Nouvelles approches des problématiques de communication sur l'Afrique subsaharienne

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Les médias ont pour fonction essentielle de favoriser débat public et cohésion sociale. Cette fonction peut être pervertie pour des raisons idéologiques, politiques, géopolitiques, économiques... Cet ouvrage se propose d'analyser l'esquisse d'un espace public au Cameroun, la presse satirique camerounaise et gabonaise, certains journaux panafricains paraissant à Paris (Afrique Asie et Jeune Afrique).
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782296164475
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Sous la coordination Franck François

de

BIYELE

Nouvelles

approches

des problématiques subsaharienne

de communication

sur l'Afrique

Représentations, idéologie et instrumentalisation

Préface de Michael Palmer

L'Harmattan

PREFACE

Medi'Mrique.
De même qu'un certain discours des années 1980-90 promouvait le terme 'Françafrique', Medi'Afrique, lui, est un néologisme implicite qui sous-tend les travaux réunis dans cet ouvrage. 'Afrique' vue d'en haut, depuis les satellites, 'Afrique' traversée et convoquée par les médias qui, sis à Londres ou à Paris, le plus souvent, se présentent comme 'pan-africains', et , en dernier lieu, 'Afrique' saisie par des études de terrain, où des réalités locales prennent parfois le pas sur une 'Afrique' mythifiée: bref, ces diverses 'Afriques' sont ici auscultées, sondées, passées au peigne fin par des jeunes chercheurs, titulaires pour l'essentiel d'une thèse de doctorat soutenue dans une université parisienne. 'Vieux routier' du journalisme, et auteur de plusieurs ouvrages issus de ses années de reportage en Afrique et ailleurs, le polonais Ryszard Kapuscinski intitule son livre paru en français en 2006: Mes voyages avecHérodote. 'Histoire(s'), 'Enquêtes', 'Récits'... ces termes marquent le discours d'innombrables conteurs d'Afrique; les travaux ici réunis témoignent plutôt de l'aptitude des jeunes chercheurs à mener l'enquête, avec des techniques et des méthodologies des sciences humaines et sociales, sans pour autant négliger l'apport de fonds culturels et de traditions orales qui ressortent du terreau africain. L'Occident est lui-même porteur de traditions en matière de communication: les écrits de Marshall McLuhan seraient encore, à en croire l'un des auteurs de ce livre, des stimuli pour saisir les phénomènes communicationnels en Afrique. Il n'empêche: il arrive que les auteurs des textes ici présentés, même s'ils soulignent à l'occasion ce qu'on pourrait appeler 'la tradition coloniale' et la persistance de certaines structures (de pensée tout au moins...), cernent des réalités du terrain qui sont surtout endogènes. L'Afrique subsaharienne serait à la fois mosaïque, et traversée par des phénomènes d'urbanisation et de dése.rtification, de détournement des médias officiels et de persistance de manières de faire que certains qualifieraient de bureaucratiques. Au vu de ces textes, et d'autres études et rapports, le lecteur se demande comment faire un prosopographie des générations successives formées à l'audiovisuel et à d'autres technologies encore. Que deviennent 'les anciens'? Comment séparer les facteurs politiques, ethniques, relationnels, etc, des considérations professionnelles stricto sensu? Face aux discours des médias occidentaux et trans-nationaux (dont l'essentiel des correspondants permanents étaient longtemps en poste à Capetown ou Jo'burg, à Dakar, à Nairobi., à Abidjan ou au Caire...), les "médias du cru" parviennent-ils, internet aidant, à faire accéder à des "voix multiples" africains? Les RFI, BBC World et titres de la presse panafricaine diffusent... mais sont-ils entendus? Et par qui? Le regard occidentalcentré sur l'Afrique s'est-il vraiment modifié? Sierra Leone, Somalie, Erythrée...: bien longue est la liste de pays où seuls puissent agir des pigistes ou stringers,avec, à l'occasion, des renforts des quelques envoyés spéciaux. Ressources minières et pétrolières, au Soudan, au Gabon et ailleurs, que rechercheraient des multinationales et des états non-africains auxquels s'ajoutent, de manière croissante, la Chine populaire: que les médias internationaux en fassent écho, les supports pointus, spécialisés, tout particulièrement. Mais la presse privée, le

'bizness' qui devient le substrat micro de la globalisation/mondialisation, sont autant de 'trafics'... des nouvelles et du commerce des esprits en Afrique subsaharienne corltlne ailleurs, contre lesqueis s'insurgent certains des auteurs ici réunis. Ils le font de manière mesurée. C'est tdut à leur hortneur. Micha~l Palmer.

