre devient in1pulsive et n'est pas arrêtée par la volonté in1puissante. JoJe symptôn1e essentiel de cette maladie mérite bien le non1 de perte de la volonté, ou d'aboulie.

On croit d'ordinaire

entendre

facilement le sens des n10ts : llll-

tOluatiqlle et volontaire et la nature de leur opposition; maïs il faut cependant profiter de toutes les occasions pour préciser des idées de ce genre. Analysons encore les actes de cette personne, car sa maladie réalise une expérience renlarquable de psychologie. Au lieu de considérer chez clle, con1111e nous l'avons fait jusqU'il présent, les actes complèten1ent conservés et ceux qui sont entièrement perdns, exal11inons les degrés interlnédiaires. I...'hésitation et l'in1puissance de cette n1alade sont en effet très variables et changent suivant les degrés de la nlaladie it différentes époques. Mais, si on l'étudie un mèlne jour, l'hésitation se n10difie aussi suivant la nature des actes it accomplir, qui ne sen1blent pas tous aussi difficiles l'un que l'autre. J'essayais un jour d'exercer l\1arcelle aux mouveUlcnts volontaires: pOllr y arriver, j'avais étalé sur une table différents petits objets et je la priais de les prendre un ~\ un et de me les ren1ettre. Elle consentait volontiers à cette sorte de jeu et s'appliquait à bien faire. 0..., malgré sa bonne volonté, elle réussissait assez bien à prendre certains objets et très mal à en prendre d'autres. Ainsi il y avait sur la table un crochet qui étajt à elle et que j'avais pris dans son ouvrage et un petit porte-nline qui était ~l tnoi et que j'avais tiré de 111apoche. Elle prenait toujours assez bjen son crochet avec une Oll deux minutes d'hésitation seulen1ent, mais elle mettait dix nlinutes ou un quart d'heurc pour prendre l110n crayon. Je fis différentes théories pour comprendre cette différence que je voulais d'abord rapprocher de l'électivité des sOll1nambules. La véritable explication du fait ne file donnée que peu à peu en répétant l'expéfut rIence. En effet, ce jeu fut recolnmencé plusieurs fois et je fil'aperçus que peu it peu elle prenait fort bien mon porte-n1ine, presque aussi bien que son crochet. Mais il sllffisait de remplacer le porte-Inine par un autre objet, un coupe-papier ou simplenlent un autre crayon pour provoquer de nouveau toutes les grandes hésitations

ÉTUDE

DE~ :.\IOliVE:\IENTS

1:1

de l'aboulie. En un nl0t, elle prenait bien un objet connu et habituel et IDal ~n objet nouveau qui n'avait pas encore été pris. La difcuIté du mouvenlcnt était en raison de sa nouveauté. Cette remarque une fois faite, il file fut facile de la vérifier dans toute la conduite de l\1arcelle. Elle est totalement incapable de causer avec un inconnu; il lni a falln deux nlois pour s 'habituer à me parler; depuis elle Ine parle facilelDent. Je l'enlnlenaÎs un jour dans un autre cabinet d'observation olt elle n'avait pas encore été avec moi. Elle eut sur le seuil une crise d'aboulie internlinable, tandis qu'elle entrait toujours facilement avec nl0i dans la pièce accoutUlnée.. Ce caractère est encore vi~ible dans la façon dont elle lnarche. A-t-elle adopté une direction, elle va précipitalnnlent; 111aÎs qu'un obstacle surgisse ou nlieux qu'on l'appelle et qu'elle soit forcée de changer de direction, elle va rester Îlnmobile sans pouvoir se décider à partir. C'est toujours le début de l'acte qui est pénible. Mais il est nécessaire de bien entendre ce que j'appelle ici le COlnmencenlent d'un acte; ce n'est pas le fait filatériel de mettre les nll1scles en nlouvement, quand ils sont en repos. Ce fait existe aussi bien, quand il s'agit de nlon porte-nline et quand il s'agit d'un coupe-papier. J'entends la fornlation de cet ensemble cOIllplexe d'idées et d'ilnages par lequel il est nécessaire de se représenter l'acte pour prendre un objet déternliné. Cette synthèse n'est pas exactenlent la 111êIne pour un objet que pour uu autt'C, et c'est la forrnation de cette synthèse qui est difficile chez l\larcelle, tandis que la répétition de cette Inênlc synthèse quand elle a été déjil faite est facile. Pour reprendre les ternles précédents, les actes automatiques sont les actes pour lesquels il suffit de répéter un ancien groupelnent d'inlages déjh liées enselnble, en un mot les actes déjh voulus autrefois; ct la volonté, nous le conlprcnons ici par sa suppression, est la rorlllation de ces synthèses nouvelles. U Il acte n'est volontaire que par sa nouveauté.

