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Objets et symboles

216 pages

Pourquoi les archéologues scrutent-ils avec autant d'attention les objets qu'ils ont mis au jour, pourquoi les décrivent-ils, les classent-ils, les analysent-ils ? Pourquoi s'efforcent-ils de les situer toujours plus précisément dans le temps et dans l'espace? Est-ce pour le simple plaisir de dresser l'inventaire de toutes les productions humaines du passé dans leur infinie diversité? Non, bien sûr. Leur but, avoué ou non, est de forcer ces témoins muets à nous dire quelque chose sur les communautés humaines qui les ont produits, utilisés, échangés et finalement abandonnés dans leurs maisons ou enfouis dans leurs tombeaux. Quelque chose qui va des connaissances techniques nécessaires pour élaborer un objet jusqu'à la signification symbolique dont celui-ci est investi par la communauté qui l'a créé. Les archéologues font ainsi le pari qu'en ordonnant la diversité des productions matérielles à travers une aire géographique donnée, on peut parvenir à cerner les espaces culturels liés aux divers groupes humains qui s'y sont côtoyés. Pari relevé par douze jeunes doctorants qui s'essaient à l'exercice dans ces pages rassemblant les actes de la première journée doctorale d'archéologie de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Travaillant dans des régions du monde et sur des périodes très diverses – des grottes paléolithiques de Dordogne aux kofun protohistoriques du Japon en passant par les tombes préclassiques du Mexique, les épaves médiévales du Portugal et les icônes byzantines de Chypre –, ils utilisent tous la panoplie des méthodes archéologiques acquises au long de leur formation. Reflet de la diversité des recherches menées au sein de l'École doctorale Archéologie, ce volume inaugure une série au rythme de publication annuel, dont chaque livraison s'articulera autour d'un thème différent.


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Couverture

Objets et symboles

De la culture matérielle à l’espace culturel

Laurent Dhennequin, Guillaume Gernez et Jessica Giraud (dir.)
  • Éditeur : Publications de la Sorbonne
  • Lieu d'édition : Paris
  • Année d'édition : 2009
  • Date de mise en ligne : 14 décembre 2016
  • Collection : Archéo.doct
  • ISBN électronique : 9791035100025

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • Date de publication : 1 juin 2009
  • ISBN : 9782859446215
  • Nombre de pages : 216
 
Référence électronique

DHENNEQUIN, Laurent (dir.) ; GERNEZ, Guillaume (dir.) ; et GIRAUD, Jessica (dir.). Objets et symboles : De la culture matérielle à l’espace culturel. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Publications de la Sorbonne, 2009 (généré le 23 décembre 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/psorbonne/4567>. ISBN : 9791035100025. DOI : 10.4000/books.psorbonne.4567.

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© Publications de la Sorbonne, 2009

Conditions d’utilisation :
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Pourquoi les archéologues scrutent-ils avec autant d'attention les objets qu'ils ont mis au jour, pourquoi les décrivent-ils, les classent-ils, les analysent-ils ? Pourquoi s'efforcent-ils de les situer toujours plus précisément dans le temps et dans l'espace? Est-ce pour le simple plaisir de dresser l'inventaire de toutes les productions humaines du passé dans leur infinie diversité? Non, bien sûr. Leur but, avoué ou non, est de forcer ces témoins muets à nous dire quelque chose sur les communautés humaines qui les ont produits, utilisés, échangés et finalement abandonnés dans leurs maisons ou enfouis dans leurs tombeaux. Quelque chose qui va des connaissances techniques nécessaires pour élaborer un objet jusqu'à la signification symbolique dont celui-ci est investi par la communauté qui l'a créé.

Les archéologues font ainsi le pari qu'en ordonnant la diversité des productions matérielles à travers une aire géographique donnée, on peut parvenir à cerner les espaces culturels liés aux divers groupes humains qui s'y sont côtoyés. Pari relevé par douze jeunes doctorants qui s'essaient à l'exercice dans ces pages rassemblant les actes de la première journée doctorale d'archéologie de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Travaillant dans des régions du monde et sur des périodes très diverses – des grottes paléolithiques de Dordogne aux kofun protohistoriques du Japon en passant par les tombes préclassiques du Mexique, les épaves médiévales du Portugal et les icônes byzantines de Chypre –, ils utilisent tous la panoplie des méthodes archéologiques acquises au long de leur formation. Reflet de la diversité des recherches menées au sein de l'École doctorale Archéologie, ce volume inaugure une série au rythme de publication annuel, dont chaque livraison s'articulera autour d'un thème différent.

