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Nicolas de Cues - Les conjectures

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248 pages
Avec les Conjectures (1441-1443), la philosophie de Nicolas de Cues connaît un tournant essentiel qui conduit à une reconfiguration générale de l'oeuvre. Cela tient précisément à la nouvelle compréhension cusaine de l'altérité sur la base du caractère symbolique des conjectures.



Mettant en cause la tradition théologico-philosophique, les Conjectures proposent, selon une expression lullienne, un art général des conjectures, c'est-à-dire une nouvelle méthode pour les arts d'investigation.



Privilégiant la modélisation de l'objet mathématique et de l'organisme vivant, les Conjectures amorcent une révolution gnoséologique. Ce mouvement, qui pense le savoir en termes relationnels, est fondé sur une réflexion théologique : comment la vérité en soi qu'est Dieu "pensée comme inatteignable dans son exactitude" peut-elle fonder mon savoir comme savoir d'une vérité inexacte, conceptualisée comme vérité dans l'altérité, sans en invalider la prétention de savoir ? Cette question, désormais centrale dans l'oeuvre cusaine, donnera lieu à des élaborations successives du rapport entre vérité et altérité, jusqu'aux théorisations du Non-Autre.



Les Conjectures sont ainsi le lieu de bifurcation dans l'oeuvre, d'où émerge une philosophie de l'esprit développée dans leTétralogue du Profane. Car, l'exactitude ne pouvant être atteinte, c'est dans le déploiement du sens, toujours symbolique, que la conjecture peut-être plus ou moins vraie. Chacun fraie là son chemin singulier en déployant les dimensions de son humanité. L'agir humain se mesure à la capacité toujours singulière de l'individu à se (re)connaître comme mens et, ce faisant, à développer concrètement sa propre créativité mentale. L'intérêt des Conjectures est ainsi de montrer que la relation essentielle entre vérité et altérité permet d'explorer et de fonder les différents savoirs positifs. Saisies de la vérité dans une altérité indépassable, elles introduisent à une philosophie positive du reste.



Suivant sa traduction, parue chez Beauchesne, l'auteur déploie cette diversité dans un commentaire intégral qui manifeste toute la fécondité de l'oeuvre dans sa complexité.



Ingénieur en génie biologique (UTC) et docteur en philosophie de l'Ecole normale supérieure de Lyon, Jocelyne Sfez poursuit actuellement ses travaux de recherche sur la réception de la pensée cusaine.



Mots-clés : Nicolas de Cues, Aristote, Raymond Lulle, Platon, Proclus, Pseudo-Denys, altérité, approximation, art, conjecture, figure, géométrie, hénologie, lumière, manuduction, mesure, médecine, musique, nombre, ontologie, perspective, religion, reste, science, symbolisation, théologie, vérité, vision.



