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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Napoléon-Joseph Colbert

Notes de voyage

Promenades et causeries

AVANT-PROPOS

Qu’on ne s’attende pas à trouver ici un voyage de circumnavigation ou de découvertes.

Je n’ai point fait de voyage de circumnavigation. Je le sais, ce ne serait pas une raison pour n’en avoir pas fait le récit. Mais non, je n’ai pas plus fait de récit de cette espèce que je n’ai fait de voyage autour du monde.

On fera bien de ne pas s’attendre à ces histoires extraordinaires qui ont attiré, sur les voyageurs et sur les gens venant de loin, un dicton assez peu poli, trop connu d’ailleurs pour que j’aie besoin de le rappeler.

Je crois également devoir prévenir ceux ou celles qui s’aventureraient à ouvrir ce livre, qu’ils rencontreront des récits inachevés, — à grand regret sans doute ; mais il est des voyages comme de la vie, que de projets s’évanouissent.

Il ne faut donc pas attendre de ce petit livre la régularité d’un de ces guides anglais ou français qui n’oublient rien.

Mais, me dira-t-on : Puisque vous reconnaissez tant d’imperfections à votre livre, pourquoi le livrer au public ?

Sans doute, à l’aide d’un de ces guides dont je parlais, j’aurais pu compléter bien des choses, combler bien des lacunes ; mais non, j’ai voulu conserver la pureté, la virginité de mes impressions. Si donc mon petit livre plaît il fera son chemin tout seul ; s’il est ennuyeux, il sera aisé de le laisser de côté comme tant d’autres.

BELGIQUE

1839

Comme on voyageait en 1839. — Le conservateur, le progressiste. — La frontière belge. — Louis-Philippe, Léopold. — Vallée de la Meuse. — Dinant. — Bénignité du duc Philippe-le-Bon à l’égard de ses sujets. — Bruxelles, sa célèbre fontaine. — La Flandre. — Inconvénient de ne pas savoir le flamand. — Steenackerzeele, bonne hospitalité. — Le tir à l’arc. — On ne fume plus. — Malines ; Bruges ; Gand ; Ostende, ses huîtres. — Anvers. — Rubens. — Il faut renoncer à la Hollande

Le 29 août, je me suis enfin mis en route pour cette course en Belgique et en Hollande que je projetais depuis si longtemps. Ma place était retenue dans une des nouvelles malles-postes tout récemment mises en service.

Il est difficile de trouver une voiture mieux entendue  : trois voyageurs y sont parfaitement à l’aise ; la forme est calculée de la manière la plus heureuse pour éviter la fatigue. Mollement assis sur de bons coussins, on jouit par de belles et larges glaces de la vue de la route. Le courrier est placé par derrière, et le postillon conduit, assis sur le siège. Quant à la forme extérieure, c’est celle d’un beau et large coupé anglais qui combine à la fois le confort et l’élégance, choses auxquelles certainement n’étaient pas habitués les voyageurs à qui le gouvernement voulait bien faire l’honneur de les voiturer, moyennant leur argent.

J’avais deux compagnons de voyage : l’un, déjà âgé, trouvait cette voiture d’un luxe ridicule, et déplorait cette tendance au bien-être et au luxe qui pénétrait partout, disait-il, d’une manière effrayante, et n’était cependant au fond que mollesse et effémination et pour beaucoup une source de ruine. Quant à l’autre, il se tut devant un censeur si grave ; cependant, par quelques mots prononcés d’abord, j’avais cru comprendre qu’il ne trouvait pas le costume du postillon cocher, avec sa veste rouge et bleu, en harmonie avec l’élégance de la voiture, et plus d’une fois les cailloux de la route lui arrachèrent des exclamations qui n’étaient pas un éloge de la manière dont elle était suspendue.

En somme, pour moi, j’avoue que je n’ai trouvé qu’à louer : il y a certainement les neuf dixièmes des gens qui, en France, s’appellent gens à équipages et qui n’ont pas une voiture comparable à cela.

