NORBERT ELIAS UNE SOCIOLOGIE DES PROCESSUS

De
Publié par

Comment le sociologue juif allemand Norbert Elias pouvait-il soutenir, à la veille de la seconde guerre mondiale, que l'un des traits distinctifs de l'homme moderne concernait précisément sa plus grande capacité à réguler, autrement que sous le joug de la contrainte extérieure, ses affects et ses pulsions ? Pour répondre à cette interrogation, il était nécessaire de s'interroger sur la spécificité du cadre épistémologique et théorique assignée par Elias à cette sociologie des processus dont il se voulait le fondateur. Quelle reconstruction de l'espace sociologique propose-t-il et quelles orientations théoriques fondamentales cette reconstruction appelle-t-elle ?
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 279
Tags :
EAN13 : 9782296287846
Nombre de pages : 319
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

NORBERT ELIAS
UNE SOCIOLOGIEDES PROCESSUSCollection Logiques Sociales
Dirigée par Bruno Péquignot
Série Sociologie de la connaissance
dirigée par Francis Farrugia
En tant que productions sociales, les connaissances possèdent une
nature, une origine, une histoire, un pouvoir, des fonctions, des modes de
production, de reproduction et de diffusion qui requièrent descriptions,
analyses et interprétations sociologiques.
La série vise à présenter la connaissance dans sa complexité et sa
multidimensionnalité : corrélation aux divers cadres sociaux, politiques et
institutionnels qui en constituent les conditions empiriques de possibilité,
mais aussi, de manière plus théorique, analyse des instruments du
connaître dans leur aptitude à produire des « catégorisations» savantes ou
ordinaires, à tout palier en profondeur et dans tout registre de l'existence.
Attentive à la multiplicité des courants qui traversent cet univers de
recherche, ouverte à l'approche socio-anthropologique, intéressée par les
postures critiques et généalogiques, cette série se propose de faire
connaître, promouvoir et développer la sociologie de la connaissance. Elle
s'attache à publier tous travaux pouvant contribuer à l'élucidation des
diverses formes de consciences, savoirs et représentations qui constituent
la trame de la vie individuelle et collective.
@ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-2448-5SABINE DELZESCAUX
Norbert Elias
Une sociologie des processus
Préface de Pierre Ansart
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
1026 Budapest HONGRIE 10214 Torino Italie75005 Paris - France - -REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier tout particulièrement Pierre Ansart et
Eugène Enriquez pour la générosité de leur enseignement et la
qualité de leur accompagnement qui ont été, pour la réalisation
de ce travail, d'une valeur inestimable. Je les remercie aussi
chaleureusement pour leur humour et leur bienveillance.
Je souhaite, également, faire part de ma reconnaissance à
MmeFrancis Farrugia pour le soutien qu'il m'a apporté; à
Saskia Visser ainsi qu'au professeur Johan Goudsblom pour
leur aimable accueil à la Fondation Elias, à Amsterdam, et pour
les informations et les documents qu'ils m'ont communiqués,
au tout début de ma recherche; au professeur Eric Dunning
pour les indications bibliographiques qu'il a bien voulu me
communiquer par téléphone; au professeur Christoph Konig,
ainsi qu'à l'ensemble du personnel des archives de la littérature
allemande de Marbach, pour la qualité de leur accueil et pour
l'aide précieuse qu'ils m'ont apportée dans mes recherches; au
professeur Hermann Korte pour m'avoir autorisée à citer des
extraits de manuscrits et de lettres non publiés qu'il était
important pour moi d'inclure dans mon travail.
Il me tient aussi à cœur de témoigner ma gratitude et mon
affection à Maryse Leynaud pour le soutien considérable qu'elle
m'a apporté dans mon travail de traduction des textes anglais,
ainsi qu'à Mark Huxley qui a gracieusement accepté, de
surcroît, de se faire mon interprète lorsque cela a été nécessaire.
Parce que leur sollicitude et leur amitié m'ont été et me sont
infiniment précieuses, leur soutien indispensable pour amener
ce travail à son terme, je voudrais aussi remercier Nathalie
Coquille, Thierry, Didier et Evelyne Delzescaux, ainsi que mes
proches et tous ceux et celles qui, de façon plus indirecte, mais
non moins importante, ont contribué à l'élaboration et
l'aboutissement de ma recherche.
Merci enfin à Francis Laborie, mon compagnon. Ce travail
d'un jour après l'autre lui doit beaucoup, bien plus sans doute
qu'il ne l'imagine et bien plus, dans tous les cas, que je ne
saurais l'exprimer. Cet ouvrage et celui à venir lui sont dédiés
ainsi qu'à Marta et Naomi.PREFACE
Malgré l'intérêt suscité aujourd'hui par l'œuvre de Norbert
Elias, il n'existait, avant la publication des livres de Sabine
Delzescaux, aucune présentation exhaustive, en français, de ses
nombreux travaux. Les obstacles à la réalisation d'une telle
entreprise étaient, en effet, considérables. Loin de se limiter aux
grands ouvrages connus comme La société de cour (1933) ou
Le procès de civilisation (1939), Norbert Elias a réalisé de
multiples recherches entre les années 1950 et 1990, et sur des
sujets aussi divers que la sociologie du sport ou les logiques de
l'exclusion. De plus, les livres et articles, écrits en allemand ou
en anglais, ne sont pas encore accessibles en français et la
maîtrise de ces deux langues était indispensable pour mener à
bien une recherche exhaustive et rigoureuse. Une difficulté
supplémentaire se présentait pour l'utilisation des traductions
françaises existantes qui, menées en ordre dispersé, comportent
des divergences dans le choix des vocabulaires propres aux
traducteurs successifs. Enfin, pour qui ambitionnait de
considérer la totalité des écrits, publiés et non publiés, il restait
encore à accéder aux archives, documents et correspondance,
distribués entre Marbach en Allemagne et les Pays-Bas.
L'entreprise que s'est proposée Sabine Delzescaux était
donc singulièrement difficile, ambitieuse, et l'on doit se
féliciter, pour une meilleure connaissance de Norbert Elias,
qu'elle ait réussi à mener à bien son projet malgré tous les
obstacles rencontrés.
