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Nos explorateurs en Afrique

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297 pages

La ville de Tombouctou, la capitale du Soudan et le grand marché de l’Afrique centrale, a été depuis longtemps le but des investigations et des efforts d’un grand nombre de voyageurs. Cinq Européens seulement ont réussi à atteindre et à visiter la cité mystérieuse, un Anglais, le major Laing, qui paya de la vie sa soif d’apprendre et de savoir, deux Allemands, Barth, et tout récemment le docteur Lenz, un Français, René Caillié et enfin tout récemment un Français qui s’est fait Arabe le Dr Hadji-Abd-el Kerim Bey, médecin de l’empereur du Maroc.

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Types de Touaregs.

Jules Gros

Nos explorateurs en Afrique

A

 

 

M.H.A. COUDREAU

C’est à vous, grand explorateur de l’Amérique, que je dédie ce livre. Je désire qu’il vous plaise et j’espère que vous serez bienveillant pour l’œuvre, en raison de l’amitié que vous avez bien voulu montrer à l’auteur.,

 

 

JULES GROS.

INTRODUCTION

De toutes les parties du monde encore incomplètement connues, l’Afrique est sans contredit celle qui, dans les dernières années, a excité au plus haut point la curiosité et les investigations du monde civilisé.

Après les voyages du grand Livingstone qui, le premier, a apporté des connaissances précises sur la configuration de la partie sud de ce continent et qui, le premier, l’a traversé dans toute sa largeur, nous avons vu surgir une pléiade d’explorateurs glorieux, et une vaste étendue de terre désignée jusque-là sur les cartes parla mention Terra incognita est devenue, grâce à leurs patientes recherches, un pays connu et dont il est déjà permis de tracer les fleuves, les montagnes, les villages et les lacs. Peu d’hommes ont réussi à traverser l’Afrique équatoriale dans toute la largeur ; deux des plus célèbres, en partant de l’Océan Indien, sont allés rejoindre l’Océan Atlantique, ce sont l’Anglais Cameron et l’Américain Stanley ; un autre, le Portugais Serpa Pinto, est parti, au contraire, de la côte ouest de l’Afrique et a atteint, au prix de fatigues inénarrables, la rive orientale de ce mystérieux continent.

Grâce à ces efforts et à ceux de tant d’autres valeureux pionniers de la science et de la civilisation, les sources et le cours du Nil, la région des grands lacs, le cours des fleuves Zambèze, Congo, Ogôoué, Niger, n’ont plus rien de caché ni d’inconnu. Nous voudrions dire au prix de quels efforts surhumains ces découvertes ont été faites ; mais le cadre d’un volume ne saurait avoir une telle étendue : nous allons du moins raconter ici les plus intéressantes aventures qui ont signalé les principaux voyages d’exploration de nos compatriotes.

I. — LE SAHARA

RENÉ CAILLIÉ1

DE SAINT-LOUIS AU MAROC PAR TOMBOUCTOU L’EMPIRE DE LA SOIF

La ville de Tombouctou, la capitale du Soudan et le grand marché de l’Afrique centrale, a été depuis longtemps le but des investigations et des efforts d’un grand nombre de voyageurs. Cinq Européens seulement ont réussi à atteindre et à visiter la cité mystérieuse, un Anglais, le major Laing, qui paya de la vie sa soif d’apprendre et de savoir, deux Allemands, Barth, et tout récemment le docteur Lenz, un Français, René Caillié et enfin tout récemment un Français qui s’est fait Arabe le Dr Hadji-Abd-el Kerim Bey, médecin de l’empereur du Maroc. C’est l’épopée de Réné Caillié qui tiendra la tête de cet ouvrage ; le sublime dévouement du pauvre boulanger, les souffrances qu’il endura, son courage indomptable, sa constance à toute épreuve lui donnent droit à cet honneur.