Singulière chose dans ce pays-ci que le progrès ne vienne jamais par la masse ! Presque toujours les gouvernements, même les plus stationnaires, en ont l’initiative. La raison en est que cette masse a toujours été, qu’elle est encore fort peu éclairée, et que les hautes classes, qui auraient dù ouvrir la route du bien, ont ou méconnu cette route ou méconnu leur position, le rôle qui leur appartenait. Ce qui fait, soit dit en passant, que la France est et sera probablement encore pour longtemps une monarchie à un ou plusieurs monarques, tempérée par des émeutes, ou bien par des révolutions.

MÉZIÈRES

Bien que courrier et postillon dissent une quantité de vilaines choses de notre pauvre voiture, la trouvant lourde, peu appropriée... nous arrivâmes à Mézières au temps voulu, ayant parcouru en quinze heures une distance de cinquante-cinq lieues.

Ici commença pour moi la série de petites tribulations auxquelles est soumis un voyageur. J’espérais pouvoir repartir de suite pour Liège, mais impossible de trouver une place, et force me fut d’attendre jusqu’au soir dans une auberge qu’on peut recommander pour son insigne malpropreté. Cependant, appelant à moi ma philosophie, je pris mon parti, et soutenu par le souvenir glorieux de Bayard, qui défendit jadis la ville, je me mis à la parcourir.

Mézières, avec ses maisons sombres, à l’aspect sévère et entourée de ses remparts, avec son attirai guerrier, semble (pourrait dire un romantique) un chevalier couvert de ses armes, attendant l’arrivée de l’ennemi. En vain la Meuse lui sert-elle de ceinture, pénètre-t-elle dans ses remparts, la borde-t-elle même de vertes prairies, rien de tout cela ne lui fait perdre de son aspect triste.

On trouve dans l’église un souvenir de l’héroïque défense de Bayard contre les armées de Charles-Quint en 1521. Une inscription rappelle aussi qu’en 1570 Charles IX, roi de France, y épousa Élisabeth, fille de l’empereur Maximilien.

Mézières, renfermée dans ses murailles de plusieurs siècles, avec ses rues étroites et tortueuses, a l’aspect misérable, tandis que sa voisine Charleville qui, libre de s’étendre, montre ses rues larges et aérées, respire l’aisance et voit sa population, déjà double au moins de celle de Mézières, s’accroître chaque jour.

On ne peut s’empêcher d’être frappé de l’analogie qui existe entre ces deux villes et bien des existences. Qui de nous n’a rencontré de ces vieux soldats qui, après avoir consacré leur existence au pays, mutilés par la guerre, ignorant les joies de la famille, sont pauvres, presque oubliés, isolés dans leurs vieux jours, tandis que tel autre, dont la vie toute consacrée à lui-même a été sans dangers, sans sacrifices, jouit à la fin de sa vie d’une existence entourée de tous les soins, de tout ce qui peut adoucir les chagrins du vieil âge ?

Enfin, à 7 heures du soir, je me mis en route dans une diligence belge dont je ne ferai pas le même éloge que de la malle-poste : c’est une machine tout aussi lourde, aussi disgracieuse que nos diligences, moins propre, et n’allant pas aussi vite.

Ce que je pus apercevoir de la route me fit regretter de ne pas la parcourir pendant le jour. Parfois la lune venant éclairer un sol fort accidenté, se reflétant dans la Meuse, créait des effets où mon regard, parfois peut-être mon imagination, se plaisait à voir des sites fort pittoresques.

GIVET

Au jour, nous étions à Givet, sentinelle avancée sur une partie extrême de la frontière qui fait en cet endroit une pointe de quelques lieues dans le territoire belge. Givet a des casernes pour une nombreuse infanterie ; il est dominé par la forteresse de Charlemont située sur la crête d’un des rochers qui bordent la Meuse. De là, dit-on, on peut aisément brûler la ville, expression militaire, ce qui ne laisse pas d’être une perspective fort agréable pour les habitants.

