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Nouvelles études napolitaines

De
322 pages

Chaque quartier de Naples a son héros. Au Mercato et au Pendino, c’est presque toujours un camoriste, drôle, violent et rusé, exploitant fructueusement la misère, par l’intimidation et la fourberie. Les gens de Pausilippe ont aussi le leur. Cette population de marins, luttant courageusement pour l’existence, amie du foyer domestique et de la famille, vivant sous la tutelle de prêtres honnêtes et respectables, vous parlera, avec orgueil et admiration, de Vincenzo Paesano.

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John Peter
Nouvelles études napolitaines
LE GRAND HOMME DE PAUSILIPPE
Chaque quartier de Naples a son héros. Au Mercato e t au Pendino, c’est presque toujours un camoriste, drôle, violent et rusé, expl oitant fructueusement la misère, par l’intimidation et la fourberie. Les gens de Pausilippe ont aussi le leur. Cette population de marins, luttant courageusement pour l’existence, am ie du foyer domestique et de la famille, vivant sous la tutelle de prêtres honnêtes et respectables, vous parlera, avec orgueil et admiration, de Vincenzo Paesano. Cet homme vit encore, et après lui ses prouesses re steront longtemps célèbres, aux environs du Scoglio de Frisio, qui en furent les témoins. Vincenzo Paesano avait vingt ans en 1870. Jardinier de son état, il était né à Pausilippe, n’avait jamais quitté ce coin de terre et l’aimait avec passion. De sa maison le golfe tout entier s’étendait sous ses yeux ; il voy ait les navires et les barques de pêcheurs traverser sans cesse la mer reflétant, com me un miroir, les rayons du soleil. Vincenzo travaillait toute la journée dans ces char mantes villas où croissent les pins gigantesques, les orangers, les citronniers, où le rosier et le géranium deviennent de petits arbres ; leurs pentes rocailleuses sont plantées d’agaves et de figuiers d’Inde. Si le soir venu l’envie lui prenait d’aller sur mer, il demandait à quelquemarinaroune place sur sa barque et s’en allait courir le golfe, aidant à la pêche, et recevant sa part. On le voyait, après le travail de la journée, s’asseoir volontiers à la porte d’unecantina,à l’entrée de la grotte de Donn’ Anna, par verrestant un exemple. Il prenait plaisir à écouter, en dégu d’asprino, Gennarino, le chanteur populaire, répéter quelque gai refrain napolitain en s’accompagnant de la mandoline et de la guitare. La grande ville, dont le panorama se déployait sous ses yeux, n’avait pas d’attrait pour cet homme de Pausilippe. Tout au plus avait-il été deux ou trois fois entendre, à San Car lino, le fameux polichinelle Antonio Petito, et ce pauvre, excellent comédien et comédio graphe, qui s’appelait Pasquale Altavilla. Mais Vincenzo avait déclaré leur préférer de beaucoup Pascariello, le facétieux conteur qui, le soir venu, assis sur une barque ren versée, attirait par ses récits un auditoire de gens de mer. Depuis quelque temps, Pausilippe avait encore plus de charme pour Paesano. Il s’était épris d’Anita, belle fille, à l’air digne, aux manières réservées, qui vivait chez ses parents. Il ne pouvait lui parler que devant eux et ne la voyait hors de leur maison, que lorsqu’elle allait dévotement entendre la messe, dans la petite chapelle située vis-à-vis du Scoglio de Frisio. Les jeunes gens s’aimaient, les parents, des deux côtés, approuvaient la relation, mais on ne pouvait penser de longtemps au mariage, le service militaire réclamait Vincenzo. Il dut partir de Naples pour rejoindre son régiment en garnison dans la haute Italie. Notre conscrit s’ennuya dès les premiers jours, malgré les efforts qu’il fit pour prendre son mal en patience. Bientôt son éloig nement de Pausilippe et d’Anita lui devint insupportable ; n’y pouvant tenir, il profita d’un jour de permission pour déserter et s’en fut à Gênes, avec quelques sous dans sa poche. Vincenzo s’était défait, chemin faisant, de son uniforme et l’avait échangé contre la veste de coton bleu, la culotte de toile jaune et le chapeau noir du paysan. Il pensait trouver dans le port de Gênes quelque bateau napolitain prêt à partir, son espoir ne fut pas déçu. On lui donna volontiers passage sur un petit brick, à la condition d’aider à la. manœuvre, ce dont est capable tout enfant de Pausilippe. Le navire, après avoir débarq ué du vin blanc d’Ischia, s’en retournait chargé de laines de Sardaigne. Vincenzo, très expansif, raconta son histoire à l’équipage, personne ne le désapprouva, on lui gard a le secret. Faire pièce au Piémontais, était, à cette époque, œuvre pie pour u n fils du royaume des Deux Siciles, 1 où l’on regrettait encore Francischiello . Arrivé dans la rade de Naples, le fuyard attendit