Une telle entreprise exige, de plus, des choix à travers les
différents modes d'approche possibles. Il pouvait être tentant,
XXèmepour une œuvre traversée par l'histoire du siècle et par la
seconde guerre mondiale, d'insister sur les contextes sociaux et
politiques de sa création. Il pouvait aussi être tentant d'entrer
dans le détail des débats que n'ont pas manqué de soulever les
thèses de l'auteur. Le choix a été fait ici d'écarter ces
possibilités annexes pour privilégier l'analyse attentive des
textes, la seule interrogation sur les contenus. Ce choix de la
critique interne est d'autant plus justifié qu'il rejoint la forme de
pensée de Norbert Elias lui-même. En effet, son mouvement de
9pensée est fortement marqué par un procès de réflexivité sur les
concepts utilisés, sur les procédures probatoires employées.
L'interprétation à caractère herméneutique de Sabine
Delzescaux retrouve les intentions de l'auteur et son
autoréflexion. Comme N. Elias attend du lecteur une attention
privilégiant les intentions centrales et les théorisations sous-
j acentes, son interprète choisit de mettre en relief, non tous les
détails des faits rassemblés, mais les concepts-clés, les thèmes
structurants, les théories explicatives, conformément aux vœux
de l'auteur. Et elle s'est proposée de relier toutes les œuvres, et
non seulement les principales, à ces thèses centrales, posant
ainsi la question de l'unité et de la cohérence l'ensemble. Elle
conduit ainsi le lecteur à une connaissance de l'œuvre même, à
une interprétation de critique interne sur les tensions éventuelles
et sur le travail mené pour les surmonter.
Ce premier volume que présente Sabine Delzescaux est plus
particulièrement consacré au cheminement intellectuel de N.
Elias et sur ses conceptions théoriques, le second volume
détaillera l'ensemble des recherches empiriques et les réponses
aux défis de l'histoire.
Une telle synthèse, à la fois exhaustive et de critique interne,
conduit à faire lire N. Elias autrement. La première révision que
l'on sera entraîné à faire porte sur la diversité des champs de
recherche. On retient, en effet, le plus souvent, de N. Elias, ses
grandes œuvres sur le devenir de la civilisation occidentale, sur
la société de cour, faisant ainsi de lui, exclusivement, un
sociologue historien des cultures et des mentalités. Parce que
ses travaux sur le sport, sur la sociologie de la musique ou sur la
situation des mourants, sont plus cours et moins élaborés, on a
le plus souvent, tendance à les négliger. Une lecture exhaustive
élargit considérablement les domaines d'investigation et pose
de nouvelles questions. Il ne s'agit pas de mettre N. Elias en
contradiction avec lui-même, mais de reconsidérer ces œuvres
dites secondaires ou mineures, pour examiner en quoi ces
recherches confirment les schèmes théoriques antérieurs ou en
quoi elles les infléchissent. Et il n'y a pas lieu d'écarter
l'hypothèse selon laquelle des schèmes théoriques se
trouveraient complétés, assouplis par des recherches ultérieures
10à 1945. Comme on le verra mieux dans le second volume de cet
ouvrage, la question s'est trouvée posée avec violence par la
guerre de 1940-1945. Comment, après avoir montré la
continuité du procès (prozefJ) de civilisation et construit une
vision socio-historique que l'on peut dire progressive et
optimiste de la civilisation occidentale, N. Elias pouvait-il
interpréter la régression de la guerre et en rendre compte?
Devait-il renouveler sa théorie antérieure, construire un champ
de recherche complémentaire, ou récuser sa théorie socio-
historique proposée avant 1940 ? On verra, en suivant l'analyse
de On Germans et des écrits postérieurs à 1945, que N. Elias
n'a ni abandonné ses théories antérieures, ni consenti à les
mettre en question, mais a cherché à élargir considérablement
ses ambitions théoriques. Des écrits qu'il ne convient plus de
négliger, sur le symbolique, sur les logiques de l'exclusion,
montrent N. Elias soucieux de se dégager des débats sur
l'histoire du monde occidental pour élargir sa théorisation,
répondre à des problèmes sur le langage, sur la socialisation ou
la construction sociale du temps. Ainsi se trouve menée une
conciliation dynamique entre unité théorique et diversification
des champs de recherche.
Une deuxième révision, concernant les méthodes
d'investigation, va dans le même sens. Là encore, le long
parcours de Sabine Delzescaux conduit à remettre en question
un certain enfermement que l'on a été tenté de faire en limitant
l'œuvre de N. Elias à la seule construction d'une méthode
socio-historique. La pluridisciplinarité pratiquée majore le
dialogue avec I'histoire, mais s'y ajoute le dialogue avec la
psychologie, sans que soit écartée l'approche structurale, ni les
enquêtes empiriques, ni le dialogue critique avec la philosophie.
Le dialogue avec I'histoire est, certes, primordial, il fait
toute l'originalité du grand livre sur le Procès de civilisation qui
est construit à partir des travaux des historiens sur le XVIIèmeet
le XVIIIème européen et selon l'hypothèse d'une évolution
orientée de façon continue dans le sens de la civilisation des
mœurs. Mais, pour rendre justice à cette perspective, il faut
souligner qu'Elias l'applique librement et la suspend au profit
d'une approche que l'on peut qualifier de structurale lorsqu'il
Ilétudie les structures et les fonctions des agents dans la société
de cour. Si la méthode socio-historique est, à l'évidence,
privilégiée, elle est elle-même ouverte à ces deux orientations
distinctes de la diachronie et de la synchronie.
Le recours à la psychanalyse est opéré systématiquement dès
les premiers travaux antérieurs à 1939 et le modèle freudien est
intégré dans la perspective évolutionniste, en particulier par les
thèmes du surmoi et de l'autocontrainte. Mais Sabine
Delzescaux souligne justement combien ce recours est bien
éloigné d'une simple application des schémas freudiens aux
évolutions socio-historiques. Elias fait, en effet, une lecture très
sélective et personnelle de l'œuvre de Freud: non seulement il
n'en retient que les éléments qui lui paraissent valables dans ses
explications mais il repense chacun de ces éléments dans sa
propre conceptualisation.