A un quart de lieue de Givet se trouve le bureau de douanes belges. L’honnête douanier, personnifiant en sa seule personne le système prohibitif belge, fut très coulant et regarda à peine nos effets, sans nous demander même d’exhiber nos passeports, cérémonie à laquelle nous avions déjà été soumis plusieurs fois à la sortie de France.

On ne passe jamais de frontières semblables à celles que nous venions de franchir, sans penser à la bizarrerie qui souvent a présidé à leur délimitation. A droite ou à gauche d’un poteau, les populations se voient imposer des lois, des drapeaux différents, lorsque souvent la nature, les races, les besoins, les intérêts même n’établissent aucune distinction.

Ainsi, on dira d’un côté de cette borne : « Vous jurez d’aimer, de servir le roi Louis-Philippe. » A deux pas vous devez adorer le roi Léopold et être dévoué à cette nationalité belge improvisée dont on a été rechercher l’origine jusque dans les Commentears de César.

Quoi qu’il en soit, si tout le royaume belge est comme la portion qu’on traverse jusqu’à Namur, surtout depuis Dinant, il faut convenir que c’est un fort joli petit royaume, et l’on conçoit l’entêtement du roi Guillaume de vouloir le conserver envers et contre tous.

La route qui d’abord nous avait éloignés de la Meuse nous y ramena bientôt, la suivant tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, et cela n’a pas été toujours au choix des ingénieurs, car le fleuve semble s’être creusé comme un sillon entre deux masses énormes de rochers qui souvent s’élèvent à pic de ses bords, à plus de deux cents pieds, et la route, pressée entre la Meuse et le roc, a quelquefois tout au plus la largeur nécessaire. Un peu avant d’arriver à Dinant, le rocher serre de très près la route, mais entre la roule et la rivière s’élève une immense aiguille détachée de la masse principale soit par la nature, soit par la main de l’homme. Louis XIV, dit-on, fit élargir la route en cet endroit ; on l’élargit encore récemment pour le passage du roi Léopold, et cependant elle ne suffirait pas à une grosse voiture de roulier.

DINANT

A très peu de distance se trouve Dinant, tellement pressé entre le fleuve et le roc, que la route se fraye difficilement un passage entre ses deux rangées de maisons, toutes reluisantes de propreté. Un fort, servant de prison militaire, perché sur cette muraille naturelle, la domine. L’histoire raconte que le duc Philippe le Bon, dans un moment de mauvaise humeur, assez motivé, il est vrai, par la manière peu civile dont les habitants de Dinant avaient reçu ses envoyés, les ayant fait tout simplement rôtir, assiégea la pauvre petite ville avec 30,000 hommes, et l’ayant forcée, fit jeter 800 de ses habitants, attachés deux à deux, dans la Meuse. Je ne sais si c’est à ce fait qu’il doit son surnom de Bon.

Jusqu’à Namur la jolie vallée continue. La Meuse laisse couler ses eaux limpides, chargée de barques à la poupe fort recourbée, aux formes allongées et pleines d’élégance, elle est toujours bordée à droite et à gauche par l’immense rocher dont une végétation active vient parer l’àpreté et créer une suite de paysages toujours variés, toujours agréables.

NAMUR

A onze heures, ayant marché fort lentement, nous arrivâmes à Namur, dont les fortifications couvrant et suivant les pentes de la montagne, descendent jusqu’à la rivière. Namur est situé au confluent de la Meuse et de la Sambre.

Namur, rune des nombreuses conquêtes de Louis XIV, chantée par Boileau, racontée par Racine !

Sambre-et-Meuse, le nom d’une de ces fières armées qui imposèrent la République à l’Europe !

Que de souvenirs assaillent ici un Français !... Que de gloire, que de sang versé ! Et là-bas, au loin, à l’horizon, est Waterloo, dont les Anglais, par une vanterie qui serait ridicule si elle n’était pas naïve, semblent prendre à tâche d’atténuer pour nous le revers, en nous rappelant quelle gloire il y a eu à triompher de nous, quel fut l’étonnement de leur victoire.