la nuit, par prudence, se jeta à l’eau, ses habits en paquet sur sa tête ; gagna la plage du Carmine et s’en fut tranquillement coucher chez ses parents à Pausilippe. Il reprit sa vie, comme par le passé, travaillant d e son état de jardinier, allant, le soir, chez les parents d’Anita ou à lacantina causer avec ses amis, assistant à la messe chaque dimanche. Les gens de Pausilippe étaient tous ses complices ; ils jurèrent par la madone lorsque la police les interrogea, au sujet d u déserteur, n’avoir pas vu Vincenzo depuis son entrée au service. On laissa donc ce dernier parfaitement tranquille pendant plusieurs mois. Mais un soldat de son régiment, Salernitain, en permission, passant par Naples et flânant à Pausilippe, le rencontra, le re connut, parla, et le réfractaire fut de nouveau activement recherché. L’homme n’était pas f acile à prendre, on s’en aperçut bientôt Il habitait une maison dont l’une des faces donnait sur la route qui commande le golfe et l’autre sur la campagne. Des agents de police vi ennent un jour l’y surprendre, plusieurs restent au bas de l’escalier, les autres montent et frappent à la porte. Vincenzo prend une corde, l’attache à son balcon, descend à l’étage inférieur ; on ouvre la fenêtre, le réfractaire entre, traverse la cuisine, s’enfuit par une porte de derrière et gagne le large. On lui tira quelques coups de pistolet, mais sans l’atteindre. Quelque temps après, deux carabiniers à sa poursuite l’aperçoivent sur la route, et lui donnent la chasse. Vincenzo dévale la falaise en fa isant bonds sur bonds, atteint une grotte qui conduit au Scoglio di Frisio, la traverse en courant, se jette à la mer et gagne en nageant une petite plage, située au bas du cap P ausilippe. Les carabiniers qui l’ont suivi avec peine jusqu’au rivage, prennent une petite barque pour l’atteindre. La mer est grosse, l’esquif chavire, les marins de la côte sau vent à grand’peine les agents de l’autorité. Vincenzo trouve un asile et des vêtements chez un paysan, où il passe la nuit. Il dut désormais prendre de constantes précautions. Les gens du pays, encore plus attentifs à surveiller les mouvements de la police, les lui signalaient. L’autorité ne bougea plus, semblant avoir oublié le réfractaire ; jamais cependant elle n’avait été plus active pour le surprendre. La tactique réussit ; Paesano, qui s’enhardissait de nouveau jusqu’à fréquenter les cabarets, fut entouré un soir par un e escouade de gardes. Ils l’arrachent de la table où il buvait tranquillement et le traînent hors de lacantina.Vincenzo, feignant d’être vaincu, se laisse entourer, tout en poussant en avant ceux qui le tenaient. Quand il est sur le trottoir, contre le mur peu élevé qui sépare la route d’une falaise presque à pic, il se tord comme une anguille, se dégage par des mo uvements brusques et violents. Puis, laissant son habit entre les mains des gardes, il franchit le mur d’un bond, se coule le long de la pente, saute dans une citerne vide peu profonde et remonte sur la route par le conduit d’eau qui descend de la colline. On l’ap erçoit, la police tire sur lui, une balle l’atteint au cou et le renverse. Il se relève, gagn e le sommet de la colline en courant comme un lièvre, et réussit à s’échapper, bien qu’en tombant il se soit démis le poignet. Les gens du pays lui procurèrent un médecin. La bal le extraite, le poignet remis, Vincenzo reprit son travail, mais cessa pour un tem ps de se montrer sur la route de Pausilippe. Les parents d’Anita étant morts, il épousa sa fianc ée. Dans la crainte d’être arrêté, il envoya à sa place pour le mariage civil un denses v oisins, qui déclara devant le vice-syndic qu’il était Vincenzo Paesano et voulait épou ser Anita Rocco. Ce voisin devait, quelques jours après, rejoindre un frère à Buenos-Ayres, on ne pouvait le poursuivre. Le mariage religieux eut lieu dans l’église de Pausilippe, avec la plus grande tranquillité, en présence de nombreux amis, et la noce alla gaiement souper le soir à Fuorigrotta. La police était furieuse, ledelegatodu quartier n’en dormait plus. On venait d’établir les tramways. Des agents de Torre del Greco, auxquels on avait envoyé la photographie du
