Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. Text

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" Aujourd'hui, toute doctrine qui se refuse à envisager les conséquences du progrès, soit qu'elle proclame ce genre de problèmes secondaires (idéologie de droite), soit qu'elle le divinise (idéal de gauche), est contre-révolutionnaire. "


Visionnaires, Charbonneau et Ellul rejetèrent dos à dos les voies libérales, soviétique et fascistes. Dès les années 1930, ils ouvrirent une critique du " Progrès " et du déferlement de la technique et de la puissance au détriment de la liberté.


La solution : une révolution contre le nouvel absolutisme du triptyque Science-État-Industrie ; une insurrection des consciences ; un projet de civilisation ancré dans un nouveau rapport à la nature.


Ce recueil rassemble quatre textes sources de l'écologie politique, inédits pour trois d'entre eux. Contemporains de la Grande Dépression, d'Auschwitz et d'Hiroshima, ces textes incisifs offrent une clé de lecture très actuelle, humaniste et libertaire, de nos sociétés contemporaines, productivistes, consuméristes et techniciennes.



Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994), amis et animateurs dans le Sud-Ouest du mouvement personnaliste, faisaient partie des " non-conformistes " des années 1930. Leur critique non marxiste de l'aliénation de l'homme moderne est une source majeure de la pensée écologiste contemporaine.



Textes présentés par Quentin Hardy (Université Paris 1).


