Nous, Michel de Montaigne

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Montaigne prononce à trois reprises son prénom dans les Essais. Une première fois, dans l'un des plus anciens chapitres du livre I, où il dénonce l'inconsistance du nom. Les deux autres, près de vingt ans plus tard, lors des additions de l'exemplaire de Bordeaux – à même la page imprimée, ce sont désormais des signatures autorisées : du nom impropre au nom d'auteur, ce livre va tenter de retracer la fantasme, de découvrir la logique.





Celle-ci rencontre d'abord un nominalisme extrême, où le nom – propre aussi bien que commun – est un universel sans du tout de réalité. Mais elle bronche sur le nom du père, véritable pierre d'achoppement qui contraint à verser dans le réalisme, puisqu'un universel du moins subsiste, la "maison", à la fois la terre et le nom. Cet universel, on le verra, s'incarne dans la semence. Mais Montaigne, premier du nom, est aussi le dernier, et le dilemme ne sera dépassé que lorsque le livre aura suppléé l'enfant. Du coup un autre nom sera propre à côté du nom du père : celui d'auteur.





Une écriture comme celle de Montaigne, qui refusa en principe toutes légitimités disponibles, ne peut se reconnaître un nom d'auteur qu'au terme du livre, ou après coup. Nous, Michel de Montaigne est ainsi une analyse rétrospective de l'appropriation du nom et de l'invention de l'auteur à travers l'écriture des Essais.








Antoine Compagnon est professeur au Collège de France et à Columbia University, New York, Antoine Compagnon est notamment l'auteur de Le Démon de la théorie (Seuil, 1998), Les Antimodernes


(Gallimard, 2005), et très récemment La Classe de rhéto (Gallimard, 2012).