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RÉMINISCENCE

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[Première partie]
Nicolas de Cues, au très révérend Père et Maître Julien, aimé de Dieu, très digne Cardinal du Saint Siège 1 Apostolique, à son révéré maître .
1.Je saisis la première occasion qui m’est donnée pour rendre publique ma conception des conjectures. Je sais bien qu’elle est obscurcie par la défectuosité com-mune des inventions humaines et le trouble particulier de mon esprit trop obtus. À toi, pourtant, très bon Père, très érudit en toutes sortes d’écrits, je l’ai expliquée avec 2 confiance, afin que [mon esprit] puisse recevoir le pos-sible amendement de ton intellect très estimé, resplendis-sant admirablement d’une lumière presque divine. Je sais
1.Les Conjecturessont dédiées, commela Docte Ignorance, au Cardinal Julien Cesarini (1398-1444). Nicolas de Cues l’appelle son maître. Josef Koch et Karl Bormann précisent dans l’édition critique desConjecturesque la désignation de « maître » dans l’adresse était usuelle et pouvait à l’occasion être uniquement rhétorique (H. III, 186). Mais, au-delà de la rhétorique, il se peut que Cesarini ait été un des maîtres de Cues à l’université de Padoue (Vansteenberghe (1920, 10), Fechner (1907, 40)). Il est en tout cas incontes-table que Cues et Cesarini nouèrent des contacts étroits lors du Concile de Bâle que Cesarini présida en 1432 (Gestrich (1990, 90)). Sur la vie et l’œuvre du cardinal Cesarini, cf. Christianson (1979). 2. Deux traductions sont possibles : notre version suit la leçon de Josef Koch et Winfried Happ,Mut.er [mein Geist]« Möge I, 1, 8 : durch... ». Jasper Hopkins choisit de traduire en anglais « in order that [my conception] may receive... »Sur. I, 1, 8. Il nous semble plus exact de penser que lapurgatio(purgation, purification, amendement) agisse sur l’esprit, le purifie, le corrige, et par là lui permette d’accéder à de nouvelles conceptions ou représentations, plus adéquates à la réalité.
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Les Conjectures
en effet que cette nouvelle méthode pour les arts d’inves-1 tigation ne peut disparaître dans sa grossièreté si un homme connu entre tous consent, par la lime de [ses] corrections, à la rendre digne de reconnaissance. Procure donc par ta très honorable autorité le courage aux impé-trants de chercher par cette voie brève, mais très com-2 plète , ce qu’il y a de plus élevé.
[Prologue]
2.Dans les précédents livres dela Docte Ignorance, tu as vu, plus profondément et plus clairement que moi-g3 même dans mon effort, que la précision de la vérité est 4 inaccessible . En conséquence, toute assertion positive humaine à propos du vrai est une conjecture. En effet, l’appréhension du vrai s’accroît sans fin. Ainsi, tant que 5 notre science actuelle reste hors de proportion avec [cette] 6 science maximale, inaccessible à l’humanité , la déchéance 7 incertaine , loin de la pureté de la vérité, de [notre] faible appréhension induit que nos affirmations sur le vrai sont des conjectures. L’unité de la vérité inaccessible est donc g connue par l’altérité conjecturale, et cette conjecture de l’altérité est [également] connue dans la plus simple unité
1. Parce que encore rudimentaire (in sua rudidate). 2. Certains manuscrits (Tr, C, I) portentplanissimamau lieu deple nissimam(traduit ici) : cette leçon serait peut-être plus cohérente avec la posture rhétorique de modestie adoptée ici par Cues. En outre,via plana est attestée classiquement (Cicéron). Nous traduisons cependant sur la base du dernier texte établi par Cues (C). Pour les abréviations désignant les manuscrits, cf. la table des manuscrits dans la bibliographie. 3. Le lecteur trouvera dans le glossaire, en fin d’ouvrage, quelques concepts-clés de la philosophie cusaine, essentiels à la compréhension des g Conjectures.Ces concepts sont repérés par un lors de leur première apparition. 4. Concernant l’incapacité des esprits finis (les nôtres donc) d’atteindre la précision de la vérité, cf. DI I, 2, 8 ; DI I, 3, 9-10 ; DI I, 8, 16 ; DI I, 26, 89 et DI II, [Prologue], 90 ;Ap.II, 21-22. Seul Dieu peut connaître tout et chaque chose dans sa précision absolue. 5. Correction sur la base de laParisana. 6. Cf. aussi Sermon III, 11 ; IV, 34 ; XXII, 32 ; PF I, 5. VD, 23. CT 13. 7. Cf.Conj.I, 11, 57, 10-11 : « Une conjecture est donc une assertion positive qui participe dans l’altérité à la vérité, telle qu’elle est en elle-même. »
