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Nourritures, abondance et identité

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560 pages

L'impact sur le système alimentaire du changement rapide qu'a connu la société tahitienne au cours des deux derniers siècles est mis en évidence à travers un triple processus d'évolution : christianisation, colonisation et monétarisation. Les mutations historiques du mangeur tahitien sont ainsi traitées sous différents aspects : les modes de production et le choix même des aliments, les prestations et échanges, les types d'alimentation quotidienne comme festive...

L'étude des pratiques et représentations alimentaires et du rapport au corps conduit à un questionnement sur les facteurs constitutifs de l'identité mä'ohi contemporaine et sur les conséquences tant sanitaires (obésité, diabète...) que sociales et économiques (la stratification sociale, la perte du sens lié aux aliments...) des modes actuels

d'alimentation, problématiques communes à l'ensemble des territoires insulaires du Pacifique. L'alimentation est ainsi posée comme un facteur structurant de l'organisation sociale, basé sur la transmission et en interaction avec l'évolution du milieu tant écologique qu'économique, social et culturel.

Au-delà de sa dimension biologique, l'alimentation revêt dans cette étude une dimension sociale et culturelle essentielle. Aspect symbolique central dans la société polynésienne pré-européenne, pivot de normes et interdits liés au statut social ou au genre, support d'un culte ancien de l'abondance, elle constitue un véritable «fait

social total».


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couverture

Au-delà de sa dimension biologique, l'alimentation revêt une dimension sociale et culturelle essentielle. Revêtant un aspect symbolique central dans la société polynésienne préeuropéenne, pivot de normes et d’interdits liés au statut social ou au genre, support d'un culte ancien de l'abondance, l’alimentation constitue un véritable « fait social total ». L'impact sur le système alimentaire du changement rapide qu'a connu la société tahitienne au cours des deux derniers siècles est mis en évidence à travers un triple processus d'évolution : la christianisation, la colonisation, la monétarisation. Les mutations historiques du mangeur tahitien sont ainsi traitées sous différents aspects : les modes de production et le choix même des aliments, les prestations et échanges, les types d'alimentation quotidienne comme festive...

L'étude des pratiques et représentations alimentaires et du rapport au corps conduit à s’interroger sur les facteurs constitutifs de l'identité mā'ohi contemporaine et sur les conséquences tant sanitaires (obésité, diabète…) que sociales et économiques (stratification sociale, perte du sens lié aux aliments…) des modes actuels d'alimentation — problématiques communes à l'ensemble des territoires insulaires du Pacifique. L'alimentation est ainsi posée comme un facteur structurant de l'organisation sociale, basé sur la transmission et en interaction avec l'évolution du milieu tant écologique qu'économique, social et culturel.

 

Couverture : Bobby Holcomb, 1988

E ’avae taata, te maa taro e tona rauere, tona mahana

Tels les pieds de l’homme, la racine de taro avec ses feuilles et sa période de croissance [avec l’aimable autorisation de Dorothy Levy]

 
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Christophe Serra Mallol

 

 

Nourritures, abondance

et identité

 

Une socio-anthropologie

de l’alimentation à Tahiti

 

 
 

À la mémoire de ma grand-mère Herminia

 

AVANT-PROPOS

 

Cet ouvrage constitue une version écourtée de la thèse de doctorat en anthropologie soutenue le 15 février 2007 auprès de l’université de la Polynésie française avec la mention très honorable et les félicitations du jury.

 

La thèse de doctorat d’anthropologie Changement social et traditions alimentaires. Approche socio-anthropologique de l’alimentation à Tahiti dont est tiré le présent ouvrage a obtenu le Prix Jean Trémolières 2007 de Sciences Humaines appliquées à la nutrition décerné par l’APRID (Association des Praticiens pour la Nutrition et la Diététique).

 

NOTE SUR LES MOTS TAHITIENS UTILISÉS DANS LE TEXTE

 

Pour les mots en tahitien, nous avons utilisé la graphie de l’Académie tahitienne Fare Vana’a, en prenant soin d’indiquer les occlusions glottales et les voyelles longues.

Pour les termes tahitiens des sources documentaires, nous avons autant que possible précisé entre crochets la graphie suivant les règles ci-dessus, par exemple [mā’a] noté par certains auteurs « maa ».