Note de l’éditeur

Actes de la 1re Journée doctorale d’archéologie.

Paris, 20 mai 2006.

Sommaire
  1. Avant-propos

    Françoise Dumasy
  2. Préface

    Gilles Touchais
  3. Introduction

    La culture matérielle est-elle soluble dans l’Espace ?

    Serge Cleuziou
  4. I. Image et culture matérielle

    1. De Chauvet à Lascaux

      Nouvelle perception de l’art pariétal « ancien » (ensembles ornés aurignaciens, gravettiens et solutréens)

    1. Stéphane Petrognani
    2. Les signes des grottes ornées et leurs supports naturels

      L’utilisation des reliefs dans la caractérisation d’espaces culturels au sein du paléolithique supérieur européen

      Éric Robert
      1. Introduction
      2. La place de la cavité dans la recherche
      3. Les aspects originaux des signes
      4. Les échelles de lecture de la grotte
      5. Les modes d’utilisation de la paroi
      6. Le cas des tectiformes du Périgord
      7. Le cas des ensembles de ponctuations du Quercy
      8. Conclusion
    3. Les difficultés de l’attribution

      Nouvelles recherches sur la problématique de l’identification de l’espace culturel de Chypre au xiiie siècle

      Christina Spanou
      1. La polyvalence de l’art chypriote du xiiie siècle
      2. Les deux axes principaux
      3. L’atelier de Moutoullas
      4. Le caractère commun, mais non homogène, de l’art chypriote
  1. II. Objet, style et technique

    1. L’étude techno-stylistique de la céramique incisée de Barajas

      Un élément de réflexion sur les traditions céramiques du Bajío, Guanajuato, Mexique

      Chloé Pomédio
      1. Introduction
      2. Analyse techno-stylistique des décors
      3. Nouvelles hypothèses de travail
      4. Conclusion
    2. Le mobilier céramique gaulois de la nécropole Avicenne

      Bobigny, Seine-saint-Denis

    1. Sandrine Durgeau
      1. Contexte et méthodologie
      2. Le mobilier de la nécropole Avicenne : premiers résultats
    2. Styles céramiques et limites culturelles dans la culture Rhin-Suisse-France orientale

      Théophane Nicolas
      1. Cadre de l’étude
      2. Méthodes et outils
      3. La question de la définition d’entité culturelle en archéologie
      4. Une application : l’exemple de la culture Rhin-Suisse-France orientale
      5. En guise de conclusion : une proposition modélisante
  1. III. Espaces d’échange, espace de contact culturel

    1. Épaves et espace culturel

      L’exemple de l’épave du xvie siècle Arade 1 (Algarve, Portugal) et des traditions architecturales Ibériques : une première approche

      Vanessa Loureiro
      1. Historique
      2. Le navire
      3. Conception/construction : une première approche pour l’étude de l’architecture navale
      4. Conclusion
    2. Espace culturel/espace politique

      Territoire et numéraire gaulois : l’exemple biturige

      Philippe Charnotet
      1. Méthode
      2. Numéraire « biturige »
      3. Analyse de la répartition monétaire
      4. Interprétation
    3. Armes et armement

      Politique et innovation technique en Grèceaux ve et ive siècles av. J.-C.

      Isabelle Warin
      1. Préliminaires
      2. Étude
      3. Conclusion : le rôle du procédé technique à l’échelle politique dans l’Antiquité
  1. IV. Culture et espace de l’idéel et du symbolique

    1. Les sépultures du bassin de Mexico aux phases Zacatenco et Ticomán

      Un éclairage pertinent de l’organisation de l’espace funéraire ?

      Cybèle David
      1. Les sites fouillés
    2. Vêtements et ustensiles de la religion au Proche-Orient

      La marque d’une identité culturelle ?