Prologue
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de la vérité. Nous entrerons par la suite plus clairement dans cette connaissance-là.
1 3.Une intelligence créée d’une actualité finie n’existe en autre [chose] [qu’elle-même] que si elle existe autre-
1. Dansl’Être et l’essence,:344, Gilson écrit Appendice I, 3, p. « Exsistere ne signifie jamais exister au sens où nous disons qu’une chose est ou existe. » Il insiste sur le fait qu’existereest un faux ami et garde toujours la connotation d’origine de « ex » dans le latin classique. Ainsi Lagarrigue (2010) traduit-il, à juste titre, le « exsistit » dansla Docte IgnoranceI, 1, 3 par « a son origine dans ». Mais la question est préci-sément de savoir si le latin du Cusain est toujours un latin classique. Or, cela est particulièrement important pour la traduction desConjectures carexsistit/exsistititest particulièrement fréquent dans le texte latin. Le plus simple est d’examiner un certain nombre de cas. Si, ici, par exemple, il serait encore envisageable de traduire comme Lagarrigue (2010), cela devient vite impossible. Par exemple, cf.Conj.I, 1, 5 : dans « Cuius ipsa unicum vitale centrum exsistit », il n’est guère possible de traduire autre-ment que pas « est » (au sens de « ex-iste »), car « unicum vitale centrum » est en effet attribut du sujet, après un verbe transitif, ou pris transitive-ment, comme « tout crus », dans « ils sont mangés tout crus ». Ainsi, dans lesConj.I, 5, 21 : « ...deum nihil omnium... existere » peut être traduit par « Dieu sort rien de tout... », mais cela sonne étrangement à nos oreilles. Il y a bien une autre façon de traduire, en ajoutant par exemple un « comme », ou un « en tant que » : « dont [la raison infinie] surgit/ sort/ se révèle/ se manifeste [comme] l’unique centre vital », mais cette traduction introduit une nouvelle ambiguïté, pas plus heureuse que la précédente, car elle laisse un doute sur l’identité de ce qui est ainsi constitué. Ainsi, par ex., enConj.I, 6, 23 : « intellectualis illa unitas... existit. », il est possible de traduire « cette unité intellectuelle se révèle/ apparaît [comme]... », mais on privilégie alors le doute sur l’identité de ce qui advient, dont tout l’être est pourtant ce que l’Un le fait être. Nous préférons donc traduire « existit » par « existe », « est », d’autant plus que ce verbe est utilisé parfois avec des adjectifs verbaux, qui soulignent la nécessité à être de quelque chose (par ex. enConj.I, 5, 20 : « affir-mandum negandumve existat » etConj.I, 8, 35 : « de eo coniecturandum existat »), parfois au parfait, dont la valeur est d’énoncer une vérité géné-rale (par ex. enConj.I, 5, 21 : « Absolutior veritatis exstitit conceptus, qui... », on pourrait traduire par « le concept de vérité qui... vient à être plus absolu », mais le plus simple est précisément d’écrire « est » car tout son être, comme toute chose en ce monde tient son être de la sortie de l’Un). Le lecteur obtiendra les mêmes résultats en poursuivant cette ana-lyse sur l’ensemble des occurrences de l’œuvre. Nous avons donc préféré traduire de manière uniforme par est/existe, au sens où Gandillac (2001, 34) traduit « ex-iste » dans une occurrence du verbe dans laFiliation de Dieu,63 (là où Dewriendt (2009) traduit par « se présente »), ajoutant en note : « existere désigne ici cette « façon d’être » de l’Incommunicable qui permet avec lui une certaine communication. » C’est cette communi-cation qui fait l’être des choses, par lesquelles Dieu s’exprime. C’est pour-quoi il ne paraît pas absurde de traduire assez souvent par « être », ce que font d’ailleurs très souvent Koch et Happ, ainsi que Hopkins.
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Les Conjectures
