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Julie est jeune, jolie, elle a un super job et un tas d'amis. Pourtant, elle porte sur ses épaules un gigantesque point d'interrogation et traîne, comme un boulet, les quelques hommes qui partagent parfois sa vie.

Comme chacun, Julie se demande le sens de tout ça, mais elle cogite peut-être un peu trop, c'est ce qu'on lui dit.

Alors, Julie décide de partir le plus loin possible, à l'aveugle. Sans le savoir, elle nous emmène dans ses valises pour ce road-trip aux allures de voyage intérieur.


Publié le : vendredi 5 février 2016
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EAN13 : 9782334082464
Nombre de pages : 226
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ISBN numérique : 978-2-334-08244-0

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

Le bonheur naît du malheur, le malheur
est caché au sein du bonheur.

Lao-Tseu

Livre du Tao et de sa vertu, II, LVIII, 3

VIe s. av. J.-C

 

Et si quelqu’un possédait ce dont tout le monde rêve ? Non pas l’argent ni le pouvoir ni un harem ni le secret de la vie éternelle, ni même l’amour, mais ce dont tout le monde rêve. Car s’il est vrai que les préoccupations quotidiennes liées aux besoins existentiels primaires occupent une part importante dans notre esprit, il n’en demeure pas moins irréfutable que chacun s’interrogera un jour sur le sens de sa vie, se détachant ainsi de son contenu basique. La chose étant établie, imaginons donc un individu qui pourrait s’enorgueillir de détenir les clefs de ce mystère, qui pourrait permettre à chacun de trouver sa place dans ce monde. Garderait-il son secret bien au chaud ou vendrait-il sa méthode sous le titre « Offre exceptionnelle : Toutes les réponses à vos questions existentielles dans un seul ouvrage” ?

Il est de nombreuses étapes dans une vie où apparaissent naturellement des interrogations, des prises de conscience, des remises en cause. Elles sont souvent balayées et remplacées par d’autres soucis primordiaux liés à l’argent, aux petits et grands pouvoirs, au sexe, à la santé, bref au quotidien. Mais quand ces soucis ne prennent plus assez de place, quand l’esprit a le temps de vagabonder, quand les pensées ne s’attachent plus à ces détails, la peur fait son apparition, le vide se dévoile dans toute sa nudité. D’aucun diront ainsi que l’oisiveté est l’ennemie de l’âme, le naufrage de la chasteté ou encore la mère de tous les vices. C’est pourquoi l’on retrouve autour de nous tant de ceux qui fuient perpétuellement, poursuivis par des questions ne trouvant de réponse évidente et se voilant ainsi la face à travers leurs milliers d’activités, courant sans cesse, encore et toujours, jusqu’à se heurter au mur du temps.

Nous en sommes tous un peu là, malgré les doctrines et les religions, malgré les écoutes spécialisées et autres soutiens chimiques, les philosophies et autres grands principes. Même les anciens s’y mettent, ainsi le sage Confucius n’affirme-t-il pas que l’expérience est une lanterne n’éclairant que le chemin parcouru ? On peut l’interpréter comme un aveu d’impuissance quant à la mise en lumière du chemin restant à parcourir.

Alors que faire ? Retourner compter ses moutons, cesser la réflexion et se replonger dans le bain de la vie, à toute vitesse, alternant un travail valorisant et des passe-temps récréatifs, ou se lancer dans une profonde enquête intérieure pour y trouver toutes les réponses quitte à faire chou-blanc ?

Puisqu’un grand penseur du XXème siècle affirmait : « compromis chose due », nous le tenterons, le compromis.

Par paresse intellectuelle et poussés par nos interrogations, nous suivrons donc dans ces quelques pages le bout de chemin d’une jeune femme qui nous ressemble tant. Nous l’observerons dans un moment de sa vie très particulier et Julie sera, sans le savoir, notre guide. Gageons que ses états d’âme nous réconforteront et approprions nous, en spectateurs un peu voyeurs, ce pan de son existence

Chapitre I

Il est exactement dix-huit heures trente, on approche de la fin du fameux cinq à sept, l’heure des amants. Beau pays d’Europe, belles femmes dans les rues, riches vitrines et monuments historiques, le contexte est romantique. C’est dans un immeuble quelconque mais coquet fondu dans le paysage de cette grande ville hyperactive que notre action va débuter. Enfin pas n’importe comment, par quelque chose de finalement fréquent en demeurant relativement rare pour la plupart des spécimens femelles des populations d’êtres sexués, j’ai nommé l’Orgasme.

