Nouveaux espaces dans de nouvelles logiques migratoires ?

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L'objectif de ce deuxième volume est d'appréhender les mouvements contradictoires au cœur des discours prônant la "toute-mobilité", en étudiant les passages de situations d'immigrations et d'installations durables vers des mobilités multiples. Les auteurs ont tenté de répondre à ces questions : quelles stratégies sociolangagières, spatiales, relationnelles, identitaires, économiques, les acteurs ont-ils développées ? Ont-ils pu aménager des réseaux, des liens, des espaces nouveaux dans les sociétés de destination ou de passage ?
Publié le : vendredi 15 avril 2016
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782140006791
Nombre de pages : 322
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Nouveaux espaces
N° 9dans de nouvelles logiques migratoires ?
2016
Entre mobilités et immobilités des acteurs
(suite)
Tout chercheur, concerné par les phénomènes migratoires et leur impact sur les sociétés,
a pu constater que les déplacements tant individuels que collectifs, démultipliés par
les technologies virtuelles et par l’accélération des transports, sont renforcés par une
«injonction à la mobilité». Ces parcours et pratiques mobilitaires sont fortement Cahiers Internationaux de
marqués par la mondialisation, oscillant entre circulations inter et transnationales et
frontières de plus en plus nombreuses, et engendrant des tensions vs des négociations
entre les acteurs et co-acteurs de la mobilité. Face à un paysage migratoire complexe, Sociolinguistiqueles éditeurs de ce numéro des Cahiers internationaux de sociolinguistique ont fait appel
à des auteurs venant d’horizons géographiques et disciplinaires très divers. L’objectif du
e2 volume est d’appréhender les mouvements contradictoires au cœur des discours Nouveaux espaces
prônant la « toute-mobilité », en étudiant cette fois-ci les passages de situations
d’immigrations et d’installations durables vers des mobilités multiples, des hypermobilités. dans de nouvelles logiques migratoires ?
Les auteurs ont tenté de répondre à ces questions: dans ces dynamiques migratoires
en tension, quelles stratégies sociolangagières, spatiales, relationnelles, identitaires,
économiques, etc. les acteurs ont-ils développées ? Ont-ils pu aménager des réseaux,
des liens, des espaces nouveaux dans les sociétés de destination ou de passage? Chacun Entre mobilités et immobilités des acteurs
a apporté son éclairage sur ces processus et ces logiques au carrefour du local et du (suite)
global, au croisement des mobilités et des immobilités, dévoilant les diverses facettes
de la boîte noire des mobilités et des discours sur la toute-mobilité.
sous la direction de
Aline Gohard-Radenkovic et Josianne Veillette de l’Université de Fribourg en Suisse,
Aline Gohard-Radenkovic et Josianne Veilletteont mené, avec les membres du Séminaire doctoral international – Groupe Fribourg en
collaboration avec des équipes européennes et canadiennes, leurs recherches dans le champ
des mobilités, des langues, des dispositifs de formation et des politiques linguistiques et
migratoires.
ISBN: 978-2-343-08457-2
36 €
Nouveaux espaces dans de nouvelles logiques migratoires ? N° 9
2016
Entre mobilités et immobilités des acteurs (suite)





Entre mobilites et immobilites des acteurs
(SUITE)

1 Préface
Souus la directioon de
Aline GOHARD-RADENKOVIC et Josianne VEILLETTEE



Nouvveaux espaces
dans de nouvelles logiques migratoires ?

Entre mobilites et immobilites
des acteurs
(SUITE)

Cahiers Internationaux de sociolinguistique
2016

Maquette : Pierre DU GUINY







3 Mauro Peressini Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE
Dirigés par Philippe BLANCHET et Thierry BULOT


Comité de rédaction (par ordre alphabétique)

Armstrong Nigel (Université de Leeds, Royaume-Uni), Bertucci Marie- Madeleine (Université
Cergy-Pontoise, France), Blondeau Hélène (Université de Floride, Gainsville, USA), Boudreau
Annette (Université de Moncton, Canada), Calvet Louis-Jean (Université de Provence, Aix,
France), Erfurt Jurgen (Université de Frankfort sur le Main / Allemagne), Feussi Valentin
(Université François Rabelais, Tours, France), Francard Michel (Université Catholique de Louvain,
Belgique), Gadet Françoise (Université Paris X, France), Hambye Philippe (Université Catholique
de Louvain, Belgique), Heller Monica (Université de Toronto, Canada), Huck Dominique
(Université de Strasbourg, France), Jones Mari C. (Université de Cambridge, Royaume-Uni),
DiaKlaeger Sabine (Université de Koblenz-Landau, Allemagne), Ledegen Gudrun (Université
Rennes2-UEB, France), Lounici Assia (Université d'Alger, Algérie), Marcellesi Jean-Baptiste
(Université de Rouen, France), Messaoudi Leila (Université de Kénitra, Maroc), Moussirou-
Mouyama Auguste (Université de Libreville, Gabon), Pöll Bernhart (Université de Salzburg,
Autriche), Rispail Marielle (Université Jean Monnet, St Etienne, France), Robillard Didier de
(Université François Rabelais, Tours, France), Singy Pascal (Université de Lausanne, Suisse),
Gerald Steel (The University of the West Indies/University of Pretoria - Afrique du Sud), Telmon
Tullio (Université de Turin, Italie), Tirvassen Rada (Université de Maurice), Tsofack Jean-Benoît
(Université de Dschang, Cameroun), Vicente Angeles (Université de Saragosse, Espagne).

Ligne éditoriale

Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE ont pour vocation première
de rendre compte des recherches et réflexions en cours sur la pluralité linguistique, notamment –
mais pas exclusivement – dans l’espace francophone (en y incluant le territoire français) et
d’assurer, par la confrontation des modèles théoriques et des méthodes diverses dans le champ, la
rencontre des différents courants constitutifs de la sociolinguistique contemporaine. Sans que cela
soit exclusif, les travaux publiés doivent permettre de faire valoir la pertinence des approches
qualitatives en sociolinguistique et de structurer la discipline en proposant systématiquement de
questionner les théorisation(s), méthodologie(s) et cadre épistémologique de la recherche présentée
et leur pertinence pour la connaissance des situations et phénomènes observé(e)s.

La langue de diffusion privilégiée des CAHIERS INTERNATIONAUX DE
SOCIOLINGUISTIQUE est le français (orthographe recommandée ou non), mais des textes dans
les autres langues de diffusion scientifique sont effectivement attendus (sous réserve des
compétences linguistiques des membres du comité de rédaction).
Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE publient des numéros
thématiques une à deux fois par an sous la responsabilité scientifique d’un-e ou plusieurs
chercheur-es qui en assurent également le travail de coordination.

Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE acceptent des articles isolés
relevant de la discipline qui paraissent dans la rubrique « Varia » ainsi que des comptes-rendus
d’ouvrages et/ou de livraison de revue. Ces textes sont soumis au Comité de rédaction pour
proposition de publication.
4 Préface
Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE ne renvoient pas les
documents envoyés de manière isolée en cas de non-publication.

Précédents volumes :
http://www.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociolinguistique.htm

BULOT Thierry (Dir.), 2011, Normes et identité(s) en rupture. Migrance, plurilinguisme et ségrégation
dans l’espace urbain, CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE 1, L’Harmattan,
Paris, 190 pages.

BLANCHET Philippe, KEBBAS Malika, KARA Attika Yasmine (Dirs.), 2012, Pluralité linguistique
et démarche de recherche. Vers une sociolinguistique complexifiée, CAHIERS INTERNATIONAUX DE
SOCIOLINGUISTIQUE 2, L’Harmattan, Paris, 122 pages.

LEDEGEN Gudrun (Dir.), 2013, Nommer la ségrégation en sociolinguistique urbaine Les
dimensions socio-spatiales du processus, CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE 3,
L’Harmattan, Paris, 124 pages.

BULOT Thierry (Dir)., 2013, Normes et discrimination(s) (Frontières, Espaces et
Langues), CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE 4, L’Harmattan, Paris, 196
pages.

FEUSSI Valentin (Dir.) FERRE C. (Coll.), 2014, Pluralité linguistique et culturelle
(Actualité de la recherche en sociolinguistique), CAHIERS INTERNATIONAUX DE
SOCIOLINGUISTIQUE 5, L’Harmattan, Paris, 124 pages.

RASOLONIAINA Brigitte, BARONTINI Alexandrine (Dirs.), 2014, Pluralité et
interaction des terrains et des approches en sociolinguistique, CAHIERS INTERNATIONAUX
DESOCIOLINGUISTIQUE 6, L’Harmattan, Paris, 150 pages.