réfractaire, s’habillèrent en bourgeois et, montant sur le nouveau véhicule, vinrent à Pausilippe. Celui qu’ils cherchaient jouait aux boules devant une auberge, à deux pas de la station, mais sa défiance n’était pas endormie. La raideur de ces gens, sous l’habit bourgeois, quelques signes échangés entre eux, en l e regardant, lui firent deviner l’imminence du péril. Prompt comme l’éclair, il s’élance dans l’auberge, ferme derrière lui les portes l’une après l’autre et, pendant qu’on les défonce, trouve asile dans une maison voisine, où il se tient coi. Mais il ne put rentrer chez lui, sa demeure était surveillée de trop près. Un soir qu’il allait passer la nuit dans une écurie isolée, un de ceux qui le cherchaient l’aperçut L’écurie est cernée. On frappe à la porte. — Qui est là, s’écrie Vincenzo. — Des amis, ouvrez. — J’y vais, répond notre homme qui se voit pris. Détachant un âne rétif, il ouvre la porte et pousse la bête en avant, tout en lui frottant les jambes avec un chardon. L’âne sort en ruant, la police recule, Vincenzo lui échappe par un saut de côté, gagne un terrain pierreux, couvert de broussailles épineuses qui lui est familier. Les agents de police, avançant avec peine, lui laissent prendre les devants. L apubblica sicurezzare commençait à le mettre de mauvaise humeur. Pour êt tranquille, il se promit de l’intimider et donna de ux bonnes leçons à ces hommes qui, vaillants lorsqu’ils étaient vingt contre un, devenaient couards, dès l’instant que le combat était plus proportionné. Un soir qu’il mangeait, dans une petite auberge, en un coin obscur de la salle, deux agents de police survinrent, tête haute, tenue irréprochable, les cheveux séparés par une raie à l’anglaise, moustaches cirées et retroussées , galons d’or brillant sur la tunique bleue soigneusement brossée, poignée du sabre bien fourbie. — Paesano vient ici ! Quand et à quel moment ? Parle ! autrement il t’en cuira, dirent-ils à l’aubergiste. Vincenzo dégustait tranquillement son macaroni, lai ssant ces beaux messieurs pérorer. Lorsqu’il eut fini, il se leva, alla droit à eux et leur dit, en les regardant entre les yeux :  — Me voici, moi, Vincenzo Paesano, vous m’ennuyez par vos criailleries, décampez au plus vite. L apubblica sicurczza eut peur, sortit de la taverne sans souffler mot, et s’éloigna à grands pas. Elle attendit un grand quart d’heure av ant de reprendre ses allures de matamore et de fier-à-bras. Quinze jours s’étaient passés, deux autres de ces braves remontaient un chemin étroit, qui sillonne la colline de haut en bas, lecanalonede Pausilippe. Paesano travaillait dans un jardin voisin, son fusil à côté de lui. Il les a perçoit, court sur le bord du talus et les couche en joue, en criant : — Ça, mes vaillants, déposez au milieu du chemin sabres et pistolets et retournez au poste, sans quoi, gare à vous ! On obéit promptement, il descend dans le chemin cre ux, s’empare des armes abandonnées et les renvoie sous enveloppe audelegato du quartier, en le félicitant par un billet ironique du bon caractère de ses subordonnés. Cet acte audacieux le fit traquer de toutes parts ; il fut comme un cerf aux abois, le désespoir aurait pu le pousser à quelque action criminelle, mais il avait fait récemment la connaissance d’un étranger, dont la charité pour le pauvre monde restera longtemps légendaire à Pausilippe. Cet homme de bien le décid a à faire sa soumission. Vincenzo se constitua donc prisonnier au quartier de cavaler ie de Chiaia. Il fut jugé avec
indulgence, condamné à trois mois de prison et enfe rmé au château de l’Œuf. Deux choses le peinèrent alors profondément. Sa soumission avait été volontaire, cependant on s’était méfié de lui, on l’avait conduit en pris on avec des menottes. Cet homme de coeur, de courage, s’effraya à la pensée de tomber entre les mains de lalampa, la camorraprisons, dont il savait l’impitoyable dureté. Mais, heureusement pour lui, la des camorraestime le courage, il en avait fait preuve éclatante, et fut bien traité par elle. On l’envoya, une fois sa prison finie, achever son tem ps de service dans un régiment en garnison près de Turin. Il avait été fort recommand é : le colonel lui permit de reprendre son état de jardinier. Vincenzo devait seulement rentrer le soir au quartier, mais le joug, si doux qu’il fût, lui était insupportable. La pens ée de Pausilippe et de sa. famille le tourmentait, il s’enfuit bientôt, revêtu d’un habit d’emprunt. Lapubblica sicurezzadans la haute Italie n’est pas un corps de parade comme dan s le midi, on arrêta bientôt le vagabond, le réfractaire sans papiers, sans