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Notice sur la bibliothèque de la Grande-Chartreuse au Moyen Âge

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QUELLE place l’étude doit-elle tenir dans la vie monastique ? Sur cette question se sont formées deux doctrines contraires, qui ont eu la bonne fortune d’être exposées, au XVIIe siècle, par deux des hommes les plus remarquables d’un siècle fécond en esprits éminents : l’abbé de Rancé et le P. Mabillon. Qu’il me soit permis, tout d’abord, de rappeler brièvement leurs conclusions.

L’abbé de Rancé parla le premier ; on sait qu’il s’appuyait sur l’avis et la sympathie de Bossuet.

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EXTRAIT DU BULLETIN DE L’ACADÉMIE DELPHINALE 3e SÉRIE. — T. XXI.

Paul Fournier

Notice sur la bibliothèque de la Grande-Chartreuse au Moyen Âge

I

QUELLE place l’étude doit-elle tenir dans la vie monastique ? Sur cette question se sont formées deux doctrines contraires, qui ont eu la bonne fortune d’être exposées, au XVIIe siècle, par deux des hommes les plus remarquables d’un siècle fécond en esprits éminents : l’abbé de Rancé et le P. Mabillon. Qu’il me soit permis, tout d’abord, de rappeler brièvement leurs conclusions.

L’abbé de Rancé parla le premier1 ; on sait qu’il s’appuyait sur l’avis et la sympathie de Bossuet. En un style dont la netteté le dispute à la vigueur, il exprima les doctrines les plus austères. « Il est certain, dit-il, que les moines n’ont point été destinés pour l’étude, mais pour la pénitence ; que leur condition est de pleurer et non pas d’instruire L’application aux sciences, continue-t-il, est ennemie de l’esprit qui doit animer toute la condition des solitaires ; il n’y aurait ni justice, ni prudence de vouloir abolir le travail des mains..... pour substituer en sa place l’étude des sciences, qui ne peut être considérée que comme une occupation extraordinaire, et souvent comme une tentation ou comme un écueil dans la vie monastique. » C’était bien l’homme qui devait écrire : « La science n’est capàble que de nuire aux moines, de dérégler leur cœur, de faire sur eux des impressions de mort, de ruiner ce fonds de piété, de simplicité et de pureté auquel leur sanctification est attachée..... On ne connaît plus ni règle, ni régularité, ni constitution, ni discipline, ni édification où les études sont établies. » Il faut donc les fuir ; aussi les lectures des religieux, puisque la règle de saint Benoît leur en impose, ne seront que de l’Écriture Sainte, des ouvrages des saints moines, de leurs vies, de leurs entretiens et de leurs actions ; en dehors de ces ouvrages, ils ne s’embarrasseront pas « dans une recherche curieuse des choses qui ne leur conviennent pas. » Telle est, dans toute sa brutalité, si cette expression m’est permise, la thèse développée par le célèbre réformateur de la Trappe.

Visée directement, la congrégation des Bénédictins de Saint-Maur ne pouvait garder le silence. Évitant toute précipitation, elle ne le rompit qu’après plusieurs années ; ce fut Mabillon qui releva le gant et dans son beau Traité des études monastiques, fit entendre une parole aussi modérée dans le ton que solide et nourrie de faits. Il démontre que la tradition de l’Église a toujours permis aux solitaires « les mêmes études qui peuvent convenir à de vertueux ecclésiastiques. » Avec une merveilleuse largeur de vues, il trace aux moines un vaste plan d’études, où figurent en première ligne l’Écriture Sainte, les Pères, la théologie et le droit canonique ; puis, sans se borner à ces sciences particulièrement ecclésiastiques, il y ajoute la philosophie et les belles-lettres. Ce n’est pas lui qui eût banni l’histoire ; sur son utilité, il s’exprime en termes qui, de nos jours, paraîtraient empreints d’une actualité frappante. Après Melchior Cano, il répète que les théologiens qui ne sont pas versés dans l’histoire ne méritent pas le nom de théologiens ; après Godeau, il écrit ces lignes : « Plusieurs scolastiques, pour n’avoir pas sçu l’histoire, sont tombez dans de très grandes fautes qui ont donné lieu à leurs adversaires de les taxer de mauvaise foi ou d’ignorance. » D’ailleurs, « il n’est pas mauvais que des solitaires lisent ce qui se passe dans le monde touchant les affaires de l’Église. » Ce n’est pas seulement vers l’histoire que Mabillon pousse ses disciples ; il expose avec un ferme bon sens les règles de la critique, et va jusqu’à introduire les religieux dans l’étude des manuscrits, des médailles et des inscriptions.