BLANCHET P., BULOT T. (Eds.), 2015, Modalités d'intégration des perspectives plurilingues en
sociolinguistique et sociodidactique (Varia), CAHIERS INTERNATIONAUX DE
SOCIOLINGUISTIQUE 7, Paris, L’Harmattan, 148 pages.

GOHARD-RADENKOVIC Aline et VEILLETTE Josianne (Dir), 2015 Nouveaux espaces dans de
nouvelles logiques migratoires ? Entre mobilites et immobilites des acteurs, CAHIERS
INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE 8, L’Harmattan, Paris, 254 pages.

5 Préface

























Mis en page sous la responsabilité
des Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
Dépôt légal : Premier semestre 2016












© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08457-2
EAN : 9782343084572
7 Mauro Peressini Cahiers Internationaux de Sociolinguistique

A notre collègue et ami Thierry Bulot,
qui a su nous communiquer sa passion pour
le questionnement, sa rigueur sur le terrain, sa vision
renouvelée d'une sociolinguistique impliquée dans la cité,
son intégrité intellectuelle sans faille.
Nous lui devons son soutien et son conseil pour la parution
de ces deux volumes sur les mobilités,
qu'il nous a prodigués jusqu'au bout.
Nous lui sommes tous, jeunes et moins jeunes chercheurs,
immensément redevables pour tout ce qu'il nous a apporté.
Il aurait pu nous apporter encore beaucoup.
Thierry est parti trop tôt.
8

1PRÉFACE


Avec l’ensemble des articles qu’ils présentent, issus d’une variété de
disciplines (sociolinguistique (urbaine), anthropologie de la communication,
anthropologie des mobilités, microsociologie, anthropologie sociale, histoire
sociale, linguistique appliquée, didactique des langues et cultures, etc.), les
deux volumes dirigés par Aline Gohard-Radenkovic et Josianne Veillette
constituent un travail à la fois important et audacieux pour le champ des
sciences sociales.
Il est important, tout d’abord, du fait même de l’objet abordé : les
nouvelles formes de mobilités qui se sont progressivement développées dans
différentes parties du monde, au tournant du siècle dernier, et dont l’intensité
s’est accrue depuis lors, touchant un effectif croissant d’individus. Compte
tenu du faible nombre de travaux publiés à leur sujet comparativement aux
migrations plus traditionnelles (migrations de masse pour raisons
économiques, déplacements de réfugiés pour raisons politiques ou de
guerres, etc.), le présent ouvrage est sans aucun doute destiné à faire
référence et à inspirer de nouvelles enquêtes.
C’est aussi en raison de la nature du phénomène étudié que l’ouvrage
peut être qualifié d’audacieux. Plus encore que les mobilités plus
traditionnelles, ces nouvelles mobilités mettent en scène des acteurs variés
(individus, familles ou groupes, membres des classes dominantes ou des
élites, professionnels hautement qualifiés, étudiants ou ouvriers, mineurs,
etc.) dont les causes, raisons ou motivations à l’origine de leurs
déplacements sont elles-mêmes diverses (économiques, académiques,
professionnelles, familiales, etc.) et qui entreprennent des parcours
migratoires revêtant un vaste éventail de formes (locales, régionales,
interrégionales, transfrontalières ou internationales, composées d’allers
simples ou d’aller-retour aux rythmes variés, comportant une émigration ou
plusieurs ré-émigrations, vers une seule ou plusieurs destinations, de courtes
ou longues durées, parfois intermittentes, légales ou clandestines, etc.).
Même si l’ouvrage ne prétend pas atteindre à quelque exhaustivité que ce
soit – que seule une hypothétique « encyclopédie des mobilités » pourrait
réaliser – il est facile de saisir à quel point appréhender un tel phénomène

1 Mauro Peressini, Musée canadien de l’histoire, Mauro.Peressini@museedelhistoire.ca
9 Mauro Peressini Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
inédit et encore mal connu, caractérisé de surcroit par une grande variabilité
et complexité, exige un vaste travail conceptuel et méthodologique
permettant de renouveler les catégories habituellement utilisées pour saisir
les migrations et d’élaborer de nouvelles approches.
L’approche théorique et méthodologique générale adoptée par l’ensemble
des contributions est d’ailleurs ce qui permet de mieux mesurer l’ambition et
l’importance de cet ouvrage. Même si les auteurs des études présentées ici
s’accordent pour dire que toute analyse de niveau microsociologique doit
s’articuler aux niveaux d’analyse plus larges, méso ou macrosociologiques,
afin d’atteindre une compréhension tenant compte des contraintes
économiques, sociales et politiques affrontées par les individus et groupes en
processus de mobilité et éviter ainsi la fiction subjectiviste, il est clair que
l’ensemble de l’ouvrage est marqué par l’intention d’accorder une place
toute particulière à l’analyse des acteurs et de leurs interprétations et points
de vue concernant leurs parcours, délibérations, motivations et objectifs,
brefs à l’analyse de leurs tactiques ou stratégies langagières, sociales,
économiques, académiques, identitaires, etc.
Certes, le fait de se pencher sur les acteurs concrets des phénomènes
observés n’est pas nouveau en sciences sociales, loin de là. Cela occupait
déjà une place importante, par exemple, dans la sociologie compréhensive
2
du Max Weber des Essais sur la théorie de la science où l’auteur définissait
différents types de rationalités – choix des buts poursuivis et des moyens
plus ou moins efficaces pour les atteindre – en fonction des connaissances,
croyances, valeurs, traditions, dispositions, etc. des acteurs (i.e. en fonction
du sens que l’acteur donne à sa conduite) plutôt qu’en fonction des
connaissances de l’observateur-chercheur (modèles théoriques).
L’importance accordée aux acteurs et à leurs pratiques était aussi ce qui
caractérisait les tenants de l’École de Chicago du début du XXe siècle dont
plusieurs auront recours, à l’instar des auteurs du présent ouvrage, aux
matériaux (auto)biographiques pour appréhender entre autres les
3phénomènes migratoires . Puis, plus près de nous, après une longue éclipse
au profit de modèles théoriques structuro-fonctionnalistes et des méthodes
4
quantitatives, le « retour de l’acteur » dans les sciences sociales de la fin des
années 1970 remettra à l’ordre du jour cette perspective centrée sur les

2 Plon, Paris, 1965; traduction du recueil intitulé Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre
rassemblant des textes publiés entre 1904 et 1919.
3 Voir par exemple: William I. Thomas and Florian Znaniecki, The Polish Peasant in Europe
and America, 5 vols, University of Chicago Press, Chicago [1918–1920].
4 Alain Touraine, Le retour de l’acteur. Essai de sociologie, Fayard, Paris, 1984.
10 Préface
acteurs et l’usage des méthodes qualitatives (notamment de l’approche
biographique) comme moyens privilégiés pour comprendre un éventail de
phénomènes, parmi lesquels les migrations. En Amérique du Nord, par
exemple, cette perspective sera encouragée par l’entrée en scène, en ces
mêmes années, de chercheurs se réclamant de la « nouvelle histoire sociale »
dans le champ des études migratoires et qui se donneront pour objectif de
mieux comprendre le migrant en tant qu’acteur protagoniste plutôt que
comme « a passive, impotent victim of social and economic forces (…)
propelled through his physical and social environment by external forces
5activated by his presence but which he could not influence » . Mais bien que
cette orientation soit désormais bien ancrée dans le champ des sciences
sociales actuelles, il est intéressant de noter combien l’importance et l’utilité
de cette approche doivent sans cesse être défendues et justifiées contre les
approches quantitatives jugées plus « scientifiques » et efficaces par ceux
dont les intérêts de recherche sont plus motivés par des objectifs relevant de
la « gestion des populations » que par la volonté de mieux comprendre la
réalité sociale et historique dans toute sa complexité. En ce sens, le présent
ouvrage constitue une contribution importante à cet indispensable rappel de
la nécessité d’une approche adaptée à la saisie des stratégies et tactiques des
acteurs.
En prenant en compte l’acteur et ses tactiques ou stratégies, et en faisant
preuve d’un souci d’articuler ce niveau microsociologique aux facteurs
composant les niveaux méso ou macrosociologiques de la réalité sociale, les
études présentées dans cet ouvrage proposent à la fois des positionnements
théoriques et des propositions méthodologiques pour articuler les pôles de
diverses dichotomies superposables qui ont longtemps hanté et hantent
toujours les recherches en sciences sociales. Vouloir articuler le niveau des
tactiques et stratégies avec celui des contraintes à l’intérieur desquels les
acteurs évoluent revient en effet, non seulement à articuler deux niveaux
d’échelles spatiales – le niveau local (individu, famille, localité rurale,
rurbaine ou urbaine, etc.) à celui régional, national, voire international –
mais aussi à résoudre les rapports qu’entretiennent le niveau où se déploient
évènements, processus et performances, dans toutes leurs diversités,
incomplétudes, complexités, pragmatismes, imprédictibilités,
indéterminations, ambivalences ou contradictions, avec le niveau où se devinent le
travail de systèmes, structures ou ensembles de compétences dont les