ressources. Les carabiniers, auxquels il fut remis, ne soupçonnèrent pas en Vincenzo un délinqua nt. Il s’était déclaré Napolitain, cuisinier de profession, en recherche de travail. Le brigadier, amateur de macaronis, qui le retenait prisonnier jusqu’à constatation de son identité, lui confia la cuisine du poste. Paesano allait faire les achats chaque matin ; la Suisse était à deux kilomètres, un beau jour il les franchit. Mais, en Suisse aussi, il fut arrêté et reconduit aux frontières italiennes, d’où il alla, marchant la nuit, dormant le jour, ju squ’à la Spezzia et s’embarqua pour Naples. L’autorité, cette fois, mit tout son monde en campagne ; Vincenzo était invisible. Ceux qui le cherchaient activement, n’arrivaient pas mêm e à découvrir ses traces. Cependant on faisait à Pausilippe de continuelles patrouilles, la maison du réfractaire était surveillée jour et nuit. Paesano ne pouvait voir les siens que fort rarement ; il travaillait dans les villas les plus isolées, d’où il envoyait à sa femm e ce qu’il gagnait. La vie n’était pas tenable pour lui, il dormait comme le lièvre, les yeux ouverts, souvent en plein air, et l’on était en décembre. On entreprit de le décider encore une fois à faire sa soumission. Une altesse impériale, homme d’une grande bonté, militaire distingué et grand admirateur du courage, passait cette année-là l’hiver sur la colline. Paesano travaillait dans son jardin, on raconta son histoire à ce haut personnage. Le prince avait vécu jusqu’alors à Naples, dans le plus strict incognito ; il le rompit pour a ller plaider la cause du réfractaire devant Victor-Emmanuel, de passage à Capodimonte. Le roi p romit indulgence et, grâce prochaine, si Paesano voulait se rendre tout de suite. Ce dernier gardait encore un trop désagréable souvenir des menottes et du château de l’Œuf. L’altesse impériale en fut pour sa peine. Cependant l’amour de sa femme et de ses enfants, qui en avait fait un déserteur, rendit enfin Paesano docile aux conseils de vrais amis. On le traquait plus que jamais. Son travail, sans cesse interrompu par les alertes, était peu fructueux. Pour vivre, sa femme, lavant jour et nuit, s’épuisait au travail. L’aînée de ses enfants, une fille, n’avait pas treize ans, cinq autres étaient encore à la maison. La mis ère était près. Vincenzo écouta un bon conseiller. Il avait perdu l’ami dont il eût dû suivre les sages directions, mais il en avait acquis un nouveau, homme riche, influent, qui faisait construire à Pausilippe un splendide mausolée à la mémoire d’un frère chéri. C et homme s’intéressa au pauvre Paesano qui, harcelé, pourchassé, vivait néanmoins le plus honnêtement du monde et avait su se concilier l’affection de toute la contrée. Vincenzo, coupable d’un délit dont il n’avait pas conscience et dont la répression lui semblait une affreuse injustice, excita la pitié de ce riche ami, qui lui promit une pension s uffisante pour faire vivre sa femme et ses enfants jusqu’à la fin de son service militaire , s’il allait se rendre à l’autorité, dont, malgré les récidives, son protecteur s’était encore assuré l’indulgence. Tranquille sur le
sort des siens, Paesano se rendit définitivement, passa de nouveau quelques semaines en prison et regagna le régiment. Son caractère obl igeant l’y fit aimer, on l’occupait autant que possible à des travaux de son goût, il e ut quelquefois permission d’aller voir sa famille. Son congé formel lui fut accordé en bon ne et due forme, au bout d’un an et demi. Le protecteur dont j’ai parlé fournit alors à Vincenzo l’argent pour monter une petite boutique, où sa femme vend aux marins les objets de première nécessité. Paesano s’y tient aussi l’hiver, les jours de pluie, de grand froid, quand on ne peut travailler la terre. Mais son plaisir est d’exercer son état de jardinier, car il a conservé la passion des fleurs. Sa vie est celle d’un bon père de famille et d’un laborieux ouvrier. On ne l’entend jamais parler du temps où il fut traqué comme une bête fauve, il détourne même la conversation à la moindre allusion sur ce sujet. S’il fait encore preuve de courage, c’est en se jetant parfois au milieu des rixes pour les apaiser. Deman dez à le voir si vous allez à Pausilippe, on vous le montrera, le soir venu ou le dimanche après midi, à la porte de sa maison ou de quelquecantinatantvoisinage. Vous le trouverez, causant peu, écou  du volontiers, le regard joyeux, l’air paisible, jouis sant délicieusement du calme après l’orage, le vrai type de l’homme heureux.
