Nourrir la terre, nourrir les hommes

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Cet ouvrage témoigne d'une expérience locale de développement rural réussi ayant régénéré une région agricole dans le sud aride de Madagascar, le Projet du Haut Bassin du fleuve Mandare (PHBM), réalisé de 1996 à 2008. Ce projet a su valoriser, avec les paysans, leur capacité à améliorer durablement leur avenir grâce à l'organisation sociale, la priorité donnée au secteur productif et la participation de tous, notamment des femmes. Il a été couronné de succès : cultures nouvelles, récoltes abondantes, alphabétisation, santé, etc.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
Lecture(s) : 251
EAN13 : 9782336263182
Nombre de pages : 227
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Nourrir la Terre, Nourrir les Hommes

Ce livre a été réalisé dans le cadre d'une initiative de promotion des innovations du développement rural, financé par le Département du Développement International Britannique (DFID). D'autres travaux ont accompagné cet ouvrage, notamment l'amélioration des systèmes de suiviévaluation des programmes FIDA à Madagascar et le partage des savoirs. Les résultats sont visibles sur www.segs-mada.net(progrèsdel.initiative) et www.cap/ida.mg (activités du FIDA à Madagascar).

Les opinions exprimées dans cet ouvrage sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du Fonds International de Développement Agricole (FIDA). Les appellations utilisées et la présentation du matériel dans cette publication ne constituent en aucun cas une prise de position du FIDA quant au statut juridique d'un pays, d'un territoire, d'une ville ou d'une zone ou de ses autorités ou quant au tracé de ses frontières ou limites. Les appellations « pays développés)} et « pays en développement)} n'ont qu'une utilité statistique et ne reflètent pas nécessairement un jugement porté quant au niveau atteint par un pays ou un domaine spécifique dans le cadre du processus de développement.

Autre publication

similaire:

CAMILLERI Jean-Luc: La micro-entreprise rurale en Afrique: de la survie à la croissance -le cas rwandais, préfacé par François Lécuyer, L'Harmattan, 2006.

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Brett Shapiro Assefa Woldeyes Harifidy Ramilison Andrianiainasoa Rakotondratsima
Sous la coordinationde Benoît Thierry

NOURRIR LA TERRE, NOURRIR LES HOMMES
LA MISE EN VALEUR RÉUSSIE DU HAUT BASSIN DU MANDRARE À MADAGASCAR

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F -75005 - PARIS

Crédit photos: @FIDA Banque d'images de l'équipe PHBM, 1996-2008 Rindra Ramasomanana, www.tophos.com. 2007 Frédéric Loward, 2007 Sylvie Le Guével, 2007 Assefa Woldeyes, 2007-2008 Benoît Thierry, 2000-2008

Copyright L'Harmattan 2008 Site internet: http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05322-9 EAN : 978 2296 05322 9

SOMMAIRE
Préface à 2 voix (Benoît THIERRY, Harifidy RAMILISON) Remerciements 7 17

Avant-proposde Brett SHAPIRO...

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1. L'lie Rouge, son histoire, son peuple et son économie 2. 'Tsy Mitolike' et la naissance d'un projet

3. Utiliser et maîtriser l'irrigation: processus complexe 4. Plus d'eau et plus de riz: une révolution verte ............ 5. Les communautés au cœur de l'action
6. Le pouvoir de l'oignon et de l'ai1 : 2 filières-clés

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7. L'élevage: là où le zébu est roi! 8. L'argent compte: épargne et crédit chez FIVOY 9. Les femmes, maîtresses du développement
10. Régénérer les forêts 11. Faire passer le message: Radio Mandrare 12. Travailler avec les autres 13. Au-delà du Projet, le futur...
Bibliographie Les co-auteurs Glossaire des sigles et acronymes
Liste des tableaux, shémas, graphiques

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Hors-Texte photos

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Table des matières détaillées

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PRÉFACE À 2 VOIX par Benoît Thierry et Harifidy Ramilison