5 J. W. Briggs, “Return the Immigrant to Immigration Studies: a New Appeal for an Old
Approach”, Texte polycopié, University of Rochester, 1972, p. 2.
11 Mauro Peressini Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
fonctionnements régulés agissent comme des déterminations tendant vers un
certain degré d’uniformisation, de totalisation et de simplification. Plus
fondamentalement, l’articulation du niveau des pratiques des acteurs à celui
des contextes contraignants renvoi à la question du degré de liberté qu’on
peut reconnaître aux acteurs et, surtout, à la compréhension des conditions
de possibilité de cette liberté. Comment peut-on appréhender les acteurs
autrement que comme de simples exécutants des déterminations
économiques, sociales, politiques et symboliques telles qu’explicités par un
modèle théorique? Comment peut-on justifier théoriquement et
conceptuellement la relative autonomie des acteurs à l’égard des
déterminismes postulée par une telle démarche? Et comment, enfin, ne pas
tomber, ce faisant, dans le simplisme subjectiviste où tout se réduit à une
« création du monde » de la part d’un acteur atomisé et volontariste?
En adoptant une approche commune centrée sur les acteurs et en
s’efforçant d’articuler leurs pratiques aux déterminations qui les dépassent,
au-delà de toute simplification donnant la primauté « en dernière instance » à
l’un ou l’autre niveau, les travaux présentés dans cet ouvrage nous plongent
au cœur de ces questions et font écho aux travaux fondamentaux qui, bien
que non explicitement mentionnés dans les textes, les ont affrontées par le
passé pour dépasser une conception dichotomique où stratégies individuelles
et contraintes sociales sont posées simplement comme extérieures l’une à
l’autre. Je pense, notamment, aux efforts de Cornelius Castoriadis pour
établir les fondements épistémologiques d’une créativité sociale instituante
via des significations imaginaires assurant l’auto-institution de toute
6société . On peut aussi se rappeler le travail de Michel De Certeau qui
abordait ce problème en montrant que les pratiques quotidiennes des acteurs,
loin de se limiter à une consommation ou à une exécution passives des
produits et déterminations extérieurs, sont toujours en partie de nature
7
inventive, créatrice et productive . On pense également à l’œuvre de Pierre
Bourdieu dont le concept charnière d’habitus et la désignation des individus
comme agents sociaux plutôt qu’acteurs sociaux reflétaient une perspective
et des analyses, tenant compte du fait que chacun est toujours agi (de
8
l’intérieur) autant qu’il agit (vers l’extérieur) . Enfin, on peut aussi invoquer
ici la définition d’une relation de pouvoir élaborée par Michel Foucault (un
mode d’action s’appliquant, non pas sur un objet passif, mais sur un sujet

6 Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, Paris, 1975.
7 Michel de Certeau, L’invention du quotidien. I Arts de faire, Union Générale d’Éditions,
Paris, 1980.
8 Voir en particulier Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Éditions de Minuit, Paris, 1980.
12 Préface
agissant, une action sur des actions) qui permet d’analyser la relation entre
pouvoir et sujet comme un rapport de lutte et d’incitation mutuelle où
chacun des deux termes est la condition d’existence de l’autre – le pouvoir,
s’il n’est pas pure violence, ne pouvant s’exercer (inciter, induire, orienter,
limiter, etc.) que sur un sujet pouvant agir (réagir, inventer, déplacer,
braconner, détourner, saboter, etc.) et le sujet ne pouvant développer son
9action que face à un pouvoir opérant sur ses pratiques . Si j’invoque ainsi ces
quelques travaux fondamentaux (il y en aurait bien d’autres à citer) c’est
avant tout pour souligner comment, par l’approche d’ensemble adoptée, les
diverses contributions du présent ouvrage sur les nouvelles mobilités
réalisent cette tâche importante de nous appeler et de nous renvoyer à la
nécessaire tâche d’affronter encore et encore la réalité sociale dans toute sa
complexité.
Toujours en relation avec ce rapport à comprendre entre tactiques ou
stratégies des acteurs, d’une part, et contraintes ou déterminations, de l’autre,
la grande variété de processus et de situations de mobilité abordées par les
articles des deux volumes nous permet, non seulement d’imaginer à quel
point les nouvelles mobilités concernent, aujourd’hui, un nombre croissant
de personnes, mais aussi, comme le mentionnent Gohard-Radenkovic et
Veillette dans leur introduction, de deviner le jeu sous-jacent d’une
valorisation sociale de la mobilité et de la capacité ou disposition des acteurs
à être mobiles (valorisation pouvant prendre la forme d’une incitation ou
injonction à être mobile) et d’une disqualification concomitante de la
sédentarité et des sédentaires. On assisterait ainsi, aujourd’hui, à une
valorisation sans précédent de la capacité de s’autonomiser par rapport à ses
attaches territoriales (milieux connus), sociales (famille, amis, institutions,
etc.) et culturelles (traditions, habitudes, langue, etc.) afin de faire preuve de
mobilité, non seulement physique et géographique, mais aussi spirituelle
(accommodements religieux), culturelle (flexibilité dans nos idées, valeurs),
sociale (adaptabilité des réseaux), identitaire (modification des
configurations identitaires) ou autre. Il est alors difficile de ne pas rapprocher
cet idéal d’individu parfaitement mobile à l’individu idéal valorisé par nos
sociétés en marche forcée vers un ultralibéralisme toujours plus poussé et
parfaitement fonctionnel au sein d’une économie capitaliste avancée
soucieuse d’aplanir toujours plus toute rigidité culturelle ou sociale, tant sur
le plan du travail productif que sur celui de la consommation : un individu