– Eh bé ! fit-elle en un soupire extatique qui nous ferait presque oublier son habituelle vivacité.

– La vache… déclara son compagnon à la fois pas peu fier de lui et délicatement antiromantique, laissant de côté le fait que sa partenaire de jeu n’était autre qu’une charmante humaine et non un bovidé avachi.

Poussé par ses instincts, il exulte et ne peut s’empêcher de montrer à son insu à quel point il est homme :

– Alors, c’était comment ?

Comme si les litres de sueurs déversés çà et là sur cette pauvrette apparemment comblée, les rugissements rauques et, pour finir, le flux de la sainte semence dont le débit, même s’il ferait rigoler le plus petit des rus, était suffisamment incommodant, n’avaient pas suffit à faire la preuve par neuf de sa bête virilité.

C’est alors qu’après s’être remise de ses émotions, après s’être débrouillée avec le fardeau dont elle a été chargée, après que l’autre fardeau daigne se dégager, après toutes ces sortes de choses dont bénéficient les femmes, après avoir allumé une cigarette régénératrice, notre héroïne se plonge dans une réflexion personnelle.

A vrai dire, si elle avait voulu la partager cette réflexion, c’eut été délicat au vu de l’état léthargique de ce qui fut un amant quelques secondes auparavant.

– Il est gentil lui. Et puis il assure un minimum… Non, j’exagère, il assure comme jamais on n’avait assuré avec moi… Remarque c’était pas dur, vu les boulets que j’ai trainé lourdement durant toutes ces années, ces pseudo belles histoires qui ne se justifiaient aux yeux des autres que par leur longévité. Ce jeune boutonneux insistant du lycée qui a fini par m’avoir et avec lequel je suis tombée dans la facilité au fil de la guérison de sa mauvaise peau : cinq ans de bonheur ! Enfin d’après mon entourage… Et puis il y a eu l’autre, la seconde grande histoire, deux ans de disputes avec cet ingénieur caractériel que je ne pouvais décidément pas quitter de peur de décevoir mes parents. Et enfin il y a lui, il y a ces nuits, il y a son corps si agile, tous ces instants que chacun ignore sauf moi et dont je suis la seule juge.

– Mais c’est pas ça l’amour.

Ce « c’est pas ça l’amour” tombait comme un couperet et raisonnait encore dans la tête de Julie à travers les entrelacs fumigènes de sa cigarette. Elle regardait dans le vide, ne voyait que d’un œil tous ces objets qui décoraient si bien son petit intérieur. Cette lampe qu’elle avait elle-même confectionnée, faite de ce qui passait par là, ces quelques photos de ses quelques amis, d’obscènes bougies destinées à tamiser l’atmosphère. Même les touches de couleur sur les murs, posées à la main et à l’origine du plus grand combat de peinture du quartier, n’éveillaient plus en elle un quelconque souvenir à cet instant précis.

– Qu’est ce que je demande pourtant ? J’ai là quelqu’un qui me comble, sexuellement au moins, et je me torture l’esprit avec l’amour ! Le bonheur c’est pas ça non plus, enfin pas pour moi. Je n’y ai jamais goûté plus de trente secondes au bonheur. Mais le plaisir sexuel c’est tellement mécanico-chimique que je sais pas si c’est ça le véritable bonheur.

Les ronflements du corps inerte qui s’étendait à ses côtés commençaient à l’empêcher de s’entendre méditer. C’est donc en sifflotant et en lui pinçant le nez ponctuellement qu’elle reprit le fil de ses pensées.

– Je sais plus vraiment où ça me mène toutes ces aventures successives.

Je dois trop chercher le bonheur dans le sexe, il parait que c’est mauvais, j’ai lu ça je sais plus où. Il faut que je trouve un truc, un but dans ma morne existence, voilà ce qu’ils disaient dans cet article. Ils parlaient de quelque chose de constructif. Il faut que je sache le fin mot de l’histoire avant d’écrire le mot fin. Je suis dans la fleur de l’âge, je dois en profiter autrement, et puis je dois penser à mon avenir. Mais il me semble bien vide mon avenir… Et puis même si je le remplis il faudrait encore que je sache pourquoi…

Prise d’un étrange malaise lié à ses cruelles pensées elle pinçait de plus en plus fort ce roc, ce pic, ce cap, cette péninsule qui servait de nez à ce néanmoins charmant jeune homme…

– Qu’est ce que tu fous, ça va pas non ? Fait chier à la fin, on peut même plus roupiller tranquille ! rugit-il langoureusement.