Nourrir la terre, nourrir les hommes, voila un défi que l'humanité doit relever quotidiennement. Ce livre retrace l'histoire d'une opération de développement dans le grand sud de Madagascar, le Projet du Haut Bassin du Mandrare (PHBM), qui a permis à une région souffrant de sécheresses et de famines chroniques, de devenir le grenier à riz du Sud. Pendant les huit dernières années, j'ai personnellement supervisé ce projet au titre de l'UNOPS (Bureau des Nations Unies de Services aux Projets) puis du FIDA (Fonds International de Développement Agricole), avec des visites régulières sur le terrain. Les changements constatés et les succès rencontrés méritaient d'être relatés au-delà de notre cercle restreint de spécialistes et de bureaucrates du développement. L'expérience du projet du Haut Bassin du Mandrare, sans être unique au monde par son succès, montre à quel point les sociétés rurales peuvent être proactives et productives, quand elles ont en mains les clés de leur développement. Par ce livre, nous avons souhaité partager cette expérience avec le plus grand nombre, sous une forme pratique, en souhaitant qu'elle puisse être perçue comme un message d'espoir pris à cœur par les décideurs publics et les opérateurs et pouvant inspirer d'autres interventions dans des milieux confrontés à des problèmes similaires. Le PHBM est également un exemple de développement rural intégré. Ce concept, victime des effets de mode qui agitent le microcosme du développement, a été condamné comme un échec des années 1970 et 1980. La réussite du PHBM montre la validité dudit concept lorsqu'il est mis en œuvre dans son esprit initial, avec sérieux et professionnalisme, dans le cadre d'une politique de développement régional et local clairement assumée.

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Un succès indéniable
En augmentant le niveau de vie de 75%, le PHBM a fait passer toute la population d'une dizaine de communes du district d'Amboasary, soit 100 000 personnes, au-dessus du seuil de pauvreté. Ce qui confirme que les 'Objectifs de Développement du Millénaire', adoptés par la communauté internationale et l'ONU, peuvent être atteints - et notamment le premier d'entre eux: faire baisser de moitié l'extrême pauvreté avant l'année 2015. Ce livre décrit comment le projet s'y est pris pour transformer cette région et en faire aujourd'hui un pôle d'attraction économique, alors qu'il y a à peine quelques années, c'était encore une zone délaissée, isolée, sans services ni publics ni privés et sans infrastructures. La production alimentaire a connu une croissance rapide: la production de paddy est passée de 1600 tonnes en 1996 à environ 10 000 en 2002 puis 25 000 tonnes en 2008 (de 98 kg per capita à 195 kg). Par ailleurs, la production de manioc est passée de 23 000 à 50 000 tonnes et celle du maïs de 2800 tonnes à 12000 tonnes. L'analyse économique démontre que le retour sur investissement est extrêmement rapide dans le cas du PHBM (cf. étude d'impact et évaluation de 2008). Ainsi, si l'on considère une production moyenne de paddy de l'ordre de 20 000 tonnes par an (7 millions USD en valeur 2007), les deux prêts du FillA au Gouvernement malgache (18 millions de dollars) pourraient être amortis en moins de trois années ce qui est exceptionnel! L'étude d'impact du PHBM a permis de définir que le taux de rentabilité interne du projet, qui avait été évalué à 15% à la conception a dépassé largement les 35%. Ainsi, cet investissement de 15 US$ par habitant et par an sur 12 ans a permis de générer un revenu supplémentaire de 100 US$ par habitant et par an sur la même période. Ces résultats s'observent jusque dans les conditions de vie des familles. En 2007, trois ménages sur quatre ont déclaré avoir pratiqué l'épargne avec par ordre d'importance l'achat de bovins (31%), l'achat de bijoux (27%) et la thésaurisation (26%). L'augmentation des dépenses familiale de plus de 55% et notamment d'éducation (près de 300%) et dépenses de santé (près de

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100%) montre l'importance que leur confèrent les familles dès lors qu'elles en ont les moyens financiers.