9 Michel Foucault, “Deux essais sur le sujet et le pouvoir”, dans Hubert Dreyfus et Paul
Rabinow (dir.), Michel Foucault. Un parcours philosophique, Gallimard, Paris, 1984, pp.
297-321.
13 Mauro Peressini Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
parfaitement autonome ou indépendant, devant se réaliser, prendre en main
son destin, actualiser ses goûts, ses désirs, ses aspirations, tout en se
reconnaissant comme le seul maître d’œuvre de sa vie et, donc, aussi comme
le seul responsable de ses succès comme de ses échecs. Et on peut alors se
demander si, de la même manière que le matérialisme et le modèle de
consommation effréné des membres des classes dominantes (les élites) tend
à s’imposer comme un idéal à atteindre pour les autres couches sociales qui
n’en finissent pas de s’épuiser en vain à s’en approcher, cette valorisation de
l’individu hypermobile n’est pas elle aussi le résultat de la transformation
d’un mode de vie élitiste particulier transformé en idéal pour tous, alors
même que, pour une majorité de gens, cette incitation à s’affirmer comme
individu est difficile, voire impossible, à réaliser. Car les règles du jeu de cet dualisme hégémonique favorise de toute évidence ces mêmes élites qui
ont beau jeu d’en faire la promotion puisqu’elles sont assurées d’en sortir
gagnantes, compte tenu des capitaux financier, éducatif, culturel,
linguistique, social, etc. dont ils disposent pour aplanir les obstacles propres
aux espaces d’insertion des sociétés d’accueil et que les membres des
couches plus pauvres doivent affronter, quitte à aboutir, dans leur cas, à des
mobilités réduites, tronquées, interrompues, échouées : frontières
(géographiques, étatiques, sociales, institutionnelles, imaginaires), murs,
barrières règlementaires de l’espace d’insertion de la société d’accueil,
disqualifications scolaires et professionnelles, xénophobie, racisme, préjugés
ethniques et stéréotypes fondés sur des représentations des étrangers, statuts
assignés aux nouveaux-venus, discriminations, discours qui circulent sur les
immigrants ou étrangers et qui construisent des altérités négatives, politiques
de dissuasion, critères d’admissibilité, etc. Certains textes du présent
ouvrage nous poussent ainsi à se demander s’il ne serait pas alors possible,
en ce qui concerne les situations de cette majorité de personnes, de
considérer les immobilités de toutes sortes (replis identitaires, replis sur
l’endogroupe, sur la famille, refus du bilinguisme, etc.), non pas comme de
simples défaites, mais comme des moyens de refuser les règles d’un jeu
individualiste dans lequel ils ne pourraient que perdre?
En plus d’être importants et audacieux par l’objet qu’ils abordent et par
l’approche globale qu’ils adoptent, les articles des deux volumes le sont
aussi, sur le plan proprement méthodologique, du fait qu’ils n’hésitent pas à
faire usage du matériel (auto)biographique malgré les problèmes soulevés
par un tel matériel et qui sont liés à ce qui précède.
Certes, qu’il soit collecté au moyen de récits de vie proprement dits ou
par l’intermédiaire de questionnaires ou de discussions semi-dirigés
14 Préface
(désignés par « entretiens à caractère biographique ») avec les acteurs des
mobilités étudiées sur des tranches de leurs vies, le matériel
(auto)biographique comporte plusieurs bénéfices potentiels que les travaux
portant sur les récits de vie en sciences sociales ont souligné à plusieurs
reprises. J’en retiendrai quatre qui peuvent s’appliquer à l’étude des
nouvelles mobilités et qu’on peut déceler à la lecture des différents textes
présentés ici. Premièrement, on a maintes fois souligné comment les récits
de vie pouvaient fournir aux chercheurs des informations (des données)
souvent difficiles, voire impossibles, à obtenir au moyen d’autres sources. Il
ne s’agit pas seulement ici des infinis détails livrés sur l’histoire de vies de
gens «ordinaires», mais aussi d’informations concernant des catégories
sociales dont les voix sont moins présentes, voire absentes, dans les
statistiques ou les archives officielles: membres de groupes subalternes ou
minoritaires issus du monde ouvrier ou de l’immigration, pauvres, chômeurs,
femmes, enfants, itinérants, délinquants et autres exclus. Deuxièmement, on
a aussi souvent fait valoir que, du fait qu’ils appellent le narrateur à être son
propre historien et à réfléchir sur sa vie, les récits de vie donnent accès,
mieux que d’autres sources, non seulement à ce que les gens ont fait, mais
aussi aux problèmes qui les préoccupent, au sens que donnent les acteurs à
leurs pratiques, aux situations et aux événements vécus. Troisièmement, on a
aussi soutenu qu’en offrant l’occasion à une diversité d’acteurs de raconter
leurs expériences et de faire entendre leurs points de vue sur celles-ci, les
récits de vie permettent au chercheur de multiplier les angles d’approche du
phénomène qu’il étudie. Il ne s’agit pas ici de prétendre que la multiplication
des interprétations puisse aboutir à une compréhension totale d’un
phénomène, mais plutôt de faire valoir que cette multiplication des
perspectives parfois concurrentes et inconciliables permet au chercheur
d’échapper à la tentation de privilégier trop rapidement une explication au
détriment des autres et de restituer ainsi le monde social dans sa nature
tendue ou conflictuelle. Quatrièmement, enfin, il a aussi été dit que la
plongée dans l’infinie diversité et complexité des vies concrètes que
permettent les récits de vie, a une valeur inestimable sur le plan heuristique.
Alors que dans les questionnaires structurés, les thèmes abordés ainsi que les
catégories utilisées sont définis par les chercheurs et enferment ainsi les
répondants et leurs réponses dans un cadre conceptuel préétabli, les récits de
vie, lorsqu’ils sont utilisés suivant une méthodologie qui exploite tout leur
potentiel (voir plus loin), offrent au contraire aux répondants une grande
liberté dans le choix du contenu et des catégories sous lesquels ils abordent
telle ou telle tranche de leur vie. Du coup, n’ayant pas défini totalement les
paramètres de son objet d’études et laissant libre court au narrateur, le
15 Mauro Peressini Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
chercheur peut se retrouver devant des récits recélant des aspects inattendus,
des angles d’approche imprévus, des pistes inédites à explorer, des
hypothèses nouvelles à évaluer.
Mais par sa nature, l’usage du matériel (auto)biographique en sciences
sociales comporte aussi des défis. En effet, si l’on considère l’ensemble des
discussions qui ont tourné autour de l’usage des récits de vie en sciences
sociales, depuis les travaux pionniers de sociologues et d’anthropologues au
10début du XXe siècle jusqu’au retour en force de cette méthode à partir des
11années 1970 jusqu’à nos jours , une large partie des réflexions ont porté sur
l’éternel rapport problématique entre l’individuel et le collectif, le singulier
et le général. Puisque les phénomènes qui intéressent généralement les
sciences sociales sont ceux qui se manifestent au niveau collectif, affectant
des ensembles d’individus, comment les informations offertes par un récit de
vie se rapportant à un individu particulier peuvent-elles contribuer à la
connaissance sociologique, anthropologique ou historique sur tel ou tel
phénomène? Résumons le problème en prenant le phénomène qui nous
intéresse ici. Ce qui fait de la mobilité en général ou d’un type de mobilité
particulier un phénomène d’intérêt pour les sciences sociales, ce n’est pas
que tel individu ait réalisé cette mobilité, mais bien que cela ait touché un
nombre de personnes suffisant pour le rendre significatif sociologiquement.
Supposons maintenant la question de départ suivante (mais il pourrait y en
avoir d’autres) : quelles sont les raisons pour lesquelles ce groupe
d’individus a choisi telle ou telle forme de mobilité? Supposons, enfin, que
dans l’un des récits de vie recueillis pour atteindre ce sens donné par les
acteurs à leur mobilité, un narrateur ait consacré une grande partie de son
histoire à parler du rapport compétitif particulier qu’il entretenait avec son
frère, en raison de toute une série d’événements particuliers qu’ils avaient
vécus et traversés ensemble. Survient alors le départ de ce frère pour
l’étranger où il pourra compléter ses études et une formation qui a toutes les
chances de lui assurer une profession valorisée et des revenus confortables à
son retour. Ce départ bouleverse le narrateur resté chez lui, puisqu’il menace

