Nos ancêtres les Bougnoules

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296145771
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Nos ancêtres les Bougnoules...

Alain Nimier - César Garnier

Nos ancêtres les Bougnoules...

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988

ISBN: 2-7384-0046-9

Aux Français" pur sang"

"En 1685, la France s'est coupée en deux et ne s'est jamais recollée. Dans d'autres pays, on a su concilier l'intelligence, la nouveauté, la liberté avec la tradition. Pas en France" . Georges DUMEZIL " Au cours de sa longue histoire, la France a été un merveilleux creuset. De Gallo-Romains et de Germains, elle a fait des Français. Le racisme est une stupidité odieuse qui a poussé aux plus grands crimes de l' histoire. Selon le mot de Renan, une nation est une volonté de vivre et de durer ensemble. II faut y accueillir et y maintenir tous ceux qu'anime une telle volonté" .
Jean FOYER

"Voilà bien le paradoxe de ce pays traditionnellement peu amène à l'égard des étrangers, mais qui est né de leur apport. Les patronymes sont là pour l'indiquer. Aujourd'hui à la mode, la généalogie réserve bien des proches surprises à des Françaissoidisant de souche, jusque dans les rangs du Front National " .
Philippe BOUCHER

"Israélites, musulmans, agnostiques et chrétiens morts pour la France reposent aujourd'hui dans ces grands cimetières d'Italie et de métropole qui jalonnent les étapes rudes et glorieuses d'une Histoire trop souvent déformée ou travestie selon les passions et les intérêts de nos gouvernants. Ils ont tous au méme titre droit à la même reconnaissance dans
notre souvenir"

.
Général d'HARCOURT

A V ANT-PROPOS

Il est loin le temps où les immigrés saluaient dans la France la "patrie" des Droits de l'Homme, de l'égalité et de la générosité, et aspiraient à la nationalité française comme à un honneur. On dirait que les mœurs des Français ont changé. La simplification conduit à la banalisation, puis à l'indifférence. La banalisation du racisme anti-quelqu'un ou anti-quelque chose classe les meurtres racistes dans la rubrique des faits divers relégués en pages internes des quotidiens. Et puis les faits divers foisonnent, et d'ailleurs leurs victimes ne sont pas exclusivement des" étrangers "... Voici revenir le temps des simplifications. Les virus endormis s'animent et s'activent dans tous les sens. Les " garants des traditions françaises" vont jusqu'à reparler de la nécessité d'un retour aux armoiries. Or il arrive que les Charles-Edouard et les MarieBéatrix déchantent en découvrant qu'ils n'ont pas des origines gauloises et que leur sang n'est - à leur grand désespoir - nullement coloré de bleu... Pourquoi diable leur accorder, ce faisant, un droit de cuissage sur le patriotisme? Et voici que Bernard Pivot nous réserve ce vendredi-là un régal en nous offrant une démonstration éclatante de Marc-Edouard Nabe à propos de son premier livre. Ce bagarreur" écrit à coups de poing" (c'est son droit le plus strict) et" emmerde" (c'est un droit qui l'est moins). Ceux qui, malgré l'insulte, se sont plongés dans la lecture de son ouvrage ont eu droit à une nouvelle théorie qui prêche quasiment le meurtre. Hélas, il se fait chaperonner par des vétérans: Léon Bloy et Céline. Mais voilà, il les " singe" mal. N'est pas génial qui veut! Quand on souhaite faire du génie dès le premier ouvrage, souvent on n'a pas le choix et "on se casse la gueule" ! Quand on préfère délirer, on le fait seul ou on se fait soigner. Et le jeune" philosophe" - provocateur par excellence - de déclarer: .. Tout individu qui n'est pas moi est un adversaire" (Au régal des 11

vermines. éditions Barrault. Paris, 1984). Tout un programme pour nombre de nostalgiques qui laissent s'exprimer, de temps en temps, cet inconscient refoulé à grand-peine dans les ténèbres. Point n'est besoin d'être énarque ou polytechnicien pour saisir la portée d'une telle déclaration. Hier le Juif, aujourd'hui l'Arabe, demain le Noir et toujours la Femme, les Homosexuels et les Prostituées. Pire encore, la simplification, c'est l'intolérance. Avouons-le tout de suite, l'intolérance nous laisse pantois. Nous lui préférons infiniment un paysage mêlé, métissé, bigarré, bâtard, plein de vie et d'espoir. Et c'est pourquoi nous avons décidé de vous livrer cet essai car, pour nous, la France du XXIème siècle sera métissée et plurielle ou ne sera point!
Les Auteurs