La force de l'agriculture paysanne
L'agriculture familiale et le développement rural ont été les parents pauvres du développement ces deux dernières décennies dans le monde. Nombre d'économistes et de décideurs publics pensaient que ce secteur était dépassé du fait de l'urbanisation galopante qui allait compter plus de 50% des habitants de la planète et de la lenteur d'évolution des milieux ruraux, exacerbée par l'échec de nombreux projets de développement agricole. Une fois de plus, l'exemple du Haut-bassin du Mandrare prouve tout le contraire, à savoir que les projets de production agricole sont non seulement importants en matière d'éradication de la pauvreté mais sont une voie vers le développement économique durable des zones rurales. Cela est d'autant plus vrai que même si la transition urbaine s'accélère, de nombreux pays comptent encore plus de 75% de ruraux. Il faut donc accompagner cette transition du rural vers l'urbain durant encore quelques décennies et permettre à ce milliard de familles rurales, au niveau mondial, de vivre décemment par l'amélioration de leur principale source de revenu: l'agriculture. Enfin la crise récente des prix alimentaires confirme que ces choix productifs permettront aux pays de nourrir leur population à des coûts abordables et d'assurer leur autosuffisance alimentaire dans un premier temps, puis ensuite d'exporter vers d'autres régions déficitaires.

Des problématiques globales
Enfin, au fil de la lecture, on découvrira plusieurs thèmes contemporains relatifs au développement rural traités en filigrane et apportant des éléments concrets de réponse: . L'innovation en milieu paysan: la force de l'initiative de base et la réactivité des paysans à l'apport de nouvelles techniques apparaît clairement tout au long du livre. On peut aussi voir que l'innovation sur le terrain ne consiste pas à

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« réinventer la roue» mais à mettre en place la technique venue d'ailleurs et qui servira une dynamique sociale en cours au bon moment et au bon endroit. . La production alimentaire: au-delà de l' afropessimisme, l'augmentation des prix agricoles est un vrai choc pour les plus pauvres de ce monde, mais peut-être aussi une opportunité pour raviver les ressources productives des petits paysans. C'est ce que vise le Gouvernement avec « Madagascar Action Plan ». . L'adaptation aux changements climatiques: c'est un thème à la mode mais très ancien dans les pratiques. Les systèmes paysans gèrent depuis longtemps le risque, par exemple en multipliant les types de semences dans un même champ pour pallier les aléas de la pluie. Depuis 30 ans, le FillA et d'autres organismes financent des activités de protection des sols et d'amélioration de la petite agriculture dans ce contexte. . La vulgarisation agricole et le besoin de services de proximité: le PHBM démontre que les services agricoles et la vulgarisation sont une condition sine qua non du développement rural, là encore il contre une idée-mode récente qui veut que le marché seul peut entraîner le développement des filières. On ne peut amener un nombre important de producteurs à des pratiques différentes, nouvelles et intensives sans prendre les moyens de leur formation. . Beaucoup de techniques rurales expliquées ici comportent une grande part de sensibilisation et d'éducation permettant l'adaptation des valeurs morales de manière concertée ainsi que le transfert des savoirs tant techniques, économiques que sociaux. Le développement ne peut faire l'économie de la formation, tant des adultes que des jeunes. C'est la base du développement humain. Ce livre, qui veut éviter d'être un panégyrique, tend à rester objectif: le PHBM a aussi connu des échecs, l'approche projet qu'il représente n'est pas universelle. L'avenir dira ce qui survivra aux investissements humains et physiques réalisés dans le Mandrare. Mais cette décennie écoulée a été une grande aventure humaine et un grand nombre de témoignages émanant des familles paysannes du Mandrare recueillie lors des visites, missions de 10

supervision et évaluations indépendantes, le démontrent: « Maintenant nous pouvons nourrir et soigner nos enfants; ils portent des habits et vont à l'école»; « Les jeunes travaillent la terre et ne font plus les bandits en volant des boeufs»;« Nous avons oublié nos vieille méfiances, gagné en confiance mutuelle et aujourd'hui tous les villages travaillent ensemble. Notre futur n'est plus sombre comme autrefois. »