Publié le : mardi 25 mars 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021163049
Nombre de pages : 224
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« NOUS SOMMES DES RÉVOLUTIONNAIRES MALGRÉ NOUS » Textes pionniers de l’écologie politique
Bernard Charbonneau Jacques Ellul
« NOUS SOMMES DES RÉVOLUTIONNAIRES MALGRÉ NOUS »
Textes pionniers de l’écologie politique
INTRODUCTION DE QUENTIN HARDY TEXTES TRANSCRITS PAR SÉBASTIEN MORILLON, CORRIGÉS ET ANNOTÉS PAR CHRISTIAN ROY
Éditions du Seuil e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
ISBN 9782021163032
© Éditions du Seuil, mars 2014
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Introduction L’ÉCOLE DE BORDEAUX DE CRITIQUE DE LA TECHNIQUE, UNE PENSÉE SOURCE DE L’ÉCOLOGIE POLITIQUE
« Le progrès ne s’acquiert pas sans un ren forcement de l’armature sociale, c’estàdire en fin de compte de l’État : la synthèse entre une liberté indéfiniment accrue et un confort accru est une utopie. »
Bernard Charbonneau, « Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire », 1937
Semblable à ces courants marins qui charrient les masses d’eau chaude en surface et qui plongent les volumes d’eau froide dans le silence des profondeurs, la vie des livres est structurée par ce mouvement qui immerge ou exhausse les productions de l’esprit au gré des époques et des sensibilités. Les textes de Bernard Charbonneau (19101996) appartiennent à cette classe de poissons des grands fonds, de livres « froids » qui plongent dès leur expression matérielle puis remontent des abîmes pour se présenter dans la force de l’âge – les textes que l’on va découvrir ont été écrits entre 1935 et 1945 – avec
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la fraîcheur d’idées neuves, pourtant énoncées soixantedix ans plus tôt. Depuis l’écriture de ces manuscrits, l’homme a disparu. Pétris de notre assurance et de notre omniscience de modernes, nous pensions que la découverte d’un auteur après sa mort rele vait d’une curiosité des siècles passés. Ce vieux pays de grande 1 culture ignorait qu’il comptait un Henry David Thoreau français à son patrimoine. Charbonneau est de ces auteurs qui « naissent posthumes », comme disait Nietzsche de luimême, reprenant une formule de Stendhal. On ne meurt pas de son vivant, mais on peut être enseveli dans un tombeau de silence. On peut écrire une trentaine de livres au cours de sa vie, marier la subversion des idées avec la vie incarnée, mobiliser toute son énergie pour approfondir inlassablement quelques intuitions fondamentales et originales, pour constater qu’à la fin du repas, quand on ras 2 semble ses muscles pour aller à trépas, c’est chômageetdésert . Dans ces textes d’une juvénile sagesse, Charbonneau évoque la modernité avec l’aisance d’un poète et la profondeur des 3 anciens . Depuis 1945, bon nombre de ses ouvrages ont d’abord été diffusés en version ronéotypée dans un cercle restreint
1. Poète et philosophe américain, Henry David Thoreau (18171862) est célèbre pour avoir mené une vie frugale dans une forêt. VoirWalden ou la vie dans les bois(1854), Paris, Gallimard, 1990. 2. Daniel Cérézuelle,Écologie et liberté, Bernard Charbonneau précurseur de l’écologie politique, Lyon, Parangon/Vs, 2006 ; Jacques Prades (dir.),Bernard Charbonneau. Une vie entière à dénoncer la grande imposture, Ramonville SaintAgne, Érès, 1997. 3. Sébastien MorillonBrière, « Bernard Charbonneau, jeunesse et genèse d’une œuvre »,Écrits d’Ouest, n° 10, 2002, ainsi que « Bernard Charbonneau re e (19101996) »,Foi et Viepartie), février 2011 (2 , décembre 2010 (1 partie).
INTRODUCTION
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d’amis ou publiés à compte d’auteur. Il aura fallu attendre sa mort pour voir décoller le nombre de titres disponibles chez les libraires. Il a été le critique impitoyable d’un siècle dont il 4 avait bien compris les ressorts , et l’époque ingrate le lui a bien 5 rendu : chez les peuples civilisés, on tue en silence . Son ami Jacques Ellul (19121994) – coauteur du premier texte de ce recueil – lui a rendu hommage dans un texte émou vant de 1985 où il le présente comme le « premier à dépasser la critique du machinisme et de l’industrie pour accéder à une vue globale de la technique comme pouvoir structurant de la 6 société moderne ». Il voyait dans Charbonneau un des « rares 7 génies de notre temps ». Quelques années après avoir fait sa connaissance, ce dernier confiait : « la rencontre avec Ellul
4. Daniel Cérézuelle, « Critique de la modernité chez Charbonneau », inTroudeChastenet (dir.), Patrick Sur Jacques Ellul, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 1994, p. 6174. 5. Sur l’originalité et la marginalité d’Ellul et Charbonneau dans le champ intellectuel français, voir Jacques Ellul, « Une introduction à la pensée de Bernard Charbonneau »,Ouvertures,Cahiers du SudOuest, n° 7, janvier mars 1985, p. 5051 ; Sébastien MorillonBrière, « Bernard Charbonneau en quarantaine »,Écrits d’Ouest, n° 11, 2003 ; et Christian Roy, « Charbonneau et Ellul, dissidents du “progrès” : critiquer la technique face à un milieu chrétien gagné à la modernité »,inCéline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.),Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’aprèsguerre, Paris, La Découverte, 2013, p. 283298. 6. Jacques Ellul, « Une introduction à la pensée de Bernard Charbon neau », art. cit., p. 41. 7. Jacques Ellul,À temps et à contretemps – Entretiens avec Madeleine GarrigouLagrange, Paris, Le Centurion, 1981, p. 27. Voir Sébastien Morillon Brière, « Bernard CharbonneauJacques Ellul : correspondance de jeunesse (19331946) »,Foi et Vie, mars 2012, p. 5576.
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8 m’a empêché de complètement désespérer ». L’actualité de leur pensée – plus de quatrevingts livres à eux deux – éclate au moment où une multitude d’indicateurs démontrent que le monde est engagé, depuis deux siècles, dans l’âge de l’Anthro pocène, cette bifurcation décisive où la terre est intégralement saisie par la technoscience. Cet événement a été qualifié par Charbonneau de « Grande Mue », phénomène qu’il a longue ment décrit dans un ouvrage de 1943 resté inédit,Pan se meurt:
« À la source de ce livre, à la base de mon œuvre et probablement de mon existence, il y a la conscience d’un grand changement. Depuis deux siècles, le destin tourne. Ce n’est pas la civilisation seule qui change de base, c’est la société, c’est l’être humain dans ce qu’il a de plus intérieur. Présente à toutes les révolutions du passé qui pourtant étaient loin d’engager l’essentiel comme la crise actuelle, la conscience humaine défaille aujourd’hui devant l’immensité de l’effort. Les glorifiant sous le nom de progrès, ou les subissant sous le nom de fatalité, l’homme s’abandonne aux avatars du devenir. Il fait pire. Il prétend appeler sens ce qui n’est que l’accident d’une évolution, et il travaille de toutes ses forces à accélérer la vitesse du mouvement qui l’entraîne. Non seulement il dénie à la pensée le droit d’orienter ce qu’il appelle l’action, mais il rejette avec horreur tout examen de celleci par la connaissance. 9 Il n’est que la chose du courant brutal qui l’entraîne . »
8. Lettre d’août 1936 à sa future femme, Henriette Daudin, citéeinSébastien Morillon, « Sentiment de la nature, sentiment tragique de la vie. Jeunesse de Bernard Charbonneau (19101937) », inBernard Charbonneau : habiter la terre, Actes du colloque du 24 mai 2011, université de Pau et des pays de l’Adour. 9. « Explication au lecteur »,Pan se meurt, 1943.
INTRODUCTION
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Ce recueil annonce une bonne nouvelle : l’écologie politique n’est pas née dans la boue des bottes nazies, ni par la bouche du maréchal Pétain, avec son fameux « retour à la terre ». 10 De Luc Ferry à Jean Jacob , on a tenté d’imposer l’idée que l’écologie avait une origine trouble : la protection de la nature serait née dans le double creuset nazi et vichyssois au cours des années 19301940. En conséquence, le souci de la nature, de son respect, la conscience de sa fragilité ne pourraient exister qu’en proportion inverse de l’égard que l’on porte à la dignité humaine. Dans cette perspective, l’espace de la philosophie politique se réduirait à un jeu à somme nulle entre un pôle nature et un pôle culture et s’approcher de l’un reviendrait à 11 s’éloigner de l’autre : l’écologie dissimulerait une misanthropie . Loin de cette fable, on peut esquisser une généalogie plus conforme aux faits et bien plus riche. Si l’écologie politique prend effectivement une de ses sources majeures dans les années 1930, c’est à une eau plus claire. Au sein notamment du mouvement
10. Luc Ferry,Le Nouvel Ordre écologique, Paris, Grasset, 1992, et Jean Jacob, Le Retour de « l’Ordre Nouveau » : les métamorphoses d’un fédéralisme européen, Genève, Droz, 2000. Voir la « lecture critique » de Patrick TroudeChastenet, inRevue française d’histoire des idées politiques, 2002/1, n° 15, p. 200205. En 2012, dans un article de la revueÉcologie & Politique, « Les natures changeantes de l’écologie politique française, une vieille controverse philosophique », Robert Hainard, Serge Moscovici et Bernard Charbonneau, J. Jacob a relevé l’impor tance de la pensée de Bernard Charbonneau centrée sur la liberté de l’homme. 11. Sur les errances théoriques, les contradictions et les partis pris idéo logiques de Luc Ferry, voir Serge Audier,La Pensée anti68, Paris, La Décou verte, 2008, p. 193216, et la mise au point imparable de Johann Chapoutot, « Les nazis et la “nature”. Protection ou prédation ? », inSiècle. Vingtième Revue d’histoire, n° 113, 2012/1, p. 2939.
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12 personnaliste français , une jeunesse inquiète s’interroge sur le développement rapide des machines qui s’accompagne d’un chômage de masse, sur la rationalisation du travail et de la vie sociale, sur les profondes transformations induites par le progrès technique : la matière froide n’estelle pas en train de stériliser l’esprit ? Ce que l’homme gagne en bienêtre matériel, ne le perdil pas en liberté ? Face à une Europe en proie à de profondes crises et mutations, ces groupes condamnent aussi bien le capitalisme libéral que les échappatoires fallacieuses des fascismes ou du communisme : seule l’ouverture d’une « troisième voie » personnaliste leur semblait pouvoir offrir une issue positive aux désordres du monde. À bien des égards, la controverse des années 1930 sur le machinisme et la technique est une période décisive de l’histoire moderne. Ce moment philosophique et politique nous renseigne sur le fait qu’entre les mouvements antiindustriels du début du e XIXsiècle et la contreculture des années 19601970, une critique progressiste du progrès (ou critique moderne de la modernité) n’a jamais cessé de traverser la modernité.
12. Le personnalisme désigne un courant d’idées où la personne singulière est appelée à s’associer à autrui pour devenir concrètement responsable des différents aspects de sa vie. Le personnalisme, y compris la version gasconne d’Ellul et Charbonneau, s’inscrit dans un spectre de « troisièmes voies » mais, loin de constituer l’antichambre d’un « fascisme français » comme le voudrait une certaine historiographie datée (Zeev Sternhell, John Hellman), répercutée par BernardHenri Lévy et autres gardiens de la doxa libéraleprogressiste, il s’oppose par ses objectifs comme par ses méthodes à toute espèce de fascisme. Voir Jean Louis Loubet del Bayle,Les Nonconformistes des années trente.Unetentative de renouvellement de la pensée politique française(1969), Paris, Seuil, coll. « Points », 2001 ; Emmanuelle Hériard Dubreuil,The Personalism of Denis de Rougemont : Spirituality and Politics in 1930s Europe, Université de Cambridge, 2005.
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