Déjà bien des objets frappent les regards, qui ont leur caractère particulier : le costume de quelques femmes, la forme des vêtements, les maisons élevées, aux nombreuses fenêtres, toujours peintes avec soin, tout cela vous rappelle ces délicieux tableaux qui ont fait connaître la Flandre partout où l’on aime les arts.

Je profitai des deux heures que nous avions à attendre le départ de la diligence de Liège, pour courir un peu la ville. Je n’omis pas la cathédrale. En Belgique, les églises ne sont ouvertes que quelques heures le matin ; le soir, il faut s’adresser au sacristain : on m’indiqua la demeure de celui dont j’avais besoin ; il logeait dans un petit cabaret, et moyennant une légère rétribution qui, à ce qu’il paraît, forme son casuel, il m’ouvrit les portes. Plusieurs femmes étaient occupées à laver, savonner, nettoyer un magnifique pavé de marbre et le bas des murailles qui, éclatantes d’une blancheur sans cesse renouvelée, ne laissaient pas apercevoir la plus légère tache. Cette église, la plus belle, dit-on, des églises modernes de Belgique, est une espèce de copie en miniature, mais cependant encore dans de belles proportions, de Saint-Pierre de Rome ou de Saint-Paul de Londres.

Mais ce qui mérite réellement d’être vu, c’est Saint-Loup, ancienne église des jésuites. Là, pour la première fois, je pus contempler cette riche prodigalité de marbres, de sculptures en pierre et surtout en bois, qu’étalent les églises de Flandre. La nef est soutenue par deux rangées de colonnes rustiques dont on voit quelques exemples à l’extérieur de la galerie du Louvre et au Luxembourg. Ces colonnes sont en marbres jaspé, rouge et blanc. La voûte en pierres est couverte d’ornements sculptés d’une grande richesse et d’assez bon goût. Le pavé de marbre répond à cet ensemble ; mais, ce qui bientôt attire l’attention, ce sont deux rangées de confessionnaux adossés de chaque côté de l’église. Rien ne surpasse l’élégance de leur forme, la profusion, cependant pleine de goût et de style, des ornements. Chaque confessionnal se compose de trois petits portiques séparés entre eux par quatre colonnes, le tout surmonté d’un couronnement plein d’élégance. Bien que la forme générale soit la même pour tous, les détails varient pour chacun : tantôt ce sont des colonnes cannelées, tantôt elles sont torses... On peut rencontrer autant d’habileté de main, mais je n’ai jamais vu de sculptures en bois d’un goût aussi pur. En un mot, cette église présente un caractère tout particulier d’ensemble, de soin, de recherche ; son luxe n’éclate pas en dorures trop souvent faites pour séduire le vulgaire, mais c’est un luxe d’artiste, qui se cache en quelque sorte sous le bon goût, qu’on découvre plutôt qu’il ne se montre.

De Namur à Liège, on suit toujours la vallée de la Meuse, toujours riante, riche de sa culture, de ses belles prairies, de sa nombreuse population, s’élargissant à mesure qu’on avance. Nous traversons Huy, connu par son château fort où l’art d’habiles ingénieurs a encore ajouté aux défenses naturelles de l’inaccessible rocher sur lequel il est placé et d’où il commande le cours de la Meuse. Bientôt, à chaque pas, les usines, les fabriques de toute espèce se multiplient ; la nuit arrive, et en approchant de Liège, l’horizon semble embrasé par les fours à coke, les hauts fourneaux, dont la flamme tantôt vive, tantôt phosphorescente, s’élance du haut de leurs obélisques de briques ; cette lumière se détache sur la nuit que rendent encore plus sombre des nuages orageux.

Sur les hauteurs de la rive droite, s’étend en longues lignes de feu, Seraing avec ses bâtiments immenses, formant à eux seuls une ville où s’agite toute une population d’ouvriers, où le charbon s’extrait de plusieurs houillères, où le fer, tous les métaux prennent toutes les formes, où se fabriquent depuis les plus petits objets de coutellerie jusqu’à des canons.

