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NORBERT ELIAS

De
334 pages
Lorsqu'il formule, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, sa théorie du processus de civilisation, Norbert Elias (1897-1990) n'est pas sans mesurer le caractère profondément idéologique, et donc ambigu, du concept de civilisation. Le développer en tant que "concept empirique idéologiquement neutre et concept clé d'une théorie des processus civilisateurs" tel est néanmoins, l'objectif qui se fixe alors. Ce sont donc ici les travaux plus empiriques du sociologue, et leurs questionnements fondamentaux, que l'auteur interroge.
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NORBERT ELIAS CIVILISATIONET DECIVILISATION

Collection Logiques Sociales Fondée par Dominique Desjeux dirigée par Bruno Péquignot Série Sociologie de la connaissance dirigée par Francis Farrugia
En tant que productions sociales, les connaissances possèdent une nature, une origine, une histoire, un pouvoir, des fonctions, des modes de production, de reproduction et de diffusion qui requièrent descriptions, analyse et interprétations sociologiques. La série vise à présenter la connaissance dans sa complexité et sa multidimentionnalité : corrélation aux divers cadres sociaux, politiques et institutionnels qui en constituent les conditions empiriques de possibilité, mais aussi, de manière plus théorique, analyse des instruments du connaître dans leur aptitude à produire des « catégorisations» savantes ou ordinaires, à tout palier en profondeur et dans tout registre de l'existence. Attentive à la multiplicité des courants qui traversent cet univers de recherche, ouverte à l'approche socio-anthropologique, intéressée par les postures critiques et généalogiques, cette série se propose de faire connaître, promouvoir et développer la sociologie ,de la connaissance. Elle s'attache à publier tous travaux pouvant contribuer à l'élucidation des diverses formes de consciences, savoirs et représentations qui constituent la trame de la vie individuelle et collective. Dernières parutions Sabine DELZESCAUX, Norbert Elias, une sociologie des processus, 2001. Francis FARRUGA (coord.), La connaissance sociologique - contribution à la sociologie de la connaissance, 2002. Alain PESSIN, Les œuvres noires de l'art et de la littérature, 2002.

~L'Harmattan,2002 ISBN: 2-7475-3718-8

Collection Logiques Sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

Sabine DELZESCAUX

NORBERT ELIAS
CIVILISATION ET DECIVILISATION
Préface de Eugène ENRIQUEZ

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

REMERCIEMENTS Je tiens à remercier tout particulièrement Pierre Ansart et Eugène Enriquez pour la générosité de leur enseignement et la qualité de leur accompagnement qui ont été, pour la réalisation de ce travail, d'une valeur inestimable. Je les remercie aussi chaleureusement pour leur humour et leur bienveillance. Je souhaite, également, faire part de ma reconnaissance à Francis Farrugia pour le soutien qu'il m'a apporté; à ~e Saskia Visser ainsi qu'au professeur Johan Goudsblom pour leur aimable accueil à la Fondation Elias, à Amsterdam, et pour les informations et les documents qu'ils m'ont communiqués, au tout début de ma recherche; au professeur Eric Dunning pour les indications bibliographiques qu'il a bien voulu me communiquer par téléphone; au professeur Christoph Konig, ainsi qu'à l'ensemble du personnel des archives de la littérature allemande de Marbach, pour la qualité de leur accueil et pour l'aide précieuse qu'ils m'ont apportée dans mes recherches; au professeur Hermann Korte pour m'avoir autorisée à citer des extraits de manuscrits et de lettres non publiés qu'il était important pour moi d'inclure dans mon travail. TI me tient aussi à cœur de témoigner ma gratitude et mon affection à Maryse Leynaud pour le soutien considérable qu'elle m'a apporté dans mon travail de traduction des textes anglais, ainsi qu'à Mark Huxley qui a gracieusement accepté, de surcroît, de se faire mon interprète lorsque cela a été nécessaire. Parce que leur sollicitude et leur amitié m'ont été et me sont infiniment précieuses, leur soutien indispensable pour amener ce travail à son terme, je voudrais aussi remercier Nathalie Coquille, Thierry, Didier et Evelyne Delzescaux, ainsi que mes proches et tous ceux et celles qui, de façon plus indirecte, mais non moins importante, ont contribué à l'élaboration et l'aboutissement de ma recherche. Merci enfin à Francis Laborie, mon compagnon. Ce travail d'un jour après l'autre lui doit beaucoup, bien plus sans doute qu'il ne l'imagine et bien plus, dans tous les cas, que je ne saurais l'exprimer. Cet deuxième volume lui est dédié ainsi qu'à Marta et Naomi.

PREFACE
Dans un premier volume sur l'œuvre de Norbert Elias intitulé Norbert Elias. Une sociologie des processus, Sabine Delzescaux mettait à jour les orientations théoriques et épistémologiques de l'auteur. Elle poursuit, avec ce nouveau livre, l'exploration des travaux d'Elias en se centrant particulièrement sur la théorie du processus de civilisation et en analysant les œuvres empiriques du sociologue qui font un usage direct du concept clef, pour Elias, de civilisation. Lorsque Norbert Elias, vers la fin de sa vie, dans son Etude sur les Allemands (1989, recueil de textes écrits dans la dernière période de sa production) se décidera à étudier le nazisme et les camps de concentration (sur lesquels il n' était pas parvenu à écrire pendant très longtemps) il devra, sinon amender, du moins compléter sa théorie en introduisant le concept de décivilisation, tel est le parcours qu'emprunte le sociologue, tel est aussi le parcours auquel nous invite Sabine Delzescaux pour éclairer, de la manière la plus vive, les éléments centraux d'une œuvre trop longtemps occultée, oubliée et parfois même méprisée d'un auteur reconnu par ses pairs depuis à peine une vingtaine d'années. Qu'entend donc Norbert Elias par «processus de décivilisation » ? Pour lui, ce terme désigne non seulement les transformations de la civilisation (concept neutre et non normatif), son évolution, aveugle et non-planifiée (autrement dit ne devant rien à la motivation des acteurs) et donc le changement des structures sociales mais également les conséquences de cette dynamique sur les structures de la personnalité des individus, sur leur économie psychique c'est-à-dire sur la régulation de leurs pulsions. Si les hommes ont des pulsions les entraînant à des comportements violents, il existe un plaisir de l'attaque; la civilisation (processus jamais achevé et qui peut subir des régressions et des inversions) a pour rôle de dompter ou tout au moins contrôler ces pulsions en exerçant une contrainte extérieure afin que les gens puissent arriver à se supporter et à vivre ensemble. TIfaut donc que la civilisation amène une pacification