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PRELUDE

L' Mrique subsaharienne dans la mondialisation de la communication: entre domination, interaction et résistance.
Par F. François BIYELE et Laurent BERD En Afrique en général et en Afrique subsaharienne en particulier, la communication était essentiellement l'affaire des pouvoirs publics avant le début de la décennie 1990. En effet, la communication se résumait aux actions de l'Etat à travers les médias officiels (télévision, radio, presse écrite) et elle confinait alors avec la propagande car aucune contradiction n'était admise par les différents gouvernements qui avaient tous opté pour le système monopartiste. Est vrai ou faux ce que les autorités avaient jugé comme tel: ce qui déplaisait au pouvoir politique, tombait sous le coup de la censure. Les auteurs s'ils se trouvaient dans des pays dits «progressistes» (il s'agissait des pays ayant adopté l'idéologie marxisteléniniste) étaient alors qualifiés de contre-révolutionnaires, s'ils étaient dans des pays ayant choisi l'idéologie capitaliste, ils étaient qualifiés de réactionnaires. Mais dans les deux cas, ils finissaient par être emprisonnés ou assassinés. Ce préambule qui permet de restituer de façon très brève les mœurs politiques en cours en Afrique en général et en Afrique subsaharienne en particulier, nous amène à poser quelques questions initiales: quelle part le passé (la traite négrière et la colonisation) puis le néo-colonialisme prennent-ils dans la prise des décisions des dirigeants politiques africains? La communication peut-elle s'émanciper du pouvoir politique? Si tel est le cas, avec quel gage d'indépendance dans un contexte où la politique imprègne tout le tissu social, économique et culturel? Et quelle stratégie pour briser le cercle vicieux des clichés, des représentations stéréotypées du continent véhiculées par les médias occidentaux? Ces questions initiales en emmènent une préalable: la mondialisation de la communication, un atout pour le continent? Nous aborderons ce questionnement à travers l'approche historique et socio-politique où nous essaierons de cerner l' <<Etant» des Noirs d'Afrique et de la diaspora c'est-à-dire leur condition en tant qu'humain. Et puis nous nous intéresserons à la problématique «diasporique» telle que la développent entre autres Appaduraï, John Sinclair, Kee Pookong qui ont montré comment les immigrés venus des pays du Sud ont, au fil du temps, mis en place des réseaux indépendants de communication dans leurs pays d'accueil pour continuer à faire circuler leur culture. Le Doids du Dassé.

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Pourquoi convoquer les vieilles lunes au vu de l'état de l'Afrique aujourd'hui? Ne serait-ce pas un argument trop facile que de faire porter la responsabilité de l'état du continent noir sur les étrangers notamment les Occidentaux? Notre propos n'a pas pour objet de surcharger une partie de l'humanité ou en exonérer une autre eu égard à la situation actuelle du continent noir; nous nous attacherons uniquement aux faits.

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Celui qui détient l'information, détient le pouvoir de la codifier, de la diffuser et de contrôler sa communication. Et le moins que l'on puisse dire est qu'en matière de relations entre l'hémisphère Nord et l'hémisphère Sud, cette communication de l'information se fait de façon unidirectionnelle (du Nord vers le Sud) et unidimensionnelle (il n'y a que ce qui intéresse les gens du Nord qui est mis en circulation). Cet état de fait a accru la théorie selon laquelle les Noirs étaient victimes d'une malédiction: la malédiction de Chaml. Les ecclésiastiques ayant reçu la «bonne nouvelle», ils vont évidemment la propager au monde entier. La bulle du Pape Nicolas V datant du 8 janvier 1454 s'inscrit dans cette logique. On peut y lire entre autres: «Nous avionsjadis, par de précédenteslettres, concédéau Roi Alphonse (roi du Portuga4 i.ej entre autres choses,la jàculté pleine et entière d'attaquer, de conquérir, de vaincre, de réduire et de soumettre tous les sarrasins (nègres païens et autres j,
ennemis du Christ où qu'ils soient avec leurs royaumes, duchés,principautés, domaines, propriétés,