Quel futur pour le Haut Bassin du Mandrare ?
Au-delà des réussites indéniables du PHBM, le défi majeur qui reste posé, malgré les précautions prises par le projet en matière de transfert du savoir et des avoirs, est d'assurer la durabilité et la pérennité des acquis. Il faut poursuivre l'intensification rizicole, l'entretien des périmètres irrigués et des infrastructures de communication à travers les jeunes associations de producteurs et d'usagers de l'eau et des routes. Il faut également souhaiter que l'exemple du Mandrare puissent faire tache d'huile et profiter aux districts limitrophes souffrant des mêmes problèmes récurrents de sécheresse. L'avenir reste néanmoins prometteur pour la zone. Le grand sud malgache fait maintenant partie d'un pôle de dévelop-pement régional regroupant les nouvelles mines et industries locales naissantes. Le haut bassin du Mandrare bien qu'isolé pendant très longtemps est à présent 'bordé' par des investis-sements insolites et colossaux. Outre, la région proche d'Ambosaory recouverte de milliers d'hectares de sisal, culture industrielle qui prospère depuis plus de 70 ans, le développement d'une mine d'ilménite sur les plages de Fort-Dauphin, entrepris depuis peu, change considérablement l'avenir économique de la région. D'autre part, les anciennes mines d'uranium bordant la zone du Mandrare (Tranomaro) sont en voie de réactivation. Ces pôles de développement, qui se multiplient dans le pays et servent les objectifs gouvernementaux du 'Madagascar Action Plan', valorisent un ensemble de ressources et favorisent le développement local et l'intégration des familles pauvres. Ainsi la mine devrait permettre l'amélioration des infrastructures, l'installation d'entreprises petites et moyennes, et développer un marché Il

pour les produits agricoles de l'arrière-pays. Une grande partie de la production du PHBM est déjà exportée vers le pôle de FortDauphin. Il faut maintenant souhaiter qu'avec l'appui des autorités et des organisations locales et régionales, les populations de la région - les Bara, Antandroy, Antanosy et les immigrants récents bénéficient eux aussi des retombées de ces investissements et qu'ils puissent grâce à eux faire reverdir leur environnement comme l'ont fait celles du Haut Bassin du Mandrare.
Octobre 2008 Benoît THIERRY Chargé de programme au FIDA/Rome

*** Dans le sud profond de mon pays, en 1991, une grande famine semait la mort. Le gouvernement a donc lancé un appel auprès de différents bailleurs de fonds, tels que le Programme Alimentaire Mondial (PAM), la Banque Mondiale (BM) et le Fonds International de Développement Agricole (FIDA). Ce dernier a manifesté son intérêt pour la zone. J'ai rencontré la mission de formulation du FillA en 1994 qui travaillait sous instruction du CGDIS (Commissariat Général au Développement Intégré du Sud). A cette époque, je travaillais pour le PAM qui conduisait des interventions notamment dans le sud où la sècheresse était intense. La particularité du haut bassin du Mandrare est que les fleuves et les rivières y abondent et que la densité des ressources en eau y est par conséquent élevée. Après quatre ou cinq années de sècheresse consécutives, les régions montagneuses étaient confrontées à l'insécurité alimentaire. La mission a conclu que le gouvernement malgache et le FIDA pouvaient lancer un projet de lutte contre la pauvreté et l'insécurité alimentaire des habitants de la zone - une soixantaine de communautés vivant dans des conditions extrêmement difficiles. En 1996, après la finalisation des négociations du prêt et son entrée en vigueur, le gouvernement et le FillA ont lancé le projet. L'objectif principal était d'aider les pauvres à retrouver leur niveau de vie dans cette zone enclavée ne disposant pratiquement 12