des rapports sociaux. Mais elle ne pourrait y parvenir si elle se contentait des contraintes extérieures, elle doit, par la création d'une instance interne, d'un surmoi collectif et d'un surmoi individuel qui énoncent leurs exigences, amener les personnes à obéir, le plus souvent, à des contraintes intérieures. Les hommes passent ainsi de la contrainte extérieure à l'autocontrainte, de mœurs barbares à des mœurs plus raffinées, plus contenues, plus retenues, permettant une maîtrise constante des affects. TIs changent ainsi de normes et ils acquièrent progressivement ainsi un «habitus social civilisé ». Ce processus de civilisation permet, par conséquence, la formation d'un lien social solide qui se renforce de génération en génération. Elias donc ne sépare pas l'approche sociologique d'une approche psychologique. TIparle même d'une « société des individus» (titre d'un ouvrage qui connaît un grand succès actuel, vu la montée contemporaine de l'individualisme). Pour lui, en effet, l'homme n'est jamais une entité repliée sur elle-même, n'est pas un homo clausus; il est au contraire toujours pris dans un réseau d'interdépendances qui vont former, comme sur un échiquier ou lors d'un jeu de cartes, une configuration particulière, réseau qui changera au cours de 1'histoire et qu'il contribuera à transformer. La sociogénèse et la psychogénèse doivent donc être prises toutes deux en considération. Sociologie historique et psychologie historique vont de pair et sont complémentaires. Le «processus de civilisation» sera au centre de son grand livre Le procès de civilisation malheureusement découpé, dans la traduction française, en deux livres (traduction à laquelle manquent d'ailleurs les deux préfaces de 1936 et de 1968) et de son premier livre (certainement le meilleur) La société de cour. Sa thèse centrale, Elias la formulera à partir d'une étude attentive et systématique des manuels de savoir-vivre, des traités d'étiquette du XVIe et du XVIIIe siècles découverts à la bibliothèque du British Muséum qu'il fréquentera de manière continue à partir de 1935, date de son exil en Angleterre. TIavait dû fuir l'Allemagne nazie, vu ses origines juives. Comme il l'écrit : "Là, je me trouvais en possession d'un matériel qui mon10

trait la diversité des normes en vigueur à des époques très anciennes et qui permettait d'analyser leur évolution de façon " sure." A partir de cette analyse très fine et également de l'étude du règne de Louis XIV, il va pouvoir démontrer qu'en France (principalement, mais aussi en Angleterre) on assiste, pendant toute la période moderne (du XVIe au XVme siècle), à une maîtrise de plus en plus forte des pulsions et donc à la création, comme nous l'avons évoqué plus haut, d'un espace pacifié. Le cas de la France (étudié dans La société de cour) est particulièrement éclairant. La formation, dans ce pays, d'un Etat unifié et centralisé se réservant le monopole de la contrainte physique, le monopole fiscal et celui de la connaissance, va mettre fin aux derniers lambeaux de régime féodal (encore présent, sous une forme amoindrie, sous Louis Xm) et va entraîner la curialisation des guerriers. L'ancien guerrier doit devenir un homme de cour s'il veut continuer à occuper une place éminente dans une société où la noblesse n'a plus de marge de manœuvre et se trouve désormais soumise totalement au roi. Le guerrier devient un courtisan obligé de se soumettre à l'étiquette stricte de la cour, d'assister au lever ou au coucher du roi, de se contrôler continuellement, de respecter les préséances sous peine de se voir marginalisé et exilé dans quelque province lointaine (A ce propos, on se souviendra du fameux vers de Racine: "Dans l'Orient désert, quel devint mon ennui !" où l'Orient ne désigne qu'une contrée située à une centaine de kilomètres de Versailles). Ceci ne veut pas signifier (et l'étude d'Elias est, à ce propos, particulièrement probante) que le roi peut agir comme ill' entend. En fait, bien que théoriquement tout-puissant ("L'Etat, c'est moi"), il est pris lui-même dans un réseau d'interdépendances, dans une configuration qu'il doit maintenir sous peine de bouleverser une hiérarchie qu'il a contribué à fonder. La noblesse muselée, vient l'heure de la bourgeoisie qui, à son tour, en se conformant aux règles impératives de la vie de cour, peut accéder aux plus hautes fonctions. TIne peut être question, dans une simple préface, de détailler la thèse d'Elias qui semble dans le cas de la France (et aussi de Il

l'Angleterre qui a connu un autre destin qu'Elias analyse finement) particulièrement pertinent. Mais on doit se demander si Norbert Elias a, avec le terme de civilisation, créé un terme neutre ou si, malgré ses dénégations, celui-ci ne conserve pas quelque chose de normatif. En effet, il est incontestable qu'Elias exprime, même à mots couverts, une préférence pour l' habitus civilisé et qu'il se défie du temps où la barbarie et où la contrainte extérieure étaient en position de domination. On doit également se demander si ce procès de civilisation reste confiné à la France et à l'Angleterre ou revêt, comme le pense Elias, une valeur universelle. Ces questions essentielles, Sabine Delzescaux les aborde de front et si elle est très attentive à ne pas déformer la pensée d'Elias, de la suivre dans tous ses méandres et ses nuances, elle fait état des critiques qui ont été adressées à la thèse d'Elias, critiques qu'elle semble bien souvent partager, à notre point de vue avec raison. D'ailleurs, dès qu'Elias se centre sur l'Allemagne, il est obligé de profondément nuancer sa pensée. En effet, pour Elias, l'évolution de l'Allemagne est profondément différente de celle de la France. La bourgeoisie allemande est restée exclue des centres de pouvoir. Si l'aristocratie allemande (comme d'ailleurs l'aristocratie russe) parlait français de préférence à l'allemand considéré par Frédéric II comme "un patois à demi barbare", la bourgeoisie, elle, parle allemand, a une conscience nationale (à la différence des aristocrates allemands) qui se traduit par une culture de l'esprit, par une vertu authentique (opposée à la « courtoisie» à la française dominante chez les aristocrates). D'où une insistance en Allemagne sur la Kultur (dont on peut trouver trace au XXe siècle dans l'œuvre de Thomas Mann) qui, comme le rappelle Sabine Delzescaux, "se rapporte avant toute chose aux réalisations de l'individu particulièrement dans la sphère spirituelle", et non, comme c'est le cas pour le terme civilisation en France et en Angleterre, "à la qualité sociale". Elias dit: "La culture représentait (pour les bourgeois) la sphère de leur liberté et de leur fierté". En plus de l'aspect structurel de l'opposition entre bourgeoisie et noblesse, 12

l'Allemagne a connu pendant très longtemps un morcellement territorial et n'a pu réaliser son unité que fort tard grâce à Bismarck. En conséquence, la "notion de culture reflète la conscience de soi d'une nation obligée de se demander continuellement en quoi consiste son caractère spécifique, de chercher et de consolider sans cesse ses frontières politiques et spirituell es" (Elias). D'où la question qu'il est impossible de ne pas poser. L'Allemagne a-t-elle été un jour un pays civilisé? Freud ne le pensait pas, lui qui disait que sous le vernis pouvait se trouver la barbarie. TI ajoutait, en plus, que l'Allemagne avait été mal christianisée. Elias ne pouvait pas répondre positivement à cette question qui aurait mis en cause sa théorie. Aussi a-t-il dû introduire la notion de décivilisation ou encore d'effondrement de la civilisation pour caractériser l'Allemagne nazie. TI nous dit que dans le processus de civilisation même, "des processus de décivilisation ne cessent jamais d' œuvrer". TI évoque longuement 1'histoire de l'Allemagne et en particulier les séquelles de la guerre de trente ans, l'importance de la caste militaire (formée des seuls aristocrates), la pratique du duel dans les associations allemandes et l'exacerbation de la violence extra-parlementaire sous la République de Weimar qui n'a su et pu conserver le monopole étatique de la violence, pour expliquer la montée du nazisme et le processus de décivilisation. Sabine Delzescaux étudie (dans le texte allemand et anglais, The Germans n'ayant pas encore été traduit), en détail, les textes sur "les Allemands" réunis par Michael Schrôter. Elle ne laisse aucun doute sur ce qu'à voulu dire Elias et sur les raisons personnelles qui l'ont amené, très tardivement, à écrire ces textes que tout le monde (à partir du moment où il a été reconnu) attendait de lui. Les pages qu'elle consacre à ce texte occupent près du tiers de ce volume. C'est dire le soin, la rigueur que déploie Sabine Delzescaux pour nous faire comprendre le propos d'Elias. Elle note (parmi bien d'autres) deux points essentiels: le peu d'insistance mise sur le meurtre de masse des Juifs et la thèse selon laquelle ce qui s'est passé en Allemagne n'était pas spécifique à l'Allemagne mais au monde moderne. 13