Que le lecteur ne s’en étonne pas : pour Mabillon, l’étude est bien une œuvre pie. Il redit la parole de saint Augustin : « La science est cette machine qui doit servir à élever l’édifice de la charité ; » l’édifice sera parfait si le moine consacre son travail à la gloire de Dieu, à son propre avancement dans la perfection et à l’utilité de son prochain.

Telles sont les deux doctrines, développées par des adversaires dignes l’un de l’autre ; on comprend l’intérêt que cette polémique excita aussi bien dans le public lettré que dans le public religieux. Au surplus, sans avoir été jamais posée avec une pareille ampleur, la question n’était pas nouvelle ; au XIIIe siècle, saint Bonaventure avait dû prendre la défense des études menacées par le zèle exagéré d’un interprète de la règle franciscaine. Au XVe siècle, Gerson éleva la voix en faveur de la lecture dans les monastères et donna sur ce point des principes salutaires2 ; un célestin de Paris, Claude Rapine, jugea nécessaire de diriger contre les adversaires des études un traité de Studiis monachorum. En étudiant l’histoire de la bibliothèque de la Grande-Chartreuse, nous verrons comment depuis longtemps les disciples de saint Bruno avaient résolu la question qui, au XVIIe siècle, partageait encore les meilleurs esprits.

II

Plus retirés du monde que les bénédictins, les chartreux n’éprouvaient pas au même degré le besoin de se mêler au mouvement intellectuel ; n’accueillant que des hommes faits, ils n’étaient point tenus de former à la culture littéraire des jeunes gens destinés à l’état monacal. Il semble donc qu’ils aient été nécessairement acquis aux doctrines les plus réfractaires au travail intellectuel : point du tout. Ils admettront la culture littéraire, mais la tourneront exclusivement vers un but d’édification ou de perfectionnement dans la vie chrétienne. Beaucoup d’entre eux composeront des ouvrages ; mais leurs nombreux écrits seront rattachés par le lien d’une puissante unité : tous convergeront vers le développement de la vie intérieure, de l’union de l’âme à Dieu, qui doit s’opérer par degrés, jusqu’à la perfection de l’état d’union éloquemment décrit par Denys le Chartreux : « Mon amour, dit le Seigneur, est comme un sentiment intérieur, fait de douceur et d’amertume. C’est un vin nouveau, parfumé, savoureux, mais non épuré ; qui le goûte tombe dans la somnolence, mais non dans un sommeil complet ; il ne dort point, mais ne veille pas davantage. Il ne sait ni n’ignore ce qui se passe autour de lui ; mais il n’en a souci et en réalité il ne songe pas à lui-même En même temps que son amour pour Dieu est plus fervent et son intelligence plus lumineuse, Dieu ravit plus fortement son âme, l’unissant à lui d’une manière merveilleuse, à tel point que cette âme, oublieuse d’elle-même et de tout ce qui n’est pas Dieu, devient avec lui comme un seul esprit : mais comprenez-le bien, cela se réalise par l’union amoureuse et la conformité de la volonté humaine à la volonté divine1. »

Tel est le type idéal de la vie cartusienne ; mais, il faut le remarquer, ce type ne saurait être réalisé que par un effort intellectuel joint à un effort moral : il suppose la culture de l’esprit aussi bien que la victoire de la volonté sur les penchants mauvais ; pour y atteindre, le chartreux s’aidera de toutes les connaissances qui pourront lui servir de degrés dans son ascension vers la perfection : Écriture sainte, patristique, théologie dogmatique et morale, vies des Saints, histoire de l’Église, etc. Toutes ces connaissances seront ramenées au but préféré ; dans la composition de leurs bibliothèques, les chartreux trahissent une prédilection évidente pour ce courant qui prend sa source dans les œuvres de saint Augustin, et qui, reparaissant au moyen âge dans les écrits de saint Anselme, de saint Bernard, des Victorins et de saint Bonaventure, vient aboutir à la mystique du XIVe siècle, et, plus tard, aux œuvres de Gerson. Ces noms étaient largement représentés dans les collections de la Grande-Chartreuse  ; les manuscrits de saint Augustin y étaient très nombreux ; Richard de Saint-Victor y figurait à côté de l’Horloge de l’éternelle Sapience, le docteur Séraphique à côté de l’Imitation. Auprès de ces ouvrages on trouvait de nombreux traités de morale, propres à faciliter aux novices le premier degré de la perfection, qui est de connaître le péché et de le haïr. C’est dans ce dessein qu’ils étaient exhortés à lire les Moralia, de saint Grégoire, ou bien la Somme des vices et des vertus du dominicain Guillaume Perault, et d’autres écrits analogues. Là-dessus, les conseils donnés par Gerson aux moines, s’accordent avec les recommandations adressées aux jeunes religieux par le plus illustre de ces mystiques Chartreux qui, en Allemagne surtout, exercèrent une grande influence2.

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