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LES FRANÇAIS D'ABORD, LES IMMIGRES DEHORS!
.. Demain, si vous n'y prenez pas garde, ils s'installeront chez vous, mangeront votre soupe el coucheront avec votre femme, votre fille ou votre fils" ! Jean-Marie Le Pen, décembre 1983

Mars 1986. Jean-Marie Le Pen est à l'honneur. Il vient d'obtenir 34 sièges à l'Assemblée nationale. Sa photo est à la une de tous les hebdomadaires français. Que peut-il souhaiter de mieux? Presque rien. Avec un peu de chance, en mai 1988, il sera porté à la magistrature suprême. Le grand jeu! Il a tous les droits de pavoiser. Désormais, il faut compter avec lui. Voilà ce que l'on appelle réussir benoîtement, en souplesse. Après la "force tranquille", nous avons maintenant la force fébrile, frileuse, avec son cortège d'incertitudes et d'angoisses. Soyons démocrates. Le phénomène Le Pen est une réalité et les suffrages qu'il vient de recueillir lui donnent un surcroît de représentativité. Enfin, l'inavoué a la parole, défoulonsnous donc sans complaisance et soulageons-nous sans honte. D'ailleurs, celui qui ne parle que de liberté et de démocratie n'est pas fasciste et celui qui prend un juif ou un musulman sur sa liste n'est point raciste... Entendons-nous. Pour Le Pen et ses amis, il y a les Français -les vrais -, les demi-Français, les peu français et les pas français du tout. A chacun de se placer sur l'échiquier de la citoyenneté. Dans l'absolu, ils n'ont pas tort. Il faut bien l'avouer, les" étrangers " en France représentent quatre à cinq millions de la population globale, beaucoup plus si l'on compte les clandestins, ceux nés des mariages mixtes et ceux de la deuxième génération. Leur dynamisme démographique ne cesse de renforcer leur position" envahissante ". L'arrogance, la saleté, la violence, le fanatisme (ah bon !) relèvent de l'éternel procès fantasmatique codifié par les nantis contre les pauvres. Tout le monde y passe: les Juifs d'abord - et toujours -, puis les Polonais, les Italiens et les Espagnols, enfin les 13

Maghrébins, les Turcs, les Asiatiques et les Noirs... Certains, si décriés jadis (les Polonais et les Italiens), font maintenant un tabac panni les Français de souche. D'autres, moins chanceux - pour cause de peau - ne [missent pas d'en baver... Ce qui était un scénario en 1983 est devenu une réalité aujourd'hui. Le moment est venu de rassurer. Le racisme à visage humain est désormais légalisé dans la patrie de Marianne. Au diable, Liberté, Egalité, Fraternité... Pourtant la France a toujours été un pays métissé par nature et les vraies civilisations -les plus riches - sont métissées. Voyez l'Amérique, n'est-ce pas la patrie des" bâtards" qui ont le mieux réussi? Les propos de Le Pen ne surprennent pas. Des esprits beaucoup plus talentueux ont mis, avant lui, leur génie au service d'idées aussi minces et abjectes: Barrès, Daudet, Drumont... Seulement, nous frémissons à l'idée que l'on veuille remuer la merde à grands frais au seuil du XXIème siècle! D'aucuns "le suivront en enfer", d'autres saluent" son intelligence ", d'autres encore son .. nationalisme pur "... On assure même que son équipe pensante groupe des Japonais, des Roumains, des juifs, des musulmans et des immigrés de fraîche date ! De nos jours, quel citoyen français n'a pas découvert, en cherchant bien, qu'il a en lui un bon quart de juif, de grec, de polonais

ou d'espagnol?

.