Or, et nous avons essayé de le montrer dans notre livre De la horde à l'Etat, faire de la Shoah un à-côté (important certes) du nazisme est un non-sens. C'est la haine des Juifs, la haine de l'autre peuple élu, qui par un côté ressemblait tellement aux Allemands, qui a véritablement cimenté l'Allemagne nazie qui avait ainsi son persécuteur et sa victime privilégiée et pouvait, dès lors, renforcer sa cohésion. L'incapacité d'Elias à penser l'anti-sémitisme est une des grandes lacunes de son travail. De plus, s'il est vrai que la civilisation moderne comporte la possibilité de barbarie (Walter Benjamin ne disait-il pas "tout document de civilisation est un document de barbarie", et les penseurs de l'Ecole de Francfort, Horkheimer, Adorno en tête, ont démontré la justesse de ce propos dans leurs œuvres et ils sont allés bien plus loin dans la compréhension de l'antisémitisme qu'Elias dans leurs Eléments de l'anti-sémitisme inclus dans La dialectique de la raison), il faut pourtant expliquer les raisons pour lesquelles les nazis ont porté cette barbarie à son point d'incandescence. Elias lui-même fait une analyse subtile, au terme de son analyse historique, de l'évolution de I'habitus allemand. Mais pourquoi le faire si on dit: "Rien n'autorise à penser que l'ascension d'un mouvement tel que celui des nationaux-socialistes a nécessairement et inéluctablement, résulté de la tradition nationale allemande"? Pourquoi s'évertuer à décrire l'évolution de l'Allemagne, si c'est pour écrire que l'évolution "était seulement une des évolutions possibles de cette tradition" (Elias). En ce point, Elias se contredit et Sabine Delzescaux nous fait entrevoir cette contradiction. TIaurait mieux valu qu'Elias montre la force de l'anti-sémitisme allemand depuis Luther, la reprise de cet antisémitisme chez Fichte et les romantiques allemands, la récurrence continue de la violence chez un peuple qui ne voulait s'occuper que de culture mais qui admirait la force des militaires, qui avait des idéaux (qu'Elias souligne) mais essentiellement des idéaux de haine. Certes, il n'est pas question de dire que les Allemands sont essentiellement des êtres de haine (les Allemands actuels nous donnent une tout autre image) mais seulement que les circonstances historiques ont fait de ceux-ci 14

des êtres qui n'ont jamais vraiment été civilisés (au sens qu'Elias donne à ce mot) et qui ont toujours vénéré la violence. Si l'étude des Allemands ne corrobore qu'imparfaitement la théorie du processus de civilisation, on peut s'interroger sur le degré de généralité de la thèse d'Elias et sur sa pertinence. Elias n'a-t-il pas voulu, au besoin en forçant les données à entrer dans le moule, nous proposer une conception du monde? Dans sa remarquable conclusion, Sabine Delzescaux répond à la question en utilisant l'article de Freud "Sur une Weltanschauung" qui clôt les Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse : "Une Weltanschauung", écrit Freud, "est une construction intellectuelle qui résout, de façon homogène, tous les problèmes de notre existence à partir d'une hypothèse qui commande le tout, où, par conséquent, aucun problème ne reste ouvert, et où tout ce à quoi nous nous intéressons trouve sa place déterminée". TIajoute: "TI est aisé de comprendre que la possession d'une telle Weltanschauung fait partie des désirs idéaux des hommes. Si l'on y croit, on peut se sentir assuré dans la vie, savoir ce vers quoi on doit tendre, comment on peut placer de la façon la plus appropriée ses affects et ses intérêts". Autrement dit toute Weltanschauung est faite du tissu des illusions et se fait prendre au piège de l'idéal. C'est pourquoi si Freud récuse toute Weltanschauung religieuse et philosophique, et s'il a de la sympathie pour une Weltanschauung scientifique, il n'en est pas moins critique vis-à-vis de cette dernière qui présente "des caractères négatifs, par la limitation à ce qui peut être présentement connu et le refus tranché de certains éléments qui lui sont étrangers". Aussi estime-t-il (contrairement à certains de ses disciples actuels) que la psychanalyse ne peut et ne doit pas être une Weltanschauung. Or, n'est-ce pas ce que Norbert Elias tente de faire en élaborant sa théorie de la civilisation qu'il applique "à des problèmes fortement hétérogènes" et à laquelle "il donne, au sein même de l'espace sociologique valeur de paradigme" (S. Delzescaux) ? De plus, et Sabine Delzescaux y insiste, malgré le désir de faire du terme civilisation "un concept empirique idéologiquement neutre", Norbert Elias lui donne un aspect 15

parfaitement positif: les hommes pleinement civilisés seraient, d'après lui, capables d'autodiscipline et seraient capables de se soumettre, sans problèmes, "aux règles communes qu'ils auraient développées au cours des générations pour organiser leur existence collective" (N. Elias, Engagement et distanciation). Si Freud se refuse à toute illusion, Elias, lui, "cède à l'utopie" (S. Delzescaux). En cela sans doute est-il en train, sans le savoir, de payer à Freud une dette qu'il n'a jamais voulu vraiment reconnaître. En se centrant sur l'opposition contrainte extérieure et autocontrainte il n'a fait que reprendre en l'étendant à l'infini une intuition de Freud; il a emprunté la notion de surmoi et le mécanisme d'intériorisation des interdits à Freud; en utilisant la notion d'identification à l'oppresseur il a repris à son compte le concept d'identification à l'agresseur avancé par A. Freud, du vivant de Freud; en avançant l'idée de configuration et celle de société des individus, il se conformait aux propositions de Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi et à celles de Foulkes (antérieurement Fuchs, disciple de Freud), psychothérapeute de groupe avec lequel il a travaillé au début de sa carrière. Foulkes ne disait-il pas: "TIy a longtemps que je considère le patient que je rencontre essentiellement comme le maillon d'une longue chaîne, dans tout un réseau d'interactions"). Par contre, en ne réfléchissant pas sur l'hypothèse de Freud sur la présence dans les phénomènes vivants et sociaux non seulement de la pulsion de vie mais de la pulsion de mort, il s'est trouvé démuni dans son Germans et il a dû évoquer l'idée de décivilisation, d'effondrement de la civilisation, de barbarie inhérente au processus de civilisation sans pouvoir véritablement expliquer pourquoi de tels processus pouvaient émerger. Comme le dit Sabine Delzescaux Elias a toujours été ambivalent vis-à-vis de la dimension mortifère du processus de civilisation. Et il a préféré le masquer le plus longtemps possible. N'est pas Freud qui veut r Elias, au déclin de sa vie, a voulu reconnaître sa dette envers Freud (et encore de manière ambivalente et ambiguë puisque l'une des versions manuscrites consacrées à ses travaux se nomme: Freud 's concept of society and 16