Et, de même, le rapport à la philosophie est plus complexe
qu'il ne semble. Elias se plaît à polémiquer contre la tradition
philosophique comme si elle se réduisait à l'idéalisme kantien
et néo-kantien. Mais il ne cesse de reprendre les problèmes
classiques de la philosophie tels que les questions de l'homme
dans le monde et dans son histoire, de la connaissance ou de la
philosophie de 1'histoire. Elias récuse le rationalisme kantien
pour mieux retrouver les questions traditionnelles de la
philosophie, suggérant ainsi que la sociologie suppose, en fait,
une réflexion générale sur l'homme, sur la nature humaine et
son destin.
Et quelle que soit l'importance, dans la méthodologie
d'Elias, de ces trois recours privilégiés à l'histoire, à la
psychanalyse et à la philosophie, il y ajoute, avec non moins de
liberté d'esprit, les méthodes proprement sociologiques des
enquêtes. Lorsqu'il choisit d'étudier les processus de
l'exclusion dans la banlieue de Leicester en 1960, il se fonde,
en particulier, sur une série d'entretiens avec des habitants de
Winston Parva et sur une analyse de contenu de ces discours.
Les quelques indications historiques et psychologiques ne
viennent alors que compléter une méthodologie appropriée aux
objectifs choisis.
12C'est ainsi par la pluralité de ces méthodes qu'Elias
caractérise sa propre conception de la sociologie.
Dans l'ensemble complexe de cette théorisation, Sabine
Delzescaux a choisi, comme objet central de son investigation,
l'analyse du lien social et c'est, en effet, un thème fondamental
dans lequel se croisent les questions permanentes de l'œuvre.
Toutes les méthodes sont requises et se complètent pour
construire une théorie satisfaisante des relations sociales.
L'approche historique dissipe les illusions substantialistes sur la
permanence du lien social: elle ne démontre pas seulement la
diversité des formes et leur transformation, mais y fait percevoir
une évolution en profondeur des normes et de leur
intériorisation. L'approche psychanalytique fait comprendre que
le lien social et son actualisation dans les interactions est
renouvelé par des individus porteurs d'un habitus
historiquement acquis et marqués par un inconscient social que
révèlent aussi les enquêtes apparemment partielles et limitées.
Dès lors, cette théorie du lien social va se trouver reprise et
questionnée de façon constante dans chaque œuvre. Elle est
longuement observée dans sa dimension historique et
structurale au cours des recherches sur l'évolution de la
civilisation. Elle est repensée dans sa régression au cours des
XIXèmesiècle. Elle est auluttes de pouvoir dans l'Allemagne du
cœur des travaux de sociologie générale telle que La société des
individus ou la théorie du symbolisme. Cette question du lien
social, de la nature et des changements des configurations
sociales où s'actualisent les échanges, est bien au centre des
recherches, comme elle est, pour Elias, au cœur de toute
théorisation de sociologie générale. Aussi bien est-elle
l'occasion d'un travail permanent qui porte, en particulier, sur
les concepts. C'est, en effet, un trait de la réflexion éliasienne
que de revenir fréquemment sur le travail de définition et de
redéfinition des mots (figuration, configuration, habitus,
intégration, autocontrainte) alors même que le lecteur pouvait
estimer que tel concept avait été suffisamment élaboré
antérieurement. Ce travail de réélaboration indique assez
l'importance de l'enjeu d'une plus juste compréhension du lien
social. Elias en attend une clarification fondamentale des
13rapports sociaux susceptible de s'étendre à tous les niveaux de
l'expérience sociale et de réorienter la connaissance vers une
plus grande lucidité. Mais cette obstination à revenir sur ce
problème et sur ces définitions de base laisse à penser que ce
travail n'est pas achevé et qu'il circonscrit un problème
permanent tant dans son approfondissement que dans sa
possible compréhension par les citoyens.
Cette dernière remarque n'est pas accessoire. Comme le
remarque Sabine Delzescaux, et à juste titre, les intentions
pédagogiques ne sont jamais absentes chez Elias et s'inscrivent
dans une intentionnalité politique. Cette vocation politique se
présente de façon paradoxale puisque Elias ne cesse d'appeler à
la distanciation, au refus de l'engagement du sociologue et
dénonce les méfaits, pour la connaissance sociale, des
engagements partisans. Les lecteurs ont pu être souvent surpris
de la distance prise par Elias vis à vis des événements de la
seconde guerre mondiale et de son apparente froideur à cet
égard.
Contrairement aux apparences, Elias attend beaucoup d'une
meilleure connaissance du social pour l'amélioration des
relations humaines, mais son attente ne suit pas le cours le plus
souvent attendu. Face aux mythologies et aux illusions sociales
telles qu'il les découvrit, par exemple, au cours de la première
guerre mondiale, il a pensé que la tâche de la science sociale
n'était pas de s'engager dans une dénonciation passionnelle qui
n'aurait pu que se retrouver dans un camp guerrier contre un
autre. La tâche de la science sociale n'est pas, en ce sens,
militante, elle se situe au niveau de la connaissance et de
l'élaboration à vocation scientifique. Toutefois, cette tâche, si
elle est d'abord scientifique, peut avoir des conséquences
sociales et politiques, et n'est donc pas exclusivement
scientifique. En cela, la distanciation pourrait être la condition
d'une véritable action politique de la connaissance sociale. Elias
reprend ici explicitement certaines suggestions d'Auguste
Comte, de Max Weber, et, peut-on ajouter, de Emile Durkheim.
N'est-ce pas la tâche particulière de la science sociale que
d'observer les impasses, les pièges où sont entraînés les
hommes et les nations, de s'en distancier pour en faire une
14analyse différente, éloignée des passions communes, et de
tenter de faire connaître cette explication pour aider les hommes
à surmonter leurs angoisses? Elias en donne pour cas
exemplaire celui des guerres. Ce n'est pas particulièrement, à
ses yeux, la tâche des sciences sociales que de s'insurger,
comme chacun, contre les guerres. C'est leur tâche de montrer
le piège dans lequel les hommes sont pris lorsque, inquiets
d'une menace ennemie, ils sombrent dans les passions de la
peur et de la haine qui, précisément, les empêchent d'échapper
au malheur. Ce ne serait pas une mince tâche que de parvenir à
une claire compréhension de ce mécanisme par lequel une
situation dangereuse renforce le caractère émotionnel des
réactions, et comment cette émotionnalité, comme par un
double lien, empêche les uns et les autres de trouver les modes
de solution aux conflits dont ils sont les victimes, et, en partie,
les auteurs. La tâche éminemment politique de la science
sociale se situe dans un travail de distanciation, d'analyse aussi
objective que possible des situations, dans l'espoir que la
connaissance des mythes, des illusions et des pièges forgés par
les hommes, contribuera à leur régression dans la vie politique.