Commençons par analyser succinctement les résultats d'un sondage - encore un - réalisé par la SOFRES janvier 1984, sur le en thème: les Français sont-ils racistes? Tout le monde s'en défend ou presque. 58% pensent que la proportion d'immigrés et de naturalisés est" trop forte ", alors que 18% estiment que les immigrés cher-

chent à

..

.. énormément gênés" de travailler sous les ordres d'un immigré et pour 17% la naturalisation ne suffit pas pour devenir citoyen français. En 1944 déjà, seule une personne interrogée sur trois estimait

déstabiliser politiquement le pays ". 20% déclarent être

que les juifs étaient français à part entière. En 1974, ils étaient
quatre sur cinq à le croire. Comme quoi il faut toujours espérer! Une Française fait remarquer, pour sa part, que les" résidents étrangers européens ou même de races différentes, mais riches (tels les originaires du Koweit, des Emirats ou du Liban vivant sur la Côte d'Azur) ne sont pas considérés comme des immigrés... l'immigré - pour le Français moyenc'est le pauvre qui est d'une autre race; c'est le chômeur, l'ouvrier, l'épicier de couleur" (le
Nouvel Observateur du 30 novembre 1984).

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Dans la mémoire collectivè, il y a donc immigré et immigré, comme il existe un bordeaux supérieur et un vin de table. En Fmnce, un Arabe est plus étranger qu'un Irlandais et un Libanais est moins étranger qu'un Sénégalais. En un mot, les vrais immigrés sont les Maghrébins, les Turcs et les Noirs. La mémoire collective est sélective et éclectique. Un Italien n'est plus un immigré, une Portugaise ne l'est plus vmiment, un Belge l'est si peu, un Anglais l'est à peine, un Suisse l'est un peu, un Sicilien l'est un peu plus, un Tunisien l'est beaucoup, un Algérien l'est beaucoup trop... Un correspondantanonyme précise que « l'immigré est en réalité .. le pauvre qui vient d'ailleurs même si ce vient d'ailleurs" remonte à une ou plusieurs génémtions » (le Nouvel Observateur du 30 novembre 1984, op. cil.). Du coup, les immigrés sont fourbes, menteurs, emmerdeurs, voleurs. D'ailleurs on n'est jamais à court d'idées ou d'imagination pour se payer la tête d'un immigré: bougnoule, mton, nordaf, youpin, youtre, niacoué, melon, citron, négro, benimachin, machinski, beur, frisé, bronzé, plouc... Et pourtant, les immigrés ont fourni à la France des ouvriers, des soldats et des patriotes et l'ont enrichie de leurs différentes cultures. Et surtout, plus de onze millions de Français ont un arrière-parent. ou parent, étranger. Bref, un Français sur cinq, au début du XXème siècle, était né d'un parent étranger.

NÈGRE ET...IMMORTEL !
A tout seigneur, tout honneur. Il est d'usage d'aborder le chapitre de l'intelligentsia française par son morceau le plus noble: l'illustre Académie. La vieille Dame du quai Conti, souvent moquée et dénigrée, a longtemps réservé ses faveurs aux amants à particules, fussent-ils de piètres prosateurs! N'est-elle pas le dépositaire de la traditionnelle et pure pensée fmnçaise ? Mais toute citadelle ne peut tenir bon éternellement face aux avances assidues des prétendants intrus. Avec l'âge, la vieille Dame devint plus tolémnte. C'est ainsi qu'elle accueillit dans ses bras, aux côtés d'une foule d'illustres inconnus qui n'ont pas échappé à l'oubli, voire des gamins imberbes (tel Armand de Coislin qui n'avait que seize ans), quelques génies venus d'ailleurs, de sorte que, actuellement, sur quarante immortels en vie, une dizaine sont d'origines étrangères diverses. 15