beyond it). Elle est plus grande qu'il ne l'a pensé (nous aurions pu également faire référence à sa théorie évolutionniste et aux processus transgénérationnels qui se trouvent également présents chez Freud) et de ne pas l'avoir admis si longtemps a incontestablement obéré son œuvre Nous avons mis, dans cette préface, l'accent sur le processus de civilisation et peu abordé les travaux empiriques dans des domaines plus limités qu'Elias a réalisé en Angleterre (toujours en collaboration) en particulier ceux sur le sport (où il voit un exemple d'une violence contrôlée), celle sur la banlieue de Leicester dans une localité nommée par les auteurs Winston Parva qui lui permet, là encore, de tester ses hypothèses en particulier celle de configuration et d'interdépendance. Ces études, fort intéressantes, sont bien analysées par Sabine Delzescaux mais n'apportent rien de nouveau sauf la seconde qui permet de préciser la notion de violence symbolique. Par contre, nous voudrions dire quelques mots sur La solitude des mourants, texte écrit à un moment où Elias sent venir la mort, ouvrage bref, fort émouvant. TI y montre comment la pacification de l'espace social, le développement des mécanismes d'autocontrainte jouent pour reléguer les mourants "dans les coulisses de la vie sociale" (Elias), contribuant ainsi à la décomposition du lien social, à la privation de tout lien affectif avec les moribonds et mettant en scène une violence symbolique insupportable. Dans ce travail, Elias se livre quelque peu. Comme l'écrit Sabine Delzescaux: "les sentiments personnels ne cessent d'affleurer". TIse demande si cette fois-ci l'autocontrôle des sentiments et des passions n'est pas devenu trop fort. TItouche là un problème essentiel de notre société: le développement constant de la violence symbolique. Et il touche juste. Cette violence s'exerce contre tous ceux qui n'apparaissent plus comme faisant partie de la société, les mourants et les marginaux (ceux de Winston Parva). Mais il ne s'est pas rendu compte que nos sociétés étaient capables de reléguer et de marginaliser bien d'autres populations. Et plus important, il ne s'est rendu compte que dans The Germans que la civilisation n'avait peut-être pas triomphé. Freud était sans doute plus luci17

de quand il écrivait dans Malaise dans la civilisation que le refoulement et la répression des pulsions allaient provoquer des "niveaux de tension intolérables" et donner un champ à explorer et à exploiter à la névrose et à la pulsion de mort. Sabine Delzescaux nous rend, dans son livre, un Elias dans toute sa complexité, dans toutes ses ambivalences, dans ses passions (bien qu'il essaye de les masquer). Elle a tout lu, souvent dans les textes originaux, et a retraduit certains textes. Elle nous offre ainsi une somme sur l'œuvre d'Elias qui sera difficile à dépasser et une réflexion personnelle subtile, attentive, empreinte de sympathie, mais non absente de critique, pour l' œuvre de ce sociologue. Elias a trouvé en Sabine Delzescaux le meilleur « lecteur» possible. Ce livre Civilisation et décivilisation nous invite (et c'est tout le mérite de l'auteur) à penser à partir mais aussi au-delà de lui. Eugène Enriquez

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AVANT-PROPOS!
Je souhaiterais, afin de faciliter la lecture de l'ouvrage, apporter quelques précisions sur sa présentation. En ce qui concerne les concepts fondamentaux auxquels recourt Elias, c'est, en règle générale, au terme français que je me suis référée, le terme allemand étant, néanmoins, précisé entre parenthèses. Pour ce qui est de l'ensemble des traductions dont je porte la responsabilité, ces dernières ont été insérées au corps du texte, la citation originale étant, cependant, systématiquement mentionnée dans les notes de bas de page avec les indications bibliographiques. Ces traductions se rapportent soit à des citations extraites de textes ou d'articles d'Elias, voire d'autres auteurs qui n'ont pas été traduits en français, ou bien encore de certains de ses manuscrits non-publiés2 ; soit à des citations extraites de textes traduits en français, mais dont certains termes appelaient, dans le cadre de mon travail, plus de précisions ou de nuances, et dans certains cas, une homogénéisation par rapport à la terminologie allemande ou anglaise employée par Elias3. Tous les termes imprimés en italiques renvoient à la terminologie d'Elias ou des auteurs auxquels je me réfère, certaines citations, lorsqu'elles sont très courtes, étant également signalées par le caractère italique. En ce qui concerne, enfin, les abréviations utilisées pour les ouvrages fréquemment cités (signalées une première fois entre

1 En ce qui concerne l'orientation de ma lectme de l'œuvre d'Elias on pourra se reporter à l'avant-propos du premier volwne de ma recherche intitulé Norbert Elias. Une sociologie des processus, (L'Harmattan, Série Sociologie de la Connaissance, 2002). Les conditions de mise en œuvre de cette recherche ainsi que les choix qu'elles m'ont amenée a privilégier y sont explicités. 2 L'ensemble du fonds docwnentaire relatif à l'œuvre d'Elias et à sa vie est conservé aux Archives de la Littérature Allemande de Marbach (BadenWürtemberg). 3 Le terme, par exemple, d' habitus, auquel se réfère Elias, dès ses premiers textes, n'apparaît pas ou que de manière épisodique dans les traductions françaises, celui de figuration (configuration) étant restitué dans La société de cour, par formation et par configuration dans les textes parus ultérieurement.

crochets à la suite du titre), le lecteur pourra se reporter à l'index Table des abréviations situé en fin d'ouvrage.

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INTRODUCTION

L 'HABITUS: UN OBJET SIGNIFICATIF DE LA SOCIOLOGIE D'ELIAS
S'il est, dans l'œuvre d'Elias, un texte phare, c'est bien Über den Prozep der Zivilisation (Le Procès de civilisation). L'ensemble de ses travaux ultérieurs se fonde sur les thèses développées dans cet ouvrage, la problématique de l' autocontrainte et plus largement du processus de civilisation formant la pierre d'angle de la conception qu'il développe, à travers cette œuvre, du lien social. C'est pourquoi on peut d'emblée regretter que les deux tomes qui composent le texte original aient été publiés séparément dans la traduction française, et que les deux préfaces rédigées par Elias en 1936 (pour l'édition allemande de 1939) et en 1968 (pour la réédition allemande de 1969) aient été supprimées. Ces deux préfaces apportent, en effet, un éclairage pertinent tant sur l'organisation du texte que sur le cadre épistémologique et théorique au sein duquel ce dernier entendait déployer sa recherche. Les orientations majeures de sa pensée y sont présentées, la structuration de l'ouvrage et les découpages proposés par Elias au travers des titres et sous-titres ayant précisément pour fonction de mettre en relief ces orientations. Dégager les axes directeurs de cette sociologie des processus dont Elias se voulait le fondateur, tel était donc le préalable requis pour ressaisir toute l'importance de sa théorie de la civilisation et c'est à cet aspect de son œuvre que nous avons consacré le premier volume de notre recherche intitulé Norbert Elias. Une sociologie des processus';, nous fondant, toutefois, moins sur son grand ouvrage de 1939 que sur les textes qu'il a ultérieurement consacrés à ces questions d'ordre épistémologique et théorique. L'analyse des transformations de l'économie psychique des membres des couches sociales privilégiées
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S. DELZESCAUX, Norbert Elias. Une sociologie des processus, 2002, L'hannattan, Série Sociologie de la connaissance.