 

REMERCIEMENTS

 

Mes remerciements s’adressent aux habitants des quartiers de Pamatai à Faa’a et de Maatea à Afareaitu qui ont bien voulu se prêter au jeu, parfois contraignant, de l’observation et des entretiens, et surtout à Hinano Taruoura et Vaihea Puarai. Je tiens également à remercier pour leur appui Mareva Tourneux et Yolande Mou de la Direction de la santé de Polynésie française, Chantale Phan Thi Ngoc de l’Institut de la statistique de la Polynésie française, et Michele Whitford de la Commission du Pacifique Sud à Nouméa.

 

Toutes mes pensées à mon épouse Marie-Sophie pour la patience et le soutien indéfectibles dont elle a fait part tout au long de ce travail.

 

L’auteur

 

PRÉFACE

 

Longtemps, les sciences humaines et sociales ont négligé, sinon méprisé l’alimentation. Sans doute, avec Durkheim, la considéraient-elles en somme trop biologique pour être sociale. Jusqu’à une date récente, qui aurait voulu étudier l’acte de manger, perçu comme marqué par l’animalité, prosaïque et trivial, aurait paradoxalement été taxé de légèreté sinon de frivolité. Dans Hunger and Work in a Savage Tribe, publié en 1932 à Londres, Audrey Richards reproche aux sciences humaines leur négligence ou leur dédain : dans les sociétés humaines, écrit-elle, cette fonction biologique essentielle « détermine plus généralement que toute autre fonction physiologique la nature des regroupements sociaux et la forme que prennent leurs activités »1.

En d’autres termes, la fonction alimentaire est d’autant plus sociale qu’elle est biologique… Cet acte physiologique, en effet, joue un rôle nécessairement central dans l’organisation sociale : la recherche de nourriture, l’allocation des ressources et ses critères, le partage et donc la coopération comme la compétition sont à l’évidence des aspects, des enjeux ou des moteurs essentiels de la socialité.

L’alimentation joue un rôle non moins essentiel dans le phénomène religieux : l’incorporation de nourriture gouverne la notion de pureté et en procède ; les interdits, les normes et règles qui gouvernent les pratiques liées au corps lui sont indissolublement liés ainsi que des phénomènes anthropologiques comme le don et le sacrifice.

L’alimentation, bien entendu, est également essentielle pour le bien-être physique mais aussi dans la gratification et le plaisir comme dans l’anxiété. Et si, sur le plan économique, elle constitue aujourd’hui l’un des principaux marchés planétaires, elle est aussi, littéralement, la plus intime (intimus est le superlatif d’interior) de toutes les formes de consommation : nous faisons en effet pénétrer l’aliment dans notre corps et il devient ainsi notre propre substance — et non pas seulement le carburant assurant notre fonctionnement ou la reproduction de notre force de travail.

 

Ce dernier caractère est essentiel : le principe d’incorporation (« je suis ce que je mange ») est une représentation (ou une heuristique) selon toute apparence universelle. C’est lui qui fonde en somme les règles d’attribution de la nourriture : si je suis ce que je mange, ce que je mange détermine donc ce que je suis.

 

La socialité alimentaire qui se construit sur cette base relève tantôt du partage plutôt égalitaire, tantôt de la répartition hiérarchisée ; elle crée ou marque tantôt de l’inclusion, tantôt de l’exclusion (par exemple celle des femmes, notamment chez les anciens Tahitiens, comme le montre Christophe Serra Mallol). Dans le banquet sacrificiel gréco-romain, longuement analysé par les anthropo-historiens antiquïstes et tout d’abord Detienne et Vernant2, sont élus au partage de l’animal sacrifié, à raison de leur rang dans la Cité, les citoyens à part entière. Ceux-là et ceux-là seuls peuvent, littéralement, participer (de pars capere, prendre sa part). Qui n’a pas droit à son siège au banquet public est, littéralement, une personne privée (privatus) — privée du meritum, le morceau auquel ont droit les convives légitimes3

 

C’est le principe d’incorporation, également, qui sous-tend le lien entre alimentation et identité : j’appartiens au groupe qui partage la même nourriture et l’altérité commence avec le fait de manger autre chose (souvent des nourritures réputées moins nobles que les nôtres, sinon ignobles). C’est encore le principe d’incorporation qui fonde, dans nos sociétés individualistes en particulier, le souci de soi comme le souci de l’autre : si je suis ce que je mange, il me faut maîtriser ce que je mange, contrôler ce que mangent mes proches, ceux qui me sont chers et dont je souhaite le bien. L’alimentation est, de ce fait, la première médecine, celle qui est réputée construire le corps et le régler dans sa bonne marche ; elle est également présente, on l’a vu, dans les manifestations de religiosité, comme contrainte de pureté, instrument de purification ou, par l’abstention, moyen d’élévation spirituelle. L’alimentation, en somme, est réglée par le social et sert à le régler, puisqu’elle peut aussi bien, souvent en même temps, rassembler, exclure, hiérarchiser et/ou rendre dépendant.