Mieux encore! Non contente de recevoir affectueusement dans son giron la première académicienne, 345 ans seulement après sa création - naturalisée américaine en 1947, Marguerite Yourcenar s'est empressée de reprendre sa nationalité française un mois avant son élection -, l'illustre Darne vient d'offrir l'immortalité à un Nègre sénégalais, Léopold Sedar Senghor (1983) après avoir accueilli dans la joie un ancien ambulancier américain, Julien Green. EUe compte également quatre Belges, malgré tout! (Maurice Maeterlinck, Claude Levi-Strauss, Félicien Marceau et Marguerite Yourcenar), deux Suisses (Victor Cherbuliez et Edouard Rod), un Cubain (José Maria de Heredia), un Roumain (Eugène Ionesco), un Arménien (Henri Troyat), et deux Russes (Joseph Kessel et Maurice Druon)... Les autorités françaises compétentes ont, il est vrai, naturalisé ces messieurs avec une extrême diligence, la règle fIxée par Richelieu exigeant que chaque candidat soit citoyen français à défaut d'être français de souche. Ceue révolution de palais nous autorise-t-elle à espérer, avant la fIn du siècle, l'entrée sous la Coupole d'un Levantin (Georges Schéhadé), d'un Maghrébin (Kateb Yacine) ou d'un Martiniquais (Aimé Césaire)? Alors seulement l'Université de la langue française sera réelle et le vœu de Rivarol comblé. S'il fut un temps où la porte de l'Académie se ferma au nez d'un illustre Genevois (Jean-Jacques Rousseau) fils d'horloger, José Maria de Heredia, parfait ciseleur de vers eut un rare et double privilège, fait sans précédent sous la Coupole: quoique d'origine cubaine, il fut élu en 1895 grâce à un seul ouvrage publié (les Trophées). En revanche,lors des dernières élections en 1985, Jean Hamburger a eu plus de chance que le Russe Alain Bosquet et Michel Mohrt a battu l'Arménien Charles Dedeyan de justesse. Partie remise? Les mérites des uns et des autres sont incontestables certes, mais est-il certain que seuls les critères scientifiques guident le choix des Académiciens ? S'agissant des autres académies de France, la contribution des étrangers est de longue date, immense et précieuse. A l'institut Pasteur, par exemple, on ne peut oublier l'apport capital du bactériologiste d'origine suisse, Alexandre Yersin (1863-1943). A l'Académie des sciences, on vient d'élire un nouveau membre (1985) en la personne du physicien Georges Charpak (né en Pologne en 1924, naturalisé français en 1946). Quant au prestige de la Polonaise Marie Curie et de ses descendants, il n'a plus besoin d'être évoqué. Venons-en au prix Nobel. Depuis sa fondation en 1901, la France a reçu quar.lnte-deux fois le prix Nobel. Ce faisant, elle occupe fièrement la quatrième place derrière les Etats-Unis d'Améri16

que (166 fois), la Grande-Bretagne (82 fois) et l'Allemagne (58 fois). Mais voyons de plus près la distribution des lauréats étrangers. En chimie, ils sont six - dont trois d'origine étrangère (la famille Curie). En littérature, ils sont douze - dont un Guadeloupéen, Saint-John Perse et un pied-noir franco-espagnol, Albert Camus. En physique enfin, ils sont neuf dont une Polonaise, toujours elle... Quant à nous, nous pensons que le rayonnement de la France, son pouvoir d'attraction et d'expansion sont immenses et que la France les doit en partie aux étrangers... De nombreux signes l'attestent, dans toutes les directions: la carrière d'un Picasso, d'un Chagall, l'Ecole de Paris groupant une pléiade de peintres de tous les pays, le renouveau du théâtre français représenté surtout par un Irlandais (Beckett), un Russe (Adamov), un Roumain (Ionesco) et un Libanais (Schéhadé)... En dépit des frontières fermées et des antagonismes idéologiques, la France a subi, dans tous les domaines, et comme toujours, des influences essentielles. Les Allemands (Marx, Einstein, Heidegger, Berg, Shoenberg, Hindemith, Jaspers, Husserl, Brecht), l'Autrichien Freud, le Danois Kierkegaard, le Tchèque Kafka, l'Irlandais Joyce, le Suisse Klee, les Russes Kandinsky et Stravinski, ont profondément et longuement marqué la pensée, le théâtre, le roman, la musique et l'art pictural français...