Point de vue marqué par le scientisme, peut-être, et par
l'humanisme, certainement.
Pierre Ansart
15AVANT-PROPOS
Je souhaiterais, afin d'éclairer l'orientation de ma lecture de
l'œuvre d'Elias, apporter quelques précisions sur les conditions
de mise en œuvre de cette recherche et sur les choix qu'elles
m'ont amené a privilégier.
Chacun sait l'intérêt marqué que suscite, en France, l'œuvre
d'Elias depuis la parution de La civilisation des mœurs (1973),
de La société de cour (1974) et de La dynamique de l'occident
(1975). Ses travaux les plus importants ont été, depuis, traduits
en français et si, comparé à des pays comme l'Angleterre, la
Hollande ou encore l'Allemagne, pour ne retenir que ces
derniers, les études qui sont consacrées à son œuvre restent peu
nombreuses, leur nombre, déjà conséquent, témoigne,
néanmoins, de l'attention soutenue qui lui est portée. En 1993,
date à laquelle ma recherche a débuté, Engagement et
distanciation, venait tout juste d'être publié, Sport et
civilisation (1994), Du temps (1996) et Logiques de l'exclusion
(1997) n'étaient pas encore traduits en français, et l'ensemble
des articles parus en anglais ou en allemand, ainsi que des
textes tels que The Symbol Theory ou Studien über die
Deutschen n'étaient, et ne sont toujours, accessibles qu'en
anglais ou en allemand. Ainsi une lecture attentive et
approfondie de l'œuvre d'Elias, encore trop peu connue et
commentée en France, supposait-elle que je prenne
connaissance de ce corpus de textes, ainsi que de l'important
fonds documentaire relatif à son œuvre et à sa vie d'une part, et
des études les plus importantes qui lui étaient consacrée d'autre
part. Considérable, l'investissement en temps qu'a requis une
telle lecture l'a d'autant plus été que j'ai très vite été confrontée
aux difficultés que soulèvent inéluctablement la traduction
d'une œuvre. Outre le nombre conséquent de textes non-traduits
en français (publications et manuscrits confondus), une étude
comparative des traductions françaises et des textes originaux
s'est d'emblée révélée nécessaire et cela pour au moins deux
raisons: l'une concerne Über den ProzejJ der Zivilisation (Le
17Procès de civilisation, 1939) dont certaines parties n'ont pas été
traduites1, la traduction et la parution, à deux ans d'intervalle et
sous deux titres différents, La civilisation des mœurs (1973) et
La dynamique de l'Occident (1975), des deux tomes qui le
composent ne rendant pas véritablement compte, et je m'en
tiendrai à cette remarque, de la structuration spécifique du texte
original dont les deux tomes ne sauraient être dissociés; l'autre
concerne le fait que les traductions de la plupart de ses ouvrages
émanent de traducteurs différents, les diverses traductions qui,
de ce fait, sont proposées des concepts fondamentaux auxquels
il recourt ne permettant pas toujours de ressaisir la spécificité de
leur acception, ainsi que leur processus de maturation.
S'il m'apparaît nécessaire d'appeler l'attention sur
l'important investissement en temps qu'a nécessité la lecture
des textes originaux et plus largement de l'ensemble de
l'œuvre, c'est que les options majeures de mon travail y ont été,
dans une certaine mesure, assujetties. Il est, en effet, très vite
devenu évident que je ne pourrais mener de front une étude,
pour ainsi dire, compréhensive de l'œuvre d'Elias, une étude
soucieuse de ressaisir les visées scientifiques de l'auteur, de
dégager les orientations fondamentales de sa pensée et de
préciser l'armature théorique de son travail et une étude centrée
plus exclusivement sur les aspects les plus problématiques de sa
théorie laquelle ne pouvait être, dans cette perspective, que
brièvement exposée. Or, l'organisation de l'œuvre, sa continuité
et les correspondances qu'Elias n'a eu de cesse d'établir entre
ses différents travaux m'ont finalement amenée à privilégier
une lecture interne de cette dernière, à l'aborder, autrement dit,
au niveau de ses concepts fondamentaux, afin de mettre à
l'épreuve leur cohérence et leur fécondité heuristique, tout en
m'efforçant de préciser et de reconstituer, dans son originalité,
la conception du «lien social» développée par Elias. Cette
1 La préface du texte original rédigée par Elias, ainsi que celle rédigée en 1968
pour la réédition de l'ouvrage en 1969, ont été supprimées, de même que la
première partie du deuxième tome qui se compose de plusieurs chapitres et
qui est consacrée à la sociogénèse du processus de féodalisation.
18option m'a semblé, ultérieurement, d'autant plus devoir être
retenue que l'interprétation des controverses qu'a suscitées,
dans les pays où elle a été abondamment commentée, son œuvre
et en particulier sa théorie de la civilisation, ne peut s'étayer en
première instance, que sur un examen attentif de cette théorie et
des concepts qu'elle met en œuvre, ainsi que des présupposés
épistémologiques qui la sous-tendent. Sans doute pourra-t-on
regretter qu'une approche plus élargie de sa réflexion
sociologique mettant en relief ses liens, notamment, avec la
Sociologie Allemande Classique et L'Ecole de Francfort, ou
encore avec l'œuvre de penseurs tels que Mannheim ou
Huizinga, pour ne citer que ceux-là, n'ait pas été mise en œuvre.