Si l’on consulte l’interminable liste des explorateurs qui se sont illustrés depuis le commencement de notre siècle et qui, au prix de fatigues surhumaines, ont apporté leur part de découvertes au domaine de la géographie, nul ne mérite davantage d’inspirer l’intérêt et la sympathie universelle que notre compatriote René Caillié. Sans appui, sans subsides, sans fortune personnelle, sans avoir reçu cet avantage moral que donne une forte et solide éducation, il a accompli, grâce à la seule force de sa volonté, grâce à son courage indomptable, le plus difficile et le plus merveilleux voyage qui ait encore été fait dans l’intérieur de l’Afrique. C’est lui qui, le premier des Européens, a réussi à apporter à l’ancien monde des renseignements précis sur Tombouctou. Si le major anglais Laing est entré une année plus tôt dans la mystérieuse capitale du Soudan, il n’eut pas, comme Caillié, le bonheur d’en revenir ; assassiné après cinq journées de marche à la sortie de la ville, il a laissé ses os, blanchis sous le soleil torride du désert, pour marquer les traces de son passage. Notre hardi compatriote eut, lui, l’insigne honneur, à son retour en France, d’obtenir avec la grande médaille d’or de la Société de géographie de France, le grand prix qu’une souscription nationale, ouverte à Paris en 1824, avait établi en faveur du voyageur européen qui le premier pénétrerait à fombouctou et en rapporterait en Europe la description.

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René Caillié.

René Caillié est né le 10 novembre 1799 à Mauzé, hameau du département des Deux-Sèvres, à quatre lieues environ de Niort. En vain son père, honnête et pauvre boulanger, tenta-t-il de lui faire apprendre un état manuel. L’amour des voyages et des aventures entraînait invinciblement le jeune homme vers les contrées mystérieuses des continents inconnus. L’inspection d’une carte d’Afrique et des immenses territoires laissés en blanc dans cette partie du monde le décida sur la direction qu’il devait prendre. A seize ans, ayant seize francs pour toute fortune, il s’embarqua sur la gabarre la Loire qui allait au Sénégal et, après une traversée dangereuse et accidentée, il arriva à Saint-Louis.

Une première expédition à travers les déserts brûlants de la Sénégambie, à la suite du major Cray, fut pour lui le dur apprentissage de la carrière de privations et de fatigues qu’il avait embrassée. Après avoir couru des dangers de toute nature et avoir affronté cent fois la mort, il revint de ce voyage atteint d’une maladie grave. Quand il fut guéri, il sollicita successivement, mais en vain, l’appui et les secours du gouvernement français et du gouvernement anglais dans le but d’accomplir le voyage de Tombouctou, qui était devenu l’objectif de tous ses rêves. Les refus humiliants, les promesses vaines, les espérances déçues, les difficultés matérielles de l’existence, rien ne parvint à détruire cette résolution d’airain.

« Mort ou vif, disait-il, j’aurai le prix de la Société de géographie ! et, si je meurs à la peine, ma sœur le recevra. »

Il alla vivre plusieurs mois dans un village de l’intérieur, y étudia patiemment les mœurs, la langue, les coutumes des indigènes, s’y familiarisa surtout avec l’étude du Coran, puis il revint encore à Saint-Louis, où il obtint un modeste emploi qui lui permit d’amasser, à force d’économie, un petit pécule de deux mille francs. Il convertit ce modeste trésor en une pacotille d’objets recherchés par les nègres, puis il résolut de partir seul et d’accomplir avec ses uniques ressources sa gigantesque entreprise.

Nous n’essayerons pas ici de raconter cette épopée ; qu’il nous suffise de signaler quelques-unes des souffrances surhumaines qu’il eut à endurer pendant ce long voyage qui n’a pas encore eu son pendant, et que doivent s’attendre à subir tous ceux de nos compatriotes qui seraient tentés de recommencer une entreprise semblable.

Après une longue marche des plus fatigantes, après avoir perdu une partie de ses effets sans pouvoir les recouvrer, il arriva à Timé avec une plaie au pied qui lui rendait la marche presque impossible. Une fièvre ardente le saisit et l’obligea à s’arrêter. Une bonne vieille négresse, mère de son hôte Baba, prit pitié de sa jeunesse et s’offrit pour soigner sa blessure. Grâce à des remèdes efficaces, quoique lents, connus par les indigènes, il voyait peu à peu sa plaie se refermer, et il commençait à espérer pouvoir se remettre bientôt en route pour lenné et de là pour Tombouctou, quand de violentes douleurs dans la mâchoire vinrent lui apprendre qu’il était atteint du scorbut, affreuse maladie qu’il éprouva dans toute son horreur. Mais laissons parler le voyageur lui-même ; la simplicité de son récit lui donne un caractère de sincérité et un attrait que ne sauraient avoir les développements les plus éloquents :