(Oberschicht) françaises à laquelle il procède dans Le procès de civilisation présuppose, en effet, une reconstruction de l'espace sociologique, reconstruction dont il entend bien poser les premiers jalons. La sociologie processuelle, pluridimensionnelle et pluridiscisplinaire qu'il développe repose avec force la question du rapport antagoniste entre individu et société. Quelle dimension le sociologue doit-il privilégier? La dimension individuelle, laquelle engagerait une réflexion sur le comportement des individus et sur le rôle moteur de leurs actions? Ou bien la dimension collective, plus centrée sur l'étude des totalités, la question des déterminismes sociaux se trouvant alors de nouveau majorée? En tant que théoricien de l'évolution sociale, Elias attend beaucoup de l' étude des processus sociaux, ces processus à long terme, aveugles et non-planifiés dont l'évolution, structurée et orientée, ne doit rien, selon lui, à l'intentionnalité des individus. La posture épistémologique qu'il adopte tendrait donc à situer sa pensée sur un versant essentiellement déterministe, l'étude de l'évolution des structures sociales tenant lieu, dans ses travaux, d'axe directeur. Mais qu'en est-il alors de la dimension individuelle? Qu'en est-il, autrement dit de cette figure de l 'homme créateur, ou pour reprendre la terminologie d'Eugène Enriquez, de l'individu-sujet5 que la sociologie ne saurait exclure de son champ de réflexion? Une telle figure estelle pensable dans la sociologie d'Elias?
Rappelons à ce propos que "le sujet humain", ainsi que le souligne Emiquez dans Les jeux du pouvoir et du désir dans l'entreprise, "est celui qui tente de sortir autant de la clôture sociale que de la clôture psychique, ainsi que de la réassurance narcissique, pour s'ouvrir au monde et pour tenter de le transformer. Quand je dis que le sujet transforme le monde, les relations sociales, les significations des actions, je ne veux pas l'identifier au grand homme qui a une vue globalisante, qui vise la transformation de la totalité en tant que telle. Je veux simplement dire que chacun, tout en acceptant les déterminations qui l'on fait ce qu'il l'est, a comme projet volontaire, sur les lieux de sa vie quotidienne, dans sa vie au travail, dans ses rapports sociaux de tous les jours, d'introduire un changement de lui-même et des autres, aussi minime soit celui-ci, à propos de n'importe quel type de problème (E. ENRIQUEZ, "Le rôle du sujet hwnain dans la dynamique sociale", in Les jeux du pouvoir et du désir dans 1'entrepn'se, Desclée de Brouwer, 1997, p. 386). ~

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Ce que l'on peut tenir pour l'un des principaux leitmotive de sa pensée nous engage fortement à revenir, dans un premier temps, sur le rapport individu/société: sauf à se déprendre de cette perception de soi ramenant l'individu à un être clos sur lui-même, à un homo clausus dont la psyché ressemble à une boîte noire inaccessible à l'entendement, les chercheurs, nous dit en quelque sorte Elias, échoueront toujours dans leur entreprise d'élucidation du changement social. L'image de «l'homme ouvert» (das Menschenbild des « offenen Menschen »), qu'il souhaite substituer à celle de l'homo clausus, fait du problème de l'étayage social de la psyché des individus un problème central. S'il accorde, par conséquent, la primauté à l' étude des structures sociales, structures dont il s'efforce de saisir les transformations à long terme, c'est que les transformations qui s'opèrent au sein de ces structures ont pour corollaire6 - et c'est là son hypothèse fondamentale -, une transformation de la structure de la personnalité des individus. Ses remarques à propos des conditions qui ont présidé à la rédaction de Über den Prozej3 der Zivilisation sont, à cet égard, éclairantes. On peut très brièvement en rappeler le contexte: en 1935, Elias émigre vers l'Angleterre, s'installe à Londres et sollicite l'aide financière d'un comité de réfugiés juifs auquel il soumet son projet de rédiger un livre. Le comité accepte de lui verser tous les mois une somme d'argent grâce à laquelle il peut subvenir à ses besoins matériels les plus immédiats. TIdécouvre alors la bibliothèque du British Museum et s'y rend quotidiennement. C'est ainsi qu'il commente sa fréquentation de la bibliothèque et sa découverte des traités d'étiquette : "Je savais que pour un temps indéterminé je n'avais aucun avenir, mais je pouvais me plonger dans les bouquins au British Museum, ou plutôt dans le catalogue de la bibliothèque, et à chaque fois que
6 Précisons simplement, ici, que c'est en recourant notamment au concept de double lien élaboré par Gregory Bateson, mais réemployé dans une acception nouvelle du terme, qu'Elias s'efforcera également de mettre en relief l'influence de la transformation de la structure de la personnalité des individus sur l'évolution des structures sociales (Cf G. BATESON, Vers une écologie de I 'Espn"t(1972), Tome 2, Seuil, 1991). 23

je repérais un titre qui m'intéressait, je me faisais apporter le livre et je le consultais. Mes idées quant à ce que j'allais écrire étaient encore assez vagues ( ), mais j'avais tout de même acquis un savoir important qui provoquait une foule d'associations pendant que je lisais. C'est ainsi que je suis tombé sur les traités d'étiquette. Un jour je me suis fais apporter l'un d'eux par hasard, je crois que c'était Courtin. Je l'ai trouvé tout à fait passionnant, et ce parce que je savais que les psychologues contemporains pensaient qu'on ne pouvait obtenir une vision convaincante des mentalités humaines qu'en étudiant celles des hommes d'aujourd'hui, tandis qu'on ne pouvait rien découvrir sur les normes comportementales des hommes du passé, et encore moins des informations sûres. Là, je me trouvais tout à coup en possession d'un matériel qui montrait la diversité des normes en vigueur à des époques anciennes et qui permettait d'analyser leur évolution de façon sûre,,7. Elias précise également, dans son entretien autobiographique, qu'il possédait une bonne connaissance du XVllIe siècle français et qu'il avait déjà "écrit la première version de La société de cour"s. Portant son attention sur les différences entre les normes de comportement suivant les époques et suivant les sociétés, il fera de l'évolution de ces normes le thème privilégié de Über den Prozefi der Zivilisation. L'étude détaillée des traités de civilité et des manuels de savoir-vivre l'amènera à formuler sa théorie du processus de civilisation (der ProzeB der Zivilistion), ce processus spécifique qui, disons à titre provisoire et de façon schématique, se traduit progressivement, dans les sociétés européennes, par une pacification des rapports sociaux, une maîtrise croissante des affects et une plus grande retenue dans le comportement individuel vis-à-vis d'autrui; par l'émergence, en somme, d'un habitus spécifique dont la composante essen7