Cette conclusion, l1lênle en évitant les discussions générales et en restant dans l'observation de notre sujet, soulève plusieurs lliffi.. cuItés. Si l'on propose à Marcelle d'aller chercher un objet qu'elle n'a jamais pris, elle ne reste pas immobile absollunent, elle se lève, étend le bras, etc., parvient il faire, en un fil0t, une partie des nl0uvenlents utiles. C'est que cet acte n'est pas absollullent et en-

t4

UN CAS D'ARGULIE ET D'IDÉES FIXES

tièrenlent nouveau; il se compose d'une collection d'actes anciens qu'elle peut faire facilement. Pourquoi donc, dira-t-on encore, dans certains jours de grave Inaladie, comme Marcelle en a trop souvent, s'arrête-t-elle C001plètement et perd-elle InêDle les actes les plus habituels? Elle ne sait plus me parler quoiqu'elle Dl'ait parlé cent fois; elle ne sait plus s'habiller, se lever de sa chaise, etc. Je répondrai par une afErnlation peut-être paradoxale, à laquelle les psychologu~s n'ont pas fait une attention suffisante, nlais que la clinique des nlaladies mentales met ici bien en évidence. C'est qu'il n'y a pas d'acte absolulllent ancien et qui ne renferme une petite partie de nouveauté. Se lever aujourd'hui d.e sa chaise, ce n'est pas tout à fait la Inême chose que s'ê tre levé hier: le temps, la telllpérature, les circonstances extérieures, l'état du corps et de l'esprit ne sont plus exactement les mêmes. Parler, nlême i\ une persollne très connue, c'est toujours une action nouvelle par quelque point. La personne ~l qui l'on parle, son costume, sa physionomie, le sujet du discours, tout cela change. On ne se baigne pas deux fois dans les mêmes eaux, disait le vieux sage: l'univers change incessamment et, quelle que soit l'identité apparente des circonstances dans lesquelles nous somnles placés, il y a toujours un changement, soit en dehors, soit en dedans de nous-olêJnes, qui demande une adaptation nouvelle, un effort nouveau. Puisque l'avenir n'est jamais la répétition exacte du passé, un acte conscient n'est janlais un acte conlplètement autolllatique. Il faut toujours s'efIorcer, inventer, vouloir un peu, Inême pour répéter l'acte le plus habituel. Et quand la volonté de Marcelle descend à un degré vI'ailnent trop bas, je ne suis pas étonné de lui voir perdre nlêlne les actes habituels. La troisième difficulté que je rencontre pour expliquer les actes de Marcelle m'embarrasse beaucoup plus. Pourquoi donc au n10ment oÜ elle est incapable de faire un acte nouveau par volonté, le fait-elle si- facileolent par suggestion? L'acte de prendre un coupepapier qu'elle ne connaît pas est pourtant tout aussi difficile, tout allssi nouveau, quand elle le fait à la suite d'une suggestion, au lieu de le faire de son libre consenten1ent. Je suis, je l'avoue, fort embarrassé pour nle rendre compte de ce phénomène bizarre. ,r oici l'explication qui n1e semble la plus vraisemblable: ces deux actes, lllalgré l'apparence, ne doivent pas être absolunlent semblables au point de vue psychologique. La conscience de l'état de