« Mon palais, dit-il, fut entièrement dépouillé, une partie des os se détacha et tomba, mes dents semblaient ne plus tenir dans leurs alvéoles, mes souffrances étaient affreuses ; je craignis que mon cerveau ne fût détraqué par la force des douleurs que je ressentais dans le crâne ; je fus plus de quinze jours sans trouver un instant de sommeil. Pour mettre le comble à mes maux, la plaie de mon pied se rouvrit, et je voyais s’évanouir tout espoir de partir. Que l’on s’imagine ma situation ! Seul dans l’intérieur d’un pays sauvage, couché sur la terre humide, n’ayant d’autre oreiller que le sac de cuir qui contenait mon bagage, sans médicaments, sans personne pour me soigner que la bonne vieille mère de Baba, qui, deux fois par jour, m’apportait un peu d’eau de riz qu’elle me forçait à boire, car je ne pouvais rien manger, je devins bientôt un véritable squelette. Enfin j’étais dans un état si cruel que je finis par inspirer de la pitié même à ceux qui étaient le moins disposés à me plaindre.

J’avais perdu toute mon énergie, les souffrances absorbaient mes idées ; il ne me restait qu’une pensée, celle de la mort ; je la désirais, je la demandais...

Enfin, après six semaines de souffrances aiguës, pendant lesquelles je ne m’étais nourri que de légère bouillie de riz et n’avais eu que de l’eau pour boisson, je commençais à me trouver mieux et à réfléchir à ce qui se passait autour de moi. Je ne voyais presque plus mon hôte Baba : il me fut aisé de penser que je les gênais ; ils étaient fatigués d’avoir chez eux un homme continuellement malade. Les cadeaux que j’étais obligé de réitérer sans cesse absorbaient tous mes moyens ; je ne pouvais me dissimuler que mon bagage devenait si mince que j’avais à craindre de n’avoir plus assez de marchandises pour finir mon voyage ; car, malgré l’état affreux où je me trouvais, je ne renonçais pas à le continuer ; j’aimais mieux mourir en route que de retourner sur mes pas sans avoir fait de plus grandes découvertes. Etant seul dans ma case, je me livrais à mes réflexions et je cherchais les moyens que je pourrais employer pour me rendre sur le Niger où j’espérais m’embarquer pour aller à Tombouctou et arriver un jour à cette ville mystérieuse, objet de mes recherches. Je ne me suis pas reproché un seul instant la résolution qui m’avait conduit dans ces déserts où je semblais avoir été appelé à souffrir mille maux. Je voyais avec peine la belle saison s’écouler ; les chemins étaient praticables, les marais desséchés ; enfin tout contribuait à me faire regretter le temps que je perdais à Timé. Voyant que je ne guérissais pas, Baba, saisi d’un mouvement de compassion, revint me voir ; il s’assit auprès de moi. Après m’avoir demandé de mes nouvelles, il me dit qu’il allait faire venir une vieille femme qui connaissait ma maladie ; je lui sus bon gré de cette attention. La vieille vint ; elle m’examina attentivement, puis elle me rassura en me disant qu’elle allait me donner une médecine qui me ferait beaucoup de bien, que je serais bientôt guéri ; elle ajouta que cette maladie était commune dans le pays, et que si l’on n’y faisait pas de remède prompt on perdait toutes ses dents.

Pour commencer son traitement, elle m’interdit le sel et me fit défense de manger de la viande et même de boire du bouillon.

