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Noms de lieux celtiques de Bretagne et d'ailleurs

De
180 pages
Au cours des siècles, au fil des invasions, les noms de lieux, un peu à l'image des couches géologiques, se sont superposés les uns aux autres. Les apports les plus anciens, rares, souvent difficiles, voire impossibles à élucider, apparaissent telles de précieuses pépites sur un immense champ toponymique où, dans l'ordre, le celtique, le latin, le germanique et le français occupent l'essentiel de l'espace. Ces toponymes sont présentés à travers les centres d'intérêt de ces ancêtres lointains.
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JeanMarie Ploneis
Noms de lieuxceltiques de Bretagneet d’ailleurs
Noms de lieux celtiques de Bretagne et d’ailleurs
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Jean-Marie PloneisNoms de lieux celtiques
de Bretagne et d’ailleurs
Du même auteur Thèse de 3e cycle Le parler de Berrien. Au carrefour des dialectes bretons 1983, SELAF, Paris,avec le concours du CNRS Thèse de Doctorat d’État Microtoponymie des Monts d’ArréeLa toponymie celtique. Tome 1 :Aspects historiques — Géographie physique 1989, Éditions du Felin, Paris La toponymie celtique. Tome 2 : La flore et la faune1993, Éditions du Felin, Paris L’identité bretonne.L’origine des noms de personnes1996, Édition du Felin, Paris © L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-01380-0 EAN : 9782343013800
INTRODUCTION
Au cours des siècles, au fil des invasions petites ou grandes et au gré de l’évolution de nos sociétés, les noms de lieux, un peu à l’image des couches géologiques, se sont superposés les uns aux autres. Les apports les plus anciens, rares, souvent difficiles, voire impossibles à élucider, apparaissent telles de précieuses pépites sur un immense « champ toponymique » où, dans l’ordre, le celtique, le latin, le germanique et le français occupent l’essentiel de l’espace. Autant un nom d’extraction latine (française) ou germanique ne pose guère de problème quant à son sens, autant un nom d’origine pré-celtique peut faire difficulté à moins qu’on ne puisse le ranger dans une série à caractère topographique (eau, hauteur, etc.) permettant de dégager une base claire qui évite, autant que possible, toute erreur. La toponymie classique s’est surtout intéressée à l’origine romane des noms de lieux. Il nous a paru intéressant d’aborder cette discipline dans une optique différente, en étudiant les toponymes celtiques, ou à bon droit supposés tels. On sera surpris par leur abondance. On pensait généralement l’Hexagone et une bonne partie de l’Europe couverts de noms datant de l’occupation romaine. Ils sont effectivement très nombreux, mais partagent le terrain avec des toponymes beaucoup plus anciens ou concomitants: le latin ne s’est pas installé en un jour et certaines régions ont «résisté » plus longtemps que d’autres à l’influence culturelle des occupants! La surprise, relative, vient de ce que le celtique a enfanté des noms de lieux bien au-delà de ces régions où on le croyait confiné – sans doute parce qu’il y est resté vivant de nos jours avec le breton, le gallois, l’irlandais ou l’écossais —, et c’est la France entière qui en est tapissée. Or, si de nombreux ouvrages toponymiques traitent des noms de lieux de France, à ce jour aucun n’a été consacré à l’examen exclusif du substrat celtique (gaulois) dans la toponymie romane (France et périphérie) d’origine celtique; une véritable constellation, la première à donner une image globale de la perception de leur environnement par nos ancêtres. (Le seul ouvrage universitaire exclusivement consacré à l’onomastique gauloise est l’œuvre de D. Ellis Evans :Gaulish personal Names, Oxford, 1967. Il n’en existe pas en français). À nouvelle matière, méthode innovante: ces toponymes, nous vous proposons de les faire découvrir au lecteur en fonction des centres d’intérêt de nos ancêtres lointains, c’est-à-dire, pour une bonne part, les cours d’eau, les hauteurs, la faune, la flore, en un mot leur environnement naturel. Notre étude s’en veut cependant une simple approche et ne saurait prétendre à l’exhaustivité.
Un peu à l’image de l’archéologie, la toponymie nous fait voyager dans le temps et dans l’espace. Mais là où l’archéologue, le paléontologue, mesurent en dizaines ou en centaines de millénaires, le toponymiste, plus modestement, se limitera tout au plus à deux ou trois mille ans. C’est à la fois peu et beaucoup lorsqu’il s’agit de l’histoire des mots et des noms qui, génération après génération, subiront parfois les altérations les plus diverses avant que l’écriture n’introduise une première stabilisation – toute relative.