ÉTUDE

DES ~tOUVE:\]ENTS

15

la personnalité it ce 1110111ent,la notion de l'objet nouveau, la connaissance des circonstances extérieures variables, tont ces faits qui constituent, cornIne nons l'avons dit, le côté nouveau de l'action, n'existent que dans l'acte accoInpli volontairen1ent. L'acte suggéré se passe dans une conscience extrêmement rétrécie et n'exige pas la synthèse de tous ces détails, parce qu'il s'exécute sans que tous ces détails soient conscients. ~Iarcelle vient de prendre le coupepapier par suggestion et je la félicite de ses rl10uvements rapides: « Ce n'est pas moi », dit-elle d'un air boudeur, et elle répète toujours cette formule toutes les fois qu'elle a fait un acte de ce genre; elle n'a pas rattaché cet aete à sa personnalité; elle le constate sans avoir eu la perception personnelle des images nécessaires pour l'accomplir. Souvent d'ailleurs l'acte est absolument subconscient et l\farcelle n'en a rien senti. Il ne faudrait pas en conclure que l'acte soit aecon1pli ici par une autre personnalité inférieure à la prenlière, comme chez des hystériques que j'ai décrites. Je n'ai pas vu chez Marcelle la formation nette d'une seconde personnalité simultanée; l'écriture automatique qui est restée rudimentaire ne présente pas ces chaînes continues de souvenirs subconscients qui forment le dédoublement de la personnalité. Non, les images de cet acte n'ont été rattachées à aucune personnalité; elles se sont produites isolélnent à propos des paroles du commandement. Dans cet acte suggéré il n'y a pas non plus notion de l'objet ni du but de l'acte. Quand Marcelle veut prendre le coupe-papier volontairement, elle sait que c'est un coupe-papier qu'il s'agit de prendre; que c'est pour Ine le ren1cttre, et dans le but de s'exercer it des nlouvenlents. Elle a pris le nlênle objet par suggestion, et si je lui den1ande brnsquenlent ce qu'elle tient dans la Blain, elle n'en sait rien. Je lui demande pourquoi elle prend cet objet, et elle ne sait que répondre. L'écriture subconsciente d'ailleurs ne répond pas mieux tl ces questions. En un mot, si j'ose ainsi dire, l'acte exécuté par suggestion est un acte abstrait, dépouillé de toute notion de personnalité, d'objet, de but, qui cntrent dans l'acte volontaire et en font la nouveauté perpétuelle. Nous croyons donc malgré ces difficultés pouvoir conserver nos conclusions précédentes. Marcelle est une aboulique, elle a une dinlinution considérable de la volonté avec conservation et exagération de l'auto111atisme. C'est-à-dire qu'elle ne sait plus faire des actes nouveaux en l'apport ayec des circonstances nouvelles, nlais

tG

U~ CAS D'ABOULIE

ET D'rDT~E~ FIXES

qu'elle se contente de répéter des actes anciens, d'une nlanière abstraite, sans adaptation aux situations et aux nécessités nouvelles. 'felles sont les premières conclusions que nous pouvons tirer de l'étude de ses mouvements, rapides et impulsifs quand ils sont automatiques, hésitants et souvent inlpossibles quand ils sont volontaires.

3. -

Les idées fixes.

Après avoir analysé les mouvements de cette personne, cherchons à pénétrer davantage dans sa pensée et à connaître les idées qu'elle peut avoir. Pour cela, il est nécessaire de ne plus observer du dehors pour ainsi dire, mais de gagner la confiance de la malade et de causer souvent avec elle. On remarque alors tout de suite des dispositions d'esprit bien différentes dont il est important de tenir compte. On ne la trouve pas toujours dans le mênle état; tantôt elle parle bien, s'exprilne assez gaienlent ~tantôt elle est sombre et refuse de dire un nlot. Quand j'arrive auprès d'elle pendant un de ces 1113uvais moments, elle ne selllble pas s'apercev~ir de ma présence; elle regarde fixement en bas sans houger les yeux; si je la secoue vivement elle ne réagit pas, ou fait entendre un grognenlent de colère. Le lendenlain, je la trouve de bonne hunleur et très disposée à causer avec fi10i: « Dites-fil0i d'abord ce que vous aviez hier contre luoi pour file recevoir aussi mal. - Ilier, mais vous n'êtes pas venu! - Pardon, je suis resté une delui-heure près de vous. - Je ne vous ai pas vu. - A quoi donc pensiez-vous? - Je n'en sais rien » Ces paroles indiquent déjà que nous avons affaire i. un état important qui ne laisse pas de souvenirs. Il est nécessaire de le bjen cOl1lprendre d'abord, car sa connaissance nous permettra de cOlllprel1clre nlieux les pensées ordinaires de cette nlalade pendant les intervalles qui séparent deux attaques. Nous avons pu un jour, par hasard, voir une attaque bizarre de ce genre COlllmellcer et finir devant nous. Marcelle causait avec assez d'animation; elle montrait clans sa physionon1ie une 111obi-. lité suffisante; clIe renluait les yeux de côté et d'autre, quoique, suivant sa mauvaise habitucle, elle ne voulût par regarder les gens en face. 'rout d'un coup, sans prélin1il1aires bien appréciables, elle cessa de parler et demeura ahsolulllcnt inlmobilc, la figure

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.