meubles et immeubles,tous les bienspar eux détenus et possédés,de réduireleurspersonnes en seroitude pepétuelle )}2. Les missionnaires chargés de convertir les païens noirs d'Afrique leur tinrent un discours presque équivalent et même plus direct et humiliant: « Remerciezla providencedivine qui vous a appeléà une vie de servitude.Ne vous plaignez ni du travai4 ni de la bassessede votre condition.Reconnaissezla grâcequi vous a été accordéeet sqyezpleins degratitude»3. Dès lors la traite négrière devint tout à fait un acte normal; les Noirs étant sur terre pour servir les autres humains qui eux ont été bénis par Dieu quand ils n'ont pas été élevés au rang de «peuple élu». Avec le «Code nom>, l'humanité des Noirs est carrément remise en question. Les Noirs sont ravalés au rang de meubles et immeubles par ceux qui les tenaient en esclavage. Et les déclarations de certains intellectuels français comme Montesquieu traduisaient exactement l'opinion majoritaire au 18èmesiècle: « On nepeut se mettre
dans l'idée que Dieu, qui est un être sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un cops tout noir (...j. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens »4. Ainsi, si les Noirs ont une âme, elle ne doit pas être bonne; il Y a donc lieu de les civiliser. Ce sera la tâche des colons qui seront confortés par les positions des intellectuels comme Friedrich Hegel qui déclarait: «Les Africains, en revanche, ne sont pas encoreparoenus à cette reconnaissance de l'universeL Leur nature est le repliement en soi. Ce que nous appelons religion, Etat, réalité existant en soi etpour soi, valable absolument, tout cela n'existe pas encore pour eux. Les abondantes relations des missionnaires mettent cefait hors de doute (...j. Ce qui caractérise en iflèt les Nègres, c'est précisément que leur conscience n'est pas paroenue à la contemplation d'une quelconque ob~jectivité solide, comme par exemple Dieu, la loi, à laquelle puisse adhérer la volonté de l'homme et par laquelle il puisse paroenir à l'intuition de sa propre essence»5.

1Genèse 9, versets 22-28. 2 Cf. OMOTUNDE Jean-Philippe, La traite négrière européenne: Vérité et mensonges, Paris, Ed. Menaibuc, 2004, coll. «Connaissance du monde nègre», p.S? 3 Cf. OMOTUNDE Jean-Philippe, op. cit., p.S8. 4 Cf. OMOTUNDE Jean-Philippe, op. cit., p.IO.
5 Idem.

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Ce qui peut apparaître comme un catalogue de déclarations plus affligeantes les unes que les autres sur les Noirs, n'a pas d'autres préoccupations que de montrer que les préjugés négatifs à l'égard des Noirs ne datent pas d'aujourd'hui et ils sont tenaces. Et, si les Noirs sont encore victimes du «cutanisme» (c'est un néologisme que nous proposons à la communauté scientifique) ou de la discrimination cutanée ou mieux «mélanodermique» (nous utilisons ces mots à la place de «racisme», de discrimination raciale car depuis les travaux d'Anténor Finnin6 (un chercheur noir d'origine haïtienne) à la f111 19ème du siècle jusqu'à ceux plus récents des généticiens comme Albert Jacquard7 (un chercheur français), nous savons qu'il n'y a qu'une race: la race humaine), cela veut dire qu'il y a déficit d'informations dans les grands réseaux de communication mondiaux. La «non humanité» des Noirs iustiRerait leur exclusion.