      Amélie Le Bihan
      1. Les dieux : dénominations et iconographie
      2. Sanctuaires : architecture et aménagements internes
      3. Rites et pratiques religieuses
      4. Personnel religieux : costumes et objets liturgiques
    3. L’influence des cultures du continent asiatique sur l’archipel japonais

      La transition Yayoi – Kofun (Ier-IVe siècles), une période charnière

      Linda Gilaizeau
      1. Les zenpo–ko–enfun
      2. L’origine des zenpo–ko–enfun
      3. L’archipel japonais au cœur du monde chinois
      4. Conclusion
  2. Conclusion

    Bilan de la première Journée doctorale d’archéologie

    Laurent Dhennequin, Guillaume Gernez et Jessica Giraud
    1. Développement des propos
    2. Bilan critique

Avant-propos

Françoise Dumasy

La même année – 2006 – et à quelques semaines d’intervalle, l’École doctorale Histoire de l’art et l’École doctorale Archéologie de l’UFR Histoire de l’art et Archéologie de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ont tenu leur première journée d’étude. L’une s’interrogeait sur « Les mésaventures de Vénus » et la notion de beauté dans l’art des xixe et xxe siècles, l’autre réfléchissait sur les liens entre culture matérielle et espace culturel. Trois ans plus tard, à nouveau à quelques semaines d’intervalle, les Actes de ces travaux voient le jour, inaugurant une série de publications qui refléteront l’activité scientifique de nos doctorants. C’est un réel plaisir pour moi de voir se réaliser l’un des projets mis en place dans le cadre du LMD : ces journées donnent désormais tout leur sens au dispositif d’encadrement de la recherche auquel répondent les Écoles doctorales.

L’existence de deux Écoles doctorales à l’intérieur d’une même UFR a conduit au choix d’une maquette commune. Conçue par Adrienne Barroche, photographe à l’UFR, et déclinée sous les titres d’Archéo.doct et d’Histo.art, elle donne ainsi une meilleure visibilité aux travaux des uns et des autres et souligne, au-delà des spécificités de la démarche de l’archéologue et de l’historien de l’art, l’intérêt d’interrogations et d’analyses croisées. La présence, parmi les composantes de l’Équipe d’accueil Histoire culturelle et sociale de l’art (HiCSA), d’une équipe « Monde romain et post-romain », à l’interface entre l’archéologie et l’histoire de l’art, nous a déjà invités à lancer une première table ronde consacrée à « L’archéologie de la destruction », puis une autre portant sur « Les métamorphoses des lieux et des choses à la fin de l’Antiquité ». Récemment un colloque sur les « Fabriques de l’allégorie de l’Antiquité à nos jours » a permis d’approcher les conditions de permanence et de mutation de l’allégorie sous l’angle des pratiques et des discours. On pourrait donc envisager, à l’intérieur même de l’UFR, des journées communes comme c’est le cas avec d’autres Écoles doctorales.

Dès maintenant, ces publications confirment la dynamique à l’œuvre dans les différentes équipes et illustrent à quel point la formation de nos doctorants – qui sont les chercheurs de demain – est essentielle dans notre démarche pédagogique.

Auteur
Françoise Dumasy

Directrice de l’UFR Histoire de l’art et Archéologie

Préface

Gilles Touchais

La publication des actes de la première journée doctorale d’archéologie del’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne est assurément une étape importante dans l’histoire de notre École doctorale. Celle-ci, née officiellement en 1990 mais héritière d’une longue tradition, pouvait en effet s’enorgueillir, au rythme de vingt à trente soutenances par an, d’avoir formé un nombre respectable d’enseignants-chercheurs de cette discipline, actifs en France comme à l’étranger. Mais elle n’avait encore jamais levé le voile sur les coulisses, sur la salle de travail des thèses en gestation, comme si les docteurs sortaient tout armés de la cuisse de l’Alma Mater ! Or il est clair que, pendant ces années de gestation, les échanges scientifiques ont une importance déterminante : une thèse en archéologie ne peut plus être aujourd’hui – si elle l’a jamais été – un travail solitaire. Et l’impact indéniable qu’a eu sur la qualité des thèses, depuis une dizaine d’années, la création de la Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie de Nanterre – siège de deux des principales équipes constitutives de notre École doctorale, les UMR 7041-ArScAn et 8096-ArchAm, mais surtout véritable lieu d’échanges et de rencontres – est à ce titre révélatrice. Le terrain était donc prêt pour que les doctorants en archéologie, qui ont pris l’habitude de travailler de plus en plus ensemble, se retrouvent régulièrement pour confronter leurs approches et leurs réflexions sur des thèmes de recherche qui, par-delà la diversité des terrains et des périodes, leur sont communs. C’est le sens de ces journées doctorales, qui sont appelées à se tenir désormais chaque année.