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S'agissant de musique, la contribution des étrangers est grandiose et très ancienne. L'un des historiens les plus respectés en la matière reconnaît que le berceau de la musique se situe en Orient: "la Grèce antique avait reçu le message de la Syrie et de l'Egypte qui le tenaient, elles-mêmes, des traditions hébraïques" (1). .. Dans ces conditions, ajoute-t-il, comment s'opposer aux empiètements des traditions levantines dans la liturgie romaine lorsqu'une région aussi importante que celle de Lyon était le fief de l'évêque saint Irénée, prélat d'origine grecque, profondément imprégné de culture hellénique et perpétuellement entouré d'Orientaux? Et le moyen d'empêcher un bon musicien comme saint Hilaire de Poitiers, qui avait vécu plusieurs années en Orient, de se souvenir des belles cérémonies byzantines et d'essayer d'en acclimater le décor sonore dans les églises de sa province (2) ".
(1) Emile Vuillermoz, Histoire de la musique. Fayard, 1973, page 9. (2) ibid, page 14. 17

Sur un autre plan, notons que sur 161 biographies choisies par un autre historien français, 59 concernent des musiciens étrangers ayant vécu et produit en France (3). En effet. il est difficile d'ignorer l'apport étranger au cours des siècles, et er. particulier depuis le Moyen Age, sur l'ensemble de la production musicale française. Il ne nous appartient pas ici de développer les multiples aspects de cet apport D'autres, plus qualifiés, l'ont fait avant nous. Il est même superflu de citer la pléiade d'étrangers - pour la à l'épaplupart naturalisés - qui, à des titres divers, collaborent nouissement du genre en France. Plusieurs d'entre eux dirigent ou ont dirigé avec brio et compétence les principaux orchestres français (Daniel Barenboïm, Lorin Maazel, Pierre Kolenbach...). D'autres ont fait l'essentiel de leur brillante carrière en France (Mihalovici, O'hana, Stravinsky, Xenakis, Isang Yun, Honegger, Harsanyi). Beaucoup se sont fait naturaliser (Cherubini, Lassari, Lulli, Ravel, Stravinsky,

Satie...).

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Depuis les années 50, le génie étranger ne fait plus peur aux Français. Georges Pompidou n'hésita pas à confier l'Opéra à un Suisse, le musée d'Art moderne à un Suédois, le Centre Beaubourg à un Italien (Renzo Piano). Plus tard, François Mitterrand approuva le choix de la Milanaise Gae Aulenti(née en 1927) pour transformer la gare d'Orsay en musée et celui du Danois OUo Von Spreckelsen (1929-1987) pour construire la grande arche de La Défense. De même le Grand Louvre est confié à un Chinois (Ming Peih), la pyramide du Louvre à un Japonais et le design français doit beaucoup aux étrangers installés en France et naturalisés (telle Hollandais Domela Nieuvenhuis ou le Soviétique Sacha Ketoff). Récemment encore, l'immeuble qui devrait abriter le ministère des Finances a été confié à un architecte d'origine soviétique (paul Chemetov). Même ie prestigieux château de Versailles sera restauré en grande partie grâce aux dons de philanthropes étrangers et sous le patronage d'une Américaine. La supériorité française en matière d'élégance est une évidence reconnue par tous. Elle repose sur la réputation d'une poignée d'hommes et de femmes. Cette industrie de luxe doit, elle aussi, aux couturiers étrangers installés à Paris. Comment oublier que Worth était anglais? Les Italiens, eux, sont légion: Cardin, Carven, Loris (3) Rolandde Condé.Dictionniliredes musiciens,le Seuil. 1964.
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Azzaro, Jean-Louis Valetta, Popy Moceni... Adolfo Dominguez et Paco Rabanne nous viennent d'Espagne, Spock est norvégien; Hanée Mori, Hiroko Koshino, Kenzo, Yohji Yamamoto, Rei Kawakubo sont japonais; Thierry Mügler et Karl Lagerfeld sont Allemands ; Sinan nous vient de Damas, Azzedine Alaya de Tunis, Issey Miaké d'Afrique et Sonia Rykiel de Hollande... N'est-ce pas à tous ces génies que Paris doit, en grande partie, son universalisme en matière de haute couture ? Quant à la parfumerie française, elle s'est inspirée d'odeurs et de senteurs multiples. Retenons à ce titre toujours indicatif, deux nonls: la Russe Lydia Noguid (née en 1917) et qui travailla longtemps pour les produits Fernand Aubry et surtout l'Italien JeanMarie Farina qui, à partir de 1805, séduisit les grands de ce monde avec une eau admirable, en provenance de Cologne (4).