Seraing était autrefois le palais des princes de Liège ; il est aujourd’hui le palais d’un des chefs de l’industrie européenne, qui y donne la vie à des milliers de familles.

LIÈGE

Enfin nous entrons dans Liège ; la ville me parait belle, bien éclairée ; et fort content d’une journée bien employée, je trouve avec plaisir le confort d’une bonne auberge, où je me repose avec grand plaisir de deux nuits passées en voiture.

L’aspect de Liège est gai ; il y a de jolies places plantées d’arbres, ornées de fontaines fournissant une eau abondante. Plusieurs de ses rues sont larges et bordées de belles maisons. Tout y annonce la vie, le mouvement. Cette ville est effectivement en voie de prospérité : ses manufactures d’armes, ses fonderies, ses riches houillères, et surtout le génie de ses habitants qui joignent, dit-on, à la vivacité d’intelligence des Français, cet esprit de suite et de persévérance qui semble plutôt appartenir aux races germaniques, semblent lui présager un très bel avenir industriel.

Quant au pittoresque, à part son palais de justice, cour carrée entourée d’arcades d’un caractère tout à fait original et qui rappelle l’architecture de quelques palais de Venise, Liège offre peu de choses à voir. Son ancienne cathédrale, où s’étalait toute la magnificence de ses prêtres souverains, a disparu ; la nouvelle est une belle église, mais sans rien de bien remarquable que des voûtes couvertes d’arabesques assez grossières. J’y vis avec plaisir un tableau représentant le Baptême de Jésus-Christ : la composition en est simple et naturelle ; quelques-unes des figures sont d’un grand effet ; je l’aurais cru espagnol ; il est d’un peintre liégeois dont on a pu à peine me dire le nom.

L’église Saint-Jacques, assez vantée, ne me parut pas au niveau de la réputation que lui font les habitants et les guides imprimés. Peut-être dois-je mettre cette impression sur le compte d’un peu de fatigue.... C’est surtout dans les impressions produites par les beaux-arts qu’on sent la nécessité d’une bonne prédisposition. Qui de nous ne s’est parfois trouvé insensible à la vue du tableau, du monument, ou du chef-d’œuvre qui d’autres fois l’avait vivement ému ?

C’est à Liège que commence le chemin de fer qui se ramifie dans le royaume belge et en relie les principales cités.

Les détails du service me parurent faits avec ordre et célérité, malgré de nombreuses stations : bagages et voyageurs, tout se place facilement, sans embarras. Il y a trois espèces de voitures : de bonnes berlines bien rembourrées, très confortables, des charriots couverts, enfin des wagons découverts. En deux heures et demie nous arrivâmes à Bruxelles, ayant parcouru vingt-cinq lieues. La route, à part ses abords riches et bien cultivés, offre peu d’intérêt ; un passage souterrain qu’on ne met que deux minutes à traverser est la seule chose qui attire l’attention. En parcourant ces lignes rapides, je me demandais pourquoi, en France, nous n’en possédons pas de semblables, et je m’attristais en pensant à tout ce que cette question des chemins de fer avait révélé dans mon pauvre pays, d’égoïsme, de vile spéculation, de jactance ridicule à côté d’une honteuse impuissance.

Dès qu’on a passé la frontière, il semble que le sentiment national se réveille avec force ; mais si l’on jouit avec quelque fierté d’une comparaison qu’on croit avantageuse, combien l’on souffre lorsque cette comparaison ne produit qu’un sentiment d’infériorité.

BRUXELLES

En arrivant à Bruxelles, nos bagages nous furent délivrés avec promptitude. Des voitures placées à la station du chemin de fer et à destination des divers hôtels de la ville, y conduisent le voyageur.

Suivant les renseignements d’un de ces guides anglais si minutieux dans leurs détails, j’avais choisi l’hôtel Bellevue. Cette auberge, située dans le plus beau quartier de la ville, est une magnifique maison qui peut donner asile à tout un monde de voyageurs ; elle était encombrée et j’eus quelque peine à y trouver place ; je ne tardai pas cependant à désirer moins de luxe apparent et plus de confort réel, et je fus étonné de ne point trouver dans les chambres les détails d’ameublement que l’extérieur semblait annoncer.