Dans la soirée, elle m’apporta dans un coin de son pagne des morceaux de bois rouge qu’elle fit bouillir dans de l’eau ; elle m’ordonna de m’en laver la bouche plusieurs fois par jour, ce que j’eus bien soin d’observer. Je trouvais cette eau très âcre ; elle contenait un fort astringent. Cependant je n’éprouvais que peu de soulagement ; ma guérison me paraissait bien lente. La convalescence ne commença que vers le 15 décembre. La plaie de mon pied, sur laquelle j’avais mis un emplâtre de diachylon, guérit avec le scorbut. »

Pour peindre avec fidélité toutes les peines, toutes les fatigues, tous les dangers qui accompagnèrent le long voyage de Caillié à travers ces pays sauvages, son arrivée à Tombouctou, les difficultés qu’il rencontra pour y entrer et pour en sortir la vie sauve, il faudrait des volumes. Nous conseillons à ceux de nos lecteurs que ces lamentables aventures pourraient intéresser de lire le journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné, qu’a publié à son retour l’héroïque explorateur.

Pour rentrer en Europe, René Caillié résolut de se diriger sur Tafilet et le Maroc. Il partit donc par la route du nord en se joignant à une caravane qui allait à El-Araoân.

Le 4 mai 1828, les Maures, avec lesquels le voyageur se décida à partir, se mirent en route vers le nord sur un sable presque mouvant et entièrement aride. La caravane comptait près de six cents chameaux et parcourait environ deux milles, terme moyen, à l’heure.

Après avoir traversé le lieu fatal où le major Laing avait été assassiné, étranglé par deux nègres esclaves, sur l’ordre de Maures fanatiques, il visita la ville d’El-Araoân.

La partie la plus dramatique de son voyage fut la traversée du désert. Ici commence une nouvelle série de fatigues inexprimables : les puits sont rares ; ceux qu’on trouve contiennent de l’eau saumâtre et presque impotable, et souvent encore il faut les déblayer parce qu’ils ont été remplis par les sables qu’emporte le vent ; la chaleur est suffocante, on est forcé de ne marcher guère que de nuit.

Ici encore nous nous sentons dans la nécessité de laisser la parole au vaillant voyageur : mieux que personne, il sait exprimer les mortelles angoisses de cette course à travers le désert enflammé :

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Caravane dans le désert.

« ..... A dix heures du matin, nous fîmes halte. Le vent brûlant d’est qui commençait à souffler rendait la chaleur insupportable, et une poussière embrasée nous entrait dans les yeux malgré les précautions que nous avions prises pour nous en garantir. On campa sous des tentes ; on nous distribua de l’eau tiède, qui cependant fut trouvée délicieuse, quoiqu’elle n’étanchât que faiblement notre soif ; ensuite nous nous étendîmes sur le sable pour nous reposer un peu. Malgré toutes les précautions que j’avais prises, la chaleur fut si forte, ma soif si ardente, qu’il me fut impossible de dormir ; ma bouche était en feu et ma langue collée à mon palais.

J’étais comme expirant sur le sable en attendant avec la plus grande impatience le moment où l’on devait nous donner à boire : je ne songeais qu’à l’eau, aux rivières, aux fleuves, aux ruisseaux ; je n’avais pas d’autres pensées pendant la fièvre ardente qui me dévorait ; dans mon impatience, je maudissais mes compagnons, le pays, les chameaux, que sais-je ?... le soleil même, qui ne regagnait pas assez vite les bornes de l’horizon.

L’endroit où nous étions campés était d’une aridité affreuse ; pas un seul petit brin d’herbe ne reposait l’œil ; la nature offrait l’aspect le plus effrayant.

Les chameaux dispersés dans la plaine, cette solitude profonde, le silence du désert, produisaient une impression pénible, difficile à exprimer ; ces pauvres animaux, exténués de fatigue, étaient couchés près des tentes, la tête entre les jambes, attendant tranquillement le signal du départ... »

Plus loin nous trouvons la description de dangers non moins terribles. La caravane arrivait aux puits de Télig ; un vent d’est, qui soufflait avec violence, soulevait des monceaux de sable, et par l’effet de la sécheresse qu’il répandait partout, l’eau des outres, se vaporisant, diminuait à vue d’œil. Ecoutez la description que fait d’un ouragan dans le désert l’intrépide voyageur :

« Une de ces trombes surtout (les trombes de sable), plus considérable que les autres, traversa notre camp, culbuta toutes les tentes et nous faisant tournailler comme des brins de paille, nous renversa pêle-mêle les uns sur les autres. Nous ne savions plus où nous étions ; on ne distinguait rien à un pied de distance ; le sable, comme un brouillard épais, nous enveloppait dans de noires ténèbres ; le ciel et la terre semblaient confondus et ne faisaient qu’un tout.