Dans ce contexte où on a enseigné au Noir le déni de lui-même, les propos d'un étudiant Africain-Américain nommait William Edward Burghardt Du Bois8 sonnent comme un cri de révolté: «Je suis nègre,etje meglorifiede cenom ;je suisfier du sang noir qui couledans mes veines». C'est la première fois qu'un Noir s'acceptait en tant que Noir, s'assumait en tant que Noir. A travers l'exemple de Du Bois, nous voulons souligner la place prépondérante que la diaspora noire a occupée dans le processus d'émancipation des Noirs du monde entier et surtout dans celle de ceux qui sont restés sur le continent africain. Dans ce processus, le cri d'un homme £Util docteur en philosophie, ne suffisait pas. Il fallait mettre en place une stratégie visant à briser le cercle de l'exclusion et se faire entendre du monde entier. Ainsi, à l'initiative de l'avocat d'origine trinidadienne Henry Sylvester William, la première Conférence Panafricaine9 se tenir à Londres du 23 au 25 juillet va 1900. Au cours de cette conférence, deux commissions furent créées. L'une devait veiller à la formation d'une association panafricainepermanente et l'autre présidée par Du Bois était chargée de rédiger un appel aux nations du monde. Le texte final de cet appel qui finira par s'intituler l'Adresse aux Nations visait particulièrement la Grande Bretagne qui dominait le plus grand nombre de Noirs, mais aussi les EtatsUnis, l'Allemagne, la France et la Belgique. Dans ce texte on pouvait lire entre autres: «Cet appel exigeait du gouvernement du fu?yaume-Uni l'autonomie des colonies 6 Cf: FIRMIN Anténor, De l'égalité des races humaines, Paris, Ed. Pichon, 1885, 662 pages. Cet ouvrage était une réponse à celui du Comte Arthur de Gobineau, l'Essai sur l'inégalité des races humaines, dont les tomes 1 et 2 furent publiés en 1853 et les tomes 3 et 4 en 1855. Les quatre tomes furent regroupés en deux volumes et publiés en 1884 ; puis en un volume, en 1967. 7 Cf. JACQUARD Albert, L'équation du nénuphar, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1998.
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américaines et africaines du mouvement au 19èmesiècle, Paris, Ed. Maisonneuve & Larose, 2000, p.240. 15

Cf. DU BOIS W.E.B.,Ames Noires, Paris, Ed. PrésenceAfricaine, 1903. Cf. LARA Orono D., La naissance du panafricanisme: les racines caraibes,

d'Afrique, aussi rapidement que possible. Les déléguésplaidaient pour l'égalité de traitement des Noirs dans les coloniesblanches d'Australie, du Canada et de la Nouvelle Zélande, et les colonies

du Cap et du Natal dominées par les Blancs, mettant ainsi en valeur la discrimination par la couleurde la peau »10. Comme on peut le constater, bien avant que les Noirs du continent africain ne revendiquent l'autonomie puis l'indépendance, ceux de la diaspora en faisaient déjà leur cheval de bataille. Quant à l'association, elle fut effectivement créée à l'issue de la conférence et son siège fut fixé à Londres. Henry Sylvester William en sera le premier secrétaire général. L'Associationpanafricainese fixa cinq objectifs: 1- / Protéger les droits civiques et politiques des Africains à travers le monde; 2-/ Améliorer la condition de «nos frères» du continent africain, des Etats-Unis et des autres parties du monde; 3-/ Encourager les efforts destinés à garder une législation efficace et encourager notre peuple dans l'enseignement, l'industrie, et le commerce; 4-/ Développer la production des écrits et des statistiques concernant notre peuple dans le monde entier;
5- / Rassembler des fonds pour concrétiser ces propositions.

Si la Conférence anafricaineeut un impact dans la presse en général et dans la P presse anglo-saxonne en particulier où le journal londonien Review of Reviews, par exemple, consacra la totalité de sa rubrique mensuel « Topic of the Month» à la conférence qu'il considéra comme « la révolte mondiale des peuples de couleurcontre la domination blanche »11.Le journal rappela aussi à ses lecteurs « la cuisantedéfaite
des Italiens contre l'empereur d'EthioPie, et la nomination de ce dernier comme membre honoraire

de la Pan-African Association »12. La presse française, quant à elle, qualifia cette conférence de «manifestation bizarre»13. La ConférencePanafricainea eu un impact considérable aux Etats-Unis, en Europe et en Afrique. Aux Etats-Unis, il y aura le lancement du mouvement de la <<Negro renaissance », en Europe et plus précisément en France, il y aura le mouvement de la Négritude et sur le continent africain on assistera à la création de l'Organisation de l'Unité Africaine (O.U.A.) qui a fait place aujourd'hui à l'Union .A.). Africaine CU Ainsi les Noirs venaient de faire irruption sur la scène internationale où jusqu'ici les débats se passaient sans eux, du moins sans qu'ils aient eu la possibilité de donner leur avis, de faire entendre leur voix. Désormais, grâce à l'Association Panafricaine qui tiendra ses congrès tous les deux ans, grâce aux mouvements littéraires tels que la Negro renaissanceet la Négritude les Noirs vont pouvoir s'exprimer, crier leurs souffrances à la face du monde.