S'il ne m'a pas paru possible, cependant, d'y étendre ma
recherche, c'est qu'il eût été délicat d'aborder cette pro-
blématique sans lui apporter tous les développements qu'elle
appelle, la relation, en particulier, profondément ambivalente
qu'Elias entretenait, toutes disciplines confondues, avec la
tradition scientifique tendant à masquer les influences multiples
que cette tradition a exercées sur sa pensée. L'imposant travail
de vérification et d'homogénéisation, lorsque nécessaire, des
concepts proposés dans les traductions françaises, ainsi que
celui de traduction des citations extraites des textes originaux,
m'ont semblé, en outre et eu égard à l'importance qu'Elias
attribuait à la formulation de ses concepts, d'autant plus devoir
être privilégiés que le français échoue à restituer d'emblée
certaines nuances introduites par l'allemand2. A ces difficultés
de traduction se sont également greffées celles que n'a pas
manqué de soulever le caractère fragmentaire et souvent
redondant des réflexions d'Elias, le fait que bon nombre de ses
textes se composent de différents essais, rédigés à différentes
périodes de sa vie, rendant malaisée toute tentative de
reconstruction linéaire de sa pensée et des orientations
2 On peut évoquer, à titre d'exemple, la distinction que l'allemand opère, au
niveau grammatical, entre les termes chargés d'exprimer un état (Zustand) et
ceux chargés d'exprimer un processus (Vorgang). Ainsi l'auxiliaire être
correspond-il, en allemand, à l'auxiliaire sein, lequel exprime un état, et à
l'auxiliaire werden, lequel sert à exprimer un processus.
19fondamentales qui sont les siennes, la restitution de l'unité de
l' œuvre, de sa cohérence interne présupposant un travail
constant de relecture. Ce n'est, en effet, qu'en mettant
systématiquement en relation les thèmes fondamentaux de cette
œuvre et en reprécisant l'articulation entre ces thèmes et le
cadre théorique unitaire élaboré par Elias, que la trame de cette
unité a pu être, indépendamment de la chronologie de l'écriture,
retissée.
Il me faut, enfin et afin de faciliter la lecture de l'ouvrage,
apporter quelques précisions sur sa présentation.
En ce qui concerne les concepts fondamentaux*
auxquels recourt Elias, c'est en règle générale au terme français
que je me suis référée, le terme allemand étant, néanmoins,
précisé entre parenthèses.
Pour ce qui est de l'ensemble des traductions dont je*
porte la responsabilité, ces dernières ont été insérées au corps
du texte, le lecteur pouvant, cependant, se référer à la citation
originale systématiquement mentionnée dans les notes de bas de
page, avec les indications bibliographiques. Ces traductions se
rapportent soit à des citations extraites de textes ou d'articles
d'Elias, voire d'autres auteurs, qui n'ont pas été traduits en
français, ou encore de certains de ses manuscrits non-publiés3 ;
soit à des citations extraites de textes traduits en français, mais
dont certains termes appelaient, dans le cadre de mon travail,
plus de précisions ou de nuances, et dans certains cas, une
homogénéisation par rapport à la terminologie allemande ou
anglaise employée par Elias4.
Tous les termes imprimés en italiques renvoient à la*
terminologie d'Elias ou des auteurs auxquels je me réfère,
3 L'ensemble du fonds documentaire relatif à l'œuvre d'Elias et à sa vie est
conservé aux Archives de la Littérature Allemande de Marbach (Baden-
Württemberg).
4 Le terme, par exemple, d' habitus, auquel se réfère Elias, dès ses premiers
textes, n'apparaît pas ou que de manière épisodique dans les traductions
françaises, celui defiguration (configuration) étant restitué dans La société de
cour, par formation et par configuration dans les textes parus ultérieurement.
20certaines citations, lorsqu'elles sont très courtes, étant
également signalées par le caractère italique.
* En ce qui concerne les abréviations utilisées pour les
ouvrages fréquemment cités (signalées une première fois entre
crochets à la suite du titre), le lecteur pourra se reporter à
l'index Table des abréviations situé en fin d'ouvrage.
21INTRODUCTION
DE QUEL(S) OBJET(S) LA SOCIOLOGIE D'ELIAS
SE DO TE- T-ELLE ?
Si la sociologie se présente, pour Elias, comme la discipline
la plus à même de répondre aux questions que lui pose son
siècle, une redéfinition globale de l'espace théorique et
conceptuel dans lequel elle se meut demeure, néanmoins, pour
lui, indispensable. La sociologie, telle que la conçoit Elias, doit
être processuelle, pluridimensionnelle et pluridisciplinaire. En
ce sens, l'ensemble de la réflexion épistémologique qu'il
développe, conjointement à ses travaux de recherche, s'attache
essentiellement à définir, voire redéfinir, les contours d'une
telle sociologie. C'est là, pourrait-on dire, le projet, peut-être
même l'obsession, de toute une vie: élaborer et faire
reconnaître dans le champ des sciences sociales une sociologie
qui, à l'instar du sociologue lui-même, cherchera très longtemps
son écho. Cet objectif pourtant, la tâche ou le devoir (Aufgabe)
du sociologue l'englobe et le dépasse, car c'est bien en
définitive l'objet lui-même de la sociologie qui appelle et exige
une telle refonte de son espace théorique et conceptuel. Mais on
se heurte, ici, à une difficulté majeure, à savoir que cet objet ne
semble jamais fixé une fois pour toutes. Il est, certes, possible
de désigner l'objet ultime de la sociologie: disons à titre
provisoire les hommes, leurs sociétés. Mais ainsi que le rappelle
Pierre Ansart dans son étude sur l'espace sociologique
contemporain5, "la représentation que l'on se fait généralement
des débats scientifiques réduit la discussion aux oppositions
d'interprétations", et l'on néglige, par là-même, le fait que ces
"débats se situent à un niveau plus fondamental". Or, dès lors
que l'on s'interroge sur "cette querelle des épistémologies"
constitutive de cet espace, "la première question à poser n'est
pas celle des interprétations [...], mais celle des conceptions
5 P. ANSART, Les sociologies contemporaines, Editions du Seuil, 1990.
23fondamentales des relations sociales, et donc de l'objet de la
sociologie. Si le « débat» a des caractères de radicalité tels que
les nuances, les compromis ou les éclectismes ne sont guère
efficaces, c'est précisément parce que les oppositions se situent
à ce niveau qui engage des visées scientifiques initialement
divergentes. Le débat porte sur l'objet de la sociologie et,
simultanément, sur les relations sociales désignées comme
décisives"6.