ment [qu’en elle-même]. De la sorte, une différence demeure entre tous ceux qui conjecturent. Par consé-quent, rien ne peut être plus certain que [le fait que] les diverses conjectures des divers [hommes], qui sont des degrés du même vrai insaisissable, sont pourtant sans pro-portion [les unes avec les autres]. Ainsi, aucun [homme] ne peut jamais concevoir sans défaut la manière de penser d’un autre, bien que l’un puisse s’en rapprocher plus qu’un autre. Aussi, accepte comme conjectures ces décou-vertes tirées, non sans beaucoup de médiations, de[s] pos-sibilité[s] de mon modeste esprit, et que je présente ici, [bien qu’elles soient] peut-être loin d’être comparables à 1 de plus grandes lumières intellectuelles . Et [même] si je crains qu’elles puissent êtres méprisées par beaucoup en raison de la sottise de la tradition, je les présente pour-2 tant comme une nourriture qui n’est pas totalement 3 inconvenante pour être transsubstantiée en des pensées plus claires par des esprits plus élevés. Qui en effet s’est
1. Sous la présentation rhétorique, il y a, ici et dans les lignes qui précèdent immédiatement, le fondement ontologique et gnoséologique de la conception cusaine de la tolérance, telle qu’elle s’exprimera pleinement dansla Paix de la Foi, écrit en 1453, juste après la chute de Constanti-nople. C’est parce que nous n’accédons jamais qu’à des connaissances conjecturales que c’est un devoir éthique d’accepter l’autre dans la diver-sité des opinions et des rites. Celle-ci est le moyen par lequel l’humanité s’approche le mieux de la vérité en général, et de la vérité divine en particulier. Dès lors, tolérer ne signifie pas seulement, au sens antique du terme, supporter, mais dans un sens extrêmement moderne et positif, accepter et accueillir l’autre dans son altérité, le reconnaître comme détenteur d’une autre parcelle de vérité, précisément parce qu’il est autre. Cette conception de la tolérance et du rapport bienveillant à l’autre, qui conduit Cues à rechercher le dialogue avec les Musulmans dans le contexte historique de la chute de Constantinople, achoppe cepen-dant chez lui dans son rapport extrêmement violent aux Juifs. Cf., entre autres, sur la conception cusaine de la tolérance, Meinhardt (1984), Euler (1990), Flasch (1998, 332-334, 374-377, 544-555), Bocken (1998 ; 2004), Hoye (2004), Sfez (2005), Larre (2005, 19-54) ; sur le rapport aux Juifs et au judaïsme, cf. en particulier l’excellente thèse de Zaun-müller (2005) et Sfez (2011b). 2. Il s’agit là d’un lieu commun de la rhétorique de l’introduction. 3. Nous gardons, comme le traducteur anglais, le terme detransubs tantiandumqui disparaît dans la traduction allemande pourtransforma tionoumétamorphose, car le terme ne peut pas être anodin chez un penseur chrétien. La transsubstantiation suppose en effet que la trans-formation ne soit pas seulement formelle mais substantielle. Cf. Thomas d’Aquin,Somme théologiqueIII, q. 75 a. 4c. Cf. Maître Eckhart,In Gen. II, 186.
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efforcé de tirer quelque nourriture spirituelle par une mastication très soigneuse et par une rumination abon-dante obtiendra un repas de consolation, même si celui-ci lui apparaît d’abord cru et, du fait de sa nouveauté, plutôt rebutant.
4.Mais il faut dans une certaine mesure gagner les plus jeunes, à qui fait défaut la lumière de l’expérience, 1 en les prenant pour ainsi dire par la main , pour [leur] montrer [ce qui est] caché, afin de les élever peu à peu vers le plus inconnu. Ainsi, afin de révéler plus commo-dément le secret de mes conjectures, je vais d’abord, selon 2 une progression rationnelle bien connue de tous , [en] g illustrer le concept en façonnant des exemples permet-tant à notre discours de parvenir à un art général des conjectures. En second lieu, je tirerai un florilège de com-3 mentaires , [et y] ajoutant une méthode d’application fructueuse dans certains cas précieux d’analyse, je veil-lerai à restaurer les âmes affamées de vrai.
1. Cf. DI I, 2, 8 ; DI III, 4, 205. Je traduismanualipar une péri-phrase : il s’agit de mettre en évidence, en guidant « par la main », et « pas à pas ». Cf. le concept demanuductiondans le glossaire. 2. Il s’agit de la progression 1, 2, 3, 4. Cf. plus loinConj.I, 3 [La progression naturelle]. 3. Il s’agit là encore d’un lieu commun de la rhétorique de l’introduction.
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