10 Voir, par exemple : William I. Thomas and Florian Znaniecki, The Polish Peasant in
Europe and America, 5 vols. (Chicago: University of Chicago Press, [1918–1920]); Paul
Radin, Crashing Thunder: The Autobiography of an American Indian (New York: D.
Appleton and Company, 1926); Oscar Lewis, The Children of Sanchez: Autobiography of a
Mexican Family, Random House, New York, 1961.
11 Par exemple la bibliographie de l’ouvrage dirigé par Bogumil Jewsiewicki, Récits de vie et
mémoires : vers une anthropologie historique du souvenir, L’Harmattan, Paris, 1987)
contenait déjà plus de 200 publications liées à la question de l’usage des récits de vie en
sciences sociales.
16 Préface
son propre statut face à ce frère mobile. «C’est ainsi que j’ai décidé de partir
à mon tour et que tout a commencé», conclue alors ce narrateur.
Que faire de cette portion d’histoire? Bien qu’intéressante en soi, elle ne
peut avoir un intérêt pour notre chercheur que s’il se rend compte, au cours
de sa recherche, qu’elle trouve des échos chez un nombre significatif
d’autres individus ayant réalisé le même type de mobilité. Évidemment, la
nature des faits humains étant extraordinairement complexe au niveau
individuel, aucune des autres histoires ne sera identique à celle-ci. Les
départs d’individus ayant motivé d’autres individus à partir concerneront
tantôt des parents, tantôt des amis proches ou même des inconnus. Les
questionnements sur ces événements pourront être différents en raison des
croyances, valeurs, connaissances, traditions, etc. de chacun, et les
circonstances ayant mené chaque narrateur à élaborer concrètement leur
propre départ seront toutes particulières. Cela dit, le fait que la possible
mobilité socioéconomique d’un autre individu soit présente dans tous ces
témoignages biographiques autorisera notre chercheur à postuler, par
exemple, que le problème que pose la volonté de distinction sociale et
économique aux citoyens d’une société occidentale compétitive comme la
nôtre est un des facteurs expliquant tel type de mobilité Que s’est-il alors
passé, avant même que notre chercheur ait pu vérifier le bien-fondé de cette
hypothèse par questionnaire et statistiques? Par abstraction et
schématisation, notre chercheur sera passé du départ de tel frère ayant eu un
rapport particulier avec tel autre frère (et la liste des particularités de ce
rapport peut devenir très longue), à la notion générale de « volonté de
distinction socioéconomique » comme facteur explicatif de la mobilité d’un
certain nombre d’individus. Les acteurs concrets et particuliers (les
narrateurs et leurs histoires) ont été remplacés par un «acteur» abstrait – la
« volonté de distinction socioéconomique» telle qu’elle se pose au XXIe
siècle dans nos sociétés. Et c’est désormais cet acteur abstrait qu’on
cherchera à comprendre dans ses rapports avec la mobilité. De plus, selon les
informations recueillies au fil des récits de vie particuliers qu’on lui raconte,
notre chercheur pourra éventuellement abstraire d’autres acteurs de ce type:
la culture, l’individualisme occidental, la classe sociale d’appartenance, le
niveau de scolarisation, etc. pourrons ainsi être éventuellement identifiés
comme autant de forces impersonnelles, politiques, culturelles ou sociales
ayant eu un rôle à jouer dans le phénomène collectif constitué par la forme
de mobilité étudiée.
Bien que la vérité de toute interprétation portant sur un phénomène
humain soit toujours relative et partielle, on peut faire valoir que les
17 Mauro Peressini Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
explications de ce type soient plus « fortes », non seulement parce qu’elles
permettent de rendre compte du comportement d’un collectif d’individus
plutôt que d’un seul, mais aussi parce qu’elles sont tirées d’informations
souvent inaccessibles aux acteurs eux-mêmes. En raison de son métier, le
chercheur a en effet le loisir d’étudier de fond en comble le phénomène, de
multiplier les sources d’informations à son sujet, de prendre connaissance
d’autres récits de vie, de les combiner entre eux et aux informations offertes
par les statistiques et les archives, etc., et d’identifier ainsi des facteurs ou
des causes inaperçues par les acteurs qui, eux, n’exercent pas ce métier de
chercheur. Cela dit, cette force explicative passant par le recours à une
abstraction n’aura été acquise qu’au prix d’une simplification par exclusion,
schématisation et généralisation de toute une série de détails particuliers qui
font toute la complexité et la diversité des histoires particulières concrètes. À
une explication forte (Pourquoi?), correspondra une description faible
(Comment?). Or, on aura compris qu’un récit de vie offre exactement
l’inverse. Par la foule de détails particuliers qu’il met en jeu dans la narration
d’une histoire au niveau du quotidien individuel (hasards, événements,
rencontres, délibérations personnelles, stratégies et tactiques aux milles
subtilités, objectifs, aspirations, désirs, émotions, choix, compromis,
adaptations, renoncements, résistances, inventions, connaissances,
croyances, traditions, valeurs, principes éthiques ou religieux, normes ou
règles sociales de comportements, etc.), chaque récit de vie offre des
descriptions fortes, car la diversité et complexité du concret sont
relativement peu réduites par le recours à des abstractions. Mais cette
plongée dans la richesse du concret se fait nécessairement au prix d’une
explication faible, puisque applicable, dans tous ses détails, qu’à un seul
individu.
Voilà donc l’un des dilemmes que posent les récits de vie aux sciences
sociales et qui fait écho à ce qui a été dit plus haut concernant l’approche
globale des études de ces deux volumes. On ne peut ni condamner le recours
aux abstractions par les sciences sociales (les niveaux méso ou
macrosociologique dont les auteurs des articles du présent ouvrage affirment
l’importance), ni affirmer l’inutilité des récits de vie pour ces mêmes
sciences sociales. Mais puisque ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de
l’autre, force est de constater qu’une intégration des deux types de sources
est souhaitable.
Les contributions présentées par les deux volumes dirigés par Aline
Gohard-Radenkovic et Josianne Veillette nous offrent un éventail de
stratégies de recherche possibles afin d’affronter, sans chercher à l’éviter, la
18 Préface
complexification accrue qu’impose au chercheur l’usage de matériel
biographique lors de l’étude d’un phénomène déjà difficile à saisir en
luimême – les nouvelles mobilités.

Ottawa, 14 octobre 2015
Mauro Peressini, Ph.D.
Conservateur, Histoire sociale
Musée canadien de l’histoire
19 Article introductif. Nouveaux espaces dans…
ARTICLE INTRODUCTIF. NOUVEAUX ESPACES DANS
DE NOUVELLES LOGIQUES MIGRATOIRES ? ENTRE
1
MOBILITÉS ET IMMOBILITÉS DES ACTEURS


1 EN PRÉAMBULE
Les internautes naviguent dans les corridors virtuels du cyberworld, des
hordes en rollers transhument dans les couloirs de bus. Des millions de
têtes sont traversées par les particules ondulatoires des SMS. Des tribus de
vacanciers pareils aux gnous d’Afrique migrant sur les autoroutes vers le
soleil, le nouveau dieu! C’est en vogue : on court, on vaque. On se tatoue,
on se mondialise (…). Le nomadisme historique, lui, est une malédiction
des peuples éleveurs poussant leurs bêtes hors de la nuit des temps et
divaguant dans les territoires désolés du monde, à la recherche de
pâturages pour leur camp. Ces vrais nomades sont des errants qui
rêveraient de s’installer. Il ne faut pas confondre leurs lentes
transhumances inquiètes et tragiques, avec les tarentelles que dansent les
néo-agités, au rythme des tendances urbaines » (2008, p.13-14),
écrit Yves Tesson, sur un ton railleur, dans l’Avant-propos de son Petit traité
de l’immensité du monde où il propose un nouveau nomadisme à pied fait de
lenteur, de solitude, avec pour seul but celui d’avancer. Si nous pouvons
taxer cette conception comme celle d’un esthète et d’un « dandy des grands
chemins », en réaction à cette frénésie planétaire d’échanges cybernétiques
et de transhumances touristiques de masse, que savons-nous des autres types
de déplacements ?
Car si nous assistons encore de nos jours à des mobilités
«traditionnelles», pour le travail, le séjour d’études à l’étranger, la fuite d’un
cataclysme naturel ou la persécution politique, nous pouvons avancer, sans
nous tromper, que se formulent depuis les années 2000 de nouvelles
mobilités individuelles qui vont de pair avec l’affirmation de nouvelles
logiques migratoires.
Vincent Kaufmann (2011) définit ces mobilités comme « l’ensemble des
déplacements impliquant un changement d’état de l’acteur et du système »

1 Aline Gohard-Radenkovic, Université de Fribourg, Suisse ; aline.gohard@unifr.ch; Josianne
Veillette, Université de Fribourg, Suisse, josianne.veillette@unifr.ch.
21 A. Gohard-Radenkovic, J. Veillette Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
(p. 99), touchant donc non seulement les personnes mais aussi bien les idées,
les objets, les réseaux, les structures, etc.
Nous avons également constaté des phénomènes d’intensification et de
diversification des déplacements sans précédent, sans doute démultipliés par
les technologies virtuelles et par l’accélération des transports, renforcés par
une injonction à la mobilité qui semble toucher toutes les couches de la
société. Nous serions donc tous des candidats potentiels à la mobilité.
Le sociologue Marc-Henry Soulet (2008/2011), de son côté, montre que
cette « injonction à la mobilité » a néanmoins engendré des effets pervers :
celui qui ne bouge pas, celui qui n’a pas acquis d’« habitus mobilitaire », est
perdant d’avance, un futur « laissé-pour-compte » sur un marché
international du travail qui s’appuie (on l’aura compris) sur un immense
marché de la mobilité. Ce chercheur souligne les conséquences de cette
surenchère, comme suit
Riches ou pauvres, peu importe, nous bougeons, condamnant à chaque fois
les immobiles à lueur triste sort, celui d’être privé de quelque chose d’essentiel.
Il est e effet frappant de voir combien immobilité et marginalisation se
conjuguent (Orfeuil, 2003; Le Breton, 2005). Malheur à ceux qui n’ont pas la
possibilité de bouger ou pas d’appétences à le faire. (…) Car c’est bien la
première chose qu’il faut retenir de cette invitation généralisée à la mobilité qui
agite le monde contemporain : la disqualification de la sédentarité.2 Celui qui
reste au bled, celui qui ne part pas en vacances ou qui retourne seulement
chaque année dans la maison de famille, celui qui n’utilise pas les programmes
de mobilité estudiantine, celui qui a la phobie des voyages, celui qui veut vivre et
travailler au pays, celui qui n’a pas fait le tour du monde… tous ceux -là se
voient infériorisés, rabattus à leur triste condition de sédentaire. Le capital
d’autochtonie qui a permis, et permet encore, à certains de se constituer et d’être
reconnus, et plus trivialement de survivre, se trouve aujourd’hui
considérablement dévalué (p. 163).
Cette valorisation de la mobilité à tous prix, et son corollaire la
disqualification de la sédentarité, masquent toutefois le fait que les
populations les plus mobiles peuvent être aussi les plus exposées, notamment
par le renforcement de mesures sécuritaires pour protéger les
« autochtones », les « sédentaires », « les déjà installés » (soit d’anciens
immigrés). Nous retrouvons ces contradictions dans les discours de libre