Mes courses dans Bruxelles commencèrent par le parc ; on me l’avait vanté ; il est effectivement bien situé, entouré de beaux édifices : d’un côté le palais du Roi, de l’autre celui des Chambres ; mais quant au jardin, c’est un mélange assez bâtard d’allées droites à la française et de petites tortilles au milieu d’arbrisseaux croissant en liberté ou taillés en charmilles ; il y a des bassins réguliers entourés de marbre, au milieu desquels on laisse croître des roseaux, qui seraient assez pittoresques ailleurs, mais qui sont là, ce me semble, assez grotesquement placés. Quelques statues ou bustes assez médiocres complètent cet ensemble qui, selon moi, manque de style.

Le palais du Roi est un grand bâtiment d’architecture assez triviale ; celui où siègent les Chambres a plutôt l’apparence d’un bel hôtel que d’un édifice public ; la salle où siègent les députés est construite et décorée avec goût.

Ce que je vis avec plaisir est un palais construit par le prince d’Orange un an avant la révolution ; tout y est encore tel qu’il l’a laissé ; rien n’y satisfera l’amateur du rococo ; il est difficile de voir un ensemble plus correct ; les proportions en sont belles, l’ameublement fort riche ; de magnifiques tables de malachites, de lapis, concourent à former un tout d’une noble magnificence. Enfin une collection de tableaux, peu nombreuse, mais remarquable, témoigne du goût éclairé du prince. Parmi ces tableaux, on distingue une grande tête de femme, de Léonard de Vinci : la peinture en est peut-être sèche, mais l’impression est pleine de charme ; un magnifique Christ avec figures de Rubens ; une chasse avec paysage, du même maître, où se déploient toute la richesse de sa couleur, la verve de son pinceau ; puis des Fra Bartolomeo, des Schidone, un Rembrandt, et d’anciennes peintures flamandes d’un grand intérêt.

Jusqu’alors je n’avais vu dans Bruxelles que des édifices modernes, mais rien qu’on ne puisse trouver autre part, soit à Paris, soit à Londres ; aussi ce fut avec un vrai plaisir que descendant dans la partie basse de la cité, je rencontrai son hôtel de ville. Là, du moins, je trouvai un caractère particulier, celui de la vieille Flandre avec ses souvenirs ; là l’architecture n’est pas une lettre morte, une répétition, une pâle copie ; elle s’allie aux souvenirs du pays et les fait naître en foule. Devant ce vieil édifice aux mille fenêtres gothiques, un hardi beffroi s’élève à une grande hauteur, flanqué à chacun de ses quatre étages de ces petites tours d’une légèreté pleine d’élégance.

Là, sur cette place, les comtes de Horn et d’Egmont ont payé de leur tète le cri de liberté dont ils avaient fait retentir leur pays. Ces maisons, aux croisées nombreuses et étroites, aux façades couvertes de sculptures, qui accompagnent si bien le monument principal, étaient celles de ces divers corps de métier qui faisaient à la fois la puissance des grandes villes des Pays-Bas et l’embarras de leurs maîtres par leurs fréquentes rébellions.

A part cette place, je ne vois rien dans Bruxelles qui ait un cachet d’originalité. Il faut en excepter toutefois, dans un genre différent, le fameux Mannekenpisse. C’est une assez jolie statue d’enfant d’environ dix-huit pouces de proportion : le petit gaillard, le poing sur la hanche, a l’air enchanté de lui. Louis XIV, dit-on, lui donna un habillement. Le fait est qu’encore aujourd’hui, les jours de fête ou de procession, il a le tricorne sur la tête, l’épée au côté, et un bel habit galonné, ce qui n’interrompt pas ses utiles fonctions. Il y a quelques années, on s’avisa de le voler : grande fut la rumeur de la ville, profonde fut l’indignation, quand on le trouva brisé, et le calme ne se rétablit que lorsqu’on en eut fabriqué un autre.