Durant ce bouleversement de la nature, la consternation était générale ; on n’entendait de tous côtés que des lamentations ; le plus grand nombre se recommandaient à Dieu en criant de toutes leurs forces : « Il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est son prophète ! » Au milieu de ces cris, de ces prières et des mugissements du vent on distinguait par intervalles les mugissements sourds et plaintifs des chameaux aussi effrayés et bien plus à plaindre que leurs maîtres, puisque depuis quatre jours ils n’avaient rien mangé. Tout le temps que dura cette affreuse tempête, nous restâmes étendus sur le sol, sans mouvement, mourant de soif, brûlés par le sable et battus par le vent... »

Nous renonçons à peindre, et les limites de ce livre nous en font un devoir, les mille misères qui sont comme les douloureuses stations de ce calvaire. Que le lecteur ajoute aux peintures que nous avons empruntées au livre du voyageur, la déception du mirage qui fait entrevoir au loin des lacs limpides et des fleuves aux flots bleus ; celle des puits qu’après des jours de recherches on retrouve, mais désséchés ; qu’il y ajoute les vexations, les outrages de toute sorte supportés par notre infortuné compatriote, qu’on affecte souvent, malgré les précautions qu’il a prises, de traiter comme un chrétien ; qu’il y ajoute enfin les trahisons de ses guides qui le volent et l’insultent, le tourment de l’incertitude, et il n’aura qu’une faible esquisse de ce qu’a souffert René Caillié avant de sortir du Sahara.

Enfin il arrive dans la ville de Tanger ; là, peut-être, il va pouvoir échapper à ses défiants compagnons de route et trouver un protecteur dans le représentant de la France ; mais comment, sans éveiller le soupçon, demander aux étrangers la maison du consul français ? Il se présente à la résidence anglaise ; un domestique du consul repousse avec horreur le misérable couvert de haillons qui vient frapper à la porte, tant son aspect est sale et rebutant. Enfin il découvre la maison de notre consul. M. Delaporte lui saute au cou et l’embrasse avec effusion dès qu’il apprend qu’il a devant ses yeux un héroïque compatriote, échappé par une série de miracles à une mort certaine.

Tels sont les dangers, les peines qu’ont à subir ces hommes généreux qui, sans espoir de gain personnel, pour le seul amour de la science, s’en vont, à travers les pays inconnus, tracer la route à leurs compatriotes qui, plus tard, portant dans les mondes nouveaux leur industrie et leur commerce, recueilleront les fruits dont les misères, les souffrances et souvent la vie des explorateurs ont été la semence féconde.

René Caillié revint en France sur une goëlette que mit à sa disposition le commandant de la station française qui bloquait alors Cadix et débarqua le 8 octobre 1828 à Toulon.

Le 5 décembre suivant, la Société de géographie de Paris lui décerna le grand prix de 10000 fr., objet de ses ambitions ; il reçut en outre la croix de la Légion d’honneur et une pension du gouvernement.

Il dota sa sœur et se retira près d’elle dans un village de la Charente-Inférieure dont il devint maire.

Il mourut peu d’années après, des suites des maladies qu’il avait contractées en Afrique.

HENRI DUVEYRIER

LE SAHARA ALGÉRIEN

Ici, de toute justice, devrait prendre sa place un des voyageurs dont les longues et savantes explorations ont rendu le plus de services à la science géographique et largement participé à l’ouverture du grand continent inconnu : nous voulons parler de M. Henri Duveyrier. Malheureusement cet intrépide explorateur est aussi modeste qu’il est savant, et s’il a fait connaître les résultats scientifiques de ses longues et patientes recherches, il a toujours évité avec soin de parler de lui-même et de publier le côté pittoresque de ses aventures et de ses voyages.

Nous nous contenterons donc de résumer les résultats obtenus par son obstination patiente et par son indomptable courage.