2 C’est nous qui soulignons.
22 Article introductif. Nouveaux espaces dans…
3circulation des individus, d’accueil et « d’intégration » , alors que le nombre
de nouvelles frontières, de nouveaux murs érigés entre États mais aussi au
sein même des villes, murs tant invisibles que visibles, pour contenir
ces populations en migrance, ne se compte plus (Quétel, 2012 ; Douzet et
Giblin, 2013).
Il est clair que ces logiques migratoires sont fortement marquées par la
mondialisation et oscillent entre accords favorisant les circulations
internationales et barrières réglementaires renforçant l’autoprotection
nationale. Dans cette tension permanente, on peut se demander s’il existe
encore des lieux ou « espaces » qui échapperaient ou résisteraient à ces
pressions.
Nous avons donc affaire à un paysage migratoire pour le moins
complexe, confus, dispersé, éclaté et surtout inédit. Comment trouver des
méthodes de recherche appropriées pour appréhender une telle
complexification des situations, raisons, itinéraires, configurations, logiques,
discours, etc. ? Pour tenter de répondre à ces interrogations qui nous ont
4occupée de manière intense ces quinze dernières années , nous avons donc
tenté d’identifier dans ce présent ouvrage, en collaboration avec Josianne
5Veillette, les nouveaux enjeux politiques, sociaux, linguistiques,
économiques ainsi que les nouvelles dynamiques que ces processus ont pu
engendrer aux plans national et international… en gardant à l’esprit notre
titre : est-ce que ces nouvelles logiques migratoires ont amené les acteurs de
la mobilité à aménager de nouveaux liens et de nouveaux espaces? Si oui,
lesquels ? Si non, que se passe-t-il?
2 DIVERSIFICATION DES TYPES DE MOBILITÉS : ÉVOLUTION
DES CONCEPTIONS EN SCIENCES SOCIALES
Comme le démontrent des spécialistes en sciences politiques, tels
JeanFrançois Bayart (1996) ou en géopolitique tel Gérard Chaliand (2013), la

3 Nous utilisons avec beaucoup de prudence le terme « intégration », instrumentalisé par les
politiques et les médias, et que nous percevons comme « totalitaire ». Nous lui préférons les
termes d’adaptation ou d’insertion.
4 Questions qui ont guidé nos enseignements et nos axes de formation dans le cadre du
« Séminaire doctoral international - Groupe Gohard Fribourg »; elles ont déjà fait l’objet de
plusieurs thèses dans le domaine (voir sitographie), de notre HDR (2006) et d’un premier
ouvrage collectif avec L. Rachédi (2009). Voir bibliographie.
5 Josianne Veillette, Université de Fribourg, Suisse. Voir bibliographie et sitographie.
23 A. Gohard-Radenkovic, J. Veillette Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
6mondialisation n’est pas un phénomène récent mais a pris des formes
nouvelles engendrant de nouvelles configurations spatiales, de nouvelles
logiques économiques et politiques, de nouvelles formes d’inclusion et
d’exclusion, de nouvelles modalités de cohabitation et de confrontation, de
nouvelles circulations et ségrégations au cœur de nos sociétés mais aussi aux
confins de nos sociétés, dans des zones frontalières.
Gérard François Dumont (1995), étudiant ces nouvelles logiques
7migratoires, propose trois types de mobilité organisés selon l’espace :
1- allers, retours, « allerretours »; 2- ré-émigration, nomadisme ;
3- vagabondage. Selon lui, ces mobilités se déclinent en fonction des frontières :
interrégionales, (trans)frontalières, internationales, intercontinentales ; selon les
critères sociaux et culturels suivants : sexe, statut matrimonial, qualifications,
8appartenances ethniques , religieuses et plus largement selon des logiques
économiques, démographiques, politiques.
En nous arrêtant sur ces typologies, la mobilité « allerretour » comme
l’une des nouvelles logiques migratoires, nous interpelle : elle laisse
percevoir des déplacements pendulaires, intermittents ou cycliques, entre
deux lieux, deux villes, deux pays, deux continents, voire entre plusieurs
lieux de manière quotidienne ou régulière. Ces pratiques mobilitaires
9s’inscrivent dans un espace-temps qui échappe aux rythmes et aux espaces
traditionnels, et s’élaborent dans un entre-deux contextuel, un «
entreplusieurs » contextuel en continuel mouvement.
Altan Gokalp (2010) aborde le fait migratoire en partant également du
concept d’espace-temps et plus spécifiquement en s’attardant sur celui de
territoire. Selon lui, l’espace fait partie de ces universaux primordiaux et
complexes. Il dit à ce sujet :
Nous partageons avec le règne animal le sens de l’espace ; nos cultures
l’organisent en « territoire de souveraineté » : si le règne animal partage aussi
avec nous le sens du territoire , nous y ajoutons le concept culturel de
souveraineté : un ensemble de règles qui définissent la manière dont nous
régnons sur cet espace ; la voie est une, mais les itinéraires sont mille et un :
l’espace du nomade n’est pas celui du sédentaire ; celui du pasteur n’est pas

6 Nous n’utilisons pas intentionnellement le terme de « globalisation » utilisé dans les
discours ordinaires et repris ad nauseam, affectant même les discours académiques, qui
permet de masquer le fait qu’il s’agit en fait de « l’américanisation » du monde.
7 Nous résumons.
8 Terme utilisé par l’auteur mais que nous n’utilisons pas pour notre part ou sinon avec
beaucoup de précautions scientifiques, nécessitant donc recontextualisation et explicitation.
9 C’est nous qui soulignons.
24 Article introductif. Nouveaux espaces dans…
celui de l’agriculteur ; celui des chasseurs cueilleurs n’est pas celui des
pêcheurs... etc. Enfin, une fois que nous avons défini le territoire, en espace de
souveraineté, nous sommes bien obligés d’en organiser la sécurité et la défense.
L’anthropologue distingue la situation du migrant de celle du nomade :
« Une des erreurs grossières mais les plus fréquentes que le sens commun et
les politiques commettent aujourd’hui pour penser le fait migratoire - qui, ne
l’oublions pas, concerne quelque deux cents millions de personnes dans le
monde aujourd’hui -, consiste à considérer les migrants, la migration et la
migrance comme un avatar du nomadisme : migrant = nomade en somme.
Posons une question brûlante que nos bonnes consciences, si promptes à
s’enflammer pour des causes distantes, feignent d’ignorer : des dizaines
d’Africains, boat people, les « harragas » meurent tous les jours sur l’estran
des rives méditerranéennes de « L’espace Schengen » - cela ne s’invente pas!
- Sont-ils des « nomades » ? ». Il ajoute un peu plus loin :
Une des meilleures distinctions entre les nomades et les migrants a été
présenté par Gilles Deleuze dans « Mille Plateaux » : Le nomade a un territoire,
il suit les trajets coutumiers, il va d’un point à l’autre, il n’ignore pas les points
(point d’eau, habitation assemblée, etc.). Mais la question, c’est ce qui est
principe ou seulement conséquence dans la vie nomade (...) un trajet est toujours
entre deux points, mais l’entre-deux a pris toute la consistance, et y jouit d’une
autonomie comme d’une direction propre. La vie du nomade est intermezzo.
Même les éléments de son habitat sont conçus en fonction du trajet qui ne cesse
de les mobiliser. Le nomade n’est pas du tout le migrant; car le migrant va
principalement d’un point à un autre, même si cet autre est incertain, imprévu ou
mal localisé. Mais le nomade ne va pas d’un point à un autre que par
conséquence et nécessité de fait : en principe les points sont pour lui des relais
dans un trajet. (Les Turcs distinguent entre yol et sürek). Les nomades et les
migrants peuvent se mélanger de beaucoup de façons, ou former un ensemble
commun; ils n’en ont pas moins des causes et des conditions très différentes. En
second lieu, le trajet nomade a beau suivre les pistes ou les chemins coutumiers,
il n’a pas la fonction du sédentaire qui est de distribuer aux hommes un espace
fermé en assignant à chacun sa part, et en réglant la communication des parts...
Le trajet du nomade fait le contraire : il distribue les hommes ou les bêtes dans
un espace ouvert, indéfini, non communicant.
L’auteur conclura ainsi : « Le migrant n’est donc pas un nomade ; son
projet n’est pas le mouvement mais tout le contraire : s’installer là où on est
10arrivé . Parvenir à acheter une maison scelle la « réussite » de l’aventure ;
sa patrimonialisation. Surtout, pour les Méditerranéens, cette « maison » est
la confirmation symbolique et matérielle de la « patrimonialisation de