– Oh je t’en prie, quand tu feras un effort sur tes ronflements, j’en ferai un sur la délicatesse de mon pincement de nez. Et puis ça va pas de me parler comme ça ? Je pense que tu t’es trompé d’endroit, si t’es pas content c’est pareil, tu prends tes guenilles et tu fiches le camp ! répondit-elle amoureusement.

– Bordel de bite, j’ai pas que ça à foutre de discuter avec toi ! Pourquoi tu me prends la tête là, hein ? Pourquoi tu fais chier alors que tu pourrais me laisser tranquille ? C’est bien toi ça, toujours à chercher la petite bête pour emmerder ton monde, c’est bien les femmes ça tiens ! Franchement des fois il vaut mieux être pédé, au moins on peut dormir tranquille après avoir baisé ! continua-t-il tendrement.

– Ah oui ? Remarque, c’est sûr, il n’y a qu’un homme pour te comprendre, et puis tu n’as pas besoin de moi pour te vider les couilles, fait plutôt appel à ta copine Paluche, c’est pas elle qui va te réveiller je pense ! Et puis moi aussi je ferais mieux d’être gouine plutôt que d’avoir à subir les assauts d’un rustre qui au lit vaut autant que l’OM : « Droit au but »… Mais maintenant je peux te garantir que c’est droit aux putes que tu vas aller, parce que je vais te tailler une réputation à ma manière qui va te priver de contact féminin volontaire et gratuit dans tout le pays pendant des années, d’ailleurs tu vas partir maintenant, et plus vite que ça ! dit-elle en lui jetant amicalement ses vêtements à la figure.

– OK, tu l’auras voulu, j’me casse, ça pue ici, tu me déçois Julie, je ne te savais pas aussi vulgaire et lunatique, remarque, c’est bien un truc de gonzesses ça aussi… Il se rhabille, se reboutonne à moitié.

Il est en effet utile de préciser que les qualités de Julie lui permettent de s’adapter facilement à son interlocuteur. C’est ainsi que sous l’emprise de la colère elle peut se révéler capable de débiter les pires injures, ce que son futur ex-ami est en train de découvrir en même temps que nous.

– Je te préviens, tu vas me regretter ! déclara l’homme en colère.

– Barre-toi ducon !

Jetant son plus sombre regard, prenant son air le plus noir, faisant la plus désagréable moue, le voilà qui, froqué comme un canard, se fait la belle comme un clochard.

– Salope ! hurla-t-il courageusement du bas de l’escalier en colimaçon pourtant fort joli et typique de ce genre d’habitat, tranchant d’autant plus avec ces vilaines paroles.

Tout l’immeuble résonnait encore du fracas causé par la fermeture trop prompte de la porte d’entrée tandis qu’un grincement se fit entendre. Une jolie petite main qu’on eut envie de croquer si elle avait été nappée de chantilly refermait calmement la porte du cinquième, premier paillasson à gauche.

*
*       *

– Et voilà ! Encore toute seule…

Elle était debout, dos à la porte. Il était largement l’heure de manger un morceau, mais son estomac noué par cet ersatz de querelle conjugale ne criait pas plus fort que ça.

Elle marchait désormais, seule, ayant l’air de s’attarder sur tous les objets de chaque pièce mais ne regardant rien en particulier. Comme abattue, elle s’affalait sur son sofa, se saisit d’une télécommande et allumait son complexe hi-fi. Un dolby-prologic-surround-thx, fort bien vendu par un sur-motivé représentant de chez Darty qui avait visiblement compris les desideratas de sa cliente passionnée de technologie.

Louis Armstrong chantait désormais et, bercée par des C’est si bon et autres Dream a little dream of me, chansons par réputées pour mettre en joie une néo-dépressive, elle pleurait tout en murmurant ces mélancoliques paroles. Un œil extérieur aurait presque vu en elle à ce moment une incarnation réelle de Bridget Jones s’il n’eut pas connu plus profondément les états d’âme de Julie.

Qui n’est pas passé par là ? Enfin sans pour autant pleurer en chantant C’est si bon, mais qui ne s’est pas profondément interrogé sur ce grand tout dans lequel nous sommes plongés ? Qui ne s’est pas demandé ce qu’il y avait après, le pourquoi, le comment ?

Pour Julie, malgré son âge, c’était une première et elle avait franchement le vertige. Elle était comme entraînée dans un tourbillon de peurs, de révélations, de remises en question ; c’était son big-bang à elle.