10Cf. LARA Orono D., op. cit., p.245. Il Cf. LARA Orono D., op. cit., p.248. 12Idem. 13Cf. LARA Orono D., op. cit., p.249 16

La resoonsabilité

des élites post-indéoendance.

Les élites africaines ont, dans leur grande majorité, été formées dans les écoles ou les universités occidentales des pays qui sont les anciennes puissances colonisatrices. Là où il y avait la nécessité de réformer le système mis en place par les colons pour les colons, les élites africaines n'ont fait que prendre la place laissée par les colons pour perpétuer leur système; persuadées qu'elles sont que le fait d'être instruites leur confère le droit naturel de gouverner. Ce qui est paradoxal c'est que les élites africaines font survivre un système qui exploitait de façon éhontée les autochtones et contribuait à leur avilissement et dont elles voulaient voir la fin. Ces élites qui, pendant la période coloniale, étaient appelées les «évoluées», une fois à la place des colons, n'ont rien fait pour améliorer le sort de leurs semblables. Les populations africaines sont ainsi restées dans leur condition d' <<indigène»comme à l'époque coloniale. Les élites africaines ont constitué des O.BU. c'est-à-dire des Oligarchies Bureaucratiques à la place de véritables Etats et les concepteurs de ces O.BU. conscients du fait que leurs édifices ont des pieds en argile ne supportent pas la moindre fébrilité d'où leur volonté de tout contrôler. La liberté d'expression dans ces régimes est un gros mot qu'il ne faut prononcer en aucun cas. Les médias publics ou privés sont sous étroite surveillance ainsi que l'espace public ou ce qui en tient lieu, car l'espace public au sens où le définit Habermas c'est-à-dire un lieu de débat, de confrontation d'idées n'existe pas. Et les journalistes des médias publics aff1mle Jean Claude Gakosso : « cen'étaientguère (cene sont t011Jours i.e) des pas,
Journalistes stricto sensu. C'étaient (ce sont encore, i.e) d'émérites <propagandistes))du parti (au

pouvoir, i.e) »14.Dans ce contexte tous ceux qui veulent élargir le cercle oligarchique aux membres de la société civile, tous ceux qui veulent agir pour l'intérêt général, se retrouvent très vite hors du cercle. Le népotisme, la corruption, la prédation des ressources des pays africains et la concupiscence ont été érigés en système de gouvernement par une élite soucieuse avant tout de mener une vie à l'occidentale. La corruption, par exemple, fait perdre chaque année au trésor public béninois 50 milliards15 de franc C.F.A (soit environ 80 millions d'euros). Et au Congo, un peu plus de trente ans après l'indépendance, le Président de la République Pascal Lissouba, au pouvoir de 1992 à 1997 avait été obligé de s'attacher les services d'un fonctionnaire français de la Cour des comptes entre 1992 et 1996 «pour l'aider à

14Cf. GAKOSSO Jean Claude, La nouvelle presse congolaise: Du goulag à l'agora, Paris, Ed. L'Harmattan, 1997, p.71, coll. «Etudes africaines». Il nous faut préciser que l'auteur parlait de la situation des journalistes sous le monopartisme. 15 Cf. THOMAS M. J., « Marie-Elise Gbédo : Une belle amazone dans la course à la présidence», in Divas n015 février 2001, p.p.12-15. 17

organiser le fonctionnement de l'Etat structures de contrôle»16.