N. ELIAS, Norbert Elias par lui-même [NEPLM] (1990), Fayard, 1991,

71. f' Ibid., p. 72. Il est à noter que la première version de La société de cour correspond à sa thèse d'habilitation bien qu'il n'ait pu la soutenir en raison de l'arrivée au pouvoir d'Hitler et de l'exil qui s'ensuivit. 24

tielle serait l' autocontrainte (Selbstzwang), contrainte exercée sur l'individu par ses propres instances psychiques, et non plus par la contrainte extérieure (Fremdzwang), c'est-à-dire la contrainte exercée par autrui (qu'il s'agisse d'une personne ou d'une institution). C'est dans la trame même de ce lien insécable qui se noue, au fil des générations, entre ces deux formes de contrainte, l'une, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'origine exogène, l'autre d'origine endogène, que l'on peut, nous semble-t-il, trouver des réponses à cette question de l'homme créateur. L'ensemble des travaux sociologiques d'Elias convergent, certes, vers le même point: montrer combien les changements qui affectent les sociétés européennes se présentent non seulement comme des changements structurés, mais également comme des changements orientés puisqu'ils se traduisent à long terme par ce qu'il définira comme une civilisation des normes de comportement. Mais au-delà de la genèse socio-historique de

ce processus qu'Elias s'efforce de restituer

-

permettra, ici, de forcer le trait -, on peut penser que l'enjeu de textes tels que Über den Prozej3 der Zivilisation (Le procès de civilisation), Die Gesellschaft der Individuen (La société des individus) ou également Die hofische Gesellschaft (La société de cour) se situe, en fin de compte, bien plus fondamentalement à un niveau théorique, au niveau de l'élaboration d'une approche9 sociologique dont nous avons rappelé les principaux caractères dans le premier volume de notre recherche et qui doit pouvoir permettre au sociologue de forger les clés ouvrant l'accès à une nouvelle compréhension des hommes et de cette dimension proprement sociale et relationnelle qui est la leur. Ce que met à jour l' étude du processus séculaire de formation de l'Etat (der StaatsbildungsprozeB) en France, à savoir la formation d'un Etat centralisé et unifié désormais capable de concentrer entre ses mains tant le monopole de la contrainte physique que le monopolefiscal, et donc capable, en cela, d'instaurer des

et l'on nous

9 Ce tenne visant à englober, ici, ceux de théorie et de modèle. 25

rapports sociaux pacifiés10 propices à l'émergence d'un habitus « civilisé », ne peut être en aucun cas négligé. La thèse qu'Elias défend dans Über den Prozej3 der Zivilisation repose intégralement sur cette étude des processus sociaux à long terme. Mais si provisoirement nous nous attachons, ici, moins aux «conclusions» de cette recherche qu'à l'approche sociologique qui la sous-tend, c'est que cette dernière se présente, dès lors que l'on considère simultanément l'ensemble des travaux empiriques d'Elias, comme, pour ainsi dire, 1'« invariant ». Quel que soit le thème traité, l'approche sociologique mise en œuvre demeurera toujours la même et l'on peut, sur la base de cette remarque, s'interroger à nouveau, ainsi que nous l'avions fait dans le premier volume de notre recherche, sur l'objet de la sociologie d'Elias. Si l'on revient sur son questionnement initial et sur la réponse qu'en dernier ressort il formule, une hypothèse voit alors progressivement le jour, l'hypothèse selon laquelle la question de la formation de I 'habitus11, et en particulier de l'habitus social (der soziale habitus) des individus, est au cœur de l'ensemble de son œuvre, en devient l'objet le plus significatif. A la question: «qu'est-ce ce qui distingue un homme moderne d'un courtisan, un courtisan d'un chevalier? », il répond en substance: son économie psychique et pulsionnelle. Qu'il s'agisse du rapport à la violence (Gewalt), du rapport au temps, du rapport au sport, à la musique, à la mort ou encore à l'exclusion, toujours se profilera cette question fondamentale de
10 Aucun Etat ne peut prétendre, selon Elias, pacifier l'espace social s'il ne détient pas ces deux monopoles qu'il qualifie de jumeaux. Plus tard, il associera à ces deux monopoles un troisième monopole, celui de la connaissance. 11Nous reviendrons sm ce concept d' habitus qu'Elias utilise, dès 1936, dans la première préface à Über den Prozej3 der Zivi/isation (cf N. ELIAS, Über den Prozej3 der Zivi/isation : Soziogenetische und psychogenetitische Untersuchungen [UPZ] (Le procès de civilisation: recherches sociogénétiques et psychogénétiques), Erster Band: Wandlungen des Verhaltens in den weltlichen Oberschichten des Abendlandes (Transformations des comportements dans les couches privilégiées séculières de l'Occident), Zweiter Band: Wandlungen der Gesellschaft, Entwurf zu einer Theorie der Zivilisation (Transformations de la société, Esquisse d'une théorie de la civilisation) (1939), Suhrkamp, 1976. 26

la formation de l 'habitus. Lorsque Elias se retourne sur 1'histoire de l'Allemagne, et autant dire sur sa propre histoire12, cette question de nouveau surgit et devient, ainsi qu'en témoignent les premières lignes de Studien über die Deutschen, lancinante: "De l'effort", écrit-il, "pour rendre compréhensible, à moimême et à toute personne disposée à écouter, comment s'est produite l'ascension du national-socialisme, et par voie de conséquence, la guerre, les camps de concentration et la scission de l'Allemagne ancienne en deux Etats, découlent bon nombre des études qui suivent. Centrale est ici la tentative de mettre en relief ces évolutions de 1'habitus national des Allemands qui ont rendu possible la poussée de décivilisation de l'époque hitlérienne, et de les mettre en relation avec le processus à long terme de formation de l'Etat allemand. Une telle problématique soulève nécessairement certaines difficultés. On reconnaît, de prime abord, plus facilement les éléments communs de 1'habitus national des autres peuples que ceux de son propre peuple"13. La pertinence sociologique que peut revêtir, dans la pensée d'Elias, l' étude des structures sociales et des transformations qui s'y opèrent tient, par conséquent, également aux clés qu'elle peut offrir pour la compréhension de la
12 C'est ainsi qu'Elias introduit son livre sur les Allemands: "Derrière les études publiées ici, se tient - à demi-caché - le témoin qui, pendant près de quatre-vingt-dix années, a vécu les événements tels qu'ils se sont déroulés". 13 N. ELIAS, Studien über die Deutschen. Machtkiimpfe und habitusentwicklung im 19. und 20. Jahrhundert [SOO], (Etude sm les Allemands. Luttes de pouvoir et évolution de l'habitus au ~ et xx: siècle), Suhrkamp, 1989, p. 7. On pomra aussi se repporter à l'édition anglaise, The Germans [TG], Polity Press, 1996. Mehrere der folgenden Arbeiten gehen auf das Bemühen zurück, mir selbst Wld jedem, der es horen will, verstiindlich zu machen, wie es zwn Aufstieg des Nationalsozialismus Wld so auch zwn Krieg, zu Konzentrationslagem Wld zum Auseinanderbrechen des früheren Deutschland in zwei Staaten kame 1m Zentrmn handelt es sich urn den Versuch, Entwick1Wlgen des nationalen Habitus der Deutschen herauszuarbeiten, die den Entzivilisienmgsschub der Hitler-Epoche ennoglicht haben, Wld sie mit dem langfristigen deutschen StaatsbildWlgsprozeB in Zusammenhang zu bringen. Bei einer solchen ProblemstellWlg hat man mit bestimmten Schwierigkeiten zu rechnen. Es ist von vornherein leichter, Gemeinsamkeiten des nationalen Habitus im Falle anderer Volker zu erkennen aIs im FaIle des eigenen. 27