Outre les auteurs des communications, je tiens à remercier les trois ex-doctorants – aujourd’hui jeunes docteurs – Laurent Dhennequin, Guillaume Gernez et Jessica Giraud, qui ont pris en charge l’organisation scientifique et matérielle de cette journée et qui signent aussi, avec le présent volume, leur première expérience d’éditeurs, menée avec autant de zèle que de rigueur. Je suis également reconnaissant aux enseignants-chercheurs statutaires membres du Conseil de l’École doctorale1 d’avoir accepté de relire d’un œil critique tous les textes publiés ici, et à Serge Cleuziou d’avoir pris du recul pour replacer le thème de cette rencontre dans la perspective plus large qu’ouvre son texte liminaire.

Notes

1 Joëlle Burnouf, Serge Cleuziou, Françoise Dumasy, Roland Étienne, Patrice Brun, Alastair Northedge, Dominique Piéri, Nicole Pigeot, Jean Polet, Éric Taladoire et François Villeneuve.

Auteur
Gilles Touchais

Directeur de l’École doctorale Archéologie

Introduction

La culture matérielle est-elle soluble dans l’Espace ?

Serge Cleuziou

« Tout objet doit être étudié : 1° en lui-même ; 2° par rapport aux gens qui s’en servent ; 3° par rapport à la totalité du système observé »
(Mauss 1947 : 26-27).

La première journée doctorale d’archéologie qui s’est tenue le 20 mai 2006 avait pour thème « de la culture matérielle à l’identification de l’espace culturel ». Ceci reprend pour partie le titre d’un séminaire intitulé « la culture matérielle en archéologie et ethnologie » qui fut au programme de nos enseignements de 1981 à 2003. Sans doute est-ce parce qu’avec Pierre Lemonnier (ethnologue spécialiste de technologie culturelle), Anick Coudart et Jean-Paul Demoule (archéologues), j’en fus l’un des créateurs et des principaux animateurs, qu’on m’a demandé de préfacer ce volume. Je le ferai donc moins en résumant les propos de cette journée – les organisateurs l’ont fort bien fait – qu’en replaçant le thème dans l’histoire des théories de l’archéologie, persuadé que je suis qu’une meilleure connaissance de celle-ci, voire la simple reconnaissance qu’il y existe des courants intellectuels, est la condition nécessaire de toute recherche novatrice.

L’équipe du séminaire généralement désigné en raccourci par « culture matérielle » fut ensuite rejointe par un certain nombre de collègues dont Sander Van der Leeuw, spécialiste renommé de l’ethnoarchéologie (et de bien d’autres domaines) qui tint pendant quelques années le rôle d’animateur principal. À ce séminaire, qui connaissait généralement un réel succès (il nous est arrivé d’avoir plus de soixante personnes), vinrent des spécialistes de technologie culturelle, des ethnologues, des agronomes, des archéologues, etc.1 Il est intéressant de rappeler que c’est dans ces mêmes années 1980 qu’apparut dans nos disciplines le concept de chaîne opératoire, développé par André Leroi-Gourhan dans Le geste et la parole (1964-1966)2 et appliqué par les spécialistes de technologie culturelle (on pense aux travaux d’Hélène Balfet pour la poterie), mais jusque-là resté confidentiel en archéologie et en préhistoire. Il fut emprunté à ces derniers et devint ce qu’il est aujourd’hui, à savoir le modèle dominant de l’étude du matériel. Nombre des communications à cette journée s’y inscrivent et d’autres s’y réfèrent, même si la référence apparaît parfois comme un simple clin d’œil. En quelques années, l’analyse des chaînes opératoires a remplacé la classique typologie formelle qui avait été jusque-là dominante et à laquelle les archéologues de ma génération furent formés. Celle-ci semblait pourtant avoir définitivement triomphé dans les années 1970 avec la promotion de l’utilisation de codes descriptifs informatisables élaborés notamment par Jean-Claude Gardin (1967) et son équipe, qui semblaient devoir renforcer ce triomphe en rationalisant cet usage contre les typologies « intuitives » antérieures, celles de Heinrich Dressel (1845-1920) pour les amphores ou de François Bordes (1919-1981), voire de Georges Laplace (1918-2004) pour l’industrie lithique, et ce même si peu de praticiens adhéraient alors aux joies austères du formalisme ou au développement des statistiques, souvent confondus – à tort – avec la New Archeology américaine. L’auteur de ces lignes soutint en 1974 une thèse sur les pointes de flèche en métal moyen-orientales qui faisait la part belle aux codes descriptifs, aux problèmes pratiques de leur construction et à l’utilisation de classifications et sériations informatisées (à « l’aide » d’énormes machines et de cartes perforées…) pour la reconnaissance de « types » dont la distribution chronologique et spatiale était ensuite cartographiée. On s’interrogeait aussi sur la valeur et la nature des types et des ensembles de traits descriptifs permettant de les constituer. Pas une ligne de l’ouvrage, essentiellement fondé sur des dessins recueillis dans les publications, n’était consacrée à l’observation des techniques de façonnage et nulle part on n’y parlait de chaînes opératoires, un terme alors absent du vocabulaire archéologique. Qui souhaite prendre connaissance de la manière dont on envisageait alors le futur de l’archéologie parmi ceux qui souhaitaient se démarquer des voies traditionnelles et pensaient que l’informatique et le calcul permettraient d’y parvenir, se reportera à l’Analytical archaeology de David L. Clarke (1968) et aux actes des colloques édités par Jean-Claude Gardin (1969, 1972).