Dans le sillage du questionnement d'Ansart à propos de la
spécificité des objets se trouvant au fondement de ce qu'il tient
pour les quatre principaux courants composant le champ
sociologique contemporain, nous pouvons, à notre tour, nous
demander quel objet fonde cette approche sociologique
processuelle, multidimensionnelle et pluridisciplinaire des faits
sociaux sous le sceau de laquelle Elias s'efforce
indubitablement de placer sa sociologie. Cet objet, nul n'en
livre sans doute mieux la substance que le titre de ce texte
rédigé en 1939 et conçu à l'origine comme la troisième partie
de Über den Prozej3 der Zivilisation7, mais publié seulement en
1983. Il s'agit de La société des individus (Die Gesellschaft der
Individuen8). Ce n'est pas un hasard si Elias réunit là les deux
concepts autour desquels s'articulera l'ensemble de son œuvre.
Car la formule, tout en n'étant jamais réductible à l'un ou
l'autre des deux termes, impose d'emblée sa dialectique. Il n'est
pas de société sans individu comme il n'est pas d'individu sans
société. L'équation pourrait se donner comme truisme si elle
n'avait en quelque sorte ici valeur de sigle. Le sigle d'une
6 Ibid., p. 27-28.
7 N. ELIAS, Über den ProzefJ der Zivilisation: Soziogenetische und
psychogenetitische Untersuchungen [UPZ] (Le procès de civilisation:
recherches sociogénétiques et psychogénétiques), Erster Band: Wandlungen
des Verhaltens in den weltlichen Oberschichten des Abendlandes
(Transformations des comportements dans les couches privilégiées séculières
de l'Occident), Zweiter Band: Wandlungen der Gesellschaft, Entwurfzu einer
Theorie der Zivilisation (Transformations de la société, Esquisse d'une théorie
de la civilisation) (1939), Suhrkamp, 1976.
8N. ELIAS, Die Gesellschaft der lndividuen [GI] (1987), Suhrkamp, 1994.
24œuvre dont l'ambition sera de repenser dans leur{s)
interdépendance(s) ces deux concepts fondamentaux que sont
les concepts d'individu (Individuum) et de société
(Gesellschaft).
La théorisation du rapport individu/société
Voici donc l'objet de la sociologie éliasienne: la société,
mais celle des individus. Si la pluralité humaine constitue
manifestement le point de départ de la réflexion d'Elias, la
singularité, la dimension individuelle de l'être humain devra
tout aussi bien être prise en compte que sa dimension sociale. Il
s'agira, dès lors, de concilier ce qui a priori ne peut l'être, à
savoir deux concepts, deux dimensions de toute évidence
profondément contradictoires, mais dont le caractère
antinomique apparaît en définitive plus formel qu'effectif: la
société et l'individu, martèlera Elias, ne sont en rien ces deux
entités distinctes que nos outils linguistiques - et l'usage de ces
concepts eux-mêmes - nous exhortent à considérer séparément.
Si les diverses épistémologies comprises dans le champ des
sciences sociales se donnent comme cadre de référence, tantôt
l'une, tantôt l'autre, c'est bien l'intégration à un même filet
théorique de ces deux concepts qui constitue la clé de voûte de
la pensée et de la démarche sociologique d'Elias.
On pourrait, certes, dire en première instance, et aux vues
des thèmes qui lui sont chers, que sa sociologie privilégie avant
toute chose l'étude des totalités. Que l'on songe, en effet, à La
société de cour ou au Procès de civilisation9, il ne fait aucun
doute que son approche sociologique des phénomènes sociaux
relève bien plutôt de l'approche globalisante que de l'approche
9 Bien que les deux tomes de Über den Prozej3 der Zivilisation aient été
traduits et publiés en français sous forme de deux ouvrages intitulés
respectivement La civilisation des mœurs (1973), et La dynamique de
['Occident (1975), en ce qui nous concerne, nous utiliserons fréquemment
pour désigner ce texte, soit le titre allemand, soit sa traduction littérale, à
savoir Le Procès de Civilisation, le terme « procès» recouvrant le sens de
processus.
25individualiste. L'étude des structures sociales et de leurs
transformations se présente, en effet, dans ces recherches,
comme la pierre angulaire de l'orientation épistémologique du
sociologue. On peut même aller plus loin et soutenir que rien
n'est plus étranger à sa sociologie que les explications de type
individualiste. La volonté et les stratégies des individus, sans
être niées, sont, en tant que principe d'intelligibilité du
changement social, résolument écartées, et en ce sens, Elias se
rapprocherait plus de Durkheim que de Weber dont la
sociologie compréhensive accorde, selon lui, trop la
prééminence aux individus et à leurs actions. Mais ce serait
tronquer sa pensée que d'écarter du champ de ses interrogations
cette question de l'individu et de l'influence que ce dernier peut
exercer sur le développement social. Loin d'être subsidiaire,
cette question occupe, au contraire, dans sa pensée, une place
également centrale, car pour globale que soit son approche des
faits sociaux, celle-ci soutiendra néanmoins toujours l'ambition
d'intégrer à l'analyse sociologique la dimension individuelle
des êtres humains, c'est-à-dire les interdépendances
personnelles et les liaisons émotionnelles également conçues
comme facteurs de liaison socialelo. Le terme individus
retrouve ici sa justification et, de ce point de vue, Elias se
démarque donc aussi de la sociologie durkheimienne à laquelle
il reproche de ne prendre en compte que les relations
impersonnelles liant les individus. En faisant du dépassement de
l'alternative consistant à prendre comme unité de référence, soit
la société conçue comme une totalité sui generis, soit les
actions individuelles désignées comme matrice du changement
social - bien qu'aucun paradigme ne procède jamais de façon
exclusive à un tel choix - un des premiers principes de la
sociologie, Elias nous ramène, par conséquent, à l'objet
significatif de ses interrogations, à savoir la réalité factuellell
10 N. ELIAS, Qu'est-ceque la sociologie? [QLS](1970), Editions de l'aube,
1991, p. 167.
Il
N. ELIAS, La société des individus [SI] (1983), Fayard, 1991, p. 49.
26du rapport entre le Tout et ses parties, entre la société et les
individus.