d'aucune infrastructure, pas même pour tirer parti des ressources en eau. Les communautés, quant à elles, n'étaient pas organisées. La longue période de sécheresse avait laissé une population résignée et fait oublier les notions de cohésion, de communication et de collaboration. La première phase du projet visait à satisfaire les besoins élémentaires en termes d'infrastructures et la mission de formulation de projet a été conduite pour neuf à dix communes. Mais, suite à la découverte d'un gisement de saphir, de nombreux habitants avaient abandonné leurs activités agricoles. Un peu ébranlée par ce contretemps, la mission de formulation du FIDA a préféré limiter la zone du projet à quatre communes. Dans ces quatre communes, le FIDA et le gouvernement ont lancé trois composantes: infrastructures, organisation de groupements, gestion du projet, avec des souscomposantes telles que vaccination, barrages, centres de santé. Nous avons tenté de concevoir et exécuter le projet comme un projet intégré. Par exemple, si nous lancions dans une communauté des activités telles que la construction d'un barrage en vue d'améliorer les rendements de riz, nous nous efforcions aussi de remettre la route en état afin que les gens puissent se rendre au marché de Tsivory afin de pouvoir vendre leurs produits ailleurs que dans le voisinage immédiat. En même temps, nous avons essayé de rattacher le projet et les populations concernées à d'autres sources de financements extérieures à la région, par exemple à des projets de la Banque Mondiale. Notre approche était hautement participative. Les activités et le budget du plan de travail reflétaient les besoins des populations. Nous interrogions les gens et les communautés, nous discutions directement avec eux et nous les aidions à articuler dans des plans de développement les façons dont ils pouvaient répondre eux-mêmes à leurs besoins. Bien entendu, au début, les habitants ont hésité à nous faire confiance: ils avaient déjà reçu la visite de plusieurs bailleurs de fonds qui avaient discuté avec eux et avaient annoncé qu'ils les aideraient à surmonter leur situation difficile, avant de disparaître pour ne plus jamais revenir. Mais nous, nous sommes revenus... et en force! Nous avons lancé ce que nous avons appelé des "actions incitatives", consistant essentiellement à réparer les barrages. Ces actions ayant démarré et donné de bons résultats, la confiance s'est construite progressivement et les autres habitants de la zone sont 13

venus nous demander la même chose, ce qui a facilité la mise en place de l'approche participative. Alors, nous avons commencé à voir les populations locales se remettre à travailler ensemble. Au fil de l'exécution du projet, l'application de l'approche participative a pris une place croissante. Nous avons introduit de nouvelles sous-composantes, et nous avons tenté d'avoir un projet intégré rattaché à d'autres projets. Par exemple, nous avons demandé l'appui du ministère des Travaux publics pour nos actions d'extension et d'amélioration du réseau routier desservant la zone du projet. Dans le cadre de nos activités, nous avons eu besoin d'outils performants pour communiquer avec les populations. Le défi n'était pas mince parce que la zone du projet était très étendue, de nombreuses communautés y étaient isolées, et 80% des adultes étaient illettrés! Nous avons établi une petite cellule 'Communication' et, grâce à une aide extérieure minime, nous avons pu créer une station radiophonique 'La voix du Mandrare'. La radio est l'un des moyens les plus efficaces pour toucher les populations. Cependant, l'émetteur était trop faible pour nous permettre de couvrir les quatre communes situées dans des zones très montagneuses. Quand les membres des différentes communautés venaient à Tsivory et voyaient la station de radio, ils voulaient tous en profiter! Certains membres du personnel ont quitté le projet parce qu'ils souffraient d'être trop isolés. La participation est certainement importante mais l'attention à porter au personnel l'est tout autant. Pour maintenir le personnel sur le site, il faut lui permettre de rentrer chez lui au moins une fois par an. L'enjeu du projet n'est pas seulement d'investir dans les infrastructures mais, avant tout, de faire travailler les gens ensemble afin qu'ils prennent leur destin en main et contribuent à leur propre développement, collec-tivement. C'est la voie de la pérennité. Au début, lorsque nous avons lancé ces "actions incitatives", certains de nos collègues dans les communautés ont pensé que le personnel du projet allait débarquer et lancer les instructions. Mais nous avons modifié notre stratégie pour être davantage proactif. Nous sommes allés aux gens et leur avons demandé ce que eux voulaient. C'est l'une des spécificités de ce projet qui a installé son quartier général au cœur géographique du problème. Il était très 14