Bien sûr, elle avait déjà entendu parler de tout ça, elle avait lu tout un tas de trucs philosophiques, avait écouté les confidences, parfois même les conférences, de ses amis ; mais jamais, jamais du haut de ses certitudes elle ne s’était sentie vraiment concernée. Elle était désormais complètement impliquée dans un processus irréversible et elle s’en rendait compte.

– C’est dingue ça ! Je viens de prendre conscience, neuf mille cinq cent dix jours après ma naissance (Julie était une maniaque de la numérotation, par exemple elle comptait systématiquement les marches des escaliers qu’elle montait et n’aimait pas utiliser les mesures courantes comme les années), que forcement j’allai mourir et que de surcroît je ne saurai pas pourquoi j’étais là. Que tout d’un coup je ne pourrai plus ne serait-ce que penser, avoir un corps, être…

Elle ne pleurait plus, elle n’entendait même plus la musique et parlait à voix haute, en boule dans son sofa, tenant avec ses bras ses jambes repliées contre elle, le nez entre les genoux.

– Je le savais, on me l’avait dit, j’ai fait des enterrements, j’ai pleuré pour la mort d’autres gens, mais pour la mienne c’est la première fois. Merde ! Alors c’est ça la naïveté, c’est ne pas se rendre compte de tout ça… Mais non. Moi j’aimais bien être naïve !

Réflexion candide de quelqu’un qui ne l’est plus… Mais il fallait qu’elle fasse quelque chose, elle ne pouvait pas rester dans un tel état, elle ne pouvait cependant pas non plus tout mettre de côté, oublier et partir dans une grosse déprime de temps en temps en y repensant. Non. Ce n’était pas elle, pas cette éternelle optimiste qui avait toujours répandu la joie de vivre autour d’elle, pas cette battante au cœur d’or, pas cette passionnée de la vie et des gens.

Elle venait pour ainsi dire de quitter son âge tendre, celui de l’insouciance. Elle tombait de haut et c’était compréhensible : se rendre compte quasiment simultanément de la vacuité et de la fragilité de son existence ça vaut au moins quelques semaines de thérapie chez un désintéressé spécialiste médical à quelques dizaines d’euros le quart d’heure ! Mais Julie était de celles qui se subliment dans la difficulté et les embûches, elle n’avait affronté que peu d’écueils dans sa vie et à cet instant précis elle devait choisir entre le destin du Titanic et celui d’un brise-glace. Son passage à vide fut donc bref et faisant une synthèse de ses réflexions, elle décida de partir à l’assaut d’une choucroute garnie.

– C’est pas tout ça mais ça creuse de se rendre compte de l’insoutenable légèreté de son être. Allez, c’est parti pour un « Prince du Lard”, j’y oublierai peut-être Kundera !

Le « Prince du Lard” était une échoppe très chaleureuse dont la renommée s’était bâtie sur sa succulente choucroute, particulièrement bien garnie, arrosée d’une bière trappiste d’un fort bon tonneau. Qui plus est, ce sympathique commerce avait le bon goût d’être situé à quelques pas de chez Julie et de pratiquer une formule comprenant la bière sus-citée à volonté.

La joyeuse ambiance du lieu lui faisait presque oublier ses nouveaux soucis, elle regardait les gens, comme à son habitude, et cherchait à les connaître en analysant leurs manières. Elle s’amusait de les voir là, tous réunis mais tous étrangers les uns des autres. Soudainement, un bout de lard au bord des lèvres, elle se demanda si l’existence de ces gens aussi était vide de sens ou bien s’ils avaient la chance de connaître leur raison d’être. Et si cette apparente fébrilité commune était le fruit de toutes ces agitations intérieures solitaires identiques à la sienne ? Ces gens riaient probablement parce qu’ils étaient heureux. N’avaient-ils finalement pas d’autre choix que de subir cette société dans laquelle nous sommes pieds et poings liés… De surcroît tous dans le même bateau. C’est-à-dire à fond de cale si l’on fait l’intersection de ces facteurs. Par là même elle en vint à s’interroger sur l’existence et l’identité du capitaine de ce navire ainsi que sur la destination éventuelle, sur l’état et la nature de la mer. Bref, l’idée du bateau lui plaisait bien et semblait mettre un cadre bien pratique autour de ses questions existentielles. Restait à y répondre. Dur. Vertige. L’assiette à moitié pleine commençait à tourner autour de la choppe à moitié vide, les voix se mélangeaient pour ne former qu’une bouillie sonore. Les mains de Julie lâchèrent ses couverts et c’est alors qu’elle vit une sorte de figure souriante surmontant un corps assis devant elle.