Ici se trouve désigné ce que l'on peut d'ores et déjà tenir
pour l'axe directeur de l' œuvre d'Elias: la théorisation de ce
rapport individu/société. Cette théorisation, dont il conviendra
de restituer le processus et la maturation, est au fondement
même de la sociologie d'Elias car, d'elle, dépend la capacité de
cette sociologie à repenser, de façon originale et féconde,
l'ensemble des rapports sociaux, sa capacité, en d'autres termes,
à formuler ce qui pourrait être, au bout du compte, un nouveau
paradigme. La place qu'occupent le ou les individus dans
l'espace social - puisque c'est là ce qu'implique une telle
théorisation - constitue le problème central des chercheurs en
sciences sociales et à ce titre, Elias ne s'inscrit jamais que de
plain-pied avec les débats fondamentaux qui ont traversé et
traversent encore ce champ. C'est en somme, à l'instar des
pères fondateurs de la sociologie et de leurs héritiers, la
question du lien social que ce dernier loge au cœur de son projet
sociologique. Si tel le sphinx, l'humanité pose au sociologue
l'énigme de son histoire passée, présente et future, celle de son
fonctionnement, de sa dynamique et peut-être sous-jacent, celle
des conditions de sa pérennité, ne pose-t-elle pas au travers de
tout cela la question du «socius» et des modalités de son
institution? Qu'est-ce qui lie les hommes entre eux? Comment
et par quels mécanismes se tisse la trame du social? Où se situe
l'individu? Est-il acteur, sujet, marionnette? Loin de
constituer, cependant, une pierre d'achoppement, et de nous
ramener par là-même à l'alternative épistémologique évoquée
précédemment, l'articulation individu/société se présente dans
l'œuvre d'Elias simultanément comme socle et armature de son
travail sociologique.
Un socle, tout d'abord, parce que c'est bien la remise en
cause de la conception philosophique de l'individu (en
allemand, Individuum ou Einzelwesen, littéralement l'être seul,
séparé) qui l'amène à rompre avec la philosophie classique et
ses postulats qu'il qualifie de métaphysiques. Parce qu'elle ne
rend pas compte de l'historicité de l'être humain et, par là-
même, de l'étayage fondamentalement social de l'individu,
27cette conception philosophique de l'homme considéré comme
un homo clausus doit être battue en brèche. Mais il ne suffit
pas, pour ce faire, de postuler le caractère indissociable de la
dimension individuelle et sociale des êtres humains, encore
faut-il la démontrer et mettre à nu l'ensemble de ses
soubassements. Passer de l' homo clausus à l' homines aperti12,
c'est-à-dire de l'image d'un individu isolé et indépendant -
image que les concepts même d'individu et de société
contribuent à véhiculer et à institutionnaliser - à celle d'un
individu ouvert et interdépendant, suppose non seulement
l'élaboration d'un nouvel arsenal conceptuel, mais également la
construction de modèles théoriques capables d'appréhender et
de restituer la factualité du rapport individu/société. Elias est, à
cet égard, dès les premières pages de La société des individus,
on ne peut plus éloquent: "Ce qui nous manque", écrit-il, "- il
faut bien s'en rendre compte - c'est un mode de pensée, une
vision d'ensemble13 qui nous permette de comprendre, en
réfléchissant, ce que nous avons en réalité sous les yeux tous les
jours, qui nous permette de comprendre comment la multitude
d'individus isolés (die vielen einzelnen Menschen) forme
quelque chose de plus et quelque chose d'autre que la réunion
d'une multitude d'individus isolés - autrement dit, comment ils
forment une « société» (Gesellschaft) et pourquoi cette société
peut se modifier de telle sorte qu'elle a une histoire qu'aucun
des individus qui la constituent n'a voulue, prévue, ni projetée
telle qu'elle se déroule (verUiuft) réellement,,14.
C'est là, pourrait-on dire, le programme vers lequel
converge l'ensemble de ses travaux, et c'est en ce sens que l'on
peut véritablement, à propos de la théorisation de ce rapport, et
12 QLS, op. cit., p. 150.
13
Il est à noter, ici, qu'à cette traduction du texte allemand, "Was uns fehlt
[...] sind Denkmodelle und eine Gesamtvision [...]" (cf. GI, op. cit., p. 21),
nous préférerions une traduction plus littérale mettant notamment en relief le
terme allemand « Modell» et conservant sa forme plurielle: "Ce qui nous
manque [...] ce sont des modèles de pensée et une vision
d'ensemble/globale..." .
14
SI, op. cit., p. 41.
28dans la mesure où cette dernière se donne à voir à tous les
niveaux de l'analyse, parler d'armature.
Une sociologie pluridimensionnelle - Mais sans doute est-
il nécessaire, afin de cerner au plus près les présupposés
épistémologiques qui sous-tendent l'œuvre d'Elias, de
s'interroger à nouveau sur cet ultime objet de la sociologie que
semble incarner, pour lui, l'être humain, la question proprement
anthropologique de l'origine de l'homme trouvant son écho
dans la perspective évolutionnaire qu'il adopte et défend. En
dépit des vives résistances que soulèvent les théories de
l'évolution sociale, c'est, en effet, dans le sillage de ces
dernières que le sociologue inscrit son cheminement
intellectuel, les caractéristiques que revêt sa sociologie ne
devenant, dès lors, pleinement intelligibles qu'à la lumière d'un
tel positionnement.