proche des bénéficiaires - je n'aime pas ce tenne, partenaires me convient mieux. Ce mot, à lui tout seul, marque l'approche 'améliorée' essentielle qui a caractérisée le projet. Mais il y a eu aussi des points faibles. Nous sommes humains après tout. Par exemple, au démarrage du projet, nous ne disposions pas d'une étude suffisamment poussée pour comprendre les différentes caractéristiques des populations. Une telle étude demande beaucoup de temps, mais nous n'avions pas alloué suffisamment de ressources. Nous disposions d'un document épais, malheureusement sa qualité et son contenu s'avéraient insuffisants. Nous n'avions pas non plus un système de suivi et d'évaluation, un outil dont tout projet devrait être doté dès le démarrage. Une autre faiblesse ou, du moins, une difficulté, était liée à la zone elle-même. La route était en très mauvais état et il était donc extrêmement difficile d'assurer l'approvisionnement en intrants et de réaliser certains travaux - la construction des ponts et des barrages, par exemple. En application des politiques nationales et de celles du FIOA, nous avons choisi les prix les plus bas lors des appels d'offres relatifs aux différents travaux. Mais choisir la compagnie offrant le prix le plus bas peut être source de problèmes. Par exemple, nous avons dû résilier des contrats pendant l'exécution de la composante de construction des routes suite à des problèmes de capacité des entreprises à s'approvision-ner en ciment, gravier et autres matériaux. Les communautés isolées et enclavées sont extrêmement difficiles à atteindre, et si nous avions trouvé de l'argent pour réparer les routes avant de procéder aux passations de marchés, nous aurions probablement été plus efficaces. Pendant la deuxième phase, nous avons intensifié notre approche participative, en organisant de nombreuses réunions avec les hommes, les femmes, les jeunes, les anciens, le personnel du projet - soit avec tous. A l'issue de la fonnulation de la deuxième phase en 2000, nous avons élargi la zone du projet pour englober cinq communes supplémentaires. Nous avons aussi développé nos activités et nos partenariats avec d'autres institutions. Par exemple, nous avons conclu avec le ministère des travaux publics deux grands protocoles d'accord pour la réparation d'une centaine de kilomètres de routes, une action concourant aux efforts déployés par le projet pour faciliter l'insertion des agriculteurs locaux dans le marché. Un autre protocole a été conclu avec le projet Banque 15

Mondiale appelé Fonds d'Intervention pour le Développement, qui a contribué à la construction des écoles et des centres de santé dans les cinq nouvelles communes. Un aspect intéressant du processus a été de faire parvenir toutes les organisations de développement communautaires et organisations équivalentes à un consensus sur le plan de travail. Chaque communauté voulait 10 barrages, 20 centres de vaccination, 100 kilomètres de routes, etc. Mais grâce à cette approche hautement participative, ce n'était plus à nous qu'il appartenait de définir les critères de priorité et de sélection mais à elles! Une fois que chacun avait approuvé ces critères, nous lancions un débat sur les priorités avant d'élaborer le plan de travail, en rassemblant toutes ces données. Les maires et les présidents des comités locaux de développement présentaient eux-mêmes les plans de développement au comité d'orientation du projet. Le personnel du projet n'entrait en scène que par la suite, après que le comité d'orientation ait approuvé le programme de chaque commune. Notre rôle consistait à présenter le processus et les moyens techniques permettant de réaliser et mener à bien les activités. Fondamentalement, nous placions les paysans entre les comités et nous. Les paysans sont les décideurs lorsqu'il est question de leurs propres besoins. Nous intervenions évidemment en qualité de conseillers dans le projet. Mais ils étaient les principaux décideurs tandis que notre tâche consistait à fournir assistance technique et conseils. Les bénéficiaires ont aussi contribué aux activités à hauteur de 20%. La préparation des plans et les débats ont été de véritables apprentissages en terme de renforcement des compétences et des capacités, mais aussi et surtout des moments passionnants. Rien n'est parfait. Toutefois, nous pensons que notre projet est un arbre capable de prendre soin de lui-même, qui continuera à grandir et prospérer tout seul. Comme le dit un proverbe français, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Il faut toujours être optimiste.
Octobre 2008 Harifidy Janset Alin Ramilison ancien vice-ministre de l'Agriculture de Madagascar premier directeur du projet PHBM