– Alors ? On est plongée dans ses pensées ?

– Oui ? Non… Enfin si… je sais pas trop, en fait je me demandais où allait mon bateau, si c’était le bon et… Elle s’arrêta net, se rendant compte qu’elle ne parlait plus dans sa tête.

– Et… ? demanda la sorte de figure souriante.

– Et rien du tout, je parlais toute seule ! Qui vous êtes vous d’abord pour m’agresser comme ça alors que je mange ?

– Oh personne !… Juste un marin solitaire, un peu comme Donald ou Popeye, Corto Maltese ou Long John Silver… Un peu comme vous.

– C’est cela oui. C’est dommage mais je suis pas d’humeur à faire du social, ici on est au « Prince du Lard”, pas aux Restos du Cœur, donc vous serez gentil de finir votre bière ailleurs que devant moi, ça me coupe l’appétit.

– Je vois… Une solitaire mal lunée qui se prend pour Diane Tell avec son bateau vert et blanc. Si tu as le mal de mer faut arrêter la choucroute ! Moi qui croyais que derrière une telle beauté je trouverai une âme sensible et douce…

D’un geste noble qui n’échappa pas1 à Julie, le courageux séducteur inconnu quitta la table fièrement. C’est d’une démarche chaloupée mettant en valeur ses fessiers, du goût de Julie, que le jeune homme s’éloigna.

Vidant sa chopine d’un trait pour en tirer un sur ce désagrément, elle oublia en fait sa réflexion initiale et demanda à ce qu’on lui en apporte une autre.

Alors qu’elle dégustait son Banana Split, dont elle avait coutume de vanter les vertus digestives, son esprit se vidait peu à peu de toute turpitude incommodante. La faute probablement à ce repas et à la boisson, la faute peut-être aussi à ce bel inconnu si intrépide. La tête dans son café décaféiné, à mesure que la tasse se vidait, elle perdait pied. Dans ce vide seul un fond musical subsistait, comme toujours chez Julie qui aimait analyser les différents niveaux de sa pensée, sachant pertinemment qu’elle ne pouvait lutter contre cette persistance musicale. Et c’est sur fond d’une suite pour violoncelle d’un certain Bach qu’elle voyait se dessiner à la surface de son noir breuvage le visage angélique du séducteur de tout à l’heure.

Troublée, elle leva la tête, s’attendant à le découvrir en train de la regarder, plongée dans ses pensées désormais anéanties. Mais il n’en était rien, personne ne la regardait, il ne restait plus grand monde au « Prince du Lard”. Tous ces gens qui faisaient partie il y a quelques minutes du même bateau avaient quitté le navire. Seul le taulier, dont le profil aurait fait rosir de honte la porcine enseigne de l’établissement, était là, accoudé à sa caisse, cuvant son houblon, attendant patiemment le départ de sa dernière et fidèle cliente. Julie, toujours troublée par les événements et rejointe par la fatigue, ne vit plus d’image étrange en se replongeant dans sa tasse. Elle ne croyait pas aux apparitions, était peu portée sur la question religieuse, se croyait hermétique aux coups de foudre et mit donc sur le compte de la fatigue l’étrange vision de ce beau brun.

– Patron ! Combien je vous dois ? demanda la jolie voix quasi étouffée par le surplus digestif et par l’émoi.

– Comme d’habitude ma p’tite Julie ! C’est vingt euronds ! répliqua le patron en question qui avait pour usage de dire “eurond” pour « euro tout rond », ce qui amusait notre amie.

Tout en s’approchant à la table de Julie, il voyait sur son visage les stigmates de la fatigue, avec cependant un petit quelque chose en plus. Comme il la connaissait bien il s’autorisa à lui demander ce qui n’allait pas. Elle restait évasive en prétextant une grande fatigue et un énervement dû à une espèce d’écervelé phalloguidé qui l’avait accostée pendant son repas sacré.

– Phalloguidé ? questionna le rondouillard restaurateur.

– Oui, je veux dire par là qu’il est guidé par son phallus, sa verge quoi, sa queue, son vit, sa quéquette, sa bite, son membre, sa biroute, son pénis, son bout, son sexe, son chibre…

– Stop ! Merci Julie je crois comprendre… Mais tu sais ma grande faut pas t’étonner, il est comme ça mon Jean-Sébastien, mais c’est un brave garçon !