VOUS AVEZ DIT" BOUSTIFAILLE" ?
Personne ne conteste à la France d'exceller au moins dans trois domaines: le pain, le vin et la. cuisine. Celle-ci, avec la chinoise, est la plus variée, la plus raffinée et la plus prestigieuse de toutes les cuisines du monde. Mais l'alImentation des Français est bien souvent d'origine lointaine. Les pommes de terre, le maïs, l'ananas, les fraises, le potiron, le manioc, l'avocat, les tomates, les haricots, les figues et le chocolat nous viennent d'Amérique; le thé de l'Asie du Sud et le café de l'Arabie... Toutes les céréales, mais aussi les cerises, les abricots, les aubergines, les fèves, les épinards, les amandes et les prunes sont originaires du Levant. (les céréales en particulier constituaient les éléments de base de l'alimentation française au Moyen Age). L'Asie du sud-est a fourni les pamplemousses et les bananes, l'Inde le.poulet, la Chine les oranges, les kiwis et le soja. L'Afrique a fourni le melon et le concombre (par l'intermédiaire du Proche-Orient), le Mexique le cacao et l'Océanie la canne à sucre. Grâce aux uns et aux autres, les Toulousains eurent les ingrédients nécessaires à leur cassoulet, les Méridionaux ceux de la ratatouille et les Alsaciens ceux de.la choucroute. Plus tard, la France fit ses délices de tout, et la table française s'est enrichie de la pizza ita(4) Farina cédera son fonds decortunerce àUonce Callas, qui lui-même le cédera en 1862 aux cousins Armand Roger et CharlesGallet, (Rogeret Gallet, vous connaissez 1). 19

Henne, du couscous maghrébin, de la paella espagnole, du goulasch hongrois, du taboulé libanais. De même, le beau-père de Louis XV qui inventa le baba au rhum s'appelait... Stanislas Leczinsky; les tavernes anglaises (pubs) existaient à Paris dès 1816; le café a été lancé par un Arménien (pascal) et un Sicilien (Procopio). Ce dernier créa en 1687 le plus ancien café de Paris qui accueillit les plus beaux esprits de l'époque; le chocolat, venu d'Amérique via l'Espagne, a acquit très tôt la nationalité française; Garchi, Tortoni,Velloni ont lancé sur les boulevards les glaces napolitaines, précédemment introduites par Catherine de Médicis à la table des rois de France... Cependant, jusqu'au milieu du XIXè siècle, les cuisines étrangères étaient pratiquement inconnues en France, et comme seuls les Français riches voyageaient, très peu connaissaient les nourritures autochtones. De plus, chauvinisme de mauvais aloi oblige, les plats étrangers ont longtemps été rejetés, parce que" mauvais", alors que. beaucoup peuvent être sublimes! A partir de 1880, les Parisiens d'abord, les autres ensuite, durent se rendre à l'évidence. Sacrifiant à leur nombrilisme, ils acceptèrent de roder leur palais aux nourritures terrestres venues d'ailleurs: le restaurant de cuisine cachère de Madame Flambaum (fondé à Paris en 19(0) devint vite de réputation mondiale. L'Italie sera dignement représentée sur les bords de la Seine par Poccardi, Fiore, Ferrari, Berdondini, Forno, Mario, Gildo et Conti. On ne fait plus la moue devant les bières belges et la cuisine du plat pays (qui n'est pas que frites et fritures) charme les connaisseurs, en particulier chez Beulemans, boulevard Saint-Germain. Les tajines maghrébins, ordinaires ou royaux, deviennent avec le couscous des plats nationaux français, ou presque: la paella espagnole est désormais envahissante et populaire alors que le caviar et le saumon fumé demeurent aristocratiques comme au bon vieux temps des tsars. Restent les restaurants vietnamiens, chinois, thaïlandais, grecs, japonais, allemands, libanais, turcs, indo-pakistanais et les autres, tous les autres, qui contribuent à donner à Paris ce caractère diablement cosmopolite (5).