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REMERCIEMENTS

ITINÉRAIRE Le parcours de ce livre s'étend sur presque 2 années, et rassemble les efforts de toute une équipe initiée et coordonnée par Benoît Thierry, chargé de programme FIDA. Le travail collectif de rédaction mené par Brett Shapiro, appuyé par Assefa Woldeyes et Harifidy Ramilison a été animée sur le terrain par Andrianiainasoa Rakotondratsima, directeur du PHBM . En effet dans un premier temps (2006) le projet a été encouragé à classer toute sa documentation papier et électronique (rapports, analyses, bases de données, posters, photos et vidéos) pour élaborer la bibliothèque électronique du PHBM. Celle-ci est maintenant accessible en ligne sur le site: www.phbm.mg qui rassemble toutes les activités du projet depuis son ouverture, ainsi que sur le site www.capfida.mg qui analyse les résultats du programme FIDA à Madagascar. Dans un second temps (Juin-Septembre 2007), des notes techniques sur les résultats et impacts du projet on été rédigées par les cadres du projet et Assefa Woldeyes permettant d'avoir une vue d'ensemble de l'évolution de la zone sur les 12 années d'activités. Dans un troisième temps (Septembre 2007), un groupe de journalistes spécialisés de l'équipe Mediascope/Syfia basé à Antananarivo ont produit une quarantaine d'articles basés sur les témoignages des villageois, des techniciens sur des activités-clés, ou des changements importants dans la vie quotidienne. Sylvie Le Guével (stagiaire de l'ISTOM) a réalisé des études de cas, Bruno Jacquet, les analyses des résultats et impacts du suivi-évaluation, et Nicolas Savajol, les cartes géographiques du PHBM (l'ensemble est disponible sur internet). Enfin, dans un quatrième temps, Brett Shapiro a passé plusieurs semaines (Octobre-Novembre 2007) à sillonner les villages du Mandrare pour enregistrer les témoignages qui ont servi à la rédaction du livre et compiler les documents à synthétiser. Toute son inspiration et son talent lui ont permis de mettre en forme cette masse d'informations et de modeler chapitre après chapitre 17

l'histoire du PHBM. Il a su donner un double fil conducteur au texte: le vécu des communautés d'une région et celui plus technique du projet de développement. L'original en anglais de ce livre a été traduit en français principalement par Dominique Evers-Odier. Frédéric Loward a sélectionné et mis en page les cahiers d'illustrations à partir des photos des auteurs, de l'équipe-projet, et de Rindra Ramasomanana de l'agence Tophos. Merci aussi à tous ceux qui ont revu et corrigé la version finale éditée à l'intérieur et à l'extérieur du FIDA : Helen Gillman, Sylvie Tourrette, Claus Reiner et Carla Ferreira. L'idée était de rendre une belle expérience de développement rural accessible à tous, praticiens ou curieux, et non pas limitée aux seuls rapport administratifs désormais enfouis dans les bureaucraties. Grâce à cette publication et à l'internet, les portes du Mandrare s'entrouvrent...

Octobre 2008 Benoît Thierry

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A VANT-PROPOS

Ce livre traite de la pauvreté. Il traite aussi de richesses incroyables - spiritualité, générosité et humanité. Les nombreux résidents du haut bassin du Mandrare - qui m'ont accueilli, nourri et fêté, ont partagé leur existence avec moi et ont consacré une aussi grande part de leur précieux temps à combler mon ignorance et satisfaire ma curiosité - sont les dépositaires de ces richesses. Ils méritent infiniment plus qu'un simple merci, parce qu'ils sont passionnés et passionnants. Je souhaite remercier tous les membres du personnel du projet qui ont passé maintes heures avec moi sur le terrain et dans les bureaux du projet pour m'expliquer, en termes simples et sincères, les différentes facettes de leurs activités. Ils m'ont fourni des montagnes de documents et m'ont aussi appris à les déchiffrer, en m'aidant à déceler la vie derrière les statistiques. Je remercie, en particulier, Andrianiainasoa Rakotondratsima, Isetramaherizo Ravoavy Ramiakatravo, Alain Razafindratsima et Assefa Woldeyes, qui ont pris la peine d'organiser toutes mes visites dans les villages et toutes les interviews avec les bénéficiaires et partenaires du projet, et ont inlassablement traduit les conversations du malgache au français. Mais, surtout, ils se sont dépensés sans compter pendant des heures et des heures pour m'aider à ressentir la vie des autres presque aussi bien que la mienne. Ils ont été mes passeurs entre "mon monde" et cet "autre monde". Enfin, je tiens à remercier Benoît Thierry, chargé de programme de pays du FillA pour Madagascar, qui m'a laissé la bride sur le cou et m'a virtuellement donné carte blanche pour écrire ce livre, avec un mot d'ordre simple et direct: « Saisis ce qui se passe là-bas. » Oui, l'humanité foisonne...
Octobre 2008 Brett Shapiro

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CHAPITRE 1 L'ÎLE ROUGE, SON HISTOIRE, SON PEUPLE ET SON ÉCONOMIE

Dans un océan de détresse, l'Île Rouge lance un signal d'espoir... Ceci est l'histoire d'une expérience de 12 ans en développement rural, visant à faire renaftre un ancien bassin de production agricole dans le sud aride de Madagascar.