Le musée de Bruxelles est riche, dit-on ; il possède de beaux Rubens, des Van-Dyck... A mon grand regret, ces tableaux étaient recouverts par ceux de l’exposition qui, là comme à Paris, manque de local spécial. Les amis des arts déplorent qu’on soit ainsi privé, plusieurs mois de l’année, de la vue de chefs-d’œuvre qui feraient probablement plus dans l’intérêt de l’art que ces expositions si fréquentes.

Les Belges portent très haut le talent de leurs artistes modernes. Quelques tableaux de chevalet me parurent en effet fort recommandables. Verboeckhoven, un de leurs artistes, me parut se distinguer par des effets vigoureux, une grande habileté d’exécution, un bon ton de couleur. Suivant les traces de son compatriote Ommeganck, il excelle à peindre les moutons. Je remarquai aussi un joli tableau représentant le Coucher d’une jeune fille, par un nommé Dicken... La touche en est grasse et ne laisse rien à désirer du côté du fini.

Mais lorsqu’ils abordent les grandes pages de l’histoire, les Flamands modernes me semblent plier sous le faix. On vante beaucoup un très jeune homme nommé De Keyser, sur lequel on fonde de grandes espérances. Il y avait de lui une Bataille dont l’ordonnance me parut belle ; certains airs de tête ne manquent pas de caractère ; la couleur n’est pas sans mérite ; mais les chairs de ses nus manquent de consistance et le modelé laisse beaucoup à désirer ; on voit que ce jeune homme, trop vite adulé, manque de ces études profondes et consciencieuses sans lesquelles tout peintre, fût-il un génie pittoresque du premier ordre, ne peut aborder les grandes parties de l’art.

La galerie du duc d’Arenberg, que je visitai deux fois, me dédommagea un peu d’avoir été privé de voir les vieux tableaux. Cette collection peu nombreuse renferme plusieurs morceaux exquis de l’art hollandais et flamand. Quoi de plus délicieux que la Femme avare de Gérard Dow ! Quelle harmonie de couleur, quel fini d’exécution exempt de toute sécheresse ! Je ne crois pas, sans excepter les beaux tableaux de ce maître que nous possédons au Louvre, en avoir vu de plus parfait. Il conserve surtout une fraîcheur, une fleur de jeunesse qu’on rencontre bien rarement. Deux Ostade, dont l’un tout à fait capital, montrent dans tout leur éclat les qualités de cet artiste si habile dans la science du clair-obscur. Quel art dans la distribution de la lumière ! Quelle simplicité ! Quelle vérité ! Comment se fait-il que l’œil s’arrête avec plaisir sur ces figures si grotesquement laides ?... Comme l’air pénètre dans les parties les plus obscures ! Comme on peut y lire !

On compte encore dans cette charmante collection un beau Rembrandt : Tobie rendant la vue à son père ; un Téniers, à la lumière si vraie, aux teintes argentées, charmant tableau entre plusieurs de la même main ; un Cabaret, de Brauwer, qui ne le cède en rien à son rival ; enfin de beaux Ruysdael, des Van den Velde, etc...

Rien ne me retenait plus à Bruxelles : en un jour et demi j’avais épuisé ce que cette ville peut offrir d’intéressant. Bien que mon voyage dût être rapide et que je n’eusse que le temps de voir en courant la surface des choses, j’avouerai que je désirais sortir un peu de la grande route. Les grandes villes de tous les pays se ressemblent à peu près. La masse des voyageurs (et surtout en Belgique où ils affluent) enlève bientôt aux choses, aux habitants même, par le frottement continuel, tout caractère propre, tout aspect particulier. La vérité de cette remarque se fait sentir à Bruxelles : rendez-vous de nombreux étrangers, cette ville conserve bien moins le type flamand que plusieurs autres, moins fréquentées.