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(5) Selon François Debré, il existe 2300 restaurants sino-vietnamiens à Paris et près d'un restaurant sur quatre en banlieue est un restaurant asiatique. Cf. les Chinois et la diaspora. Marabout, 1981. 20

Venons-en aux mass-media. Joumalistes, dessinateurs,lX>lémis:' tes, cadres, présentateurs... d'origines étmngères diverses... abondent. On y trouve, pêle-mêle, des Russes (Pierre Tchemia, Léon Zitrone, Victor Vramant, Claude Sarraute, Igor et Grichka Bogdanoff, Alain Bosquet...), des Polonais (Philippe Ben, Maurice Siegel, Marek Halter), des Maghrébins (Tabar Ben Jelloun, Sliman Zeghidour dit Saladin, Jean-Pierre Elkabbach, Nadia Samir, Paul Amar, Rachid Arhab...), des Suisses (Georges Suffert), des Belges (PierreMarie Doutrelant, Christine Ockrent, Albert du Roy), des Américains (Maria Jolas, Pierre Salinger), des Allemands (Robert Jean Longuet, arrière-petit-fils de Karl Marx), des Arméniens (Charles Villeneuve, Patrick Kéchichian, Jean Gueyras), des Roumains (Jean et Michel Drucker), des Autrichiens (André Gorz), des Italiens (Pierre Viansson-Ponté, François Cavanna), des Anglais (Patrick Simpson-Jones) et des Levantins (paul Balta, Eric Rouleau, Edouard Saab, Salim Turquieh, Alain Chemali, Antoine Sfeir, Marc Yared, Samir Kassir, Robert Solé, Pierre Sabbagh, Raphaêl Sorin...).

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Plusieurs ouvrages spécialisés - annuaires mondains ou financiers, répertoires biographiques, guides... - donnent souvent des indications sur le monde des dynasties bourgeoises et l'univers des affaires. En feuilletant quelques-uns de ces ouvrages, nous relevons quantité de familles étmngères, installées en France et naturalisées, surtout au XIXè siècle. Beaucoup continuent de jouer. un rôle moteur dans les affaires françaises. Edouard Daladier parlait même de cc féodalité nouvelle Il ne nous appartient pas d'expliquer l'ascension fulgurante de ces familles dans le domaine des affaires, ni d'ailleurs dans les cercles politiques et intellectuels. Rappelons simplement que beaucoup de ces étrangers naturalisés étaient allemands (Bischoffsheim, Bloch, Seligmann, d'Eichtal, Eiffel (6), d'Erlanger, Finaly, Halévy, Hirsch, Kulp, Lazard, Luze,Peyrimhoff, Rotschild, Schlumberger, Stem, Wendel). D'autres étaient d'origine suisse (Gutzwiller, Hottinguer, Koechlin, Nervo). Il y avait aussi des Russes et des ressortissants des pays de l'Est (Ephrussi, Gunzburg, Levan, Servan-Schreiber), des Danois (Cruse, Nielsen), des Irlandais (Hennessy), des Hollandais (Citroën), des Hispano-Portugais (Camondo, Gradis, Pereire), des Belges (Blitz), des Anglais (Alcock, fondateurs de l'industrie de la quincaillerie en France) des Argentins (6) Gustave Eiffel descend d'une famille allemande,les Bonickhausen.Il ne fut autoriséà prendrele nom d'Eiffel qu'en 1879.
ft.

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(José Bidegain), des Porto-Ricains (Joseph Biaggi), des Algériens (Trigano), des Autrichiens (Schneider), des Luxembourgeois (Firsch de Fels) et des Italiens (Blanchy, Firino-Martell)... Quant aux étrangers de notre siècle, qui animent la vie financière et économique du pays, ils sont légion et généralement connus de tous.

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