Toutes ces questions sont traitées explicitement ou indirectement par Christophe Serra Mallol. L’anthropologue est souvent (toujours ?) tiraillé entre la monographie et le comparatisme. C’est superlativement le cas dans le domaine de l’anthropologie de l’alimentation : on peut — on doit — décrire avec la plus grande rigueur le système alimentaire des Bongo-bongos chers à Mary Douglas ; mais que faire de cette connaissance si elle reste exclusivement locale et monographique ? L’exercice comparatif autorise l’interrogation proprement anthropologique, sur l’unité et la diversité. Tahiti, la Polynésie offrent à Christophe Serra Mallol un champ propice à l’exercice d’un regard en ce sens proprement anthropologique. Il s’agit d’un travail à la fois sur, et autour de, l’alimentation à Tahiti ; sur Tahiti et sur l’alimentation en général, c’est-à-dire en somme la société, la culture et leur nature. La commensalité des ari’i ou la ségrégation des femmes sont des aspects locaux de questions universelles auxquelles ce travail contribue de manière importante.

Notons que notre auteur rassemble des compétences rarement compatibles, en particulier en ce qui concerne la maîtrise des méthodes des sciences sociales. Il possède en effet une qualification acquise et développée professionnellement en matière d’enquêtes aussi bien qualitatives que quantitatives en tant qu’ancien responsable d’un institut d’études et de sondages polynésien. C’est en outre un homme qui aime « le terrain », à l’aise dans le contact, l’observation participante et le recueil de données au quotidien.

Une particularité tout à fait remarquable de ce travail, c’est d’avoir à mon sens réussi à donner à l’approche une dimension d’interdisciplinarité. D’abord en utilisant des sources historiques européennes et occidentales : les témoignages de voyageurs occidentaux sont utilisés avec la rigueur critique nécessaire et juxtaposés avec différentes sources et données sur les conduites vis-à-vis de l’alimentation. L’interdisciplinarité se manifeste aussi quand Christophe Serra Mallol puise, pour sa réflexion, dans les apports théoriques et empiriques de disciplines voisines, qu’il s’agisse de la sociologie ou de la psychologie sociale. Il utilise d’ailleurs un appareil méthodologique très complet, ajoutant aux techniques traditionnelles de l’anthropologie celles que son expérience professionnelle lui a permis de maîtriser (questionnaire, entretiens, observation participante).

Grâce au travail historique, l’auteur est en mesure de mettre en perspective les observations empiriques contemporaines, la description monographique et les sources historiques ; l’observation contemporaine et le regard passé des navigateurs et des Occidentaux. Cet exercice n’est pas aisé. Il est même périlleux — et certains pourraient aller jusqu’à lui reprocher d’avoir seulement fait la tentative. Je le défends — et le loue — pour ma part avec conviction : l’expérience me semble indispensable si l’on veut conférer à l’objet étudié sa multidimensionnalité et sa complexité, si l’on veut surtout respecter autant que possible un principe de cumulativité scientifique. Le manger tahitien décrit par Christophe Serra Mallol à travers les récits de voyageurs ou l’observation directe reflète apparemment la hiérarchie ou la structure sociale, en tout cas des catégories pertinentes de la société ou de la sociabilité, selon les circonstances. En même temps, des clés nous sont offertes pour comprendre le rapport général à l’abondance et, à travers la circulation des aliments et des biens, l’accès différencié aux ressources. Et on va le voir, que ce soit par l’observation de terrain ou le recours aux sources historiques de témoignages de voyageurs, les questions anthropologiques fondamentales sont posées. Par exemple, celle de la nature de la culture telle qu’elle résulte d’une citation du journal de Cook. S’interrogeant sur la ségrégation sexuelle au moment des repas, le Capitaine pousse la curiosité jusqu’à insister sur ce point auprès de ses hôtes en leur demandant sur quoi se fonde « une coutume aussi extraordinaire » :

 

« Les femmes ne mangent jamais avec les hommes, sous quelque prétexte que ce soit. Il n’est pas aisé de dire quelle peut être l’origine d’une coutume si extraordinaire, d’autant plus que ce peuple est dans toutes les occasions avide de société, et que les hommes le sont particulièrement de celle des femmes. Nous leur avons souvent demandé la raison de cet usage, mais ils ne donnèrent jamais d’autre réponse que celle-ci : “C’est ainsi qu’il est convenable de faire” ».