1François II.
LA MISÈRE A NAPLES
Depuis des siècles, près du cinquième de la populat ion napolitaine végète dans les plus misérables conditions matérielles. Le charitable Alphonse Casanova della Valle consacra, de notre temps, sa vie à ces infortunés, comme Padre Rocco l’avait fait au siècle dernier. Des cœurs généreux, M. mes Pasquale Villari, M Alberto Mario, Mathilde Serrao, d’autres encore de mandent le soulagement de cette misère à la charité publique, à la compassion privée. J’ai pu constater la réalité des faits qu’ils ont racontés avec une si poignante amertume. Je connaissais quelques pièces de cette lamentable ins truction ; avant qu’ils les eussent publiées, j’ai contrôlé les autres après eux. Mon i ntention est de résumer aujourd’hui cette enquête pour un autre public que le leur. On doit savoir, hors d’Italie, en quel état les Bou rbons laissèrent la très fidèle ville de Naples, comme ils se plaisaient à l’appeler ; le do uloureux, le complet abandon du bas peuple, jusqu’à ces dernières années. La navrante infortune dont l’Italie nouvelle cherche le soulagement, doit être connue, ne fût-ce que pour développer dans les cœurs le plus saint, le plus bienfaisant des sentiments humains : la pitié. La misère est partout à Naples ; vous la trouverez sans cesse sous vos pas ; elle frappe déjà les yeux à la porte des hôtels somptueu x, dans la partie de la ville habitée par les gens riches, mais elle est surtout concentrée dans quatre quartiers, dont les deux premiers sont en partie au-dessous du niveau de la mer : Porto, Mercato, Pendino et Vicaria. Allez jusqu’à l’un d’eux, laissez les grandes artères, pénétrez dans ces rues d’où vous arrive une odeur d’humidité et de pourriture. Vous vous trouverez bientôt dans une ville hideuse, inconnue à bien des Napolitains, à quelque s pas cependant des palais aux balcons de marbre, des jardins d’orangers, de la mer bleue ; c’est la cité de la misère. Là, vous pourrez, si cela vous plaît, marcher jusqu’à la fatigue dans de petites ruelles, larges de deux mètres, se tordant comme des boyaux, dont l es maisons hautes sont si rapprochées qu’il y règne une demi-obscurité même dans les jours les plus lumineux de l’été. Des boutiques sombres, de petites portes cochères, des porches fangeux ouvrent sur la voie publique. Les maisons menacent ruine ; beaucoup ont été étançonnées, les murs sont d’un gris brun, sillonnés de haut en bas de moisissures verdâtres. Vous vous sentez à demi suffoqué par d’écœurantes émanations. Comment en serait-il autrement ? Une femme débite sous ce porche de la viande de rebut, qu’elle fait frire dans une huile rance. Dans ces boutiques, on fabrique de la colle, on prépare des peaux, on teint des étoffes, on trie des plumes, on amasse les vieux os, on vend des tripes. Au milieu de la rue, croupit un liquide infect, formé par la réunion des eaux qui servent aux ouvriers pour leur travail, aux femmes pour la lessive, la cuisson des macaronis et des légumes. Les étroites ruelles sont reliées par des passages à ciel ouvert, plus restreints encore ; quelques-uns ont à peine quatre pieds de large. On y travaille cependant. Les savetiers sont tout à leur affaire réparant des chaussures in formes à force d’avoir été rapiécées. Des légions d’énormes rats se promènent, se sentent chez eux et passent, sans se presser, entre vos jambes. Il règne dans ces couloirs une odeur fétide,sui generis,c’est à n’y pas tenir. Il me souvient d’avoir traversé, p rès de la rue Principessa Margherita, entre deux rangs de maisons, un long corridor à cie l ouvert. On jetait par les fenêtres, dans ce cloaque, toutes les immondices imaginables. Le pied avait peine à se déprendre d’une fange gluante, d’où se dégageait une odeur âcre, violente, nauséabonde. Quantité de gens pourtant circulaient, causant, riant à leur aise, comme s’ils eussent foulé le sable du rivage en respirant la brise du soir. Entrez dan s une maison de ces tristes quartiers,