10 C’est nous qui soulignons.
25 A. Gohard-Radenkovic, J. Veillette Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
11l’espace » . Dans ce sens, Vincent Kauffman (2011) rejoint la position
d’Altan Gokalp quand il aboutit également à la conclusion que le paradoxe
majeur de la mobilité, c’est de vouloir se sédentariser.
12Si ce projet de sédentarisation, de « patrimonalisation de l’espace » est
13crucial dans le processus « d’intégration » sociale et économique des
étrangers et dans la construction de leur rapport à « l’autre local » dans la
cohabitation, en revanche, il ne représente pas la seule dimension à analyser
ni la seule logique « d’appropriation de l’espace » ou « d’insertion dans
l’espace » à identifier. En outre, il ne faut pas oublier que ce processus, qui
indique un désir d’installation durable dans l’espace social, s’inscrit
d’emblée dans une relation asymétrique, car la société « d’accueil »,
« d’immigration », « d’études », « d’établissement », etc., n’est pas toujours
prête à aménager des « espaces d’intégration » à celui qui vient d’ailleurs.
Nous avons développé, quant à nous, le concept d’« espaces d’intégrabilité »
qui peuvent varier selon la catégorie d’étrangers concernée dans un contexte
donné à une époque donnée (Gohard-Radenkovic, 2004 ; 2006 ; 2007).
Outre-atlantique, les chercheurs, comme Zygmunt Bauman (2000 ; 2006)
et John Urry (2005), relayés notamment par Bruno Marzloff (2005) en
Europe, proposent une toute autre conception de la mobilité avec laquelle ils
font exploser les catégories binaires « étrangers vs autochtones », « nomades
vs sédentaires », les déplacements bipolaires entre « ici et là-bas ». Dans
cette perspective, le concept de « territoire », défini et circonscrit, tend à être
remplacé par celui « d’espaces » à construire. Ces auteurs promeuvent une
vision de la mobilité comme processus de transit, de passage, de mondes
possibles où des individus aux « identités liquides », aux
« trajectoires fluides », évoluent à travers des « frontières poreuses »,
ellesmêmes mobiles, dans des espaces transnationaux, diasporiques,
déterritorialisés et reterritorialisés par des modalités d’appropriation
14individuelles ou groupales complexes, conceptions que décrit John Urry
comme suit :

11 C’est nous qui soulignons.
12 Si l’accès à la propriété est du tout possible et faisable sur le plan économique dans le pays
d’immigration… Pensons à la spéculation immobilière dans un grand nombre de pays qui ont
ruiné les espoirs de centaines de milliers de personnes de posséder un logement et à la
gentrification des quartiers « authentiques » des vieux centres villes, expropriant du coup les
populations pauvres ou défavorisées qui y résidaient depuis longtemps.
13 Voir note 1.
14 Voir à ce sujet G. Alao et V. M. De Angelis (2008/2011). Bibliographie.
26 Article introductif. Nouveaux espaces dans…
On dénombre trois métaphores différentes des topologies spatiales ou
sociales. D’abord, il y a les régions où les objets s’agglomèrent entre eux et des
frontières sont tracées autour de chaque cluster régional. Cette topologie de
territorialisation est ancienne, sûre, familière (cf. Lefebvre 2000). Ensuite, il
existe des réseaux où la distance relative est fonction des relations entre les
éléments qui composent tel ou tel réseau. Les résultats invariants se propagent à
travers tout le réseau, lequel franchit souvent les frontières régionales. Enfin, il y
a une topologie ou métaphore du fluide, comme dans le cas du sang. Mol et Law
affirment que s’agissant de ces fluides qui circulent : “ la différence entre un lieu
et un autre n’est marquée ni par des frontières ni par des relations. Au lieu de
cela, les frontières peuvent aller et venir, se faire poreuses ou disparaître tout à
fait, tandis que les relations peuvent se transformer sans discontinuité. Parfois,
donc, l’espace social se comporte comme un fluide ” (Mol et Law 1994 : 643).
(p. 44).
Marqué par ces conceptions nord-américaines, Alain Tarrius (2015) mène
de son côté des études sur les mobilités en les inscrivant dans de nouveaux
espaces-temps, dans lesquels il identifie de nouveaux types de migrants, des
« migrants perpétuels », des « étrangers de passage » ou « transmigrants ». Il
part du principe que les quartiers les plus pauvres au cœur de la ville ne sont
pas les plus déshérités ni les plus inactifs. Il démontre que les activités
commerciales y sont à l’opposé intenses, s’appuyant sur des initiatives
15« entre pauvres » (mobiles et locaux ), créant des solidarités au-delà des
frontières et des territoires nationaux. Conséquemment ces itinéraires
multiples et mouvants, aux étapes instables, ne rentrent dans aucune
catégorisation juridique officielle et surtout ne figurent dans aucune
statistique étatique… et pour cause. Il déclare à ce sujet :
Que les échanges internationaux que nous observons parmi ces multitudes de
pauvres s’apparentent à des commerces ultralibéraux pénètrent nos territoires
« par le bas », qu’ils soient associés à un redéploiement des trafics de drogues et
de femmes, qu’ils soient encore révélateurs des proximités des vieux rapports
politiques de contention sociale, tels des clientélismes locaux avec les milieux
criminels, cela nous le décrirons à partir des sociabilités trans-frontalières,
trans-nationales… (p.16).
Il explique sa démarche comme suit :
Les paradigmes des sciences sociales ont « naturellement » intégré la
conception d’un monde de juxtapositions d’espaces, de sociétés figées par les
réifications territoriales des hiérarchies politiques et économiques nationales.
Ces approches ne rendent plus compte de nos observations des fluidités
transnationales de populations solidarisées en collectifs marchands (ibidem.)

15 Qui sont le plus souvent issus d’anciennes migrations.
27 A. Gohard-Radenkovic, J. Veillette Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
Marc Bernadot, Arnaud Le Marchand et Catalina Santana Bucio (2014)
ne disent pas autre chose quand ils se penchent sur des habitats non
ordinaires (HNO), dont la caractéristique est d’échapper à toute norme et à
tout contrôle, liés à de nouveaux types de mobilités intra-urbains. Ils
soulignent la difficulté qu’ils ont à cerner ces réseaux mobiles, souterrains,
quasi invisibles, mais pourtant bien présents :
Tous les auteurs s’accordent sur l’impossibilité de le (HNO) comprendre de
façon détachée de contextes locaux et globaux. Le HNO est une des
manifestations des changements profonds affectant les sociétés contemporaines,
découlant des dérèglementions, du développement de l’économie de bazar
comme des résistances à ces mutations. Les théories classiques du marché du
travail, de la reproduction des sociétés et des conflits sociaux semblent sinon
obsolètes, du moins en grande partie débordées face à ce nouveau paysage.
Dans ces conditions, on ne peut s’attendre à une convergence autour d’un
paradigme unique pour analyser ces terrains. (p. 20)
Ces auteurs se rejoignent dans un même constat : on ne peut plus analyser
ces nouveaux parcours migratoires, et les processus qui y sont liés, à partir
du même paradigme ni à partir des approches habituelles convoquées pour
analyser les mobilités jusqu’ici identifiées et connues.
S’appuyant sur les concepts opératoires d’espace(s) et de réseau(x),
pensés transnationaux, transfrontaliers et diasporiques, ces chercheurs ont
tout d’abord fait exploser les anciennes catégories et en ont proposé d’autres
comme « migrants alternants », « migrants permanents », « transmigrants »,
etc. Ils tentent de cerner la manière dont ces « étrangers », tantôt du
« dedans », tantôt du « dehors », en situation de mobilité endémique
construisent de nouvelles stratégies, de nouveaux liens, de nouvelles
solidarités, mais aussi de nouvelles invisibilités, ici par le bas, « poor to
poor » (pour reprendre le titre de Tarrius, 2015), en identifiant leurs
nouveaux « territoires circulatoires » (Tarrius, op. cit., p. 21) et les types
d’espaces que ces « réseaux d’entre-pauvres » (idem) occupent, espaces que
nous avons dénommés des « interstices » (Alvir et Gohard-Radenkovic,
2013).
3 LE STATUT DE « L’ÉTRANGER » ET LES PROCESSUS
IDENTITAIRES AU CENTRE DES ÉTUDES MIGRATOIRES
Au centre de ces travaux menés sur les migrations et les mobilités, la
« figure de l'étranger » a pris toute son importance et est devenue
structurante et nécessaire, car elle fonctionne comme une catégorie qui
n'appartient pas d'avance au cercle géographique donné, mais qui trouve
toujours à s'actualiser dans un rapport intersubjectif. Car la quête de la
28 Article introductif. Nouveaux espaces dans…
différence devient presque « nécessaire » aux relations afin de justifier
l'« étrange étrangeté » de l'autre. Or, à partir du moment où l’on met la
proximité en perspective, navigant aux endroits des interférences culturelles,
le problème de sa légitimité se pose quand on compare soi-même à l'autre et
l'autre à soi (Todorov, 1989).
Pour Georg Simmel, « l'étranger, dont nous parlons ici, n'est pas ce
personnage qu’on a souvent décrit dans le passé, le voyageur qui arrive un
jour et repart le lendemain, mais plutôt la personne arrivée aujourd’hui et qui
restera demain, le voyageur potentiel en quelque sorte » (2004, p. 53). Il
conforte cette différence entre voyageur et étranger par cette définition :
« Cette position de l’étranger se précise, à nos yeux, si, au lieu de quitter son
activité, il s’y établit » (p. 54). Selon ce sociologue, la position de l'étranger
est limitée à un cercle spatialement déterminé par le fait qu'il ne fait pas
vraiment partie de ce cercle, dans lequel il essaie d'introduire de nouvelles
habitudes mais qui ne sont pas reconnues par les membres du groupe.
L’étranger est perçu comme « un type social vraiment particulier » car il a
une « individualité collective » qui à la fois le distingue et le rapproche des
autres membres de la société. Cette notion de « type social » est appréhendée
à partir de trois caractéristiques principales : selon la dualité
proximitédistance ; l’interdépendance entre interactions et rôles sociaux et les a priori
culturels ; l’idée étant que l’étranger est celui qui apporte l'élément non
socialisé de la société. Dans ce sens, Georg Simmel (op. cit.) souligne cette
tension entre le proche et le lointain qui fait de l’étranger, pourtant installé
mais sans racines, à la fois « du dedans et du dehors » dans son
environnement social :
Lorsque l’étranger est d’un pays, d’une ville, d’une race différents, ses
caractéristiques individuelles ne sont pas perçues : on ne fait attention qu’à son
origine étrangère, qu’il partage ou ne peut pas partager avec beaucoup d’autres.
C’est pourquoi nous ne considérons pas les étrangers véritablement comme des
individus, mais surtout comme des étrangers d’un type particulier : l’élément de
distance n’est pas moins général, en ce qui les concerne, que l’élément de
proximité (pp. 58-59).
De ce fait, les représentations des individus s'inscrivent dans un jeu
16permanent de distance et de proximité , traduisant l’ambiguïté du rapport à
l'autre quand cet autre est postulé « étranger » et de facto différent. Ce jeu,
que nous décrivons en tant que processus identitaires, c'est-à-dire de
« rapprochement du lointain » versus « l'éloignement du proche » (Ferreira,