Comment mieux caractériser le « ça va de soi » qui constitue fondamentalement la culture que par le « on a toujours fait ainsi » ou le « c’est ce qu’il convient de faire » ? La culture, c’est bien quand les choses vont de soi, quand les règles que nous appliquons en deçà et en dehors de notre conscience n’ont peut-être guère d’autre raison d’exister que… d’être des règles. En même temps, ces règles sont enracinées dans des processus historiques et évoluent avec eux. Comme l’écrit Marshall Sahlins dans Islands of History :

« Cultural schemes are historically ordered, since to a greater or a lesser extent the meanings are revalued as they are practically enacted. »4

Entre le passé, le mythe perçu par les Européens et la réalité contemporaine, Christophe Serra Mallol fait le lien, montre la continuité et les ruptures. Cette contribution sera précieuse à la connaissance et à l’action des politiques soucieux de santé publique qui voudront bien s’en informer.

 

Claude Fischler

Directeur de recherche au CNRS


1 Richards, A.I. (2004 [1932]). Hunger and Work in a Savage Tribe - A Functional Study of Nutrition Among the Southern Bantu. London : Routledge.

2 Detienne, M., et Vernant, J.P. (1979). La cuisine du sacrifice en pays grec. Paris : Gallimard.

3 Scheid, J. (2002). La religion des Romains. Paris : Armand Colin.

4 « Les schèmes culturels sont historiquement ordonnés, puisque les significations en sont plus ou moins réévaluées au fur et à mesure qu’ils sont mis en pratique ». Sahlins, M. (1985) Islands of History. Chicago : University of Chicago Press.

 

Introduction

VERS UNE SOCIO-ANTHROPOLOGIE DE

LALIMENTATION EN POLYNÉSIE FRANÇAISE

Chaque société possède, en fonction de ses contraintes environnementales et sociales, un mode d’alimentation propre qui implique des classifications, des taxonomies particulières et un ensemble complexe de règles portant non seulement sur la préparation et la combinaison des aliments mais aussi sur leur collecte et leur consommation. Ces modes d’alimentation possèdent également des significations, étroitement dépendantes de la manière dont les règles et les normes alimentaires sont appliquées. Comme l’avait montré Norbert Elias1, on ne peut isoler le comportement à table du contexte social, dont il résulte par ses normes et règles.

La satisfaction des besoins alimentaires ne se réduit pas à des logiques strictement utilitaristes : elle a une fonction structurante de l’organisation sociale d’un groupe humain donné. Nous ne nous nourrissons pas seulement d’aliments mais de symboles et de représentations, d’imaginaire2. Même dans des milieux où les contraintes et pressions environnementales sont fortes, les individus et groupes sociaux peuvent avoir recours aux phénomènes culturels de la différenciation, de la séparation, de l’interdiction, de la préférence qui sont organisées en systèmes complexes se détachant des simples contingences biologiques ou écologiques.

Les aspects culturels jouent ainsi dans les sociétés anciennes un rôle central dans l’explication des pratiques et représentations alimentaires. Tous les domaines de la culture (religion, organisation sociale, langue…) influencent les comportements et représentations alimentaires, qui en retour façonnent la culture. Les pratiques alimentaires d’une société donnée ne sont donc pas seulement des lieux d’affirmation de l’identité individuelle (par la formation du goût, la transmission des traditions familiales…), mais s’inscrivent au cœur même du processus sans cesse renouvelé de construction de l’identité sociale. Image de soi et d’autrui qui permet de se situer dans les rapports avec les autres, de se classer et de classer autrui dans des groupes dans lesquels s’effectuent ces rapports, l’identité sociale se constitue ainsi à partir des objets consommés, grâce à leur dimension symbolique. L’alimentation est à considérer comme catalyseur et révélateur de l’état des structures de relations d’une société à un moment donné, support privilégié de réification du lien social et de l’identité, moyen pour décoder et interpréter les symboles d’une culture donnée, son « réseau de signification ».