Cette histoire, c'est un voyage au cœur du développement rural: au-delà de la sécheresse de 1991 et de l'aide alimentaire qui s'est ensuivie, comment le Gouvernement Malgache et le Commissariat au Développement Intégré du Grand Sud (CGDIS) ont su trouver des solutions à long terme et établir les partenariats et les opérations nécessaires au développement du bassin du fleuve Mandrare. Le PHBM est une oasis dans le désert... Le Mandrare coule dans une immense caldera partiellement effondrée. Son bassin est entouré de montagnes au nord (menant vers les hauts plateaux malgaches) ; bordé à l'ouest par les territoires désertiques de l 'Androy dont les populations sont approvisionnées en aide alimentaire depuis 30 ans ;enfin au sud, on trouve la forêt sèche endémique si typique, qui laisse ensuite place aux plantations industrielles de sisal avant l'embouchure du fleuve Mandrare puis à l'extrême sud-est la nouvelle mine d'i/ménite (un oxyde de titane utilisé dans l'industrie) du port de Fort Dauphin sur l'océan Indien...

Un peu d'histoire
Il y a 120 à 165 millions d'années, un colossal fragment de terre s'est détaché du super continent du Gondwana pour former une grande île rouge entre l'Afrique et l'Asie. On y trouvait des forêts pluviales humides, des déserts semi-arides à la végétation épineuse et de hautes terres désolées. Un mélange unique de cultures et de paysages africains et asiatiques, voilà généralement l'une des premières impressions ressenties par le visiteur. Dans les régions d'élevage du zébu au sud et à l'ouest, par exemple, les savanes ressemblent à celles de 21

l'Afrique de l'Est. Sur les hautes terres du centre, en revanche, les terrasses de riz irrigué évoquent le sud-est asiatique. Ces images contrastées et cette combinaison unique au monde de civilisations africaine et asiatique, sont au cœur du débat toujours ouvert sur les origines du peuple malgache. Selon une première théorie, des peuples de l'archipel indonésien auraient migré le long des côtes d'Asie du Sud, il y a environ 2 000 ans, traversé la péninsule arabique jusqu'à la côte orientale de l'Afrique et, finalement, après avoir franchi le canal du Mozambique, ils auraient débarqué sur l'actuelle Madagascar. Ces déplacements ayant couvert plusieurs générations, l'interaction progressive entre populations asiatiques et africaines aurait donné naissance à une population et une culture malgaches spécifiques. Une deuxième théorie veut que le peuple malgache soit le fruit des vagues migratoires successives de différents peuples. Selon cette dernière théorie, les migrants de l'archipel indonésien seraient arrivés les premiers et se seraient finalement établis sur les hautes terres du centre de l'île avant l'arrivée des peuples africains, résultant des courants migratoires naturels et de l'essor du commerce esclavagiste.

1. Les grandes dates de Madagascar
500-600 1500 Années 1650 Années 1700 1716 1777 Première colonisation (présumée) de Madagascar Diego Dias 'découvre' par hasard Madagascar Formation des royaumes des Sakalaya Les côtes de l'île devient une importante base de pirates européens Confédération des peuples Betsimisaraka sur la côte orientale Mayeur, le premier Européen à pénétrer dans les hautes terres centrales, fait connaître l'existence d'un royaume isolé: l'lmerina Andrianampoinimerina unifie les Merina et débute l'expansion du royaume Antananarivo devient la capitale de Madagascar, à la place d'Ambohumanga Radama 1er est désigné roi des Merina et règne jusqu'en 1828 en modernisant le pays

1780 1795 1810

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