congolais et notamment les circuits de décision et les

Ainsi pour reprendre une terminologie marxiste-léniniste, les élites africaines jouent le rôle de valets locaux des anciennes puissances colonisatrices. L'image négative et peu reluisante du continent africain, les stéréotypes ou comme les nomment Bakhtin les idéogèmes sur les Africains ~es Africains sont paresseux, ils ne savent rien faire, etc.) qui datent de l'époque coloniale et que charrient les médias occidentaux sont à mettre à l'actif de ceux-là qui consciemment ou inconsciemment participent à leur pérennisation, car les populations africaines, elles, inventent tous les jours des nouveaux moyens pour subsister dans l'économie globale. Cependant parmi ces élites, distinguons les intellectuels grégaires -qui constituent la très grande majorité et qui participent à la perpétuation du système colonial- des intellectuels organiques, une infime minorité, qui ne se sont jamais départis de leur rôle. Enfm, le secret du prolétariat, a dit Marx, c'est qu'il porte en lui la destruction de la société bourgeoise. Nous dirons que le secret des populations africaines c'est qu'elles portent en elles la destruction du système néo-colonial. En effet maintenues dans un système de quasi-servitude, leurs conditions empirant chaque jour et n'ayant reçu en cadeau des dirigeants que le désespoir, que reste t-il à perdre aux populations africaines? Leur énergie de survie est leur courage; de l'éternel mépris des élites, elles en feront le mépris absolu des élites. Le mouvement de démocratisation en cours sur le continent africain, malgré les embûches et les obstacles, s'annonce de ce point de vue comme le chant de cygne de ce système. De J'urgence de Denser Je réel Le Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication (N.O.M.I.C.) dont l'Organisation des Nations Unies pour la Science, la Culture et l'Education (U.N.E.S.C.O.) souhaitait la mise en œuvre au début des années 80, avec pour objectif principal la régulation des flux d'information du Nord vers le Sud, ayant échoué, les pays en voie de développement doivent donc s'organiser seuls pour faire face à la mondialisation de la communication. La mise en place par l'U.N.E.S.C.O du Programme International du Développement de la Communication (p.I.D.C.) pour aider les professionnels de la communication des pays en voie de développement à se former aux nouvelles technologies de l'information et de la communication n'a pas réduit le fossé qui sépare les pays du Nord des pays du Sud. Et à l'intérieur même des pays du Sud, l'écart est abyssal entre les villes et les campagnes aussi bien en matière de moyens et de technologies de communication qu'en matière de voies de communication. Ce qui est un frein 16Cf. BIYELE François, Etats et logiques médiatiques en Afrique subsaharienne : La presse panafricaine face à la démocratie au Bénin, au Congo, au Cameroun et en Côte d'Ivoire au cours de la décennie 1990, 506 pages, Thèse de doctorat en Sciences de l'Information et de la Communication, Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, mai 2005, p.285. 18

non seulement aux contacts interpersonnels mais aussi aux échanges commerciaux. Le paysan est ainsi doublement pénalisé: il ne peut pas vendre sa récolte et en plus il n'a aucun moyen de le faire savoir aux décideurs, de se faire entendre lorsqu'il a des exigences à formuler, des besoins à exprimer. Les pays en voie de développement en général et ceux de l'Afrique en particulier se retrouvent noyés, mais pas totalement démunis, face au flot des informations que leur déversent les grands médias du Nord. Alors que faire? Face à la logique holistique que promeuvent les pays du Nord à travers les médias de masse, on assiste à la résistance des cultures locales qu'on pensait vouées diminuendo à la dissolution dans le flot global. Pour illustrer notre propos, nous avons pris trois exemples parmi tant d'autres. Les deux premiers exemples concernent la pandémie du sida qui est un véritable fléau pour l'Afrique car c'est le continent le plus touché. Au Ghana, les populations Krobo17ont réhabilité le « dipo » au cours des années 80, un rite initiatique interdit en 1892 par l'administration coloniale britannique. Avant son interdiction, toutes les filles du Ghana âgées de quatorze à vingt ans étaient soumises à ce rite qui se déroulait sur une année et incluait un enseignement en travaux ménagers, cuisine et éducation des enfants. De cette année initiatique, les filles ressortaient compétentes et bien nourries, prêtes à être courtisées par les jeunes gens et à se marier. On leur faisait des petites scarifications sur les poignets et le bas du dos qui indiquaient à un homme que la fille avait fmi la période du «dipo» et pouvait être courtisée. Les jeunes filles qui ne portaient pas les scarifications ne devaient pas être importunées. Aujourd'hui seules les populations Kroboont réhabilité ce rite. Ainsi chaque année, les Krobo de tout le pays accompagnent leurs filles qui y sont soumises plus jeunes qu'avant, dans la région de Manya-I<.robo pour suivre ce rite qui a lieu en avril et mai. Le « dipo » marque leur appartenance culturelle, et une fille sans «dipo» n'est pas une Mobo. Des parents, même très pauvres, paieront pour que leurs filles suivent cette coutume. Même si le but ultime n'est plus entre autres de permettre aux filles d'arriver vierges et préparées au mariage, la cérémonie du «dipo» dont la durée a été ramenée à plusieurs semaines demeure une expérience enricrussante pour la jeune fille et pour ses parents. En effet la <<kloweki»(prêtresse) qui s'occupe des jeunes filles pendant toute la durée de la cérémonie est une personne en qui elles ont confiance, car c'est une sorte de maman de substitution. Elle parle une langue qui est comprise aussi bien par les jeunes filles que par leurs parents. Ainsi à la transmission de la culture traditionnelle se sont ajoutés les messages sur les maladies sexuellement transmissibles (M.S.T) et la prévention contre le V.I.H./sida notamment l'utilisation du préservatif. Grâce à cet enseignement, les jeunes filles se préservent non seulement des maladies sexuellement transmissibles mais aussi des grossesses indésirables. Enfin, le nombre des filles Mobo ayant été infectées par le V.I.HI sida est infmitésimal par rapport au reste de la population ghanéenne. 17 Cf. HAMPTON Jamie, «Le sida, une approche humaine: La prise en charge et la prévention à Agomanya, Ghana», in Stratégies pour l'espoir n04, 1997, p.5. 19