Une mise au point sémantique est ici nécessaire. Souhaitant prendre en compte le phénomène alimentaire dans son influence et donc son acception la plus large, et au-delà de la pluralité de définitions existant bien souvent pour un même concept, nous considérerons l’aliment comme constitué par « toute substance solide ou liquide ingérée, dans des conditions considérées comme normales, dans un groupe social donné, avec ou sans préparation, pour satisfaire la faim, la soif, le goût, ou pour faciliter l’ingestion d’autres aliments »3. Nous utiliserons le terme cuisine dans son sens restreint, entendu comme les activités postérieures à la conservation, et qui vont de la préparation des aliments à leur consommation en passant par leur présentation4, y compris leurs aspects symboliques et rituels, et désignerons par pratiques ou encore comportement alimentaire la façon dont un individu ou un groupe, dans des conditions données de lieu et de temps, réalisent les activités qui vont du choix des aliments et à leurs échanges jusqu’à leur consommation.

Le comportement alimentaire s’inscrit dans un système alimentaire, qui correspond à l’ensemble des structures techniques et sociales qui, de la production jusqu’à la consommation en passant par le transport et le stockage, la préparation, la cuisson des aliments et leur présentation, et la prise en compte de la temporalité alimentaire5, constituent le contexte socio-économique dans lequel s’insère le mangeur. L’aliment est alors lu comme un symbole, l’instrument d’une expression sociale au sein d’un système ayant un sens propre : consommer de la nourriture, c’est se nourrir, mais c’est aussi communiquer.

La disponibilité alimentaire peut être irrégulière et rare en fonction des contraintes environnementales (catastrophe climatique, guerre…) ou des spécificités saisonnières (périodes de soudure). Par ailleurs, les hommes n’utilisent qu’une faible partie de la multitude de substances disponibles et ingérables, qu’elles soient animales, végétales, ou même minérales. Ce choix, qui détermine l’espace alimentaire d’une société, s’opère selon un facteur d’ordre plus culturel que purement organoleptique ou basé sur les seules contraintes écologiques et démographiques : c’est l’espace dans lequel une société évolue, décide d’évoluer, l’espace du mangeable, défini comme « le résultat des choix opérés par une culture à l’intérieur de l’ensemble constitué par les produits nutritifs à sa disposition dans le milieu naturel, ou qui pourrait l’être si l’homme décidait de les y implanter »6. Au sein de cet espace, des modes de consommation particuliers peuvent être provoqués par l’indisponibilité partielle ou totale de certains aliments, les « crises de subsistance », qu’elles aboutissent à la famine (absence absolue d’un ou de plusieurs aliments à la suite de phénomènes naturels ou sociaux) ou à la disette (phénomène de soudure entre deux périodes de production de l’aliment de base7), pendant lesquelles les modes habituels de consommation ne s’appliquent plus ou imparfaitement. L’accumulation individuelle est alors de règle, les échanges se réduisent au strict cercle familial proche. En dehors de ces phénomènes imprévus, la disette est en général socialement organisée du fait de son caractère récurrent et saisonnier.

Le système alimentaire explique et est expliqué par la société tout entière, dans ses multiples dimensions culturelles, religieuses, sociales, politiques… Les pratiques et représentations alimentaires des individus s’inscrivent dans un système fondateur de l’unité de la société ou du groupe social : chaque individu y trouve sa place. Comme l’écrit Claude Fischler « les classifications, les pratiques et les représentations qui caractérisent une cuisine incorporent l’individu au groupe, situent l’ensemble par rapport à l’univers et l’y incorporent à son tour : elles possèdent donc une dimension fondamentalement et proprement religieuse au sens étymologique du terme, au sens de re-ligare, relier. Elles participent en effet, dans les représentations des hommes, du lien fondamental entre moi et monde, individu et société, microcosme et macrocosme. Les systèmes culinaires contribuent ainsi à donner un sens à l’homme et à l’univers, en situant l’un par rapport à l’autre dans une continuité et une contiguïté globales »8. Étudier les coutumes alimentaires d’un groupe social donné, c’est ainsi étudier la société dans ses multiples interrelations.