16 Allusion ici au paradigme du proche et du lointain de Georg Simmel (2004). Voir plus bas.
29 A. Gohard-Radenkovic, J. Veillette Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
2011), pose au premier degré la problématique de l'altérité ou plutôt des
altérités en présence. Cet « autre », qui s'affiche sous une étrangeté
mouvante, attrayante ou rebutante selon les expériences vécues, ne se
découvre qu'à travers une mise en relation complexe entre des
appréhensions, des perceptions du monde divergentes, impliquant une
17(di)vision du monde . Une approche multiple de « l'autre » met au jour ces
jeux d'altérité, eux-mêmes issus de rapports d'inégalité, d'estimation,
d’appréciation, de jugement, de xénophilie ou de xénophobie, qui
enferment « l’autre étranger », dans une conception idéalisée ou au contraire
dévalorisée, dans tous les cas dans des images réductrices, stéréotypées et
faussées. On peut se demander si, à l’heure de l’intensification des échanges
et des contacts avec ce qui est différent, que ce soit ailleurs ou dans son
propre pays, ces représentations binaires de l’étranger perdurent ou ont
changé ? Et si elles ont changé, de quelle façon et envers qui ?
De nombreux travaux en sciences humaines et sociales ont porté et
portent encore sur la notion d’identités, sur l’analyse des processus
identitaires en termes de « renégociations » du rapport à l’autre étranger, du
rapport à soi, impliquant des démarches réflexives sur ses représentations,
valeurs, jugements, appartenances, etc. De plus en plus, ces analyses
s’appuient en fait sur une conception de l’individu émancipé vis-à-vis de ses
propres déterminations, capable de s’inventer et de se ré-inventer face à
toute situation nouvelle, par excellence celle de mobilité. Jean-Claude
Kaufmann (2004) dit dans ce sens:
L’identité est un processus, historiquement nouveau, consistant à sortir de soi
(par l’image ou l’émotion) pour s’inventer différent. A sortir du soi habituel, du
soi des habitudes, des schèmes incorporés, mémoire sociale stockée dans
l’infraconscient, qui canalise le futur sous forme d’un destin imposé. Jouer des
affichages identitaires est une tentative pour changer de chemin. Plus ego
parvient, par le dédoublement mental, à provoquer un décalage avec les
déterminations qu’il porte en lui-même, plus l’inventivité devient forte (les
risques d’explosion ou d’implosion aussi). Car il ne se contente pas de changer
de chemin : il s’engage sur des pistes moins tracées à l’avance (p. 257).
Néanmoins cette « capacité d’invention ou d’adaptation », cette « flexibilité
et fluidité identitaires », cette « bonne volonté », impliquant une « prise de
risque » à tous les niveaux, sont surtout attendues de la part du candidat à la
migration, mais plus vital encore, candidat à l’installation, afin de « trouver sa
place » dans le lieu qui lui est le plus souvent échu ou imposé. Ce que nous

17 Pour reprendre le concept de Bourdieu.
30 Article introductif. Nouveaux espaces dans…
avons finalement constaté, c’est que ces travaux sur les processus identitaires
dans le champ de la migration, regroupés sous les termes « d’interculturel », de
« relations interculturelles », de « reconnaissance de la différence », et son
dernier avatar, « reconnaissance de la diversité », sont le plus souvent
décontextualisés. De plus, ils ont tendance à promouvoir une conception
atomisée et volontariste de l’individu, idéalisée et irénique de la communication
interpersonnelle, loin des réalités sociales et des rapports de force que vivent les
individus dans la migration. Or, les tensions observées dans un grand nombre de
18pays remettent en question ces conceptions euphoriques de la toute-mobilité et
de la toute-liberté de l’individu en situation de migrance.
Ainsi, à l’heure actuelle, une nouvelle figure de l’étranger est en train de
s’imposer : celle de l’étranger hors la loi. Il n’est pas innocent que l’ouvrage
19dirigé par Gilles Ferréol et Abdel-Halim Berretima (2015) commence par
l’article de Smaïn Laacher qui s’interroge, sous un angle critique, sur les
opérations de classement, de désignation et de catégorisation par l’Etat,
appliquées à des figures de « l’étranger hors la loi » : les « sans-papiers », les
« clandestins », les « faux réfugiés », etc. Ces catégories officielles tâchent
20de circonscrire ces populations flottantes , perçues imprévisibles et donc
menaçantes car échappant à tout enregistrement, à tout contrôle étatique. Il
écrit à ce sujet :
Mais le pouvoir de l’Etat en matière d’immigration ne s’illustre pas
seulement statistiquement en faisant du « chiffre » pour parler comme les
policiers (nombre élevé d’expulsions, de détentions, de séjour irrégulier, etc.). Il
réside surtout dans la manifestation d’une volonté symbolique faite au nom du
Peuple : se préserver du dehors, sélectionner les entrants et contrôler les
présents. Ce sont là autant de conditions nécessaires pour persévérer dans son
être national et ainsi maintenir l’opposition (en droit et dans les faits) entre le
national et le non-national comme principe de discrimination positive pour les
nationaux (Laacher, 2002, p.13).
Les conceptions euphoriques, (inter)subjectivistes et intimistes de la
mobilité individuelle (celle en fait des « nantis de la mobilité »), que nous

18 La situation actuelle en septembre 2015, concernant les réfugiés-naufragés de la
Méditerranée, ou les réfugiés syriens sur les routes, reçus dans des conditions improvisées par
les pays-membres de l’UE, ou pire rejetés de pays en pays, ballottés de frontière en frontière,
ne dément pas notre vision de ces « nouveaux types de migrants » qui paient la facture très
élevée de la mondialisation avec la libéralisation des marchés et les conflits armés autour de
la conquête ou de la préservation des ressources naturelles.
19 Intitulé: Polarisation et enjeux des mouvements migratoires entre les deux rives de la
Méditerranée. Voir bibliographie.
20 Expression de S. Laacher (2015, p. 14).
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