En Ouganda, plus précisément à Kampala la capitale, un programme de lutte contre l'infection V.I.HI sida a été mis en place en associant les thérapeutes traditionnels. Ce programme qui a été lancé en 199218avec l'aide de Médecins Sans Frontières (M.S.F) Suisse a commencé par une étude pour évaluer, en collaboration avec ces thérapeutes, des traitements à base de plantes médicinales pour des systèmes spécifiques de V.I.HI sida pour lesquels peu ou pas d'alternatives thérapeutiques ne sont disponibles dans la région. Les 17 thérapeutes traditionnels qui ont participé au programme ont été choisis sur les critères suivants: être un thérapeute véritable (c'est-à-dire reconnu par la communauté, fréquenté par des clients et utiliser la pharmacopée) avoir des patients consultant pour le sida, les M.S.T, la fertilité, etc. être intéressé par le programme et prêt à s'y engager. La formation a duré quinze mois avec en moyenne trois jours de formation par mois. Le programme de formation a été établi en collaboration avec M.S.F Suisse et modifié par les ajouts des thérapeutes traditionnels et de femmes de la communauté pour convenir à la fois aux thérapeutes et à leurs clientes.

A la suite de ce programme, le taux de séroprévalence qui était de

14%

au

début du programme est passé, quatre ans plus tard c'est-à-dire en 1996, à 12%. Le troisième et dernier exemple concerne le processus de démocratisation en cours sur le continent. Au Bénin, le rituel du oma a été utilisé en 1989 par les populations du sud pour protester contre le pouvoir autocratique du président l<érékou. «Brandissant des rameaux de branches vertes, les manifestants défilaient dans un cortègepuissant et désordonné»19, 'où l'on pouvait entendre <<Kérékou, sida», <<Kérékou, xélué (maudit, d
i.e)>>. «Associé aux forces de mort, du pouvoir sorcier, le chef de l'Etat était violemment mis en

cause>~o. Ces trois exemples montrent que face aux nouvelles technologies, l'Afrique sait puiser dans ses traditions les ressources nécessaires pour faire face à un problème où l'emploi des modèles opératoires venus du Nord sont inefficaces. En effet, les grandes campagnes de sensibilisation contre l'infection V.I.HI sida menées par les autorités à travers les médias de masse ou les campagnes d'affichage si efficaces au Nord n'ont pas empêché la propagation de cette pandémie sur le 18 Cf. HOMSY Jacques, KING Rachel, «Les thérapeutes traditionnels: Le rôle des thérapeutes traditionnels dans le conseil en matière de V.I.H/sida à Kampala, Ouganda», in Sociétés d'Afrique et Sida n013 juillet 1996, p.2. 19 Ct: BANEGAS Richard, La démocratie à pas de caméléon: Transition et imaginaires politiques au Bénin, Paris, Ed. Karthala, 2003, p.p.7-8.
20 Idem.

Selon Richard Banégas, le orna était une marche de protestation des prêtres féticheurs du vodùn qui manifestaient ainsi leur colère lorsqu'ils étaient offensés. Très ritualisée, quoique désordonnée, cette révolte des prêtres constituait une puissante malédiction.(u.) Inscrit dans les imaginaires de l'invisible, il fournit une importante «structure narrative» aux mouvements protestataires du Sud-Bénin et constitue toujours la plus cinglante des remises en cause, le pire des désaveux publics.(p.S). 20

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