M. Henri Duveyrier quitta la France au commencement de 1859. Il avait, en partant, l’intention de parcourir dans toute leur étendue le Sahara algérien et le Sahara marocain. S’il n’a pu mener jusqu’au bout cette colossale entreprise, il a du moins pu apporter à la science des données aussi précieuses que certaines sur l’existence, les mœurs, l’histoire, le langage et l’ethnographie de la plupart des tribus jusqu’alors inconnues qui habitent le Grand Désert.

Ces populations formaient avant le onzième siècle, c’est-à-dire avant la transformation de tout le nord de l’Afrique par l’invasion arabe, une nation compacte appelée le peuple Berbère. Aujourd’hui elles se sont disséminées un peu dans tous les sens. Les unes se sont réfugiées dans les gorges de la Djerdjera et dans les parties montagneuses de l’Atlas, où elles se sont maintenues jusqu’à nos jours sous le nom de Kabyles. D’autres, refoulées dans le Sahara marocain et dans le Maroc, ont pris le nom collectif de Chellouhs. D’autres enfin se sont enfoncées dans le Sahara proprement dit où elles règnent encore sans partage, sous le nom de Touaregs.

Les Touaregs, que M. Henri Duveyrier est allé étudier dans leurs agrestes demeures ou dans leur vie nomade au milieu du désert, sont généralement grands et bien faits, maigres, secs, nerveux ; leurs muscles semblent être des ressorts d’acier. Leur peau est blanche dans l’enfance, mais le soleil ne tarde pas à leur donner la teinte bronzée spéciale aux habitants des tropiques. Leur figure a le type caucasique.

Les femmes, grandes aussi, ont le port altier et sont généralement belles ; leur physionomie les rapproche beaucoup plus des femmes européennes que des femmes arabes.

Les Touaregs ont des vêtements plus ou moins beaux, plus ou moins riches, suivant l’état de leur fortune. Presque tous ont une chemise longue à manches, en toile de coton blanc. La coiffure consiste en une calotte rouge de Tunis, avec gland en soie et la chaussure est une large et forte semelle fixée aux pieds au moyen de courroies.

Mais le signe le plus caractéristique de ce costume est un voile qui couvre la tête, la figure et le cou, et qui est arrangé de façon à ce que les yeux soient seuls visibles. Ce voile est d’un usage général. Les Touaregs ne le quittent, ni en voyage, ni au repos, ni même pour manger, encore moins pour dormir. Cette mode se retrouve chez plusieurs autres tribus vivant dans l’Afrique centrale et a sans doute pour origine la nécessité d’abriter le visage contre les sables emportés par le vent.

C’est à M. Duveyrier qu’on doit la connaissance des Touaregs dans leur vie privée. C’est lui qui nous a fait savoir que la femme touareg jouit d’autant plus de considération qu’elle compte plus d’amis parmi les hommes ; mais pour conserver sa réputation, elle ne doit en préférer aucun. Une femme qui n’aurait qu’un ami ou qui témoignerait plus d’affection pour un de ses adorateurs que pour les autres, serait considérée comme pervertie et montrée au doigt. De plus, les mœurs permettent, entre hommes et femmes, en dehors de l’époux et de l’épouse, des rapports qui rappellent l’ancienne chevalerie ; une femme, par exemple, peut écrire sur le bouclier ou sur le voile de celui qu’elle préfère des vers à sa louange et des souhaits de prospérité. Le chevalier, de son côté, peut graver sur les rochers ou sur les arbres le nom de sa belle, sans que cela entraîne le moindre blâme ou la moindre pensée défavorable à la vertu de l’un d’eux.

M. Duveyrier affirme que les Touaregs ont encore quelques-unes des vertus de leurs ancêtres : ils sont fidèles à leurs traités et à leur parole, mais, d’autre part, ils exigent que ceux qui traitent avec eux accomplissent rigoureusement leurs promesses. Leur bravoure est proverbiale, ils dédaignent entre eux l’usage des armes à feu qu’ils considèrent comme des armes déloyales. La défense et la protection de leurs hôtes et de leurs alliés est leur vertu par excellence.