L’expression culture matérielle recouvre au mieux un concept protéiforme (pour des définitions récentes, voir Rosselin et Julien 2005 ; Tilley et al. 2006). Dans une partie de ses emplois, elle semble simplement un substitut espéré neutre du mot archéologie, défini par la collection des éléments matériels qui forment comme un sous-ensemble, voire un « sous-système », d’une culture à laquelle l’archéologue, contrairement à l’ethnologue, n’a pas un accès direct mais que, selon ses ambitions, il tente de décrire par le seul biais de ce qui lui reste ou de reconstruire au-delà de ce qui lui reste. Cette seconde acception semble aujourd’hui évidente mais ne le fut pas toujours, et laisse d’ailleurs dubitatifs nombre d’ethnologues, qui savent depuis longtemps que la culture est un tout et qui cherchent par bien d’autres informations en apparence plus riches (la parenté, les mythes) à décrire et interpréter le fonctionnement du groupe humain qu’ils étudient, celui qui se présente à eux comme tel et non celui que les archéologues reconstruisent laborieusement à partir des seuls vestiges ayant laissé des traces. Écoutons Maurice Godelier (1984 : 13) : « Armes, outils, monuments, objets de toute sorte [qui] sont les supports matériels d’un mode de vie sociale » perdent tout pouvoir d’information quand « abandonnés des hommes ils tombent en ruine, vestiges inertes et muets, offerts par l’histoire aux convoitises et à l’imagination des archéologues »3. C’est précisément cette limite à laquelle les uns semblent se résigner tandis que les autres tentent obstinément de la dépasser, en cherchant comment ils pourraient relier à des aspects plus vastes de la société qui l’a « produite » les caractéristiques d’une culture matérielle réduite à ces vestiges inertes et muets dans les vitrines des musées et les tiroirs des dépôts de fouille, c’est-à-dire dont manquent les multiples éléments qui n’ont pas été conservés et tout ce qui a trait aux « techniques du corps ».