J’étais donc bien aise de pénétrer un peu dans le pays, et profitant de ce qu’un de mes amis avait une habitation dans les environs, je pris le chemin de fer qui passe à cinq lieues environ du lieu de ma destination. En vingt minutes j’étais arrivé ; mais là, bien que la distance qui me restait à parcourir fût courte, je n’étais plus sur un chemin battu, et les moyens de transport n’étaient plus aussi faciles. On m’avait indiqué une maison dans laquelle, disait-on, je trouverais facilement à louer une voiture. C’était un cabaret ; personne n’y disait un mot de français ; en vain mis-je à contribution tout ce que je savais d’allemand, que je croyais avoir quelque analogie avec le flamand, c’était peine perdue. Enfin on alla chercher un interprète.

Arriva une vieille femme qui m’aborda en me disant : « Monsieur ne sait pas le flamand ? Je fus obligé d’avouer qu’il n’avait pas fait partie de mon éducation, mais que certainement j’allais l’apprendre au plus vite, et la priai de me faire avancer le cheval et la voiture dont j’avais besoin. Les hommes et les chevaux étaient au travail, il me fallait attendre une demi-heure ; cette attente, au reste, ne m’effrayait pas ; car en dépit de ce nom de Belgique, j’étais bien en Flandre, dans la Flandre de Téniers dont le château est à deux lieues ; j’étais dans un de ces cabarets qu’il a immortalisés. Que dirai-je de la réalité moderne, de mon désappointement ? Hélas ! que les temps sont changés ! que sont devenus les joyeux buveurs ?

Cette demi-heure en dura trois ou quatre ; je ne sais si c’est la manière de compter qui diffère en Flandre ; mais enfin arriva mon équipage et en peu de temps je découvris les tourelles blanches de Steenackerzeele.

STEENACKERZEELE

Je ne parlerai pas de l’hospitalité de M. et de Mme de * * * ; ils en donnaient des preuves, ayant ce jour-là réuni tout leur voisinage. Bien qu’il ne fût que quatre heures, on avait dîné ; car dans ce pays, chose qui effraierait un peu nos Parisiens, on déjeune à huit heures, quelquefois à sept ; aussi dîne-t-on de fort bonne heure. Ce n’est pas le seul point où les usages diffèrent de ceux des hautes classes, qui sont à peu près les mêmes partout. Ainsi, dans une habitation des environs, à côté du luxe des jardins, des serres, des fleurs, d’une table fort recherchée, je fus très étonné de trouver dans de beaux appartements, et cela chez des gens fort riches, une absence de meubles qui se faisait remarquer, quelques chaises de paille ou de crin, à une époque où le confort anglais semble avoir pénétré partout.

Il n’en est pas de même à Steenackerzeele où ses propriétaires ont fait pénétrer toutes les recherches du goût et du confort, malgré les difficultés que présente une vieille habitation ; car Steenackerzeele est un donjon, mais le plus pittoresque donjon que l’on puisse voir. Qu’on se figure un bâtiment aussi considérable par l’espace de terrain qu’il occupe que par son élévation à laquelle ajoute encore un énorme toit presque perpendiculaire ; ses angles sont arrondis par de jolies petites tours qui se détachent bien de la masse principale ; une cinquième tour s’applique sur une des façades et sert d’entrée ; le tout isolé au milieu d’un vaste étang qui lui-même n’est séparé de deux autres que par d’étroites chaussées, et ne communique avec les jardins et les dépendances que par un seul pont.

Rien n’est charmant comme de voir par une belle nuit ces jolies tourelles surmontées de girouettes, se refléter nettement avec leurs fenêtres éclairées dans ce beau miroir, tandis qu’à côté les grands tilleuls qui le bordent viennent y projeter leur ombre.

Ce pays, bien que travaillé par les idées nouvelles, bien qu’ayant fait aussi sa révolution de 1830 qui, par parenthèse, n’a pas grande analogie avec la nôtre, tient à ses vieux usages, et peu de jours après mon arrivée devait avoir lieu une des cérémonies auxquelles les paysans avaient coutume d’associer, de faire présider leurs seigneurs.

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