Revenons en premier lieu sur cette sociologie
pluridimensionnelle qu'Elias appelle de ses vœux et qui trouve,
ici, sa première justification, car si l'élaboration de modèles
théoriques multidimensionnels lui semble indispensable, c'est
que l'être humain incarne, au sein de l'univers, le niveau
d'intégration le plus complexe qui soit. Etre de chair et de sang,
I'homme est aussi, au delà et en vertu de ce niveau purement biologique, un être unique en son genre,
à savoir un être historique, situé dans le temps et dans l'espace,
un être pensant, agissant et « agi» dont les formes sociales
d'organisation se sont, au cours des siècles, profondément
modifiées. Après s'être progressivement dégagé des rails des
automatismes innés et réflexes propres à la condition animale,
cet être doté d'une commande des relations humaines (die
menschlichen Beziehungssteuerung) spécifique, a, en effet,
accédé à un niveau d'intégration qu'Elias qualifie de
spécifiquement social. A ce niveau, le rôle de l'apprentissage
revêt pour l'être humain un caractère impératif et désormais
prépondérant: l'enfant - mais cela sera aussi vrai pour l'adulte
et pour l'ensemble des êtres humains organisés en sociétés -
doit apprendre à se mouvoir dans l'espace, à communiquer, à
s'orienter, à se comporter; il doit, en bref, mettre à l'épreuve
29toute une gamme d'apprentissages dont dépendront tant son
rapport à la nature, que les formes sociales de sa cohabitation
avec autrui, et inversement. En même temps qu'il accède à ce
niveau d'intégration, l'être humain accède donc au changement,
à l' historicité. Malléable, adaptable, la commande du
comportement humain, du fait de son caractère spécifiquement
psychologique, fonde la sociabilité de l'homme, une sociabilité
en quelque sorte socialement façonnée, c'est-à-dire
historiquement15. Cette sociabilité dès lors, ne cessera
d'évoluer, de se transformer et ce sont bien ces transformations
séculaires qu'Elias cherchera à préciser et théoriser dans son
ouvrage Über den Prozej3 der Zivilisation. Mais ce qu'il
importe de retenir ici, c'est le fait tout d'abord que sa sociologie
prenne comme cadre de référence l'univers d'une part, et
l'humanité d'autre part. En procédant de la sorte, non seulement
il nous introduit à sa théorie des niveaux d'intégration, mais
également à sa conception de la distribution de l'espace
scientifique entre les diverses sciences. Si l'on prend comme
cadre de référence l'univers, trois niveaux d'intégration sont
globalement repérables: le niveau d'intégration physico-
chimique, le niveau d'intégration biologique et le niveau
d'intégration humain ou social. Loin de se juxtaposer, ces
niveaux sont interdépendants et forment, ainsi que le souligne
Elias, "un continuum de niveaux d'intégration subordonnés les
15Notons que le terme social, tel qu'il est employé chez Elias, s'applique
spécifiquement aux groupements humains dans la mesure où, ainsi qu'il le
souligne dans La société des individus, par l'intermédiaire de la commande du
comportement humain, "entrent en jeu dans l'imbrication des aspirations et
des actes de nombreux individus des lois, des automatismes et des
« processus», que nous qualifions de « sociaux», à la différence des lois
organiques naturelles. La levée de l'emprise de l'appareil réflexe sur la
commande du comportement humain est elle-même le résultat d'un processus
d'évolution naturelle. Mais grâce à elle interviennent dans la vie collective des
individus des processus et des changements qui ne sont pas inscrits dans la
nature de I'homme; grâce à elle les groupes sociaux et les individus au sein
de ces groupes ont une histoire qui ne relève pas de I'histoire naturelle" (Ibid.,
p. 81-82).
30uns aux autres,,16.Sans entrer dans le détail de cette conception,
précisons simplement que l'autonomie des sciences trouve ici
l'un de ses fondements, puisque le niveau d'intégration - et par
extension les objets - dont traitent, par exemple, les sciences de
la nature diffère radicalement de celui dont s'occupent les
sciences sociales. Mais dans la mesure où ces niveaux
d'intégration sont également interdépendants et s'inscrivent
dans un ordre de succession, les liens entre ces deux corpus de
sciences - et au sein d'un même corpus, entre les diverses
disciplines - ne peuvent, néanmoins, être totalement rompus.
C'est en ce sens qu'Elias parlera d'autonomie relative et
prônera, là aussi, l'élaboration d'un modèle pluridimensionnel
capable de rendre compte des relations entre les sciences.
Si l'on considère maintenant le niveau d'intégration social
dont Elias fait l'objet privilégié de la recherche en sciences
sociales, le cadre de référence assigné à la sociologie ne peut
être que l'humanité. Car à ce niveau spécifiquement social
d'intégration, divers niveaux (ou degrés) d'intégration peuvent
également se succéder ou même coexister. Ainsi en est-il, par
exemple et pour ne citer que ceux-là, du niveau d'intégration
tribal et du niveau d'intégration étatique, ou encore du niveau
d'intégration interétatique. Si, dans l'histoire des sociétés, ces
différents niveaux se sont succédés ou ont pu et peuvent
coexister, on ne peut néanmoins comprendre le second sans se
référer au premier qui, du point de vue de l'évolution sociale,
lui est antérieur. De même, on ne peut acquérir une
connaissance fine du niveau d'intégration interétatique sans
posséder une connaissance approfondie du niveau qui le
précède, c'est-à-dire du niveau étatique. La portée
épistémologique d'une telle théorie confère aux travaux d'Elias
une nouvelle lisibilité. L'étude des structures sociales à un stade
donné du développement17 d'une société constitue, certes, un
16 N. ELIAS, Engagement et distanciation [ED], Fayard, 1993, p. 224.
17 Il est à noter qu'Elias accorde à ce terme de développement une
signification bien spécifique dont nous rendrons compte dans le chapitre
consacré à l'évolution sociale.
31

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Deux regards sur la société des individus Véronique GUIENNE Dans leurs derniers ouvrages Robert Castel et François Dubet s'interrogent sur la recherche en sociologie et son utilité sociale et politique Si l'on ne peut imaginer des propositions plus opposées en apparence Castel valorisant ce qui permet l'intégration sociale et Dubet annonçant la fin de l'intégration sociale la lecture parallèle de ces deux ouvrages permet de mieux comprendre les transformations actuelles et souhaitables de la société Recensés Robert Castel La montée des incertitudes le Seuil Mars p François Dubet Le travail des sociétés le Seuil Avril p Voici deux ouvrages sortis quelques jours d'intervalle qui viennent questionner le positionnement de la recherche en sociologie et son utilité sociale et politique On ne peut imaginer propositions plus opposées en apparence Castel valorisant ce qui permet l'intégration sociale et Dubet annonçant la fin de l'intégration sociale Pourtant des lignes de convergence peuvent être dessinées Lire ces deux ouvrages dans le même mouvement hasards éditoriaux permet de fait une mise en débat quant ce qui doit compter lorsqu'on se propose de mieux comprendre les transformations actuelles et souhaitables de la société Une décollectivisation des sociétés Comme toujours Castel nous met dans le temps long de l'histoire avec l'objectif de mieux comprendre où nous en sommes dans ce processus d'évolution sociale dont la signification peut être donnée par cette mise en perspective Aussi la portée de la grande

de profil-urra-2012

Sociologie de la traduction

de presses-des-mines-via-openedition