L’histoire du concept de culture matérielle, sans laquelle il serait impossible de comprendre les usages qui en sont faits en archéologie, est l’histoire de ces tentatives, et ne saurait être séparée de la connaissance de l’histoire des théories ethnographiques/logiques dans lesquelles les archéologues sont, consciemment ou sans même le savoir, allés rechercher leurs références interprétatives. Elle se décline en écoles multiples, elles-mêmes liées aux idéologies de l’époque où elles se sont développées4. Pour ne prendre qu’un exemple, illustratif en principe d’une idéologie d’État, c’est en 1919 que la Commission d’archéologie russe fut refondée en Académie russe pour l’histoire de la culture matérielle. Le terme fut maintenu à travers divers changements de nom jusqu’à la fondation en 1937 de l’Institut d’histoire de la culture matérielle de l’Académie des sciences de l’URSS,basé à Moscou. En 1991 la branche de Leningrad fut transformée en Institut pour l’histoire de la culture matérielle de l’Académie des sciences de Russie, de retour dans une ville redevenue officiellement Sankt Petersburg. La désignation initiale faisait ouvertement référence aux conceptions matérialistes de la culture en général, à une approche qu’on pourrait qualifier de positiviste, où l’on pourrait rendre compte de manière objective, un peu à la façon des sciences naturelles, de cultures définies d’une manière biologisante5. Parmi les principaux protagonistes se trouvaient non seulement des archéologues mais aussi des ethnographes et des linguistes comme Nikolaï I. Marr (1865-1934) ou des archéologues et linguistes comme IvanI. Meschaninov (1883-1967). Disons tout de suite que les archéologues soviétiques se coulèrent pour la plupart docilement dans ce moule, établissant les bases matérielles de superstructures pour employer le langage marxiste, dont ils laissaient le plus souvent la définition à d’autres, plus exposés idéologiquement. Cela fut à l’origine de recherches remarquables : l’orientaliste que je suis pense par exemple aux travaux pionnier de Sergueï P. Tolstov (1907-1969) sur les systèmes d’irrigation antiques de Khawrezm6, mais aussi d’un conformisme descriptif bien illustré par les dessins synthétiques des publications où tous les objets « caractéristiques » d’une même culture, du plan de site à la fibule, se trouvaient réunis sur une même page sans considération d’échelle. Dans un autre ordre d’idées, que penser de cette définition recueillie sur un site Internet francophone de Louisiane : « un large ensemble de choses fabriquées de façon traditionnelles dans notre vie de tous les jours, des afghans aux noix de coco des Zulu (sic), des pirogues aux manèges »7 ? Comment intégrer la nettement plus ambitieuse « civilisation matérielle » de Fernand Braudel ? C’est à cette diversité d’usages que nous pensions en lançant le séminaire.

Au contact des ethnologues et dans l’ambiance intellectuelle de ce début des années 1980, les débats se recentrèrent rapidement sur la technologie culturelle telle qu’elle ressortait des travaux de Bertrand Gille (1978), André-Georges Haudricourt (1988) ou André Leroi-Gourhan (1943-1945). Plus que le formalisme, celle-ci semblait en effet pouvoir permettre de lier les aspects matériels aux aspects non matériels dans la mesure où la technologie culturelle postulait, et largement démontrait, que de multiples gestes et choix des chaînes opératoires renvoyaient à divers autres domaines techniques, symboliques, sociaux, etc. de la culture, qu’ils laissent ou non du point de vue de l’archéologie des traces matérielles. Qui veut s’en convaincre lira avec intérêt, par exemple, le chapitre consacré par Pierre Lemonnier (2005) au façonnage des tambours utilisés dans les cérémonies de rupture du deuil ou à celui des pièges à anguille (eux-mêmes impliqués dans cette cérémonie) chez les Ankavé de Nouvelle-Guinée8. Bien sûr, il serait ridicule de penser qu’il suffit d’identifier tel élément de chaîne opératoire reconnu par une analyse archéologique et de le relier à d’autres éléments associés à celui-ci dans une chaîne similaire observée par un ethnologue ou un technologue pour mieux comprendre une société du passé. Nous n’obtiendrions au mieux qu’un « amalgame d’Australien, d’Aïnou et de peau rouge », voire l’ombre de « quelque sorcière de nos campagnes » comme l’écrit Leroi-Gourhan (1965 : 27 et 31) dans une mise en garde célèbre sur le comparatisme. Mais que dans le matériel archéologique on note des constantes dans plusieurs chaînes opératoires concernant des matériaux et des produits différents, voire des activités différentes, et nous pouvons alors espérer avoir progressé.