– Jean-Sébastien ?

– Bah oui, c’est comme ça qu’il s’appelle, c’est mon n’veu, le fils de ma sœur en somme.

Julie, qui s’était levée pour partir, se rassit. Elle avait beau ne pas trop faire attention au coup de la tasse, c’en était trop. Très attachée aux symboles, elle fut frappée en se remémorant l’image de ce fameux Jean-Sébastien sur fond d’une musique de Bach. Cette homonymie était pour elle plus qu’une coïncidence et elle se demandait désormais si son subconscient y était pour quelque chose…

A son insu, elle était équipée d’un véritable cœur d’artichaut, cent pour cent biologique et fondant à souhait. Ce qui n’était pas un défaut de fabrication la conduisait à de nombreux désagréments quotidiens. Le plus difficile était bien entendu de se séparer des innocentes victimes, prises au douloureux piège d’un béguin sincère mais fragile.

*
*       *

Le lendemain matin, un morne lundi sans soleil, le bus qui conduisait Julie avait décidé de prendre son temps. Après tout, il était possible que cette machine ressente comme un humain une sorte de lassitude, et Julie s’imaginait alors très bien que le véhicule puisse être tout simplement un tantinet fatigué et traîne la jambe, tout comme elle, en cette sombre matinée. Elle se demanda alors ce que pouvaient bien faire tous ces bus dans leur dépôt durant le week-end. Des réunions syndicales ? Du sport ? Il était très probable pour elle qu’ils se réunissent en famille devant la télé à siroter quelque bidon d’huile en commentant la sortie de la nouvelle petite Renault qui décidemment était sacrément bien carrossée. Julie souriait en s’imaginant la manière dont les bus pouvaient bien se reproduire. Mais elle ne s’apercevait pas que ce sourire s’adressait en fait au vieux monsieur à qui elle avait laissé la place lors de sa montée dans le véhicule. Le pauvre homme se disait que vingt ans en arrière et avec une prostate en plus il n’aurait pas hésité à lui faire du rentre-dedans. Un violent coup de frein sortit notre protagoniste de ses rêveries. Elle s’aperçut alors que ce bus n’était qu’une machine conduite aujourd’hui par un Rasta un peu endormi, un casque d’i-pod vissé sur les oreilles. Elle vit également le vieil homme qui la fixait en bavant. Et, discernant les auréoles sous les bras de son gros voisin qui s’agrippait tant bien que mal à ce qu’il pouvait, elle n’eut aucun doute sur l’origine de l’odeur bizarre qui lui piquait le nez depuis le début. Prise de panique face à ce spectacle pourtant commun, elle descendit un arrêt plus tôt. Malheureusement, elle effectua le chemin qui lui restait jusqu’à son travail sous la pluie. C’est littéralement trempée qu’elle arriva au pied d’un élégant bâtiment haussmannien.

Cela faisait cinq ans qu’elle travaillait pour Mégacom, boîte de communication, comme son nom l’indiquait. Son poste de « chef de projet sénior » était plutôt bien payé, d’autant qu’en général elle s’amusait assez à chercher de nouvelles idées, des slogans, des identités visuelles ou sonores. Seulement elle travaillait avant tout par besoin et savait très bien qu’elle ne trouverait pas l’épanouissement au boulot. D’autant que ce lundi en particulier était plutôt mal parti. Après le salut rituel aux collègues, les petites blagues à droite et à gauche, les conventionnels commentaires sur le temps, elle se trouva ruisselante devant son bureau. N’osant pas s’asseoir avant d’avoir séché un minimum, elle remarqua tout de même deux lettres à son nom.

– Tiens, c’est bizarre, normalement les gens m’envoient des mails, ou s’ils m’écrivent c’est chez moi…

La première enveloppe contenait un froid carton blanc l’invitant au vernissage d’un artiste russe inconnu au bataillon. C’était un bristol de Brigitte, une collègue quadragénaire en perpétuelle crise depuis sa naissance : crise d’adolescence, crise de la vingtaine, de la trentaine et maintenant de la quarantaine. On attendait la ménopause avec une grande appréhension au sein de son foyer. Comme toutes les névropathes elle avait des lubies passagères et celle du moment était la photographie transgressive russe.

– Bof, j’irai pour lui faire plaisir, elle me fait bien rire Brigitte. Et c’est toujours l’occasion de grignoter un petit four autour d’une coupe de champagne.