Malgré ces qualités, quelques tribus de Touaregs vivent de brigandage, comme faisaient d’ailleurs sans scrupule nos seigneurs du moyen âge ; alors ils deviennent la terreur du désert. Montés sur des chameaux coureurs appelés méhara1 ils suivent, attaquent, et pillent ou rançonnent toutes les caravanes ; enlèvent les habitants du Soudan et les vendent comme esclaves aux Turcs. Quelquefois même, après avoir ainsi vendu les victimes de leurs razzias, ils vont attendre la caravane des acheteurs et reprennent de force la marchandise humaine dont ils ont déjà touché le prix.

Les tribus des Touaregs habitent le Touat, le Djebel Hoggard, le Ghât, et l’Air qu’on appelle aussi l’Asben. Le Touat a pour ville principale In-Çalah, qui se trouve à peu près à moitié chemin entre l’Algérie et Tombouctou. Le Djebel Hoggard a pour capitale Idelès, et Ghât est la ville principale de la province du même nom. L’Air, pays montueux, a pour grand centre de population la ville d’Aghadès, peuplée de 8000 habitants environ, et qui est la résidence d’un sultan. C’est le théâtre d’un commerce important.

Un autre peuple africain étudié et visité par M. Henri Duveyrier est le peuple Tibbou moins connu que les Touaregs et qui est composé d’hommes de race berbère très mêlée à la race nègre et qui sont presque noirs. Ils sont nomades généralement et à l’aide de leurs méhara ils traversent de grandes distances en peu de temps. Leur taille élancée et leur agilité leur ont valu le surnom d’oiseaux.

Ils sont vifs, gais, insouciants et naturellement pillards. Leur principale occupation est de rançonner les caravanes. Les dattes forment leur principale nourriture avec le lait de leurs chamelles. Leur commerce le plus important est celui du sel qui abonde dans leur pays. Le trait le plus caractéristique de leurs mœurs est la suprématie qu’ils accordent à leurs femmes, contrairement aux coutumes de tous les autres peuples d’Afrique.

M. Duveyrier, nous l’avons dit, a, par un excès de modestie, toujours refusé d’écrire ses voyages2. Cependant, pour donner à nos lecteurs qui ne le connaissent pas, une idée de la façon sérieuse dont il a étudié les choses de son entourage, pendant ses longues et belles explorations, nous citerons une lettre qu’il écrivait d’Algérie le 15 décembre 1874, alors que la Société de géographie l’avait chargé d’aller explorer la région des chotts en compagnie du commandant d’état-major Roudaire, l’auteur du projet d’une mer intérieure.

 

3 EXPLORATION DU CHOTT MELGHIGH

« Camp dans El Mehaïmel, 15 décembre 1874.

Je saisis l’occasion du cavalier qui partira demain pour Biskra, pour vous envoyer des nouvelles de la mission du capitaine Roudaire dans le bassin des Chotts du département de Constantine.

Ma dernière lettre était datée du camp près Aîn-Maâch, dans le canton de Djeneyyen. Faute de guides connaissant bien le pays que nous visitons, je croyais que nous étions alors à Aïn-Djeneyyen même ; plus tard j’ai trouvé un homme du pays qui m’a appris le nom véritable de cette source du pays de Djeneyyen.

A partir de Chegga, nous avons marché à l’est sur Djeneyyen ; le détachement et les bagages ont fait un détour au nord pour éviter de passer par les terrains inondés ou détrempés des bords du chott Melghigh ; les officiers ont commencé le nivellement géométrique dès le signal de Chegga. Ces opérations sont faites avec le plus grand soin par le capitaine Martin et le lieutenant Baudot ; ce dernier s’était déjà occupé de questions de nivellement et avait étudié, en particulier, le nivellement de la Suisse. La topographie est faite par le capitaine Parisot. Le travail marche, suivant les indications du capitaine Roudaire, qui y met la main et qui calcule les résultats. Il a donné, pour la station d’Aïn-Maâch, 22 mètres au-dessus de la mer.

De Aïn-Maâch, j’ai fait avec M. Le Châtelier, ingénieur des mines, une courte excursion dans la direction du nord, jusqu’à un point qui forme un petit relief au-dessus de la plaine. La distance est d’environ 4 kilomètres et demi. Nous arrivâmes à un monticule allongé en forme de cirque. La surface du monticule, au sommet, est composée de sable pur, sur lequel reposent des cailloux roulés et d’autres non roulés.

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