Les données climatiques, le degré de richesse et/ou de variété animales et végétales, le choix possible d’aliments et leur disponibilité, leur mode de répartition, influent sur les modes d’alimentation du mangeur. Les relations avec l’écosystème, entendu comme ensemble du système interactif que composent les organismes vivants et leur environnement physique et biologique, l’adaptation au milieu écologique, sont donc à prendre en considération. Notre travail s’inscrit dans une approche qui englobe l’ensemble des relations matérielles et idéelles qui lient les communautés humaines et l’environnement qu’elles occupent et qu’elles façonnent. On peut ainsi parler suivant Edgar Morin d’un milieu, d’un système, à la fois « naturel » et « humain », qui serait « bio-psycho-socio-culturel »9.

C’est à travers l’étude de leur système alimentaire, le contexte socio-économique de la production à la consommation et des échanges, de leurs pratiques et représentations, que nous allons tenter de comprendre et retracer les liens sociaux qui unissent les hommes à leur alimentation, à leur environnement, à leur culture et entre eux, en Polynésie française et en particulier dans les îles de la Société. Pour tâcher de comprendre l’alimentation tahitienne contemporaine, au sens des pratiques et représentations des sociétés actuelles, il nous faut nous pencher sur celles des sociétés anciennes, et sur les conditions écosystémiques, politiques, sociales, culturelles… qui les ont permises. L’analyse des facteurs de changement qui ont pu influer dans le temps sur les pratiques et représentations peut ainsi expliquer ou éclairer des comportements et représentations actuels.

La compréhension du système alimentaire et de son évolution dans les îles de la Société nécessite le recours à une méthode multiple d’observation, de classification et d’interprétation des faits. Nous avons eu recours à une méthode tenant à la fois de l’anthropologie et de la sociologie, mêlant aspects qualitatifs et quantitatifs, passant de l’analyse de l’individu au groupe social et à la société dans lesquels il évolue, qui influent sur sa pensée et ses actes et qu’il contribue à maintenir ou à faire évoluer, de l’individuel au collectif et aux conditions de « l’exister ensemble », une socio-anthropologie de la culture qui s’appuie sur une vision évolutive de la construction sociale.

Il nous faut donc, à travers une analyse diachronique de l’alimentation tahitienne, prendre en compte les différents aspects qui ont pu influer sur ces pratiques, et les influencer encore, du « biologique » au « symbolique ». Cette analyse est menée à la fois au niveau individuel et dans les relations complexes, familiales, religieuses et politiques que nouent entre eux les hommes et les femmes. Les prestations alimentaires en tant que telles sont analysées, chez les « anciens », comme chez les mangeurs tahitiens contemporains, ainsi que les représentations que les acteurs s’en font, tant en matière d’aliments que d’image de soi, des autres et de la société tout entière à travers les prestations alimentaires et le rapport au corps, pour traiter ainsi du « fait alimentaire » au sens large. Et nous pourrons vérifier que l’alimentation, la « cuisine » au sens large, est aussi conservatrice sinon plus que la religion ou le langage10.

Le champ de la présente recherche se limite à celui de l’archipel de la Société en Polynésie française. L’archipel de la Société présentait dans les temps anciens une identité culturelle forte. Aujourd’hui encore, il représente un ensemble culturel propre, les « Tahitiens », autour d’une même langue et d’une histoire faite de relations multiples. De nos jours, le creuset de la plus forte concentration humaine de Polynésie française se situe dans les îles du Vent, et plus précisément à Tahiti qui réunit à elle seule plus des deux tiers de la population totale de la Polynésie française11. Nous nous sommes plus particulièrement intéressé dans le cadre de notre recherche de terrain aux îles de Tahiti, où se situe l’agglomération urbaine la plus dense, et de Moorea, qui connaît des zones à la fois « rurbaines » et de type rural.

 

Chez les anciens Tahitiens, les dons et les échanges constituaient les moyens de circulation des biens alimentaires et non alimentaires. Les relations d’échanges se faisaient d’abord au sein du groupe familial de la maisonnée, mais également entre maisonnées liées par des liens de parentèle, et plus largement au sein de la communauté tout entière. L’importance du don chez les Océaniens a donné aux échanges de biens alimentaires une place centrale dans la structure sociale, culturelle et religieuse, et à leur étude une recherche de choix dans la littérature ethnologique.

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