Un autre débat de ces années-là concernait la recherche de ce qui, dans tout objet, relevait de la fonction, c’est-à-dire des traits descriptifs liés à l’usage des objets, et ce qui relevait du style, c’est-à-dire pouvait être utilisé pour déterminer des groupes à valeur géographique et chronologique, qui pourraient être mis en parallèle avec les « derniers degrés du fait » de Leroi-Gourhan. Était-il possible de les distinguer de façon non équivoque ? Ou au contraire y avait-il du style dans la fonction et de la fonction dans le style ? Nombre d’articles parurent alors sur ces questions concernant de multiples types d’objets (Conkey et Hastorf 1990, Sackett 1972, Wiessner 1983, Wobst 1977). Vêtements, bijoux, poterie et armes peuvent être considérés comme des porteurs d’information, à usage de ceux qui les fabriquent, s’en servent où les portent, de leurs contemporains et au-delà à ceux… qui les fouillent, bien plus tard et sans qu’ils l’aient prévu, sinon peut-être y aurait-il aussi quelque message à leur usage. C’est ainsi qu’en supposant que les femmes produisaient la poterie décorée, peinte avec leurs propres motifs familiaux, on pouvait espérer inférer de la distribution de ces motifs sur le territoire d’un groupe donné, en l’occurrence les Indiens Arikara de Californie, le caractère patrilocal ou matrilocal de la résidence des femmes mariées (Deetz 1965), un travail très critiqué et contredit, par exemple, par Michael Dietler et Ingrid Herbich qui montrèrent que chez les Luo du Kenya, si les épouses se déplaçaient et fabriquaient la poterie dans le groupe familial de leur mari, elles mettaient un point d’honneur à imiter en tout point le savoir-faire et les productions de leur belle-mère (Dietler et Herbich 1994). Il est aussi apparu que de ce point de vue les chaînes opératoires contenaient du style, une réflexion qui continue de façon très vivante en anthropologie des techniques (Martinelli 2005 par ex.).

Avant de passer de la culture matérielle analysée à travers les chaînes opératoires à l’identification de « l’espace culturel », sans doute convient-il de s’interroger sur cette expression. S’agit-il, comme dans certains emplois de « culture matérielle », de dénommer de façon peu compromettante ce qu’on nomme habituellement des cultures, lesquelles furent longtemps définies en termes spatiaux par la co-occurrence d’artefacts sur un territoire ? Il nous faut là encore remonter loin dans l’histoire de la discipline. Les premières façons explicites d’organiser spatialement le matériel et les groupes humains qui le produisent et l’utilisent remontent au xixe siècle, notamment en Allemagne avec Adolf Bastian (1826-1905) et Rudolf Virchow (1821-1902). Leur but était de classer les peuples et leurs objets, et de définir les cultures par les méthodes de la géographie (Erdkunde) par référence à laquelle la science naissante est dénommée Völkerkunde pour la différencier des études folkloriques (Volkskunde). Enseignée au début dans les instituts de géographie, liée à la linguistique et à la collecte intensive d’objets à des fins muséologiques, elle vise à présenter de façon systématique les sociétés dans le cadre d’une idéologie primitiviste et d’une vision naturaliste et évolutionniste de la culture : Bastian commeVirchow étaient médecins. C’est dans ce contexte qu’apparaît à la fin du xixe siècle dans les travaux de l’ethnologue et géographe africaniste Leo Frobenius (1873-1938) le concept de Kulturkreiss (« aire culturelle » ou « cercle culturel »). Les cultures sont conçues comme des êtres biologiques collectifs qui se développent, occupent une région, vieillissent et meurent. Dans le même temps, Friedrich Ratzel (1844-1904) élaborait une « théorie des migrations », leur reconnaissant un rôle décisif dans la dynamique de cette évolution par la transmission d’éléments culturels. Tout était en place. La reconstruction de l’histoire des cultures nécessitait, s’agissant des périodes sans écriture, l’étude de leur distribution géographique et de leurs productions matérielles. Ces conceptions sont passées à l’anthropologie américaine par l’intermédiaire de son fondateur, Franz Boas (1858-1942), physicien de formation mais nourri des idées de la Völkerkunde (il suivit les cours de Bastian et Virchow à Berlin). Il aurait d’abord, selon l’un de ses biographes (Cole 1999 : 135-136), eu pour idée, de créer une « science de la géographie » avant de se tourner vers l’anthropologie qu’il définit comme « la description de l’histoire de l’humanité […] depuis les premières traces qui sont enfouies dans le sol jusqu’au temps présent et partout dans le monde », assignant pour tâche à l’ethnologue de « retrouver l’histoire et la distribution de tout phénomène se rapportant à l’histoire sociale de l’homme et à l’apparence physique des tribus ». Par son œuvre monumentale et ses disciples (au nombre desquels Alfred Louis Kroeber, Edward Sapir, Clyde Kluckhohn), il influença jusqu’à aujourd’hui l’anthropologie culturelle mais aussi l’archéologie américaine et ses usages du concept de culture : le Rethinking Archaeology de Kwang-Chi Chang (1967) par exemple, élève de Kluckhohn, donne une bonne idée de cette conception de la discipline dans les années 1960.