Illustrons d’un exemple la complexité de notre recherche et les risques de « faussepiste ».Si en gallois moderneafon (prononcéavon) désigne la rivière, un élément animé – en irlandais moderne:abha —,en breton moderne le terme n’apparaît plus qu’en toponymie (exemple:Pont-Aven dans le Finistère). Mais en 1464, dans leCatholicon (Dictionnairebreton-français-latin) de Jehan Lagadeuc, on pouvait trouver:auon,auouu,auonn comme nom de la rivière. Tout commeAvon, un hydronyme assez répandu des deux côtés de la Manche, ces noms ont pour radicalab-, variante mutéeav-en vieil qui, irlandais (abdans leGlossairede Cormac), désigne la rivière. Une variante mutéeAff(Aeff1000, dans le cartulaire de Redon) – graphie latine vers Ava/Avusdénomme une rivière à la limite du Morbihan et d’Ille-et- – Vilaine, et qui prend sa source dans la forêt de Paimpont. Partant des divers lexiques celtiques, qu’ils soient anciens ou modernes, on serait tenté de voir une racine celtique dansabou ses dérivés. Or il n’en est rien:ab/ap désignel’eau (élément animé) en irano-indien etapah (les eaux) en sanskrit, ce qui nous rattache à une très ancienne et très vaste communauté linguistique illustrée par des noms indiens commePend-jab/Pun-jabdes cinq rivières) ou (paysdo-abdeux eaux) qui désigne (les un territoire situé entre deux rivières. Que le latinamniscours d’eau personnifié, voire divinisé) qui, (fleuve, très usité aux époques archaïques (mais ignoré de César ou de Suétone), procède d’un plus ancien *ab-niset soit apparenté à la racineab- serait par ailleurs tout à fait possible. Le -m- et le -b- ne diffèrent que par un seul trait pertinent, la nasalité, que favoriserait le –n- suivant de *ab-nis d’où *am(b)nis. Nous trouvons d’autre part une variante nasalisée dans le gaulois ambe (rivière)mentionné dans leGlossaireVienne (Ve-VIe siècles) et de dans l’une des formes anciennes latinisées de l’Aulne (Aôn enbreton), Amp-nisle cartulaire de Landévennec, un document dont les sources dans remontent au XIe siècle. Ab— ou ses dérivés —, même s’il nous renvoie fort loin dans le passé ou dans l’espace, ne présente tout de même pas de difficultés majeures, puisque, outre la toponymie, il a survécu à l’extrême ouest du continent européen et dans tout le sous-continent indien d’où il essaima.
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Comme toute science humaine, la toponymie (et peut-être plus encore l’anthroponymie) présente un nombre important d’inconnues, de ces noms obscurs, parfois très simples, que l’on ne peut raisonnablement expliquer. Ils peuvent provenir de langues, de parlers aujourd’hui disparus au vocabulaire totalement tombé dans l’oubli, ou il peut s’agir d’altérations telles qu’en l’absence de formes anciennes toute explication objective nous échappe. Là ne se limitent pas nos impossibilités d’investigation. Il faut néanmoins s’interroger, sans pouvoir toujours répondre pleinement. Pour prendre l’exemple deab, il existait très certainement d’autres termes qui auparavant devaient désigner l’eau comme élément animé ou divinisé, mais rien ne nous permet d’échafauder une hypothèse sérieuse, nos recherches ne pouvant guère dépasser vingt-cinq siècles, ce qui impose beaucoup de modestie. Or, plus la filiation d’un nom de lieux est difficile à établir et plus on pourrait se laisser aller à solliciter des bases pré-indo-européennes, des noms de personne (celtiques, latins ou germaniques). L’indispensable doute, la circonspection même ont pu faire défaut dans d’assez nombreux cas. À la lecture de certaines hypothèses, on a même le sentiment très net que, parfois, plus le nom est hermétique et plus la certitude semble grande – même si la sagesse s’impose généralement. Edmond Thin (inCherbourg, bastion maritime du Cotentin), affirme qu’il n’y a «aucune étymologie indiscutable» pour Cherbourg. Toutefois l’élément –bourg quiapparaît constamment sous diverses variantes (latinisées ou non) est à rapprocher de l’allemandBurg(château fort) ou du vieux françaisborc(château fort, castel). Dans les formes les plus anciennes,Carus-burg (Castellum) (1026-1027) ouCastellum Carns-burg en1025, se trouve un premier élément Carus- (latinisé) ouCarns- (mais peut-être s’agit-il dans ce dernier cas d’une cacographie ou d’une mauvaise lecture) que l’on va s’efforcer de rapprocher du nom deCésar (Caesaris-burgi vers1050). Mais dès la seconde moitié du XIe siècle nous auronsCheiris-burc (d’aprèsGuillaume de Jumièges), puisChier-burgvers 1070. Le déplacement vers l’avant de la voyelle du premier élément, où nous retrouvons peut-être la base pré-indo-européenne *kar- (pierre, rocher), va entraîner la palatalisation de la consonne initiale, d’où les graphies enCh-. On ne peut, à coup sûr, affirmer queCher-bourgsoit un composé d’une variante enCher- de *kar- (dans la varianteChier- le -i- matérialiserait la palatalisation du K- enCh-). Mais le site de Cherbourg est entouré de hauteurs rocheuses escarpées, et, prenant en compte l’évolution des formes anciennes, il est permis de voir dans le premier élément une forme évoluée de la base oronymique pré-indo-européenne *kar- qui, sous de multiples variantes et de nombreux dérivés, a laissé tant de traces dans les langues celtiques, le français et la toponymie.
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