C’est en finissant un croissant qu’elle ouvrit la seconde enveloppe, dépourvue de timbre. Elle tacha de ses mains grasses le beau papier recyclé sur lequel se dessinaient de splendides lettres calligraphiées. Ses douces lèvres entrouvertes allaient effleurer le liquide bouillant de sa tasse quand elles se ravisèrent finalement. Le café coulait donc sur son bureau. Cela lui était égal, elle venait de lire :

« Je te vois ce midi, Canon de la Nation. »

En guise de signature un petit dessin représentait vraisemblablement un chapeau orné d’une plume.

En épongeant ses papiers elle se demandait :

– Mon Dieu un pervers ! C’est un Alexandrin de surcroît… Qui ça peut bien être ? S’il croit que je vais venir à son rendez-vous pseudo-romantique ! Jamais ! On ne me siffle pas moi ! Comme si j’étais à sa disposition… Quand c’est comme ça, on se présente au moins, je suis occupée moi, j’ai un travail, je n’ai pas que ça à faire…

*
*       *

Sur la place de la Nation une horloge indiquait midi. Installée en terrasse, Julie n’avait pas attendu pour commander un verre de Muscadet accompagné de son andouillette grillée. Elle eut même le temps de finir son plat, de boire un ou deux verres supplémentaires et de réclamer l’addition.

– Ah ! Très agréable ce petit casse-croûte. J’avais oublié à quel point ils réussissaient les frites ici. Mais au fait…

Mais oui j’avais oublié ! J’attends quelqu’un là ! Ça c’est la meilleure, il est maintenant treize heures et personne n’est venu ! Ah bravo ! Très réussie la petite blague anonyme.

De retour à son bureau une nouvelle enveloppe, un nouveau petit papier, et de belles lettres indiquant :

« Aujourd’hui à ce café tu étais sublime

Te voir déjeuner a ouvert mes appétits. »

Elle ne s’était pas souvent posé de questions notre chère Julie. Cette fois c’était parti. Non seulement elle se demandait comment justifier ce corps, cette âme dont elle venait de palper pour la première fois la substance, mais il fallait de surcroît qu’un hurluberlu remette en cause ses habitudes de vie sentimentale. Cela faisait à peine quarante huit heures que ses tourments intérieurs la tracassaient, elle ressentait déjà le besoin d’évacuer le trop plein.

– Dis moi Julie, tu en es où de la maquette pour le nouveau parfum ? demanda abruptement Tonio, son directeur artistique, qui passait par là.

– Le nouveau parfum ?

– Oui, le nouveau parfum ! Tu ne m’as pas oublié ma chérie ?

Tonio, la trentaine bien avancée, avait entre autres caractéristiques celle de ne pratiquer la bagatelle qu’avec ses contemporains du même sexe, ce qui lui donnait la faculté d’être facilement intime avec n’importe quelle représentante du sexe opposé et donc de pouvoir surnommer Julie « ma chérie ». Il est évident qu’un autre homme aurait déjà reçu un soufflet bien mérité s’il ne s’appelait pas Tonio.

– Le parfum de Jean-Seb Gautier ?

– Oui, celui-là même, à ceci près que ce brave homme se prénomme Jean-Paul et non Jean-Seb… Ça va comme tu veux ma cocotte ?

– J’ai jamais dit Jean-Seb !

– Tu as dit Jean-Seb !

– Tu déconnes Tonio !

– Je te retourne le compliment ma jolie…

– C’est pas vrai, c’est pas vrai, ça va plus du tout là…

– Bon… On verra ça plus tard, je constate que tu as d’autres soucis…

Elle ne l’entendait déjà plus. Comment pouvait-elle encore subir l’influence de ce goujat du « Prince du Lard » ?

– Je n’en reviens pas, le pire c’est que mon petit doigt me dit que cet original est mon poseur de lapin, ça doit être son genre ça d’essayer de faire planer un parfum de mystère… Poète de pacotille oui ! Séducteur pour midinettes ! Mais j’ai passé l’âge moi, je claque des doigts et j’en fais tomber dix comme lui, même mieux… Bon… De toute façon j’ai décidé de faire un peu de célibat histoire de remettre les choses à plat dans ma tête. Point à la ligne.

Julie parlait de célibat comme d’une discipline sportive, c’était également sa manière d’appréhender les vernissages et autres cocktails mondains.