psyché humaine. Qu'est-ce qui lie effectivement les hommes entre eux, mais qu'est-ce qui, tout aussi bien, les pousse vers la déliaison, vers la négation d'autrui et, cas échéant, vers son annihilation? S'il ne peut y avoir de réponses simples à de telles questions, des voies plus ou moins fécondes conduisent à leur élucidation et celle qu'Elias propose d'emprunter débouche, en dernière analyse, sur la problématique, cardinale dans sa pensée, de l'habitus social des individus. Comment cet habitus se forme-t-il ? Quelle est sa structure? En quoi et dans quelle mesure influe-t-il sur l'orientation de la destinée des individus et des groupes sociaux? En quelque sorte, et si l'on peut s'exprimer ainsi, la connaissance de l' habitus social pourrait être à la sociologie ce que le connais-toi toimême est à la psychanalyse. Sans une connaissance approfondie des processus de formation et d'intériorisation de cet habitus social, ce dernier ne peut que continuer d'échapper, en partie ou totalement, à ceux qui en sont les dépositaires, cette « méconnaissance» participant elle-même du renforcement et de la perpétuation des habitus sociaux constitués et des conduites spécifiques, individuelles et collectives, qu'ils contribuent à produire. De ce point de vue, c'est indubitablement sous le sceau de la détermination que se place cette question de l' habitus social des êtres humains auquel sont assujettis tant leurs modes de pensée que leurs modes d'action. Reste à savoir si la pensée d'Elias, et a fortiori sa sociologie, est réductible à une conception des rapports sociaux que l'on pourrait qualifier de « déterministe» 14, car si l' habitus peut permettre de comprendre l'orientation des conduites et des pratiques sociales, la question non moins centrale de la capacité d'invention, d'innovation des êtres humains, de leur capacité, en somme, à se définir aussi comme des sujets face à I'Histoire, reste entière.

Et cela, en dépit du fait qu'il s'agit là d'un concept dont Elias, pour sa part, récuse la pertinence sociologique, la polarité conceptuelle « liberté-déterminisme» étant, pour lui, trop figée pour rendre compte de la complexité des rapports sociaux (cf La société de cour [SC] (1974), Collection Champs Flammarion, 1985, p. 153). 28

14

Si, de par sa sociologie, Elias s'oppose résolument aux conceptions plaçant en leur centre l'individu souverain, et bien qu'il ne consacre à la problématique de l'homme créateur aucun texte15 à proprement parler, il y a, néanmoins, tout lieu de penser que cette dernière demeure essentielle pour lui. Qu'est-ce qui permet à l'homme d'advenir en tant que sujet? La question n'est, certes, jamais posée en ces termes, mais la parcelle d'originalité dont tout homme, ainsi que le rappelait Freud, peut faire preuve, trouve aussi son écho dans sa pensée. Pour ressaisir l'importance d'une telle problématique et retrouver dans le filigrane de sa théorie les éléments propres à l'éclairer, sans doute sera-t-il plus judicieux de reformuler cette question de façon plus adéquate par rapport à son orientation sociologique. Dans la mesure où, ainsi qu'i1le souligne, "l'individu présente l'habitus d'un certain groupe et [dans la mesure où] c'est là son habitus social (soziale Habitus) qu'il individualise plus ou moins en grandissant,,16, la question de savoir « quel habitus social permet à l'homme d'advenir en tant que sujet?» semble plus appropriée. Mais sans doute cette interrogation demeure-t-elle encore, elle aussi, trop éloignée de la perspective sociologique d'Elias qui, soulignons-le, ne se donne en aucun cas pour objectif l'élaboration d'une typologie exhaustive et approfondie des habitus sociaux. Si la mise en relation des structures sociales et des structures de la personnalité (Personlichkeitsstruktur) des individus a bien pour enjeu l'intelligibilité de l'habitus social dont ces derniers sont porteurs, c'est en priorité à l' habitus social que l'on peut qualifier avec lui de civilisé qu'il faudra se référer, notre questionnement se resserrant alors d'autant.
1~ Il existe lm manuscrit de quatorze pages intitulé "Man the Creator" (L'homme créateur), (MISC-E-XVI, Deutsches Literaturarchiv [DLA]), titre auquel se réfère la tenninologie que nous avons choisie pour aborder la question de l'individu-sujet, qui témoigne de l'intérêt qu'Elias portait à cette question. Mais à l'instar d'autres thèmes, ce dernier n'a fait l'objet d'auclm développement hormis ces quelques pages où il se proposait d'aborder trois points: l'homme créateur de "paysages terrestres", l'homme créateur d'art et le mythe de Prométhée qui l'intéressait tout particulièrement. 16N. ELIAS, La société des individus [SI] (1983), Fayard, 1991, p. 239.

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Cet habitus, Elias le tient, en effet, pour la marque distinctive des hommes appartenant aux sociétés occidentales et ce n'est, par conséquent, qu'en nous appuyant sur l'étude psychogénétique qu'il en propose, couplée à celle sociogénétique des structures sociales qui président à sa formation, que nous pourrons, du fait même de leur caractère paradigmatique, nous interroger sur le rapport qu'il établit entre cette problématique de l'habitus civilisé et celle précisément de 1'« individu-sujet ». Ce rapport, il ne se donne pas d'emblée à lire et ce n'est, ainsi que nous l'évoquions dans Norbert Elias. Une sociologie des processus, que progressivement qu'il se dégage de 1'œuvre d'Elias, chaque recherche empirique venant, pour ainsi dire, par touches successives, compléter, voire nuancer ou infléchir le tableau sociologique que ce dernier brosse de l'évolution sociale en Europe Occidentale, évolution dont le processus de civilisation reste la pièce maîtresse17. Ce processus de civilisation, c'est, pour Elias, dans le processus séculaire de formation de l'Etat qu'il faut en rechercher les fondements, l'étude de la société française féodale et curiale lui paraissant, de ce point de vue, paradigmatique. Or, s'il convient de porter une attention accrue à l'étude psycho- et sociogénétique qu'il en propose, c'est qu'un tel processus aboutit, dans un cas, à la formation d'un habitus civilisé et, dans l'autre, à son effondrement, étant entendu que 1'habitus civilisé est, dans tous les cas de figure, considéré par Elias comme l'habitus, si l'on peut dire, référentiel. Les modalités de formation de cet habitus se trouveront, de ce fait et par conséquent, au centre de nos préoccupations (première partie), son articulation avec ce qu'Elias nomme les processus de décivilisation (deuxième partie) et dont l'exemple paradigmatique, sans être le seul, est celui du nazisme, reposant avec acuité la question de la capacité des individus, et peut-être faudrait-il ajouter de leur possibilité, à résister aux déterminations que I'histoire - et il faut entendre par là tant leur histoire
personnelle que 1'Histoire avec un grand H
-

fait peser sur eux.