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021315486
Nombre de pages : 240
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DU MÊME AUTEUR
AUX MÊMES ÉDITIONS
La Seconde Main 1979 Le Deuil antérieur Coll. « Fiction & Cie », 1979
ISBN 978-2-02-131548-6
© ÉDITIONS DU SEUIL, 1980.
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Amon père
Bona jam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina. Tertullien,Apologétique.
« Je n’ay point de nom qui soit assez mien. » Montaigne le regrette dans le 1 chapitre « De la gloire », au livre II desEssais. Prise entre le pronom(II, 16, 610 a) personnel et l’adjectif possessif, tous deux à la première personne, la proposition consigne l’impuissance du nom, le manque d’un nom propre. Je porte quelque nom et ce nom ne m’appartient pas suffisamment, ce nom n’est pas vraiment à moi. Cela suppose qu’une entité préexiste au nom, et qu’elle soit désignée de manière convenable, absolue, par le pronom, qu’elle s’identifie à « je » et à « moi ». C’est au regard de cette entité, à l’encontre du pronom, que le nom est toujours relatif, plus ou moins possédé, en tout cas inapproprié. Or, Montaigne proteste par ailleurs : « Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque particuliere et estrangere ; moy, le premier, par mon estre universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poëte, ou jurisconsulte » (III, 2, 782 c). Voilà la trop célèbre addition au chapitre « Du repentir », souvent tenue pour la leçon du livre III, la morale desEssais. Nulle autre phrase n’a du reste suscité autant de commentaires, c’est-à-dire, entre autres, de malentendus. La première formule dénonçait l’impropriété du nom relativement à celui qui le porte et dont il tient lieu, en l’occurrence Michel de Montaigne. La seconde donne au contraire le nom, Michel de Montaigne, pour synonyme de l’être considéré sous tous ses aspects, soit de l’être total ou universel que chacun, peut-être, contient par-delà les attributs accidentels, comme cette entité dont le nom n’était auparavant qu’une appellation inadéquate. « Chaque homme porte la forme entiere de l’humaine condition » (782 b), ce sont en effet les mots qui précèdent et réclament l’addition. Montaigne est sans doute familier de telles contradictions, d’un livre à l’autre, d’une couche à l’autre desEssais; et il les revendique. Mais celle-ci, parce qu’elle concerne le sujet et le nom, « la piece hors de luy la plus voisine » (601 a), dit encore le chapitre « De la gloire », à propos du nom de Dieu certes, mais pour étendre aussitôt la considération à l’homme, ne saurait être vite décommandée. C’est qu’elle est aussi la pierre de touche du nominalisme et du réalisme de Montaigne. D’une part le nom est vide, impropre, arbitraire et accidentel ; de l’autre, il est plein, propre, nécessaire et essentiel. Tel est le paradoxe apparent que j’entends déployer sinon dénouer : il porte sur le nom dit propre, sur l’individu, l’universel, et enfin sur le nom d’auteur ; il résume la dialectique du « je » et de « mon estre universel », la logique de l’appropriation du nom dans l’écriture, non seulement celle desEssais. (Soit un second paradoxe : ce livre même. Son principe eût voulu qu’il s’abstînt d’en remettre, que le libellé du problème se suspendît là, et que s’engageât aussitôt la quête d’une solution. Or il faut quand même déclarer ce principe, le parti d’écriture adopté : c’est celui de la sobriété, à l’exception de cette parenthèse.
Il n’y a pas trente-six façons de parler de Montaigne, d’une écriture qui multiplie les niveaux de discours, qui se reploie sans relâche sur elle-même en une escalade de degrés. Je n’en conçois à vrai dire qu’une seule, peut-être intempestive. Devant un livre déjà polyptique, elle se refuse à la surenchère, elle fait l’économie des plusieurs dimensions auxquelles s’autorise le commentaire lorsqu’il se fragmente ou émiette le texte sur la page. De fait, il s’agit d’un enjeu éthique. LesEssais, malgré leur étagement, sont d’un seul tenant. Ce livre se veut tel, du premier au dernier mot, et s’il peut sembler d’abord une suite de cercles concentriques, ceux-ci se révéleront à terme les arcs successifs d’une spirale serrant de plus en plus près le paradoxe. Le choix de la surenchère et de l’éclatement eût certes fait la part plus belle à la lecture : il l’eût rythmée, il l’eût séduite. Le choix du nivellement et du continu privilégie l’écriture, celle desEssais, celle-ci. Il ne va pas sans rendre la lecture quelquefois austère. Des pancartes en tête de chacune des parties et chapitres, c’est tout ce qui vient à composition. Le consentement à cette froideur est sollicité comme une preuve d’amour. Elle sera récompensée tout à l’heure. 2 Tout cela irait mieux sans dire .)
1. Je cite désormais d’après l’édition de A. Thibaudet et M. Rat : Montaigne, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1962. Les lettres a, b, c distinguent les couches successives du texte, respectivement l’édition de 1580, celle de 1588, et les additions manuscrites de l’exemplaire de Bordeaux. 2. Le commentaire d’un chapitre desEssais, « Des noms » (I, 46), exposé en décembre 1977, devant un groupe d’enseignants de l’UER « Sciences des Textes et Documents » de l’université Paris VII, qui avaient choisi pour thème de leurs rencontres « le nom propre » ; puis une conférence intitulée « Le nom d’auteur : le cas de Montaigne », et prononcée en avril 1979, à la Maison française deNew York University: ce furent les ébauches de ce livre.
1
DE L’ANONYMAT NOMINAL…
Où l’on voit qu’une perspective nominaliste, quelle qu’en soit la raison et ne fût-elle que de rencontre, est à l’œuvre dans lesEssais, notamment dans leur logique et leur linguistique. Où Michel de Montaigne emprunte les deux ponts aux ânes du nominalisme, la doctrine des universaux et celle des prédicables, toutes deux liées par la préférence qu’elles accordent au sensible sur l’intelligible, et héritées de l’Isagoge, l’introduction de Porphyre à l’Organon aristotélicien. Où l’éthique desEssaisest donc soumise à leur logique, sans que celle-ci soit posée comme leur préméditation méthodique mais comme leur problématique impensée : « Nouvelle figure : un philosophe impremedité et fortuite ! » Il faudra le prendre au sérieux, éprouver, sur le nom propre, la teneur de ses thèses.
Du nom proprement dit au soi-disant nom propre
Où Michel de Montaigne rencontre un débat épineux depuis Platon : le nom propre est à cheval entre la commune nature et la différence individuelle. Le litige oppose les partisans de la ressemblance et ceux de la différence. Guillaume d’Ockham le résume ainsi : pourquoi Socrate et Platon se ressemblent-ils plus que Socrate et un âne ? Et notre auteur : « Si nos faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste ; si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme. » L’expression vient du latin,nomen proprium, qui a servi à rendre le grec,onoma kurion ;et les difficultés logiques et ontologiques qui font du nom propre lacruxcontre laquelle butera Montaigne, sont déjà présentes dans la traduction. Kurion onoma, c’est en effet d’abord le mot au sens dominant, par opposition à l’expression contournée,tropiké phrasis ;le sens courant par opposition à la c’est glotta, le terme rare, précieux, énigmatique, ainsi dans laRhétoriquela et Poétique d’Aristote. Chez Chrysippe en revanche, et la distinction est à mettre au compte des stoïciens, puis chez Plutarque, c’est bien notre nom propre, opposé àproségoria, la désignation générale, le nom commun : Socrate d’un côté, et de l’autre, homme ou cheval. La grammaire rencontre dès lors la logique, et tandis que l’espèce ou le genre, genos, s’attribue à plusieurs, l’onoma kurion n’est prédicable que d’un seul, l’individu. Du coup, il lui est propre,idios. Sans doute l’adjectifkuriosprêtait-il à cette équivoque : avant de signifier le se véritable et le régulier, comme pour le mot proprement dit à la différence du trope ou de laglotta, il qualifiait le maître, le souverain, c’est-à-dire déjà l’authenticité en tant que singularité, et sa forme substantive désignera ainsi le Christ lui-même, comme celui qui donne au groupe son unité, qui fait autorité.Kuriosen somme sa anticipait confusion avecidios, dans le seul nom décisif, celui du père ou de son avatar, du dieu fait homme, de l’auteur, qui sera constamment le modèle ultime du propre dans les Essais. Le passage du sens aristotélicien – sémantique, rhétorique – au sens stoïcien – grammatical, logique – de l’onoma kurion, quand il introduit la problématique de l’idios, de l’individu et de l’universel, est néanmoins gros de toute l’ambivalence du nom propre. Le propre n’y est plus de l’ordre de la signification mais de la référence, ou encore, il n’est plus celui du nom, du nom proprement dit, mais celui de l’individu. e L’onoma kurionII siècle devient le nom particulier à l’individu ou, comme l’écrit au
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