Autour de l’artiste russe à la mode dont le nom comportait trop de consonnes successives pour être prononcé dans notre langue, papillonnaient différents types d’individus. Parmi les pique-assiettes, les journalistes, les originaux, les artistes, les opportunistes toujours à l’affût d’une nouvelle fortune, les jet-setters et autres, Brigitte se plaçait dans la troisième catégorie et Julie était perdue. Le vernissage était apparemment très réussi, à condition d’aimer les pustules en gros plan, les déguisements fascistes, le mauvais goût et la laideur. Julie avait donc pris le parti de se laisser aller autour du buffet, très fourni en champagnes et petits fours. Une femme cherchait à lui faire la conversation depuis déjà quelques minutes. Julie lui répondait poliment mais elle était étrange à ses yeux, se disait actrice, écrivain, scénariste, cosmopolite, essayait d’intéresser sa nouvelle amie en lui décrivant sa vie New-Yorkaise. Les flûtes de champagne se succédant, le pipeau de cette jeune femme, qui disait se prénommer Flo, arrivait à intéresser Julie. La main de Flo était désormais sur son épaule et semblait, tout en suivant la ligne de son joli bras, vouloir se diriger vers sa hanche, bien dessinée par sa robe de satin pourpre. Julie ressenti quelques frissons et décida de se resservir en champagne. Elles semblaient désormais toutes les deux dans leur bulle, comme isolées par la magie de celles de la boisson. Le brouhaha général leur était égal, les regards en coin invisibles. Julie était ivre, elle avait cherché à noyer son questionnement, à mater ses neurones révolutionnaires. Elle flottait maintenant sur un nuage confortable, bercée par le flot des paroles incessantes de cette Flo qui lui tendait une sorte de paille coupée. Julie renifla cette substance poudreuse sans même savoir ce qu’elle faisait et était à présent entraînée dans une arrière salle à la lumière tamisée, à l’atmosphère veloutée…

On ne pouvait plus parler d’état second, le degré était supérieur. Robe sur les mollets… Pas de sous-vêtement… Des doigts experts et malicieux commençaient leur exploration… Julie était maintenant lascivement allongée sur le dos, complètement offerte aux subtiles interventions de la langue de sa partenaire. Flo savait ce qu’elle faisait et prenait un malin plaisir à jouer de ses grands doigts dans et sur tous les recoins du corps tressautant de Julie. L’ivresse était désormais largement dépassée par les sensations physiques qui s’emparaient d’elles crescendo… Julie allait doucement, progressivement mais de manière irréversible vers l’apogée de son plaisir.

*
*       *

Jamais auparavant elle n’avait eu la sensation d’une ondulante caresse provenant de mille morceaux de soie. Jamais auparavant elle n’avait eu cette troublante impression de sortir de son propre corps pour se regarder jouir. Jamais non plus elle ne s’était sentie à la fois si esclave et si libre. Mais jamais, ô grand jamais son sentiment post-coïtal ne fut si désagréable. Descendue de son nuage, les questions existentielles habituelles, l’histoire du bateau sur lequel nous sommes, Jean-Sébastien, son agence de com’, le mystérieux auteur des alexandrins, et même ce cocktail… Tout avait disparu. Seule subsistait l’image de cette femme, nue comme elle, nue contre elle, avec une persistante impression de douceur venant de la caresse de ses cheveux étalés sur son ventre. Elles respiraient à l’unisson, les effets combinés de la drogue et de l’alcool diminuaient petit à petit laissant à chaque fois plus de place au malaise de Julie. C’était un malaise de convention, spirituel, de mœurs en somme. Ce qu’elle venait de faire n’était pas censé lui correspondre et, par-dessus tout, le plaisir qu’elle y avait pris était particulièrement indécent.

– Indécent… Complètement indécent… Qu’est ce que je viens de faire, mon Dieu qu’est ce que je viens de faire ? Et qu’est ce qui me prend de dire mon Dieu ? Qu’est ce qu’il faut dire, là ? Maintenant ? Je suis supposée la congratuler pour qu’elle cesse de peser sur moi ? Mais non, le pire c’est qu’elle continue à être tout à fait légère…

– Sensationnel… déclara-t-elle à sa grande surprise.

– Et merde, je l’ai dit à haute voix, n’importe quoi… Comment elle va le prendre ? Je sais vraiment plus quoi faire là…

Flo, contrairement à notre héroïne, savait apparemment ce qu’elle faisait puisque c’est très habilement qu’elle remonta le long du corps de Julie tout en maintenant un subtil contact entre leurs formes parfaites. Les deux bouches étaient de nouveau prises au jeu du baiser quand Flo intervint, soutenant le regard un peu hagard de Julie dont le souffle était coupé.

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