17 S. DELZESCAUX, Norberl Elias. Une sociologie des processus, op. cit., p.42.

30

PREMIERE PARTIE

De la formation de l'Etat à la formation d'un habitus civilisé
L'hypothèse selon laquelle le processus de formation des sociétés modernes aurait pour caractéristique fondamentale d'œuvrer dans le sens d'une civilisation des normes de comportement et des mœurs apparaît à première vue pour le moins étrange et paradoxale. Comment, en effet, ne pas être désarçonné par la thèse que formule Elias à l'aube de la Seconde Guerre Mondiale - et cela d'autant plus si l'on songe, de surcroît, au statut de réfugié juif allemand du sociologue à cette époque -, à savoir que l'évolution de ces sociétés se traduit par une pacification des rapports sociaux et que le lieu, et l'instrument, privilégié de cette pacification n'est autre, en France, que la monarchie absolutiste de Louis XIV ? Concernant le premier point, on peut s'interroger sur l'accréditation d'une telle thèse alors même que les événements les plus marquants du XXe siècle -la Première Guerre Mondiale et encore plus particulièrement la Seconde Guerre Mondiale et les camps de concentration - semblent la vider radicalement de son contenu et la dépouiller de toute pertinence. N'y a-t-il pas, en outre, quelque ironie à constater que les sociétés étatiques occidentales supposées à l'origine de la formation de normes de comportement dites civilisées sont, contre toute attente, celles-là même par lesquelles sont venus chaos et génocide? Que penser enfin de la dichotomie normative civilisation/barbarie que semble présupposer et entériner le concept même de civilisation ? Si cet ensemble d'interrogations est loin d'être exhaustif, il nous ramène, néanmoins, aux aspects les plus problématiques du concept de civilisation et, par voie de conséquence, à ceux de la théorie du processus de civilisation élaborée par Elias. Pour comprendre les multiples réticences et plus encore les critiques les plus vives qu'a soulevées cette théorie, tant au niveau de ses implications qu'au niveau de sa validité, il sera

donc nécessaire de revenir, en premier lieu, sur ce concept éminemment polémique qu'est le concept de civilisation et sur son caractère, selon toute apparence, profondément ambigu. Le fait, par ailleurs, qu'Elias voit dans le processus de formation de l'Etat, et en particulier dans cette forme autocratique de gouvernement qu'est la monarchie absolutiste de Louis XIV, la principale matrice en France du processus de formation de normes de comportement civilisées peut sembler à première vue paradoxal. Pourquoi, en effet, dans un cas, celui de la monarchie absolutiste française, l'émergence d'un pouvoir central fort détenteur du monopole de la contrainte physique et du monopole fiscal, indispensables, nous dit Elias, à tout processus de pacification des rapports sociaux, aboutit à une stricte réglementation de l'usage de la violence physique, ou plus précisément à la formation, disons provisoirement, d'une sensibilité de plus en plus réticente face à un tel usage, alors que dans un autre cas, celui de l'empire allemand, il aboutit à la formation d'une sensibilité valorisant, quant à elle, et au contraire, le recours plus systématique à une telle violence, violence qui avec les camps de concentrations atteint son paroxysme ? La question, en somme, à laquelle nous ramène cette mise en perspective est bien celle de la formation de cet habitus « civilisé» qu'Elias place au cœur de sa théorie: quelles sont ses caractéristiques, ses implications tant au niveau social qu'au niveau individuel? Qu'est-ce qui en assure enfin, et si tant est qu'elle puisse l' être, la pérennité ou l'effondrement?

32

A - Le concept logie

de civilisation

à l'épreuve

de la socio-

Les controverses qu'ont suscitées et que suscitent encore aussi bien l'usage que la portée scientifique d'un concept tel que celui de civilisation (Zivilisation ou Zivilisierung) pourraient indubitablement faire l'objet d'une étude volumineuse. Mais pour multiples que soient, en particulier au niveau épistémologique, les points sur lesquels s' étayent ces dernières, c'est en dernière instance à la polysémie, et par voie de conséquence, à l'ambiguïté même du terme, que ceux-ci nous ramènent. Bien qu'Elias ait toujours eu conscience des difficultés que soulevait le caractère idéologique de ce concept, il dira n'avoir jamais pu trouver un terme plus approprié pour rendre compte du processus qu'il étudiait. C'est pourquoi, ainsi qu'il le rappelle dans un article publié dans le journal Die Zeit, le 17 juin 1988, il prit en définitive le parti de conserver ce concept et, en s'appuyant sur un ensemble de documents empiriques (empirische Belegen), de le développer à la fois comme "concept empirique idéologiquement neutre et concept clé d'une théorie des processus civilisateurs" (aIs ideologisch neutralen Sachbegriff und zugleich aIs Schlüsselbegriff einer Theorie zivilisatorischer Prozesse)18. Rien n'illustre sans doute mieux la centralité de ce concept que ses exigences par rapport aux traductions de Über den Prozej3 der Zivilisation et, en particulier, son refus catégorique de voir disparaître ce terme du titre du premier tome de l'édition française pour laquelle il proposera La civilisation des mœurs. L'ensemble des éditions étrangères le reprendra, y compris celle de Calmann-Lévy malgré les réticences de l'éditeur qui, dans sa correspondance avec Elias, insistera sur le caractère "terriblement vieillot et ambigu pour un lecteur non-averti,,19 de ce terme et sur le fait que ce dernier
N. ELIAS, "Was ich Wlter Zivilisation verstehe" (Ce que j'entends par civilisation), Die Zeit, Nr. 25, 17. JWli, 1988. 19 Lettre de Jean Baéchler du 25 janvier 1972, Correspondance Elias/Calmann-Lévy, dossier 909, DLA.
18

se réfère moins en français à un processus qu'à "l'état stable auquel a mené un processus,,20. Si les divergences entre Jean Baéchler et Elias à propos de la traduction du titre en français relèvent de l'anecdote, elles n'en préfigurent pas moins les polémiques à venir concernant ce concept et la théorie qui lui est associée.

20

Ibid.

34

Chapitre 1 - Le concept de civilisation: un concept normatif ? C'est le caractère normatif généralement associé au terme civilisation qui fera l'objet des plus âpres controverses et c'est de l'anthropologie, en la personne d'Anton Blok, que viendra l'une des critiques les plus virulentes, lors du congrès organisé à Amsterdam, en 1981, par le groupe de travail de "sociologie configurationnelle" (Figurationssoziologie) autour du thème "théories de la civilisation et processus de civilisation" (Zivilisationstheorien und Zivilisationsprozesse). Ainsi que le rapporte Nico Wilterdink, dans son article "Die Zivilisationstheorie im Kreuzfeuer der Diskussion"21, la théorie d'Elias du processus de civilisation fut, dans ce congrès, soumise à deux registres de critiques. Le premier concernait l'adéquation entre les faits historiques et "l'image du processus de civilisation de l'Europe Occidentale présentée dans Über den ProzefJ der Zivilisation,,22 (das Bild des westeuropaischen Zivilisationsprozesses, das in Über den Prozej3 der Zivilisation dargestellt wird) et le second, la possibilité d'appliquer une telle théorie à des sociétés autres que les sociétés européennes. C'est dans ce deuxième registre que devait prendre pied la critique formulée par Blok, lequel récusait le caractère universel du processus de civilisation (die Zivilisierung23) des comportements, "l'accomplissement du contrôle physique" (die KontroUe kôrperlicher Verrichtungen), autrement dit, le refoulement
N. WILTERDINK, "Die Zivilisationstheorie im kreuzfeuer der Diskussion : Ein Bericht vom Kongre13 über Zivilisationsprozesse in Amsterdam (La théorie de la civilisation sous le feu croisé des discussions: un compte rendu du congrès sur les processus de civilisation à Amsterdam), in P. GLEICHMANN, J. GOUDSBLOM (Hg.), Macht und Zivilisation. Materialen zu Norbert Elias' Zivilisah"onstheon'e, Tome 2, Suhrkamp, p. 280-304.
22 Ibid., p. 284.
21

23 Ainsi que le précisent Marie-Louise Brandi et Barbara Momenteau, en allemand, le suffixe - ung "indique l'action dans le sens d'me évolution vers un état; m phénomène rappelant son évolution", cf M.L. BRANDI, B. MOMENTEAU, Lesekurs fUr Geisteswissenchaftler, Klett Edition Deutsch, 1996, p. 12. 35